Un projet de colonie naturienne. 10 novembre 1894

NOUVELLE COLONIE

Tout au haut de la butte Montmartre, en un coin semé de petits jardins et non encore envahi par les maisons à six étages, le dessinateur Gravelle a l’habitude de recevoir dans sa mansarde de tous jeunes gens chevelus que l’indocilité de la pièce de cent sous et les exigences des propriétaires ont brouillés avec la société.

En voila assez de la civilisation se sont-ils dit, un beau jour. Oui, certes, en voilà assez depuis quatre mille ans qu’elle corrompt la nature, l’expérience est concluante. D’êtres beaux, sains et vigoureux qu’étaient les habitants primitifs de nos contrées, elle a fait, par une succession de progrès, des anémiques, des phtisiques, des rachitiques, des estropiés et des amputés de toutes façons, sans compter les autres menues infirmités la surdité, la cécité, la paralysie, etc. Tandis qu’à l’état primitif les hommes trouvaient dans la nature, et cela gratuitement et en abondance, la satisfaction de leurs besoins, la civilisation a institué, ô ironie, le Labeur et la Faim.

De ce jour, le « Naturianisme » était fondé. A l’heure présente, la nouvelle école comprend une vingtaine d’adeptes, doux rêveurs et inofensifs utopistes. Loin d’eux la pensée de soumettre le capital au travail, comme les socialistes, ou de rendre le travail facultatif, comme les anarchistes, les naturiens veulent supprimer le travail.

Et comme il s’est trouvé un riche propriétaire du Cantal pour mettre à la disposition de M. Gravelle et de ses amis un champ d’expériences d’une étendue suffisante, nous sommes allé demander aux naturiens de quelle façon ils entendaient organiser leur existence future de troglodytes.

Dans un coin perdu de l’Auvergne, nous répond M.Gravelle, éloigné de tout antre habité, se trouvent, sur le versant méridional d’un coteau, huit hectares de châtaigniers séculaires, des cavernes spacieuses et confortables, une source abondante. C’est là que nous établirons la première colonie naturienne, composée de cinq hommes et de cinq femmes, tous parfaitement sains et bien constitués. Un détail comme nous voulons supprimer la maladie, produit de la civilisation, il n’y aura pas de médecin chez nous.

Nous voulons aussi supprimer le travail qui est inutile. L’expérience a démontré qu’un hectare de terrain boisé, peuplé de bétail et de gibier, peut fournir mille kilos de viande par an. Nos dix colons ayant ainsi huit mille kilos de viande par an, soit pour chacun près de deux kilos et demi par jour, auront largement de quoi vivre. Il y a en France un hectare et demi par tête d’habitant nous prouverons par notre exemple que tous les Français, en revenant à l’état naturel, pourraient vivre sans rien faire.

Vous croyez donc que le bétail et le gibier vont pousser comme des châtaigniers, que le bétail pourra passer l’hiver sans soins, et que, s’il n’est pas gardé, il va rester toujours à votre portée? Aussi, nous achèterons une quantité suffisante de taureaux, vaches, brebis, chèvres, porcs, poules, faisans, perdrix, etc., qui vaqueront en pleine liberté. L’hiver, tout cela trouvera un refuge dans des halliers artificiels ou naturels. Ce gros bétail ne pourra s’échapper, car une barrière en gros fil de fer, pareille à celles dont se servent les éleveurs dans l’Amérique du Sud, clôturera notre terrain. Si quelques lapins viennent nous visiter, ils seront aussi les bienvenus.

L’homme ne vit pas seulement que de viande, et en admettant que vos prévisions soient justes, comment vous procurerez-vous le pain et les légumes il vous faudra bien travailler pour cela?

Pas du tout. Le pain n’est pas nécessaire. Les chataîgnes nous donneront notre galette quotidienne, et nous trouverons, en fait de légumes verts, assez de salades, d’artichauts, d’oseille dans la forêt. La première année nous devrons aussi semer dans les clairières des graines diverses, blé, seigle, pois, haricots, lentilles, maïs, etc., pour assurer la subsistance du gibier à plumes. Mais nous ne mangerons rien de tout cela. Nous aurons suffisamment de fruits en toutes saisons, car nous aurons tonte la série des arbres fruitiers de France.

Quoi, pas même des pommes de terre?

–Non.

Ni du tabac ?

–Ah! si, nous cultiverons quelque peu de tabac pour notre consommation.

Quels seront vos boissons ?

De l’eau, d’abord. Rien ne nous empêchera de faire ensuite du cidre, du poiré, du vin et de l’hydromel avec le miel de nos ruches.

Vous travaillerez donc ?

Mais ce ne sera que pour notre plaisir.

Et votre habitation ?

–La caverne l’hiver, la hutte l’été. Votre costume ?

Facultatif. Les peaux d’animaux nous feront l’hiver un costume plus chaud et plus confortable que celui des civilisés.

Comment vous procurerez-vous ce que le nature se refusera à vous fournir ?

Par l’échange des peaux de bête que nous tuerons.

Et l’argent que le fisc aura peut-être l’indélicatesse de venir vous demander ?

De la même façon.

Un dernier mot. Quand partez-vous ?

Vous pourrez, au printemps prochain, assister à notre départ par la gare d’Orléans, et venir quand vous voudrez nous visiter à Naturia.

Saint-Réal

Le Gaulois 10 novembre 1894

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 23 avril 1895

[Naturiens – Emile Gravelle]. Document cartoliste

Paris, 23 avril 1895

La représentation que « l’oeuvre » devait donner au Nouveau Théatre le jeudi 25, n’aura lieu que dans le courant de la 1ère quinzaine de mai.

