Fortuné Henry condamné par défaut par la cour d’assises de l’Aisne. 19 novembre 1892

Audience du 19 novembre.

1ère Affaire.— Fortuné.

Le nommé Henry, dit Fortuné Jean-Charles-Fortuné, né le 21 août 1869, à Limeil-Brévannes, sans profession, demeurant à Paris, quai de Valmy,|n° 7, a été mis en accusation et renvoyé devant la Cour d’assises de l’Aisne, comme prévenu de provocation directe au meurtre non suivie d’effet.

A l’ouverture de l’audience, le compagnon Fortuné comparait conduit par les gendarme, Fortuné a été, en effet, arrêté à Bourges, à la suite d’une peine à quatre mois de prison à laquelle il a été condamné par le tribunal correctionnel de cette ville pour avoir outragé le commissaire de police et les agents dans une réunion publique. Le prévenu Dupont qui doit comparaître après Fortuné, ne répond pas à l’appel de son nom, prononcé à haute voix, à plusieurs reprises, dans la salle d’audience, par l’huissier de service.

M. le président dit à Fortuné que s’il a des exceptions d’incompétence à faire valoir, qu’il le fasse avant le tirage au sort du jury.

— J’ai des conclusions à déposer, dit Fortuné, pour que la Cour d’assises se déclare incompétente.

Et il donne lecture de ses conclusions qu’il a préalablement écrites.

Ces conclusions portent sur cinq points :

1° Comme anarchiste, il ne reconnaît pas les lois ;

2° Les magistrats portent un costume spécial ; ils sont entourés de la force armée et entourés d’un appareil scénique destiné à faire impression sur les jurés et qui place le prévenu dans un cas d’infériorité vis-à-vis de ses accusateurs ;

3° Les jurés sont sujets à se laisser influencer par les explosions de dynamite du boulevard Saint-Germain et du restaurant Véry. (Fortuné ignore ou feint d’ignorer la dernière explosion de la rue des Bons-Enfants.) Les jurés ont été émus par ces explosions qui ont jeté la panique et la peur dans le camp bourgeois. Ils peuvent, dans ces dispositions d’esprit, faire rejaillir sur lui l’acte commis par un autre, et ne peuvent juger avec impartialité.

4° Attendu qu’on ne peut être cause et partie et qu’il est, lui, l’ennemi des magistrats, des jurés et de tous ceux qui possèdent, attendu qu’on ne peut juger son ennemi, le jury est mis ainsi dans l’impossibilité de le juger;

5° Les arrestations nombreuses d’anarchistes faites en avril dernier ont été effectuées en violation de la loi, les citoyens poursuivis ont été mis ainsi hors la loi. Par conséquent, la loi n’atteint plus le prévenu.

Fortuné a ensuite longuement développé ses conclusions. Nous n’en retiendrons que quelques passages qui donneront une idée de ses théories.

Vous n’êtes pas placé dans les conditions nécessaires pour me juger ; il faudrait, dit Fortuné, que vous ayez souffert comme j’ai souffert, que vous ayez le même tempérament, il affirme ses convictions anarchistes et révolutionnaires. Vous avez en face de vous un révolutionnaire, un homme qui a mûrement réfléchi, et il préfère la peine qui le menace à une abdication de conscience.

Vous me condamnez avec des édits datant de plusieurs siècles, avec le code Napoléon. Or, ces lois, je ne les ai pas acceptées, je n’y ai pas souscrit. Avec ces lois vousavez constitué une société dont une partie a toutes les jouissances, tandis que les autres meurent de faim.

Fortuné passe à un autre ordre d’idées. Il fait en latin une citation de la Bible dont il a plusieurs feuillets dans son portefeuille : Le salut ne vient que du sang.

Qu’importe, dit Fortuné, que l’aurore qui doit se lever sur le monde soit rouge de sang si les lendemains sont meilleurs, si nous évitons les luttes fratricides de peuples à peuples, si nous sauvons des milliers de misérables de la misère.

A ce moment, M. le président lui fuit re marquer que ces paroles constituent un appel à la violence, l’avertit qui vient de com mettre un délit, et qu’il ne peut lui permettre de continuer sur ce ton.

Fortuné dit qu’il n’a pas l’intention de commettre un délit.

Ce que veulent les anarchistes, reprend Fortuné, c’est l’universalité des biens mis en commun. A cet égard, les jurés appelés à le juger ne peuvent être que ses ennemis, puisqu’il veut les déposséder de leurs biens.

Or, ces jurés ils ne peuvent le juger autrement qu’en ennemi. Si le jury était com posé de 12 anarchistes, est-ce que l’accusation ne les récuserait pas ?

Parlant de la force armée qui assiste les magistrats, Fortuné dit que ceux-ci font preuve d’une grande mansuétude à l’égard des anarchistes :

Si je possédais la force, dit le prévenu, je ne jugerais aucun bourgeois, je l’exécuterais.

M. le président lui fait observer à nouveau qu’il vient de commettre un délit, et que son devoir serait de le relever.

Fortuné déclare rétracter ses paroles. Finalement, il conclut à ce que la Cour se déclare incompétente.

M. Fouquier, procureur de la République, qui occupe le siège du ministère public, prend la parole. Dans un langage modéré, il dit qu’il n’a pas à entrer dans les considérations humanitaires qui viennent d’être développées avec une certaine habileté par le prévenu. Ce n’est pas dans une salle de prétoire que l’on peut débattre ces questions, il n’a à examiner que si la loi doit être appliquée. Cette loi, dit le ministère public, nous ne pouvons et ne devons la discuter.

