Les réunions anarchistes chez le père Rousseau, marchand de vins au 131, rue Saint-Martin à Paris, dans les années 1880

Paul Rousseau
Paul Rousseau. Document Le Maitron

A l’angle des rues St-Martin et de Venise, dans ce vieux quartier de Paris aux ruelles encore étroites, un petit bistrot genre ancien, avec des barres de ter, était tenu par le père Rousseau.

Au rez-de-chaussée, devant le comptoir, on y était un peu à l’étroit, mais un petit escalier tournant permettait l’accès à la salle du premier étage, meublée d’un vieux billard, de quelques tables et de chaises ; c’était le lieu des réunions et le siège de la Chambre Syndicale des menuisiers.

Sympathique aux révolutionnaires, le père Rousseau brave bonhomme n’était pas le commerçant d’aujourd’hui avide de faire fortune en quelques années. Depuis longtemps il était là, et y est resté jusqu’à un certain âge. Il n’y acquit pas un gros magot, car après il fut quelques années coutelier.

Nombreux furent ceux qui le mirent à contribution ; il ne marquait pas toujours, aussi quelquefois fût-il empilé ; peu lui importait s’il avait rendu service à un camarade dans la gène.

Il est mort au commencement de 1923 dans un coin de la Glacière. Quelques rares anciens camarades apprirent son décès, moi-même je ne l’ai su qu’un mois après.

En 1883 et les années suivantes, alors que n’existait pas encore la Bourse du Travail, à l’époque où les groupements ouvriers et les jeunes syndicats allaient du radicalisme socialisant avec les Métivier et les Finance, au socialisme diktat avec Chabert, Fabereau et Joffrin. Dans un temps où les idées anarchistes se manifestaient par quelques brochures d’Elisée Reclus et par le Révolté qui paraissait à Genève. Chez le père Rousseau ce fut l’endroit où se rencontraient ceux qui se défendaient contre les politiciens, siège du Syndicat des Menuisiers qui venait de se déclarer libertaire sous l’influence d’une petite équipe d’actifs camarades, qui discutaient tels que Montant, Jamin, (1) Tortelier, Gros, Cardeillac, Meunier, Bricout, Ponchet, etc., qui préparaient des grèves, organisaient des meetings et des manifestations de propagande, laissant de côté l’ouvriériste étroit pour la révolution expropriatrice.

Cela n’avait pas été sans attirer chez le père Rousseau les éléments extérieurs qui voyaient la libération du peuple autrement qu’avec le bulletin de vote et les augmentations de salaires.

Une pléiade d’intelligences vint se mêler à l’agitation suscitée par les menuisiers. C’était Pennelier, clerc de notaire, Pouget, courtier en librairie, Viard, marchand de couleurs, Ardouin, teinturier, Leclerc peintre en bâtiment, Picardat, gantier, Thomas, monteur en bronze, Duprat (1) et les frères Bourdin, tailleurs, Richel (1) et Leboucher, cordonniers, Louiche et Bourges, mécaniciens, Job, chaisier, Vaury, verrier, les compagnes Louise Michel, Cahuzac, Clémence ; des tout jeunes Roussel, Dehermc, etc.

Autour du billard s’organisaient l’agitation, la préparation des meetings en plein air aux Invalides, dans la Bourse aux valeurs ou aux voleurs, dans les églises, dans les grandes salles Rivoli, Graffard, Favier, Lévis, Waux Hall, Molière, manifestations où la bataille était de rigueur par les provocations de la police. Meetings dans lesquels les partis autoritaires et adverses interrompaient invariablement la parole des anarchistes, la lutte et les bagarres y furent chaudes.

On se rappelle les difficultés qui accompagnaient Les réunions de Louise, dans lesquelles chaque soir, inlassable elle venait apporter la bonne parole de vérité à Paris et en banlieue, les roues de son fiacre étaient attachées, des pierres en brisaient les vitres ; à quelques-uns dans les salles et dans la rue nous la défendions, quelquefois les revolvers partaient.

Notre brave Louise pardonnait tous les pauvres bougres qui l’auraient écharpée : « Ils ne comprennent pas », nous disait-elle.

Au bout de quelques années nous connûmes parmi ses défenseurs quelques-uns de ceux qui lui avaient jeté des pierres et la tournaient en dérision. L’Idée avait déjà fait du chemin et nos tout petits groupes grossissaient.

Tout cela se préparait chez le père Rousseau, rendez-vous de l’activité des premières années. Là on rencontrait des cœurs sympathiques, les espérances naissaient, l’enthousiasme se fortifiait.

Il est bon de remémorer ces moments passés que l’histoire ne dira jamais.

Le Pot à colle

Le Libertaire 13 décembre 1923

JAMARD Alphonse, Ernest. Ouvrier distillateur ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 22 septembre 1842 à Paris (IIIe arr.) ; ouvrier distillateur ; anarchiste parisien.

Au mois de mai 1882, Alphonse Jamard se trouvait sur un des bateaux-mouches qui faisait le service de la Seine. Il eut une discussion avec le receveur au sujet du paiement de sa place. « Je ne paierai pas, s’écria-t-il, les bateaux-mouches sont à tout le monde ! » Un passager lui ayant fait observer que pour la somme de dix centimes, il était inutile de faire tant de bruit, Jamard se précipita sur lui et le frappa à la tête d’un coup de canne plombée. A l’embarcadère de Bercy, il fut arrêté, après avoir opposé une très vive résistance, et conduit par les gardiens de la paix au commissariat de M. Cotton d’Englesqueville, boulevard Diderot. Il fit des déclarations tellement incohérentes que celui-ci, pensant avoir affaire à un fou, l’envoya à l’infirmerie spéciale du Dépôt de la Préfecture de police. Jamard fut examiné par le docteur Legrand du Saulle et conduit à l’Asile de la Ville-Evrard, où il avait été déjà interné deux fois. Il s’y trouvait à peine depuis quelques jours qu’il s’évada le 6 octobre 1882, après avoir assommé deux gardes.Toutes les recherches faites pour le retrouver restèrent infructueuses.
Il se refugia ensuite à Londres où il travailla pendant un an dans une maison de tapisserie.
Voulant revoir sa fille, il revint à Paris le 1er novembre 1883, Aussitôt son retour, il s’affilia à un groupe anarchiste animé par Digeon. Il trouva du travail à la maison Hermermann, rue de l’Asile-Popincourt et devait commencer le 12 octobre.
Le commissaire Cotton d’Englesqueville apprit que Jamard venait de revenir à Paris et qu’il demeurait chez un ouvrier chaisier, nommé François Hénon, demeurant passage des Quinze-Vingts.
Le 11 octobre, à 7h30, le commissaire se rendit au domicile de Hénon, au moment où les agents entrèrent, Jamard était maquillé et portait une fausse barbe, lisant un journal anarchiste, au coin du feu. Jamard, fut arrêté et interné à Bicêtre.
Au mois de décembre 1883, à l’instigation d’Emile Digeon, le Cri du peuple publiait une série d’articles tendant à démontrer que Jamard n’était pas fou et qu’une cabale avait été montée contre lui.
En octobre 1886, à l’occasion d’une motion déposée au conseil général de la Seine sur les conditions d’internement dans les asiles d’aliénés, Joffrin déclara : « Je connais parfaitement Jamard, et je puis affirmer qu’il n’a jamais été fou. C’est même une véritable chance qu’il ne soit pas devenu fou. Car ceux qui ont pu visiter des asiles d’aliénés, on dû se rendre compte que, dans un milieu de ce genre, il y a 99 chances sur 100 pour qu’une personne qui n’est pas aliénée le devienne. »
D’après le Radical : Jamard était « un vieux travailleur qui s’est usé à la tâche et que l’on a impitoyablement renvoyé de l’usine dès que ses forces l’ont trahi. Dans son métier l’on vieillit vite ; il travaillait dans les alcools. » Devenu alcoolique à cause de son métier de distillateur, Jamard avait été interné pendant 3 ans à Bicêtre.
Le 31 mars 1892, il demeurait 3 rue Erard (XIIe arr.)
Le 23 avril 1892, Jamard habitait 24 rue Lepic. Depuis décembre 1893, il logeait 6 passage Stinville. Il était noté comme étant un anarchiste militant « dangereux ».
En novembre 1893, à l’occasion de l’attentat dans un théâtre de Barcelone, Jamard regretta que des personnes innocentes aient pu être atteintes et qu’il fallait agir contre le gouvernement et les capitalistes. Après l’attentat de Léauthier, il craignit que des mesures coercitives soient prises contre les anarchistes.
Le 14 décembre 1893, Ernest Mille prévenait ses amis Jamard et Carteron « qu’il tenait de bonne source que des arrestations en masse allaient être opérées dans le clan anarchiste. »
Jamard figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 26 décembre 1893.
Le 1er janvier 1894, Alphonse Jamard était perquisitionné à son domicile, à une heure très matinale. M. Siadoux, commissaire de police du quartier de la Maison-Blanche, avait été chargé d’opérer cette perquisition, accompagné de son secrétaire et de deux agents de la brigade des recherches. Il s’étaient présenté à six heures précises au domicile de Jamard, qui avait tout d’abord refusé d’ouvrir, menaçant de tuer à coups de revolver le premier qui pénétrerait.
Après quelques pourparlers, Mme Jamard s’était décidée à ouvrir la porte de son logement où avaient aussitôt pénétré le commissaire de police et ses auxiliaires ; Jamard s’était retranché dans une pièce faisant suite à celle où se trouvait la police. Lorsque M. Siadoux était entré dans cette chambre, il avait vu l’anarchiste debout sur le lit, passant ses vêtements. Les papiers emportés par le commissaire de police du quartier formaient un très modeste ballot. Jamard n’avait pas été autrement inquiété.
Arrêté le 28 février 1894, à son domicile, pour association de malfaiteurs. Il cria « Vive l’anarchie ! » lorsque que le commissaire l’emmena.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°227.154.