Les Naturiens qui se sont réunis ce soir dans leur local habituel ont décidé d’organiser des conférences publiques aux premiers jours pour faire appel aux groupement révolutionnaires.

Ces conférences auront lieu au « Petit Bacchus » 13 avenue de Saint-Ouen ou à la salle Vauthier, avenue de Clichy.

Le but de Gravelle, le chef de l’école Naturienne, est d’intéresser les ouvriers à son expérience et entraîner ainsi un mouvement révolutionnaire. Il a déjà reçu de nombreuses adhésions des groupes de la province et de Paris.

Les compagnons Morin (219.795), Chollin (322.533), Garnier (311.651), Desforges (327.276) et Labbaye (316.033) ont utilisé la réunion de samedi soir rue du Château, à discuter l’organisation d’une conférence publique à la salle des Mille Colonnes, avec le concours de Morin et Sébastien Faure.

Cossé

SOURCE : Archives de la Préfecture de police Ba 1508

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 17 avril 1895

[Naturiens – Emile Gravelle]. Document cartoliste

17 avril 1895
Préfecture de police
Direction générale des recherches
2e brigade
Cabinet 1er bureau
Réunion du groupe Les Naturiens, 69 rue Blanche
Rapport

Hier soir a eu lieu 69 rue Blanche, une réunion privée du groupe Les naturiens.
Une quinzaine de personnes y ont assisté, parmi lesquelles on a remarqué les sieurs Gravelle, Bariol, Maurin (ou Morin) et sa femme, Brissac, François et Cosnes (du Val d’Andorre).
La séance est ouverte à 9 h ½, on ne forme pas de bureau.
La réunion avait pour but d’organiser définitivement le groupe, de façon a faciliter sa propagande et à lui permettre de grouper tous ceux qu’intéresse l’idée de retour à l’état de nature.
Bariol propose de fixer le siège social au n°69 de la rue Blanche et de tenir une réunion le mardi de chaque semaine. Dans ces réunion, on préparerait les conférences qui seraient faites une fois par mois.
Après une courte discussion entre Gravelle et Bariol, la proposition de ce dernier est adoptée.
La première réunion aura donc lieu mardi prochain.
Une dame demande à Gravelle quel sera le rôle de la femme chez les naturiens.
Gravelle répond que l’union libre étant adoptée par eux dans la plus large acception du mot, la femme sera libre d’aimer à sa guise plusieurs hommes dans la même journée.
Maurin fait remarquer que les idées naturiennes ne peuvent concerner qu’une sélection d’individus, mais qu’il est impossible de les appliquer à l’humanité tout entière.
Gravelle répond qu’il sera en effet très difficile de concilier tout d’abord les théories naturiennes avec les exigences de la civilisation mais que les civilisés seront bientôt convaincus de l’état misérable dans lequel ils se débattent, en cherchant une solution à l’insoluble problème de leur progrès matériel, administratif et constitutionnel et qu’ils ne tarderont pas à remarquer combien les naturiens sont heureux.
Un assistant dit que, bien que la réunion n’ait pas été très intéressante au point de vue naturien, il fera passer dans la presse, un article à sensation mentionnant que 150 personnes étaient présentes, cela afin d’attirer des adhérents.
La séance est levée à 11 heures.
Le commissaire de police.

SOURCE : Archives de la Préfecture de police Ba 1508

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 16 avril 1895

[Naturiens – Emile Gravelle]. Document cartoliste

Paris le 16 avril 1895

La conférence de lundi à la salle du Trésor a été faite par Toesca et Gorbert, elle a été sans importance.

Rendez-vous a été pris pour mercredi soir au café Procope où ont été conviés les sommités du parti anarchiste.

Aujourd’hui les Naturiens libertaires, une fraction du parti anarchiste, se sont réunis n°69 rue Blanche, ils y ont décidé de la création d’un groupe qui s’occuperait de l’organisation de réunions publiques.

Rapelin (Rapelin Pierre, Louis, numéro de dossier 392.526), Gravelle (n°218.418), Beaulieu (n°326.660), Morin (n°219.795) et un journaliste du nom de Jadal (?) (n°29.909) assistaient à cette réunion.

Rendez-vous a été pris pour mardi prochain, au même local.

Cossé

SOURCE : Archives de la Préfecture de police Ba 1508

La fin du Cubilot

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Vingtième épisode. La fin du Cubilot.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

La plainte du ministre de la guerre contre les articles antimilitaristes du Cubilot suit son cours : le 4 novembre 1907, le procureur de la république rédige son réquisitoire introductif, il estime que l’article « Pro patria », signé Jean Prolo, publié dans la n°35 du Cubilot du 6 octobre 1907 contient des propos antimilitaristes, en infraction avec la loi du 29 juillet 1881, sur la presse et qu’un juge d’instruction doit être saisi.

Le 7 novembre 1907, André Mounier, au titre de gérant du journal est convoqué au cabinet du juge d’instruction Edmond Garnier, pour se voir notifier son inculpation. Mounier reconnaît avoir signé le numéro, comme gérant.

Le 12 novembre 1907, il est convoqué une deuxième fois par le juge d’instruction. Il reconnaît avoir lu l’article « Pro patria » et en approuver les termes. Il déclare être l’auteur de cet article, signé Jean Prolo, alors que ce pseudonyme est utilisé habituellement par Fortuné Henry. Le juge d’instruction Edmond Garnier lui demande alors : « Dire que l’armée reçoit chaque année sa provende de chair fraîche et la rendra dans deux ans sous forme d’alcooliques, de syphilisés, de tuberculeux ou de mouchards, dire que entrer dans l’armée, c’est aller à l’école de la paresse ou de l’ivrognerie. Reconnaissez-vous que c’est un outrage à l’armée ? »

Mounier répond : « Je reconnais que c’est une chose qui est vraie, et c’est pour cela que je l’ai dit et que je l’ai écrit »*

Ces poursuites vont marquer le chant du cygne pour le Cubilot.