Toutes les conclusions tendent à demander l’incompétence de la Cour. Or, Fortuné a reçu, dans le délai prévu par la loi, notification d’avoir à comparaître devant la Cour d’assises ; le délai est de cinq jours avant le jour de la comparution.

C’est dans ce délai qu’il devait faire par venir à la Chambre des mises en accusation à Amiens ses conclusions d’incompétence. Il est trop tard aujourd’hui. Pour ce motif, ses conclusions doivent être rejetées.

La Cour, après quelques minutes de délibération, se déclare compétente et décide de passer outre aux débats. Fortuné déclare alors faire défaut, et quitte la salle escorté par les gendarmes qui l’ont réintégré à la prison.

Le tribunal procède ensuite à toutes les formalités qui accompagnent les arrêts rendus par défaut. Le greffier donne lecture de l’arrêt renvoyant Fortuné devant la cour d’assises de l’acte d’accusation, ainsi que la citation notifiée au domicile du prévenu d’avoir à comparaître devant la Cour d’assises.

Voici l’acte d’accusation.

Acte d’accusation

A la date du 6 août dernier, eut lieu, à Saint-Quentin, une réunion publique, organisée par le parti anarchiste. Commencée a 9 heures, la séance se terminait à 10. L’auditoire composé de 300 personnes environ, comprenant des femmes, des garçons de 12 à 16 ans, un certain nombre d’anarchistes et des ouvriers. Le nommé Ballenghiu prononça, tout d’abord, un discours d’une violence mitigée, mais après lui, le nommé Henry, dit Fortuné, fit entendre les paroles suivantes qui constituent l’excitation la plus directe et la plus brutale, au meurtre: « Supprimez bourgeois, capitalistes, patrons, commissaires de police, députés, etc., etc… Je vais commettre de nouveaux délits, mais devrais-je être condamné à deux ans, je recommande de faire comme à Decazeville, où l’on a jeté le contremaître Watrin par la fenêtre. Il faut prendre le patron et lui ouvrir le ventre, en ouvrir ainsi trois ou quatre et les ouvriers seront maîtres. Supprimez ainsi en les ouvrant un certain nombre de patrons; et le patronnat donnera son compte. Il ne faut pas pérorer, mais agir. Lorsqu’un homme vous frappe d’un coup de pied, si vous n’êtes pas assez fort, prenez une lance et ouvrez-le ; faites-en autant du bourgeois qui supprime votre travail. Tout homme doit jouir en vivant ; il faut supprimer ceux qui pensent le contraire. S’il y a des fainéants qui livrent leur femme à la prostitution, c’est les bourgeois qui en sont cause et qu’il faut supprimer. Mort aux voleurs, a mort aux assassins de Fournies, du Tonkin, du Dahomey, policiers, commissaires de police, et tous ceux qui, à un degré quelconque, sont vendus. »

Ces provocations trouvèrent des applaudissements. Elles sont familières à l’accusé. Dès l’âge de 20 ans, il se signalait par la violence de ses opinions politiques ; mais depuis une année environ, l’exaltation de ses idées n’a plus de bornes, A peine âgé de 23 ans, Henry est devenu un des agitateurs anarchistes les plus dangereux. Il fait métier de prêcher dans les milieux ouvriers, le meurtre et la haine des classes. Il est poursuivi par plusieurs parquets.

Ministère public : M. Fouquier, procureur de la République.

Un témoin, le commissaire de police qui assistait à la réunion anarchiste du 6 août, est entendu.

Après quoi, la Cour condamne Fortuné à deux ans de prison et 500 francs d’amende.

Journal de la ville de Saint-Quentin 22 novembre 1892

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La compagne anarchiste Eliska en meeting à Saint-Quentin (Aisne). 31 août 1892

300 personnes assistaient au meeting d’Eliska au Cirque.

La compagne Eliska

Trouvant sans doute que les « compagnons » n’attiraient plus que peu de monde au Cirque, les anarchistes de Saint-Quentin ont eu l’idée de faire venir la « compagne » Eliska, Polonaise… des Batignolles probablement. Mais la « compagne » n’a pas exercé l’attraction attendue et 300 personnes à peine ont assisté à la conférence de samedi.

Le compagnon Dupont, de Paris, a, comme il fallait s’y attendre, recommandé aux prolétaires de voler les bourgeois quand ils en auraient l’occasion. Il n’a pas dit dans quelles proportions, ce qui constitue une lacune. Car puisque la propriété, c’est le vol, à force de voler les anarchistes deviendront propriétaires et, par suite, bourgeois !

Le compagnon Dupont ne veut plus d’armée, qui n’accomplit présentement qu’une malpropre besogne de police. Etc., etc.

Clarine, autre compagnon, était là, mais indisposé, il a dû renoncer à nous faire savourer ses idées qui ne le cèdent, parait-il, en charme, à aucune de celles de Dupont.

La compagne Eliska lit son discours : elle déplore l’esclavage abject dans lequel est tenue la femme dans la société actuelle. Mais elle n’éprouve aucun goût pour le droit au vote des femmes, attendu que le suffrage universel ne leur servirait pas plus qu’au sexe fort.

Au cours de la récitation de la compagne Eliska, un citoyen peu galant invite celle-ci à se lever, par respect pou’ le peup’ souv’rain. Il est entouré et bientôt expulsé de la salle, ce qui permet à Eliska de terminer sa lecture.

Les applaudissements se faisant quelque fois désirer, le compagnon Massey a engagé les anarchistes à ne pas flancher et à continuer la lutte jusqu’à l’avalement complet du bourgeois aussi coriace soit-il ?

— Vive la révolution ! vive l’anarchie ! crient ceux-ci. — Vive le repos et la bonne nourriture ! dit un mauvais plaisant.

Et là-dessus la séance est levée.

Journal de la ville de Saint-Quentin 31 août 1892

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Pol Martinet condamné à un an de prison par la cours d’assises de l’Aisne. 12 mai 1892

Cour d’Assises de l’Aisne Présidence de M. WEHEKIND, conseiller à la Cour d’appel d’Amiens. Audience du 11 mai 1892

Audience du 12 mai

Affaire Martinet

L’anarchiste Martinet,qui avait été condamné par défaut à la précédente session des assises, revient aujourd’hui pour être jugé contradictoirement. L’accusé, reprenant un thème qui lui est familier, commence par élever des cas d’incompétence et de nullité. Il prétend, par exemple, que la liste des jurés ne lui u pas été notifiée dans le délai légal voulu, et il en conclut que tout ce qui a été fait contre lui devient dés lors nul de plein droit.

Il trouve une nouvelle cause de nullité dans le libellé de l’arrêt de renvoi et l’acte d’accusation qui lui ont été communiqués. L’acte d’accusation ne contiendrait pas, en effet, la date de l’arrêt rendu par défaut en février dernier et la prescription serait dès lors acquise.

Il y a enfin un troisième moyen de nullité, d’après Martinet, on aurait interverti ses prénoms, et les pièces de procédure porteraient Paul Pierre au lieu de Pierre Paul.

M. le Procureur de la République repousse ces moyens.

Il n’y a pas de doute sur la personne, dit-il, et l’interversion des prénoms n’a aucune importance juridique.

En second lieu les notifications ont été faites à la personne même de l’accusé Martinet détenu à Sainte-Pélagie ; quant à la date de la notification, elle est d’accord avec une jurisprudence constamment établie par la Cour de cassation.

Enfin le fait par l’arrêt de renvoi de ne pas mentionner la date d’un jugement par défaut, n’entraîne pas la prescription, alors que les actes de procédure qui se sont successivement produits, n’ont pas un seul instant interrompu l’action judiciaire dirigée contre l’accusé.

Après une réplique de M. Martinet qui déclare persister dans ses moyens, la Cour se retire pour en délibérer.

La délibération dure plus d’une heure. La Cour rend enfin un arrêt aux termes duquel Martinet est déclaré mal fondé en ses réclamations et ordonne qu’il sera passé outre aux débats.

Il est alors procédé au tirage au sort du jury. Cette opération faite, l’ordre des assises est repris.

2e Affaire. — Provocation au meurtre

Le nommé Martinet, Paul, Pierre, né à Loudun, le 5 mai 1854, se disant publiciste et directeur de journaux l’Arme et le Moniteur des Arts et de l’Industrie, demeurant à Paris, rue Belhomme, 15, a été mis en accusation et renvoyé devant la Cour d’assises de l’Aisne, comme prévenu de provocation aux crimes de meurtre et d’iucendie.

Acte d’accusation

Le 23 mai 1891, vers 9 heures un quart du soir, eut lieu à Saint-Quentin dans l’enceinte du Cirque, une réunion publique, 1.000 personnes environ assistaient a cette réunion. Plusieurs discours furent prononcés ; ils renfermaient tous des attaques contre l’autorité et la société. Le nommé Martinet, se disant anarchiste et résidant à Paris, prit à sort tour la parole et s’exprima en termes exceptionnellement violents, dont voici les principaux passages de son discours :

« Et puisqu’il est vrai qu’un agent de police a giflé, flagellé un jeune homme de 15 ans, qu’on l’attende au coin d’une rue, qu’on lui fasse son affaire et qu’il meure, à celui qui l’aura tué, je dirai : « Viens, je te salue ».

« Aujourd’hui, il faut tuer le sergent de ville qui a poursuivi un ouvrier, armé de son revolver, tordre le cou au sous-préfet et brûler l’Hôtel de Ville, nous ne pouvons le faire ce soir, car nous n’avons pus la force voulue. »

« En ce moment, dans le Midi, tous les députés, sénateurs, membres du clergé et d’autres vont s’agenouiller et s’aplatir devant Carnot, cette bête, et devant Constans ; que quelqu’un pénètre au milieu de ces punaises et lance une matière explosible qui puisse donner la mort au plus grand nombre possible et plus on en fauchera et on rira, et à celui qui l’aura fait, je dirai : « Viens, je te salue ».

« Et mort en même temps aux capitalistes ; plus on en tuera, mieux ça vaudra. »

« Vous malheureux, vous ne serez jamais assez inexorables ; et vous riches, vous ne serez jamais assez frappés ».

Les excitations de Martinet ne furent heureusement pas écoutées et la réunion se dispersa, vers onze heures, sans incident.

Martinet a des antécédents judiciaires déplorables, il a encouru de très nombreuses condamnations pour vol, abus de confiance, outrages aux bonnes mœurs, cris séditieux, coups volontaires et provocation à attroupement. Depuis quelques années, il est mêlé activement au mouvement révolutionnaire, il préconise les théories anarchistes les plus violentes, la révolution à main armée, l’emploi de la dynamite. Il publie des écrits et des journaux excitant à la révolte, mais il est sans conviction, comme sans probité ni moralité.

(Journal de L’Aisne).

De notre correspondant spécial de Laon: L’affaire Martinet revient à 4 heures 1|2.

M. le Président: Vous avez déjà été condamné huit fois. Reconnaissez vous avoir prononcé les paroles qui vous sont imputées par l’acte d’accusation ?

R. — J’ai fait le tableau des évènements de Fourmies ; j’ai ajouté que des actes de cette nature étaient seuls capables d’inspirer des paroles violentes telles que celles que l’on rencontre dans Germinal, dans les Mauvaises Fenêtres de Catulle Mendès. J’ai cité ces paroles, ces poésies et on à dit que c’était moi qui parlai alors que je ne faisais que citer des auteurs ; tel sera le fond de ma plaidoirie.

M. le président. — Alors nous allons d’a bord procéder à l’audition des témoins.

Audition des témoins

M. le commissaire de police de Saint-Quentin — J’étais à la réunion du Cirque du 23 mai 1891. Après Renard, actuellement marchand de vins â Fourmies, Martinet a pris la parole et a tenu les propos incriminés. M. le commissaire récite alors, mot pour mot, ces propos. Martinet, ajoute-t-il, a bien parlé en son nom ; il n’a point cité d’auteurs.

D. — Accusé, vous n’avez rien â dire sur celte déposition ?

Martinet. — Le témoin affirme-t-il, d’une façon positive, que c’est moi, Martinet, qui ai invité l’ouvrier à tordre le cou à un sergent de ville ?

Le témoin. — Oui. Un orateur précédent a bien parlé à peu près dans les mêmes termes, mais les paroles incriminées sont bien de Martinet.

L’accusé. — Est ce moi, Martinet, qui ai dit que les sergents de ville avaient flagellé un jeune homme de 15 ans qu’ils avaient mis tout nu une fois au poste?

Le témoin — Oui.

L’accusé. — Alors, je suis obligé de constater que le témoin est en désaccord avec son propre rapport, que j’ai là sous les yeux. D’après lui, c’est Renard qui a tenu les propos et non moi.

Le témoin. — Il y a un an que ces paroles ont été prononcées. Depuis, j’ai pu oublier quelques détails.

L’accusé. — Les jurés apprécieront cette flagrante contradiction. Est-ce moi maintenant qui ai dit que le parti capitaliste devait mourir et que plus on en faucherait, plus on rirait ?

Le témoin. — Oui, l’accusé l’a dit.

L’accusé. — J’ai récité des vers de Germinal. J’ai dit :

Plus on en fauchera.

Mieux ça vaudra.

Voilà la vérité.

Audition des témoins à décharge

Démoulin, homme de peine à Saint Quentin, affirme que Martinet n’a fait que citer Germinal. Quand à l’enfant fustigé par les sergents ville, c’est Renard qui en a parlé. Petit, brodeur à Saint Quentin, Laurando, maçon à Saint Quentin, qui tous deux assistaient d cette réunion, font la même déposition.

Réquisitoire

M. Fouquier, procureur de la République, rappelle d’abord les moyens employés par l’accusé pour reculer de plus en plus sa comparution devant MM. les jurés de l’Aisne. Il déclare qu’il est convaincu que Martinet a tenu ces propos. Pour lui, le rapport de M. le Commissaire fait foi. Ce rapport a été rédigé le jour même. De plus, quel intérêt, M. le Commissaire aurait-il d’accuser Martinet plutôt que Renard ? L’histoire de la citation de Germinal est une fable. Quelle analogie peut il y avoir entre la poésie en question et les faits qui ont eu lieu à Saint Quentin, au dire de l’accusé et dont celui ci a parlé ?

Sans dire un mot des théories anarchistes, il ne retient que le fait des provocations — dangereuses ; on l’a trop bien vu tout récemment. Il termine en exprimant la confiance qu’il a que MM. les jurés feront leur devoir.

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux, dit-il.

La défense de Martinet

Martinet se défend très habilement, ménageant, comme pourrait le faire l’avocat le plus rusé, et la Cour et les Jurés ; fait un tableau de ses théories anarchistes, à lui Martinet — tableau fort séduisant ma foi, mais qui sort du domaine non de la réalité mais du vraisemblable.

A six heures, les débats sont clos. La question de culpabilité est posée aux jurés. Ceux ci répondent affirmativement, mais accordent des circonstances atténuantes à l’accusé.

Après délibération, la Cour condamne Martinet à un an de prison.

N. B.—Mathilde,la compagne de l’anarchiste Martinet, assistait à l’audience. Sa tenue a été fort convenable. Elle a pu être jolie fille, mais ses traits sont aujourd’hui très fatigués. On sait qu’à la Conciergerie. Martinet a le droit de la recevoir tout le jour. Ses chiens également, sont avec lui. Décidément, il y a du bon à Sainte Pélagie. Mois quelle comédie que tout cela !

Journal de la ville de Saint-Quentin 14 mai 1892

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Selon Pol Martinet : « Il n’y a pas seulement la queue d’un anarchiste à Laon ». 12 mai 1892

Pol Martinet
Dessin d’Henri Meyer pour L’Illustration, 1892.

L’anarchiste Martinet qui doit comparaître demain jeudi devant la cour d’assises de l’Aisne, pour provocation au meurtre, au Cirque de Saint-Quentin, a adressé la lettre suivante à la Tribune :

De la prison, le 6 mai.

Monsieur le rédacteur en chef,

Je comprends très bien que c’est par pure plaisanterie que, dans votre numéro du 30 avril, vous demandez au citoyen Martinet, de vous prouver sa reconnaissance en empêchant ses coreligionnaires de dynamiter qui que ce soit à Laon. ». La plaisanterie a d’autant plus de sel que vous savez très bien qu’il n’y a pas seulement la queue d’un anarchiste à Laon : vous vous souvenez qu’en novembre je voulais donner une conférence dans votre ville et que je n’ai pas pu trouver un correspondant pour l’organiser.

Oui, plaisanterie pure. Mais ce qui n’est pas une plaisanterie, Monsieur le rédacteur en chef, c’est que trois fois déjà j’ai eu recours à votre obligeance, que trois fois vous m avez rendu service et que j’en garde souvenir et reconnaissance.

Les menaces qui ont été placardées à Laon ne pouvaient nuire qu’à moi : elles pouvaient m’aliéner l’esprit du jury. J’aurais presque le droit de dire qu’elles constituent une manœuvre contre moi. Mais je ne sais pas accuser sans preuves, et je n’affirme rien. Je n’affirmerai pas non plus que les placards étaient ne manœuvre électorale. Je dirai plutôt qu’elles sont l’œuvre d’un fumiste. Vous savez Monsieur le rédacteur en chef, qu’il y a des épidémies morales : il y en a une qui court la France en ce moment — c »est la lettre de menaces.

A Laon, elle a pris la forme affiche — et l’affiche polychrome encore ! Le prétendu anarchiste n’est qu’un imager !

Cet imager doit trouver ça très drôle, mais j’aurais préféré qu il ne le fit qu’après mon procès. Il ne faut pas oublier, en effet, que je plaidé non coupable : car, en réalité, je n’ai as prononcé à Saint Quentin les paroles qu’on m’a attribuées : ce fatras n’est ni de mon goût, ni de mon style.

Je me défendrai jeudi prochain, et l’on verra que je ne sais pas menacer : qu’au contraire, je professe une doctrine par où il n’y aura plus, sur la terre, ni menaces, ni colères, ni misères.

Je vous prie de croire, Monsieur le rédacteur en chef, à mon sincère dévouement.

Martinet.

Journal de la ville de Saint-Quentin 12 mai 1892

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Neuf anarchistes arrêtés à Saint-Quentin (Aisne). 26 avril 1892

Voici, le nom et domicile des ouvriers arrêtées à Saint-Quentin, sous la prévention d’anarchisme :

1. Ballenghein Zéphir, rue de Fayet, beaufrère de Brunet, arrêté à Paris ;

2. Baillet Augustin, rue Denfert-Rochereau ;

3. Gabelle, rue d’Ostende ;

4. Catry, rue de La Fère ;

5. Renaud, à la briqueterie, chemin de Savy ;

6. Normand, rue de la Pomme-Rouge ;

7. Loizon, rue Pontoile ;

8. Beauchène, rue de Guise ;

9. Lorendeau, rue Denfert.

En outre, des mandats d’amener ont été décernés contre cinq autres anarchistes et des perquisitions ont été opérées chez sept autres. On peut dire de tout cela, ce qu’en pense l’Echo de la Somme : « L’opinion, à Amiens, en apprenant le coup de filet fait par ordre de M. Loubet a été unanime : c’est idiot ! » Nous ajouterons : Et dangereux. Car, et c’est l’avis de ceux de nos plus paisibles concitoyens qu’à l’approche du ler mai, on aurait pu se dispenser d’une mesure qui ne peut exciter que les esprits et effraie la population bien loin de la rassurer.

Le parquet de Vervins était à Guise vendredi dernier. A 6 heures du matin, M. le Substitut du Procureur, M. le Juge d’instruction, le Commissaire de police et toute la brigade de gendarmerie entraient chez le sieur Lavabre, pour faire une perquisition, mais ils n’ont rien trouvé de suspect. On raconte que le fils Lavabre Léon, Armand, 23 ans, réputé anarchiste, aurait injurié et menacé son directeur d’usine qui voulait s’opposer à ce qu’il troublât le travail en faisant circuler des journaux incendiaires et, qu’hier, il aurait été chassé de l’usine.

Toujours est-il qu’il fut arrêté et conduit à Vervins.

Le Journal de Saint-Quentin 26 avril 1892

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Fortuné Henry en meeting à Saint-Quentin (Aisne) devant plusieurs centaines d’auditeurs. 26 avril 1892

LE CITOYEN FORTUNÉ AU CIRQUE

L’anarchiste Fortuné que des feuilles se disant bien informées disaient avoir été arrêté était, samedi, à Saint-Quentin — depuis trois jours ! et a pu se faire entendre dans la salle du Cirque.

Est-ce à l’hésitation de l’autorité ou a celle du locataire de cette salle qu’on doit le retard de plus d’une heure apporté dans l’ouverture des portes ? Nous ne le savons pas au juste. Toujours est-il qu’il était passé 9 heures quand les quelques centaines de personnes qui stationnaient dans la rue Dachery depuis leur sortie des ateliers, ont pu entrer ou Cirque.

Les anarchistes n’ayant point l’habitude de constituer de bureaux, le compagnon Fortuné se présente seul sur l’estrade, jetant un regard de satisfaction sur la salle qui lui semble convenablement garnie et un autre sur le commissaire de police présent, avec son secrétaire.

Qui n’attendait certainement pas de l’orateur un langage modéré, qui n’ eut, du reste, pas convenu à la grande majorité des auditeurs. Il s’en prend d’abord, en termes d’une extrême violence au rédacteur en chef du Petit Express qu il traite de menteur, d’espion et de gredin, pour .avoir annoncé son arrestation, prenant ainsi un désir pour la réalité.

Nous ne suivrons pas le compagnon Fortuné dans sa longue explication de l’anarchie qu’il considère comme le seul socialisme pouvant aboutir à un résultat pour la classe ouvrière. L’anarchie, d’ailleurs répudie la théorie socialiste qui croie qu’on arrivera à quelque chose avec le parlementarisme et les faux socialistes qui ne flattent le peuple que pour entrer au Conseil municipal et même à la Chambre… Elle ne veut plus de Parlement, on le sait, rendant tout le monde heureux, supprime les institutions surranées et tyranniques, telles que : justice, police, gendarmerie, armée etc.

Comme dans la société telle que la comprenne les anarchistes, il n’y aura plus de voleurs, plus de crimes, que les crimes passionnels, qu’est-il besoin de gendarmes, de juges, de force publique pour défendre la propriété qui appartiendra à tout le monde et l’ordre qui ne sera jamais menacé ?

On a, à la suite des dernières explosions, représenté les anarchistes comme des bêtes féroces altérées de sang, des monstres de cruauté.Tout cela est dénaturé et exagéré à plaisir. Ravachol n’est qu un de ces aigris par la misère, victime de la justice bourgeoise, qui a voulu tout simplement donner un avertissement aux jouisseurs et aux parasites, aux détenteurs de l’assiette au beurre. Ce n’est pas un criminel ordinaire, c’est un homme qui s’est dévoué à une cause dont un jour, on reconnaîtra la grandeur et la justesse.

Est-ce à dire que le compagnon Fortuné et les notabilités du parti recommandent spécialement la dynamite comme moyen de se venger ? Non. Et l’orateur, rappelant « l’exécution» de Séliverstoff par Padlewsky, fait un geste indiquant que, pour se venger d’un homme, le revolver et le poignard suffisent.

Tout ceci, naturellement, aux vifs applaudissements de l’auditoire !…

En résumé, le compagnon Fortuné croit au développement de l’idée anarchique avec laquelle commencent à compter la classe bourgeoise et les journaux qui la représentent, par exemple L’Éclair et le Figaro – ce qui n’empêche pas le compagnon de fort maltraiter la presse en général.

Le compagnon Fortuné, se tournant vers la table de la police, prononce de temps en temps quelques mots de défi et son exaltation s’accroît. Il vocifère, il bondit, il montre le poing. Vous pouvez m’arrêter, m’emprisonner, me condamner, me torturer, me guillotiner, crie-t-il, je resterai fidèle à ma cause et je crierai : Vive l’anarchie !

La conférence était contradictoire, mais étant donnée la violence du compagnon Fortuné et les dispositions peu endurantes de pas mal d’assistants, les contradicteurs sont restés silencieux et à leur place. Ils ont bien fait. C’est ainsi que, la séance levée à 11 heures 1/2, la sortie a pu s’effectuer avec calme et sans la moindre bousculade, comme on pouvait le craindre après les extravagances de langage du compagnon Fortuné.

Le Journal de Saint-Quentin 26 avril 1892

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Le colporteur de journaux anarchistes Emile Hamelin arrêté à Saint-Quentin (Aisne). 17 mars 1892

Ce matin, à 6 heures, le commissaire central de police de Saint-Quentin, agissant en vertu d’un mandat d’amener du parquet de la Seine, a arrêté en notre ville un nommé Hamelin et sa concubine, tous deux, parait-il, anarchistes militants.

Hamelin et sa compagne étaient, à Saint-Quentin, colporteurs de journaux.

La police, après perquisition faite à leur domicile, a saisi de nombreux écrits et journaux anarchistes.

Ils sont inculpés de destruction d’immeubles.

Journal de Saint-Quentin 17 mars 1892

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Pol Martinet condamné à 15 mois de prison par la cour d’assises de l’Aisne. 1er février 1892

Pol Martinet

Cours d’assises de l’Aisne

Audience du 1er février 1892

AFFAIRE MARTINET

Provocation au meurtre

Le nommé Martinet Paul-Pierre, né à Loudun, le 5 mai 1848, se disant publiciste et directeur des journaux L’Arme et le Moniteur des Arts et de l’Industrie, demeurant a Paris, rue Belhomme, 15, a été mis en accusation et renvoyé devant la Cour d’assises de l’Aisne, comme prévenu de provocation aux crimes de meurtre et d’incendie. Martinet répond à l’appel de son nom. C’est un homme jeune, de physionomie intelligente et vive. Son attitude est des plus correctes. Il prend place non pas au banc des prévenus, mais à une table spéciale qui est apportée au milieu du prétoire.

Il déclare décliner la compétence du Jury.

Son argumentation est la reproduction de celle qu’il a récemment produite à Paris :

1° Nul n’a le droit de juger son semblable ;

2° Les juges sent en désaccord avec les lois constitutionnelles, en portant des costumes surannés ;

3° La procédure doit être annulée, le prévenu n’ayant pas pu jouir en temps de son recours en Cassation.

On aura un échantillon de l’éloquence, très chaude et très vibrante de Martinet d’après l’aperçu suivant :

Si je suis coupable, le reste de l’humanité est coupable avec moi. Je suis un homme que ses parents n’aiment pas ; domestique du cheval de son frère. Sur 100 prisonniers, 80 n’ont pas fait ce pourquoi ils ont été condamnés, 10 ont bien fait de faire ce qu’ils ont fait et 10 n’ont pas pu faire autrement.

Qu’est-ce que je dis : l’homme est fait pour être heureux ; le mal est funeste à l’homme ; s’il le fait, c’est qu’il ignore ce qu’est le mal. Il faut donc que l’homme soit instruit — et pour cela il faut qu’il soit libre. Il faut détruire les gouvernements.

Vous-même, mes juges, vous êtes anarchistes.

M. le président.— Sans le savoir alors.

M. Martinet.— Vous êtes spitualistes. Vous croyez à Dieu au-dessous duquel vous rendez la Justice. Que ferait il ce Dieu ? Il refermerait ses bras dans une étreinte d’amour. Est-ce qu’au ciel on ne nous dit pas que l’égalité parfaite régnera avec l’absolue bonté ? — Donc, pour l’autre vie, vous êtes anarchistes.

La seule loi qui doive juger les hommes est la loi de solidarité.— Quand on n’y obéit pas, vous savez ce qui arrive : un gaillard bien musclé frappe son adversaire. Et a celui-là on n’applique pas la justice. M. Fouquier, procureur de la République, repousse les conclusions du prévenu, tendant à la déclaration d’incompétence. Il le fait en se bornant aux considérations juridiques. La Cour, après en avoir délibéré, conformément à la loi, rejette les conclusions de Martinet, se déclare compétente et dit qu’il sera passé outre aux débats. Martinet déclare que n’ayant pas cité ses témoins, il sera dans l’obligation de faire défaut si la cour ne veut pas renvoyer l’affaire à une autre session.

M. le président dit que ce n’est pas possible.

Martinet fait défaut et se retire.

La Cour jugeant alors sans l’assistance du jury, lecture est donnée de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation.

Acte d’accusation

Le 23 mai, vers 9 heures 1/4 du soir, eut lieu à Saint-Quentin, dans l’enceinte du Cirque, une réunion publique ; 1.200 personnes environ assistaient à cette réunion. Plusieurs discours furent prononcés ; ils renfermaient tous des attaques contre l’autorité et la société. Le nommé Martinet, se disant anarchiste et résidant à Paris, prit à son tour la parole et s’exprima en termes exceptionnellement violents, dont voici les principaux passages de son discours : « Et puisqu’il est vrai qu’un agent de police a gifflé, flagellé un jeune homme de 15 ans, qu’on l’attende au coin d’une rue, qu’on lui fasse son affaire et qu’il meure ; à celui qui l’aura tué je dirai : « Viens, je te salue.

Aujourd’hui, il faut tuer le sergent de ville qui a poursuivi un ouvrier, armé de son revolver, tordre le cou au sous-préfet et brûler l’Hôtel de-Ville ; nous ne pouvons le faire ce soir, car nous n’avons pas la force voulue.

En ce moment, dans le Midi, tous les députés, sénateurs, membres du clergé et d’autres vont s’agenouiller et s’aplatir devant Carnot, cette bêtes et devant Constans ; que quelqu’un pénètre au milieu de ces punaises et lance une matière explosible qui puisse donner la mort au plus grand nombre possible et plus on en fauchera plus on rira, et à celui qui l’aura fait, je dirai : « Viens, je te salue. »

Et mort en même temps aux capitalistes; plus on en tuera, mieux ça vaudra.

Vous, malheureux, vous ne serez jamais assez inexorables, et vous riches, vous ne serez jamais assez frappés. »

Les excitations de Martinet ne furent heureusement pas écoutées et la réunion se dispersa vers 11 heures, sans incidents.

Martinet a des antécédents judiciaires déplorables : il a couru de très nombreuses condamnations pour vol, abus de confiance, outrage aux bonnes mœurs, cris séditieux, coups volontaires et provocation à attroupement.

Depuis quelques années, il est mêlé activement au mouvement révolutionnaire ; il préconise les théories anarchistes les plus violentes, la révolution à main armée, l’emploi de la dynamite. Il publie des écrits ou des journaux excitant à la révolte, mais il est sans conviction, comme sans probité ni moralité.

M. le procureur requiert l’application de la loi (art. 23 et 24 de la loi le 1881). La Cour condamne Martinet à 15 mois d’emprisonnement, 500 francs d’amende et aux dépens. (Journal de l’Aisne).

Le Journal de Saint-Quentin 3 février 1892

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne

La peine de prison de Georges Brunet réduite en appel de 15 mois à 6 mois de prison, pour la manifestation du 1er mai 1891 à Saint-Quentin. 30 mai 1891

COUR D’APPEL D’AMIENS

AFFAIRE LANGRAND & BRUNET

Hier ont comparu devant la deuxième chambre de la cour, Langrand et Brunet, appelants d’un jugement du tribunal correctionnel de Saint-Quentin qui les a condamnés : le premier à un an. le second à 15 mois de prison pour faits d’excitation à la révolte et de résistance à l’autorité dans la journée du 1er mai dernier.

Nos lecteurs sont au courant des faits.

M. Tattegrain, conseiller rapporteur, fait un exposé succinct des incidents qui se sont passés à Saint-Quentin. Langrand avait été pré venu par un inspecteur de police qu’aucune manifestation ne serait tolérée et qu’il serait considéré comme responsable de ce qui arriverait, ce à quoi Langrand avait répondu qu’on sortirait quand même, puisque la fédération l’avait décidé. Suit la lecture des dépositions des agents. Ces documents se ressemblent toujours entre eux, même un peu trop.

Il en ressort que Langrand a certainement insulté les agents et la troupe, mais qu’il n’a frappé personne. Les sergents de ville ont été quelque peu houspillés par les compagnons de Langrand qui voulaient dégager celui-ci.

M. Delpech, président. — Vous n’avez ja mais été condamné ?

R. Non, M. le président.

D. Vous êtes marié, vous êtes tulliste ?

R. Oui, j’ui deux enfants ; comme ouvrier, mon patron déclare que l’on peut compter sur moi.

D. Vous êtes le grand meneur des grèves de Saint Quentin. Vous êtes du Conseil des prud’hommes, vous avez été conseiller municipal de Saint-Quentin, et vous vous êtes présenté à la députation ?

R. Oui.

D. Vous êtes anarchiste ? Possibiliste ?

R. Non, les uns ne vont pas assez loin, les autres trop, nous sommes dans le milieu, socialistes.

D. Vous êtes allé au Congrès de Calais, où vous avez été très violent ?

R. Soit, mais cela ne regarde plus personne ; si j’étais coupable alors, il fallait m’arrêter.

D. Nous sommes d’accord. Mais après avoir demandé que la démonstration du ler mai fût pacifique, voyant votre popularité vous échapper, vous vous êtes mis à la remorque de Brunet, un jeune homme de 22 ans ?

M. le président Delpech cite les paroles violentes prononcées par Langrand dans les réunions du Cirque. Langrand conteste vivement, trop vivement, il répond que ces paroles ont été très générales et n’avaient pas d’application immédiate : « la révolution, dit-il, ne s’improvise pas, elle vient à son heure : nous n’avons qu’à la préparer. »

Puis, une courte discussion s’engage sur la propriété, pour laquelle l’accusé aurait les idées de Proudhon.

Langrand dit qu’il ne s’est jamais attaqué à la petite propriété — il est petit propriétaire lui même. A la fin de l’interrogatoire, Langrand nie énergiquement avoir frappé les agents. Il s’est débattu et a été fortement meurtri lui-même.

Me Miilerand présente la défense de l’accusé. Il fait une plaidoirie aussi « non politique » que possible.

M. Corentin Guyho soutient l’accusation. « Il y a délit d’acte, dit-il, délit de sécurité sociale. » M. l’avocat général dépeint le milieu spécial saint-quentinois, qu’il compare assez justement à un baril de poudre. Une petite profession de foi républicaine pour finir et le ministère public conclut à la confirmation du jugement de Saint-Quentin.

M° Millerand réplique par quelques mots d’une grande clarté et d’une éloquence simple qui produisent un grand effet. M. Corentin Guyho reréplique.

Me Millerand reréplique.

La Cour remet son jugement A samedi. L’affaire Brunet commence aussitôt après. Nous en dirons un mot demain. (L’Echo de la Somme).

Journal de Saint-Quentin 30 mai 1891

Immédiatement après l’affaire Lengrand est venue celle de Brunet qui, sur la demande de Me Millerand, avait été disjointe de la première.

Georges Brunet a déjà subi une condamnation. I1 a vingt-trois ans et fait profession d’anarchie. Dans la journée du 1er mai, A Saint-Quentin, il a tenu des discours d’une extrême violence, disent les rapports de police, et a opposé de la résistance aux agents qui l’ont arrêté. L’interrogatoire est très court. Me Faglin présente avec éloquence la défense de l’accusé. Après le réquisitoire de M. Corentin Guyho, le tribunal remet à aujourd’hui son arrêt. Brunet, comme nous l’avons dit, est appelant d’un jugement du tribunal de Saint Quentin qui le condamne à 15 mois d’emprisonnement.

Amiens, 30 mai, 3 heures 45. La Cour rend un arrêt réduisant à 3 mois la peine d’un an de prison prononcée contre le citoyen Langrand par le tribunal de police correctionnelle de Saint-Quentin. Celle de Brunet est réduite de 15 à 6 mois. Les deux appelants sont, en outre, condamnés aux dépens.

Journal de Saint-Quentin 31 mai 1891

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne

VAURY Charles, Joseph [dit La Baleine]. Mécanicien, anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York.

Né le 31 mars 1859 à Sedan (Ardennes) ; mort le 12 décembre 1898 à Paris (XXe arr.) ; mécanicien ; anarchiste parisien.

Selon un relevé de la 2e brigade de recherches de la Préfecture de police, le 25 avril 1892, il demeurait 28 rue Vilain, il était considéré comme un anarchiste militant.
Le 27 février 1893, sa compagne Anna Bidal, journalière, décédait à leur domicile.
En avril 1893, il avait déménagé au 26 de la même rue. A partir de décembre 1893, il habitait 34 rue des Envierges.
Son frère Jean-Baptiste, Emile Vaury, né le 24 mars 1854 à Sedan (Ardennes), tailleur sur cristaux, était également, surveillé comme anarchiste, par la Préfecture de police, il habitait 67 Julien Lacroix.
Le 13 janvier 1893, Charles Vaury assistait à une réunion anarchiste, salle Miquet, 4 bis rue de la Présentation.
Le 3 juin 1893, les frères Vaury étaient présents au meeting anarchiste salle du Commerce, 94 rue du Faubourg du Temple, pour protester contre la condamnation à mort de Foret.
Le 1er juillet 1893, les frères Vaury se trouvaient parmi les 400 personnes venues à la conférence publique organisée par les anarchistes Dufour et Marin à la salle du Commerce.
Le 3 juillet 1894, il était présent à un meeting organisé par les anarchistes Saint-Martin et Cotté.
Le 16 mars 1894, son domicile 34 rue des Envierges était perquisitionné, il était arrêté. Le 3 avril 1894, la Préfecture de police adressait sa notice au juge d’instruction.
Les frères Vaury avaient le même dossier à la Préfecture de police qui portait le n°271.588.

SOURCES :
L’Intransigeant 19 mars 1894 — Archives de la Préfecture de police Ba 78, 310, 1500 — Archives de Paris. État civil Archives départementales des Ardennes. État civil.