SOURCES :

Archives de la Préfecture de police Ba 78, 310, 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Le Matin 2 janvier 1894 — Le Figaro 3 janvier 1894 — Journal des débats 3 janvier 1894 — XIXe Siècle 4 janvier 1894 — Le Radical 4 janvier 1894 — La Liberté 28 février 1894 — Le Figaro 1er mars 1894 — Le Gaulois 1er mars 1894 — Le Cri du peuple 14 novembre 1883, 27 octobre 1886 — Le Petit parisien 15 décembre 1883 — Le Temps 15 décembre 1883 — Archives de Paris. Etat civil.

Au sujet des anarchistes. Rapport de l’indicateur Jean. Paris le 16 novembre 1889

Tortelier qui est menuisier et qui crie sans cesse contre les patrons, à l’avantage d’en avoir un coulant, car chaque fois qu’il désire s’absenter, il le peut, sans perdre sa place.

Au second rang des orateurs anarchistes se place Faure Sébastien. Voyons d’abord si c’est une anarchiste.

Il est très retiré et n’est familier avec aucun compagnon. Il a peut-être lu Qintilien et il sait qu’un orateur perd à être connu en robe de chambre.

Il y a un fait certain, c’est que Faure ne conclut jamais et que, dans les groupes quand il y va, il a toujours un mal de gorge qui l’empêche de discuter.

Comme doctrine, il a lu Karl Marx et il se sert de l’ouvrage du créateur de l’Internationale pour faire la critique de la société actuelle.

Il découpe ça et là dans ses ouvrages des parties saillantes auxquelles il adapte des finales de son cru.

Il ne dédaigne même pas, comme il l’a fait remarquer à la salle des Capucines, de répéter des phrases entières de Guesde.

Ses discours sont de la mosaïque, car on y trouve de tout, excepté du Faure.

Servi par une excellente mémoire, il apprend par cœur le discours qu’il doit répéter et comme le public de la salle des Capucines pas plus que le public anarchiste, n’est familiarisé avec les auteurs socialistes, on le prend pour un brillant improvisateur et ses inégalités oratoires sont mises au compte du manque de rhétorique d’un talent primesautier.

Aussi passe-t-il, chez les anarchistes, pour un émule de Mirabeau.

Il avait une belle occasion lors de la grève de Lens, quand Roques l’avait pris comme rédacteur de l’Egalité, de montrer ses facultés générales, mais tout au plus donna-t-il quelques articles très plats.

C’est depuis ce moment que Roques, en vrai barnum des lettres, a fermé son journal aux anarchistes.

L’anarchie possède aussi son orateur judiciaire, Tennevin.

Deux individus qui se font appeler « la Terreur des huissiers », les frères Morel, ont montré à Tennevin qu’on pouvait tirer parti de l’ambiguïté de quelques textes du Code ; celui-ci en a profité pour plaider en cours d’assises la cause de quelques compagnons.

Cela lui est d’autant plus facile qu’il va toujours au devant du réquisitoire de l’avocat général et qu’il se borne généralement à accuser la société qui ose poursuivre ses amis.

Il se fait passer pour licencié en droit, mais c’est aux compagnies de discipline qu’il a pu faire d’amères réflexions sur la jurisprudence militaire, mais jamais place du Panthéon, il n’a mis le nez dans le code civil.

En réunions publiques, il donne à froid le mot grossier ; comparé aux autres orateurs, il est nul au point de vue théorique.

Avec Leboucher, nous entrons dans la catégorie des dévoyés ; depuis sa sortie de Sainte-Anne, le malheureux a des moments de lucidité.

Il dévore tous les ouvrages qui lui tombent sous la main, principalement ceux qui concernent les sciences biologiques. Doué d’un timbre de voix très éclatant, d’un geste dramatique, il tonne, surtout en réunions publiques, contre les dictateurs.

Fait étrange, les choses acquises se groupent très bien dans ce cerveau d’halluciné pendant une demi-heure ; son argumentation est serrée, sa phrase a de l’ampleur, en un mot c’est un tribun.

Après c’est une défaillance et il retombe dans sa monomanie de la persécution.

Montant parle très peu maintenant. C’est un anarchiste des premiers jours. Il croit pouvoir transformer la société par le simple tableau d’une humanité altruiste et génreuse, meilleure que l’ancienne. Comme on n’a pas à hésiter entre les deux formes de société, il croit que le peuple n’hésitera pas à faire une révolution pour accomplir ce qu’il appelle « ses grandes destinées »

Laurens (Lucien) n’est pas un orateur, mais il parle très souvent dans les réunions publiques. C’est un travailleur, il est employé chez Lyon-Alemand (le conseiller municipal) et nourrit les enfants des Baudelot, son beau-frère.

Il intervient dans toutes les questions théoriques ou pratiques qui intéressent la propagande ; il est très logique, très honnête, dit juste ce qu’il faut dire et se fait toujours écouter, ce qui est énorme dans un tel milieu ; en un mot, c’est le Malesherbes de l’anarchie.

Maintenant qu’on a vu à peu près quel est le caractère et le genre propres aux écrivains et aux orateurs, voyons ce qu’est le reste du troupeau et comment il peut se classer.

Actuellement, c’est à dire aujourd’hui même, car rien n’est si variable que les groupements anarchistes, il n’y a, à vraiment parler que trois groupes.

On commencera par le moins important, il faut citer le groupe des 5e et 13e arrondissements. Il a son siège 11 place d’Italie, chez Jacquet, cafetier, dans le sous-sol, et ses réunions ont lieu tous les samedis.

Bertrand, Dejoux et Denéchère y font toutes les semaines une petite causerie sur un sujet quelconque d’économie sociale.

Il n’y va guère qu’une dizaine de camarades qui écoutent les allocutions, en prenant une chopine et qui ne passent jamais la rive gauche, sauf à de rares exceptions.

Ce groupe organise pour ce jour, 16 courant, une grande conférence 199 avenue de Choisy, à l’Alcazar d’Italie, au bénéfice de la presse.

La Sentinelle de Montmartre, qui a son siège 19 rue de Clignancourt est fréquentée par Tortelier, Charveron, Courtois, Baudelot, Laurens (Charles) et Laurens (Lucien), Bernard, Duprat, Ridoux, Marchadié, Paillette, Lucien Weill, Vivier, Luss (actuellement en tournée à Toulouse) Faure, Brunel et Brunet.

Les discussions y sont animées. On s’y occupe surtout de l’événement du jour au point de vue anarchiste et on y choisit des sujets de conférences.

Quand il y a une notabilité, on y discute un sujet quelconque : propriété foncière, agricole, etc…

Il y a de l’intérêt parce que les discussions y sont très approfondies.

Les réunions ont lieu tous les mercredis à 9 heures mais il n’y a jamais personne avant 10 heures ; il est vrai qu’après les causeries viennent les chansons et qu’il n’y a guère de séance qui ne se termine avant 2h du matin.

Le troisième groupement qui contient tous les autres, est le Cercle international, dont le siège est à la salle Horel 13 rue Aumaire. C’est là le cœur de l’anarchie, car c’est là qu’est la caisse.

Il n’y a pas de cotisations et chacun donne ce qui lui plaît. Cela n’empêche pas qu’il y ait dans la caisse, laquelle est entre les mains de Cabot, plus de 150 francs.

C’est sur cette somme qu’il a pu payer les frais de transport du matériel de l’imprimerie jurassienne qui s’élevaient à 140 francs.

Dans la journée de vendredi, Paul Reclus est venu remettre à Cabot 100 francs sur la somme versée.

Tout le Paris anarchiste se trouve au Cercle le dimanche ; c’est là que se commentent les faits de la semaine, qu’on se rencontre, qu’on échange des impressions et qu’on prend toutes les mesures nécessaires à la propagande générale : réunions, affiches, placards, et qu’on y décide l’envoi de secours aux détenus, etc..

