Procès des complices de l’attentat du restaurant Véry. Audience du 13 avril 1893

COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Audience du 13 avril.

Présidence de M. le conseiller Feuilloley.

EXPLOSION DU RESTAURANT VÉRY ET DE LA CASERNE LOBAU. — ASSASSINAT ET TENTATIVE. — DESTRUCTION D’ÉDIFICES A L’AIDE DE MATIÈRES EXPLOSIELES.

(Voir la Gazette des Tribunaux des 12 et 13 avril).

L’audience est ouverte à midi un quart.

On devait entendre au début de l’audience les docteurs Brouardel et Vibert, mais le docteur

Brouardel étant au congrès de Dresde et le docteur Vibert se trouvant malade, on introduit M. Vielle, l’inventeur de la poudre sans fumée, qui a été désigné comme expert dans cette affaire.

Paul Vielle, ingénieur des poudres et salpêtres : Mes constatations ont été faites deux jours après l’explosion. Toutes les fois que des explosifs violents sont employés, ils laissent dans une zone très étroite des traces significatives de leur action.

Les débris du comptoir avaient été mis en charpie absolument. Cette première constatation et l’existence d’un trou énorme indiquaient qu’une charge d’explosif avait été posée tout près du comptoir. La charge n’avait pu être placée dans la cave, où, au contraire, des objets très fragiles étaient intacts.

Les projections étaient très nombreuses. Nous n’avons pu relever, sur aucune de ces projections, le moindre objet étranger au comptoir ou au sol et nous en avons conclu que l’explosif était placé sous une enveloppe légère, non métallique. Nous n’avons retrouvé qu’une toute petite pièce eu cuivre. Il est possible que cette pièce ait appartenu à la fermeture d’une valise, mais je ne puis rien affirmer.

Nous avons cherché à préciser la nature de l’explosif employé. Nous avons examiné des poussières qui se trouvaient au-dessus du centre de l’explosion, et nous y avons trouvé des matières siliceuses employées généralement dans la confection de dynamite à base de nitroglycérine. Il en résultait, avec une très grande probabilité, que l’explosion avait été causée par la dynamite.

Girard, directeur du Laboratoire municipal : J’ai été commis pour examiner avec M. Vielle le théâtre de l’explosion. Je suis arrivé sur les lieux à 11 heures du soir. J’ai dû chercher l’endroit où l’explosion s’était produite. En cherchant, j’ai trouvé un trou béant qui me paraissait produit par la dynamite. Cependant je n’osais rien affirmer, parce qu’on m’avait dit que les blessés étaient tout noirs. J’allai les voir a Saint-Louis et je constatai que ce noir provenait d’un commencement d’incendie, déterminé par des bonbonnes de kirsch qui avaient pris feu.

Nous avons cherché partout les traces d’une enveloppe métallique : nous n’avons rien trouvé. L’analyse des débris métalliques que nous avons recueillis nous a en effet prouvé qu’ils provenaient du comptoir. Nous en avons tiré cette conviction que l’engin n’était pas dans une enveloppe métallique. Nous avons alors recherché quelle était la nature de l’explosif employé.

Nous avons trouvé, en analysant des poussières grattées au plafond, que c’était certainement de la dynamite.

Me Aliés : Est-ce qu’un retard quelconque apporté à la découverte de la dynamite, au pont de Flandre, ne pouvait pas amener de très grands malheurs?

Le témoin : Parfaitement. Nous avons dû prendre de très grandes précautions pour détruire cet amas de dynamite, dont la composition chimique s’était modifiée.

Une explosion spontanée aurait très bien pu se produire. Si cette explosion s’était produite, il ne serait rien resté du pont de Flandre.

Me Allés : Est-ce que la découverte de cet amas de dynamite n’a pas amené un profond soulagement dans le monde administratif et judiciaire, auquel le témoin est mêlé?

M. le président : Oh. je vous répondrai, si vous voulez, à la place du témoin. Ce soulagement s’est produit, non seulement dans le monde administratif et judiciaire, mais dans le public tout entier.

On appelle le témoin Soulage, déjà entendu à l’audience d’hier. Il ne répond pas et, sur la demande du défenseur de Francis, M. l’avocat général envoie un inspecteur de police le chercher à son domicile.

M. le président annonce qu’il posera, comme résultant des débats, la question aggravante de maison habitée, qui a été omise dans l’arrêt de renvoi.

La parole est donnée à M. l’avocat général Laffon pour soutenir l’accusation.

M. l’avocat général est interrompu, presque dès Je début, avec beaucoup de violence par l’accusé Francis.

M. le président : N’interrompez pas. Vous aurez la parole tout à l’heure et vous direz tout ce que vous voudrez pour votre défense. Mais je ne souffrirai pas que, M. l’avocat-général soit interrompu. Ainsi ne recommencez pas.

Francis : Qu’on dise la vérité et je ne dirai rien. Mai je ne veux pas qu’on dise des mensonges.

A ce moment le témoin Soulage arrive et remet à la Cour le gilet semblable au veston saisi et qu’il prétend avoir été donné par lui à la femme Francis.

La fille Delange (après avoir examiné le gilet) : Il me semble que c’est bien celui que j’ai été chercher chez Mme Francis.

M. le président : Nous n’avions pas le gilet. Le voici retrouvé : c’est tout ce qui résulte de l’incident.

Me Desplas : Puisque Soulage est là, voudriez-vous lui demander si, le 25, Francis a dit devant lui à la fille Delange, au café du Progrès, comme le prétend celle-ci, que Meunier était allé à la foire au pain d’épices et que l’explosion aurait lieu le soir.

Le témoin : Je n’ai rien entendu de cela.

La fille Delange : Francis m’a dit cela tout bas. On ne dit pas ces choses-là tout haut dans un café où il y a du monde.

M. le président : Appelez M. Passenot.

M. Passenot est appelé et se présente à la barre.

M. le président : J’ai prié M. le directeur de la Belle-Jardinière de nous envoyer un de ses meilleurs essayeurs. Il a envoyé M. Passenot. Je le désigne comme expert et on va procéder à l’essayage du gilet et du veston sur Soulage et sur Francis.

M. Passenot prête le serment prescrit par la loi et procède à l’essayage.

L’expert Passenot : Le veston et le gilet sont un peu justes pour M. Soulage et un peu larges pour M. Francis. On peut les avoir vendus aussi bien pour l’un que pour l’autre. Dans certaines maisons, si le vêtement est un peu juste, on dit au client qu’il va très bien et, s’il est un peu large, on lui dit encore qu’il va très bien. (Hilarité).

M. le président : Ainsi il peut aussi bien avoir été vendu pour l’un que pour l’autre.

L’expert : Oh ! certainement.

M. le président : Veuillez examiner la doublure du veston. Est-ce la doublure originaire ou une doublure rapportée ?

L’expert : C’est la doublure originaire, il y a simplement une pièce rapportée.

M. le président : Eh bien, quand M. le commissaire de police, a fait observer à Soulage que la doublure du veston ne répondait pas à ce qu’il avait décrite, Soulage a répondu qu’on l’avait changée. M. l’expert déclare que c’est la doublure originaire. Messieurs les jurés apprécieront,

Francis : J’avais demandé, dès le mois de juillet, un supplément d’information. Et c’est seulement huit jours avant le jugement que le commissaire de police a fait cette enquête. C’est une manœuvre de la dernière heure.

M. le président : Si je n’avais la volonté très arrêtée de laisser à la défense toute sa liberté, je ne tolérerai pas un pareil langage Vous avez en effet demandé un supplément d’instruction aussitôt que j’ai été désigné pour présider les assises, M. le Procureur général m’a transmis cette demande et immédiatement j’ai fait procéder à l’enquête que vous sollicitiez. Il faut que MM. les jurés sachent comment les choses se sont passées.

M. l’avocat général, vous avez la parole pour continuer votre réquisitoire.

M. l’avocat général Laffon reprend son réquisitoire.

M. l’avocat général demande contre Francis un verdict exemplaire, mais il ne s’oppose pas à l’admission des circonstances atténuantes en ce qui concerne Bricout et la fille Delange.

Me Ledu présente la défense de la fille Delange et Me Aliès celle de Bricout.

Après leurs plaidoiries, l’audience est suspendue de cinq heures à sept heures.

A la reprise, Me Desplas prend la parole pour présenter la défense de Francis.

M. le président demande aux accusés s’ils ont quelque chose à ajouter à leur défense.

Sur leur réponse négative les débats sont clos.

Le jury entre à 9 h. dans la salle de ses délibérations.

M. le président autorise Bricout à communiquer, pendant la suspension, avec la fille Delange, et Francis à recevoir la visite de sa femme.

Le jury revient à 10 heures et demie, avec un verdict négatif, en ce qui concerne la fille Delange et Francis, affirmatif avec circonstances atténuantes en ce qui concerne Bricout.

M. le président prononce l’acquittement de la fille Delange et de Francis.

Francis : Messieurs les jurés, je vous remercie.

Après délibération en chambre du conseil, la Cour condamne Bricout à vingt ans de travaux forcés et dit qu’il n’y a lieu de réduire en sa faveur l’interdiction de séjour.

Bricout : C’est malheureux parce que je suis innocent.

L’audience est levée à onze heures.

La Gazette des tribunaux 14 avril 1893

Procès des complices de l’attentat du restaurant Véry. Audience du 12 avril 1893

COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Audience du12 avril.

Présidence de M. le conseiller Feuilloley.

EXPLOSION DU RESTAURANT VÉRY ET DE LA CASERNE LOBAU. — ASSASSINAT ET TENTATIVE. — DESTRUCTION D’ÉDIFICES A L’AIDE DE MATIÈRES EXPLOSIBLES.

(Voir la Gazette des Tribunaux d’hier.)

L’audience est ouverte à midi, en présence d’un public toujours peu nombreux.

La Cour rend un arrêt, aux termes duquel le juré supplémentaire devra remplacer le sixième juré qui est malade.

L’audition des témoins continue :

Bouyer, ouvrier maçon : Drouet a transporté chez moi de la dynamite « je croyais que c’étaient des livres et, en lavant ! escalier j’ai eu peur de les avoir tachés. Alors j’ai ouvert le paquet. Il y avait cette inscription : « matières explosibles, dynamite ». J’ai été très surpris et très mécontent a ce moment, Drouet est arrivé et je lui ai exprimé mon mécontentement, en lui défendant d’apporter quoi que ce soit à l’avenir. Il m’a répondu : « Pourquoi que tu as regardé? » Drouet a alors pris le paquet et l’a emporté.

Mme Bouyer confirme la déposition de son mari; elle se tourne vers les accusés et dit qu’elle ne connaît pas ces messieurs; elle connaît Drouet qui a travaillé chez son mari et qui, un jour, a apporté le paquet contenant la dynamite.

Elle était dans une valise qu’il était allée chercher rue des Cascades.

Je n’étais pas contente de voir que Drouet avait déposé chez nous de quoi faire sauter tout Paris. Drouet nous a dit que c’était pour des carrières.

Le témoin suivant est Drouet, qui a été condamné à six ans de réclusion par la Cour d’assises de Seine-et-Oise, dans l’affaire du vol de dynamite, à Soisy-sous-Etiolles.

Nous avions rapporté à Paris environ 130 cartouches de dynamite. Pour nous en débarrasser, j’ai porté la dynamite chez Bouyer, en disant que c’étaient des feuilletons. En allant chercher ce dépôt, je suis passé chez Lécuyer et j’y ai trouvé une femme avec laquelle je suis allé chez Bouyer.

D. Comment aviez-vous confiance dans celte femme?

R. Lécuyer me l’avait indiqué ; j’avais confiance,

Marie Delange : Le surlendemain, Drouet est venu me demander ce qu’était devenue la dynamite.

Francis : Est-ce que le témoin me connaît?

Drouet : Non.

Francis: Vous voyez, messieurs les jurés, que je suis néant dans l’affaire de la dynamite.

M. le président recommande de ne pas faire descendre immédiatement Drouet à la Conciergerie, de manière à ce qu’il puisse voir sa femme quand elle aura déposé.

Femme Delcros, maîtresse d’hôtel, rue de Bretagne : J’ai logé Meunier sous le nom de Roulion. Au commencement de mars 1892, M. Rouillon a apporté un paquet; le lendemain matin je n’ai pas vu ce paquet dans sa chambre et pourtant je ne l’avais pas vu sortir.

M. le président : Ce témoignage confirme la déposition faite par M. Bricout, qui dit avoir accompagné Meunier rue de Bretagne, mais n’être pas entré avec lui dans l’hôtel.

Francis : Comment Meunier était-il habillé l’hiver ?

R. Il avait un pantalon de velours, un gilet à manches et un chapeau plat.

Francis : Jamais de la vie Meunier n’a été habillé ainsi; il avait un complet marron, comme peuvent le dire tous les ouvriers du Vieux-Chêne.

Mme Delcros : Je ne l’ai jamais vu avec un complet marron.

Francis : Bricout peut-il dire s’ils ont vu jamais Meunier avec un gilet à manches?

Bricout : Oui.

Francis : Meunier est bossu, il n’a que 1 m. 64, et on prétend qu’il est plus grand que moi. Alors Francis saute lestement sur son banc, se tient bien droit et demande en ricanant si Meunier est plus grand que lui.

Femme Bourdeau, concierge rue du Mont-Louis, 7 : Au commencement d’avril deux individus sont venus pour voir un de mes locataires, surnommé Leclerc, peintre ; ils ont fait ouvrir par un serrurier la porte de son logement, ils ont donné des renseignements qui prouvaient qu’ils connaissaient M. Leclerc; c’était le samedi 23 avril. L’un de ces individus était petit et un peu contrefait; l’autre, plus grand, avec beaucoup de cheveux. Le petit portait une valise.

On présente au témoin la photographie de Meunier, qu’elle reconnaît, ainsi que le fac-similé de la valise avec laquelle Meunier est venu rue Mont-Louis le samedi 23 avril.

D. L’individu qui accompagnait Meunier ressemblait- il à Francis?

Le témoin : Je ne le reconnais pas.

Francis : Mes camarades diront que ce jour-là, je n’ai quitté l’atelier qu’à sept heures du soir

Disnar, marchand de vins, rue des Gravilliers, 5 : A l’époque des explosions un individu est venu prendre chez moi un verre de vin, a déposé une valise qu’il est venu chercher deux heurts pics tard; il a dit qu’il allait rue Beaubourg quand il a laissé la valise.

Sur la demande de M. le président, Marie Delange raconte comment Meunier lui a demandé d’aller chercher du fard chez un coiffeur; elle est allée rue Réaumur chez M. Vigier-Lafosse, coiffeur.

M. le président : C’est un détail qui n’avait jamais été relevé dans l’instruction.

Vigier-Lafosse, coiffeur. 4, rue Réaumur : Au mois d’avril, une dame est venue me demander du fard, comme elle trouvait que c’était trop cher, je lui en ai cédé une petite boîte pour un franc.

