L’imprimerie La Moderne inondée, Fortuné devient secrétaire de rédaction du journal du syndicat des terrassiers.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Vingt huitième épisode. L’imprimerie La Moderne inondée, Fortuné devient secrétaire de rédaction du journal du syndicat des terrassiers.

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Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne

Le 26 juin 1909, le Syndicat général des travailleurs du papier, du carton et similaires, tient une réunion de propagande, à 9 heures du soir, salle des grèves à la Bourse du Travail, 3, rue du Château-d’Eau, avec le concours de Fortuné Henry, d’un délégué de la Fédération et de Garreau, secrétaire de l’organisation sur le thème : « L’utilité du syndicat, sa raison d’être, son action. »1

Le 27 juin 1909, la Fédération syndicale des mineurs du Pas-de-Calais et du Nord qui compte dans ses rangs le Jeune syndicat dit Syndicat Broutchoux, tient son congrès régional à la Maison du peuple, 50 rue de Paris à Lens (Pas-de-Calais), sous la présidence de Métivier, délégué de la CGT. 50 délégués y assistent.

Broutchoux avait fondé une imprimerie 1 rue Emile Zola à Lens, propriété du Jeune syndicat mais elle ne réalise pas de gros bénéfices, alors que le syndicat a une dette de 859 francs. Dardenne, de Rouen, ancien typographe de la colonie d’Aiglemont fait connaître son intention de faire paraître à nouveau le journal antimilitariste Le Cubilot, imprimé autrefois à Aiglemont, mais il ne semble pas que ce projet ait eu une suite.2

Le 7 août 1909, les Temps nouveaux publient cet entrefilet : « Le camarade Guillemin-Remy nous fait tenir 2.000 brochures provenant de la Colonie d’Aiglemont, pour être vendues au profit du Journal. Ces brochures sont (franco) : L’A B C. du Libertaire, 0 fr. 15 ; En Communisme, 0 fr. 15 ; La Question Sociale, 0 fr. 15 ; Grive et Sabotage, 0 fr. 15. »

Le 15 août 1909, paraît le premier numéro du Terrassier, organe du syndicat général des ouvriers terrassiers, puisatiers-mineurs, tubistes, poseurs de rails et parties similaires du département de la Seine.

Le journal est imprimé par la Coopérative La Moderne, 74 avenue de Beauté au Parc Saint-Maur.

Document Gallica.
Document Gallica.

Mais un conflit naît entre Fortuné et Pallot, un membre du syndicat, au sujet du journal le Terrassier. C’est probablement au cours de l’assemblée générale des terrassiers du 11 octobre 1909 qui se déroule au Tivoli Vaux-Hall qu’une commission d’enquête est nommée pour solutionner le litige.

Le 24 octobre 1909, la Bourse du travail de Vierzon (Cher), organise un meeting salle de l’Eden-Tivoli , suivi d’une manifestation, pour protester contre l’exécution de Ferrer et la répression en Catalogne. En présence d’une salle archi-comble où se trouvent les terrassiers grévistes, la tribune est pavoisée de deux drapeaux rouges cravatés de noir. Fortuné Henry y prend la parole comme représentant de la C. G. T 5 : il fait une charge à fond contre le ministre des affaires étrangères et contre le gouvernement actuel. « En apprenant la mort de Ferrer, s’est-il écrié, j’ai été plus émotionné que lorsque je sus que mon frère, après avoir fait sauter l’hôtel Terminus à Paris, avait été guillotiné ! » 6Alors que Janvion refuse de participer à la campagne de protestation contre l’assassinat de Ferrer, Fortuné, lui, y est bien présent. Janvion considère que « son cadavre est aujourd’hui odieusement exploité par tous les Sacripants de Loges et les Cabotins en Révolution. »

Le 15 novembre 1909 paraît le 1er numéro de Terre libre3, organe d’action syndicale. Le gérant est Émile Janvion. Le journal est imprimé à la Coopérative La Nouvelle, 74 avenue de Beauté au Parc Saint-Maur. C’est dans L’Action française du 2 novembre 1909 que Janvion choisit d’accorder une interview annonçant sa sortie. Confirmation est donnée de sa proximité avec l’extrême-droite. Rapidement, la tonalité des articles donne un profil particulier à Terre Libre teinté d’antisémitisme à base syndicale et farouchement opposé à la direction d’une CGT fonctionnarisée (composée de permanents coupés des masses). La lutte contre les sectes au sein de la CGT, va vite se résumer à celle contre la franc-maçonnerie, considérée comme « la façade des juifs qui tentent de mettre la main sur la France ». 4 Cette alliance de la carpe et du lapin entre un complotiste anti-maçonnique et de plus en plus antisémite, avec un franc-maçon comme Fortuné peut étonner. Janvion n’est certes pas un inconnu pour Fortuné : en janvier 1908, la colonie d’Aiglemont a édité la brochure n°8 L’École, antichambre de caserne et de sacristie d’Émile Janvion. Le 14 octobre 1908, F. Henry appartient au syndicat des correcteurs d’imprimerie, il est franc-maçon et entre dans le même syndicat que Janvion qui mène une campagne anti-maçonnique dans la CGT. En octobre 1908, Fortuné semblait être en délicatesse avec la franc-maçonnerie à propos de la question de l’antimilitarisme mais selon un rapport de police du 22 décembre 1908, il est toujours franc-maçon. Alors simple relation commerciale, profitable à l’imprimerie ? L’imprimeur semble avoir mis ses convictions militantes sous le boisseau. Le courant des « ultras » de la CGT semble en tout cas en pleine décomposition idéologique.

Le 17 décembre 1909, Léon Viet, demeurant 15 route d’Asnières à Clichy (Hauts-de-Seine) écrit au maire d’Aiglemont : « Je viens au nom de la commission d’enquête, vous demander si vous pourriez nous renseigner sur la conduite de Fortuné Henry, fondateur d’une colonie à Aiglemont, depuis sa naissance, jusque la fin et surtout sur le déménagement du matériel et dans quelle condition s’est-elle faite. Son impression qu’il a laissé dans les Ardennes et si cela vous est possible, nous mettre en rapport avec des camarades qui ont vécu dans cette colonie.

Monsieur, pour le bien de quelques travailleurs qui voudraient travailler et qui voudraient savoir si cet homme est bien placé pour nous gérer, nous vous demandons tous les renseignements qu’il vous sera possible de nous fournir car il paraît que c’est un finaud. »7

Le 12 décembre 1909, lors d’un meeting organisé par le Syndicat général des terrassiers au Tivoli Vaux-Hall, rue de la Douane, auquel participent 5.000 personnes, un membre de la commission d’enquête déclare que d’après les renseignements recueillis, on a acquis la certitude que Fortuné Henry a agi avec déloyauté à la colonie d’Aiglemont.

Fortuné essaie de se disculper, il se montre très violent contre Pallot. Il déclare qu’il avait apporté à la colonie d’Aiglemont une somme de 18.000 francs et qu’il en est parti avec 2.800 francs de dettes. Il met Pallot au défit de lui prouver qu’il a volé le matériel d’imprimerie.

Pallot lui répond que des renseignements recuillis, tant auprès de la direction de la Guerre sociale, qu’auprès de Matha, Baptistin et Courtois, il résulte qu’il a agi envers tous ses camarades avec déloyauté.

La séance devient très houleuse et Pallot ne parvient pas à se faire entendre.

Ledu déclare que la commission d’enquête va s’occuper d’acquérir la preuve des accusations formulées contre Fortuné Henry : « Si Pallot a menti, il sera radié du syndicat ; s’il a dit vrai, Fortuné Henry sera exclu du journal. » Cette déclaration provoque un violent tumulte.8

Le 1er janvier 1910, Pataud se rapproche de Fortuné qui mène dans la coulisse, le mouvement des terrassiers. C’est lui qui rédige leur journal, conseille et dirige les manifestations auxquelles ils se sont livrés. Toutefois aucune action combinée des terrassiers et des électriciens n’est encore envisagée.9

Selon un rapport de la Préfecture de police du 6 janvier 1910, Lévy continue à être le dupe de Collongy à l’imprimerie du Parc Saint-Maur, mais il semble commencer à s’en apercevoir : « c’est un scandale en perspective. Fortuné Henry, toujours chez les terrassiers, comme permanent auxiliaire, se plaint des diffamations de Baptistin et de Matha à propos de la colonie d’Aiglemont. »10

La fin du mois de janvier 1910 est une période de très fortes inondations et le Parc Saint-Maur n’est pas épargné : l’imprimerie coopérative La Moderne est elle aussi victime des intempéries. L’inondation ne lui permet plus de rester au 74 avenue de Beauté, elle doit déménager.11

En février 1910, Fortuné semble être sorti vainqueur de ce conflit avec Pallot, puisqu’on le retrouve secrétaire de rédaction du journal Le Terrassier. Il travaille au bureau du syndicat, « on le consulte sur tout et c’est lui qui, en réalité, est à l’heure actuelle le chef réel du syndicat. »12Alors que l’imprimerie La Moderne est en plein déménagement, cet emploi est le bienvenu.

Pour Fortuné, si satisfaction n’est pas accordée aux terrassiers dans leur mouvement de grève, il n’y a que l’action directe et la violence qui peuvent donner des résultats. Il fait une propagande active dans ce sens chez les terrassiers et dans la CGT.

Le 3 février 1910, il se trouve dans le bureau de la commission administrative du syndicat des terrassiers où il explique que les terrassiers sont en pleine effervescence. Il y a selon lui environ 10.000 chômeurs dans cette corporation et les compagnies de chemin de fer comme PLM, effectuent la réparation de leurs lignes endommagées par les inondations, en se servant d’ouvriers à elles, qu’elles font venir de province, plutôt qu’à des ouvriers terrassiers de Paris ou du département de la Seine. En outre, on se sert de la troupe pour des travaux de terrassements dans les quartiers de Paris atteints par la crue. Pour Fortuné, le gouvernement veut se passer des terrassiers parce qu’ils sont solidement organisés dans leur syndicat.

Il se rend au comité confédéral de la CGT pour soumettre cette question et les prier d’intervenir. Si les revendications ne sont pas satisfaites par les voies ordinaires, il estime que l’on devrait employer les grands moyens : descendre dans la rue et faire fonctionner contre les travailleurs qui font des travaux de terrassement, la « chaussette à clous » et la « machine à bosseler »13

Notes :

1 L’Humanité 26 juin 1909

2 Archives nationales 199940434 art 628 Dossier Benoit Broutchoux

3 Bianco : presse anarchiste. Fiche Terre libre : https://bianco.ficedl.info/article2062.html

4 Une histoire de Terre Libre, entre syndicalisme révolutionnaire et minorités socialistes http://archivescommunistes.over-blog.fr/2015/03/une-histoire-de-terre-libre-entre-syndicalisme-revolutionnaire-et-minorites-socialistes-6.html

5 L’Émancipateur 24 octobre 1909

6 La Dépêche du Berry 26 octobre 1909

7 Archives départementales des Ardennes. Archives communales d’Aiglemont S1

8 Archives nationales F7 15968. Rapport 13 décembre 1909

9 Archives de la Préfecture de police Ba 1603 rapport 1er janvier 1910

10 Archives nationales F7 12723

11 L’Humanité 31 décembre 1913

12 Archives nationales F7 15968. Rapports 4 et 5 février 1910

13 Archives nationales F7 15968 Rapport 4 et 5 février 1910

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés)

Pour le procureur, les poursuites contre les anarchistes d’Angers risquent d’aboutir à un résultat très douteux. 29 mars 1894. (3)

En résumé et d’après l’exposé qui précède on peut, ce me semble, raisonnablement soutenir devant la chambre d’accusation que depuis un temps assez long, une entente est intervenue entre Philippe, Mercier, Meunier, Chevry, Guesnier et Fouquet, et que cette entente n’a pas eu pour but unique de commettre un ou des attentats, l’emploi de moyen violents a été discuté, conseillé et décidé.

Ne voit-on pas, en effet, depuis un temps déjà long à Angers et à Trélazé, Philippe, Mercier, Guesnier et Meunier qui ont entretenu d’anciennes et étroites relations, faire dans les réunions publiques, sur les carrières de Trélazé à Angers et partout où l’occasion se présente, une active propagande et prêcher les doctrines anarchistes.

Ne voit-on pas Chevry compagnon assidu de Philippe, assister à toutes les réunions et essayer de propager les violents appels qui viennent de l’étranger ?

Ne sont-ils pas tous d’accord pour faire naître une agitation déterminée, pour aviver les griefs réel ou imaginaires des ouvriers contre les patrons et pour attiser les haines ou l’envie des déshérités de la fortune ?

Ne cherchent-ils pas tous à débaucher les militaires et à désorganiser l’armée ? Car ce n’est pas seulement la lettre de Fouquet qui, à ce sujet, est particulièrement instructive. Philippe lui-même et ce rapprochement ne manquera pas de vous frapper, a dit dans cette fameuse réunion du 15 octobre dont j’ai déjà parlé qu’il devrait faire ses 28 jours et qu’il les ferait volontiers plusieurs fois par an, parce qu’au régiment la propagande anarchiste est aisée à faire, ce dont il ne s’est pas privé. Il ajoute que l’idée de Patrie disparaît dans l’armée, ce qu’il a constaté lui-même. Et les conférences de Meunier et sa correspondance ne démontrent-elles pas que ses idées sont celles de ses co-inculpés et qu’il poursuivent le même but.

N’est-ce pas là un premier point qui semble acquis, presque indiscutable et n’avons-nous pas déjà l’entente commune prévue par la loi de décembre.