En un mot, on y fait la grande et la petite cuisine du parti.

Les allemands et les italiens y vont, mais n’y parlent jamais parce que l’accès en est trop libre.

Toutes les autres petites réunions se font chez Cabot, 62 rue des marais ; on y va chercher l’argent, on en porte, on y transmet une quantité considérable de communications pour la Révolte, en un mot, c’est le refuge sacré.

Il est bon aussi de signaler les querelles de personnalités et d’écoles qui existent dans ce parti.

A la Révolte, on est honnête ; on est altruiste et si l’on est matérialiste, ce n’est qu’au point de vue religieux.

Le groupe des orateurs est entièrement partisan du vol, mais à une condition, c’est qu’il sera fait en vue de la propagande et qu’il profitera exclusivement à celle-ci. Cabot, budgétivore ( je reviendrai sur ce bizarre personnage), Laurens (Lucien), Duprat, etc… sont tous d’accord sur ce point, et leur désaccord avec Grave prend même en ce moment une tournure violemment agressive.

Mais ceux-ci, à leur tour, sont en contradiction absolue d’idées avec Charles Laurens, Baudelot, Vivier, Viard, Bausoin, Courtois, Charveron, Martinet, Leroux (celui-ci est actuellement en prison à Versailles pour vol de fruits).

Ces derniers mènent la Chambre syndicale des hommes de peine, à la Bourse du travail.

Ils parlent de ces principes que l’homme nait fatalement égoïste, qu’il n’a pas à se préoccuper du voisin, que l’unique morale consiste dans la plus grande satisfaction possible de tous les besoins, satisfaction acquise par quelque moyen que ce soit.

S’introduire chez un ami et le dévaliser est moral, parce que cet ami ruiné voudra en ruiner un autre et qu’à la fin il s’attaquera à ceux qui possèdent.

Tous les jours, aux hommes de peine, des malheureux viennent s »inscrire pour avoir du travail ; on leur promet tout ce qu’ils veulent, on leur assure même du travail pour le lendemain s’ils veulent laisser leur bourse et d’aucuns le font.

Baudelot triomphe alors en disant : « Maintenant ils n’ont plus qu’à voler, c’est leur seule ressource. J’ai encore fait un révolté. »

Le clan Grave et le clan Cabot-Tennevin ne partagent pas cette façon de voir et c’est ce qui a disloqué la Chambre des hommes de peine, désavouée en assemblée générale du Cercle International.

Voilà où en est actuellement ce parti.

Pour le moment, comme la Chambre n’a encore rien décidé et que l’opinion est calme, on ne juge pas à propos de faire d’autres actes de propagande que les réunions avec placards.

Jean

Archives de la Préfecture de police Ba 76

Du parti anarchiste. Rapport de l’indicateur Jean. Paris le 15 novembre 1889

Un séjour assez prolongé dans un certain milieu on ne peut plus favorable à l’observation, me permet de vous présenter au complet le tableau du parti anarchiste actuel.

Il convient d’abord de grouper les anarchistes sous chacune des trois formes par lesquelles s’exerce la propagande : les écrivains, les orateurs, les hommes d’actions.

En dehors des écrivains bien connus, Reclus, Kropotkine, il y a à la Révolte, Grave, Paul Reclus, ne veu du géographe et les correspondants.

La Révolte tire à 5.000 exemplaires, or ce tirage ne lui suffirait pas pour vivre, à cause de l’irrégularité de ses correspondants, si Reclus n’envoyait 100 francs toutes les semaines.

La ligne de conduite du journal est la même qu’il y a huit ans. Elle préconise l’anarchie, mais approuve cependant la solidarité. Elle répudie le vol et le brigandage et fait quelques concessions à l’individualisme.

Grave est impitoyable pour tous les articles qui s’éloignent de ces trois points ; aussi est-il en opposition avec d’autres anarchistes qui, poussant à l’extrême les théories individualistes, sont en complet désaccord avec ce programme.

Malato, Tennevin, Pouget, Weill, Paulet, Faure qui forment le reste du contingent des écrivains, sont constamment en hostilité sourde avec la Révolte. Ils sont matérialistes absolus ; ils sont partisans de l’égoïsme absolu, à outrance, par la raison que la solidarité, au nom de laquelle on aide les compagnons dans la détresse, les empêche de se livrer aux actes par lesquels ils pourraient satisfaire leurs besoins.

Leur but est de transformer en anarchistes tous les voleurs et réciproquement.

Le vol, sous toutes ses formes, est considéré par eux comme l’acte de propagande par excellence ; aussi ont-ils, s’écartant de leurs principes, fondé une caisse de détenus. Cette caisse est administrée par Lucien Laurens et par Cabot.

Ils ont aussi à plusieurs reprises fondé des journaux comme le Ca Ira, l’Attaque, etc.. mais ces journaux faute de fonds n’ont pas duré.

Il y a encore un écrivain qui occupe une place à part dans l’anarchie, c’est Martinet ; mais sa faconde méridionale, sa personnalité envahissante, la prétention qu’il a de vouloir mener le parti, lui ont attiré beaucoup d’ennemis et il est également très mal vu des deux clans d’écrivains que je viens de vous citer.

Il faut aussi réserver une place pour Paillette, 172 rue du Faubourg St Martin. Celui-là est le seul peut-être qui ait du talent. Il ne va guère que dans les soirées familiales où il récite les vers qu’il a composés sur des sujets sociaux et qui sont généralement fort bien tournés.

Pouget, avec l’aide de Tennevin et de Weill fait paraître le Père Peinard, journal écrit dans la langue du Père Duchesne moins le style de Vermesch.

Ce journal, au format de brochure commence à se répandre et se vend à 2.000 exemplaires toutes les semaines.

Avant d’arriver aux orateurs, il faut aussi parler de cette innombrable quantité de petits « passe-partout » qui sont continuellement distribués dans les groupes, dans les réunions et dans la banlieue.

Ils sont un peu l’oeuvre de tout le monde dans les groupes, mais voici comment on procède pour les faire tirer.

Le compagnon qui a jugé à propos d’en faire un, en donne lecture dans les groupes ; si on l’adopte, on convient d’en faire tirer autant qu’en peut supporter la caisse du groupe. On porte alors la copie 62 rue des Marais, où il y a une imprimerie. Là, on y fait la composition de tout ce qu’on veut, affiches, journaux, etc… mais comme il n’y a qu’une petite presse, on porte les formes 17 rue de l’Echiqier à l’imprimerie qui tire la Révolte.

Cabot est en permanence rue des Marais, mais comme tout son temps est pris par la Révolte et son supplément, d’autres compagnons qui connaissent la composition, viennent y travailler. C’est là que Pini et Parméggiani ont fait leur manifeste contre Cipriani, c’est là également que l’anarchiste allemand Ricard compose tous les placards allemands qui se distribuent à Paris ; c’est là que Molinari apporte les textes de tous les placards qui sont répandus en Italie ; c’est là que sont adressés tous les journaux étrangers : Die Autonomie, la Emancipacion, etc… ; c’est toujours là qu’apparaissent quantité d’anarchistes qu’on ne voit jamais dans les groupes et qui n’en sont pas pour cela des moins actifs.

Dans la journée du jeudi, il y est arrivé de Genève tout le matériel de l’imprimerie jurassienne, contenant plusieurs milliers de kgs de caractères, plus une presse, c’est ce matériel qui servit sous l’empire à la fameuse Internationale des travailleurs.

Pour un prix très modique, les anarchistes ont donc tous les imprimés qu’ils désirent ; or s’ils sont susceptibles de poursuites et qu’on veuille les saisir, il est bien difficile de savoir où ils ont été tirés, car ils portent des noms d’imprimeries imaginaires.

J’attire sur ce point votre attention, car ainsi enrichie, la maison de la rue des Marais va augmenter sa propagande ; d’ici quelque temps il y aura une presse mécanique et par conséquent une création de nouveaux journaux.

Orateurs

Ceux-ci se sont fait d’après leur tempérament, leurs aptitudes, une spécialité dans chaque genre oratoire.

En tête se place Tortelier, son genre familier, un peu trivial même, son air « copain » lui donnent accès dans tous les milieux ouvriers où il est généralement écouté.

Tortelier n’a qu’un but, organiser la grève générale et il se livre avec acharnement à la propagande qui peut l’amener.

Il est allé à Bordeaux jeudi, 14 courant, et il doit y retourner pour préconiser la grève. Par grève générale, Tortelier entend l’arrêt immédiat et simultané de tout ce qui embrasse la production et l’échange : usines, mines, canaux, chemins de fer, télégraphes, postes, tout en un mot.

Quiconque a quelques notions d’économie politique peut se rendre compte de l’effroyable bouleversement qu’entraînerait une pareille mesure.