Me Aliès : Est-ce que Mlle Delange ne se fardait pas ?

Marie Delange : Jamais; j’ai acheté la boite pour Meunier.

M. Vigier-La fosse : Les dames n’avouent pas ces choses-là. (Rires dans l’auditoire.)

Après une courte suspension, on introduit la femme Véry (vif mouvement d’attention) :

Veuve Véry, trente-sept ans, sans profession !

D. Dans les temps qui ont précédé l’effroyable malheur qui vous a frappée,vous avez reçu de nombreuses lettres de menaces ? 

Le témoin : Oui, Monsieur le président.

D- Arrivons au jour de l’attentat. Au moment de l’attentat, où étiez-vous?

R. J’étais en train de dîner.

D. Quelle heure était-il ?

R. Environ, 9 h. 25.

D.Qui est-ce qui était-là ?

R. Il y avait Soupault, un de mes garçons, ma petite fille et Lhérot, mon frère

D. Est-ce qu’on ne prenait pas souvent les autres garçons pour Lhérot?

R. Oui, monsieur le président.

D. N’avez-vous pas vu quelqu’un venir au comptoir?

R. Je ne m’en rappelle pas.

D. Votre mari n’était-il pas au comptoir?

R. Oui, monsieur.

D. Que faisait-il?

R. Il examinait ses factures.

D. (à Bricout). C’est bien ce que vous a dit Meunier ?

Bricout : Parfaitement.

D. (au témoin). Est-ce qu’à une table il n’y avait pas trois ouvriers?

Le témoin : Oui, monsieur.

D. Les ouvriers ont demandé un madère. N’est-il pas vraisemblable que votre camarade ait tendu le bras par-dessus la tête d’un consommateur pour prendre la bouteille de madère sur un rayon ?

R. Oui, Monsieur, c’est possible.

D. (a Bricout). Meunier a bien dit qu’un garçon avait pris une bouteille par-dessus sa tête.

Bricout : Oui, Monsieur.

D. (au témoin). Pendant combien de temps avez-vous été malade ?

Le témoin : Très longtemps. Je le suis encore.

D. Votre petite fille a été malade également?

R. Oui, monsieur le président.

Jules Lhérot : vingt-cinq ans, jardinier.

D. Depuis l’acte de courage que vous aviez accompli en allant prévenir le commissaire de police de la présence de Ravachol, vous étiez l’objet de menaces continuelles?

R. Oui, Monsieur.

D. Est-ce qu’il n’arrivait pas souvent qu’on prenait vos camarades pour vous?

R. Très souvent.

D. Le jour de l’explosion où étiez-vous?

R. A la la quatrième table, avec ma sœur, ma nièce, et le garçon Soupault qui venait de s’asseoir à côté de ma nièce, après avoir servi trois ouvriers menuisiers.

D. Vous n’avez pas remarqué qui est venu au comptoir, à ce moment-là?

R. Non, monsieur le Président.

D. Meunier, dont voici la photographie, était-il venu dans l’établissement depuis l’arrestation de Ravachol?

R. Je ne me rappelle pas cette figure-là.

D. A la table numéro 1, quelque temps avant l’explosion, n’est-t-il pas venu quelqu’un ?

R. Oui, un jeune homme très pâle, les cheveux en brosse, avec un grain de beauté. Il devait avoir un journal entre les mains.

D. Avez-vous été blessé par l’explosion.

R. J’ai souffert pendant deux mois de l’oreille droite et je suis resté sourd de celte oreille-là.

Cadieux, trente-quatre ans, garçon de café.

D. — Vous étiez chez Véry le jour de l’explosion ?

Le témoin; Oui, Monsieur.

D. Quelle heure était-il ?

R. Entre neuf heures un quart et neuf heurt s et demie.

D. Que faisait le patron ?

R. Il était en train de réunir ses factures.

D. Vous n’avez pas vu venir au comptoir d’autre personne qu’Hamonod et Gaudon.

R. Je ne m’en rappelle pas.

M. le Président donne lecture de la déposition du troisième garçon Soupault, qui est parti pour Chicago. C’est lui qui a pris la bouteille de madère en tendant le bras par-dessus la tête d’un consommateur.

Brunier, 35 ans, menuisier : J’étais, le jour de l’explosion, avec deux de mes camarades dans le restaurant Véry. Tout d’un coup j’ai vu quelqu’un qui me faisait signe du dehors. J’y ai été et je lui ai demandé ce qu’il me voulait. Il m’a répondu : « Rien. »

Et je lui ai dit : « En voilà-t-il un imbécile, qui m’appelle et qui n’a rien à me dire. » Je suis revenu auprès de mes camarades et aussitôt une explosion formidable s’est produite et le gaz s’est éteint. Nous nous sommes pris alors tous les trois par la main et nous sommes sortis. C’est à ce moment que nous nous sommes heurtés dans un agent qui nous a arrêtés.

Gaudon, trente ans, rue de Châteaudun : Le 25 avril dernier, je sortais à sept heures de mon atelier. J’ai emmené Hamonod dîner avec moi. Après dîner nous allions rentrer, quand Hamonod m’a dit : «Allons donc faire un tour chez Véry.» Nous y avons été et Hamonod a demandé deux rhums. On les a versés et nous allions trinquer quand l’explosion a eu lieu. Pour moi, l’explosion a eu lieu à nos pieds.

D. Vous avez été longtemps malade?

Le témoin : Je suis resté six mois à l’hôpital.

Mme Molard , concierge de Francis, entre dans des détails circonstanciés sur les vêtements qu’il portait. Francis les conteste.

L’accusé Francis : Ce n’est pas étonnant que ma concierge dise tout cela. Je n’avais pas de quoi lui donner d’étrennes. Si j’avais donné cent sous à ma concierge, elle dirait : « M. Francis, mais c’est le plus honnête homme du monde. »

La fille Delange reconnaît le veston qu’elle a été chercher chez Francis. La concierge le reconnaît également.

L’accusé Francis : On a toujours parlé à l’instruction d’un veston marron foncé.Que je perde mon nom, si c’est là un veston marron foncé.

M. le président : Tenez, Francis, vous contestez avoir dit : « Que je perde mon nom, si Lhérot ne saute pas !» Et vous venez précisément de vous servir de la même expression. (Mouvement.)

M. le Président donne lecture des procès-verbaux qui ont été dressés à Londres, lors de la saisie des vêtements de Francis.

Femme Seillery, vingt-trois ans, blanchisseuse.

D. L’année dernière vous demeuriez 30, rue des Francs-Bourgeois. A cette époque Meunier ne venait-il pas assez souvent vous dire bonjour ?

Le témoin : Oui, Monsieur le président.

D. Quel vêtement portait-il ?

R.Un complet noir et blanc.

D. Et comme coiffure?

R. Un chapeau de paille.

D. Est-ce qu’un certain jour il n’est pas venu vous demander de recevoir chez vous un paquet et de n’en rien dire à votre mari ?

R. Non, Monsieur le Président.

D. Le dimanche 24 avril, n’avez vous pas été avec Meunier à la foire au pain d’épices ?

R. Oui, Monsieur

D. N’avait-il pas ce jour-là un pantalon qu’il ne portait pas habituellement ?

R. Je n’ai pas remarqué.

D. Est-ce que dans la soirée du 25, vous n’avez pas été réveillée par Meunier.

R. Oui, mon mari s’est levé, lui a ouvert, il n’avait pas de chapeau

D. Combien de temps est-il resté ?

R. Un instant seulement.

D. Est-ce qu’il paraissait troublé ?

R. Pas du tout.

D, Comment était-il habillé ?

R. C’était foncé, c’est tout ce que je peux vous dire.

D. Vous avez moins de mémoire aujourd’hui qu’au cours de l’instruction. Vous donniez à cette époque des renseignements bien plus précis ?

R. Je ne me rappelle pas tout cela.

D. Vous avez passé par des alternatives bien bizarres Vous avez commencé par dire que vous ne saviez rien, puis confrontée avec la demoiselle Delange, la mémoire vous est revenue et aujourd’hui vous paraissez singulièrement gênée?

R. Pas du tout.

M. le président donne lecture au témoin de la déposition beaucoup plus précise qu’il a faite devant M. le juge d’instruction.

D. Pourquoi vous souveniez-vous au mois d’octobre et ne vous souvenez-vous pas maintenant?

Le témoin : Je ne sais pas.

D. Vous ne savez pas. Moi, je m’en doute.

R. je ne me rappelle pas avoir dit tout cela.

Auguste Monot, concierge, 19, rue Tiquetonne.

D. Vous avez eu Francis comme locataire, jusqu’à quelle époque?

Le témoin : Jusqu’au mois d’avril 1891.

D. Il a quitté voire maison pour aller demeurer rue Beaubourg.

R. Je ne sais pas, il n’a pas donné d’adresse.

D. Ne lui avez vous pas connu un costume foncé?

R. Parfaitement, brun foncé à raies.

L’accusé Francis : J’ai eu en effet au mois d’avril un veston marron, mais ce n’était pas celui là.

Le témoin: C’était bien un veston absolument pareil à celui-là. Je l’affirme.

On amène Francis près du témoin et on lui fait mettre le veston.

D. Témoin, regardez bien Francis avec ce vêtement là. Le reconnaissez-vous comme celui qu’il portait?

Le témoin: Parfaitement.

La femme Molard: (rappelée): C’est bien celui-là.

M. le président : Je constate qu’il ne vous va pas mal.

L’accusé Francis (avec violence) : Après tout, dites que c’est moi qui ai fait sauter le restaurant Véry. Je m’en bats l’œil.

M. le président : Tâchez de parler en termes plus convenables. Je vous parle sérieusement et poliment de choses sérieuses, et je ne souffrirai pas que vous me répondiez sur ce ton. Ne recommencez pas.

L’accusé Francis : Vous cherchez les infiniment petits.

Femme Monot, concierge, 19, rue Tiquetonne : Francis a été notre locataire jusqu’au mois d’avril 1891. Il avait un veston brun marron foncé qu’il portait toujours.

D. Est-ce bien celui-là?

Le témoin : Certainement.

Francis : Il était tellement à moi que je ne peux pas seulement me baisser avec.

D. Avez-vous connu le pantalon et le gilet pareils ?

Le témoin : Je ne ma rappelle pas du pantalon et du gilet, mais je suis certaine du veston.

On ramène l’accusé Francis à son banc.

Femme Delaunay, soixante-trois ans, rue de Venise.

D. Vous êtes la belle-mère de Francis. Je comprends tout ce que votre situation a de difficile et de pénible ici, mais le serment est une chose sérieuse et vous devez à la justice la vérité. L’année dernière, au mois d’avril , où demeuriez-vous?

Le témoin. Chez mon fils Guillaume.

D. Vous l’avez quitté à un certain moment ?

R. Oui, pendant une quinzaine de jours.

D. A quel moment ?

R Je ne m’en rappelle pas.

D. Au commencement de l’année, vous aviez demeuré chez votre fille Mme Francis?

R. Oui, Monsieur le Président.

D. N’avez-vous pas fait un travail à un veston de Francis?

R. J’ai raccommodé la doublure aux poches.

D. N’avez-vous pas remis une pièce à l’entournure ?

R. Je le crois.

D. N’avez-vous pas remis un bouton?

R. Je ne m’en rappelle pas.

D. A quelle époque avez-vous fait ce travail ?

R. Je ne m’en rappelle pas. C’était peut-être aux environs des mois de mai et de juin.

D. Ce n’est pas ce que vous avez dit à M. le juge d’instruction.

R. J’avais dit au hasard. Je suis vieille, je ne me rappelle pas.

M. le président donne lecture au témoin de sa déposition devant M. le juge d’instruction. La femme Delaunay reconnaissait alors formellement le veston et indiquait les différentes réparations qu’elle y avait faites, au plus tard, disait-elle, au mois de février.

Me Desplas : Au moment où Mme Delaunay a déposé chez le juge d’instruction, où était-elle et qui la menait chez M. le juge d’instruction ?

Le témoin : J’allais partir pour Bruxelles chez une de mes filles ; M. le juge d’instruction m’a dit de rester et, comme je n’en avais pas les moyens, j’ai été logée pendant huit ou dix jours rue du Petit-Pont et mes dépenses ont été payées par la préfecture de police.

Me Desplas : Ces largesses de la préfecture de police sont peut-être excessives et elles ne se rencontrent que dans les procès dirigés contre les anarchistes.

M.le président : Vous discutez cela.

Francis : Quand j’ai dit cela à M. le juge d’instruction, il m’a dit que c’était impossible. On avait séquestré les vêtements de ma belle-mère, pour l’empêcher de partir. Voulez-vous demander au témoin sous quel nom on lui avait loué une chambre.

Le témoin: Sous mon nom de fille.

Me Desplas : Qu’avait-on dit à Mme Delaunay au sujet de l’arrivée possible de sa fille à Paris?

Le témoin : On m’avait recommandé d’en prévenir la préfecture de police.

Le Dr Rrouardel et l’expert Vielle ne devant déposer que demain, on entend ensuite les témoins cités à la requête de l’accusé Francis.

Edouard Guttin, dit Chauvière, vingt-huit ans, ciseleur, rue de Venise, 13 : Francis a eu un vêtement brun qui a été découpé pour faire de petits vêtements à ses enfants.

D. A que le époque ?

Le témoin : Je ne pourrais pas préciser.

D. Comment est ce vêtement ?

R. Marron.

D. Comment avez-vous su qu’il avait été découpé ?

R. J’ai vu les petits vêlements des enfants.

D. Et le veston brun qui est là, le connaissez-vous.

R. Je l’ai vu sur le dos de Soulage, il y a peut-être dix-huit mois.

D. Est ce que Francis et Soulage n’étaient pas grands camarades ? —

R. Je ne pourrais pas vous dire.

Francis : Nous étions simplement camarades d’atelier.

On entend ensuite la femme qui habite avec M. Chauvière. Elle confirme sa déclaration.

Femme Francis, vingt-cinq ans, rue de Venise, 30. Vous demeuriez l’année derrière rue Beaubourg.

Vous vous rappelez qu’un certain soir du mois d’avril, Marie Delange est venue chez vous chercher des vêtements de la part de votre mari.

Le témoin : Non, Monsieur. Elle n’est pas venue.

D. Connaissez-vous ce veston?

R. Oui, c’est un camarade, nommé Soulage, qui me l’a donné.

D. C’est bien la vérité ?

R. Oui.

D. L’avez-vous toujours dite à l’instruction ?

R. Toujours.

D. Vous avez cependant fait à M. le juge d’instruction des déclarations mensongères. 

R. Je n’avais pas l’intention de le faire.

Francis : Le 26 avril, j’étais en prison, pour une chose que je n’avais pas faite. Ma femme et mes enfants étaient dans la misère.