Quel est maintenant le but de cet entente et quels sont les moyens que les inculpés se proposent d’employer, qu’ils ont hautement approuvés et hautement conseillés à ceux dont ils ont voulu faire des adeptes. Ils n’ont pas manqué, à l’instruction de protester contre l’emploi de la violence et Meunier a même démontré qu’il s’était publiquement et énergiquement élevé contre l’attentat de Barcelone. Mais ils n’ont pas toujours été aussi sages. Meunier a été condamné pour cris séditieux par la cour d’assises de la Loire Inférieure et si pendant la grève des ouvriers tisseurs, à Angers, l’année dernière, il était trop prudent pour se montrer violent dans les réunions publiques, la police a la preuve qu’en secret à la Bourse du travail, il conseillait la résistance et l’emploi des pires moyens. Quelque temps auparavant et lors des élections municipales Meunier avait proposé la candidature de Ravachol.

Quant à Philippe, le chef avéré du groupe anarchiste d’Angers, correspondant des anarchistes de Londres, l’organisateur des réunions où on montrait comme emblèmes : une marmite avec mèche allumée, une potence pour les patrons et une fourche pour les propriétaires, lui, qui le soir de l’attentat de Vaillant criait en pleine rue : « Venez donc les gars, nous allons danser en l’honneur de la chambre des députés. Jamais on n’a vu les députés se sauver comme aujourd’hui », il fera difficilement croire à sa modération.

Enfin, il reste la lettre de Fouquet et les préceptes de Guesnier si attentivement écoutés et si fidèlement retenus. Ne sont-ce pas là autant de faits et autant de propos qui dénotent l’intention bien arrêtée de commettre, le cas échéant tout attentat qui paraîtront nécessaires ?

Aussi, sommes-nous, il me semble, bien près d’avoir juridiquement démontré l’existence des faits prévus par la loi du 18 décembre et pouvons-nous espérer qu’il serait fait droit à nos réquisitions par la chambre d’accusation qui ne saurait, je crois, sérieusement objecter, que d’autre part, les faits d’entente reprochés aux inculpés sont antérieurs à cette loi et d’autre part qu’elle n’a entendu viser que des attentats précis, déterminés et non des attentats quelconque qu’on commettrait plus tard ou qu’on ne commettrait jamais, suivant comme ledit Fouquet, que le moment viendrait ou ne viendrait jamais.

Sur le premier point, en effet, il est facile de répondre que l’entente est un fait permanent qui a continué après la promulgation de la loi du 12 décembre et donc l’existence s’est particulièrement manifestée le 19 janvier, jour de la saisie de la lettre de Fouquet.

Sur le second point, il semble que la loi deviendrait inapplicable si le juge exigeait pour son application que l’accord se fut établi pour commettre un attentat déterminé et nettement spécifié ; d’ailleurs, l’exposé des motifs et la discussion de la loi suffisent à écarter une semblable interprétation.

La chambre d’accusation ordonnerait donc vraisemblablement le renvoi devant la cour d’assises mais que fera le jury ?

Non seulement et malgré que l’arrêt de renvoi ait acquis l’autorité de la chose jugée, on discutera longuement l’existence même du crime, mais l’un des principaux arguments de l’accusation, c’est à dire la violence des propos, les mauvais conseils, la résolution coupable, disparaîtront lorsqu’on lira les compte-rendus des anciennes réunions si nombreuses et si connues des anarchistes de Paris où la violence du langage dépassait et de beaucoup tout ce qui a pu, en 1893, être dit à Angers, à Trélazé, par Philippe et Mercier et à Brest par Meunier. On ajoutera qu’on ne paraît pas encore, tout au moins, avoir fait état contre les anarchistes parisiens, de toutes les violences du langage, de toutes les apologies tolérées et permises avant les lois de décembre et l’accusation écartée à cause de l’ancienneté des faits relevés contre les principaux coupables ne deviendra sérieusement discutable qu’en ce qui concerne Fouquet et Guesnier, contre lesquels il restera la lettre du 19 janvier.

Mais, les chefs étant acquittés, ces deux comparses le seront également, l’un parce qu’à ce moment là, il aura fait plusieurs mois de détention préventive et l’autre parce qu’il est militaire et peut être renvoyé aux compagnies de discipline.

Quoiqu’il en soit, je m’empresserai Monsieur le Garde des sceaux, de me conformer aux instructions que vous voudrez bien me donner et suis prêt soit à vous communiquer la procédure, soit mieux, à vous la porter à Paris où je pourrais avant de prendre une détermination définitive vous donner oralement tous autres renseignements que vous jugerez utiles.

Quatre prévenus seulement sont aujourd’hui détenus préventivement ; ce sont les nommés Meunier, Guesnier, Fouquet et un nommé Hamelin qui a a été arrêté il y a quelques jours seulement, parce qu’il s’était vanté, à Trélazé, de connaître Pauwels.

On a requis contre lui et il a été momentanément arrêté dans le seul but de le tenir à la disposition de monsieur le procureur de la république près le tribunal de la Seine, s’il jugerait nécessaire sa présence à Paris. Mon substitut d’Angers n’a pas encore reçu de réponse.

Si vous jugiez, ainsi que je le pense moi-même, qu’en l’état il n’est pas opportun d’intenter des poursuites immédiates mais qu’il peut être utile de laisser l’information ouverte, on pourrait se borner à mettre en liberté provisoire Meunier, Guesnier, Fouquet et Hamelin, si ce dernier n’est pas réclamé par monsieur le procureur de la république de la Seine. Fouquet serait réintégrée à son régiment et il serait, je crois, facile, les cas échéant, de retrouver les autres inculpés.

Si au contraire, vous pensez que les faits sont suffisamment caractérisés pour saisir la chambre d’accusation et envoyer le débat devant le jury, j’estime qu’il serait nécessaire de replacer Philippe, Mercier et Chevry sous mandat de dépôt.

Le procureur.

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Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates

Pour le procureur, les poursuites contre les anarchistes d’Angers risquent d’aboutir à un résultat très douteux. 29 mars 1894. (2)

FICEDL Fédération internationale des centres d’études et de documentation libertaires. Lire le texte ici

Dans une réunion tenue au Cirque à Angers, en avril 1892, Mercier proposait aux suffrages des électeurs, la candidature de Ravachol et se retirait à la clôture de la séance, en criant : « Vive l’anarchie ». Enfin des faits plus précis ont été relevés contre lui dans l’information. Outre sa participation effective à la réunion du 15 octobre (Fête familiale de Philippe) et ses efforts ainsi consentis pour établir un « groupe anarchiste », il est établi que Mercier a été le destinataire des deux placards « Les Dynamitards aux Panamitards » et « A Carnot le tueur », saisis à la poste à la fin de décembre et le 15 février derniers. Mercier invoque pour sa défense, sur ce point, le libellé des adresses qui porte : « M. Mercier, rue Lyonnaise, 51 à Angers. Maine-et-Loire. France » alors qu’il habite depuis le mois de juillet dernier, la commune de Trélazé, et cherche à en conclure, que alors même qu’il aurait entretenu des relations avec les anarchistes étrangers, ce qui d’ailleurs n’existe pas, il aurait cessé ces relations depuis longtemps, puisqu’ils n’ont même pas son adresse exacte. Il déclare que si ces deux placards lui ont été adressé, c’est que en 1892, il avait déjà été l’objet de perquisitions, ce qui n’a pas échappé aux compte-rendus des journaux anarchistes.

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Mercier a été trouvé détenteur lors de la perquisition du 29 décembre, de l’Almanach du Père Peinard pour 1894, du numéro du Père Peinard du 1er au 8 octobre 1893, d’un grand nombre de chansons anarchistes manuscrites et notamment d’une chanson imprimée, au dos de laquelle est écrite, à la (?), la phrase suivante : « Mais on finit toujours à s’entendre pour l’extermination de cette sale race, le parasite. »

S’il est vrai que depuis sa mise en liberté provisoire du 19 janvier dernier, il semble s’être abstenu de tout nouvel effort de propagande (il s’est borné à écrire sur son échoppe ces mots, aujourd’hui effacés : « Cordonnerie anarchiste ») il ne résulte pas moins de l’analyse des divers documents qui précèdent et qui confirment l’attitude de Mercier à la réunion familiale du 15 octobre, qu’il ne cherche qu’un but, celui de fortifier la propagande anarchiste en réunissant ses divers membres dans une association commune.

Comme travailleur, et en dehors des faits qui précèdent, Mercier à une bonne réputation. Il n’est ni ivrogne, ni paresseux. Il travaille consciencieusement et n’a jamais subi aucune condamnation.

Meunier s’est trouvé compris dans l’information suivie à Angers, à la suite de la lettre écrite par lui de Brest, à Mercier le 31 décembre dernier. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, il avait déjà, à Angers, avant son arrestation, la plus détestable notoriété. Les renseignements recueillis sur ses antécédents, ses propres déclarations et la correspondance saisie au domicile de ses parents, à Nolliers (Vendée) le présentent comme un esprit mauvais, dévoyé, ennemi par principe de toute autorité, dénué de sens moral, imbu des idées les plus fausses sur tout ce qui touche à l’organisation de la famille et de la société. Il suffit, pour se rendre un compte exact de ses aspirations, de lire les sommaires préparés pour ses conférences (saisis au nombre de 120 environ, à Brest et à Nolliers. En 1886, Meunier s’est enfui de Bellefontaine, couvent où il travaillait comme oblat. Dès 1889, le 29 octobre, il se faisait condamner, comme clerc d’huissier à la Roche-sur-Yon, à 18 mois de prison, pour abus de confiance qualifiée. A partir de sa libération, c’est à dire du mois d’avril ou de mai 1891, il s’est lancé dans la propagande anarchiste, se posant comme conférencier, et se faisant à ce titre, engager dans les différents centres où le secours de sa parole pouvait paraître avantageux.

Détenu du 2 juillet 1891 au 30 août 1892, à Nantes, pour cris séditieux à l’audience de la cour d’assises, il se rend ensuite à Limoges où il se lie intimement avec le sieur Thénnevin, conférencier-voyageur comme lui, un anarchiste récemment arrêté et transféré à Paris.

Puis, il vient à Angers, prêcher et entretenir la grève des ouvriers tisseurs. Au commencement de 1893, il fait un voyage de conférences dans l’Ouest, et enfin se fixe à Brest, ou dans une commune voisine et au domicile d’un sieur Sevré, anarchiste militant de la contrée. Lié à Nantes, pendant son séjour, en 1891, avec le sieur Guillemin qui est aujourd’hui poursuivi et détenu à Saint-Nazaire, pour association de malfaiteurs, Meunier a également connu à Brest, pendant son dernier séjour, un sieur Guyand de Bréville dont la tentative de suicide à Guimgand, il y a quelques mois, a eu, un certain retentissement, quoique Meunier semble par lui-même et en dehors de toute affiliation à une association quelconque, avoir été l’ennemi des mesures violentes et qu’il soit établi qu’il a, notamment au lendemain de l’attentat de Barcelone publiquement flétri les moyens violents et déconseillé la propagande par le fait, il doit être considéré comme l’un des traits d’union entre les divers membres de l’association et l’un des liens destinés à maintenir la correspondance entre les groupes disséminés.

Au nombre des anarchistes inculpés à la suite de la saisie du 29 décembre dernier, se trouvait un sieur Guesnier, fendeur d’ardoises à Trélazé. Guesnier n’était pas un inconnu pour le parquet.

Dès 1892, à l’occasion des mesures prises lors des premiers attentats anarchistes, il figurait sur une liste découverte à Chamont entre les mains d’un sieur Raoul Rodach (anarchiste des plus actifs et des plus dangereux) comme correspondant avec ce dernier, pour la propagande à faire, surtout au moyen de réunions (Guesnier Charles, aujourd’hui inculpé, a, il est vrai un frère plus jeune que lui également anarchiste et qui a été peut-être le correspondant de Rodach).

Interrogé d’abord, le 4 janvier sur les écrits trouvés à son domicile dans la perquisition du 29 décembre, Guesnier avait été provisoirement laissé en liberté, lorsque, le 22 janvier, on saisissait à la poste, en vertu de l’ordonnance de saisie qui frappait sa correspondance, une lettre à lui adressée de Versailles à la date du 16 janvier, par un sieur Fouquet, soldat au 1er génie, en garnison dans cette ville et ancien carrier à Trélazé.

Cette lettre odieuse, conçue dans les termes les plus violents et les plus révoltants, dont je vous ai d’ailleurs envoyé copie, révélait chez le sieur Fouquet qui l’avait écrite, le plus dangereux esprit et des intentions réellement criminelles à l’égard de ses chefs. Mis en demeure de s’expliquer sur les motifs qui avaient pu déterminer Fouquet à lui envoyer une semblable lettre, Guesnier ne put que se défendre d’avoir connu intimement celui qui lui écrivait et prétendre qu’il n’était pas responsable des opinions de Fouquet. A l’effet de prévenir toute nouvelle correspondance entre eux, Guesnier fut mis en détention, en même temps une commission rogatoire était adressée à Versaille pour interroger Fouquet.

Celui-ci se hâta de désavouer les termes de sa lettre et affirma qu’il n’avait écrit à Guesnier, dans des termes aussi violents, que pour lui être agréable et obtenir ainsi peut-être, une gratification en argent.

Pour permettre la confrontation, Fouquet a été transféré de Versailles à Angers, le 2 février et la confrontation avec Guesnier a eu lieu le 3 février.