Tortelier ajoute : « Mais pendant ce temps on ne suspendrait pas la consommation, car la société meurt de surproduction ; huit jours d’expérience ouvriraient les yeux aux producteurs et ils verraient enfin quel est leur rôle. Il est douteux qu’ils consentiraient à reprendre le travail aux anciennes conditions et nous serions bien près de la révolution. »

Voilà ce que prêche Tortelier depuis 2 ans ; voilà tout le fond de sa doctrine et c’est pour la répandre en province où elle est plus écoutée qu’à Paris, qu’il est perpétuellement en voyage ; il n’y a pas du reste une grève où il ne se rendre pour enraciner cette idée, pas une réunion publique où il ne la soulève et où il ne la défende avec tout ce qu’il a d’énergie.

Jean

(A suivre)

Archives de la Préfecture de police Ba 76

La « grève intermittente » de Fortuné Henry : nouveau concept pour rendre possible la « grève générale » ?

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Vingt quatrième épisode. La « grève intermittente » de Fortuné Henry : nouveau concept pour rendre possible la « grève générale » ?

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Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 21 août 1908, Fortuné se trouve dans les locaux de la CGT, rue de la Grange aux Belles. Devant plusieurs membres du conseil confédéral et Brossard du syndicat des cordonniers, il déclare que dans le cas où les membres dirigeants de la CGT seraient condamnés1, il faudrait « s’assurer des personnes de Clemenceau, Briand et Viviani »2

Le soir, l’Union des syndicats de la Seine organise un meeting à la salle du Libre-Echange, avenue de Clichy, afin de protester contre l’arrestation des principaux leaders de la CGT. Environ un millier de personnes y assistent. Luquet, secrétaire général de la CGT ouvre la séance : « Il s’agit de faire la discussion de la grève générale, de nous convaincre de sa nécessité. »3 Il explique que la dernière grève générale du 3 août a pleinement réussi.

Fortuné Henry au meeting du Libre-Echange. L’Eclair du 3 septembre 1908. Retronews.

Fortuné Henry s’avança pour lui répondre, la barbe soignée, vêtu d’un veston noir, une cravate lavallière dont les plis flottent sur un gilet blanc. Il commence à parler, allant de droite et de gauche, les mains dans les poches. Les idées qu’il développe ont une caractère de nouveauté. On est loin des phrases habituelles et toutes faites des théories de la grève générale, récitées comme une leçon et dont on sait à l’avance ce qui va être dit.

Fortuné ne s’appesantit pas sur les arrestations des dirigeants de la CGT, ni sur la grève de 24 heures. Il propose des méthodes d’actions nouvelles et se fait unanimement applaudir.

Fortuné Henry ne croit pas au succès d’une grève générale. Il préfère des grèves partielles et soudaines, sans motif apparent, dans le genre de la grève de deux heures que firent les électriciens de Paris : « Vous n’avez à la bouche que les mots de grève générale… Etes-vous en état de la faire ? Je réponds : Non ! La grève générale, mais c’est la révolution triomphante. D’ici là ! … Nous ne serons capables de la faire que lorsque nous tous, machines inertes, bêtes de passage au service de la bourgeoisie, aurons pris conscience de tout notre droit, lorsque au lieu de nous amuser à faire de petites grèves de rien du tout, pour obtenir 75 centimes de bénéfice à tout un atelier, nous serons capables d’arrêter le travail à notre heure, selon notre bon plaisir, parce cela nous plaira…

Actuellement, voilà ce qui se passe. Les ouvriers déclarent la grève. Ils apportent un cahier de revendications au patron qui demande un délai pour l’examiner. Pendant ce temps, il met ordre à ses affaires, prend des précautions, et lorsque la délégation ouvrière revient chercher sa réponse, il lève les bras au ciel et répond : « ce n’est pas possible ». Bernés, vous faites grève. L’usine se ferme. L’armée arrive… Puis c’est la misère au foyer, la faim, quelque fois les fusillades. Vous êtes vaincus d’avance.

Est-ce la formule réelle de lutte ? Risquer tout pour rien, est-ce raisonnable ? Il faut que le travailleur arrive à un état de conscience suffisant pour qu’il fasse grève, quand cela lui plaît, sans rien demander et sans explications, en ayant soin que cette interruption de travail corresponde exactement au moment précis où ça presse, où les commandes doivent être livrées… Vous voyez d’ici l’affolement des patrons devant leurs fours éteints, devant leurs camions chargés et laissés en panne, etc. Ils perdront de l’argent ? La Belle affaire ! Qu’est-ce que cela peut nous faire ?

Ils vous demanderont : « Qu’es-ce que vous voulez ? » Vous répondrez : « Rien ! » Ils vous diront : « Pourquoi cessez-vous le travail ? », vous n’êtes pas embarrassé pour répliquer : « Parce que ça me convient » ou « Parce que je suis fatigué » ou « Parce que le beau temps m’invite à la balade » ou « Parce que je suis maître de mes muscles et que rien ne m’ordonne de les faire servir à ton seul profit »

Quand vous vous serez livrés souvent à cette gymnastique, je vous jure que vous pourrez faire la grève générale ! »4

« Les électriciens ont donné un exemple qu’il faut suivre. Préparons donc l’arrêt brusque du travail dans toutes les corporations : au gaz, dans les chemins de fer et transports, dans l’alimentation, chez les typographes, etc., c’est le seul moyen d’arriver au résultat que nous poursuivons. Soyons tenaces et surtout pas de défaillances. » Ce n’est pas qu’il condamne la grève générale. Il estime, au contraire, que tel doit être l’objectif constant du monde des travailleurs. Seulement, pour y atteindre, il faut une préparation patiente, un entraînement de tous les jours, des «grèves intermittentes », habilement choisies comme celle des électriciens qui donnent aux ouvriers conscience de leur force véritable, en quelque sorte sans risque. « Ce n’est que le jour où le prolétariat dans son ensemble, ayant une notion exacte de son droit et la ferme volonté de l’imposer, que la grève générale pourra se faire avec succès. Jusque-là, ce n’est que fantasmagorie pure, entraînant à sa suite, si l’on veut passer de la théorie à la pratique, la misère au foyer, la faim, quelquefois les fusillades ». 5

– Si vous arrêtez subitement toute la vie industrielle et commerciale, a demandé un auditeur, comment ferez-vous pour manger ?

  • Comment avez-vous fait le 15 août ? à répondu Fortuné Henry. »6

A l’issue du meeting, il apparaît que Fortuné peut fort bien devenir, l’un des nouveaux dirigeants de la CGT, les anciens se trouvant emprisonnés et leurs remplaçant n’ayant pas une envergure personnelle suffisante.

Le journal l’Eclair7 remarque cette inflexion possible de l’orientation de la CGT, avec l’arrivée de ce potentiel nouvel animateur syndical, pouvant combler la place des syndicalistes emprisonnés : « Il nous a paru utile de connaître, autrement que par les périodes d’un discours de réunion publique, ce qu’est la tactique qui risque de succéder à celle des Griffuelhes et des Pouget. On ne combat bien que ce qu’on connaît bien. Nous avons demandé à M. Fortuné Henry un exposé des idées qu’il veut introduire à la C. G. T., et ce qui sera opposé à la grève générale dont nous avons vu d’incohérents essais : la grève intermittente. Il a préféré à une interview une déclaration précise : le document n’en est que plus exact.

Lors d’une entrevue ultérieure avec Fortuné, Maurice Leclercq, journaliste de l’Eclair donne de nombreux détails sur cette rencontre, dans le livre Ces messieurs de la CGT8 : « pour causer il nous entraîna dans son cabinet de travail. Une pièce claire, un bureau massif, à tiroirs, comme on en trouve dans les grandes administrations. Dessus, des lettres, des paperasses, deux cendriers pleins de débris et, dans le devant de l’encrier un cachet à manche d’onyx. Les rideaux, encore à accrocher, étalent dans un coin leur teinte verte. Sur la cheminée quelques photographies, des bibelots, deux vases en plâtre, artistiques et tourmentés. Au mur, dans un cadre, le portrait du frère cadet mort sur l’échafaud ; imberbe, la photographie lui donne un air maigriot et tout fluet.

Fortuné Henry s’assied devant le bureau, dans un fauteuil tendu de cretonne et laqué de blanc. Derrière lui, une bibliothèque, pareillement peinte, laisse voir ses rayons vides. L’anarchiste n’est là que depuis peu de jours ; il emménage.