Document IISG ZF 10075. Cliquer ici pour lire le journal.

Le 8 décembre 1907, paraît le n° 42 du Cubilot, les conséquences de la grève générale à Revin se font encore sentir, l’Union des syndicats des Ardennes s’y adresse aux travailleurs : « Nous rappelons qu’il y a encore à Revin bon nombre de chômeurs que MM. Les patrons n’ont pas réembauchés à la suite de la grève. Nous prions donc les ouvriers mouleurs et métallurgistes de ne pas se diriger sur Revin pour y chercher du travail. En outre, un patron de Revin a fait construire une fonderie à Signy-le-Petit ; là, il va y avoir besoin de bras, les chômeurs de Revin sont tout indiqués. C’est pourquoi nous mettons à l’INTERDIT Revin et Signy.

N’y allez pas !

Le comité général »

Le journal publie également l’annonce d’une réunion le 8 décembre, du groupe libertaire de Charleville, au café 31 rue de Tivoli, pour discuter de la question d’un local et l’organisation d’une bibliothèque.

Le Cubilot annonce aussi que l’Union des syndicats des Ardennes organise une conférence publique et contradictoire à Givonne, sur le but et l’œuvre de la CGT, par Taffet et sur le thème « Syndicats d’arrivistes et syndicats révolutionnaires » par Fortuné Henry.

Document IISG ZF 10075. Cliquer ici pour lire le journal.

Dans le n°43 du Cubilot du 15 décembre 1907, E. Dantes dans un article intitulé « Solidaires ou fratricides » revient sur l’épineuse question des cotisations à la CGT : au congrès de Mohon en avril 1907, six mois avaient été accordés aux syndicats non encore adhérents à la Confédération, pour régulariser leur situation. Mais les six mois sont écoulés et 16 syndicats s’obstinent à ne pas payer leur cotisation à la CGT nationale, se contentant d’adhérer à l’Union des syndicats des Ardennes. Seuls 18 syndicats se sont mis en conformité avec la décision du congrès.

Le journal annonce également la parution en janvier 1908 d’une brochure de Taffet sur l’Historique de l’Union des syndicats des Ardennes, avec une préface de Griffuelhes.

Archives départementales des Ardennes. 3 U 2413. Cliquer ici pour lire le journal.

Le 22 décembre 1907, paraît le 44e numéro du Cubilot. Le journal nous apprend que la crise de l’automobile frappe les Ardennes : plusieurs entreprises de Charleville licencient des ouvriers, 80 chez Demangel, 24 chez Deville et Paillette. « La coalition patronale trouve en face d’elle désarmée et vaincue la foule des exploités inconscients qui, avachis par des salaires qu’ils ont cru raisonnables, ont refusé de constituer contre l’association des intérêts capitalistes qui s’agite, le bloc de défense des travailleurs. »

L’antimilitarisme s’exprime également dans ce numéro :

A Sedan « le colon du 147e par la voie du rapport ayant appris qu’un soldat avait lu Le Cubilot, entra dans la colère qui sied, et avec le motif pour lui fort grave de propagande antimilitariste, lui colla huit jours de grosse… Mais ce n’est pas tout. On avait autorisé les soldats du 147e à suivre les cours d’espéranto qui ont lieu à la Bourse du travail. Or, a-t-on vu dans ces cours et la présence du Cubilot à la caserne une corrélation, toujours est-il que cette autorisation est retirée. »

Document IISG ZF 10075.Cliquer ici pour lire le journal.

Le n°45 du Cubilot qui paraît le 20 décembre 1907, annonce en une que le journal cesse de paraître pour se transformer : « Depuis dix-huit mois que nous paraissons nous avons mené le combat que nous croyons utile de mener avec méthode et opiniâtreté, encouragé par les nombreux camarades, dont l’aide morale a été pour nous le principal appoint.

Depuis dix-huit mois nous avons fait notre possible pour aider dans leur développement les syndicats de la Vallée et cela parce que nous estimons que c’est dans ces organisations que le travailleur est le mieux disposé à comprendre et à entreprendre le grand combat économique qu’il qu’il faudra livrer à la société capitaliste et bourgeoise.

Sans autres ressources que notre volonté et notre travail, nous sommes arrivés à faire vivre, à maintenir et à développer Le Cubilot, le seul organe du département qui ne soit inféodé à aucun clan.

Communistes, nous avons réussi à monter une imprimerie communiste qui nous permet de faire une propagande de plus en plus intense.

Le Cubilot vit de ses propres ressources et pourrait continuer à paraître tel qu’il est.

Nous avons décidé de l’interrompre ou plus exactement – que nos amis se rassurent – de le transformer ;

Et cela nous l’avons décidé voici pourquoi :

Absorbés par le souci de faire un journal tous les huit jours, qui réponde aux colères et aux rancœurs ouvrières, on se laisse entraîner et on se borne malheureusement à ne faire que de la polémique anti patronale, à dénoncer les abus, à faire plaisir à quelques uns parce que l’on crosse et que l’on cravache des misérables, mais on néglige fatalement l’éducation indispensable qui peut et doit nous conduire petit à petit à réaliser chaque jour des tentatives et des œuvres devenues possibles.

Les bibliothèques manquent, il faut en ouvrir.

Des liens étroits entre producteurs et consommateurs n’existent pas, il faut les déterminer.