Lucien Terrier, quarante-huit ans, menuisier : Je connais Francis depuis douze ans. Le 4 juin, j’ai vu Francis chez mon patron vers dix heures du matin. Nous avons déjeuné ensemble chez un marchand de vin de la rue du Marché-Saint-Honoré de onze heures à midi.

D. Comment était-il habillé?

Le témoin : Je ne m’en rappelle nullement.

L’accusé Francis : La femme Molard dit qu’elle m’a vu à onze heures. Voilà la vérité de ma concierge

La femme Motard, rappelée, maintient qu’elle a vu Francis ce jour-là, à onze heures.

D. Témoin qu’est-ce qui précise vos souvenirs sur ce point?

Le témoin : C’est que c’est ce jour-là que j’ai été renvoyée par mon patron. Je me suis reporté à mes notes de travail et c’était bien le 4 juin,

Arthur Mataigne, trente-quatre ans, menuisier: J’ai connu Francis à la chambre syndicale des menuisiers.

Je connais aussi Bricout depuis huit ans. Je sais que Francis et Soulage se fréquentaient, comme moi je fréquentais Francis.

D. Ne saviez-vous pas qu’ils s’occupaient tous deux d’anarchie?

Le témoin : C’est probable.

D. Qu’est-ce que vous savez à l’occasion d’un veston?

R. Quand Soulage est venu travailler au bazar de l’Hôtel-de-Ville, il portait un veston qui était celui-là, ou qui lui ressemble beaucoup.

Lantier, vingt-six ans, menuisier : J’ai vu Francis au mois de juin, vers neuf heures, en costume de travail. C’était dans les premiers jours de juin. Je ne peux pas préciser la date.

Alphonse Soulage, trente ans, menuisier: Je connais Francis depuis trois ans. Je l’ai connu dans les ateliers et à la chambre syndicale.

D. Ne l’avez-vous pas accompagné à son départ pour Londres ?

Le témoin : Oui, mais il m’avait dit qu’il partait pour Bruxelles.

D. Que savez-vous au sujet de ce veston ?

R. C’est un veston qui m’appartient et que j’ai donné à Mme Francis, au commencement de juin 1892.

D. Cependant vous aviez dit à M. le commissaire de police que la doublure était à carreaux noirs et blancs.

Messieurs les jurés peuvent constater que cette description ne répond nullement à la réalité.

R. J’avais donné d’autres vestons à Mme Francis pour ses enfants, et j’ai confondu.

D. Fille Delange, vous persistez à déclarer que ce veston est celui que vous avez été demander à la femme Francis de la part de son mari?

La fille Delange : Parfaitement.

Interpellés sur ce point, Monot et la femme Molard maintiennent aussi formellement que ce veston était bien le veston de Francis.

La suite des débats est renvoyée à demain.

L’audience est levée à six heures.

La Gazette des tribunaux 13 avril 1893

Procès des complices de l’attentat du restaurant Véry. Audience du 11 avril 1893

COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Audience du 11 avril.

Présidence de M. le conseiller Feuilloley.

EXPLOSION DU RESTAURANT VÉRY ET DE LA CASERNE LOBAU. — ASSASSINAT ET TENTATIVE. — DESTRUCTION D’ÉDIFICES A L’AIDE DE MATIÈRES EXPLOSIBLES.

Une année s’est écoulée depuis les explosions du boulevard Saint-Germain, de la rue de Clichy de la caserne Lobau et de l’effroyable catastrophe du restaurant Véry. La terreur que ces événements provoquèrent a disparu, d’autres faits d’une autre gravité ont attiré l’attention publique. Sans les gardiens de la paix qui continuent à monter la garde devant les immeubles atteints et sans le procès d’aujourd’hui les exploits des anarchistes paraîtraient complètement entrés dans l’oubli.

La salle d’Assises est vide, peu de curieux et peu d’avocats. L’auteur principal, l’anarchiste Meunier est en fuite. Les comparses seuls comparaissent devant la Cour d’Assises.

C’est d’abord Bricout, un ouvrier à la physionomie douce et à la figure banale.

Ensuite Francis, le type de l’orateur de réunions publiques plein d’audace et d’énergie, l’anarchiste qui se recommande hautement à l’audience des théories d’Elisée Reclus, Proudhon et Kropotkine.

Puis enfin la femme Delange, la maîtresse de Bricout, petite insignifiante connue dans le monde de l’anarchie sous le surnom de «La Rouge » à cause de la couleur de sa chevelure et peut-être aussi en raison de la violence de ses convictions.

Habituée des réunions publiques, elle excitait, dit l’accusation, Bricout et ses amis à la violence.

Tels sont les accusés qui viennent à des titres divers répondre devant la Cour d’Assises de l’explosion du restaurant Véry.

M. l’avocat général Laffon occupe le siège du Ministère public.

Me Leredu est chargé de la défense de la femme Delange; Me Aliès et Me Desplas défendront Bricout et Francis.

L’audience est ouverte à midi.

Les accusés déclarent se nommer :

Delange* (Marie-Léonie), vingt-trois ans, née à Rânes (Orne), le 11 août 1868, ayant demeuré en dernier lieu, 5, rue des Gravilliers.

Bricout (Fernand-Jean-Baptiste), trente ans, menuisier, né à Saint-Quentin (Aisne), le 4 novembre 1861**, ayant demeuré en dernier lieu, 5, rue des Gravilliers.

François (Jean-Pierre), dit Francis, ébéniste, né à Reims (Marne), le 3 décembre 1855, ayant demeuré 54, rue Beaubourg.

Meunier, (Théodule-Jean-Constant), trente et un ans, menuisier, né à Bournezeau (arrondissement de la Roche-sur-Yon) le 22 août 1860, ayant demeuré 30, rue de Bretagne en mars l892.

L’acte d’accusation, lu par M. le greffier Wilmès, expose ainsi les faits :

Depuis l’arrestation de Ravachol, le sieur Véry était en butte aux menaces des anarchistes. Ces menaces reçurent leur exécution le 25 avril dernier, à 9 heures 25 du soir, alors que la Cour d’assises allait juger l’auteur des criminels attentats du boulevard Saint-Germain et de la rue de Clichy : une formidable explosion détruisit de fond eu comble le restaurant Véry, 22 boulevard Magenta.

Véry et un consommateur, le sieur Marnonod, furent mortellement blessés; transportés à l’hôpital, ils moururent des suites de leurs blessures, celui-ci au bout de douze jours, celui-là au bout de quatorze jours. La dame Véry a ressenti un ébranlement cérébral des plus violents; la demoiselle Véry a reçu une blessure à l’épaule. Un sieur Gandon a été couvert de plaies profondes ; les sieurs Gervais et Brunier ont été atteints de troubles nerveux ; un sieur Marcher est devenu fou à la suite de l’ébranlement cérébral éprouvé ; une dame Farges a reçu des blessures et a été en proie, ainsi qu’une demoiselle Tourzel, à des troubles nerveux; enfin une dame Geoffroy, qui se trouvait assise sur l’impériale d’un tramway passant à ce moment à la hauteur de la maison Véry, a reçu une blessure au pied.

Les constatations, auxquelles il fut procédé immédiatement, ne donnèrent aucun résultat, bien que le champ en fût restreint. En effet, trois jours auparavant, à la date du 22, un certain nombre d’anarchistes avaient été arrêtés, à la suite d’une information ouverte contre eux, sur le chef prévu par les articles 265 et suivants du Code pénal. Seul, le mandat décerné contre un nommé Francis n’avait pu être exécuté ; cet homme s’était dérobé aux recherches de la police.

Il fut arrêté dans la soirée du 26. On pouvait supposer qu’il était l’auteur du crime de la veille. En effet, il était établi qu’il s’était répandu en menaces violentes contre Véry et Lhérot; quelques jours auparavant, il avait dit à sa concierge « que Lhérot ne profiterait pas de son argent, qu’il sauterait avant peu. » Dans la matinée du 25, il avait annoncé aux nommés Lauze et Lapeyre « que le soir même on ferait un coup », et, le lendemain du crime, se retrouvant avec les mêmes individus, il leur avait demandé s’ils trouvaient le coup réussi. Il s’était flatté auprès de ses interlocuteurs d’être seul à savoir où était cachée la dynamite, et il avait offert à Lauze, sur la demande de celui-ci, de lui en remettre une certaine quantité.

Interpellé sur l’emploi de son temps dans la soirée du 25, Francis invoqua un alibi qui fut confirmé par de nombreux témoins, en compagnie desquels il se trouvait lors de la perpétration du crime, dans un restaurant de la rue Quincampoix. Toute idée de participation directe au crime devait être écartée et, comme les présomptions très graves relevées contre lui n’impliquaient aucun acte de complicité, cet accusé, dont la femme et les enfants étaient dans la misère, fut mis en liberté le 7 mai.

Orientant ses recherches d’un autre côté, l’instruction parvint, dans la suite, à établir qu’une partie de la dynamite volée à Soisy-sous-Etiolles avait été portée au domicile d’un anarchiste nommé Bricout, qui habitait, à cette époque, 29, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, avec la fille Delange.

Ces deux accusés furent arrêtés à leur nouveau domicile, 5, rue des Gravilliers, le 31 mai et le 1er juin. Après d’énergiques dénégations, Bricout reconnut qu’il avait effectivement reçu, dans son

logement de la rue Geoffroy-Saint-Hiiaire, une partie de la dynamite volée à Soisy, mais il ajouta aussitôt que, le jour même, il était allé l’enfouir dans le fossé des fortifications, sous le pont du chemin de fer, du côté de Pantin, où l’on découvrit, sur ses indications, un sac contenant 139 cartouches de dynamite, deux cartouches Favié, des amorces et de la mèche de mine.

Ses allégations se trouvaient ainsi confirmées, et Bricout, faisant en outre la preuve que, le soir du crime, il avait pris son repas au restaurant, rue Quincampoix, en compagnie de sa maîtresse et de Francis, il fut élargi, le 4 juin, en même temps que la fille Delange.

Au moment de leur élargissement, l’accuse Bricout avait pris l’engagement de rester à Paris, à la disposition de la justice, mais, dès le 5, il disparaissait de son domicile et, le 9, sa présence était signalée au Havre. Mandé par le commissaire de police de cette ville, il chercha à se suicider le lendemain, en se jetant sous les roues d’un camion.

Une pareille attitude faisait supposer qu’il redoutait d’avoir à répondre d’actes engageant sa responsabilité et, en effet, Marie Delange, revenant sur ses déclarations antérieures, avoua qu’elle avait apporté la dynamite à leur domicile, sur l’ordre de Bricout. Elle raconta également qu’après leur mise en liberté, ils étaient allés l’un et l’autre chez les époux Francis, où ils n’avaient trouvé que la femme, qui leur avait reproché d’avoir fait des révélations et d’avoir ainsi occasionné la fuite et l’expatriation de Francis.

Celui-ci avait dû connaître, dès le 3 juin, la découverte de la dynamite; les journaux du 4 au matin lui avaient confirmé les aveux de Bricout, sans lui apprendre jusqu’où avaient été les révélations. En réalité, à ce moment, ni Bricout, ni la fille Delange, n’avaient prononcé de nom, mais Francis, dans la crainte de révélations complètes, s’était empressé de disparaître.

Cette fuite, dans de telles conditions, était la démonstration de la culpabilité de cet accusé. Si elle ne prouvait pas qu’il était l’auteur principal du crime, elle prouvait du moins qu’il y avait pris part. Il restait à déterminer le rôle qu’il avait joué; c’est seulement le 22 juin que la justice fut éclairée sur ce point par les déclarations de Marie Delange et de Bricout.

On sut alors que l’auteur du crime du 25 avril était un menuisier, nommé Meunier, avec lequel Bricout avait travaillé jusqu’à l’avant-veille, dans l’atelier Pégou, 38, rue des Abbesses. C’était un individu étrange, laborieux et sobre, prêchant à tous ceux qui l’entouraient les doctrines les plus violentes. La réclame faite au restaurant Véry l’avait exaspéré au dernier point. Décidé à être le vengeur de Ravachol, il blâmait les compagnons, qui envoyaient des lettres de menaces à Véry et à Lhérot, et les mettaient ainsi sur leurs gardes.

Le jour même où Bricout avait été mis en possession de la dynamite, il était venu la prendre et l’avait transportée chez lui, 30, rue de Bretagne.

Sa logeuse l’ayant vu passer, porteur du sac contenant les munitions, il songea, le soir même, à les transporter ailleurs, chez une dame Seillery. Sur le refus de cette dernière, le lendemain, à la première heure, il alla enterrer son sac sous le pont de Pantin.

Les arrestations du 22 avril hâtèrent les résolutions de Meunier et le déterminèrent à agir sans retard.

Il avait confié ses projets à Francis et s’était assuré son concours En effet, le soir même, Francis, sa journée faite, s’était rendu chez Bricout, où il trouva Marie Delange seule. Il lui demanda si elle restait chez elle pendant la journée du lendemain, parce qu’il désirait l’envoyer prendre chez lui des effets pour « un copain » qui viendrait le lendemain s’habiller chez elle. Ce copain était Meunier, avec lequel il était allé s’entendre à l’atelier Pégou. Bricout étant revenu de son travail, on se mit à table. Après le dîner, tous trois descendirent et Marie Delange alla chercher chez Francis un complet brun marron foncé à rayures noires, une cravate fond blanc sous dessins rouges, un chapeau haut de forme, dont la coiffe ou les initiales devaient être enlevées, et une chemise blanche, dont la patte marquée serait coupée. Ces vêtements devaient servir à déguiser Meunier. Il était indispensable qu’il se déguisât, pour aller chez Véry, car, à maintes reprises, il y était entré prendre une consommation, il avait parlé à Lhérot, et le second garçon, le nommé Soupaud, en avait fait la remarque.

Le 23 avril, Meunier quitta son atelier vers midi, après s’être fait régler. Avant de partir, il demanda à Bricout s’il pouvait aller s’habiller chez lui le jour même. De là il se rendit sous le pont de Pantin, pour y prendre des munitions, et il revint, vers trois heures, 7, rue Mont-Louis, au domicile de l’anarchiste Boulet, dit Leclère, qui leur donnait asile depuis quelques jours. En l’absence de Boulet, il fit ouvrir la porte par un serrurier du voisinage, le sieur Roy. La besogne faite, Roy conçut des doutes sur les intentions de Meunier et du compagnon qui était avec lui. Il fit part de ses soupçons à la concierge, la dame Bourdeau, et tous deux montèrent à la Chambre de Roulet. Cette femme put difficilement se faire entr’ouvrir. Par l’entrebâillement, la concierge et le sieur Roy virent que les tiroirs de la commode étaient tirés et qu’à terre se trouvaient des morceaux de papier ou des chiffons.

Mais Meunier dissipa les défiances de la concierge, en lui rappelant exactement en quelle monnaie Roulet avait payé le dernier terme.