Du geste, il nous désigne une chaise et, tout en fumant des cigarettes, nous causons :

  • Vous voilà à la Confédération Générale du Travail, maintenant ; comment y êtes-vous venu ?
  • J’en suis, sans en être ; et j’en ai toujours été de cette façon. Pouget est un de mes amis personnels, Griffuelhes aussi ; Lévy, Yvetot, Merrheim, Aulagnier, je les connais tous. Je considère que ce qu’ils font est, au point de vue révolutionnaire, la seule chose qui se tienne en ce moment-ci. Il y a dans les Fédérations, comme dans tout le mouvement syndical actuel, une force que l’on peut et que l’on doit utiliser.
  • Je vous croyais anarchiste et j’avais entendu dire que les anarchistes étaient hostiles au syndicalisme, comme à tout autre enrégimentement.
  • Sans doute, j’ai toujours été libertaire et je le reste ; mais pour les questions de groupement, il y a des accommodements avec les principes (sic).
  • Vous me dites que vous considérez la la Confédération Générale du Travail comme la seule force révolutionnaire à l’heure actuelle. Ne croyez-vous pas que les arrestations récentes lui aient été un fâcheux à-coup, et, pour tout dire, que les hommes qui ont succédé aux arrêtés, à Pouget et à Griffuelhes notamment, soient de taille à mener à bien leur œuvre, en les continuant ?
  • Voyez, vous étiez au meeting du Libre-Echange, m’avez-vous dit. Le mouvement continue sans eux, comme avant.
  • Dans votre discours, vous avez soulevé des points nouveaux, vous avez intéressé la salle et votre manière de conversation à la bonne franquette a paru la conquérir…
  • Oui, je parle comme je pense, tout simplement. Je déteste ceux qui « la font à l’orateur » en cherchant leurs effets et en calculant leurs intonations. Tenez, X… a parlé avant moi, eh bien, je n’ai pas pu rester à l’écouter jusqu’au bout, je suis sorti (sic).
  • Il a pourtant bien tenu son rôle, en défendant les arrêtés auxquels il succède.
  • Ce n’était pas ce qu’il disait, c’était sa manière.
  • Vous trouviez que c’était trop théâtre… Vous avez parlé avec beaucoup plus de simplicité.
  • Quand on a quelque chose à dire, c’est le seul moyen… Je n’avais pas parlé en public depuis cinq ans, le temps où je me suis enfermé à Aiglemont. Sans cela, autrefois, j’avais plus l’habitude. Mais cela a toujours été ma manière de venir aux réunions tel que je suis et d’y parler comme cela me vient…
  • J’en reviens à ce nous disions tout à l’heure. Vous pensez que les arrestations n’amèneront aucun flottement à la Confédération Générale du Travail. Pourtant, il semble que des divisions soient en train de s’y produire.
  • Croyez-vous ?
  • Au Libre-Echange, tels orateurs qui vont ont succédé ont reproché aux arrêtés « leur couardise et leur peur des responsabilités », disaient-ils. Et les mêmes, ont accentué encore la note, le 29 août, aux Sociétés savantes, jusqu’à esquisser une déclaration de guerre contre Luquet et les nouveaux chefs.
  • C’étaient des anarchistes : ce ne peut être autrement. Vous assistiez certainement à ce meeting… Eh bien, rappelez-vous la composition de l’auditoire. Ils devaient être deux ou trois cents. Je les connais bien. Cette attitude chez eux date de toujours.
  • Et qu’en pensez-vous ?
  • Je la désapprouve. Sans avoir tout à fait les mêmes idées que nous, les chefs de la CGT que l’on a arrêtés, menaient le même combat. Et puis, ce n’est jamais le moment de taper sur les gens, quand ils sont en prison. C’est faire le jeu de nos adversaires.
  • En même temps que les anarchistes, les éléments réformistes de la Confédération Générale du Travail se remuent aussi. Ils voudraient reprendre la direction… C’est ainsi qu’ils demandaient la révision des statuts confédéraux au congrès de Marseille et l’établissement de la représentation proportionnelle dans les syndicats.
  • Et le Congrès a repoussé leur demande par 741 voix contre 138 !
  • Mais cette idée peut être reprise : à Marseille ne l’était-elle pas déjà puisqu’on on avait discuté à Bourges.
  • C’est possible. Mais, en outre que les révolutionnaires demanderaient alors la représentation des minorités, impossible à leur refuser (ce qui diminuerait notablement le succès des réformistes, car leurs syndicats, nombreux en adhérents, possèdent tous de fortes minorités révolutionnaires) ; cela ne saurait avoir d’importance. 

Je sais qu’à la CGT, il y a quelques révolutionnaires qui accepteraient de rendre aux réformistes le gouvernement de la confédération. Moi-même, je souhaite que cela arrive et j’y vois un grand avantage.

  • Comment ?
  • Si les réformistes et les modérés prenaient la direction de la CGT et s’installaient au bureau, les éléments révolutionnaires resteraient toujours, placés derrière eux, pour les pousser. Vos réformistes devront marcher ensuite, et aussi loin que s’ils étaient révolutionnaires ; plus même, parce qu’on les talonnera. Ils devront faire, eux-même, ce qu’ils voudraient empêcher, tandis que les autres resteront à couvert.
  • Vous voulez dire qu’en cas de poursuites et de nouvelles arrestations, ce seraient les réformistes, ainsi mis en façade comme tampon, qui trinqueraient, tandis que votre état-major, plus actif, resterait intact.
  • Oui.
  • Et c’est dans ce sens que vous comptez exercer votre influence à la CGT, puisque vous y voici maintenant ?…
  • Mais je n’y ai aucune fonction.
  • Sans doute, mais mettons que vous y venez en auxiliaire, comme un allié…
  • C’est cela.
  • Eh bien, ma question reste entière. Qu’y comptez-vous faire ?
  • J’ai, là, une théorie très personnelle… Il y a d’abord la propagande antimilitariste qui est actuellement à continuer et à pousser activement même ; parce que, voyez-vous, tant qu’il y aura des soldats en face de nous, nous ne sommes pas encore en nombre suffisant pour faire la Révolution, ni la grève générale qui serait encore la révolution, ni même une grève partielle intéressante.
  • Vous condamnez donc momentanément l’idée de grève générale et même de grève partielle ?
  • Non. Je trouve en principe, très belle et parfaite, l’idée de grève générale. J’ajoute seulement que nous ne sommes pas outillés pour la faire, pour le moment. En attendant, nous devons trouver un moyen d’y suppléer, et de nous y préparer, en nous entraînant.
  • Mais ne disiez-vous pas aussi qu’on ne peut pas actuellement faire de grève, même corporative, intéressante ?
  • C’est qu’on les fait mal … Notez que ne dis pas de mal, en principe, des grèves corporatives ; c’est jusqu’ici le seul moyen que l’ouvrier possède pour essayer d’améliorer son sort ; ce qui est chez lui, même à côté de la révolution à faire, un désir très légitime et la grève corporative lui a permis d’y réussir quelques fois. Je déplore seulement que l’instrument soit si imparfait et je souhaiterais l’améliorer.
  • Comment l’améliorerez-vous ?
  • Par la grève intermittente… Comprenez moi bien. Qu’est-ce qui se passe d’ordinaire ? Les ouvriers d’une usine ont des revendications à présenter à leur patron. Ils nomment d’abord une délégation qui va le trouver. C’est un moyen détestable. Le patron demande huit jours pour « réfléchir» ; on accepte. Pendant ce temps-là, le téléphone et le télégraphe marchent ; on met en main les commandes les plus pressées ; des ballots de marchandises partent. Et quand, le huitième jour, les ouvriers reviennent chercher la réponse, le patron prend des airs confus pour leur dire : « J’aurais bien voulu, mais la concurrence… j’ai fait le calcul ; non, vous comprenez. Impossible. Je regrette, mais je ne peux pas. »

On se met alors en grève en criant très fort. Mais le patron est paré. Il a le temps d’attendre, tandis que le sous-préfet, prévenu d’avance, envoie des gendarmes dès le premier jour, et de la troupe à la première manifestation. La grève traîne lamentablement, et finalement échoue. C’était immanquable.

  • Et le remède, le moyen à employer au lieu de cela ?
  • Je vous le disais : la grève intermittente. Plus d’avertissements préalables ; la grève à l’improviste, comme les électriciens.

Cran… Tout d’un coup, les ouvriers de l’usine quittent le travail. Le patron accourt : « Pourquoi avez-vous arrêté de travailler ?

  • Parce que ça nous fait plaisir !
  • Et vous reprendrez le travail ?
  • Quand cela nous fera plaisir.

On reprend le travail une heure après, ou bien, indifféremment, huit jours plus tard. Et l’on recommence la semaine suivante, à moins que ce soit le lendemain…

Au bout de trois fois, le patron sera affolé… Il accordera tout ce que l’on voudra. Et, en même temps, les ouvriers, en se persuadant expérimentalement de leur puissance et de leur indépendance, auront avancé la possibilité de faire la grève générale et la révolution sociale de demain.