Elle a été accablante pour Guesnier. Non seulement Fouquet a maintenu énergiquement ces deux points principaux, à savoir :

1° que Guesnier l’avait vivement engagé avant son départ pour le régiment, à faire de la propagande anarchiste parmi ses camarades ;

2° que « si la révolution venait, il fallait enfiler les chefs » mais il nous énergiquement soutenu qu’il n’avait écrit à Guesnier ainsi, que pour lui être agréable, laissant comprendre par là, qu’il voulait lui prouver combien il avait profité de ses leçons.

Il a été, en effet établi qu’avant son départ pour le régiment ( au mois de juillet 1893) Fouquet avait travaillé comme carrier, pendant huit mois, aux carrières de la Grand’Maison (Trélazé) et qu’ainsi il avait noué des relations intimes avec Guesnier et les autres anarchistes très nombreux dans cette carrière. Les antécédents de Guesnier et les papiers saisis à son domicile viennent confirmer les déclarations de Fouquet. Il a été dit plus haut qu’en 1892, il correspondait avec d’autres anarchistes étrangers ; porteur des journaux La Révolte et le Père Peinard, pendant environ huit mois, il recevait encore, ou achetait toutes les publications anarchistes prêchant la violence et l’insoumission. On a trouvé chez lui l’Almanach du Père Peinard pour 1894 ; une chanson imprimée très dangereuse « Les conscrits insoumis », et il recevait encore le 10 mars (présent mois), une certaine quantité de journaux La Révolte qui lui étaient adressés de Paris-Suresnes par colis postal, en gare de Trélazé, avec son adresse imprimée.

Fouquet, qui se défend maintenant d’être anarchiste et qui appartient à une honnête et tranquille famille de Saint-Barthélémy (Maine-et-Loire) n’est pas aussi inoffensif qu’il voudrait le faire croire. Il a été pris en flagrant délit de mensonge quand il a prétendu ne connaître que de nom ou à peu près les anarchistes Mercier et meunier dont il parle dans sa lettre. Il a bien fréquenté Mercier dont les habitudes sont connues et qui cherche surtout à faire des prosélytes parmi les jeunes gens ; la confrontation des deux inculpés n’a pas été celle de deux inconnus. Quant à Meunier, Fouquet le connaissait également très bien, car lors d’une rencontre fortuite au cabinet d’instruction, Meunier lui a serré la main en lui demandant de ses nouvelles et le tutoyant.

Telles sont, sans parler d’autres inculpés contre lesquels aucun fait très précis n’ont été relevés et qui doivent, sans hésitation, bénéficier d’une ordonnance de non lieu, les charges relevées par l’information.

Sont-elles assez graves pour requérir le renvoi devant la chambre d’accusation et sont-elles assez caractérisées pour que la chambre d’accusation ordonne le renvoi devant le jury de ceux sur lesquels je viens de m’expliquer. En un mot constituent-elles cet accord qu’aux termes de votre circulaire du 23 décembre 1893, le législateur a voulu laisser aux magistrats le soin d’apprécier suivant les circonstances et qui serait intervenu pour « commettre ou préparer des attentats. »

Sur cette question, née d’hier, il n’y a aucun précédent et si de nombreuses informations ont été requises, je n’ai pas appris qu’aucune chambre d’accusation, ni aucun jury, aient été encore appelés à se prononcer.

Aussi, j’ose espérer que mes hésitations ne vous surprendront pas et que vous m’accorderez (?) d’avoir voulu être entièrement d’accord avec vous, soit avant de requérir une ordonnance de non lieu, soit avant de risquer une poursuite qui, se terminant peut-être par un acquittement pourrait tout à la fois réjouir les ennemis du gouvernement, donner une audace nouvelle aux anarchistes et rendre plus délicate encore la solution des affaires analogues qui peuvent être ou seront, dans l’avenir, l’objet d’informations.

Archives nationales BB 18 6450

Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates

GIRARD André [dit Max BUHR]. Employé de bureau à la préfecture de police, puis correcteur ; anarchiste, puis sympathisant communiste.

Portrait d’André Girard. 1er janvier 1882. Collection particulière Denise GARRIGOU née PRAT, petite-fille d’André Girard.

Né le 23 mars 1860 à Bordeaux (Gironde), mort le 7 avril 1942 à l’hôpital Laennec à Paris ; employé de bureau à la préfecture de police, puis correcteur ; anarchiste, puis sympathisant communiste.