Des coopératives à base syndicale et communiste n’existent pas, il faut en créer.

Des groupes de production libre où des travailleurs conscients prouveront par l’exemple, que l’on peut par la volonté déjà et dès maintenant, supprimer l’exploitation, sont à fonder.

Des groupes sérieux d’études sociales, mais des groupes où l’on étudie au lieu de ne s’agiter que quand il y a une élection en perspective, sont à fonder.

Et bien camarades, pour accompagner cette besogne, qui n’est pas celle de candidats à la députation, il faut de la méthode, de la volonté, de la cohésion, de l’abnégation et du temps.

On ne peut tout faire, si on veut faire bien.

L’Union des syndicats des Ardennes est aujourd’hui en belle voie de développement et elle peut suffire à la tâche syndicaliste. Si un organe exclusivement syndicaliste est estimé nécessaire, elle contient dans son sein les hommes et les éléments pour le fonder et le faire marcher.

Et tout en restant syndicalistes-révolutionnaires nous serons en partie déchargés de cette besogne.

La propagande ne saurait donc en souffrir.

Mais il reste à faire celle que nous avons indiquée plus haut pour laquelle il nous faut du temps, beaucoup de temps et des bonnes volontés auxquelles nous faisons appel.

Le Cubilot sera continué par Le Communiste qui sera un journal à huit pages.

Il paraîtra tous les quinze jours, à partir du 15 janvier prochain.

Sans avoir l’allure doctrinaire nous donnerons dans ses colonnes les études et les questions qu’il faut faire et traiter sous peine de nous retrouver dans vingt ans aussi peu avancés qu’aujourd’hui.

Il faut déterminer l’esprit communiste et solidaire pour remplacer l’égoïsme étroit et meurtrier de notre malheureuse société.

Il faut entrer dans la période de réalisations et faire que les cinq années d’efforts faits à la colonie l’Essai d’Aiglemont, ne soient pas perdus.

Peut-être Le Communiste sera-t-il aussi un journal polémique.

Cela dépendra de l’attitude des politiciens qui hypnotisés par le souci d’arriver, n’ont pas craint jusqu’à présent de boycotter, dans les coulisses le Cubilot, qui il faut le dire ne s’en portait pas plus mal.

Cette hypocrisie, cette malhonnêteté nous ne les permettrons plus.

Tous savent, même ceux qui font semblant ne pas le savoir que nous ne faisons pas de politique.

Nous continuerons de ne pas en faire, décidés à poursuivre notre œuvre de travail communiste et à y convier les militants que l’on a trompés et conduits pour se servir d’eux.

De deux choses l’une :

Ou politiquer et duper les camarades assez confiants et assez peu clairvoyants pour vous donner leurs épaules comme marchepied.

Ou poursuivre par voie d’éducation et de réalisation immédiates, l’œuvre de transformation sociale qui doit nous conduire en même temps qu’à plus de bonheur, à plus de justice.

C’est cette dernière que nous choisissons.

« L’ESSAI »

Groupement communiste d’Aiglemont »

Cette fin du Cubilot est assez surprenante, elle marque un tournant important, en abandonnant la propagande syndicalisme révolutionnaire, pour laisser cette tâche à un éventuel journal de l’Union des syndicats des Ardennes1. Les colons d’Aiglemont et plus particulièrement Fortuné qui s’est le plus investi dans cette orientation, estiment que L’Union a désormais les moyens de voler de ses propres ailes. Dès lors il s’agit de revenir au projet communiste de transformation de la société en montrant par des exemples concrets : coopératives, groupes de production libres que cette organisation sociale est possible. Si les coopératives de consommation représentent bien une réalité sociale dans les Ardennes et ailleurs, les groupes de production n’ont aucune existence réelle.

Ce retour aux sources du projet éducatif qui amena à la constitution de l’Essai d’Aiglemont : montrer que le communisme est possible, ne fait toutefois plus référence à la colonie communiste elle-même comme si elle avait déjà cessé d’être un modèle généralisable, il n’est plus question d’essaimer des milieux libres pour progressivement transformer la société mais de créer des coopératives de consommation et de production.

Du côté de la presse de droite la fin du Cubilot marque l’échec des tentatives révolutionnaires dans les Ardennes : « Le Cubilot du baron Fortuné, le fameux organe anarchiste, qui croyait amener la Révolution dans les Ardennes, exhale son dernier soupir. Le testament que ce triste journal a laissé peut se résumer en deux mots : Misère et ruine.

Mais pourquoi disparaît-il ? D’après le Cubilot lui-même, sa tâche est terminée : l’Union des syndicats est assez forte pour voler de ses propres ailes et la baron féodal du Vieux Gesly entend se consacrer à la propagande communiste qui lui permet de vivre agréablement dans sa magnifique propriété d’Aiglemont. Il annonce même la prochaine publication d’une nouvelle feuille destinée à l’aider dans son œuvre.

Mais ce journal coûtera 10 centimes le numéro. C’est cher pour un ouvrier et l’organe communiste ne sera pas à la portée de la bourse des travailleurs. Donc le compagnon Fortuné devient imprimeur, grâce au Vénérable M. Georges Corneau, trouve que le commerce est une bonne chose. Pourtant le prétexte de l’œuvre achevée est-il bien le véritable motif de la mort du Cubilot ? Ne serait-ce pas plutôt la peur des juges et l’horreur des gendarmes ? Étant l’objet de poursuites ordonnées pour ses articles antimilitaristes, a-t-il voulu s’y soustraire et éviter sa comparution devant le tribunal ? C’est bien possible et nous ne serions pas étonné que celui qui prétend ne connaître aucune loi, ai succombé devant la loi. »2

La Dépêche des Ardennes se trompe car Fortuné Henry, s’il est le rédacteur des articles signés Jean Prolo n’en est pas le responsable juridique. C’est André Mounier le gérant, qui a d’ailleurs revendiqué la paternité des articles (pratique habituelle des gérants anarchistes) et c’est lui qui risque de subir les foudres judiciaires. Pénalement Fortuné ne risque rien, la fin du Cubilot peut probablement s’expliquer par d’autres motifs.