  • Et vous comptez répandre cette idée de la « grève intermittente » dans les milieux de la CGT ?
  • D’abord par une brochure que je vais publier et où j’expose mon système. Ensuite par mon journal, puis par des conférences comme celle que j’ai faite au mois d’août à l’avenue de Clichy. Enfin, je compte que les chefs de la CGT, qui sont mes amis et qui commencent à comprendre l’importance de ma théorie, quand ils seront convaincus de tout ce qu’elle peut donner, m’aideront à la répandre.
  • Le fait pour la Confédération Générale du Travail de l’adopter comme moyen de combat, supposerait qu’elle abandonne alors ses méthodes actuelles, pour la lui substituer… Ce serait alors pour vous, prendre de fait la direction de la CGT et la place qu’occupait hier, à sa tête Pouget.

Fortuné Henry leva les bras au ciel, dans un air de profond étonnement :

  • Je n’ai aucune ambition personnelle, absolument aucune ! Je lutte pour des idées, moi. Peu importe même que d’autres me les prennent. S’ils les faisaient triompher, il me serait indifférent que ce soient eux qui en aient le bénéfice moral, au lieu de moi.
  • Cas improbable, cher monsieur… Si votre idée triomphe, nous irons vous interviewer un jour, les uns ou les autres, dans l’ancien bureau de Griffuelhes, à la CGT.

Fortuné Henry se leva, agitant encore les mains, et cela mit fin à notre conversation.

Elle avait duré longtemps : plus d’une heure et demie. »

Le 22 août 1908, Merrheim se dispute avec Luquet, à propos de Fortuné Henry dont Luquet a favorisé l’introduction à la Confédération et à l’Union des syndicats. Il semble que Merrheim craigne que la concurrence de Fortuné puisse entraver son projet de remplacer Griffuelhes comme secrétaire de la CGT, si celui-ci était condamné. La discussion a lieu devant une demi-douzaine de militants. Merrheim reproche à Fortuné d’être arrivé à la réunion du Libre-Echange, les poches bourrées de prospectus annonçant l a parution de la Mère Peinard le 12 septembre. Selon lui, Fortuné ne cherche à s’introduire à la CGT que pour y diffuser son journal. Il reproche également à Burglin d’avoir accepté de collaborer à la Mère Peinard. Burglin répond qu’il a accepté de participer à un projet de revue bi-mensuelle qui a ensuite été abandonné.9

Fortuné s’est fixé durablement au Parc Saint-Maur où il installe l’imprimerie avec les machines venant d’Aiglemont. Sa villa comporte une avant-cour avec un jet d’eau au milieu d’un bassin, des allées de gravier, quatre bosquets d’angle donnent l’illusion d’un parc. A l’arrière se trouve un verger d’arbres fruitiers. L’imprimerie est installée dans une ancienne serre. Avec l’aide de deux compagnons, il réinstalle l’imprimerie de la colonie d’Aiglemont, afin de procéder au retirage de la brochure Lettres de pioupious. Il a l’intention de faire paraître La Mère Peinard dès le 19 septembre.10

Le 27 août 1908, Merrheim et ses amis continuent leur campagne contre la Mère Peinard et Fortuné. Ils l’accusent de mener « une combinaison malpropre » et citent le Cubilot qui devait « tout avaler » et finit bien drôlement au moment des grèves de Revin, alors qu’il aurait pu justifier son utilité. »11

Notes :

1 A la suite des événements de Villeneuve-Saint-Georges, le 31 juillet, le parquet de Corbeil émet un mandat d’arrêt contre une trentaine de responsables de la CGT.

2 Archives de la Préfecture de police Ba 1602

3 Le Figaro 22 août 1908

4 La Lanterne 24 août 1908

5 Le Temps 23 août 1908

6 L’Aurore 22 août 1908

7 L’Eclair 3 septembre 1908

8 Ces Messieurs de la C.G.T.: profils révolutionnaires par Maurice Leclercq et E. Girod de Fléaux. Société d’éditions littéraires et artistiques, 1908

9 Archives de la Préfecture de police Ba 1602

10 Archives nationales F7 15968

11 Archives de la Préfecture de police Ba 1602

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés)

JAFFARD Julien, Ludovic, Sébastien. Garçon des postes, journalier, pâtissier ; anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 31 mai 1857 à Lesterps (Charente), mort le 20 janvier 1903 à Nanterre (Hauts-de-Seine) ; garçon des postes, journalier, pâtissier ; anarchiste parisien.

Julien Jaffard, dont le père était typographe au journal Le Gaulois, avait travaillé à partir de 1883 comme garçon de bureau à l’administration des Postes et télégraphes. Il en avait été renvoyé en 1889 pour « intempérance et inexactitude ».
Le 31 mars 1892, lors d’une conférence rue Victor Cousin présidée par le député Trelat, il avait été arrêté pour avoir crié « A bas Trelat ! Vive l’anarchie ! Vive Ravachol ! ».
Deux gardiens de la paix avaient tenté de l’interpeller, mais d’une violente bourrade, il repoussa les agents et s’enfuit à toutes jambes. Rejoint par les gardiens de la paix, il fut, après une longue lutte, terrassé et solidement garrotté. Au poste, interrogé par M. Lejeune,commissaire de police, il avait déclaré au commissaire :
Vous allez faire de Ravachol un martyr, mais nous le vengerons, et tous ceux qui auront coopéré a son arrestation seront sacrifiés. Vive l’anarchie !
On avait trouvé sur lui, des écrits anarchistes, des convocations à des réunions du groupe Le droit à la vie, un revolver chargé et un couteau. Il avait été envoyé au Dépôt.
Le 13 février 1893, il demeurait 13 rue de Bièvre, son nom figurait sur l’état des anarchistes au 26 décembre 1893.
Le 9 mars 1894, il avait été condamné à 7 jours de prison pour « mendicité ».
Le 30 juin 1894, le préfet de police délivrait un mandat de perquisition et d’amener à son encontre pour association de malfaiteurs (art 265 et 266 de la loi du 18 décembre 1893).
Le 1er juillet 1894, il fut l’objet d’une perquisition à son domicile, 2bis rue Saint Médard, qui ne donna aucun résultat. À cette époque il subsistait en distribuant des prospectus sur la voie publique, traînant des « voitures réclames » et il faisant des corvées de toutes sortes. Il vivait maritalement avec Louise Grenaud, 42 ans. Il fut envoyé au Dépôt.
Le 7 juillet, il était interrogé par le juge d’instruction Anquetil et déclara : « Je n’ai aucun rapport avec les anarchistes, je ne vais dans aucune réunion. Je ne suis pas très heureux depuis quelques temps. J’ai un frère à l’imprimerie du Gaulois, il me donne quelques secours. J’ai quelquefois des attaques d’épilepsie ce qui me gène pour travailler. » Son frère, interrogé par la police, reconnut lui donner souvent à manger, mais jamais d’argent « parce qu’il dépensait tout ». Selon un rapport de police Jaffard était « réputé comme un alcoolique, dont les facultés mentales seraient affaiblies par suite d’excès ».
Il fut incarcéré à Mazas et remis en liberté le 19 juillet.
Jaffard figurait sur l’état des anarchistes au 31 décembre 1894. Son adresse était 56 rue Mouffetard.
Le 29 juin 1895, le juge d’instruction Meyer rendit une ordonnance de non lieu, dans l’affaire d’association de malfaiteurs.

SOURCES :

Archives de la Préfecture de police Ba 78, 1500. — Archives de Paris D3 U6 50. — Archives des Hauts-de-Seine. Etat civil. — L’Intransigeant 2 avril 1892. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine. — Notice Julien Jaffard du Dictionnaire biographique des militants anarchistes.

JACQUET Hippolyte , Edouard. Sellier-maroquinier ; anarchiste parisien et aux Lilas (Seine-Saint-Denis)

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 15 mars 1845 à Paris (IIIe ou VIe arr.) ; sellier-maroquinier ; anarchiste parisien et aux Lilas (Seine-Saint-Denis).

A l’automne 1891, Hippolyte Jacquet s’était prononcé contre l’organisation d’un congrès international libertaire à Paris.
Le 26 avril 1892, Jacquet figurait sur une liste d’anarchistes. Il demeurait 50 rue Rebeval. Il faisait partie du groupe anarchiste du Xe arrondissement qui se réunissait chez un marchand de vins, 94 faubourg du Temple.
Le 21 mai 1893, il assistait à une réunion salle Voisin, 118 rue de Flandre sur la nécessité de la propagande antipatriotique par la parole et l’écrit.
Le 10 juin 1893, il se trouvait à une réunion chez le marchand de vins « A la Caisse d’épargne » aux Lilas (Seine-Saint-Denis). Jacquet qui était le fils de l’ancien maire des Lilas, s’attacha à démontrer l’inutilité du suffrage universel et la nécessité de la Révolution sociale pour améliorer le sort des travailleurs.
Le 24 juin 1893, il participait au meeting de protestation contre la condamnation à mort de Foret, salle Debrune, 66 boulevard Victor Hugo.
Le 2 juillet 1893, avec 50 compagnons, il assistait à une soirée amicale, salle Georget, 31 rue Aumaire, pour réunir des fonds afin de commémorer la mort de Ravachol, lors d’une soirée familiale salle du Commerce.
Hippolyte Jacquet figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 26 décembre 1893, il demeurait 5 rue Corbeau.
Le 1er juillet 1894, il était arrêté pour association de malfaiteurs, la police découvrit chez lui un coup de poing américain.
Le 31 décembre 1894, il était porté sur l’état récapitulatif des anarchistes.
Il était signalé de nouveau en 1896, où en janvier il cherchait un logement pour un compagnon maroquinier italien qui venait d’arriver à Paris en provenance de Lyon et auquel les compagnons Lotz et Capette s’étaient chargé de trouver du travail.
Il était sur l’état du 31 décembre 1896, sur celui de 1901, il était noté disparu. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°315.165.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 77, 78, 1500 — Notice Hippolyte Jacquet du Dictionnaire biographique des militants anarchistesLes anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Archives de Paris. Etat civil

L’ANARCHIE A PARIS. 30 mai 1888

L’anarchisme et ses défenseurs — Organisation des anarchistes. — Leurs théories, leurs journaux. — Leurs orateurs et leurs groupes.