Dérangés dans leurs préparatifs, l’accusé Meunier et son compagnon descendirent quelques instants après : celui-là, portant une valise grise, se dirigea vers la rue des Gravilliers; celui-ci, resté inconnu, ayant à la main une sorte de sac recouvert de tapisserie, alla directement sous le pont de Pantin reporter les munitions dont Meunier n’avait plus besoin.

Vers six heures, Meunier se présenta chez Bricout et demanda à la fille Delange « si elle avait les effets ». Pendant qu’elle les étalait sur le pied du lit, il déposa son revolver chargé sur la table et alla reprendre sa valise, qu’il avait laissée dans le débit du sieur Disnac, presque en face du logement de Bricout. La femme Disnac avait eu la curiosité d’entr’ouvrir cette valise, et elle y avait vu comme du papier grisâtre. Une fois de retour, il tira de sa valise 28 cartouches de dynamite, de la mèche de mine, de la mèche de fumeur, une fausse barbe, un petit pot de colle et une boîte en bois, fermée par une planchette glissant dans des rainures. Il se mit ensuite à défaire les cartouches et se fit aider dans ce travail par Marie Delange. Il émietta lui-même la dynamite dans la boîte. Comme l’explosif était un peu numide (il avait été déterré dans l’après-midi), il fit allumer du feu pour le sécher.

Bricout survint à ce moment. Il se montra peu satisfait que son compagnon n’eût pas préparé « son artillerie » chez lui; celui-ci s’excusa, en racontant l’histoire du serrurier et de la concierge de la rue Mont-Louis, et il continua à confectionner son engin.

La boîte fut enfin fermée, et, dans les deux trous qui avaient été pratiqués dans le couvercle, Meunier introduisit des amorces. Ensuite, à l’aide d’un réveil, il fit une série d’expériences, à l’effet de déterminer le temps que des morceaux de mèche de diverses longueurs mettaient à brûler à l’air libre d’abord, puis à l’intérieur de la valise fermée.

Il envoya, entre temps, Marie Delange acheter du fard, afin de se grimer. Quand elle rentra, l’engin était achevé; des morceaux de mèches de mine, longs de 0,40, au bout desquels étaient ajustés des bouts de mèche de fumeur effilochés, de 7 à 8 centimètres, avaient été adaptés aux amorces. Un certain nombre de trous avaient été pratiqués dans les parois de la valise, afin de permettre la combustion des mèches.

« C’est pour Véry », dit alors Meunier et, après s’être habillé et avoir mangé, il sortit. Bricout fit balayer soigneusement les débris de cartouches et de mèches et, désireux de se créer un alibi, il emmena la fille Delange dîner au restaurant Lejeune, rue Quincampoix. Chemin faisant, ils jetèrent dans une bouche d’égout, rue Grenéta, les débris qu’ils avaient ramassés.

Meunier avait terminé trop tard ses préparatifs, et il avait dû remettre l’exécution du crime au lendemain.

Ce jour-là, dans la matinée, Marie Delange reçut la visite de Francis. Pendant qu’elle était allée aux provisions, Meunier était venu, paraît il, reprendre une partie des vêtements qu’il avait laissés la veille et chercher du fard. Dans l’après-midi, Francis et Marie Delange portèrent à l’atelier le reste des habits de Meunier. Bricout sortit avec eux et Francis leur raconta qu’il devait se trouver, entre 8 heures 1/2 et 9 heures, sur la place de la République, pour « le truc de chez Véry ». Meunier, après avoir allumé ses mèches dans un urinoir voisin du restaurant, devait y entrer, déposer sa valise auprès du comptoir et se faire servir un petit verre, qu’il payerait avec de la monnaie, qu’il tiendrait a la main. La consommation prise, il devait sortir aussitôt, abandonnant son engin meurtrier. Pour le cas où une conversation quelconque viendrait à s’engager, il avait besoin d’un complice, qui, du dehors, l’appellerait et l’inviterait à sortir. Et c’était pour jouer ce rôle de complice que Francis devait se trouver, le soir, place de la République.

Bricout et Marie Delange le dissuadèrent, lui disant de songer à ses enfants et de laisser agir ceux qui étaient célibataires. Ils le détournèrent aussi de l’idée de se rendre sur le lieu de l’explosion, à l’heure indiquée. Et tous trois allèrent dîner chez Lejeune, avec la pensée de se créer ainsi un alibi.

C’est pour cette raison, sans aucun doute, que Meunier, privé du concours sur lequel il comptait, dut ajourner encore Mais il s’assura aussitôt du concours d’un autre anarchiste, car le lendemain,

Francis annonçait à Marie Delange que « c’était sûrement pour 9 heures ou 9 heures 1/2 du soir. »

Comme la veille, et avec la même intention, les trois accusés, Francis, Bricout et la fille Delange, allèrent prendre leur repas au restaurant Lejeune.

En quittant cet établissement, ils apprirent le résultat de l’attentat, qu’ils étaient impatients de connaître.

Après le crime, Meunier était venu chez les époux Seillery, ses amis, avec lesquels il avait passé la journée en partie de plaisir : il portait alors le costume brun prêté par Francis; il était nu-tête, et il dit avoir perdu son chapeau dans l’escalier. Le 27, il se rendit à Robinson, avec la femme Seillery et la fille Delange, auxquelles il donna des détails très circonstanciés sur l’attentat, des détails si précis que la dame Seillery, malgré ses dénégations, ses réticences, a dû avouer « qu’il en savait vraiment bien long ». Le lendemain, il vint rue des Abbesses, à l’atelier, reprendre ses outils; il défit le paquet de vêtements apporté par la fille Delange, le 24, et il y prit son veston et son gilet, en échange desquels il remit le veston et le gilet du costume brun prêté par Francis. Il conserva le pantalon qu’il portait encore. Redoutant d’être arrêté, il offrit à Bricout de lui montrer l’endroit où était cachée la dynamite et, le 29 avril, vers 8 heures du soir, il le conduisit dans le fossé des fortifications, à Pantin.

C’est à ce moment qu’il fit à celui-ci le récit du crime du 25.

Le 30, Bricout rapporta chez lui le veston et le gilet de Francis, que la femme de ce dernier vint reprendre deux ou trois jours après, et, en tout cas, avant le 7 mai, date de la mise en liberté de son mari. L’instruction n’a pu établir où Meunier avait logé, depuis le 23 avril jusqu’au jour où il a dû quitter Paris. Il est, toutefois, hors de doute qu’à compter du 29 mai, il a purgé, à la Santé, une peine de quinze jours d’emprisonnement, à laquelle le Tribunal l’avait condamné, sur opposition à un jugement rendu par défaut contre lui, pour coups et port d’arme prohibée. Il a quitté la prison de la Santé le 13 juin, et c’est le 22 seulement que Bricout et la fille Delange se sont décidés à parler. Entre le jour de sa sortie de prison et sa fuite, qui a eu lieu le 19 juin ou le 20 au matin, il avait revu les époux Seillery et avait trouvé asile chez l’anarchiste Mettendorf

Meunier n’est pas seulement l’auteur du crime du boulevard Magenta ; il est également l’auteur de l’attentat de la caserne Lobau.

Une nuit de mars, alors que Bricout et Marie Delange habitaient encore rue Geoffroy-Saint-Hilaire, où il était venu prendre la dynamite le 4, Meunier vint frapper à leur porte en appelant : « Fernand ! Fernand! Je viens coucher ici, dit-il en entrant, j’ai un motif. » Et il raconta qu’il venait de faire sauter la caserne. Pensant que son garçon d’hôtel ne l’avait pas vu sortir, Meunier avait demandé à Bricout, s’il était interpellé, de répondre qu’il ne l’avait pas vu cette nuit-là.

Mais, le lendemain, étant sorti de bonne heure, il s’empressa d’acheter les journaux, pour lire le compte rendu du crime de la nuit, et fut surpris de voir qu’on donnait à peu près son signalement. Il se rendit alors à son logement, où le garçon d’hôtel le plaisanta sur sa sortie de la nuit. Il revint chez Bricout et il fut convenu que, si leur hôte était inquiété, Bricout et Marie Delange répondraient qu’il était arrivé chez eux, vers 11 heures du soir, et qu’il n’était pas ressorti. Par mesure de précaution,

Meunier resta jusqu’au 18 mars rue Geoffroy-Saint-Hilaire. Les déclarations de Bricout et de sa compagne ont été, sur ce point, corroborées par une dame Francès, une de leurs co-locataires, qui avait entendu les appels de Meunier, entre 1 heure 3/4 et 2 heures du matin, puis son entrée dans le logement de ses voisins.

Tels sont les faits retenus par l’instruction à la charge de Meunier, François, dit Francis, Bricout et la fille Delange ; Drouet et Santenac, primitivement compris dans la poursuite, ayant bénéficié d’une ordonnance de non-lieu.

L’accusation dirigée contre Meunier et Francis ne repose pas seulement sur les déclarations de Bricout et de la fille Delange, dont l’importance est considérable assurément, mais encore sur celles d’un grand nombre de témoins, dont les dépositions concordent avec les aveux de ces deux accusés et les confirment sur tous les points importants. Il est impossible de douter de leur véracité. Ils n’ont parlé que contraints par la force des choses et, en parlant, ils n’avaient point l’intention de se décharger sur leurs co-inculpés; ils s’accusaient eux-mêmes. L’un et l’autre ont fait preuve, dans cette longue procédure, de trop d’intelligence pour ne pas l’avoir compris.

Les choses en étaient là, quand Francis fut découvert à Londres et extradé, à la demande du gouvernement français. Il était installé 106 Hund Street, avec sa femme et ses enfants, sous un faux nom, lorsque les agents l’arrêtèrent, le 13 octobre 1892, après une lutte désespérée. A son domicile, on saisît un revolver chargé, dont il regrette encore de n’avoir pu faire usage, des lunettes bleues, un couteau norvégien, des papiers au nom de Hermann Frédéric Brall et divers vêtements.

Après l’accomplissement des formalités requises par les lois anglaises, Francis a été remis aux autorités françaises, le 8 décembre dernier. Confronté avec Marie Delange, Francis a nié l’avoir envoyée chercher à son domicile des vêtements pour Meunier.

Il a prétendu n’en avoir jamais possédé de semblables; il n’a jamais connu de dépôt de dynamite; il n’a jamais dû jouer un rôle dans l’attentat du boulevard Magenta.

Parmi les vêtements saisis à Hund Street,se trouve, à n’en pas douter, le fameux veston brun foncé, porté par Meunier le 25 avril. Francis, qui a pu fournir des renseignements sur tous les vêtements saisis, a déclaré que ce vêtement ne lui appartenait pas et qu’il ne l’avait jamais porté.

Ce vêtement, mis sous les yeux de Marie Delange et de Bricout, est reconnu par eux, comme il l’est d’ailleurs par les anciens concierges de l’accusé, qui l’en ont vu vêtu à diverses reprises, par la dame Seillery, qui l’a vu sur le dos de Meunier, le jour du crime. Enfin il est formellement reconnu par la dame Delannoy, belle mère de Francis, qui l’a réparé en divers endroits et a cousu à ce vêtement un bouton dissemblable, qui s’y trouve encore attaché.

Malgré tous ces témoignages, Francis a persisté dans ses dénégations. Il se réserve d’ailleurs de produire â l’audience la preuve de l’inanité de l’accusation portée contre lui.

M. le Président procède à un premier interrogatoire sommaire des accusés:

INTERROGATOIRE DE BRICOUT.

D. Dricout, les renseignements recueillis sur votre compte sont bons, vous êtes un ouvrier habile, vous gagniez de 7 fr. 50 à 8 francs par jour. Vous êtes devenu anarchiste, dans quelles circonstances ?

R. C’est en revenant du service, j’ai suivi les réunions corporatives, en 1886, lors de la grande grève des menuisiers.

D. Vous avez rencontré là des anarchistes militants vous avez accepté leurs doctrines?

R. J’ai suivi le mouvement des ouvriers.

D. Suiviez-vous les réunions anarchistes? —

R. J’y allais quelquefois mais sans faire de l’anarchie.

D. Vous étiez eu relation avec les principaux anarchistes et notamment avec Meunier, qui logeait chez vous.

R. Il sortait de l’hôpital et je l’ai recueilli.

D. En 1888 et 1889 il vient souvent chez vous. Votre affiliation aux anarchistes ne vous a pas réussi. Depuis que vous êtes anarchiste vous avez été condamné plusieurs fois et d’abord à une amende pour vol. On s’était montré indulgent à ce moment parce qu’on vous considérait comme un apprenti anarchiste. Au mois de septembre 1886 vous êtes condamné pour faits de grève. En 1888 une même condamnation intervient contre vous. Cette dernière a plus de gravité : c’était au cours d’une grève de menuisiers, vous aviez le droit de vous mettre en grève, mais vous n’aviez pas le droit d’empêcher les autres de travailler. Vous aviez pénétré dans un atelier et vous aviez menacé les ouvriers de tirer sur eux s’ils ne vous suivaient pas.

R. Il y a eu là une discussion violente.

D. Vous aviez un revolver qui vous avait été donné par Meunier. Vous viviez avec la femme Delange de puis longtemps. —

R. Depuis cinq ans.

D. Et Francis depuis combien de temps le connaissiez-vous ? —

R. Je ne pourrais pas préciser, je l’ai rencontré dans les réunions corporatives du mardi. J’ai travaillé une fois avec lui dans le même atelier.

D. Vous avez travaillé avec Meuuier dans le même atelier lors des explosions? —

R. Oui, Monsieur.

D. Vous avez emménagé en avril 1892 rue des Gravilliers?

R. Oui, Monsieur.

D. Où demeuriez-vous avant ? —

R. Derrière le Jardin des Plantes, rue Geoffroy-Saint-Hilaire.

INTERROGATOIRE DE MARIE DELANGE

D. Vous êtes enfant naturelle et vous êtes venue à Paris à quinze ans, vous avez été domestique, à l’âge de dix-huit ans. C’est alors que vous étiez chez M. Pellier, dans un restaurant, que vous avez fait la connaissance de Bricout depuis ce temps vous êtes sa maîtresse ; vous l’avez suivi rue des Gravilliers en avril 1892.

R. Oui, Monsieur.

D. Vous connaissiez Meunier, depuis quand ?

R. Depuis 1888. Je ne l’ai jamais vu que deux ou trois fois.

D. Il avait de l’influence sur l’esprit de Bricout ?

R. C’est vrai, mais il ne venait pas souvent chez nous.

D. Vous alliez souvent aux réunions des anarchistes et vous étiez connue sous le nom de « La Rouge» à cause de la couleur de vos cheveux. Vous étiez considérée comme l’une des plus exaltées, vous excitiez Bricout au lieu de le calmer.

R. Pardon, Monsieur, je n’ai jamais rien dit dans les réunions.

D. Vous avez connu Francis, à quelle époque ?

R. Depuis deux ou trois ans.

D. Vous connaissiez sa femme et la fréquentiez assidûment.

R. Je l’ai vue souvent quand j’ai habité la rue des Gravilliers, elle habitait rue Beaubourg près de chez nous.

INTERROGATOIRE DE FRANCIS

D. Vous êtes menuisier, mais les renseignement sont pas favorables, vous êtes plutôt un discoureur qu’un travailleur.

R. C’est faux,je le prouverai. C’est M. Fédé qui a donné ces mauvais renseignements pour se venger de l’insuccès de ses recherches à l’occasion de l’explosion du restaurant Véry.

D. Cependant à Reims les renseignements, que n’a pas donné M. Fédé sont très mauvais. —

R. Je n’avais pas seize ans quand j’ai quitté Reims. Ces renseignements sont faux et c’est toujours ainsi.

D. Il en est de même dans le quartier de St-Avold.

R. C’est ma concierge qui les a donnés.

D. C’est de même partout, on vous donne comme d’une moralité et d’une probité douteuses.

R. C’est inexact je suis anarchiste comme Elisée Reclus comme Proudhon, comme Kropotkine, je ne le dissimule pas.

D. Tous les renseignements sont mauvais dans tous les quartiers où vous habitez. —

R. Tout est faux

D. Vous avez été condamné sept fois pour vagabondage et pour vol et à cinq ans de réclusion pour vol par un conseil de guerre à Blidah. —

R. Oui, pour le vol d’un morceau de pain de deux sous. Je n’ai jamais été condamné depuis dix ans. Cela ne veut pas dire que je suis coupable aujourd’hui.

D. Vous connaissiez Bricout

R. Par la chambre syndicale.

D. Vous connaissiez Bricout et Meunier, comment?

M. le Président avant de continuer l’interrogatoire explique au jury le vol commis à Soisy-sous-Eliolles et rappelle les explosions qui ont précédé celle du restaurant Véry.

Ce vol a été commis par quatre individus Ravachol et Chalbret ont emporté la plus grande partie de la dynamite, la totalité de leur part a servi à commettre en mars 1892 deux attentats, l’un, 136, boulevard Saint-Germain, chez M. le conseiller Benoist qui présidait les Assises lors d’une précédente affaire concernant des anarchistes et l’autre rue de Clichy chez M. l’avocat général Bulot qui avait requis dans la même affaire.

Drouet et Faugoux ont emporté le reste de la dynamite qu’on a retrouvé ensuite.

Après ces deux attentats on arrêta Ravachol, leur auteur, sur les dénonciations du restaurateur Véry et de Lhérot son beau-frère.

Les anarchistes manifestèrent une grande colère contre ces personnes.

Peu après le restaurant Véry était détruit par une explosion.

Il est important que messieurs les jurés connaissent le restaurant tel qu’il était avant l’explosion et après.

M. le président fait passer à MM. les jurés des photographies du restaurant Véry et un plan superficiel du même restaurant.

Les explosions précédentes, dit M. le président, ont causé de grands dégâts mais aucun accident grave de personne. Il n’en a pas été de même lors de l’explosion du restaurant Véry où deux personnes ont succombé et d’autres ont été gravement blessées.

M. le président fait passer au jury des photographies reproduisant les blessures de Hamonod

et de Véry, qui tous deux ont succombé après l’attentat, et continue l’exposé des faits.

L’explosion du restaurant Véry, dit-il, a eu lieu la veille du jour de la comparution de Ravachol devant la Cour d’assises.

Meunier serait entré dans le restaurant avec une valise à la main. Pendant qu’il prenait une consommation il déposait la valise contenant un engin explosif dont il avait allumé les mèches dans un urinoir voisin.

Cet attentat a été commis à l’aide de la dynamite volée à Soisy-sous-Etiolles. Le soir de ce vol, Drouet et Faugoux rapportèrent chez Drouet la dynamite volée.

Ils racontèrent ce fait au nommé Lécuyer, anarchiste connu.

M. le Président fait passer sa photographie à MM. les jurés.

Ce dernier devait garder la dynamite, mais à la suite d’une visite faite chez lui par un commissaire de police, il n osa pas s’en charger. Alors Drouet la porta dans un sac chez Bouillet qui n’a aucun rapport avec l’anarchie.

Il se présents chez lui en lui demandant de garder ce qu il portait et qu’il déclara être des livres reliés.

Bouillet fit laver l’escalier à grande eau et cette eau mouilla le sac et les cartouches placées sous cet escalier.

La femme Bouillet ouvrit le sac et fût très surprise de trouver les cartouches. Alors arriva Drouet et la femme Delange pour reprendre le dépôt.

M. le Président demande aux accusés, à l’occasion des faits qu’il vient de rappeler, s’ils ont quelques observations à présenter ; sur leur réponse négative, l’audience est suspendue à deux heures moins dix.

L’ouverture est reprise à deux heures un quart.

D. Femme Delange, levez-vous. Vous avez commencé pendant l’instruction par nier énergiquement et enfin après avoir connu les demi-aveux de Bricout, vous êtes revenue sur vos déclarations et avez semblé dire la vérité. Je vous rappelle que, bien qu’accusée, j’attends de vous la vérité. Nous ne cherchons ici que la verité : vous parlerez franchement.Vous me le promettez!?

R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été chercher les cartouches avec Drouet chez Bouillet. Racontez ce que vous avez fait.

R. Bricout m’a donné un jour un papier et m’a envoyée chez Lécuyer.

D. Vous le connaissiez.

R. Non je lui ai remis mon papier sur lequel il y avait qu’il devait me remettre un sac.

D. Drouet était chez Lécuyer, vous êtes partie avec lui pour allez chez Bouillet. Vous avez pris une voiture et vous êtes allée, 63, rue des Cascades ?

R. Oui, Monsieur.

D. Drouet vous a quittée à cet endroit, est entré dans la maison. Qu’a-t-il rapporte?

R Un sac.

D. Vous saviez que c’était de la dynamite.

R. Oui, puis nous sommes allés rue Geoffroy-Saint-Hilaire.

D. Cette maison avait deux issues, l’une sur la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, et l’autre sur la rue Santerre. Vous avez reçu cinq francs pour paver la voiture ?

R. Oui, Monsieur.

R. Vous êtes montée chez vous avec le paquet de dynamite que portait Drouet?

R. Oui, Monsieur, là on a rangé les cartouches.

D. Est-ce qu’il y avait des amorces ?

R. J’ai vu des boîtes en fer-blanc.

D. Où a-t-on mis la dynamite ?

R. A la tête du lit.

D (à Bricout) : Vous avez entendu ce que j’ai dit. Je vous demande la vérité. Dans quelles circonstances avez-vous chargé la femme Delange d’aller chercher de la dynamite? —

R. Je travaillais à Chatou, quand un nommé Charles Dubost m’a engagé à prendre part à une réunion. En mars, je l’ai revu à Paris, il m’a demandé de lui rendre service. Il m’a dit qu’il était

chargé d’aller chercher un paquet dangereux, mais qu’il ne pouvait pas faire la commission sous peine de perdre sa place, et m’a demandé d’aller la chercher. Il me dit que c’était de la dynamite et qu’il ne me la laisserait que vingt-quatre heures. Il me donna l’adresse de Lécuyer, je n’en connaissais pas le poids ni la quantité et j’ai chargé ma femme d’aller chercher le paquet.

D. Comment, si vous ne connaissiez pas Lécuyer, avez-vous entrepris cette opération dangereuse, surtout à un moment où on s’occupait beaucoup des anarchistes

R. Je n’ai pas réfléchi aux conséquences que ce fait pouvait avoir.

D. Le même jour, Meunier n’est-il pas venu?

R. En effet, je lui ai raconté la commission. Il m’a demandé la dynamite, s’engageant à la garder, et comme j’avais confiance en lui je la lui ai donnée.

D. Comment expliquez-vous la confiance que vous avez dans Meunier. C’était un menuisier qui ne pouvait se servir de ce produit ?

R. J’avais confiance, Meunier est venu jusque chez moi ; là il est resté en bas et j’ai été chercher le paquet.

R. Qu’est-ce que ça pesait ?

R. Environ 35 kilos.

D. Meunier en voyant le volume et le poids déclara qu’il ne pouvait porter seul le paquet.—

R. En effet, je l’ai alors accompagné jusqu’à son hôtel, 30, rue de Bretagne. Il a monté seul le paquet. Il est redescendu, nous avons pris un verre et nous nous somme séparés,

D. (à la femme Delange) : Qu’avez-vous à ajouter?

R. Rien, je n’ai pas été chez Meunier.

D. Est-ce que Meunier est revenu bientôt après?

R. Je ne me rappelle pas.

D. N’avez-vous pas vu Meunier dans la nuit où a eu lieu l’explosion de la caserne Lobau?

R. Au milieu de la nuit Meunier est arrivé en appelant Fernand. Il a dit qu’il venait coucher et qu’il venait de faire sauter la caserne Lobau.

D. N’a-t-il pas très bien dormi ?

R. Si, très bien, comme un loir.

D. Le lendemain, il vous a donné des renseignements?

R. Le lendemain, il a lu un journal qui contenait un signalement qui se rapportait au sien, et il a manifesté son mécontentement d’avoir fait si peu de mal.

D. Il est resté longtemps chez vous?

R. Environ quinze jours.

D. Est-ce que vous n’avez pas préparé ensemble vos réponses pour le cas ou on l’inquiéterait ?

R. Oui, je devais dire qu’il était rentré à onze heures et n’était pas ressorti depuis.

D. (à Bricout) : Qu’avez-vous à dire sur ce point?

R. Je n’étais pas content de le voir venir ainsi chez moi et me faire part de ce qu’il avait fait.

D. Il est resté combien de temps? —

R. Une quinzaine. Puis ne pouvant m’en débarrasser j’ai fini par le mettre à la porte.

D. (A la femme Delange) : Quand est-il revenu ?

R. Pas avant le jour où il est venu préparer son artillerie avant l’explosion du restaurant Véry.

D. Le 22 avril, un vendredi. Francis est venu vous trouver ?

R. Oui. Il m’a demandé si j’étais seule. J’ai répondu oui et il m’a demandé d’aller chez lui chercher un vêtement et son chapeau haut de forme. Il m’a dit d’enlever la coiffe du chapeau et la patte de la chemise.

D. Pourquoi ?

R. Il ne m’a pas dit.

D. C’était pour faire disparaître les initiales. Et ensuite ? —

R. J’ai été chercher le paquet et je suis revenue.

D. Quels vêtements la femme de Francis vous a-t-elle donnés? —

R. Un complet marron, une chemise à col droit, une cravate blanche à fleurs rouges et un chapeau haut de forme. Le tout était plié dans une étoffe noire.

D. En bas vous avez retrouvé Francis et ensuite ?

R. Je suis rentrée chez moi et Bricout et Francis sont allés coucher chez un camarade.

D. Vous n’avez pas demandé pourquoi il vous faisait faire cette commission? —

R. Non. Il m’a dit de rester chez moi le lendemain.

D. (à Bricout) : Francis est venu à l’atelier causer à Meunier ?—

R. Oui, Monsieur, il m’a dit qu’il était surveillé et qu’il redoutait d’être arrêté pour sa participation à l’organisation du 1er mai.

D. Le soir vous avez trouvé Francis chez vous. Il voulait vous demander de faire chercher des vêtements chez lui.

R. Oui, Monsieur et il m’a engagé à aller coucher chez un ami afin d’éviter la police.

D. (à Francis) : Le vendredi 22 vous apparaissez.

R. Je suis allé rue des Abbesses et j’ai causé avec Tortellier; je lui ai dit qu’il serait sans doute bientôt arrêté, qu’on arrêtait tout le monde.

D. Vous avez dîné chez Bricout.

R. Non pas, c’est un roman. Ils déclarent cela par vengeance.

D. Pour quels motifs?

R. Je n’ai pas à discuter ça. Mais enfin, la femme Delange a eu des disputes avec ma femme; elle voulait que ma femme lui servît d’intermédiaire pour expliquer les absences qu’elle faisait avec d’autres personnes.

D. Pourquoi Bricout et la fille Delange déclarent-ils ce fait?

R. Je ne sais, elle dit ce qu’elle m’a servi à dîner ce jour-là comme si elle pouvait se le rappeler huit mois après.

D. (à Bricout) : Le lendemain du jour où vous avez couché chez Richard, vous êtes allé à votre atelier, et Meunier a quitté l’atelier à midi et est venu s’habiller chez vous ?

R. Oui, Monsieur.

D. Est-ce que Meunier n’était pas exalté?

R. Oui, surtout après les arrestations qui eurent lieu le 1er mai.

D. N’a-t-il pas parlé du restaurant Véry ?

R. Il en parlait. Je lui ai dit que ça n’aurait pas de sens de le faire sauter, qu’il y avait une femme et des enfants. Puis nous n’en avons plus parlé.

D. N’était-il pas violent contre Lhérot?

R. Non, il ne précisait pas.

D. (à la femme Delange) : A Quelle heure est arrivé Meunier ? —

R. Dans la soirée il est venu s’habiller et m’a demandé en entrant s’il y avait des vêtements, puis il est descendu pour aller chercher en face chez un marchand de vin, la valise contenant l’engin.

D. Vous l’avez vu?

R. Oui, Monsieur, puis il est revenu chez nous.

D. Et ensuite?

R. Sur la table il a défait la valise et a montré de la dynamite. Il y avait une étiquette portant le nom.

D. Y avait-il beaucoup de cartouches?

R. Il y en avait vingt-huit.

D. Il a défait les cartouches?

R. Oui; il m’a forcé à l’aider. La dynamite était très humide. Je les défaisais et il mettait la dynamite dans une boîte en bois contenue dans la valise.

M. le Président fait ouvrir une petite valise faite d’après les indications recueillies au cours de l’instruction et dans laquelle se trouve une boîte en bois de la dimension de la valise.

D. Ensuite?

R. Il m’a fait allumer du feu pour faire sécher la dynamite, à ce moment Bricout est rentré et a défendu de la faire chauffer.

D. Vous êtes sortie ensuite ?

R. J’ai été chercher a dîner.

D. L’avez-vous vu faire des expérience sur la durée de combustion des mèches? —

R. Je l’ai vu allumer des mèches.

D. N’avez-vous pas été chercher du fard?

R. J’ai été chez un coiffeur, je lui ai demandé une boîte de fard qu’il m’a vendue un franc

D. N’avez-vous pas vu une fausse barbe et un pot de colle pour attacher la barbe. Meunier ne portait pas des moustaches ?

R. Oui, monsieur.

D. (à Bricout) : Qu’est-ce que vous avez dit quand vous avez vu Meunier ?—

R. J’ai été très mécontent et je lui ai demandé de s’en aller au plus vite. Il m’a dit que s’il était venu c’était par nécessité.

D. En effet on a découvert dans la suite que Meunier et un autre individu étaient allés chez un serrurier rue de Belfort pour lui demander d’ouvrir la porte de la chambre d’un ouvrier où il habitait. Là le serrurier a été préoccupé, il a craint d’avoir affaire à des cambrioleurs. Il remonta avec le concierge et entra avec lui dans la chambre. Le concierge reconnut Meunier, vit la valise et des papiers provenant des cartouches de dynamite. Dérangé, Meunier dut aller chez Bricout.

D. (à Bricout): Qu’a-t-il fait chez vous?

R. Il a brûlé des mèches, puis a fait des trous dans la valise avec un compas. Ensuite nous sommes sortis laissant Meunier seul.

D. N’a-t-il pas dit en partant que c’était pour Véry ; ne vous a-t-il pas dit adieu?

R. Je ne me rappelle pas exactement. Il m a dit que le lendemain on saurait par les journaux ce qu’il aurait fait.

D. (à Francis) : Avez-vous quelques observations à faire? —

R. Tout ce qu’ils disent est inexact, tout cela n’est qu’un tissu de mensonges.

L’audience est suspendue à quatre heures un quart.

Elle est reprise à quatre heures et demie.

D.(à la femme Delange) : Meunier a emporté les effets que vous avez apportés puis il est revenu après votre absence et a repris les vêtements qu’il avait laissés.

R. Je n’étais pas là, mais j’ai vu en rentrant que les vêtements avaient disparu.

D. (à Francis) : Le dimanche 24 avril vous avez déjeuné chez Bricout, pourquoi ?

R. Je ne savais où aller dans la crainte d’être arrêté et j’ai été déjeuner chez eux.

D. La femme Delange a déclaré que vous lui aviez dit que vous quittiez Meunier. —

R. C’est inexact.

D. Vous lui avez dit que vous aviez rendez-vous avec Meunier, place de la République. —

R. C’est faux.

D. La femme Delange a déclaré que Meunier devait montrer à Bricout où était la dynamite, sans quoi celle-ci pourrait être perdue.

R. C’est inexact.

D. Vous avez parlé de la nécessité où on était de montrer l’emplacement de la dynamite.

R. C’est absolument faux.

D. (à la femme Delange) : Après le déjeuner, dimanche, vous avez été prendre une consommation avec Francis, puis vous êtes allée rue des Abbesses chercher Bricout.

R. Oui monsieur, puis Bricout a quitté son travail.

D. (à Bricout) : Est-ce exact?

R. Oui, nous avons été dîner chez Lejeune.

D. Est-ce que Francis ne vous a pas expliqué pourquoi l’attentat n’avait pas eu lieu la veille? —

R. Je n’y ai pas fait attention, il est vantard. Il semblait très au courant de ce qui devait se passer. Je lui dis qu’il avait des enfants et qu’il n’avait pas à s’occuper du truc de Meunier.

D. (à Francis) : Vous avez accompagné la demoiselle Delange rue des Abbesses. Elle portait les vêtements laissés chez elle par Meunier.

R. C’est inexact. Je n’ai rien vu.

D. (à la femme Delange) : Est-ce que Francis a parlé des motifs pour lesquels l’attentat avait été remis ?

R. Non pas, je n’ai pas entendu.

D. Le jour de l’explosion vous avez rencontré Francis à cinq heures au café du Progrès. Qu’a-t-il dit?

R. Oui, il a dit que ce serait pour le soir.

D. (à Francis) : Est-ce vrai ?

R. C’est inexact, et j’ai refusé de parler avec la fille Delange au café du Progrès. Des témoins le diront.

D. Pourquoi n’aviez-vous pas fait citer ces témoins à l’instruction ?

R. Parce que M. le juge d’instruction n’a pas voulu.

D. C’est inexact, à trois reprises M. le juge d’instruction vous a offert de les faire entendre. —

R. J’ai demandé un supplément d’information.

D. Vous l’avez demandé lorsque vous avez pu communiquer au dehors et provoquer des témoignages suspects. Nous avons été informé que ces témoignages se produiraient à l’audience.

D. (à Bricout) : Vous avez dîné le jour de l’explosion chez Lejeune avec Francis et la fille Delange.

Francis n’était-il pas inquiet ?

R. Il n’était pas tranquille.

D. N’était-il pas particulièrement bruyant ?

R. Oui.

D. Quand est parti Francis?

R. A neuf heures et demie, dix heures.

D. (à Francis) : Vous avez rencontré un individu nommé Lauze et vous avez raconté une foule de choses et notamment que le soir on ferait un coup?

R. C’est faux. Jamais je n’ai dit ça. Je ne connais pas cet individu. Pourquoi n’est-il pas cité?

D. Il a disparu depuis l’instruction.

M. le Président donne lecture de la déposition de Lauze, devant le juge d’instruction.

D. (à la la femme Delange) : Arrivons en mardi 26 avril ; après l’explosion vous avez entendu la femme Seillery dire ce jour-là au lavoir: «Avec quatre kilos il y avait de quoi faire sauter toute la boîte. »

R. Oui, monsieur.

D. Le mercredi vous êtes allée au Point-du-Jour.

R. La femme Seillery est venue chez moi à une heure et m’a offert d’aller à la campagne, nous avons pris le bateau jusqu’au Point du-Jour avec Meunier que la femme Seillery avait été chercher. Meunier a parlé de l’affaire et a dit qu’il avait allumé la mèche dans un urinoir.

D. N’avez-vous pas reconnu sur Meunier le pantalon que vous aviez été chercher chez Francis ?

R. Oui, je l’ai reconnu et il avait un accroc au genou. J’ai pensé qu’il avait dû tomber.

D. Les autres vêtements vous ont été rendus et qu’en avez vous fait ?

R. Je les ai rendus à la femme de Francis.

D. (à Bricout) : Comment êtes-vous rentré un possession des effets de Francis ? —

R. Les vêtements étaient dans la boîte de Meunier à l’atelier; il me les a donnés pour les remettre à Francis il a ajouté qu’il gardait le pantalon.

D. Francis n’a-t-il pas réclamé le pantalon et la chemise ?

R. Oui, c’est exact.

D. Est-ce qu’on vous a offert de vous faire voir l’endroit ou était la dynamite ? —

R. Meunier a dit un jour à ma femme qu’il avait à me parler et m’a fixé un rendez-vous. J’y suis allé et il m’a conduit près du Pont-de-Flandre, nous sommes descendus sous un pont du chemin de fer et Meunier m’a montré ou était la dynamite.

D. C’est ainsi que plus tard on a pu sur vos indications découvrir cette dynamite. Meunier ne vous a-t-il pas parlé de l’explosion ?

R. En effet, je lui ai reproché de m’avoir mêlé à cette affaire ainsi que Francis sans nous en parler. Il m’a dit qu’en racontant ses affaires à tout le monde on ne pouvait jamais réussir. Il m’a raconté qu’il avait allumé les mèches puis qu’il était entré dans le débit, avait demandé un verre de rhum et avait laissé la valise près du comptoir.

D. (a Francis) : Qu’avez-vous à dire sur l’incident des vêtements?

R. Jamais je n’ai prêté de vêtements, jamais je n’en ai eu de semblables à ceux que portait Meunier.

D. (à Bricout) : Le 4 juin vous aviez fait retrouver 138 cartouches de dynamite.

R. Oui, monsieur.

D. (à Francis) : Il y a eu ce même jour des réunions chez vous.

R. Non monsieur, c’est inexact.

D. Le jour de l’explosion vous êtes parti de Paris. Pour quel endroit?

R. Pour Bruxelles.

D. Pourquoi êtes-vous parti ?

R. Les journaux avaient raconté sur mon compte une foule de choses inexactes: aussi je ne trouvais pas de travail à Paris, je suis allé en chercher à Bruxelles et ensuite à Londres, où j’en ai trouvé.

D. Votre départ a eu l’air d’une fuite.

R. C’était pour trouver du travail.

D. Comment, vous êtes parti brusquement sans dire adieu à votre femme et à vos enfants !

R. Je n’ai pas à rendre compte de ce que je fais avec ma femme et mes enfants. J’avais établi un alibi, je n’avais rien a redouter à ce moment, et je n’ai jamais cherché à me sauver. Je ne savais même pas la découverte de la dynamite.

D. C’est bien invraisemblable, tout le monde le savait à Paris.

R. J’ai appris ce fait à Londres.

D. Pourquoi Bricout et la fille Delange vous accusent-ils injustement? Pourquoi mentent-ils?

R. Je n’en sais rien, je ne puis dire pourquoi.

D. (à Bricout et à la fille Delange) : Vous persistez dans vos déclarations?

R. Oui, Monsieur.

Bricout : Je n’ai aucun ressentiment contre Francis.

Francis : J’ai été en très bons termes avec Bricout, mais jamais je n’ai parlé à sa femme.

La suite des débats est renvoyée à demain.

L’audience est levée à six heures.

Gazette des tribunaux 12 avril 1893

*Née enfant naturelle de père inconnu, elle fut déclarée sous le nom de sa mère (Delange), puis reconnue par Victor Désiré Deshayes après son mariage avec sa mère à Clichy le 4 juin 1874.

**La date de naissance de Bricout ne figure pas sur l’état civil de Saint-Quentin. Un Bricout Ferdinand, Jean-Baptiste se trouve dans les matricules de la classe 1881 de Saint-Quentin (matricule 974) donc né en 1861 mais sa fiche ne figure pas à ce numéro.

Son registre matricule  : H2542, de condamné au bagne de Nouvelle Calédonie indique comme date de naissance 4 novembre 1861 à Saint-Quentin.

L’acte de son mariage avec Marie Léonie Deshayes-Delange le 17 juillet 1893 (Paris 14e) indique comme état civil Fernand Jean-Baptiste Bricout né le 4 novembre 1861 à Saint-Quentin (Aisne)

L’orthographe de son nom est toujours « Bricout »selon les documents officiels. La presse le nomme le plus souvent Bricou.

Les guesdistes essayent de contrôler la Fédération nationale des syndicats ouvriers. 24 juin 1887

Du 24 juin 1887

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Fédération nationale des syndicats ouvriers.

Commission exécutive du Congrès.

La Commission exécutive du Congrès a reçu les adhésions suivantes :

Chambre syndicale des cordonniers ;

Chambre syndicale des terrassiers ;

Chambre syndicale des menuisiers ;

Syndicat des travailleurs réunis.

Yous quatre de la ville de Bourges.

Syndicat des travailleurs réunis de Montluçon (Allier)

Syndicat des mécaniciens et ses serruriers de Marseille.

Le prochain Congrès aura lieu non à Bourges, comme cela avait été décidé, mais à Montluçon.

Le nommé Dormoy, secrétaire du Syndicat des travailleurs réunis de cette localité et l’un des principaux militants du Parti ouvrier guesdite, est chargé de former la Commission d’organisation (voir la note du rapport du Conseil local lyonnais du 12 mai 1887 sur la scission existante entre possibilistes et guesdistes)

Lyon le 24 juin 1887

Le commissaire spécial.

Archives départementales du Rhône 10 M 340

Au pays d’anarchie : le Château branlant et autres lieux à Levallois-Perret. 18 mai 1893

Le Château branlant se trouvait 25 de la rue Deguinguand, à Levallois-Perret

Les cinq anarchistes empoignés hier au saut du lit sont de vieux chevaux d’anarchie. Ils sont connus pour tels. Ils ne s’en cachent point. On peut leur prêter autant de marmites explosibles qu’on voudra. Leur arrestation n’a surpris personne, pas même eux. Ils se savent à la discrétion de la police, qui les a déjà maintes fois coffrés.

Léveillé, notamment, est une ancienne connaissance. Je n’ai pas oublié que l’année dernière il m’introduisit dans le monde anarchiste. Sa parole : que je n’étais point un mouchard, me fut comme un sauf-conduit qui m’a permis dès cette époque d’approcher sans risque les plus défiants de ses coreligionnaires. Il me souvient d’un dîner que nous avons fait ensemble à Neuilly, en compagnie d’une douzaine de ses amis qui, ayant tous été plus ou moins emprisonnés, me ra contèrent leur captivité avec une furibonde éloquence.

Léveillé, lui, se taisait. Des déceptions, d’amour avaient rembruni sa face et paralysé sa langue. Les orages de l’anarchie ayant effrayé sa compagne, il était resté seul ; et les quatre mois de prison préventive que lui avait valu sa participation à l’échauffourée de Clichy, survenue le 1er mai 1890, ses séjours à Mazas, que, pour l’intimider, la police lui faisait faire de temps à autre, tous ces mauvais souvenirs s’exaspéraient dans son silence par le regret de la liaison à jamais rompue.

En décembre dernier, il avait trouvé enfin femme à son goût. Il s’était mis avec une dame Moreau que la tombée de ses charmes avait reléguée dans la banlieue. Et au numéro 25 de la rue Deguinguand, à Levallois-Perret, ils vivaient paisibles, lui travaillant à Nanterre, dans une forge, elle faisant des ménages, quand l’irruption matinale de douze agents sabra leur nuitée.

Cette maison de la rue Deguinguand, le peuple de Levallois l’appelle : le Château branlant. C’est une sorte de casernement où des fourmillements de petits ménages sont si étroitement logés que : linge, vêtements, vaisselle, rebordent sur l’appui des fenêtres. Quant à la marmaille, elle a la cour pour y grouiller. La façade, fraîchement recrépie, reluit, il est vrai, d’un blanc criard. Mais de même le visage des vieilles femmes trop fardées.

Enfin, voilà madame Moreau exaspérée bien entendu, qu’on lui ait pris son homme. Elle nous invite à l’aider à noyer son chagrin dans une boisson quelconque. Et nous y consentons volontiers. Dieu quelle luronne ! Voilà comme elles sont toutes dans l’anarchie, prêtes à se cogner avec les agents au besoin. « Mais ils étaient douze pour arrêter Léveillé. Ah bien! que je leur ai dit; faut-il être lâches tout de même. » Du reste, sans inquiétude sur le sort de Léveillé qui, de puis les affaires de l’an dernier, est resté tranquille, sortant peu, pris aux jupes de cette Madame Moreau. Elle ne s’est pas toujours appelée Mme Moreau, parait-il. A l’en croire elle aurait eu, une splendeur de jeunesse, de belles robes, de riches bijoux, de chics amis « qui, s’ils se souvenaient d’elle, seraient assez puissants pour lui obtenir la liberté de Léveillé ». On va donc à l’anarchie par tous les chemins ?

La rue Deguinguand vient mourir au pied des fortifications, presque en face de la porte d’Asniéres. Au numéro 2 se dresse, dominant devant soi le glacis, une grise maison à trois étages dont la façade porte en gigantesques lettres noires : « Blomey, entrepreneur de charpentes ». Entre la maison et le chemin de ronde s’étend un terrain enclos de planches, mal jointes. A travers on voit des damiers de petites cultures au milieu desquels se dresse une cahute à toit de bois et à murs de même, élevés à mi-hauteur d’homme.

C’est dans cette maison qu’habite, avec sa femme et sa fillette, M. Bondon et cette cahute lui appartient. Tapissier de. son état, il y entassait fauteuils, chaises, canapés qu’il trouvait à réparer. Les compagnons venaient l’y trouver. On faisait la causette et c’est leur rassemblement qui a éveillé la police.

Nous pénétrons dans l’enclos, ce qui est aisé, les portes ne fermant que par un fil de fer aisé à détacher. Nous plongeons, du regard, dans la cahute. Elle contient, jetés pêle-mêle, des outils, des rebuts, des chaussures. Dans un coin, le terrain a été boule versé, marque qu’on a farfouillé. C’est là, en effet, qu’on prétend qu’auraient été enterrées par des compagnons, puis déterrées par la police, de ces marmites explosibles, au moyen desquelles les anarchistes ce rappellent, de temps à autre, au mauvais souvenir de leurs contemporains.

Comme nous allons nous retirer, survient Mme Bondon, une petite femme frêle et pâle, portant dans ses bras sa fillette qui pleure. Elle vient de la préfecture de police, où elle est allée voir son mari. Il l’a rassurée : « Je suis moins effrayée que ce matin, me dit-elle. Je ne me doutais de rien. La veille, nous avions eu à dîner un ami de mon mari, ce Vinchon. Il est sans travail. On aurait été des loups de le chasser. Il mangea donc. Il but et puis, comme il pleuvait très fort, il demanda de coucher là. J’étendis un matelas. On s’ôta pour lui une couverture. Et ce matin, à quatre heures, il était prêt à partir pour Ivry, où il espérait s’embaucher. Il est dessinateur en broderies. Avec mou mari ils sont allés aussitôt prendre un verre chez le marchand de vin qui est là tout près.

Moi, je me suis recouchée et j’allais me rendormir quand les agents sont arrivés. Monsieur, ils ont fouillé partout chez moi… Ils n’ont trouvé que des brochures. C’est en redescendant qu’ils ont pincé mon mari et Vinchon. »

Des marmites elle ne sait rien sinon qu’elle suppose que c’est une invention de la police, tout au moins d’un des anarchistes qui avaient accès dans la cahute, lequel, brouillé avec Bondon, se sera vengé par cette traîtrise. Son mari pense de même, Vinchon aussi. Qui est ce Vinchon qu’on ne connaît point? Elle ne le dit pas… Elle ne veut pas le dire : « C’était un malheureux. Nous l’avons recueilli. Faut bien s’entraider… »

Marchand, lui, est réputé dans Levallois pour la fougue de ses convictions. C’est un jeune homme de vingt-cinq ans, briquetier, ainsi que son père, laborieux, sage. Il était sur le point de se marier avec une jeune fille du voisinage. Sa mère m’a montré dans une armoire le beau vêtement qu’il s’est commandé dans ce vertueux dessin. Mais voila ! Il ne veut pas démordre de l’anarchie et la fiancée en a pris peur. Elle hésite. Le beau vêtement risque de moisir dans l’armoire… L’arrestation d’hier a mis le mariage à l’eau, elle en gémit, la pauvre femme. Que de fois elle s’est levée, la nuit, pour recommander à son fils, couché dans la pièce voisine, de souffler la bougie qu’il consume à lire les brochures anarchistes, et la Révolte et le Père Peinard. Mais lui : « Mère, pas d’observation !» d’un ton qui tranche net.

Cependant, ne le voyant pas. aller plus loin que lire, elle se rassurait. Plus d’explosions. Arrêté l’année dernière aux approches du 1er mai, son fils lui avait été rendu avec une déclaration d’innocence… « Est-ce que ça va recommencer, clame-t-elle, les mains jointes et les doigts entrelacés? Ça va donc devenir une habitude pour ces bandits qui vont chez le monde de nous réveiller à quatre heures, de nous brutaliser, de mettre tout sens dessus dessous ? La prochaine fois, ce serait à coup de revolver que je les recevrais, s’ils ne m’avaient volé celui que nous avons acheté de nos économies. »

En sortant du 132 de la rue du Bois, où demeure Marchand, je me rends au 24 de la rue Vergniaud, où je croyais qu’habitait encore l’anarchiste Ouin, qu’on disait arrêté, lui aussi. — « Monsieur Ouin, s’il vous plaît? — M. Ouin ? me réplique un vieux monsieur, il est déguerpi depuis avril. Et ce n’était pas trop tôt. Sous prétexte que ses opinions lui interdisaient de payer son terme, il s’est logé gratis ici pendant deux ans, donnant à gîter, par surcroît à des camarades qui menaient chez lui un vacarme du diable. Un va et vient jour et nuit ! Enfin il est parti, mais auparavant il a tout cassé, tout brisé dans le logement. Et heureux encore qu’il ait consenti à s’en aller ! Imaginez-vous qu’il avait endoctriné toute la maison et qu’à son exemple, les autres locataires se refusaient à payer ! II doit encore ses contributions, le scélérat! »

Je connais Ouin. C’est un homme qu’il est agréable de connaître, — sauf pour celui qui le loge — parce qu’il aime à rire. Sa dernière farce est de jeudi dernier. Je la rapporte parce que les anarchistes récemment arrêtés y ont contribué. Les élections au conseil général en ont fait les frais. Il imagina de les tourner en dérision, et pour ce, invita ses amis à une réunion publique, où après force discours burlesques, fut nommé un comité, arrêté un programme, choisi un candidat, pour la forme. Ce candidat fut Bondon. On lui rédigea de bouffonnes affiches, et le dimanche suivant, jour du ballottage, trois d’entre les farceurs votèrent pour lui. Ces trois voix figurent dans le procès-verbal des élections. Ouin s’en amusa toute une journée.

Au demeurant, le meilleur homme du monde. Chacun a sa morale. Ouin a la sienne, qu’il a payée bien souvent de la prison. Mais cette fois on l’a laissé libre. En outre des anarchistes ci-dessus mentionnés, il n’a été embastillé qu’un tout jeune homme de Courbevoie, le petit Spannagel, tête brûlée s’il en fut. A dix-sept ans, il était déjà tout feu et flamme pour l’anarchie.Il en a dix-neuf maintenant et son exaltation s’en est accrue. Il demeure avec ses parents, honnêtes ouvriers, s’il en fut, et, ouvrier lui-même, il est fort prisé de son patron. Le commissaire de police de Courbevoie, chargé de l’appréhender, le connaissait déjà pour l’avoir arrêté l’année dernière. Mais, comme l’année dernière, il n’a découvert chez lui que des brochures de propagande anarchiste dont il est impossible de faire un crime.

E. C.

L’Echo de Paris 18 mai 1893

Lettre du Cercle des Oulaws de Saint-Etienne à Bordat. 18 septembre 1882

Tampon du Cercle des Outlaws.

Saint-Etienne, le 18 septembre 1882

Cher compagnon Bordat

Nous venons vous demander de nouveau votre concours pour une réunion privée que nous organisons au local du cercle des Outlaws pour samedi prochain.

Nous espérions que vous voudrez bien prêter votre concours pour cette réunion.

Salut cordial.

Pour le cercle des Outlaws

Métail B. Boulevard Valbenoîte, 28

Vous pourrez assister le lendemain à la grrrande* réunion organisée par le grrrand comité national**.

Ordre du jour, 12 orateurs inscrits.

Si vous acceptez vous ferez inscrire dans le journal ce que vous voulez traiter.

Vos frais de voyage seront rétribués.

Archives départementales du Rhône 2 U 433

*forme humoristique reproduite intégralement.

**Il s’agit du Congrès du parti ouvrier qui débute le 25 septembre 1882 à Saint-Etienne

Les origines de l’anarchisme à Saint-Étienne et le Cercle des Outlaws. 1882

Cachet du Cercle des Outlaws.

Tribunal de Saint-Étienne

Parquet du procureur de la république

Les anarchistes de Saint-Étienne

Saint-Étienne le 18 décembre 1882

Le Parti anarchiste s’est manifesté pour la première fois à Saint-Étienne à l’époque du Congrès régional ouvrier de juin 1881. Les sieurs Bordat et Bernard, tous deux de Lyon, délégués du groupe anarchiste de cette ville, ont assisté aux premières réunions de ce congrès, d’où ils se sont ensuite retirés, leur théorie n’y ayant pas obtenu le succès qu’ils se promettaient.

Immédiatement après ce Congrès et probablement par suite de la propagande faite à Saint-Étienne par Bordat , les anarchistes stéphanois se sont groupés et ils ont fondé un Cercle, sous le nom de Cercle des Outlaws (hors la loi). A cette époque ils étaient au nombre d’une douzaine environ parmi lesquels les plus marquants étaient et sont encore : Faure Régis, passementier, intelligent ; Faure, dit Cou tordu, ancien commissaire central, sous la Commune de Saint-Étienne, brute grossière et sans intelligence ; Ricard, ouvrier armurier, intelligent et très résolu ; Ava, ancien chef de gare, très intelligent mais très prudent et qui aujourd’hui, se tient, je crois, en dehors de toute manifestation.

Le 19 juin dernier, jour anniversaire de ce que l’on a appelé la fusillade de Ricamarie, les anarchistes de Saint-Étienne en compagnie de Bordat ont fait une manifestation au cimetière de la Ricamarie. Dans cette localité, qui est un centre d’ouvriers mineurs, ils n’ont recueilli aucune adhésion et sur ma poursuite Bordat, Régis Faure et un nommé Placide (Adolphe) ont été condamnés le 27 juin pour bris de clôture, violation de sépulture et outrage aux agents, à des peines de un mois, huit jours et dix jours de prison.

Depuis cette époque il s’est produit à Saint-Étienne, à la fin d’octobre et au commencement de novembre dernier, divers faits ou incidents que l’opinion publique a rattaché avec plus ou moins de fondement aux manifestations anarchistes. Plusieurs lettres de menaces ont été adressées à diverses personnes et notamment à un sieur Dupuy, cafetier ; les menaces dont les auteurs sont restés inconnus et qui n’étaient probablement sérieuses., n’ont reçu aucun commencement d’exécution. Le 6 novembre et le 19 du même mois, on a trouvé dans une maison de la ville, rue Roumille, 25 et place Chavanelle, 17, du pétrole répandu sur un palier d’escalier ou sur une porte de cave ; ces tentatives d’incendie (si c’étaient là des tentatives d’incendie) se sont produites dans des conditions qui n’étaient pas de nature à inspirer une grande frayeur aux propriétaires et locataires de ces maisons. On a trouvé aussi à Saint-Étienne rue Beaubrun deux cartouches de poudre comprimée et à Firminy près de la gare, cinq ou six cartouches de dynamite enfouies sous le sol, dans la localité où les mineurs sont très nombreux et possèdent presque tous en petite quantité de ces matières qui servent à leur travail. Il est vraisemblable que ces cartouches ont été ou perdues par des ouvriers ou cachées après avoir été volées.

En résumé, aucun incident n’est venu ici émouvoir l’opinion, ni troubler l’ordre public.

En ce moment, les anarchistes sont à Saint-Étienne une trentaine environ. L’arrestation de Ricard, Régis Faure et Faure dit Cou tors, et plus récemment le départ d’un nommé Feuillade, les ont désorganisés ; leur Cercle des Outlaws dont le siège s’est transporté successivement dans trois locaux différents, ne s’est plus réunir, ils manquaient de plus de ressources et se sentent d’ailleurs étroitement surveillés. Les menaces qu’ils pourraient faire et les plans qu’ils pourraient former ne peuvent donc inférer, en ce qui concerne Saint-Étienne, aucune crainte sérieuse.

J’ai l’honneur de joindre au présent un rapport de police qui est le résumé fait par le commissaire central sur ma demande, de divers rapports adressés par lui au préfet de la Loire.

Le procureur de la république.

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Ville de Saint-Étienne (Loire)

Commissaire central de police

Rapport sur l’organisation et la situation du parti anarchiste à Saint-Étienne

Saint-Étienne le 17 décembre 1882

Monsieur le procureur de la république,

En réponse à votre demande de renseignements de ce jour, j’ai l’honneur de vous faire connaître que l’anarchisme, qui n’a d’ailleurs compté jusqu’ici, qu’un nombre très restreint de partisans, n’a fait son apparition à Saint-Étienne, qu’au congrès régional de juin 1881.

1° Organisation

Antérieurement à cette époque, j’avais signalé les agissements des collectivistes, qui se réunissaient au cercle de la rue Mi-carême, sous la direction du sieur Ava-Cottin, correspondant assidu de Benoit Malon.

Ces collectivistes furent représentés audit congrès par plusieurs délégués, et notamment par le jeune Coupat qui prononça les discours les plus violents et dont les théories subversives se rapprochaient beaucoup des théories anarchistes.

Bordat et Bernard se présentèrent au même congrès, au nom d’un groupe révolutionnaire, dont le siège était, à cette époque, rue de Cuir à Lyon. Après avoir critiqué les moyens préconisés par les collectivistes, pour arriver à une transformation complète de la société ; il feront un long exposé des théories anarchistes ; mais ils furent tellement violents, que les autres membres du congrès refusèrent de les suivre dans cette voie. C’est alors qu’ils se retirèrent et refusèrent d’assister aux trois ou quatre dernières séances.

Mais, dès ce jour, les idées anarchistes commencèrent à germer dans l’esprit de quelques jeunes gens (Ricard, Petit, Durand, Brunel, etc.)

Au mois de septembre 1881, je signalais pour la première fois l’existence à Saint-Étienne d’un groupe anarchiste qui se réunissait 33 rue St Jacques, et qui, à ce moment, ne comptait que 13 membres.

Un peu plus tard, ces individus se formaient en cercle clandestin, sous le titre de Cercle des Outlaws.

Ricard, celui-là même qui vient d’être arrêté, était un des plus zélés ; il était du reste, l’ami intime de Bordat et de Bernard.

Il était en outre correspondant du Révolté de Genève, qu’il recevait par paquets et qu’il distribuait ensuite à ses amis du cercle et à ses camarades de ma manufacture d’armes.

Ce même Ricard était en relation avec le prince Kropotkine, qui, au mois de novembre 1881, vint donner quelques conférences intimes aux compagnons de Saint-Étienne, et qui, à cette occasion, fut piloté et hébergé par le même Ricard.

Un peu plus tard, le groupe anarchiste reçut de nouvelles adhésions. C’est ainsi que Régis Faure, Faure Etienne, dit Cou tors, Feuillade et quelques autres, se firent inscrire au cercle des Outlaws, de façon, qu’au moment des affaires de Montceau, je comptais environ 30 anarchistes militants dont vous direz avoir la liste.

Jusqu’au moment des affaires de Montceau, leur attitude à Saint-Étienne, avait été très réservée ; mais dès ce moment, je pus constater qu’ils se réunissaient plus fréquemment, d’abord 14 rue Valbenoit et ensuite 18 Petite rue St Jacques, chez le compagnon Faure Etienne (Cou tors).

Quelques uns d’entre eux étaient d’avis de manifester par des actes ; ils désignaient même le palais de justice, et les deux gendarmeries comme devant sauter d’abord ; mais la prudence ou plutôt la peur, les a toujours retenus, car ils savent que les principaux meneurs sont bien connus de la police et qu’au premier désordre ils seraient arrêtés. D’ailleurs l’arrestation de Régis Faure, Ricard et Étienne Faure à singulièrement refroidi leur ardeur ; ils se sont bien réunis quelques fois, pour la forme mais ils étaient peu nombreux, et ils ont toujours décidé que rien ne serait tenté avant la solution du procès de Riom.

Il faut ajouter aussi qu’ils manquent absolument de ressources, au point de ne pouvoir envoyer un délégué à Lyon pour s’entendre avec les compagnons de cette ville.

Ils ont tenté d’amener à eux les autres groupes collectivistes et quelques individualités du parti radical socialiste, afin de trouver quelques argent au moyen de cotisations plus nombreuses. Une réunion a eu lieu à cet effet au cercle de la rue St Paul mais aucune décision n’a été prise, si ce n’est celle de nommer un comité de salut public secret, chargé de prendre des mesures, si un coup d’état venait à se produire.

Enfin en ce qui concerne l’organisation, il y a lieu d’ajouter que le groupe se divise en 3 sections, se réunissant séparément et toujours avec la plus grande circonspection.

Dans le groupe chacun est désigné par un numéro, pour éviter d’écrire sur le procès-verbal les noms des affiliés.

2° Situation

Par ce qui précède, on voit combien est précaire la situation du parti anarchiste à Saint-Étienne, au point de vue du nombre de ses adhérents, comme au point de vue de ses ressources.

Depuis la disparition des nommés Faure et Ricard, un nommé Feuillade, forgeur, était demeuré à la tête du groupe, il a été désigné dernièrement pour aller s’entendre avec les groupes de Lyon, et avec mission de rapporter la liste des divers groupes de France et de l’étranger ; mais il n’a pu avoir ce document, le nommé Oudard, trésorier de la chambre syndicale des mécaniciens, se trouvant absent, ce jour-là. On lui a bien promis de la lui envoyer, mais je sais qu’elle n’est pas encore parvenue ici.

A Lyon comme à Saint-Étienne, les anarchistes sont décidés à attendre la fin du procès pendant. Ils disent que l’église de Fourvière sautera la première, quand le moment sera venu ; mais il est certain qu’à Lyon les révolutionnaires sont terrorisés, que leurs réunions sont beaucoup plus rares, et que leur audace a bien diminué depuis les récentes arrestations.

Enfin à St Etienne nos anarchistes se proposent d’organiser prochainement, avec l’aide des collectivistes et des radicaux, un grand meeting, pour protester contre les nombreuses arrestations de St Etienne, de Lyon et de Marseille ; mais il n’est pas probable que les radicaux consentent à se joindre à eux, et la réussite de ce meeting me paraît plus que douteuse ; d’autant plus que le chef des anarchistes, Feuillade a quitté avant hier St Etienne, où il ne trouvait plus de travail. Il s’est rendu à Bayonne où il s’est fait embaucher dans les ateliers de M. Bietrix.

J’estime donc, que pour le moment du moins, les anarchistes ne doivent inspirer aucune crainte soucieuse, tout en continuant à surveiller leurs agissements avec la plus grande vigilance.

Le commissaire central.

Source : Archives départementales du Rhône 2 U 434

La crise du syndicalisme dans les Ardennes : le champ libre pour Fortuné Henry.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Premier épisode épisode. La crise du syndicalisme dans les Ardennes : le champ est libre pour Fortuné Henry.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Au moment où il décide de laisser la colonie d’Aiglemont vivre sa vie, tout en continuant à y habiter, Fortuné Henry voit s’ouvrir dans les Ardennes un nouveau champ d’action : le mouvement syndical.

Au niveau national, de 1894 à 1908, les anarchistes conquièrent peu à peu les postes dirigeants du mouvement syndical. La toute nouvelle CGT est fortement imprégnée de l’idéologie anarchiste.

Avec quelques années de retard et dans les conditions spécifiques aux Ardennes, le processus de création de la CGT est engagé mais prend du retard et a du mal à aboutir. C’est que dans les Ardennes, l’histoire des syndicats a pris un chemin spécifique.

Jean-Baptiste Clément. Document Le Maitron.

La Fédération des travailleurs socialistes des Ardennes, organisée par Jean-Baptiste Clément regroupe 10.000 syndiqués dans 80 syndicats, lors de son assemblée fédérale de juillet 1891.1Cette période faste des années 1891-1892 est éphémère. Dès avant le départ de Clément, et d’une manière plus accentuée ensuite, l’érosion s’amplifie. Ce phénomène s’explique par la structuration même de l’organisation, qui mêle syndicats et parti. En effet, la Fédération socialiste est un regroupement de syndicats et de cercles d’études sociales (autrement dit, les sections locales socialistes).

Albert Poulain. La Vie ardennaise illustrée, janvier 1902. Archives départementales des Ardennes.

A l’époque de Clément, les syndicats sont le fer de lance de la Fédération et le parti n’est qu’un relais politique. Les élections sont un moyen de propagande et non un but. Après son départ et sous l’influence de Poulain et Lassalle, l’électoralisme prend le dessus et les syndicats deviennent la courroie de transmission du parti. Ils ne servent plus guère qu’à financer les campagnes électorales et perdent tout rôle revendicatif.

Cette déliquescence provoque une désaffection de plus en plus nette : alors qu’au 11 octobre 1891, les syndicats sont 62 à adhérer à la Fédération, contre seulement 7 cercles d’études sociales2, en 1898, elle ne groupe plus que 13 syndicats, auprès de 13 cercles d’études et en 1902, 12 syndicats face à 28 groupes socialistes.3.

Lassalle, au premier plan et Poulain. La Vie ardennaise, janvier 1900. Archives départementales des Ardennes.

A l’intérieur de la Fédération socialiste, cette hémorragie provoque des réactions. Dès le 22 février 1903, le syndicat de la métallurgie de Sedan, informe la Fédération des travailleurs socialistes, qu’il n’enverra plus de délégués à la réunion fédérale, les ordres du jour ne comportant que des questions politiques et le 28 juin 1903, le syndicat démissionne de la Fédération.4Lassalle commente ce départ : « Pas d’importance, vous n’êtes que des libertaires ».5

« Le 24 janvier 1904, les métallurgistes et les mouleurs de Revin, s’étant reformés sur des bases nouvelles, ne peuvent adhérer à la Fédération qu’au cas où les cotisations soient versées dans une caisse spéciale qui ne servirait plus à l’action politique .»6

Le 26 juin 1904, un groupement de 8 syndicats propose la création d’une Union syndicale ardennaise adhérente, avec une cotisation réduite de moitié à la Fédération socialiste, la différence servant à la propagande syndicale. Le but est de rassembler tous les syndicats, pour l’instant livrés à eux-mêmes, abandonnés à leur autonomie. Ils pourraient tous revenir à la Fédération sous l’égide de leur Union syndicale. Les mouleurs et la métallurgie de Charleville soutiennent cette demande. Poulain s’oppose à la proposition, disant que les orateurs des Fédérations de métier et ceux des Bourses du travail engagent les syndicats à refuser l’adhésion aux partis politiques.

Le 23 octobre 1904, la métallurgie de Mohon annonce qu’elle ne se fédérera pas si l’Union syndicale. n’est pas acceptée, la proposition est repoussée par 32 voix contre 6. La métallurgie de Mohon n’est donc pas admise à la Fédération socialiste.

Dès lors la métallurgie de Monthermé quitte la Fédération socialiste le 3 septembre 1905, suivie par les mouleurs de Deville. Puis c’est au tour du syndicat de Nouzon, de Vrigne, de la métallurgie de Raucourt de démissionner en 1905 et 1906.

A l’initiative des métallurgistes de Mohon, un comité d’action fédéral de la métallurgie est mis en place, il réunit les syndicats adhérents individuellement à la CGT.

Le 24 avril 1905, le comité d’action prépare le 1er mai et envisage les moyens de la propagande en vue d’obtenir les 8 heures de travail par jour. Il discute de l’attitude des syndicats confédérés, vis à vis des organisations non confédérées.7

Ces syndicats, adhérents à la CGT, votent à l’unanimité la résolution suivante : « Considérant que tous les syndicats ouvriers travaillent vers le même but qui est l’émancipation du prolétariat, doivent subir les mêmes obligations.

Considérant que plusieurs organisations, soit par esprit d’égoïsme ou toute autre raison, s’obstinent à se tenir isolées de la CGT.

Considérant aussi qu’il importe de lutter efficacement contre le patronat solidement organisé, de réunir toutes les forces ouvrières en un même faisceau.

Les organisations confédérées prennent la résolution de cesser toute relation avec les syndicats isolés et de considérer comme nuls et non avenus les appels à la solidarité et autres, non apostillés du label confédéral ».8

Le numéro de l’Avant-garde où la démission de la métallurgie de Monthermé est annoncée en première page.

Le 20 juillet 1905, l’Avant-garde, journal socialiste et syndicaliste révolutionnaire, annonce la démission des métallurgistes de Monthermé et ajoute un commentaire : « Un camarade nous envoie l’ordre du jour suivant. Nous sommes heureux de le publier au moment où cette Fédération de politiciens radicaux réclame les foudres du Parti contre Hervé et L’Avant-garde.

Le syndicat des métallurgistes de Monthermé,

Considérant que la Fédération des Ardennes n’est plus aujourd’hui qu’une institution politique, et que les progrès réalisés sur le terrain syndical ne sont pas son œuvre, mais bien celle des Syndicats eux-mêmes et des Fédérations centrales ;

Que la Fédération des Ardennes, toujours absorbée par les questions politiques et électorales, n’a jamais rien fait pour l’éducation de ses adhérents ;

Considérant que de nombreuses propositions formulées par les Syndicats ont toujours été rejetées par les groupe politiques, majoritaires, et que dans ces groupes, ils s’en trouvent qui, quoique constitués de travailleurs refusant de se syndiquer, viennent à la Fédération faire la loi aux Syndicats.

Considérant qu’un projet d’Union des syndicats adhérents à la Fédération des Ardennes fut repoussé par celle-ci, parce que les Syndicats réclamaient la possibilité de discuter eux-mêmes de leurs intérêts corporatifs, et que (ce qui démontre bien que la Fédération des Ardennes marche avec le gouvernement) elle reproche à Varède de préconiser l’action directe dans ses écrits, disant que le journal n ‘était pas conforme à la conduite des élus ;

Considérant que le « Socialiste » renfermerait dernièrement un article de Vital Rousseau, qui n’était qu’un tissu de calomnies à l’adresse d’Hervé et de tous les socialistes de l’Yonne, puisque tous pensent comme Hervé, et que ce même article insulte grossièrement le prolétariat organisé dans la personne du Comité confédéral ;

Qu’il est maintenant bien établi que la Fédération des Ardennes est une véritable organisation politique, que cette politique a été répudiée par les Syndicats parce que condamnée dans les Congrès corporatifs, et qu’il est de toute nécessité pour un Syndicat d’observer strictement les décisions des Congrès ; qu’en conséquence, un Syndicat qui ne veut point faire de politique ne doit pas être affilié à une Fédération qui ne fait rien d’autre ;

Décide le retrait de son adhésion à la Fédération des Ardennes ».

Le 3 septembre 1905, à la réunion de la Fédération socialiste des Ardennes, on lit la lettre de démission de la métallurgie de Monthermé et l’article de l’Avant-garde « qui fut distribué en grand nombre et qui contient des allégations inexactes à l’égard de la Fédération ».9

Depuis le 1er septembre 1905, l’Union des syndicats des Ardennes est adhérente à la Fédération des Bourses du travail de la CGT et fait une propagande active en faveur du repos hebdomadaire, l’Union annonce : « La propagande se continue très intensivement. Les résultats promettent car ce n’est plus qu’une question de jours pour que se joignent à l’Union des syndicats, les mouleurs de Vrigne aux Bois ainsi que ceux de Saint-Michel (Aisne) et des métallurgistes de Fromelennes ».10

Le 6 septembre 1905, le XIIe Congrès national des ouvriers métallurgistes qui se tient dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris, décide de créer des secrétaires régionaux et tente cet essai dans deux régions : la Meurthe et Moselle, les Ardennes, la Meuse et La Haute-Saône et le Doubs.11

Lors des élections de 1906, la Fédération socialiste mène une campagne outrageusement électoraliste et refuse de s’engager dans la bataille des 8 heures de travail.

Le 20 mai 1906, une Bourse du travail se crée à Sedan, 39 rue de l’Horloge., elle comprend 13 syndicats dont trois adhérent à la Fédération socialiste.12

Du côté de l’Union des syndicats, l’organisation stagne, certains syndicats refusent d ‘adhérer comme les ardoisiers de Fumay le 19 avril et le 27 octobre 1906, pour des raisons financières « ne pouvant faire le sacrifice de payer des cotisations fédérales à deux endroits 13». Le syndicat fait en même temps preuve d’un esprit d’ouverture, et montre la nécessité de pouvoir bénéficier d’un journal où s’exprimer, en soutenant la création du journal anarchiste L’Affamé : « le conseil autorise et engage le secrétaire du syndicat à y envoyer des articles syndicalistes. Une liste de souscription envoyée par ce journal sera mise en circulation et le produit de cette liste sera envoyé au journal ».14

En-tête du 1er numéro en date du 3 décembre 1905. Document Éphéméride anarchiste.

Ce périodique n’eut qu’un seul numéro mais cet épisode montrent qu’il existe une place pour un journal anarchiste ouvert aux syndicats.

Fortuné Henry qui recevait chaque week-end une foule nombreuse à la colonie d’Aiglemont dont une grande majorité d’ouvriers comprend rapidement qu’une place est à prendre et lance le Cubilot.
Notes :

1 Des luttes ardennaises par Henri Manceau. Editions sociales 1969, p.80

2 Jean-Baptiste Clément. Une page d’histoire ardennaise par Didier Bigorgne Editions Terres ardennaises 1985, p. 156

3 Des luttes ardennaises par Henri Manceau. Editions sociales 1969, p. 101

4 Manuscrit André Manceau pour Des luttes ardennaises. Archives Terres ardennaises.

5 Ibid

6 Ibid

7 Le Socialiste ardennais 15 avril 1905 Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières

8 Le Socialiste ardennais 6 mai 1905 Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières

9 Registres de la Fédération socialiste. Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières.

10 La Voix du peuple 10 décembre 1905

11 La Voix du peuple 10 et 17 septembre 1905

12 Réunion du 24 juin 1906. Registres de la Fédération socialiste. Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières.

13 Les cotisations à la Fédération nationale et à l’Union syndicale des Ardennes.

14 PV des réunions du conseil syndical des ardoisiers de Fumay 27 octobre 1906. Archives départementales des Ardennes. 1 Mi 275 B5