Notes :

*Archives départementales 3 U 2413

1 L’Union des syndicats des Ardennes sortira son propre journal Le Travailleur des Ardennes le 2 mai 1908.

2 La Dépêche des Ardennes 31 décembre 1907

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés)

BIGOT Honoré, Louis-Auguste. Bourrelier; anarchiste naturien à Paris

Né le 18 avril 1856 à Sainte-Maure (Indre et Loire) ; mort le 24 février 1932 à Paris (VIe arr.) ; bourrelier ; anarchiste naturien à Paris.

Le 23 avril 1883, Honoré Bigot qui était bourrelier à Marcilly-sur-Vienne (Indre et Loire) se maria à Abilly (Indre et Loire) avec Marie, Louise, Virginie Ribrault.

Le 17 septembre 1895, lors de la séance du groupe des Naturiens qui se réunissait 69 rue Blanche, Bariol inscrivait Honoré Bigot, demeurant 14 rue des Ecouffes, au banquet du groupe qui se déroulait le 28 septembre 1895. Bigot fit ensuite inscrire sa femme. Au cours du banquet Barriol remercia Bigot pour le grand nombre d’adhérents qu’il avait amené au groupe.
A partir d’octobre 1895, Honoré Bigot écrivit des articles dans La Nouvelle humanité (1895-1898) dont le gérant était Gustave Mayence.
Le 7 octobre 1895, il assistait au banquet Naturien au Café des artistes, 11 rue Lepic.
Dans la première quinzaine d’octobre 1895, Bigot et Alfred Marné créaient un nouveau groupe Les Naturiens de la Bastille.
Le 22 octobre 1895, lors de la réunion des Naturiens, 69 rue Blanche, Marné et Bigot affirmèrent que les hommes de science étaient inutiles et faisaient des expériences sur les patients pour les faire souffrir davantage, disant que les « sauvages » du Sahara se passaient bien de médecins.
Le 26 octobre 1895, à la réunion des naturiens, Bigot s’éleva contre les médecins et les pharmaciens qui au lieu de guérir les malades les « achèvent » : « Voyez les peuples sauvages, ils n’ont ni médecins, ni pharmaciens et ne se portent pas plus mal. »
Le 17 novembre 1895, ils adressèrent un courrier à Louise Michel, pour l’inviter à la réunion des Naturiens de la Bastille, le jeudi 21 novembre, salle Maurice 183 rue Saint-Antoine où ils se réunissaient tous les jeudis.
Le 28 novembre 1895, les Naturiens de la Bastille (Bigot, Marné, Gravelle) se retrouvaient à leur local.
Le 19 novembre 1895, Marné et Bigot, à la réunion des Naturiens, préconisaient le retour à l’état naturel mais en gardant les meilleures choses crées par la civilisation et souhaitaient que cet état naturel ne ressemble pas à la vie des hommes de l’âge de pierre. Ils annonçaient qu’un groupe dont le siège était situé 56 boulevard Saint-Michel venait d’être fondé par Mathilde Trémulot, élève sage-femme.
Le 3 mars 1896 à la réunion des Naturiens, Beaulieu faisait savoir que les membres des Naturiens de la Bastille dont Bigot, Marné, Pinet et Mayence n’étaient pas venus car ils ne voulaient plus fréquenter Bariol qui leur semblait suspect.
Dans la Nouvelle humanité n°8 et 9 de mars-avril 1896, Honoré Bigot fit paraître un article intitulé « Opposition aux civilisateurs ».
Au mois d’avril 1896, des dissensions existaient entre les groupes Naturiens de la rue Blanche et celui de la Bastille, Bigot n’acceptant pas l’autoritarisme de Beaulieu et de son « fidèle » Zisly. Mais grâce à l’intercession de Marné les deux groupes avaient repris leurs relations.
Le 20 mars 1897, lors d’une conférence publique des Naturiens, 36 rue Turbigo, l’assistance se composait de 25 personnes. Bigot exposa que le but des Naturiens était de faire comprendre l’état de torpeur dans lequel se trouvait la société actuellement et qu’elle devait revenir à l’état naturel.
Le 30 mars 1897, selon un rapport de police, Marné tenta de supplanter Bigot qui se trouvait en situation délicate, à la suite d’emprunts à la limite de l’escroquerie.
Au mois de juillet 1897, il n’y aurait plus de groupe Naturien qui fonctionnerait. Bigot disant que c’était l’été et qu’il se remettrait à l’œuvre à l’automne.
En octobre 1897, Bigot souffrait de douleurs rhumatismales qui le rendaient irritable et le mettaient dans de vives colères. Il voulait aller faire du tapage au pavillon « Sans dieu » de Louis Martin, 96 rue Lepic, qui prenait de l’ascendant sur une partie des Naturiens.
Il reconstituait au même moment le groupe des Naturiens de la Bastille.
Le 18 novembre 1897, la brouille était complète entre le groupe l’Etat naturel de Louis Martin et les Naturiens de la Bastille. Beaulieu et Zisly étaient allé voir Bigot et Marné pour essayer d’apaiser certaines rumeur, leur demander pourquoi ils n’étaient pas venus à la réunion de Louis Martin. Bigot était entré dans une vive colère disant que Louis Martin dénaturait l’idée naturienne, que sa modération le rattachait à idée bourgeoise et que les anarchistes avaient tout à perdre à fréquenter l’Etat naturel. Il déchira un article de l’Aurore du 8 novembre 1897, sur Louis Martin.
Le 1er mars 1898 parut le Naturien, journal crée par Bigot avec ses économies, pour démontrer que l’idée naturienne était purement anarchiste. L’administration du journal se trouvait au domicile de Bigot, 14 rue des Ecouffes. Le n°4 et dernier numéro, parut le 1er juin 1898.
En 1899, les Naturiens étaient « à moitié morts » selon un rapport de la 3e brigade de recherches, Bigot relançait le groupe au faubourg Saint-Antoine, Marné le secondait.
Le 3 avril 1899, l’indicateur Legrand évoquait des divisions dans le camp des anarchistes à propos de l’affaire Dreyfus, une partie voulait abandonner l’affaire et les manifestations avec d’autres forces politiques, pour revenir à un combat social plus classique, parmi ceux-ci « les sauvagistes, anarchistes communalistes, conduits par le sectaire Bigot et le bohème Marné. Bigot voudrait faire reparaître le journal Le Naturien et affirmer l’idée naturienne à sa façon. Il a répudié avec de grands cris tous ceux qui ne pensent pas absolument comme lui être malade et haineux, tels Beaulieu, Gravelle, Spirus-Gay, avec qui il a failli se disputer. Ils sont aussi sectaires l’un que l’autre. Bigot voudrait fonder une colonie anarchistes et il s’intéresse aux efforts du groupe communiste lyonnais qui veut tenter la colonie anarchiste en plein air dans la vallée du Rhône. » Ce projet de colonie était animé par Perrier, avec lequel il était en relations.
Au printemps 1899, il était avec Alfred Marné l’un des animateurs du groupe des Sauvagistes et voulait reprendre le titre Le Naturien.
Le 7 avril 1899, le même indicateur notait que c’était Bigot qui apportait ses maigres économies pour la fondation de l’Age d’or, journal sauvagiste. En fait le journal ne paraîtra qu’en février 1900 comme organe sauvagiste, avec comme responsables Alfred Marné et Isidore Navet et n’aura semble-t-il qu’un seul numéro (15 février 1900).
Le 22 janvier 1901, Legrand indiquait qu’Alfred Marné le cordonnier « bohème » s’était brouillé avec Bigot, « le sectaire naturien ».
Le 23 mai 1901, l’indicateur Legrand, signalait que Bigot, « le sauvagiste ne pouvait sentir Bariol » qu’il jugeait autoritaire.
Le 15 juin 1902, son fils Charles (né le 23 mai 1888 à Paris IVe arrondissement) apprenti sellier, était arrêté pour avoir posé ses pieds sur des briques et du sable qui se trouvaient rue de Moussé. Il fut détenu durant deux heures et fouillé, en attendant l’arrivée de son père. Honoré Bigot adressa une lettre de protestation au commissaire de police du quartier Saint-Gervais, rue du Trésor.

En 1908, il demeurait 10 rue des Jardiniers.
A la fin de sa vie il demeurait 11 rue de l’École de Médecine.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°158.025.

SOURCES : Archives de la Préfecture de police Ba 308, 1498, 1508. — Thomas Coste, Le naturisme libertaire de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle (France, Royaume-Uni, Allemagne). Mémoire de master 2, Histoire, Université de Paris-Sorbonne, 2019.— Le Radical 5 décembre 1895. — Le Libertaire 28 juin 1902. — Répertoire des périodiques anarchistes de langue française : un siècle de presse anarchiste d’expression française, 1880-1983 par René Bianco. Aix-Marseille, 1987. — Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste (1895-1938) Invariance, supplément au n°9, juillet 1993. — Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature par Arnaud Baubérot Presses universitaires de Rennes, octobre 2004. — Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle par François Jarrige Le passager clandestin, 2e trimestre 2016. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey, Presses universitaires de Rennes p. 342, décembre 2008. — Le Naturien. Réimpression intégrale, A l’Ecart. — Archives Louise Michel papers, Collection International Institute of Social History (Amsterdam) . — Notice Honoré Bigotdu Dictionnaire des militants anarchistes. — La collection du journal Le Naturien. — Archives de l’Indre-et-Loire. État civil. — Archives de Paris. État civil et Recrutement 3e bureau, Matricule : 638, classe 1909, Seine-et-Oise, D4R1 1523.

Le Cubilot et la tyrannie syndicale.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Dix-neuvième épisode. Le Cubilot et la tyrannie syndicale.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Archives départementales des Ardennes. Lire le journal ici

Dans son n° 39 paru le 17 novembre 1907, Le Cubilot revient, sous la plume de son gérant André Mounier, sur les poursuites judiciaires engagées contre le journal, dans un article intitulé « Explications simplistes » : « Le Cubilot est poursuivi. Le Cubilot s’est donc rendu coupable de quelque forfait monstrueux ?

Le fait est certain.

Des hommes à figure vénérable, le poil blanchi par le souci d’atteindre une justice à laquelle, sans remords d’ailleurs, ils n’arrivent jamais lui ont dit, au Cubilot :

« Il ressort de la lecture de nombreux articles parus dans vos colonnes que vous poursuivez une campagne nettement antimilitariste. Vous vous êtes livré à des outrages envers les armées de terre et de mer. Pour cela vous êtes poursuivable et punissable. »

Et à sa stupéfaction profonde, on lui lut ce qui aurait soulevé le courroux de la loi.

Ce pauvre petit Cubilot n’en est pas encore revenu. Il affirme tout simplement ce qui est vrai, ce que beaucoup ont l’intelligence de penser, quelques uns le courage de dire et on le gronde, on le menace ; comme on ne peut pas le battre, on le mettra au pain sec dans un noir cachot.

Cette perspective n’ayant rien de particulièrement réjouissant, le Cubilot en toute honnêteté se prit à réfléchir…

Il relut consciencieusement les articles incriminés, se tortura l’esprit pour y découvrir ce qui aurait pu s’y glisser de mensonger, prêt à faire amende honorable s’il s’était trompé…

Mais après ce scrupuleux examen, il fut dans l’obligation envers sa conscience, car le Cubilot a une conscience, de se déclarer ne rien pouvoir comprendre aux observations qui lui avaient été faites puisque ce qui avait été écrit était l’expression de la vérité… »

Dans le même numéro du journal Taffet dresse un bilan d’une tournée de conférences syndicales dans les Ardennes, accomplie par Merrheim : « Avec le camarade Merrheim, de la Confédération Générale du Travail, nous venons de faire dans les Ardennes une tournée de propagande syndicale.

Partout nous avons constaté le même état d’inconscience de la classe ouvrière. Nous avons visité Charleville le 1er novembre, où 150 personnes seulement assistaient à la réunion ; le 2, nous étions à Bourg-Fidèle, là l’avachissement bat son plein, le personnel du bagne Péchenard, courbé sous la férule du maître, n’ose même pas assister à une réunion. Péchanard et Curry peuvent exploiter à merci leurs serfs ne bougeront pas. C’est le comble de la lâcheté ouvrière et notre camarade Quénelisse a la tâche dure dans ce pays.

Le dimanche 3, c’est à Fumay que Merrheim seul, prit la parole à l’issue du congrès des ardoisiers des Ardennes. Cette réunion avait un caractère privé, car les délégués au congrès donnaient un compte-rendu de mandat.

Le 4, nous fûmes aux Mazures, là un peu de réconfort, la totalité des ouvriers d’usines est syndiquée. Les camarades vont persévérer dans leur voie et entrer à la CGT.

Le mardi 4, à Revin, nous avons assisté au compte-rendu financier de la grève et au rapport fait par la commission de contrôle sur la gestion des fonds de grève. Environ 800 camarades y assistaient et après notre conférence faite à l’issue de la réunion syndicale, les camarades affirmèrent leur intention de rester groupés au Syndicat pour les luttes futures.

A Deville le 5, Merrheim et Lefèvre étaient devant un nombreux auditoire qui prouva, en approbations, que le Syndicat était bien compris.

Le jeudi 7, à Vrigne-aux-Bois, peu nombreux étaient les camarades, mais tous furent unanimes à déclarer que l’action confédérale est efficace par ses moyens de lutte.

Vendredi 8, nous fîmes à Vivier-au-Court une très bonne réunion, les camarades y assistaient en masse, et après nous avoir entendu, ils déclarèrent continuer la grève Guillot-Fagot jusqu’à complète satisfaction.

Dimanche 10, nous étions à Braux avec Fortuné Henry. Notre conférence très goûtée des camarades de Braux portera ses fruits… »

Archives départementales des Ardennes.

Cette tournée de conférences de Merrheim ne laisse pas indifférente la presse de droite et en particulier le Pilori qui vient d’être crée en septembre 1907, journal antirévolutionnaire, organe des groupements ouvriers de l’Union des travailleurs libres des Ardennes, soutenu par le patronat paternaliste, dont la devise est « Les meneurs de grève sont des artisans de misère ; c’est pourquoi nous les combattons. »1

Dans son numéro du 11 novembre 1907, Le Pilori donne sa version des conférences de Merrheim : « L’insuccès de la semaine dernière prouve que les ouvriers sont enfin fatigués d’être les éternels dupes de ces exploiteurs de mauvaise foi. Et cependant toute la troupe avait donné. Au programme, Taffet, le microbe alcoolique, le champion des buveurs de péquets2, qui s’est fait une réputation en montant sur les zincs des mastroquets pour y clamer, d’une voix éraillée, des couplets révolutionnaires. Capitaine dans l’armée anarchiste, il est général dans celle des poivrots. »

Fortuné, autre « meneur » désigné par le journal est lui aussi épinglé : « Fortuné Henry, l’agriculteur d’Aiglemont, qui a trouvé le moyen de faire travailler ses terres sans payer de salaire à ses ouvriers et qui, vivant en parasite, a su se faire passer pour un apôtre aux yeux de ceux-là même qu’il exploite. »

Archives départementales des Ardennes. Collection Philippe Decobert. Lire le journal ici

Lors de la parution du n°40 du Cubilot le 24 novembre 1907, André Mounier dans un article couvrant toute la première page, semble enfoncer le clou de l’antimilitarisme dans un article « Ce qu’est l’armée. A une gueule noire » : « On m’a reproché d’avoir écrit que l’armée était pourvoyeuse de syphilitiques, de tuberculeux, d’alcooliques, cela est vrai. Les soirs de bienvenue, n’est-il pas nécessaire de passer la soirée dans des maisons qui, pour être sous contrôle dit compétent, n’en sont pas moins loin d’être hygiénique.

Les gradés d’ailleurs n’en sont-ils pas les piliers au vu et au su de tout le monde ?

Nul ne peut loyalement affirmer que les conditions hygiéniques soient ce que les intéressés prétendent et ils est connu que la caserne est un foyer de tuberculose.

Quant à la qualité des soins reçus, les malades non reconnus, la proportion de ceux qui rentrent dans leurs foyers atteints irrémédiablement, alors qu’ils en étaient partis sinon hercules du moins sains, sont suffisants pour en donner une idée exacte… L’armée est le soutien du capital, comme telle pourvoyeuse de misère, négatrice d’affranchissement.

L’armée est donc l’ennemie du prolétariat organisé, tu juges par là ce que tu dois être et faire. »

En fait Mounier ne critique que des aspects annexes de l’armée, sur ce qui se passe hors des casernes et sur les soins aux tuberculeux. Il évite soigneusement d’appeler clairement à l’insoumission et n’invite pas plus les soldats à retourner leurs armes contre leurs chefs en cas de guerre ou de répression des mouvements sociaux. Ce qui l’aurait placé en infraction avec la loi. Mais comme gérant, il est responsable de tous articles publiés sur le sujet, même s’ils ne sont pas de lui et sa prudence ne lui sera guère utile.

Après la conférence à Braux avec Taffet, Fortuné poursuit par une autre réunion publique contradictoire, organisée par le syndicat des métallurgistes de Signy-le-Petit, adhérent à l’Union des syndicats des Ardennes. Il est toujours accompagné de Taffet, ils traitent de la CGT et du rôle des syndicats.

A Chateau-Regnault, un groupe d’éducation révolutionnaire s’est crée, le samedi 29 novembre 1907, un « camarade » fait une causerie sur la « Lutte de classe et le mouvement syndicalistes. » Des journaux et brochures sont distribuées.

Archives départementales des Ardennes. Collection Philippe Decobert. Lire le journal ici

Dans le numéro 41 du Cubilot, paru le 1er décembre 1907, Taffet réplique aux attaques de la presse de droite, les plus outrancières proviennent du Pilori, mais il se contente d’évoquer à propos de ce journal « une prose absurde qu’il emploie comme feuilleton ». Mais assez curieusement il répond plutôt à un article de l’Usine, journal édité depuis 1891, dont Camille Didier est le secrétaire depuis 1893.3Le journal est éditée par le Syndicat des industriels métallurgistes ardennais. Les arguments avancés par L’Usine semblent aujourd’hui assez recevables, compte-tenu de l’évolution des conflits sociaux. Il s’agit pour le syndicat des industriels métallurgistes de n’accepter des négociations qu’avec les salariés de leur entreprise : « Les ouvriers d’une même usine peuvent réclamer eux-mêmes telle revendication concertée en syndicat ; mais ils ne peuvent forcer le patron à entrer en relation avec leur syndicat qui comprend des ouvriers étrangers à son usine et à discuter avec lui des conditions du travail dans son établissement. Il n’y a aucune atteinte au droit du syndicat dans cette attitude.

C’est son droit strict, mais que ne veulent pas comprendre les meneurs des syndicats, qui veulent, dans leur ambition arriver à être reçus dans toutes les usines, suivant leur bon plaisir, et s’imposer aux patrons auxquels ils prétendent faire la loi. » L’Usine emploie également un argument plus classique : « Les syndicats ne sont bien souvent que des façades. Les reconnaître dans le sens où ils le demandent, ce ne serait que leur donner une investiture qui leur servirait pour accroître leur prestige et leur importance auprès des ouvriers.

La tyrannie syndicale s’exerce en même temps contre les ouvriers indépendants ; nous en avons eu plusieurs exemples récents dans les Ardennes. » Le terme d’ouvriers « indépendants » est à prendre comme un euphémisme quand on sait que les syndicats « indépendants » sont en fait soutenus par le patronat.

Dans sa réponse Taffet réfute toute tyrannie syndicale mais emploie à ce sujet des arguments assez surprenants : « il est de notre devoir de forcer l’indifférent à prendre conscience de son droit et de sa force, pour lutter contre vos agissements inhumains.

Vous jetez des cris de putois parce que nous poussons, nous obligeons même, l’ouvrier isolé à se grouper au syndicat, parce que vous savez que de celui-là il n’y a rien à craindre et vous savez mettre à profit les trop nombreuses divisions qui existent parmi le personnel de vos bagnes. »

Taffet reconnaît non pas une tyrannie mais au moins des méthodes musclées pour développer la force syndicale.

1 Histoire de la presse ardennaise (1764-1944) par Gérald Dardart. Arch’Libris Editions 2009, p. 47

2 Eau de vie de prune.

3 Histoire de la presse ardennaise (1764-1944) par Gérald Dardart. Arch’Libris Editions 2009, p. 33

Document :

Les gréviculteurs des Ardennes

Nous avons le meneur Taffet

Petit microbe alcoolique,

C’est le type le plus parfait

du jouisseur et du cynique

Sans cesse chez les mastroquets

Ce pitre révolutionnaire.

Travaille… à boire des péquets

A la santé du prolétaire.

***

Monsieur Lefèvre de Revin

Est d’une autre catégorie

Moins vadrouilleur que son copain

Il a plus de canaillerie

Il a restreint son ambition

N’ayant pas la foi des apôtres

A s’engraisser comme un cochon

Avec les salaires des autres

***

Voici l’ermite du Gesly !

(Saluez tous : c’est le prophète)

L’illustre Fortuné Henry

Renommé pour être un ascète

Pourtant ce terrible anarcho

Va souvent, quoique libertaire

Chez le millionnaire Corneau

Savourer des spooms au madère

****

Parfois, pour aider ces remparts

Espoirs de la cité future

Soldats des rouges étendards

Il vient de Paris, des doublures

Merrheim, Séraphine ou Blanchard

Que les sociétés ouvrières

Devraient expulser sans retard

A coups de pieds dans le derrière

Léon Raynier

 

Le Pilori du 27 novembre 1907

 

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