Il nous a paru curieux, eu face des appréciations fantaisistes de nombre de journaux, en face de l’incertitude du public, d’exposer à nos lecteurs ce qu’est l’anarchie, ce que sont à Paris les anarchistes : deux questions que les coups de revolver, tirés dimanche par Lucas au cimetière du Père-Lachaise, viennent de remettre brutalement et bruyamment à l’ordre du jour.

Trop souvent, en effet, on a désigné sous cette épithète vague d’« anarchistes » les membres de tout le parti socialiste-révolutionnaire. Pourtant, lorsque ceux-ci sont environ soixante-dix mille à Paris, ceux-là sont à peine cinq ou six mille— une infime minorité.

La place nous manque pour expliquer les différences, les divergences d’opinions qui distinguent et surtout qui divisent, les principales écoles socialistes françaises.

Nous renvoyons là-dessus au livre si complet de notre ami et collaborateur Mermeix : La France socialiste.

Il nous parait suffisant, pour l’instant, de dire sommairement ce qivest le parti anar chiste, quelles sont ses origines, ses théories, son œuvre ; quels sont, à Paris, ses moyens de propagande, ses journaux, ses orateurs.

Le parti anarchiste et ses origines.

L’anarchisme est de date récente. Bien qu’historiquement Proudhon, et même avant lui, Diderot soient les précurseurs de l’idée anarchiste, les débuts du parti doivent être rapportes à la scission qui éclata, le 99 septembre 1872, au sein du Congrès de La Haye, entre lés partisans du nihiliste russe Bakounine et ceux du collectiviste allemand Karl Marx.

Le Congrès avait été provoqué par l’Association internationale des travailleurs. Les dissidents, Bakounine en tête, fondèrent la Fédération jurassienne qui eut bientôt son organe, l’Avant-Garde, où rédigeait en chef M. Paul Brousse, l’allié actuel de Ranc et de Clémenceau.

L’Avant-Garde ayant en 1878, sombré sous les condamnations, fit place au Révolté qui parut à Genève, comme sa devancière, et que fondèrent le prince Kropotkine et le géographe Elisée Reclus restés depuis lors les chefs avérés du parti — si tant est que ce parti reconnaisse des chefs.

La doctrine anarchique

M. Herbert Spencer a résumé d’un mot la théorie anarchique : c’est le système du « laissez faire ». Une brochure naguère parue peint encore mieux la chose.Elle porte au fronton, comme l’abbaye de Thélème, ces simples mots : « Fais ce que veux. »

Toute l’anarchie est là. C’est la négation de toute autorité, politique, économique et sociale, c’est le libre contrat des citoyens entre eux et non avec l’Etat, pouvoir central. Le bonheur de l’individu étant le but poursuivi, la satisfaction de ses besoins, de ses appétits est le moyen.

Les anarchistes, qui s’intitulent volontiers « communistes libertaires », ne seraient donc que des individualistes du plus féroce égoïsme, s’ils ne prenaient soin d’expliquer « que la somme des intérêts personnels contentés est précisément ce qui constitue le bonheur général ».

En somme, une thèse philosophique comme bien d’autres.

C’est à Bakounine que revient l’honneur d’avoir le premier systématisé l’anarchie. Avant lui, ce n’était qu’une idée vague, par trop abstraite. Il posa les principes, plus souvent hypothèses qu’axiomes, de la doctrine dont Reclus et Kropotkine devaient bientôt prendre la direction.

Les anarchistes sont anti-patriotes et cosmopolites; pour eux, la patrie c’est l’humanité tout entière. Les frontières de peuple à peuple ne sont que des conventions géographiques.

Comme presque tous les socialistes, ils sont anti-propriétaires et communistes. Rien n’est à quelqu’un parce que tout est à tous. A chacun le devoir de produire selon ses facultés, le droit de consommer suivant ses besoins.

Enfin, en matière électorale, ils sont abstentionnistes. Elire un homme, disent-ils, déléguer son autorité, c’est se donner un maître ; il faut conserver chacun son autonomie et faire soi-même ses affaires. Telle est la doctrine.

La presse anarchiste

A part l’Ami du Peuple, de Maxime Lisbonne, qui pourtant s’intitulait révolutionnaire-maratiste, les anarchistes n’ont jamais eu à leur disposition de feuille quotidienne.

Les journaux qui, comme le Cri du Peuple, leur ont ouvert leurs colonnes, ne l’ont fait qu’à titre hospitalier, insérant convocations, réunions et manifestes, mais se refusant, pour leur complaire, à attaquer les autres groupements socialistes.

J’ai dit que le Révolté avait été fondé à Genève.

C’est qu’en effet la Rome calviniste fut, jusqu’en mars 1885, le refugium des condamnés politiques de toute l’Europe et principalement des nihilistes russes. Ceux-ci fournissaient à l’armée anarchiste un contingent d’autant plus sérieux qu’ils ne pouvaient oublier que les initiateurs du mouvement étaient deux Russes.

Mais, en 1885, lorsque la Confédération helvétique fit arrêter soixante anarchistes en deux jours, sous prétexte qu’ils avaient voulu faire sauter le Palais fédéral, les anarchistes comprirent que leur retraite manquait de sûreté et le journal officiel du parti fut transféré à Paris, rue Moufletard.

Un journal anarchiste avait déjà paru à Paris en 1880-81. Il avait nom La Révolution sociale et comptait Louise Michel au nombre de ses rédacteurs. Ou a su depuis par les Mémoires de M. Andrieux, l’ex-préfet de police, que l’argent avait été fourni par les fonds secrets et que le bailleur de fonds et directeur de cette feuille, qui dura presque un an, le « compagnon » Serraux, était un mouchard de la brigade politique.

Deux mots sur cette épithète de compagnon qui sert aux anarchistes à se désigner entre eux. Citoyen était le mot républicain, j’allais dire révolutionnaire : mais citoyen impliquait un droit de cité (civitas, civis), un contrat consenti avec un pouvoir directeur : Citoyen ne convenait qu’à des esclaves — au point de vue anarchiste. Il fallait trouver autre chose : on créa le terme compagnon qui, de fait, n’engage à rien.

Je ne citerai que pour mémoire, dans la presse anarchiste, deux feuilles éphémères : Terre et Liberté et le Tocsin. Les fonds de ce dernier (détail bizarre!) étaient fournis par le bazardier Ruel; ils n’eurent que quelques numéros, parus en 1886.

Quelques lignes, en passant, consacrées à la Révolution cosmopolite, revue bi-mensuelle, organe de la Ligue cosmopolite. Bien que rédigée par des indépendants, cette publication, qui eut deux séries de quelques numéros chacune, est à noter parmi les meilleures qu’ait produites l’anarchie. Le principal rédacteur était Charles Malato, un jeune homme de grand avenir.

Revenons au Révolté, aujourd’hui devenu, pour des raisons financières, la Révolte. Ce journal s’imprime toujours rue Mouffetard. il a gardé sa rédaction primitive : MM. Reclus, Kropotkine et Grave. C’est le moniteur de l’anarchie. C’est en outre un organe de doctrine, écrit par des gens qui savent.

Enfin, dimanche dernier, paraissait le premier numéro du Ça ira. Jusqu’où ça ira-t-il ? C’est le secret de l’imprimeur.

Les hommes de l’anarchie.

Citons rapidement les principaux écrivains et orateurs du parti anarchiste.

En tête,il convient de placer MM. Kropotkine et Reclus. Encore celui-ci n’écrit plus guère. Mais le dernier livre du prince nihiliste : Paroles d’un révolté a fait sensation.

Venait ensuite, naguère, tant comme orateur que comme écrivain, M. Emile Gautier, aujourd’hui rédacteur au Petit Journal (!) et dont la conversion, opérée par M. Ranc, remonte au séjour que fit M. Gautier à Sainte-Pélagie, après sa condamnation à cinq ans de réclusion par les jurés de Lyon (1883). M. Gautier est destiné, prétend-on, à devenir candidat opportuniste en Algérie.