Issu d’une famille bourgeoise, son père Jean Girard était avocat et bâtonnier de l’ordre. Il reçut une éducation cléricale. Placé au lycée de Bordeaux, il rentra ensuite chez les jésuites d’où il se faisait expulser comme élève indiscipliné. Il commençait ensuite des études de médecine puis se rendait à Paris vers sa vingtième année où il se liait d’amitié avec des révolutionnaires tels que Jean Grave.
André Girard collaborait au journal Le Révolté et à La Révolte.
En 1894, commis au 2e bureau de la 1ère Division de la préfecture de police, André Girard collaborait, sous le pseudonyme de Max Buhr, au quotidien mi-révolutionnaire mi-patriote La Cocarde. A l’époque du procès des Trente (voir Élisée Bastard), il prit parti pour les anarchistes persécutés dans les colonnes du journal.
Sa véritable identité ayant été découverte, il fut aussitôt révoqué de la préfecture, par arrêté du 28 janvier 1895. Il travailla alors comme correcteur d’imprimerie.
Lorsque, en mai 1895, Jean Grave, après sa sortie de prison, lança Les Temps nouveaux, André Girard en devint un fidèle collaborateur, prenant en charge la rubrique “Mouvement social”.
Vers 1896 Maurice Lachâtre l’engagea et il publia alors des articles dans le Dictionnaire-Journal, puis André Girard devient secrétaire de rédaction du Dictionnaire La Châtre.
Il figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes du 31 décembre 1896, il demeurait 14 rue Dupuis à Montrouge (Hauts-de-Seine).
En 1897, aux cotés notamment de Elisée Reclus, Kropotkine, Louise Michel, Janvion, Jean Grave, Charles Albert et R. Laurens, il fut membre du Groupe d’initiative pour la création d’une école libertaire.
En janvier et février 1898, André Girard rédigea une série d’articles Les Temps Nouveaux (n° de janvier-février 1898), sur la « coopération communiste  », suggérant aux coopératives ouvrières de production et de consommation d’échanger des biens et des services sans estimation de valeur. Sa proposition resta sans écho, d’autant que l’affaire Dreyfus commençait alors à occuper tout l’espace politique.
André Girard, qui avait collaboré avec Pelloutier à l’éphémère Action sociale (Paris, 5 numéros du 1er au 29 février 1896) de Bernard Lazare et à la revue l’Art social (Paris, 1891-1892 & 1896) de Gabriel de la Salle et Augustin Hamon, ne croyait pas à l’innocence de Dreyfus  ; ou tout au moins, comme pour les anarchistes à cette époque, le sort de Dreyfus, militaire et bourgeois, ne l’intéressait pas.
Bientôt, comme la grande majorité du mouvement anarchiste, André Girard s’engagea contre la réaction cléricalo-militaire et antisémite. Dans Les Temps nouveaux du 13 août 1898, il écrivit que l’article « J’accuse  » de Zola était un « coup formidable porté au militarisme et au respect de l’armée » et avait la valeur d’un « acte révolutionnaire  ». Il estima que la neutralité, dans cette affaire, était « absurde  », contestant l’attitude réticente des Temps nouveaux. Il collabora à cette époque au Journal du peuple, quotidien dreyfusiste révolutionnaire dirigé par Sébastien Faure.
En juillet 1900, à l’occasion de l’assassinat du roi Humbert Ier d’Italie par l’anarchiste Bresci, il critiqua la stratégie des attentats. Dans Les Temps nouveaux du 4 août 1900, sous le titre « Tirez fort, visez juste  !  », il écrivit  : « Quelque sympathie, quelque admiration même qu’on puisse éprouver pour le ferme courage d’un homme qui, de propos délibéré, s’offre en holocauste en frappant un dirigeant voué par ses crimes à l’exécration publique, la vérité doit être hautement proclamée, dans l’intérêt même de l’issue de la lutte sociale. Ce n’est pas la tête politique qu’il importe de frapper. C’est la tête économique, la Propriété qu’il faut atteindre…  »
Un mois plus tard, par une brève dans Les Temps nouveaux du 8 septembre 1900, il soutint le projet de fondation d’une Fédération communiste révolutionnaire internationale à l’occasion du congrès antiparlementaire (voir Fernand Pelloutier) mais Jean Grave fut hostile à ce projet. Finalement, celui-ci fut annulé au dernier moment par le gouvernement. Seuls les rapports qui devaient y être présentés parurent dans les Temps Nouveaux. Certains groupes, celui des ESRI (Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes) en particulier, menèrent campagne en faveur de « la constitution d’une Fédération communiste révolutionnaire internationale groupant les groupes communistes libertaires du monde entier  ». Cette Fédération n’aurait eu pour but que de permettre aux camarades de se connaître et de correspondre.
A l’hiver 1900 il avait adhéré au Groupe de solidarité internationale et aux détenus.
A partir d’août 1901, il s’engagea dans un cycle de conférence, sur l’éducation pacifique à l’Université populaire Germinal de Nanterre et aux Soirées ouvrières de Montreuil-sous-Bois. Ces conférences furent reprises dans le n°3 de L’Education libertaire.
Dans le Libertaire du 2 novembre 1901, il annonça qu’il venait de créer avec E. Gouvine, l’Université populaire de Montrouge, dont le siège social se trouvait 3 rue du Marché. Une séance d’inauguration eut lieu le 17 novembre 1901, salle Moquet. 48. avenue de la République à Montrouge. La cotisation mensuelle, par personne était de 50 centimes ; par famille, 75 centimes. Les adhésions étaient reçus chez E. Gouvine, 135. rue de Bagneux, et chez André Girard, 11, rue Dupuis à Montrouge.
Sur l’état récapitulatif des anarchistes en 1901, il était porté disparu. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°93.388.
En janvier 1902, il fit paraître en brochure « l’Education Pacifique », en vente au Libertaire, au prix de dix centimes, au profit du journal.
En mars 1902, André Girard adhéra au syndicat des correcteurs, au moment où celui-ci avait quitté la fédération du Livre (voir Albin Villeval). De 1905 à 1908, il appartint au comité syndical.
En mai 1903, il fit une conférence à l’Université populaire L’Effort de Montrouge sur L’enseignement de la morale à l’école primaire. Dans le Libertaire du 5 juin 1903, il publiait un article sur « Les droits de l’enfant ».
En 1903 il collabora à la nouvelle série de L’Homme libre (Paris, 14 novembre 1903- 26 mars 1904) publié par E. Girault.
Au printemps 1903 il fut l’un des signataires d’un manifeste contre le dogmatisme de l’enseignement officiel et pour le droit des enfants. Il y constatait que l’enseignement laïque « loin de réformer les méthodes dogmatiques et autoritaires de l’enseignement clérical, les a au contraire adoptées en se bornant à substituer à l’idolâtrie religieuse, l’idolâtrie du Capital, du Drapeau et de la Guerre ». Avec d’autres camarades, dont Jean Grave, il appelait alors à reformer l’Ecole libertaire et fondait une Ligue pour la défense de l’enfant.
En mars 1904, il participait à la Ligue pour la Défense de l’Enfant qui se proposait de publier des ouvrages scolaires conçus, destinés à éveiller chez l’enfant l’esprit d’observation de réflexion. C’était une société coopérative à personnel et capital variables par actions de 25 francs dont le dixième seulement, soit 2 fr. 50. était exigible pour devenir membre adhérent. Les souscriptions étaient reçues chez André Girard. 1 rue Chaintron, Grand Montrouge
A partir du printemps 1904, il fut chargé de la rédaction et de l’administration de la revue L’Education intégrale de Paul Robin.
En décembre 1905, André Girard faisait partie du Comité d’initiative pour la construction d’une Bourse du travail à Paris, formé par des militants de la CGT et de l’Union des syndicats de la Seine. Il s’occupait de la correspondance du Comité.
Le 27 février 1909, une grève des linotypistes se déclenchait et un comité de grève des linotypistes, mécaniciens et correcteurs se formait. André Girard et 3 autres correcteurs du Journal, ne participèrent pas au mouvement. Girard invoqua une consigne donnée par Villeval du syndicat des correcteurs. Un polémique s’engagea entre le comité de grève qui dénonça l’attitude de « sarrasin  » de Girard dans le Libertaire et Girard qui se défendait dans les Temps Nouveaux, mettant en cause le rôle joué par Janvion dans ce conflit.
Début février 1910, André Girard signait la motion du Comité Révolutionnaire Antiparlementaire, ainsi que l’affiche « Ne votons plus  !  » en mars.
En 1909, il avait été inscrit au carnet B, à la suite d’articles antimilitaristes dans les Temps Nouveaux.
Le 24 mars 1910, il fut parmi les 16 signataires de l’affiche « A bas Biribi  » imprimée par le Comité de Défense Sociale, pour réclamer justice dans l’affaire Aernoult-Rousset (voir Albert Dureau). Les 16 signataires passèrent en procès les 4 et 5 juillet pour provocation au meurtre et à la désobéissance, et furent acquittés.
Quelques semaines plus tard, participant à la campagne antiparlementaire (voir Jules Grandjouan), il fut candidat abstentionniste dans la 3e circonscription de Paris 11e, sous l’étiquette « antiquinzemille  ».
En décembre 1911, dans le cadre du Comité de Défense Sociale, il signa l’affiche « Rousset est innocent  !  ».
A l’époque de l’affaire des « bandits tragiques  » (voir Jules Bonnot), André Girard condamna nettement l’illégalisme  : « Si les bourgeois, dans l’application de leurs principes d’individualisme égoïste, sont des bandits, les soi-disant anarchistes qui suivent les mêmes principes deviennent, par ce fait, des bourgeois et sont aussi des bandits. Bandits illégaux, peut-être, mais bandits quand même et également bourgeois.  » (Les Temps nouveaux du 6 janvier 1912).
De mars à mai 1912, il appartint au Comité antiparlementaire révolutionnaire — impulsé par la FRC — qui mena une campagne abstentionniste à l’occasion des élections municipales de mai. Ce comité, dont Henry Combes était le secrétaire et Lucien Belin le trésorier, rassemblait 25 personnalités anarchistes et/ou syndicalistes révolutionnaires (voir Henry Combes).
André Girard était aussi un artiste et un compositeur. Lors de la fête des Temps Nouveaux du printemps 1912, il avait présenté « Les Pythagoriciens  : prélude et hymne au soleil » du 2è acte dont il était l’auteur de la musique et des chœurs.
Quelques mois plus tard, il participa à la controverse sur le néomalthusianisme qui opposa Les Temps nouveaux au Libertaire, refusant de voir dans « cette théorie purement régénératrice […] la solution principale à la question sociale au point de vue économique  » (Les Temps nouveaux du 14 septembre 1912).
A l’approche du congrès national organisé par la Fédération communiste anarchiste, André Girard fut de ceux qui s’enthousiasmèrent et obtinrent le ralliement des Temps nouveaux. Il participa activement à la préparation de ces assises, qui se tinrent les 15, 16 et 17 août 1913. A la tribune, il donna lecture des lettres adressées aux congressistes par Kropotkine, Paul Reclus, ainsi que par les détenus politiques de la FCA, comme Eugène Jacquemin.
A l’issue du congrès, il fit partie de la commission de huit membres (voir Pierre Martin) chargée de mettre sur pieds la nouvelle organisation nationale, baptisée Fédération communiste anarchiste révolutionnaire.
En septembre 1913, il signa l’appel pour constituer la coopérative Le Cinéma du peuple.
Quand la guerre éclata, André Girard, âgé de 54 ans, ne fut pas mobilisé. Avec Charles Benoît, il fut un des principaux militants du Groupe d’entraide des Temps nouveaux qui, du 20 novembre 1914 à fin décembre 1916, collecta 6 842 francs pour aider les amis mobilisés. Le groupe avait conservé le local de la rue Broca, à Paris 5e.
Au début des hostilités, il s’était résigné pendant quelque temps à la défense nationale, et avait collaboré à La Bataille syndicaliste.
Mais bientôt il se ravisa, et se montra hostile à la guerre et à l’union sacrée. Dans une lettre du 21 février 1915, adressée à son camarade Mougeot, il écrivait  : « Ta lettre, comme beaucoup d’autres que nous recevons de camarades mobilisés, nous font voir que malgré le cataclysme qui passe sur l’Europe, la plupart conservent intactes leurs idées. Il était à craindre que le milieu, l’emballement de la guerre ne modifiât leurs manières de penser. Eh bien  ! il n’en est rien.  » Et plus loin, il ajoutait que beaucoup de patriotes « reviendront de leurs illusions sur les beautés de la guerre, du militarisme et de la gloire meurtrière. Ils auront vu tout ça de près et sauront ce que ça vaut. Alors, quand nous, nous lutterons pour que ces choses disparaissent, ils seront avec nous, au moins de cœur  ».
Le 1er mars 1915, il blâmait l’alliance de la France avec la Russie autocratique et envisageait l’éventualité de voir la France écrasée par l’Allemagne.
Le 12 juillet 1915, lors d’une réunion du groupe des Temps nouveaux, 4 rue Broca, il préconisait la paix, sans vainqueur, ni vaincus, après une discussion avec des rédacteurs de la Bataille syndicaliste  : « Les groupes de nations étant de même force, il y a lieu d’arrêter les armements qui conduisent à la ruine de chacune d’elles.  ».
Le 22 août 1915 à la réunion du groupe Les Temps nouveaux, il donnait lecture d’une lettre de Jean Grave dans laquelle celui-ci acceptait de signer un manifeste en faveur de la paix. Mais il estimait indispensable d’anéantir le militarisme allemand et craignait qu’une paix prématurée ne puisse être conclue qu’à l’avantage de l’Allemagne.
En septembre 1915, Girard signa une pétition aux Chambres contre la censure politique.
Le 24 octobre 1915, à la réunion des Temps nouveaux, il annonçait que Marie lui avait demandé de collaborer à la Bataille syndicaliste. Mais il n’accepterait que si le journal cessait sa propagande en faveur de la continuation de la guerre. Il habitait 54 Grande Rue à Montrouge.
Le 1er novembre 1915, à la Réunion des Temps nouveaux, Girard annonçait que Villeval n’avait accepté de collaborer à la Bataille que pour surveiller les agissements de Marie et de Grandidier, dans le but de découvrir l’origine des fonds qui alimentaient le journal. Villeval annonçant que son premier article combattrait la thèse de la « guerre jusqu’au bout  », pour se rendre compte s’il serait censuré par l’administration du journal.
Durant la période 1915-1916, il fut membre du comité syndical du syndicat des correcteurs de la Seine. Il était correcteur au journal L’Excelsior.
La conférence de Zimmerwald l’enthousiasma et, dès janvier 1916, le Groupe des Temps nouveaux donna son adhésion au Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI). Il s’en expliqua dans une « Première lettre  » (janvier 1916) adressée aux anciens abonnés.
A la réunion du 16 janvier des Temps nouveaux, Girard montrait l’épreuve de la lettre aux abonnés des Temps nouveaux. Lecram en faisait l’expédition, Benoit lui avait remis l’argent nécessaire pour que les envois puissent être faits sous enveloppe.
Cette lettre fâcha Jean Grave, qui accusa André Girard et Charles Benoît d’usurper le titre des Temps nouveaux et d’occuper indûment le local.
Le 27 février 1916, à la réunion des Temps nouveaux, Il donna lecture d’une lettre de Gauche qui était convaincu que la guerre était une lutte entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête des routes commerciales. La France était la victime de son alliance avec la Russie et la seule solution était la paix immédiate.
Girard expliquait qu’il avait reçu une lettre de Jean Grave demandant l’adresse des abonnés du journal, ayant l’intention de leur envoyer un exposé de ses conceptions, approuvées par Kropotkine, Guérin et le docteur Pierrot. Il ajoutait que l’adresse de Grave allait être envoyée à tous les militants qui réprouvaient son attitude, afin qu’ils puissent lui exprimer directement des reproches.
Tous les assistants de la réunion avaient considéré que l’attitude de Grave était d’autant plus regrettable qu’il avait eu soin de se mettre en sécurité en Angleterre où il vivait en égoïste.
Cette affaire motiva la publication, en mars 1916, d’un appel anarchiste de soutien à l’union sacrée, le « Manifeste des Seize  » (voir Jean Grave).
Benoît et Girard répondirent au Manifeste des Seize dans un texte intitulé « La paix par les peuples  » (voir Charles Benoît).
Le texte appelait à poursuivre l’œuvre de Zimmerwald en constituant « un congrès mondial du prolétariat, dont l’œuvre sera tout d’abord d’exiger la cessation des hostilités et le désarmement immédiat et définitif des nations  ».
Le Journal du peuple d’Henri Fabre accepta de le publier, mais il fut intégralement censuré. André Girard et Charles Benoît publièrent alors une seconde brochure clandestine. Intitulée « Deuxième lettre. Un désaccord  », elle reproduisait l’échange de correspondances au sein de l’ancienne équipe des Temps nouveaux, et le texte « La paix par les peuples  ».
Le 8 juin 1916, Grave écrivait à Girard pour lui demander de rendre les clefs du local de la rue de Broca à la femme de Guérin, mais à sa réunion du 18 juin, le groupe Les Temps nouveaux refusait de rendre les clefs, estimant qu’il avait autant de droits que Grave sur le local.
En 1916-1917, André Girard collabora à Ce qu’il faut dire, le journal pacifiste libertaire de Sébastien Faure.
Charles Benoît et lui publièrent ensuite une « Troisième lettre  » aux anciens abonnés des Temps nouveaux, dans laquelle ils annonçaient leur volonté de fonder un nouvel organe. Celui-ci devait voir le jour en janvier 1918, et s’intituler L’Avenir international. Girard en fut le rédacteur en chef.
En mai 1918, il demeurait 1 rue Chaintron, puis 54 Grand-Rue à Montrouge. Il y vivait avec sa compagne Marie-Louise Combeau, âgée de 60 ans. Son courrier était surveillé par la police. Appuyé par la Ligue des droits de l’homme, il écrivit à Clemenceau, président du conseil, pour faire cesser ce contrôle.
Publié jusqu’en août 1920, L’Avenir international (Paris, 32 numéros, janvier 1918-août octobre 1920), sous-titré « revue mensuelle d’action sociale, littéraire, artistique, scientifique  » fut domicilié au 96, quai de Jemmapes, dans les locaux de l’ancienne Vie ouvrière et eut comme gérants Julien Bérangerpuis André Girard, et comme administrateur Marcel Hasfeld. Ce fut avant tout une tribune de discussion de coloration pacifiste et pro-Révolution russe, qui attira des contributeurs assez variés (voir Charles Benoît).
En 1922, lors de la révision du carnet B, il y était maintenu parce qu’il avait publié dans L’Avenir international, Ce qu’il faut dire, des articles anarchistes.
Après la guerre, André Girard collabora à La Vie ouvrière, mais ne suivit pas Pierre Monatte au Parti communiste (cf. Le Libertaire, 11 février 1925). Le Libertaire l’accusa de n’avoir jamais protesté contre les calomnies proférées par les communistes à l’encontre des anarchistes.
A l’époque de la scission confédérale, le syndicat des correcteurs ayant choisi de rester à la CGT (voir Albin Villeval), André Girard le quitta pour rejoindre la CGTU en 1922. Il fréquentait jusqu’à cette date les réunions du Comité de Défense Sociale.
Selon un rapport de police de septembre 1924, il aurait fait partie depuis 1920 de la section de Montrouge de la Fédération de la Seine du Parti Communiste.
Après 1924 il fut, pendant un temps, permanent à l’Internationale des travailleurs de l’enseignement (ITE), dont le communiste Léon Vernochet était secrétaire général. Il travailla également avec le futur sénateur communiste Georges Cogniot qui, dans ses Mémoires parues en 1976 et 1978, devait le qualifier d’« homme probe et droit, profondément estimable  ».
En 1924, il était rayé de la liste des anarchistes dont le domicile était surveillé bi-mensuellement.
Le 4 janvier 1927, il était rayé du carnet B (3ème groupe). Il était correcteur à l’imprimerie Dangon, 123 rue Montmartre.
Il demeurait toutefois l’anarchiste qu’il avait toujours été et, en 1935, répondant à une enquête du Libertaire (cf. n° du 29 novembre 1935), il écrivait  : « Oui, le  » Front populaire  » prépare à la fois les bonnes élections de  » gôche  » de 1936 et le  » climat moral  » propice à une prochaine guerre du  » Droit « , de la  » Justice  » et de la  » Liberté « … « L’Union Sacrée » s’élabore à nouveau comme en 1914, sous nos yeux, des communistes aux « jacobins » et autres farceurs du Parti radical. Les mesures les plus rigoureuses les plus « coercitives » se préparent et toujours sous l’étiquette « gauche » pour défendre la « République », la « Liberté », la « Démocratie », etc., etc… Et comme toujours le bon populo et nous autres en premier lieu, libertaires, en seront les victimes, les seules victimes ! »
André Girard fut réadmis au syndicat des correcteurs en janvier 1936.
Il avait été, à ses heures, compositeur de musique.
André Girard avait collaboré à de très nombreux titres de la presse libertaire dont outre ceux cités dans la notice  : AIA (Paris, 1906), Almanach De La Révolution (Paris, 1906), Bulletin De La Ruche (Rambouillet).
Sa fille Marie-Louise Bachert fut une militante socialiste de Montrouge.

ŒUVRE : (Cotes de la Bibl. Nat.) : Éducation et autorité paternelles, Paris, 1897, 16 p., broch. n° 6 (8° R. 15 263). — Anarchie, Paris, 1901, 11 p. — Au fumier le drapeau ! Roubaix, 1901, 4 p. (8° Lb 57/13 162). — L’Éducation pacifique, Paris, 1902 15 p. — L’Enfer militaire, Paris, 1911, 55 p., broch. n° 44 (8° 15 263). — Le Parlementarisme contre l’action ouvrière (en collaboration avec M. Pierrot), Paris, 1912, 15 p., broch. n° 52 (8° R. 15 263). — Anarchistes et bandits, Paris, 1914, 23 p., broch. n° 70 (8° R. 15 263).

SOURCES :
Arch. du syndicat des correcteurs. — J. Grave, Le Mouvement libertaire sous la IIIe République, Paris, 1930. — Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. op. cit. — Yves Blondeau, Le Syndicat des correcteurs, op. cit. — Journaux cités — Fiche Wikipédia d’André Girard — Notice André Girard du Dictionnaire des militants anarchistes — Archives du syndicat des correcteurs. — Archives Nationales F7/13061, 19940494 art.54 et 101124551 — L’homme libreLes Temps Nouveaux, années 1903, 1904, 1905, 17 avril 1909, 1912 — Le Libertaire, années 1897, 1901, 5 janvier 1902, 19 mars 1904, 23 mai 1909, 20 mars 1910, 2 décembre 1911, 13 septembre 1913 — La Petit république 21 août 1901 — La Lanterne 13 octobre 1901 — Bianco  : presse anarchiste. Fiche Education libertaire (1900-1902) et fiche André GirardXIXe Siècle 16 mai 1903 — L’Humanité 15 décembre 1905, 9 février 1910 — Le Figaro 5 septembre 1915 — Archives de la Préfecture de police Ba 1120, 1500. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56  : les anarchistes de la Seine.

Pour le procureur, les poursuites contre les anarchistes d’Angers risquent d’aboutir à un résultat très douteux. 29 mars 1894. (1)

Cour d’appel d’Angers

Parquet du procureur général

n°1025

Angers le 29 mars 1894

Monsieur le Garde des sceaux,

Monsieur le juge d’instruction vient de communiquer officieusement à Monsieur le procureur de la république d’Angers, la procédure dirigée contre un certain nombre d’anarchistes inculpés du crime prévu par les articles 265, 266 du Code pénal, modifiés par la loi du 18 décembre 1893 et le moment est venu de prendre des réquisitions définitives. Mais la question à résoudre nous paraît à notre substitut et à moi-même extrêmement délicate et j’ai l’honneur, avant de saisir la chambre d’accusation et d’engager des poursuites dont le résultat très douteux pourrait avoir d’assez graves conséquences, de vous prier de vouloir bien me donner des instructions.

Les faits qui ont motivé l’information sont les suivants :

Le 22 décembre dernier, quelques jours après l’attentat de Vaillant, un ouvrier de l’usine Bessonneau (usine extrêmement importante de tissage de chanvre, cordes, cordages, toiles, voiles, etc, où travaillent 1800 ouvriers) informait la police que, le soir même, un sieur Chevry, anarchiste et repris de justice dangereux devait afficher sur les murs d’Angers, le placard « Les dynamitards aux Panamitards » qui venait d’être saisi à Paris.

Le jour même, en effet, vers deux heures du soir, Chevry sortait du numéro 48 de la rue de Paris où habite un sieur Philippe, également connu comme anarchiste, il se dirigeait du côté de la ville où il voulait commencer l’affichage.

Par une méprise regrettable sur la nature et les circonstances du délit qu’ils étaient chargés de constater, les agents ne laissèrent pas à Chevry le temps de commencer le délit et s’assurèrent de sa personne avant qu’aucun placard ne fut affiché. Chevry fut du reste trouvé nanti de 19 exemplaires du placard dont il s’agit, du pinceau et du pot de colle nécessaire pour l’affichage. Il fut arrêté et maintenu en détention.

Ce fait, assez grave n’avait pas manqué d’attirer sur Philippe, qui avait forcément vu Chevry avant son départ pour afficher les placards et qui devait être au courant des intentions de ce dernier. Aussi, une nouvelle déclaration de l’ouvrier de M. Bessonneau provoqua-t-elle une légitime émotion lorsqu’il vint faire connaître à la police que, dans la soirée du 22 décembre, il avait entendu entre Chevry, Philippe et un troisième individu dont il ne pouvait donner le nom, la conversation suivante. L’un d’eux aurait dit : « Et cette bombe ? » A quoi Philippe aurait répondu : « Elle est en lieu sûr, elle éclatera dans une grande usine avant la fin de la semaine (ou avant la fin du mois). »

En rapportant le propos, l’ouvrier ajoutait qu’il croyait la bombe cachée chez un cordonnier du nom de Dubois.

Bien que la déclaration du dénonciateur fut un peu tardive, la précision du propos rapporté était telle qu’il y avait lieu d’y ajouter foi et de prendre des mesures pour paralyser cette tentative avant l’exécution.

Le 29 décembre, Philippe, la veuve Ledu, maîtresse de Chevry et Dubois ont été arrêtés. Mis en demeure de s’expliquer, ils ont nié avoir tenu les propos relatifs à la bombe et affirmé n’avoir jamais formé de semblables projets. La veuve Ledu s’est défendue en disant qu’elle n’avait jamais entendu parler de rien. Dubois a protesté de son innocence, en ce qui concerne la détention de l’engin et comme il n’a pas une mauvaise réputation, qu’il est marié, père de famille et bon ouvrier, il fut remis en liberté le 30 décembre.

Pour faire la preuve, sinon de l’existence de cet engin, tout au moins de l’exactitude des propos tenus, il eut été nécessaire d’entendre l’ouvrier de M. Bessonneau comme témoin puis de le confronter avec Philippe et Chevry mais cette mesure d’instruction devint impossible pour deux raisons. Outre que l’ouvrier dénonciateur devait être considéré jusqu’à preuve contraire, comme un auxiliaire sincère et précieux, dont on aurait ainsi perdu le concours utile en le confrontant, il se refusait lui-même, redoutant les vengeances, à déposer comme témoin sous la foi du serment.

Dans ces conditions les perquisitions s’imposaient à bref délai, et le 29 décembre, conformément d’ailleurs aux instructions verbales que vous aviez bien voulu me donner, elles étaient ordonnées par la magistrat instructeur chez tous les anarchistes inculpés d’association de malfaiteurs ou d’entente dans le but de commettre ou de préparer des crimes contre les personnes ou les propriétés, pendant que la même mesure était prise par M. le préfet du Maine-et-Loire pour tous autres anarchistes qui n’étaient pas l’objet d’une information.

Le même jour, une ordonnance de saisie était déposée dans les mêmes conditions aux bureaux de Poste et aux gares d’Angers et de Trélazé.

Si les perquisitions du 29 décembre n’ont pas fait découvrir la bombe dont avait parlé l’ouvrier de M. Bessonneau, elles ont amené la saisie d’un certain nombre de documents anarchistes qui tous été soumis à un minutieux examen. Mais la détention de ces pièces qui étaient, pour la plupart depuis longtemps déjà en la possession des inculpés, ne constituait pas une contravention aux lois du 18 décembre 1893, ni aux lois antérieures. Aussi, comme aucun fait nouveau n’était signalé contre les inculpés et que l’ordonnance de saisie du 29 décembre n’amenait aucun résultat et ne provoquait la découverte d’aucun élément d’association ou d’entente entre eux ou avec des anarchistes étrangers, Philippe et Chevry furent mis en liberté provisoire, l’un le 18, l’autre le 19 janvier.
Toutefois l’information restait ouverte et bientôt une nouvelle charge grave était relevée contre Philippe.

A la date du 15 février, on a saisi à la Poste d’Angers un paquet contenant un certain nombre de placards « A Carnot le tueur » (20 exemplaires) avec l’adresse « Monsieur Philippe, rue de Paris, 48, Angers. Maine-et-Loire. France » le placard lui était envoyé d’Angleterre comme tous ceux qui ont été en France.

Cet envoi empreinte un caractère de gravité particulière, en ce qui concerne Philippe à ce fait que

le 22 décembre dernier, Chevry était, il est vrai, pareillement porteur du placard « Les dynamitards aux Panamitards » dont il a toujours prétendu du reste être le destinataire, en réalité il sortait de chez Philippe quand il est parti pour l’afficher, ce qui semble bien indiquer que c’était Philippe qui l’avait reçu. Il n’a pas été possible d’établir lequel des deux inculpés dit la vérité. Quoi qu’il en soit, Philippe a reçu le 15 février le placard « A Carnot le tueur » et s’il n’est pas prouvé qu’il ait consenti à être le destinataire de ce placard, il s’en défend, en prétendant que son adresse est inexactement mise et donne comme explication de cet envoi la notoriété qu’il avait acquise dans les journaux anarchistes, en se présentant comme candidat aux élections d’août 1893, il n’en reste pas moins établi qu’une fois tout au moins, il s’est trouvé le correspondant attitré des anarchistes de l’étranger.

Il a été également établi contre Philippe qu’à trois reprises différentes il a essayé de constituer à Angers un groupe anarchiste qui aurait été, en réalité, l’association de malfaiteurs prévue par la loi. Il reconnaît avoir organisé dans le local loué à cet effet 48 rue de Paris et tout auprès de son appartement particulier deux réunions, l’une tenue au moment des élections, l’autre le 15 octobre qu’il a lui-même nommée « Fête familiale ». Une troisième réunion a eu lieu au (?).

Le compte rendu de la réunion du 15 octobre a été dressé par un procès-verbal de police et il n’est pas douteux que les propos tenus par Philippe et par un autre inculpé nommé Mercier, constituent l’apologie prévue par l’article 24 de la loi du 12 décembre 1893 et peut-être la provocation prévue par l’ancien article 24 de la loi du 29 juillet 1881. Mais l’apologie n’était pas punissable à la date du 15 octobre dernier et la provocation à cette même date ne pouvait entraîner la détention préventive assurant la répression ; aussi cette réunion ne fut l’objet d’aucune poursuite, mais elle doit être rappelée aujourd’hui et prend une grande importance puisqu’elle constitue tout au moins la preuve des essais faits par Philippe pour organiser le groupe anarchiste d’Angers.

L’anarchiste Mercier, de Trélazé, qui assistait Philippe comme chef de la réunion, avait promis que « tous les dimanches, après midi, elles se renouvelleraient au même endroit. »

Ces événements et la promulgation des lois des 12 et 18 décembre 1893 ne lui en ont pas laissé le temps. On a, du reste, retrouvé au domicile de Philippe des cartes d’entrée toutes préparées pour ces réunions futures.

Quel aurait été le but de l’association ? Il ressort suffisamment de la lecture du procès-verbal du 15 octobre : Philippe dit notamment : « Si on me faisait perdre mon travail, que je devienne un vagabond et que je ne sache où aller, je me servirais de la marmite pour aller finir ensuite dans les mains de Deibler. Voilà pourquoi on devient révolté. Au lieu de se suicider bêtement, il vaut mieux faire disparaître quelqu’un avec soi.

Mercier ajoute : « Pourquoi, en grève, ne met-on pas le feu à la fabrique ? »

Un troisième resté inconnu : « Il n’y a qu’un moyen : tuer les patrons et prendre leur matériel. Et un quatrième, enfin : « Espérons que si un jour nous avons des marmites, sans viande dedans, nous nous en servirons pour autre chose. »

Le but de l’association ressort encore de chansons révoltantes accolées, au nombre de dix, cartonnées sur les murs de la salle louée par Philippe, enfin des emblèmes que Philippe reconnaît avoir apposés dans différentes parties de cette salle : une potence, une fourche et une marmite dont il a allumé la mèche au moment de la réunion. Philippe traite aujourd’hui ces emblèmes de fumisterie, il se défend d’avoir jamais été, à aucun moment, partisan de la propagande par le fait, et lorsqu’on lui demande pourquoi il avait la photographie de Ravachol, l’Hymne à Ravachol, l‘almanach du Père Peinard pour 1894, la chanson « Les anarchistes aux conscrits », en un mot les publications les plus dangereuses et les plus violentes, il se défend en disant que lorsqu’on est sérieusement anarchiste, on est pas un malfaiteur.

Comme travailleur Philippe est d’ailleurs fort estimé de son patron et il se fait aimer de tous ses camarades par sa charité sans bornes. Il n’a jamais subi de condamnation.

Chevry qui a été avec Philippe dans la première partie de l’information contre les anarchistes est un repris de justice en même temps qu’un anarchiste des plus dangereux et capable par la violence de son caractère et l’absence de tout sens moral, des excès les plus redoutables. L’instruction n’a, il est vrai rien établi de précis contre lui depuis les tentatives d’affichage du 22 décembre dernier, il semble même vivre depuis le 19 janvier, isolé des autres anarchistes de la région. Mais il est certain qu’il était un des habitués des réunions tenues chez Philippe et qu’un des premiers, il a cherché à faire à Angers et à Trélazé de la propagande anarchiste.

A la suite d’une explosion qui eut lieu au mois d’avril 1892, au commissariat d’un des arrondissements d’Angers, Chevry, déjà connu pour ses extravagances de langage et de conduite, fut inculpé, et une longue instruction fut suivie contre lui, non comme auteur principal de cet attentat, car il subissait une peine de six jours de prison et était détenu depuis la veille de l’attentat, mais comme complice pour avoir donné des instructions. Il fut remis en liberté après l’instruction faute de preuves suffisantes.

En outre de cette inculpation des plus grave et qu’on ne saurait écarter du passé de Chevry, car l’ordonnance de non lieu dont il a bénéficié dans cette circonstance ne peut faire disparaître les présomptions très lourdes relevées contre lui, cet individu avait déjà sept condamnations.

A suivre.

Archives nationales BB 18 6450

Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates

Les perquisitions à domicile. — 13 commissaires sur pied. — Feu partout ! 24 février 1892

Dans la duit du 14 au 15 février, trente-cinq kilos de cartouches de dynamite et des mèches de ces cartouches étaient dérobés dans une carrière, à Soissy-sous-Etiolles. La préfecture de police fut informée de ce vol par le parquet de Corbeil.

Des agents de la préfecture se livrèrent à des investigations, et, il y a trois jours, on acquérait la conviction qu’il avait été commis par des anarchistes de Paris qui comptaient se servir de ces cartouches le 1er mai prochain, non pas seulement à Paris, mais à l’étranger.

Le préfet de police prévint le parquet de la Seine du résultat de ses recherches. M. Lascoux, juge d’instruction, fut commis pour diriger une information, et hier il signait des commissions rogatoires qui furent remises à treize commissaires de police à l’effet d’opérer, hier matin, à six heures, des perquisitions chez les anarchistes soupçonnés d’être en possession de ces cartouches volées, dont le chiffre exact est de trois cent soixante.

Ce sont des tubes de 6 cm de long sur 2 à 3 cm de diamètre.

Chacun son quartier

Ces perquisitions ont été opérées hier matin, entre six et sept heures, par MM. Clément et Cochefort, commissaires aux délégations judiciaires; Goron, chef de la sûreté; Brissaud, commissaire de police du quartier Bonne-Nouvelle : Bureau, commissaire du quartier du Mail; Bernard, commissaire du quartier Gaillon ; Lejeune, commissaire du quartier de la Sorbonne; Girard, commissaire du quartier de Belleville ; Archer, commissaire de Clignancourt; Belouino et Baube, commissaires de Saint-Denis ; Guilhen, commissaire de Levallois; Berthelot, commissaire de Clichy; Amat, commissaire de Puteaux; Pelatan, commissaire d’Asnières.

MM. Goron et Archer

M. Goron a perquisitionné chez l’anarchiste Grave, qui vient de faire six mois de prison et qui est le secrétaire de la rédaction et l’administrateur du journal la Révolte.

M. Archer s’est rendu à l’administration du Père Peinard, rue d’Orscl, et MM. Brissaud et Cochefer, le premier rue Joquelet, chez l’anarchiste Duprat, ancien tailleur d’habits, et le second chez le compagnon Constant Martin, qui tient dans la même rue une crémerie servant de lieu de rendez-vous aux anarchistes. Ces diverses perquisitions ont amené la saisie de brochures et d’écrits anarchistes.

Belleville et Asnières

Il en a été de même pour les perquisitions opérées par M. Girard à Belleville, chez Lucas, qui tira naguère un coup de revolver au Père Lachaise sur le blanquiste Rouillon ; par MM. Baube et Belouino, à Saint-Denis, chez les anarchistes les plus qualifiés, entre autres; Alkran, rue du Canal ; Bouteville, 20, rue Brie d’Echalas ; Bastard, rue du Canal ; Pauwels, Belge, expulsé de Franco à la suite des affaires du 1″ mai dernier et recherché depuis, et enfin Plock, individus des plus dangereux. Mais a Asnières, les perquisitions faites dans la circonscription par M. Pelatan, commissaire de police,| ont été plus fructueuses. Ce matin, à six heures, ce magistrat se présentait rue Traversier 37, au domicile d’un nommé Bordier, connu dans la localité comme étant un des plus chaleureux partisans des doctrines anarchistes. Cet individu, qui est âgé de vingt ans et qui avait tiré au sort il y a quelques jours, devait partir prochainement au régiment avec les conscrits de sa classe. A son domicile, M. Pelatan ne trouva que des placards et des brochures anarchistes. Mais en consultant les papiers de cet individu, il apprit que Bordier avait loué, avec plusieurs de ses coreligionnaires, un local situé à Asnières, au numéro 1 de l’impasse Sainte-Geneviève.

Ce local avait été loué au mois de janvier par Bordier, qui y avait installé le « Cercle des études sociales ». Les réunions se tenaient généralement le samedi, entre huit heures et dix heures En perquisitionnant dans ce local, M. Pelatan découvrit, dissimulées dans un poêle, dix huit cartouches de dynamite. Elles étaient enfouies sous des morceaux de charbon de terre.

Interrogé sur la provenance de ces engins explosibles, Bordier déclara qu’il était étranger à leur introduction dans le Cercle des études sociales. Mis en état d’arrestation, il fut aussitôt conduit au commissariat de police, où, durant toute la matinée, il a été interrogé par M. Pelatan et un officier de paix de la brigade des recherches.

A toutes les accusations portées contre lui, Bordier a opposé les dénégations les plus formelles, assurant qu’il n’avait pris aucune part directe ou indirecte au vol de dynamite commis à Soisy-sous-Etiolles (Seine-et-Oiso).

Son arrestation a été maintenue.

En dehors du cotte perquisition dont le résultat a été aussitôt télégraphié au préfet de police, M. Pclatan a perquisitionné, en outre, chez divers autres individus, mais sans autre résultat que la découverte de papiers sans importance. Ajoutons qu’à la suite de déclarations faites par Bordier, d’autres perquisitions seront faites par M. Pelatan.

Levallois, Clichy et Puteaux

De son côté, M Guilhen, commissaire de police de Levallois, a fait, hier matin, une perquisition chez un nommé Marchand, demeurant rue du Bois. Il a saisi à son domicile une volumineuse correspondance, des écrits, des placards.

D’autre part, M. Berthelot, commissaire de police de Clichy, a perquisitionné chez un anarchiste nommé Ferrière, le même qui avait été arrêté il y a quelques jours à Saint-Denis, lors du tirage au sort, pour vendre sur la voie publique un placard intitulé le Conscrit, et chez les frères Estievant, ouvriers lithographes, qui avaient été mis en état d’arrestation, il y a quelque temps, pour avoir placardé, dans les rues de Clichy, des affiches anarchistes. Ces perquisitions ont amené la saisie d’écrits anarchistes.

A Puteaux, M. Amat, commissaire de police, a perquisitionné, sans résultat, chez un anarchiste employé dans une teinturerie.

A la préfecture de police on n’est pas sans quelque inquiétude au sujet des 320 cartouches qu’on n’a pu retrouver. On suppose que quelques anarchistes, notamment ceux de Saint-Denis et de Levallois-Perret, prévenus à temps de perquisitions qui allaient être faites chez eux ont pris leurs dispositions pour sous traire les cartouches qu’ils avaient. Les anarchistes vont être pendant quel que temps étroitement surveillés. Une partie des cartouches dérobées devaient, dit-on, servir à faire sauter l’hôtel de l’ambassade d’Espagne à Paris, les anarchistes parisiens voulant tirer vengeance de la mort de leurs quatre camarades exécutés à Xérès.

La Petite République 25 février 1892

GIRARD Maurice, Ernest. Mécanicien, chauffeur à Paris ; anarchiste ; protagoniste de « l’affaire Girard-Jacquart » en 1908-1909.

Maurice Girard. L’Humanité 8 février 1909. Gallica.

Né le 22 juin 1880 à Saint-Brisson-sur-Loire (Loiret) ; mécanicien, chauffeur à Paris ; anarchiste ; protagoniste de « l’affaire Girard-Jacquart » en 1908-1909.

En 1900, Maurice Girard était mécanicien à Chaudre (Eure-et-Loire). Il tirait au sort à Gien et était affecté dans les services auxiliaires pour « hernie à gauche. »
En 1907, Maurice Girard était chauffeur et syndiqué CGT. En mai 1907, il était poursuivi pour avoir signé l’affiche « Aux soldats ! » mais l’affaire aboutissait à un non lieu.(voir Mouchebœuf)
Le 15 juillet 1908, une bagarre éclata dans le restaurant coopératif au 33, rue Guersant (Paris 17e arr.), qui avait affiché en vitrine un drapeau tricolore porteur d’inscriptions antimilitaristes. La police accusa Maurice Girard, qui n’était pas sur les lieux, mais dont la voiture immatriculée 279 U-3 était garée devant le restaurant. Et pour cause : son frère Alexandre Girard, à qui il avait prêté la voiture, déjeunait ce jour-là au restaurant coopératif.
Aux agents de la Sûreté qui étaient venus l’arrêter, avec brutalité, à son domicile de la rue Grayel, il s’écriait : « Je suis innocent. Je n’étais pas au restaurant coopératif de la rue Guersant, le quinze juillet. » Avec la même force, mais aussi vainement, il renouvela les mêmes affirmations devant M. Boucard, juge d’instruction.
Inculpé avec un autre ouvrier chauffeur, Albert Jacquart, Maurice Girard fut condamné à deux ans de prison (par défaut) pour coups et blessures à un commissaire. Il eut pour avocat Me Jacques Bonzon et fut défendu par le CDS, René de Marmande, la Ligue des droits de l’homme et Anatole France.
Il ne s’était pas présenté à l’audience, sur les conseils de son avocat qui n’avait pu obtenir un report de l’affaire.
Il fit opposition au jugement et le 21 octobre 1908, il était condamné à un an de prison, malgré ses dénégations sur le fait qu’il n’aurait pas été présent ce jour là au restaurant. La concierge et deux personnes de la maison où Girard habitait vinrent déclarer que, l’après-midi du quinze juillet, il était chez lui et qu’il n’est sorti que dans la soirée. Deux autres personnes, le gérant du restaurant et une cliente, affirmèrent que ce jour-là il n’avait pas paru dans l’établissement. M. Kien, commissaire de police n’osa pas devant les juges affirmer qu’il reconnaissait Girard.
Il fit appel du jugement mais le 10 décembre, quelques jours avant la décision de la cour, un nouveau témoin, entrepreneur de camionnage, se présentait devant le commissaire Kien et prétendit reconnaître Maurice Girard et Albert Jacquart (un autre condamné) sur des photos : « Oui ; oui, s’écria-t-il spontanément, voilà bien ceux qui, sous mes yeux, ont frappé le commissaire de police. » Girard et Jacquart assignèrent le commissaire, pour subordination de témoin mais la justice se déclara incompétente.
L’Humanité du 16 décembre 1908, publiait une lettre de son frère, Alexandre Girard, chauffeur d’automobile, 6 rue Gravel à Levallois-Perret : « Ce n’est pas mon frère, Maurice Girard, qui était le 15 juillet au restaurant La Solidarité, 33 rue Guersant. C’était moi. Pendant la nuit du 14 au 15 juillet, mon frère avait conduit l’automobile qui est notre commun instrument de travail. Il s’est reposé la journée du 15, tandis qu’à mon tour, je travaillais avec la voiture… La police et la justice connaissent cette vérité. Elles savent que c’était moi et non mon frère, qui étais au restaurant l’après-midi du 15 juillet, que je n’ai joué aucun rôle, comme d’autres clients, aucun rôle dans la collision avec le commissaire et que, pour m’inquiéter à mon tour, il faudrait commettre une nouvelle iniquité. »
La cour d’appel confirma le jugement pour Girard, le 18 Décembre 1908.
A Fresnes, début janvier 1909, Maurice Girard était mis au cachot et ne put rencontre son frère et Marmande, venus lui rendre visite.
En janvier 1909, le Comité de Défense Sociale, la Ligue des droits de l’homme et l’Union des syndicats de la Seine, se lançaient dans une campagne pour faire sortir de prison Girard et Jacquart. Une campagne de presse en leur faveur s’engageait.
Le 7 janvier 1909, un grand meeting en faveur de Maurice Girard fut organisé rue Danton, aux Sociétés Savantes. Dès 8 heures et demie, une foule nombreuse composée en grande partie d’étudiants, envahit la vaste salle. Ils se pressent alors dans les couloirs. Anatole France devait présider la réunion, mais son état de sa santé ne lui avait pas permis d’assister à cette manifestation. I1 avait envoyé une lettre dont le président donnait lecture. Un ordre du jour, voté à l’unanimité des 2.000 présents, réclamait la mise en liberté de Maurice Girard et de Jacquart.

Le Petit parisien 21 janvier 1909. Gallica. Repris par Éphéméride anarchiste du 20 janvier.


Le 20 janvier 1909, le CDS organisa, avec le concours du syndicat des cochers et chauffeurs, la toute première manifestation en automobile que la France ait connu. Vingt-cinq automobiles défilèrent du quai des Tuileries à la place de la République en passant par la Concorde, la Madeleine et l’Opéra. Les manifestants exhibaient des pancartes « Affaire Girard-Jacquart – une infamie judiciaire – Deux innocents condamnés » et jetaient des paquets de tracts à la volée.
Le Matin du 29 janvier 1909, publiait une véritable contre enquête sur l’affaire, interrogeant les témoins assurant que Girard n’était pas au restaurant, ainsi que le camionneur Lintauf, témoin de dernière minute, montrant que son témoignage n’était guère fiable.
Le 8 février 1909, la chambre criminelle de la cour de cassation rejetait son pourvoi mais il bénéficiait d’une mesure de grâce du président de la république, ayant accompli plus de la moitié de sa peine et le fait pour lequel il avait été condamné à un an de prison était connexe aux événements de Draveil visés par le projet de loi sur l’amnistie. En effet, les inscriptions du drapeau que le commissaire de police Kien avait voulu faire disparaître de la vitrine du restaurant coopératif de la rue Guersant, étaient relatives à ces événements.
A sa sortie de Fresnes, le 8 février, Maurice Gérard était accueillis par son frère, son avocat et Marmande. Il écrivait au garde des sceaux, pour demander la révision de son procès.
Début février 1910, Maurice Girard signait la motion du Comité Révolutionnaire Antiparlementaire , ainsi que l’affiche « Ne votons plus ! » (voir Grandjouan)
Le 24 mars 1910, Maurice Girard fut parmi les seize signataires de l’affiche À bas Biribi imprimée par le CDS pour réclamer justice dans l’affaire Aernoult-Rousset (voir Albert Dureau). Tous comparurent aux assises le 4 juillet et furent acquittés. Maurice Girard habitait alors au 6, impasse Gravel, à Levallois-Perret, à la même adresse que son frère Alexandre, Albert Jacquart et Émile Dulac.
Début avril 1910, n’ayant reçu aucune réponse à la demande de révision de son procès, il se présentait avec Me Bonzon, son avocat, au ministère de la Justice pour remettre en mains « propres » à M. Barthou, une lettre de protestation. Une cinquantaine de terrassiers et de militants des syndicats accompagnaient les protestataires. Ils ne furent pas reçus, faute de n’avoir pas fait une demande d’audience. Alors ils se mirent à distribuer des tracts et à arborer des pancartes, tandis qu’une quarantaine de terrassiers, débouchant de la rue de Rivoli par la rue de Castiglione, tentaient d’arriver à la place Vendôme pour se joindre à eux. La police chargea. Maurice Girard, Dureau et Blanchard furent arrêtés puis relâchés, après deux heures de détention.
En juillet 1910, la cour de cassation refusa la révision de son procès.
Le 14 juillet 1911, à onze heures, arrivait une auto ornée d’immenses affiches rouges, sur lesquelles on pouvait lire : « Marianne et la mobilisation. Si tu pars en guerre, Marianne, tu es foutue. » L’auto était arrêtée et une contravention infligée au chauffeur Maurice Girard, pour publicité avec indication « Placement gratuit » sur une voiture. Les affiches étaient saisies et l’auto devait rebrousser chemin.
En 1911, il était membre de la Fédération Révolutionnaire Communiste (FRC).
Inscrit au carnet B, il fut mobilisé en 1914.
En août 1912, Maurice Girard faisait partie de la commission de répartition des aides de la Caisse de solidarité des prisonniers.
Le 20 mai 1913, les opérations du conseil de révision de Boulogne-sur-Seine étaient troublées, par des membres de la CGT. Deux taxi-autos arrivèrent à toute vitesse et traversèrent la place. Les deux voitures portaient sur les trois côtés, des pancartes-calicots avec des inscriptions : « A bas les trois ans ! A bas le militarisme ! » Quatre jeunes gens, outre le chauffeur, se trouvaient dans chacune des voitures. Un des voyageurs brandissait un drapeau rouge sur lequel on lisait : « Jeunesse syndicaliste de Boulogne-Billancourt ». En traversant la place et les rues de Boulogne, ils jetèrent à profusion des brochures antimilitaristes émanant de CGT et crièrent à tue-tête : « Hou ! hou ! les trois ans ! » Un détachement du 1er cuirassiers, en permanence dans la cour du commissariat, était accouru. Les chevaux encadrèrent l’auto 279-U-3, qui avait été conduite au commissariat de police. Une contraventions était dressées au chauffeur, Maurice Girard, demeurant rue Wurtz, à Paris.
Le 7 août 1914, il répondit à la mobilisation générale. Le 27 septembre 1915, il était évacué pour brûlure à l’avant bras gauche (en dehors du service). Rentré le 8 février 1916, il était détaché comme mécanicien-ajusteur à l’usine Delamour-Bellevile à Saint-Denis et affecté le 27 juin 1917 aux usines Lhépée et Petters à Billancourt. Il était démobilisé le 19 avril 1919.
Il était, en 1921, membre de la Fédération anarchiste et du CDS. Il demeurait alors 53, rue d’Alleray à Paris 15e.
Le 28 mars 1942, il se mariait à Paris (XVe arr.) avec Marie Adam.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13972-13973, état des anarchistes, antimilitaristes et communistes, 27 mai 1921 — René de Marmande, L’Intrigue florentine, La Sirène, 1922 — Archives départementales du Loiret. Etat civil. 1 R 61544.Registre matricule 180, classe 1900 — L’Echo de Paris 9 février 1909 — La Lanterne 22 octobre 1908, 22 janvier 1909 — Le Libertaire 17 janvier 1909, 20 mars, 10 juillet 1910, 3 août 1912 — L’Humanité 16 décembre 1908, 1er et 2 janvier 1909, 9 février, 8 avril, 14 juillet 1910 — L’Action 6, 8 janvier 1909 — Le Matin du 21 janvier, 9 février 1909 — Paris 25 mars 1910 — Le Temps 15 juillet 1911 — Le Petit journal 21 mai 1913.

GIRARD Joseph. Maçon, valet de chambre ; anarchiste illégaliste parisien

Né le 5 octobre 1874 à Guermantes (Seine-et-Marne) ; maçon, valet de chambre ; anarchiste illégaliste parisien.

En 1893, il habitait à Guermantes, il était maçon.
Le 19 décembre 1894, il s’engageait pour 3 ans au 8e régiment d’infanterie de marine. Il passait le 15 décembre 1895 au 10e d’infanterie de marine et le 22 avril 1897 au 5e d’infanterie de marine. Il fit la campagne du Tonkin (en guerre) du 15 octobre 1895 au 8 juin 1897. Il était libéré 21 juillet 1897.
Le 18 mai 1898, il habitait Le Cellier ( Loire-Atlantique). Le 3 juillet 1899, il était 4 rue Blanche à Paris. Le 22 janvier 1900, il habitait Guermantes.
Le 12 juillet 1900, il se mariait à Guermantes avec Joséphine Mehl, couturière. Il habitait 53 rue Pierre Charron. Il exerçait le métier de valet de chambre.
Le 18 avril 1901, il habitait 5 rue Puvis de Chavannes à Paris ; le 24 décembre 1904, 39 boulevard Haussman ; le 5 août 1905, 16 rue des Petits champs ; le 4 février 1908, 57 rue Lafayette
Le 21 août 1911, il était condamné, par défaut, à cinq ans de prison et de dix ans d’interdiction de séjour, pour vol d’une automobile au préjudice du duc de FitzJames. Girard était en outre l’objet d’un mandat d’amener décerné par M. Bouissou, juge d’instruction, pour vols qualifiés.
Le 15 janvier 1912, il était arrêté boulevard de Sébastopol. Il avait été écroué au Dépôt.
Sa maîtresse Henriette Hellé, 25 ans, était arrêtée, le 18 janvier, à son domicile, 7, cité Vaux-Hall. Elle était recherchée pour un vol de huit mille francs de plumes d’autruches, commit dans la nuit du 20 au 21 décembre 1911, avec Joseph Girard, chez un négociant de la rue d’Eupatoria.
Lorsque des inspecteurs de la Sûreté vinrent pour l’arrêter, Henriette Hellé s’apprêtait à sortir et se coiffait d’un chapeau dont la forme lui avait coûté vingt-neuf sous et qui était orné de quatre ou cinq cents francs de plumes.
Le 10 mai 1912, Joseph Girard était condamné par la cour d’appel de Paris à 5 ans de prison et 5 ans d’interdiction de séjour pour vol.
Le 7 septembre 1912, la cour d’appel de Paris le condamna à la même peine, pour complicité de vol par recel. Cette peine se confondant avec celle du 10 mai 1912.
Il était détenu à la prison de Loos (Nord) lors de la mobilisation. Évade civil d’Allemagne, il se présentait le 9 décembre 1917 au bureau de recrutement de Boulogne sur Mer. Il était réintégré au 5e groupe spécial le 22 décembre 1917. Passé au 4e groupe spécial le 11 janvier 1918 (décision du général commandant la division d’occupation de Tunisie du 15 février 1917). Arrivé au 4e groupe spécial le 30 janvier 1918 à Déhibat (Sud de la Tunisie, administré par le 117e régiment d’infanterie).
Il passait au 36e régiment territorial d’infanterie le 16 mars 1918, puis au 145e régiment territorial d’infanterie le 30 octobre 1918 et au 9e régiment territorial d’infanterie le 15 novembre 1918.
Il était démobilisé le 3 janvier 1919, il habitait 11 rue Polikas à Paris.
Le 11 septembre 1919, il était condamné par la 10e chambre correctionnelle du de la Seine à 8 mois de prison pour « vagabondage spécial » (jeux).

SOURCES :
Le Petit parisien 17 janvier 1912 — L’Eclair 19 janvier 1912 — La Patrie 17 janvier 1912 — L’Humanité 19 janvier 1909 — L’Excelsior 19 janvier 1912 — Le Matin 19 janvier 1912 — Archives départementales de Seine-et-Marne. Etat civil. Registre matricule 12, classe 1893 ou 1894. Coulommiers.

GRAUVOGEL François, Joseph, Marie, Charles. Imprimeur-typographe ; anarchiste, antimilitariste, syndicaliste parisien et à Clichy (Hauts-de-Seine).

Né le 17 juillet 1879 à Paris (VIe arr.) ; imprimeur-typographe ; anarchiste, antimilitariste, syndicaliste parisien et à Clichy (Hauts-de-Seine).

Le 3 janvier 1903, François Grauvogel se mariait à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) avec Virginie, Ismérie Legros, fleuriste. Il était alors imprimeur 83 rue Gide à Levallois-Perret.
En 1899, il demeurait 47 boulevard de l’Hôpital (XIIIe arr.), il était imprimeur typographe. Il y tira au sort et fut dispensé du service militaire étant l’aîné d’une famille de 8 enfants.
Le 14 novembre 1900, il fut incorporé au 25e régiment d’artillerie et libéré le 26 septembre 1901.
Le 13 février 1904, il habitait 9 rue du Bac d’Asnières à Clichy (Hauts-de-Seine) et le 1er août 1906, 15 route d’Asnières à Clichy.
Dans la nuit du 22 au 23 avril 1907, un Groupement libre de propagande antimilitariste faisait apposer dans Paris des affiches de grand format intitulées : « Aux Soldats ! » avec le texte suivant : « Actuellement, par l’arbitraire de nos dirigeants, la lutte des travailleurs se dessine, la révolte gronde, une effervescence règne, faisant présumer que, peut-être, demain sera le jour de la Grande Grève Générale, prélude de la Révolution. Si ce jour-là arrive, camarades, pas d’hésitation ; la-société n’existant que par vous, vous nous aiderez à la démolir. En imitant les cléricaux, vous refuserez d’obéir aux ordres qui vous seront donnés ; s’il le faut, soyez plus énergiques, démontrez par un geste résolu que vous savez n’obéir qu’à votre conscience. Vous qui êtes opprimés à la caserne et qui le serez demain à l’usine, profitez des circonstances pour rentrer au rang des révoltés et prendre part avec nous au combat contre les parasites et les fripons. Nous espérons, camarades, que vous comprendrez le ridicule et le caractère dangereux du rôle que veulent vous faire jouer les gouvernants et nous vous crions, si l’on vous fait intervenir dans les grèves : Camarades, pas d’hésitation. Crosse en, l’air et rompez les rangs. » Ces affiches étaient immédiatement lacérées par la police.
Selon Eugène Merle : « La dixième section de l’A. I. A., désireuse d’avoir toute son autonomie, s’est séparée de nous pour former une nouvelle association, sous le titre de Groupement libre de propagande antimilitariste. C’est ce nouveau groupe qui a rédigé et fait afficher le manifeste en question. »
Des mandats d’arrestation étaient délivrés par M. Flory, juge d’instruction. Vingt et un inculpés étaient recherchés en vertu de l’article 25 de la loi de 1881, pour provocation à la désobéissance adressée à des militaires.
Ces mandats étaient exécutés le 26 avril 1907, au lever du jour, sept inculpés étaient arrêtés, parmi eux François Grauvogel 15 route d’Asnières, à Clichy .
Il était mis, dès l’après-midi, à la disposition du juge d’instruction, qui lui avait fait subir l’interrogatoire d’identité. François Grauvogel déclarait avoir signé l’affiche.
Au cours de l’instruction, Grauvogel se montra surpris des poursuites qu’on lui intentait. Il ne croyait pas avoir commis de délit en conseillant aux soldats de ne pas tirer sur les ouvriers : « J’ai conseillé aux soldats de ne pas devenir des meurtriers. J’ai fait là un appel à l’humanité, et non à la violence, je n’ai jamais conseillé aux soldats de tirer sur leurs chefs, je veux éviter tous les conflits meurtriers. »
En prison, Grauvogel lisait beaucoup, et il avait été heureux de relever dans le Maitre de Forges, de M. Georges Ohnet, cette phrase, dont il demanda la transcription au procès-verbal : « La convalescence lui avait épargné la triste obligation de faire le coup de feu contre des Français. »
Le 24 juin 1907, François Grauvogel comparaissait devant la cours d’assises de la Seine, parmi douze inculpés, dans l’affaire de l’affiche Aux soldats (voir Mouchebœuf).
Dès le début de l’audience, Grauvogel remettait ses conclusions : « C’est Briand et Clemenceau, qui ont été mes professeurs. C’est d’eux que j’ai appris les doctrines qui me sont reprochées aujourd’hui. N’ont-ils pas préconisé autrefois la violence ? A de jeunes générations ils ont donné des idées spéciales, et ils veulent nous faire condamner pour ces mêmes idées devenues les nôtres ! » La cour rendait un arrêt rejetant ses conclusions.
Lors de son interrogatoire, il déclarait : « Il n’y a rien dans le devoir militaire qui oblige le prolétaire soldat à tirer sur le prolétaire ouvrier. J’ai été soldat. Quand j’ai dû quitter le régiment, notre lieutenant, un lieutenant dreyfusard a réuni ceux qui partaient. Quelques-uns auraient peut-être rengagé. L’officier nous dit : « Je n’ai qu’un conseil à vous donner : rentrez dans vos foyers. C’est là seulement que vous apprendrez à devenir des hommes ! » Clemenceau, dans le Grand Pan, a conseillé la désertion, et le Christ a dit ; « tu ne tueras pas !… » Je suis tranquille sur l’issue du procès. Vous éviterez de me condamner, car ce serait condamner du même coup Briand et Clemenceau. » L’ensemble des inculpés était acquittés.
Puis, pendant trois ans, il travailla pour l’imprimerie confédérale de la CGT, un rapport de police du 20 janvier 1909, le montrait comme étant un partisan de Lévy, le trésorier de la CGT dans le conflit l’opposant à Griffuelhes et critiquant Merrheim le secrétaire de la Fédération de la métallurgie qui n’était pas capable d’écrire seul ses articles qui devaient être corrigés par Monatte.
Début septembre 1908, pendant la détention de Marie, secrétaire de la Fédération nationale des travailleurs des presses typographiques, Grauvogel secrétaire-adjoint le remplaçait.
En octobre 1908, il représentait la petite Fédération des presses typographiques (voir François Marie) au congrès CGT de Marseille. Il y émit que le vœu que cette fédération, de tendance révolutionnaire, fusionne au sein du Livre, réformiste. Il assista également à la 3e conférence des Bourses du Travail tenue à Marseille du 5 au 12 octobre 1908.
Le 14 février 1909, sur les dénonciations répétées de Marie, Griffuelhes congédiait Grauvogel, margeur à l’imprimerie confédérale de la CGT et rival de Marie pour le secrétariat de la Fédération des presses typographiques. Grauvogel, avant les événement de Villeneuve était un ami de Marie qu’il avait remplacé pendant son incarcération, mais ayant découvert des irrégularités dans la gestion de son prédécesseur, il les avait rendues publiques. Depuis c’était entre eux « une guerre au couteau ». Mais Griffuelhes avoua plus tard que le licenciement était motivé par le vote de Grauvogel pour Albert Lévy, comme trésorier de la CGT. Grauvogel fut alors embauché à l’imprimerie La Moderne de Fortuné Henry, Collongy et Lévy.
Le soir du 24 février 1909, lors de la réunion de la section des fédérations qui devait élire le successeur de Griffuelhes au secrétariat, il vota, tout comme Lévy, au premier tour pour le candidat révolutionnaire Nicolet (du Bâtiment) et s’abstint au second tour, contribuant à la victoire du réformiste Louis Niel qui ne fut élu qu’avec une voix de majorité. Cette attitude équivoque lui fut amèrement reprochée, et il disparut de la scène syndicale.
Le 9 mai 1909, l’imprimerie La Moderne, au Parc-Saint-Maur, comprenait maintenant neuf colons. Grauvogel l’avait quittée quinze jours auparavant, à la suite d’une vive altercation avec Fortuné Henry.
Il fit la campagne contre l’Allemagne du 6 août 1914 au 1er octobre 1914. Il était réformé pour tuberculose.
En 1915, il demeurait 9 rue Victor Hugo à Levallois-Perret.

SOURCES : Le Petit Parisien des 26 et 27 juin 1907 et des 15 et 16 septembre 1907 — compte-rendu du congrès CGT de Marseille (1908) — La Guerre sociale du 3 mars 1909 — congrès CGT de Toulouse (1910), pages 103 et 135 — L’Echo de Paris 23 avril 1907 — Le Radical 24 avril 1907— L’Eclair 27 avril 1907 — Le Journal 27 avril 1907— La République française 27 avril 1907 — Le Matin 5 mai 1907 — La Petit république 5 mai 1907 — L’Intransigeant 24 juin 1907 — La Petite république 25 juin 1907 — La Libre parole 26 juin 1907 — L’Aurore 5 septembre 1908 — Archives nationales F7 15968. Rapport 9 mai 1909 — Archives départementales des Hauts-de-Seine. Etat civil — Archives de la Préfecture de police Ba 1603 — Archives de Paris. D4R1 1032. Registre matricule 2342.

La vente aux enchères du bâtiment de la colonie d’Aiglemont.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Vingt septième épisode. La vente aux enchères du bâtiment de la colonie d’Aiglemont.

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Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne

Lors de sa séance du 20 février 1909, le conseil municipal d’Aiglemont, sous la présidence de son maire Léon Michel, est contraint de constater qu’il ne peut récupérer des sommes dues par Fortuné, depuis son départ de la commune. Il s’agit d’une taxe de 7 francs 50 pour son chien et de prestations pour 32 francs 40.1 Cet événement anodin annonce la fin de la colonie d’Aiglemont.

Le samedi 13 mars 1909 a lieu la vente à l’amiable, aux enchères publiques, de ce qui reste de l’Essai. C’est l’étude de maître Rose, huissier à Charleville, 2 rue Jacquemart-Templeux qui se charge de l’opération. Sont mis en vente : un bâtiment démontable, en sapin de 14 mètres de long sur 10 mètres de large, comprenant rez-de-chaussée, étage, grenier, véranda. Toit et murs en fibro-ciment, également démontables.
Ce bâtiment comprend 350 mètres environ de parquet sapin, 160 poutrelle en sapin, 33 portes et fenêtres. Le démontage est à la charge de l’acquéreur. Sont également mis en vente un cheval, une voiture maraîchère à deux roues.

Le Petit ardennais 11 mars 1909. Archives départementales des Ardennes.

Cette liquidation de la colonie entraîne une vague d’ironie et de révélations plus ou moins sérieuses dans la presse de droite des Ardennes.

La Dépêche des Ardennes entame dès le 11 mars la litanie : « Les colons avaient fait des dettes chez bon nombre de commerçants des environs. De plus, leur campement, leur villa même n’étaient pas payés.

Un grand marchand de bois de Charleville avait fourni aux libertaires pour 1.200 francs de marchandise.

Un ingénieur-constructeur leur avait fourni des machines agricoles, qui également ne lui furent point réglées.

Le marchand de bois aurait bien voulu se faire solder, mais les gars étaient revêches.

Il leur délégua un employé ministériel qui se fit passer pour son propre garçon de bureau.

Il trouva là 5 homme et la femme à Thiry, le fameux libertaire condamné récemment aux assises.

L’employé déclina sa qualité et demanda à causer au « supérieur de la Congrégation. »

D’une façon tout à fait diplomatique, il lui demanda s’il songeait à payer le négociant par versements successifs.

Le « supérieur » le prit de haut, surtout quand l’employé lui suggéra de vendre son établissement pour payer ses créanciers.

  • Et s’ils voulaient vous faire poursuivre par un huissier et vendre de force ?
  • Ah ! Nous voudrions bien voir cela. Nous ficherons plutôt le feu à la baraque. Qu’il ne s’en présente jamais un « d’huissier », nous le recevrons avec tous les honneurs dus à son grade.
  • Ces bâtiments-là sont notre propriété. Fortuné est parti avec 6.000 francs, le reste constitue notre patrimoine.

L’employé regagna Charleville et rendit compte de sa mission. Quelques jours après le marchand de bois recevait la visite des libertaires qui rééditèrent leurs menaces. Ils eurent même l’audace d’offrir en vente à ce négociant, la maison construite avec le bois qu’il leur avait fourni. Ils trouvèrent ensuite une tierce personne qui voulut bien s’offrir à leur racheter leurs établissements.

Cette tierce personne vint trouver un huissier de Charleville et lui demanda de les vendre à sa requête. »

Le Peuple ardennais du 11 mars 1909, poursuit : « Hier, à deux heures de l’après-midi, eut lieu par les soins d’un huissier de Charleville, la vente de la colonie d’Aiglemont.

Cette vente était faite à la requête du bailleur de fonds de Fortuné henry, un certain M. Sabot2 de Saint-Servan.

La vente ne fut pas fructueuse, personne ne fit monter les enchères, seul le vieux cheval, avec lequel les libertaires se rendaient au marché de Charleville, fut vendu et quelques clôtures en fer.

Quant à la maison démontable, en fibre ciment, le prix offert fut jugé dérisoire par M. Sabot et sa vente remise à une date ultérieure. »

Le Petit ardennais du 14 mars 1909 rend compte de la vente : « Beaucoup de monde malgré le mauvais temps et les difficultés d’accès, s’y était rendu ; mais la vente a été peu productive. Seuls ont été vendus le vieux cheval, les harnais et les clôtures. Le tout 220 francs. »

La Dépêche des Ardennes du 15 mars 1909 enfonce le clou : « L’Essai s’effondre sous les feuilles de papier timbré et les sommations d’huissier. Les libertaires se considèrent maintenant en ennemis. Ils concentrent leurs rancunes contre Fortuné Henry, qu’ils traitent d’exploiteur, tandis que le frère du guillotiné appelle ses anciens colons des paresseux, des gourmands et des coquins.

Tous ont raison, Fortuné a exploité la bêtise des anarchistes. En les grisant de sa parole élégante, il leur a fait miroiter le paradis de la Révolution tout en les enfermant dans un bagne beaucoup plus dur et plus étroit que celui de l’Ile du Diable.

Il était parvenu à se créer une délicieuse villégiature et à tirer profit de sa culture grâce au travail non rémunéré de ces ouvriers que, en se retranchant derrière la formule communiste, il ne payait pas. Par son Essai, il était arrivé à reformer une propriété qui était sienne, bien que par bail emphytéotique, il n’en fût légalement que locataire. La colonie ne profitant qu’à lui, tandis que ses soi-disant collaborateurs n’étaient en réalité pas plus que les serfs du moyen âge.

Ceux-ci, au contraire, confiants dans les théories de partage prêchées par les apôtres de l’anarchie, considéraient comme leur, une exploitation dont ils n’étaient que les instruments serviles.

Fortuné s’est retiré au bon moment. Il a vu que l’édifice s’écroulait. Il a su tirer son épingle du jeu en emportant la forte somme et le matériel qui lui plaisait, laissant ses compagnons se débrouiller comme ils pouvaient. »

Au moment de la vente aux enchères des restes de la colonie d’Aiglemont, à Paris au théâtre Antoine reprend la Clairière de Maurice Donnay et Lucien Descaves3, la pièce raconte une expérience de milieu libre anarchiste. Donnay le généreux donateur et visiteur de l’expérience de Gesly voit son œuvre littéraire, écrite avant l’Essai, continuer son chemin propre.

Cette coïncidence de la vente aux enchères et de la reprise de la Clairière est un véritable événement médiatique national. L’ensemble de la presse publie des articles sur ce sujet : Le Figaro, le Petit parisien, L’Echo de Paris, L’Action française, Le Journal, le 13 mars 1909 ; La Lanterne, L’Evénement, La Gazette de France, Le Radical, La République française, Le Peuple français, L’Action, La Liberté le 14 mars ; Le Soir, le 15 mars ; L’Estafette, La Croix, Le Petit Caporal, le 16 mars ; Le Petit moniteur universel le 17 mars ; L’Action, le 19 mars ; le Journal du Cher le 5 avril ; L’Univers le 12 avril.

La Vie illustrée, journal hebdomadaire du 26 mars 1909, publie à cette occasion un reportage photographique de deux pages : « La Clairière » en action. Fiction théâtrale et réalité. Une colonie libertaire à Aiglemont.

La Vie illustrée 20 mars 1906. Cliquer ici pour lire l’article en entier.

Fortuné pendant ce temps et loin de l’agitation autour de la colonie habite 74 avenue de Beauté à Saint-Maur.4

Depuis le 17 avril 1909, les 150 ouvriers de la Société anonyme des Fonderies de Monthermé-Laval-Dieu (Ardennes) sont en grève, réclamant une augmentation de salaire. La situation calme au début, menace de s’aggraver. Merrheim de la Fédération de la métallurgie de la CGT vient sur les lieux et contre toute attente, il est accompagné par Fortuné Henry5. Après des rapports tendus entre les deux hommes, lors de la lutte d’appareil au sein du syndicat, il semble que les choses se sont arrangées.

Le 9 mai 1909, l’imprimerie La Moderne, au Parc-Saint-Maur, comprend maintenant neuf colons. Charles Grauvogel l’a quittée quinze jours auparavant à la suite d’une vive altercation avec Fortuné Henry. Selon un rapport de police, « on peut considérer Henry comme momentanément en dehors du mouvement révolutionnaire. »6 Quant à Lévy, actionnaire de la Moderne, il s’en occupe de moins en moins. Collongy, pour sa part serait heureux de ne plus avoir à faire de propagande.

Le 20 mai 1909, la situation de Niel à la direction de la CGT devient intenable, il est de plus en plus contesté par le courant révolutionnaire et anarchiste. De la cour de l’immeuble de la Grange-aux-Belles, des cris montent. Un fort groupe de terrassiers l’occupent, ils s’impatientent : « C’est un vendu ! Faut le pendre ! Mort à Niel ! »

Niel devient très pâle, mais continue à siéger comme s’il n’entendait pas. Les délégués du bâtiment ricanent : c’est Griffuelhes qui a demandé à Ledu de lui envoyer une équipe.

Dans la cour, le bruit continue. Les terrassiers demandent toujours la tête de Niel. Dret les harangue et leur dit que « le comité confédéral est entrain de faire justice ».

Dans le brouhaha, les délégués du comité fédéral s’en vont un à un. Niel reste bientôt presque seul.

Pierre Le Blavec, un ouvrier charron de la Fédération de la voiture, antimilitariste et anarchiste, s’adresse à lui : « Je suis de tes adversaires, tu m’as grossièrement rembarré hier soir… mais on veut t’assassiner ; reste ici, je vais t’y enfermer. Dans le bureau voisin (Métallurgie), Blanchard, Galantus, Fortuné Henry et Collongy se tiennent prêts à te défendre. Moi je vais aller ouvrir ton bureau, et je répondrai que tu es parti, si on me demande après toi. »7

Niel accepte et ne quitte la Maison des Fédérations que fort tard.

Curieusement ce sont des antimilitaristes et des anarchistes qui bien qu’en désaccord avec Niel le réformiste, lui sauvent la mise en lui permettant d’échapper à un groupe de terrassiers, pourtant révolutionnaires eux aussi. Après le vote de Lévy qui permit l’élection de Niel, des intrigues complexes se jouent à la direction de la CGT et Fortuné n’est jamais bien loin.

1 Archives municipale d’Aiglemont D6. Registre des délibérations du conseil 1899-1913

2 Concernant Sabot, voir l’épisode De la Tunisie à Nouzon (Ardennes) : itinéraires de la maturation d’un projet.

3 Le Figaro 13 mars 1909

4 Archives nationales F7 13053

5 La Croix 19 avril 1909

6 Archives nationales F7 15968. Rapport 9 mai 1909

7 Archives de la Préfecture de police Ba 1603. Rapport 21 mai 1909

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