J’ai cité tout à l’heure M. Charles Malato. Bien plus écrivain et conférencier qu’orateur de réunions publiques, M. Malato est un garçon aux allures timides, à la parole hésitante. Il écrit pourtant avec une lucidité admirable. On peut contester ses théories, on ne saurait contester son talent. Vient après Mlle Louise Michel,la «Vierge rouge », l’épouvantail favori dont se servent les journaux réactionnaires pour réclamer des mesures de rigueur et auti-libertaires,

Au demeurant, une femme exaltée, mais instruite, sincère et fort charitable, estimée même de ses adversaires.

Ensuite, c’est la tribu des tribuns populaires : MM. Tortelier, de la chambre syndicale des menuisiers, le plus éloquent de tous; Edouard Devertus, rédacteur au Cri du Peuple, actuellement en prison pour délit de parole ; Alain Gouzien, un tout jeune homme à la parole facile et brutale ; Duprat, Leboucher, des insinuants; Emerv Dufoug, Murjas, des violents ; Rémon, un bilieux et tutti quanti, car ils sont légion les orateurs anarchistes. Malheureusement quantité n’est pas qualité, et, à part ceux que je viens de nommer, le reste est assez médiocre.

Les groupes de Paris

Ce qui égale, ce qui dépasse même 1e nombre des orateurs, c’est le chiffre des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue.

On appelle groupe, en langage anarchiste, un noyau de quelques « compagnons » généralement voisins, professant mêmes idées et mêmes doctrines et profitant de cet accident pour réunir se hebdomadairement devant quelques litres à seize, afin d’étudier les moyens de régénérer la société, après qu’on aura passé fer et feu sur sa gangrène.

Pour un groupe ordinaire, il fallait autre fois un minimum de trois personnes : un président, un trésorier, un secrétaire. Les anarchistes ont rendu paire la trinité fatidique en supprimant le président. Il suffit à présent d’être deux pour fonder un groupe.

On comprend qu’avec de telles facilités, la denrée-groupe abonde sur la marché.

Quelle que soit l’opinion qu’on ait des anarchistes, de leurs théories et de leur propagande « par le fait », on est oblige de reconnaître chez la plupart d’entre eux une grande sincérité et surtout une grande bravoure.

Toujours prêts à payer de leur personne dans les manifestations de la rue, ils ont souvent maille à partir avec la police, qui se venge en encombrant leurs groupes de ses mouchards et de ses agent- provocateurs.

La déplorable affaire du Père-Lachaise en est une preuve de plus.

La Cocarde 30 mai 1888

L’Armée de la Révolution : 5.000 anarchistes à Paris. 16 mars 1883

Sous ce titre : L’Armée de la Révolution, le Gaulois publie un travail où sont énumérées les forces révolutionnaires dont disposent les manifestants. des journées du 9 et du 11 mars, en vue de faire la troisième journée le 18 mars. Il y a les blanquistes, les collectivistes et les anarchistes :

Ces trois partis, qui sont unis dans le souvenir du 18 mars, sont encore aujourd’hui confondus dans l’action révolutionnaire.

Cette fusion s’est faite non pas. entre les états-majors, que la jalousie divise et qui continuent à se faire la guerre, mais entre les simples membres, entre les soldats sans galons.

Un incident judiciaire et un journal ont déterminé la coalition révolutionnaire. L’incident, c’est le procès de Lyon, la condamnation du prince Kropotkine, de Gautier et consorts, ce qu’on appelle : le jugement de Jacomet, du nom du président qui a prononcé le jugement.

Le journal, c’est la Bataille.

Après le procès de Lyon, qui fut bien réellement un procès de tendances et d’opinion, les socialistes de toutes écoles, voyant que les condamnés avaient été frappés, non pour leurs opinions particulières d’anarchistes, mais pour des doctrines contraires à l’ordre social que tous les révolutionnaires professent indistinctement, se déclarèrent solidaires de Kropotkine et de ses amis. La Bataille entreprit résolument de démontrer cette solidarité. Son tirage s’en accrut, et aussi son influence morale et la personnalité de son rédacteur en chef, M. Lissagaray.

M. Lissagaray est le seul journaliste qui ait gardé une popularité parmi les révolutionnaires. M. Henry Maret et M. Henri Rochefort sont excommuniés par les anarchistes. M. Lissagaray a leur confiance. Ils sont ses lecteurs, c’est à lui seul qu’ils apportent maintenant leurs communications . Cette popularité chez les anarchistes a son prix; car aujourd’hui ces compagnons, ainsi qu’ils s’appellent entre eux, mis en lumière par les événements, mènent le mouvement.

Ils sont cependant une minorité dans le parti révolutionnaire. Sur 25.000 adhérents des chambres syndicales, des groupes, des cercles d’étude, etc., les anarchistes ne comptent pas pour plus du cinquième. Les quatre cinquièmes appartiennent au parti ouvrier (broussiste ou guesdiste), aux blanquistes et aux indépendants.

Les cinq mille anarchistes qu’il y a dans Paris sont répartis entre trente-neuf petites sociétés, dont voici les noms :

GROUPES ANARCHISTES DE PARIS

Cercle du Panthéon.

Cercle de la rue Descartes.

Cercle du Ve.

Cercle du XIIIe.

Groupe du faubourg Marceau.

La Jeunesse anarchiste.

La Jeunesse anarchiste internationale.

Cercle du XVe.

La Panthère des Batignofles.

La Sentinelle du XVIIIe.

Les jeunes Prolétaires de Montmartre.

La Torche de Belleville.

Groupe du faubourg Antoine.

Le Groupe de Puteaux.

Le Groupe de Clichy.

Cercle anarchiste de Levallois-Perret.

L’Action.

L’Aiguille.

Groupe des peintres.

Comité révolutionnaire des écoles.

Cercle des cosmopolites.

Groupe de propagande anarchiste.

Groupe de menuisiers en voiture.

La Nitro-Glycérine.

Les Egaux de Montmartre.

L’Avant-Garde.

Les Insurgés.

Groupe anarchiste de Charonne.

La Vengeance anarchiste.

Groupe du canal Martin.

Les Egalitaires du IIIe arrondissement.

Les Anarchistes du XIVe.

Groupe anarchiste du XVe.

Groupe anarchisie du XVIe.

Groupe d’études anarchistes.

Les Travailleurs révolutionnaires du Ve.

L’Emancipation. Groupe anarchiste du XXe.

Groupe des Travailleurs communistes révolutionnaires.

Ces trente-neuf groupes sont indépendants les uns des autres. Aucun comité central ne les dirige. Ils n’ont pas de chef. A peine ont-ils subi pendant quelque temps la dictature de la persuasion et de l’éloquence exercée par Emile Gautier.

Mais si un groupe est toujours libre d’agir isolément, les principes n exigent pas qu on ne s’entende jamais. Les groupes ont donc fondé ce qu’ils appellent : la Réunion des groupes anarchistes. C’est cette réunion qui arrête les mesures d’ensemble conformes à la tactique du parti.

Un vote de la réunion n’engage pas plus les groupes que le vote d’un groupe n’engage ses adhérents, la base de l’anarchie étant l’indiscipline. Mais toujours les groupes et les individus sont d’accord sur les désordres à susciter, les grèves à entretenir, etc.

Le Gaulois termine en disant que la Bataille, qui tire à 35.000, tient en échec ou même entraînera les 287,000 lecteurs du Réveil, du Mot d’ordre, de la Marseillaise, du Radical, de l’Intransigeant, de la Lanterne et du Petit Parisien, parce que ces 35.000 hommes qu’elle groupe sont prêts à tout pour faire éclater la révolution.

L’Univers 16 mars 1883

JACOB Georges, Gustave. Journalier, brocanteur ; anarchiste de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 24 juillet 1850 à Paris ; journalier, brocanteur ; anarchiste de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le 12 mai 1893, l’indicateur Z n°3, notait dans son rapport : « Jacob, le brocanteur, demeure actuellement rue du Moulin à Saint-Denis dans une maison dont le toit forme terrasse. Il paraît s’être raccommodé avec Altérant.
Le 1er janvier 1894, son domicile 18 rue de la Boulangerie à Saint-Denis était perquisitionné, la police trouva des brochures anarchistes, il était laissé en liberté. Il était de nouveau perquisitionné le 28 février 1894 mais cette fois il était incarcéré. Il fut libéré le 5 mars.
Jacob figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 31 décembre 1894. Il demeurait 20 rue de la Boulangerie à Saint-Denis. Sur l’état du 31 décembre 1896, il demeurait à la même adresse en octobre1895 et était porté radié le 20 novembre 1895, pour avoir abandonné toute idée anarchiste.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°295.418.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 78, 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine.