7e interrogatoire d’Henri Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 17 mars 1894

Je me nomme Mercier Henri, déjà interrogé.

Q. Dès le mois d’avril 1892, vous avez été signalé comme un anarchiste dangereux. Vous avez à cette époque, dans la réunion publique du 23 avril , tenu des propos de la dernière violence. Notamment celui-ci : « Je suis prêt à me révolter et je pousse mes camarades à la révolte. »

R. C’est complètement faux, je n’ai pas dit cela…

Q. Dans la même réunion du 23 avril, vous avez, à plusieurs reprises, proposé la candidature de Ravachol ?

R. C’était une fumisterie.

Q. Et vous vous êtes retiré de cette réunion, en criant à plusieurs reprises : « Vive l’anarchie »

R. Je ne l’ai crié qu’une seule fois, en réponse à des individus qui criaient : « Vive la République » et qui ne sont pas républicains.

Q. Vous avez fait parti du Comité central de la Ligue anarchiste dont le siège était à Paris, 13 rue de Maistre. Votre adresse a été donnée : M. Mercier, 6 rue Dacier à Angers ?

R. Je n’ai jamais eu connaissance de ce comité là. Ainsi que je l’ai déjà dit, je n’ai jamais fait partie d’aucun groupe.

Le renseignement qui a été fourni à ce sujet, sur mon compte est inexact.

Q. Dans la réunion du 15 octobre dernier tenue à Angers, sur l’initiative du sieur Philippe, dans le but évident de constituer un groupe anarchiste, vous avez à plusieurs reprises, pris la parole dans des termes qui doivent être considérés comme une provocation directe au meurtre. Vous avez dit, notamment : « espérons que nous nous servirons des marmites pour autre chose »

Vous avez dit également : « Les ouvriers devraient mettre la main sur les machines, chacun choisir dans le tas, il faut une révolution avec un chambardement à la clef ».

R. Je n’ai jamais tenu ces deux propos. Ils ne seraient pas d’accord avec mes idées. On m’attribue des propos qui sont peut-être tenus par d’autres.

Q. Vous avez encore dit, dans un autre passage : « Le capital amassé dans les caisses du patron est de l’argent volé. Ouvriers intelligents, vous devriez faire comprendre cela à vos camarades. Le moyen est tout indiqué : « tuer les patrons » (Il répète cela trois fois) et prendre leur matériel.

« Pourquoi en grève, ne met-on pas le feu dans la fabrique ? »

R. Si ces propos étaient exacts, comment n’aurais-je pas été poursuivi ? J’affirme catégoriquement que je n’ai pas dit tout cela. Il faudrait être fou pour tenir des propos comme cela, devant un commissaire. Je suis assez intelligent pour savoir ce que je dois dire et rien que cela.

Q. Vous avez également dans cette réunion annoncé que « tous les dimanches, à la même heure, vous feriez une conférence anarchiste dans le même local et qu’on entrerait au moyen de cartes ?

R. S’il a été fait une convocation de ce genre, elle a été faite par le propriétaire du local et non par moi.

Je persiste à affirmer que je suis, il est vrai un théoricien de l’anarchie, mais nullement partisan de la propagande par le fait.

Lecture faite, l’inculpé signe avec nous et le greffier.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

GREGOIRE Alphonse, Marie. Fondeur en fer, mécanicien; anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 6 août 1866 à Saint-Jean-de-Boiseau (Loire-Atlantique) ; fondeur en fer, mécanicien; anarchiste parisien.

Alphonse Grégoire figurait sur une liste d’anarchistes établie le 30 janvier 1893. Il habitait 20 rue d’Allemagne. Il venait chercher sa correspondance chez sa cousine. Il était considéré comme un militant exalté et exerçait le métier de fondeur en fer.
Il figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 26 décembre 1893, son adresse était inconnue.
Au 14 avril 1894, il demeurait 44 rue Gauthey et était célibataire. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°253.666.
Il était arrêté le 1er juillet 1894, dans une rafle concernant 154 anarchistes. Son domicile, 45 rue Lafayette était perquisitionné ce qui permit la saisie de journaux, de chansons et d’un sac contenant des débris de métaux.
Il était transféré au Dépôt pour y être photographié par le service de l’identité judiciaire le 2 juillet. Mis à la disposition des autorités judiciaires dans le cadre de l’inculpation pour association de malfaiteurs, le juge d’instruction demandait des renseignements sur lui à la Préfecture de police. Ces renseignements étaient transmis le 6 juillet.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 310,1499,1500. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine. — Archives départementales de Loire-Atlantique. Etat civil.

GREGOIRE Aimé, Léopold. Facteur de pianos ; anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 17 juin 1847 à Bruxelles (Belgique) ; facteur de pianos ; anarchiste parisien.

En 1894, Aimé Grégoire travaillait chez M. Prévost, 77 rue Saint-Maur, il était veuf et avait trois enfants.
Le 2 mars 1894, son domicile 28 boulevard de Charonne était perquisitionné, en même temps que celui de 21 autres anarchistes de Paris et de banlieue. Il était arrêté et libéré le 7 mars. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°333.477.
Aimé Grégoire figurait sur une liste d’anarchistes connus de la 3e brigade de recherches de la Préfecture de police au 10 septembre 1894.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 1500. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine. — Le Figaro 3 mars 1894.

6e interrogatoire de Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 14 mars 1894

Je me nomme Mercier Henri, déjà interrogé.

Q. Veuillez nous faire connaître vos antécédents.

R. J’ai habité Angers de 1888 à 1893. Je suis entré chez M. Hamard le 20 septembre 1889 et sorti le le 23 juillet 1893 pour aller habiter Trélazé.

Q. Vous avez connu à cette époque à Angers Riemer  et Tennevin ?

R. Je les ai entendu dans des réunions publiques ; mais je n’assistais pas à la réunion de Riemer à Trélazé, réunion pour laquelle il a été condamné par contumace à Angers, à 2 ans de prison.

Riemer doit actuellement être arrêté, quant à Tennevin, je ne sais pas où il est en ce moment-ci.

Q. Vous n’êtes pas marié ?

R. Non, monsieur. Je vis en concubinage avec une jeune fille d’Angers qui s’appelle Célestine Béthoré.

Q. Vous êtes désigné, ainsi que je vous l’ai déjà fait connaître et connu par les anarchistes des autres régions. C’est vous qui, avec  Chevry avez reçu au cours du mois de décembre dernier, le placard « Les dynamitards aux panamitards », placard qui ne vous est pas parvenu uniquement parce qu’il a été saisi à cette époque ?

R. Je n’ai jamais reçu ce placard. Il est probable qu’il m’a été adressé à Angers et non à Trélazé où j’habite.

Q. En effet, vous avez également reçu le placard « A Carnot, le tueur » ? On a saisi chez vous l’Almanach du Père Peinard pour 1894, le journal du Père Peinard du 1er au 8 octobre 1893. Des chansons anarchistes très dangereuses, notamment une chanson, au dos de laquelle est écrit cette phrase : « Mais on feint ? Toujours à [illisible] pour l’extermination de cette race de parasites » (pièce à conviction lettre G) ?

R. En réalité je n’ai jamais reçu les placards puisqu’ils ont été arrêtés. En outre je n’habite plus Angers et l’adresse était fausse.

Quant aux autres publications qu’on a saisis chez moi, je les avais achetées au marchand de journaux. Enfin, je ne peux pas dire comment la chanson, au dos de laquelle se trouve la phrase que vous venez de me citer, a pu être chez moi. Je crois qu’on me l’a prêtée pour la copier.

Q. Avez vous toujours assisté aux réunions données par Philippe à Angers ?

R. J’ai assisté à une, celle du 15 octobre et encore je ne suis pas resté jusqu’à la fin.

Q. Vous avez connu à Trélazé, Hamelin et Sèvre ?

R. J’ai connu Hamelin, il y a 3 ou 4 ans, très peu. Je ne connais pas Sevre.

Q. Vous n’avez jamais été de la Fédération socialiste de l’Ouest ?

R. Non, monsieur, elle n’existait plus quand je suis revenu du régiment.

Lecture faite, l’inculpé signe avec nous et le greffier.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

DARDENNE François, Eugène, Edouard. Typographe, imprimeur ; membre de la colonie libertaire d’Aiglemont (Ardennes)

Né le 14 novembre 1883 à Juilley (Manche) ; mort le 17 octobre 1917 à Paris (XVème arr.); typographe, imprimeur ; membre de la colonie libertaire d’Aiglemont (Ardennes).

Le 2 octobre 1902, François Dardenne était condamné par le tribunal correctionnel de la Seine à 15 jours de prison pour outrages aux agents.
Il était incorporé au 69e régiment d’infanterie à Toul à compter du 15 novembre 1904. Il était réformé temporairement le 12 décembre 1904, pour faiblesse générale et imminence de tuberculose. Le 4 novembre 1905, il était réformé définitivement par la commission spéciale de Paris, pour bronchite spécifique.

En janvier 1907, François Dardenne était secrétaire de la commission administrative de la Section fédérale des Jeunesses du Parti socialiste (SFIO). A l’époque, il demeurait 81 rue des Poissonniers à Paris (18ème arrondissement).
A la fin du mois de janvier il participait à la diffusion d’une affiche « Aux conscrits » à l’occasion du tirage au sort, pour dénoncer « la comédie grotesque du conseil de révision ». Les commandes des affiches étaient à adresser chez lui. Le contenu de l’affiche était clairement antimilitariste.
Au mois de mars 1907 sortait le premier numéro de l’Egalité, organe des Jeunesses socialistes. François Dardenne, rédacteur-gérant du journal, recevait les abonnements chez lui.
Au mois de mai 1907, des poursuites judiciaires étaient engagées contre l’affiche « Aux conscrits ».
Au début du mois de juin 1907, François Dardenne était arrêté et inculpé de provocation au meurtre, provocation de militaires à la désobéissance, outrages à l’armée. Il était poursuivi par 35 parquets.
Pendant son incarcération, l’intérim de l’administration du journal l’Egalité était assurée par M. Ducarnoy.
Dès la fin juin, l’Egalité reprenait sa publication, François Dardenne y publiait un article sur la propagande.
Mais le 31 juillet 1907, des divergences apparaissaient entre Dardenne et la 42e section du Parti socialiste : elle lui retirait le soin de faire paraître le numéro 5 de l’Egalité.
Dardenne répliquait et donnait son point de vue dans l’Humanité : « Contrairement à ce qu’il est dit, jamais la 42e section ne m’a retiré le soin de faire paraître le journal l’Egalité. La commission du journal, en sa dernière séance, m’a au contraire chargé de sa rédaction.
Les lecteurs de l’Egalité peuvent eux seuls juger si la ligne que nous avons suivie s’est modifiée.
Ce que nous tenons à déclarer, c’est que le journal n’est pas l’organe de quelques groupes de jeunesse, mais de tous les groupes de jeunesses socialistes révolutionnaires de France. »
Le 23 août 1907, Dardenne arrivait à la colonie d’Aiglemont et mettait ses compétences de typographe au service de l’imprimerie du journal. C’est probablement au même moment qu’un autre typographe répondait à l’appel lancé par le Cubilot, il s’agissait de Jean Salives.
Le n°34 du Cubilot du 22 septembre 1907, précisait que le journal était désormais imprimé à la colonie, avec cette mention : « Travail fait en camaraderie ».
Dans le n°35 du 6 octobre 1907, une mention était ajoutée, qui pouvait paraître anodine mais déclencha une polémique avec le Socialiste ardennais : « Travail fait en liberté et en camaraderie par des ouvriers syndiqués ». Le journal socialiste contesta que que ce soient des syndiqués qui imprimaient le Cubilot car aucun d’entre eux n’était adhérent à la Fédération du livre.
François Dardenne apporta un démenti à ces propos en se présentant à la rédaction du journal socialiste, muni de son livret syndical de la région parisienne. Mais André Renaux le rédacteur de l’article lui faisait remarquer que depuis son arrivée à Aiglemont, il n’avait pas donné signe de vie au syndicat de Charleville. Or comme typographe syndiqué, d’après les statuts fédéraux, lorsqu’un membre de la Fédération du livre quittait une section pour aller travailler dans une autre ville, il devait adhérer à celle de son nouveau domicile. André Renaux qui était adhérent au syndicat des typographes avait pris des renseignements auprès du comité syndical et il lui avait été répondu que les ouvriers du Cubilot n’avaient pas déposé de demande d’admission.
Après cette visite au Socialiste ardennais, François Dardenne régularisa sa situation auprès du syndicat typographique de Charleville.
Son arrivée à Aiglemont, ses démêlés avec le Parti socialiste parisien rendaient impossible la publication de l’Egalité qui ne paraissait pas durant le mois de septembre. Afin de donner plus d’ampleur à la propagande antimilitariste et antipatriotique, la fusion de l’Egalité et du Cubilot était décidée. La rédaction de l’Egalité lançait donc l’appel suivant : « Propagez le Cubilot ; faites-nous des abonnés ! »
Ce renfort apporté par Dardenne et son journal était aussi un piège pour le Cubilot, en accentuant à outrance la campagne antimilitariste, la répression allait s’abattre sur le journal.
Le 8 février 1908, la cour d’assises de la Seine le condamnait à 6 mois de prison avec sursis, pour avoir imprimé l’affiche « Aux conscrits ». Au cours du procès il refusa de donner le nom de celui qui avait écrit le texte.
Le 14 janvier 1915, le conseil de révision de la Seine le maintenait réformé, décision confirmée le 9 mai 1917.
François Dardenne se maria avec Irène, Emilie Jacob.
A la fin de sa vie, il demeurait avec son épouse 58 rue Letellier.

SOURCES :

L’Humanité 11, 25 janvier, 11 février, 21 mars, 27 mai, 30 mai, 4 juin, 6 juin, 23 juin, 11 août, 27 août, 29 août 1907, 9 février 1908 — Le Libertaire 27 octobre 1907 — Le Socialiste ardennais 2 novembre 1907 — Archives de Paris. Registre matricule 2151.

Le Cubilot devient hebdomadaire en fusionnant avec l’Égalité.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Seizième épisode. Le Cubilot devient hebdomadaire en fusionnant avec l’Égalité.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 25 août 1907, paraît le n°32 du Cubilot, avec 8 jours de retard « dus au surcroît de besogne que nous cause l’installation de l’imprimerie. » Des changements vont se produire dans l’administration du journal mais aucune précision supplémentaire n’est donnée.

Document Archives départementales des Ardennes. Cliquer ici pour voir le journal en entier

Le journal fait le point sur la grève de Revin, expliquant que « les patrons ont essayé une reprise de travail, mais ils furent déçus dans leur procédé car pas un ouvrier ne s’est présenté à l’atelier, sauf 14 à l’usine St-Nicolas qui, voyant le petit nombre qu’ils constituaient, ont fait demi tour. C’est donc un échec complet pour les exploiteurs de Revin. »

Réunie le 18 août 1907, à la salle Lamblot à Mohon, l’Union des Syndicats des Ardennes, représentant trente organisations, assure les grévistes de Revin de toute sa solidarité et les engage à lutter jusqu’à satisfaction complète.

Dans le n°34 du Cubilot du 22 septembre 1907, Taffet publie un article important, au cœur du motif du conflit social de Revin : « Les commissions du travail ». Il s’agit là d’expliquer ce que les syndicats de la métallurgie essaient de mettre en place : un véritable contrôle ouvrier. On comprend que la résistance patronale soit forte pour s’y opposer.

Document Archives départementales des Ardennes. Cliquer ici pour voir le journal en entier

« Nos camarades de Revin avaient su comprendre tous les avantages des commissions du Travail et leurs patrons, de leurs aveux même, en avaient reconnu l’utilité. Mais dans la longue lutte qui vient de se dérouler, les patrons voulant, tant par cupidité que par ploutocratie et devant le danger que lui faisait courir le Syndicat ouvrier, rester les maîtres absolus dans leurs bagnes, refusèrent désormais de tolérer ces commissions d’atelier.

Ouvriers et patrons savaient que par là, c’est le travailleur maître à l’atelier, c’est dans chaque maison la représentation officielle et permanente du Syndicat, c’est dans chaque atelier le groupement de tous les travailleurs en un seul bloc devant le patron. »

Le même numéro du Cubilot annonce une réunion du groupe libertaire de Charleville : « Les militants de Charleville et environs sont priés d’assister à la réunion qui aura lieu le dimanche 22 septembre, à 2 heures et demie de l’après-midi, Café lyonnais, 64 rue Bourbon, Charleville »

Le Cubilot n°35 du 6 octobre 1907, annonce en « Une », une nouvelle importante : le journal devient hebdomadaire : « Ainsi que nous l’avions annoncé dans notre avant-dernier numéro, notre journal s’imprime lui-même et peut dès maintenant rassurer ses amis sur sa vitalité.

Document Archives départementales des Ardennes. Cliquer ici pour voir le journal en entier

La faveur qui accueille le Cubilot dans le monde ouvrier, les colères et les mépris qu’il soulève dans le monde patronal, comme les flèches discrètement et timidement empoisonnées que lui décochent les politiciens, nous ont encouragés à faire encore des sacrifices pour intensifier la propagande d’éducation que, depuis bientôt dix-huit mois, nous poursuivons.

Plus que jamais, il est nécessaire qu’elle se fasse cette éducation et qu’à l’organisation méthodique des patrons réponde un état de conscience nouveau qui mette le prolétariat, le plus possible, en garde pour les événements qui peuvent se précipiter.

La force des organisations ardennaises doit résider dans le degré d’éducation de ses membres et l’effort de tous les militants consiste à attirer avec méthode les travailleurs et à les habituer non à être des payeurs exclusifs de cotisations, mais à s’intéresser aux graves questions économiques qu’il faut bien connaître si on veut les résoudre.

Le Cubilot est bien l’organe qui peut les y aider. Tribune ouverte à tous sans distinction d’école philosophique, on n’y traite que les questions économiques et ouvrières, exclusion faite des papotages personnels et des petitesses politiques. Dans ses colonnes, peut-être des fois véhémentement, mais toujours avec sincérité, nos rédacteurs réguliers ou occasionnels fustigent et fustigeront ceux qui vivent de l’ouvrier en l’exploitant ou en le trompant.

C’est une besogne ingrate, certes, qui n’ouvre pas toutes les portes, mais qui les ferme, qui ne prépare pas l’accès aux bonnes places où on laisse un peu de sa conscience, mais qui vous marque d’avance pour les bonnes répression des Flics 1er et autres. Elle nous plaît et elle est utile.

Dans sa rédaction, le Cubilot va subir une légère modification qui ne pourra qu’intéresser nos camarades et augmenter le nombre de ceux qui le liront.

Toutes les semaines, à partir du 20 octobre prochain, un nouveau rédacteur assurera la rubrique « Causerie ouvrière » où seront traitées toutes les questions intéressant le travail, l’hygiène et celle malheureusement toujours d’actualité des accidents du travail.

Une TRIBUNE LIBRE donnera l’hospitalité à tous ceux qui voudront discuter en se conformant toutefois à la condition de ne pas faire de politique et de questions de personnes.

Enfin, sous peu, nous commenceront la publication d’un feuilleton à tendance qui donnera satisfaction à ceux qui cherchent, dans le rez-de-chaussée de leur journal, quelques instants de délassement que l’on peut rendre éducatifs.

Il est probable que la parution du Cubilot hebdomadairement, à partir du 20 octobre, troublera dans leur quiétude ceux qui, depuis longtemps, avaient escompté sa chute, mais il est certain qu’elle aura pour résultat de donner un courage nouveau à tous les militants qui nous suivent avec intérêt et camaraderie dans la lutte.

Merci à tous pour le bon accueil qui nous a été fait jusqu’ici et pour le nouveau concours que nous leur demandons et qu’ils ne sauront nous refuser.

Répandez le Cubilot et abonnez-vous.

La Rédaction »

Comment le Cubilot peut-il ainsi passer d’une publication tous les quinze jours à une parution chaque semaine ? De quel renfort a-t-il bénéficié ?

Le Libertaire du 28 juillet 1907, avait publie un entrefilet annonçant que la colonie recherchait deux ou trois nouveaux colons typographes capable de s’occuper de la conduite « d’une machine en blanc », et au point de vue technique, ayant la compétence nécessaire pour prendre la direction morale de l’imprimerie du Cubilot.

Le 23 août 19071, un typographe François Dardenne arrive de Paris et vient s’installer à la colonie et il n’arrive pas les mains vides.

C’est un militant socialiste parisien, en rupture avec le Parti socialiste. En janvier 1907, il était secrétaire de la commission administrative de la Section fédérale des Jeunesses du Parti socialiste (SFIO). A l’époque, il demeurait 81 rue des Poissonniers à Paris (18ème arrondissement)2.

A la fin du mois de janvier il participait à la diffusion d’une affiche « Aux conscrits » à l’occasion du tirage au sort, pour dénoncer « la comédie grotesque du conseil de révision ». Les commandes des affiches étaient à adresser chez lui3.

Le contenu de l’affiche était clairement antimilitariste :

« Aux conscrits

Dans quelques mois, la légalité bourgeoise vous fera quitter la famille pour le régiment, l’habit de travail pour la livrée sanglante, l’outil producteur pour l’engin meurtrier, le bagne industriel pour le bagne militaire.
La classe capitaliste, qui vit et s’enrichit en exploitant votre travail, vous impose l’obligation de défendre ses privilèges c’est au prix de votre sang qu’elle veut conquérir des débouchés pour les produits créés par vous, accaparés par elle et que des salaires de famine vous empêchent de consommer suivant vos besoins.
Devenus, malgré vous, des chiens de garde du coffre-fort et des instruments de la tyrannie
patronale, oubliez-vous votre devoir de classe ?
Oublierez-vous les frères de l’atelier et du syndicat que vous retrouverez en sortant de la caserne ? Leurs intérêts, leurs revendications auront-ils cessé d’être les vôtres ?
Et si la volonté d’un gouvernement vous envoyait contre eux sur les champs de grèves, les obligeriez-vous, par la pression des baïonnettes, par le sang ouvrier versé sur le commandement des chefs, à capituler et à subir la loi du patronat vainqueur ?
Non. Ni la servitude déprimante de la caserne, ni l’éducation démoralisante du régiment, ni les brutalités, ni les injustices des galonnés n’auront raison de votre conscience.
Jamais vous ne deviendrez des fratricides.
User de vos armes contre vos frères de travail, ce serait en user contre vous-mêmes.
Pour vous, l’ennemi n’est pas le travailleur fût-il né de l’autre côté de la frontière et revêtu comme vous de la livrée militaire mais bien l’exploiteur national ou cosmopolite.
Camarades,

Vous direz aussi avec les prolétaires conscients de tous les pays, que le fusil mis entre vos mains, dans un but d’oppression et de répression peut et doit se réhabiliter en devenant le fusil libérateur, le jour où le monde du travail livrera le combat suprême contre la domination capitaliste.
La révolution ouvrière ne se fera pas contre l’armée, mais avec l’armée.
Vous viendrez rejoindre les bataillons révolutionnaires derrière la barricade, comme les gardes françaises de 1789, comme les soldats de février 1848 et de mars 1871, et votre concours assurera l’écrasement définitif de la bourgeoisie parasitaire.
A bientôt, camarades ! Vive l’internationale Ouvrière ! Vive la fraternité sociale ! 4»
Au mois de mars 1907 sortait le premier numéro de l’Egalité, organe des Jeunesses socialistes. François Dardenne, rédacteur-gérant du journal, recevait les abonnements chez lui5.

Au mois de mai 1907, des poursuites judiciaires étaient engagées contre l’affiche « Aux conscrits ».6

Au début du mois de juin 1907, François Dardenne était arrêté et inculpé de provocation au meurtre, provocation de militaires à la désobéissance, outrages à l’armée. Il était poursuivi par 35 parquets.7

Pendant son incarcération, l’intérim de l’administration du journal l’Egalité était assurée par M. Ducarnoy.8
Dès la fin juin, l’Egalité reprenait sa publication, François Dardenne y publiait un article sur la propagande.9

Mais le 31 juillet 1907, des divergences apparaissaient entre Dardenne et la 42e section du Parti socialiste : elle lui retirait le soin de faire paraître le numéro 5 de l‘Egalité.10

Dardenne répliquait et donnait son point de vue dans l’Humanité : « Contrairement à ce qu’il est dit, jamais la 42e section ne m’a retiré le soin de faire paraître le journal l’Egalité. La commission du journal, en sa dernière séance, m’a au contraire chargé de sa rédaction.

Les lecteurs de l’Egalité peuvent eux seuls juger si la ligne que nous avons suivie s’est modifiée.

Ce que nous tenons à déclarer, c’est que le journal n’est pas l’organe de quelques groupes de jeunesse, mais de tous les groupes de jeunesses socialistes révolutionnaires de France. »11

Au mois d’août 1907, Dardenne arrive à la colonie d’Aiglemont et met ses compétences de typographe au service de l’imprimerie du journal. C’est probablement au même moment qu’un autre typographe répond à l’appel lancé par le Cubilot, il s’agit de Jean Salives.

Le n°34 du Cubilot du 22 septembre 1907, précise que le journal est désormais imprimé à la colonie, avec cette mention : « Travail fait en camaraderie ».

Dans le n°35 du 6 octobre 1907, une mention est ajoutée, qui peut paraître anodine mais déclenche une polémique avec le Socialiste ardennais : « Travail fait en liberté et en camaraderie par des ouvriers syndiqués ». Le journal socialiste conteste que que ce soient des syndiqués qui impriment le Cubilot car aucun d’entre eux n’est adhérent à la Fédération du livre.

François Dardenne apporte un démenti à ces propos en se présentant à la rédaction du journal socialiste, muni de son livret syndical de la région parisienne. Mais André Renaux le rédacteur de l’article lui fait remarquer que depuis son arrivée à Aiglemont, il n’a pas donné signe de vie au syndicat de Charleville. Or comme typographe syndiqué, d’après les statuts fédéraux, lorsqu’un membre de la Fédération du livre quitte une section pour aller travailler dans une autre ville, il doit adhérer à celle de son nouveau domicile. André Renaux qui est adhérent au syndicat des typographes a pris des renseignements auprès du comité syndical et il lui a été répondu que les ouvriers du Cubilot n’ont pas déposé de demande d’admission.

Après cette visite au Socialiste ardennais, François Dardenne régularise sa situation auprès du syndicat typographique de Charleville.12

Son arrivée à Aiglemont, ses démêlés avec le Parti socialiste parisien rendent impossible la publication de l’Egalité qui ne paraît pas durant le mois de septembre. Afin de donner plus d’ampleur à la propagande antimilitariste et antipatriotique, la fusion de l’Egalité et du Cubilot est décidée. La rédaction de l‘Egalité lance donc l’appel suivant : « Propagez le Cubilot ; faites-nous des abonnés ! »13

Ce renfort apporté par Dardenne et son journal est aussi un piège pour le Cubilot, en accentuant à outrance la campagne antimilitariste, la répression va s’abattre sur le journal.

Notes :

1 Le Socialiste ardennais 2 novembre 1907

2 L’Humanité 11 janvier 1907

3 L’Humanité 25 janvier 1907

4 L’Humanité 11 février1907

5 L’Humanité 21 mars 1907

6 L’Humanité 30 mai 1907

7 L’Humanité 4 juin 1907

8 L’Humanité 6 juin 1907

9 L’Humanité 23 juin 1907. Dardenne sera condamné par la cour d’assises de la Seine au début février 1908 à 6 mois de prison avec sursis. L’Humanité 9 février 1908

10 L’Humanité 27 août 1907

11 L’Humanité 29 août 1907

12 Le Socialiste ardennais 2 novembre 1907

13 Le Libertaire 27 octobre 1907

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés)

GORDON Max. Placier ; anarchiste de Vilna (Russie) et de Paris

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 20 août 1854 à Vilna (Russie) ; placier ; anarchiste de Vilna (Russie) et de Paris.

Né dans une famille juive de Vilna (Lithuanie), Max Gordon s’était marié en 1890 avec Rachel Paleyohe ( ?). A la fin des années 1870, il avait résidé 2 ans en Allemagne. En 1885, il avait été déporté 5 ans en Sibérie pour activité révolutionnaire.
Il était le père de David Israël, mécanicien, en relation avec les nihilistes russes Polah, Lavroff, Stepanoff et ex président du Cercle des ouvriers israélites russes. Sa fille Eva Gordon était la maîtresse de Katchinzeff, compromis dans l’affaire des bombes en mai 1890.
Il était arrivé en France en janvier 1892 et y résidait avec sa femme qui ne parlait pas le français et leur jeune enfant, d’abord rue de l’Echiquier, puis Faubourg Saint Martin. Il fut notamment employé comme placier par M. Guinsbourg, spécialisé en cuirs de Russie, 74 rue de Bondy.
David, Israël Gordon, son fils, figurait la liste récapitulative des anarchistes au 26 décembre 1893, il demeurait 5 rue des Entrepreneurs (janvier 1893).
Le 14 avril 1894, David, Israël Gordon était sur une liste d’anarchistes, il demeurait 38 rue de l’Echiquier. Il était noté comme célibataire et son dossier à la Préfecture de police portait le n°313.901.
Le 30 juin 1894, le préfet de police délivra au commissaire Vérillon du quartier de la porte Saint-Denis, un mandat de perquisition et d’amener à l’encontre de Gordon David Israël, pour association de malfaiteurs.
Le 1er juillet 1894, lors de la rafle anti anarchiste, la police s’était présentée à son domicile du 78 Faubourg Saint Martin, à 4h30 du matin, avec un mandat d’amener au nom de David Israël Gordon.
Arrivé sur place le commissaire trouva un homme en chemise et caleçon, cet homme déclara se nommer Max Gordon et non David Israël. Dans le lit se trouvait sa femme et dans une pièce alcôve son fils de 11 ans, Alexandre, Gaston.
La police avait saisi une grande quantité d’imprimés, brochures et affiches anarchistes en langue française (notamment sur l’arrestation de Ravachol et sur l’attentat de Vaillant au Palais Bourbon) , une certaine quantité de journaux anarchistes en russe et en allemand, une grande quantité d’imprimés en yiddish, un grand portrait lithographié de Bakounine, un album photographique et plusieurs photos, divers carnets , notes, manuscrits et correspondances en langues étrangères, et un portrait du président Carnot où il était écrit à l’encre « Carnot est mort ». Selon Gordon, c’était son jeune fils Alexandre qui avait écrit cela. Lors de son interrogatoire il justifia la présence de nombreux écrits anarchistes parce qu’il s’intéressait beaucoup à la question sociale ; il avait ajouté que pour cette raison il avait été « amener à étudier aussi l’anarchie qui pour moi est une forme de la question sociale ». Il avait condamné toute violence se définissant comme un un partisan des théories de Tolstoi et avait nié être anarchiste, ni connaître des anarchistes. Il avait également reconnu parler plusieurs langues – le russe, le français, l’allemand, le yiddish – mais « fort peu l’anglais ».
Poursuivi pour « association de malfaiteurs », il fut incarcéré à Mazas, puis remis en liberté provisoire le 8 juillet 1894, avant de bénéficier d’un non lieu le 4 juillet 1895.

SOURCES :
Archives de Paris D3 U6 51 — Notice Max Gordon du Dictionnaire des militants anarchistes — Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine.

Les adresses d’Henri Mercier et l’affiche « Carnot le tueur » envoyée de Londres à Angers

Document Ficedl-Affiche. Lire le texte ici

3e interrogatoire de Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 8 janvier 1894

Je me nomme Mercier, déjà interrogé.

Nous présentons à l’inculpé une lettre portant un timbre poste de Brest du 5 ? janvier 1894.

Cette lettre porte la suscription suivante : « Monsieur Mercier, cordonnier [illisible] à Trélazé, Maine-et-Loire.

Après l’avoir examinée, l’inculpé dit : « je reconnais bien que cette lettre est à mon adresse. »

Nous ouvrons cette lettre en présence de l’inculpé, nous y trouvons une feuille commençant par ces mots : « Mon ami, je ne sais si tu as reçu… » et signée « Régis ».

Nous lisons cette lettre à l’inculpé et lui faisons signer Ne variatur, ainsi que l’enveloppe, nous les signons avec notre greffier.

Lecture faite, l’inculpé signe avec nous et le greffier.

(1988)

4e interrogatoire de Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 19 janvier 1894

Je me nomme Mercier Henri, déjà interrogé.

Nous présentons à l’inculpé une lettre saisie au bureau de poste de Trélazé et portant la suscription suivante :

« Monsieur et Madame Mercier, 29 rue Beaurepaire Angers ; et remis sur cette adresse (Trélazé) inscrit par la poste.

Après avoir examiné la lettre, l’inculpé dit : « cette lettre doit être pour mon frère. Du reste, il est facile de s’en rendre assurer par la signature »

Nous ouvrons la lettre en présence de Mercier, lequel après l’avoir examinée dit : « cette lettre est bien pour mon frère ».

Lecture faite, l’inculpé signe avec nous et le greffier.

5e interrogatoire de Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 16 février 1894

Je me nomme Mercier Henri, déjà interrogé.

Il a été saisi à la poste d’Angers en vertu de l’ordonnance de saisie que nous avons rendue à la date du [pas de date d’indiquée], un paquet venant de Londres et dont l’adresse est la suivante :

« M. Mercier, rue Lyonnaise 51, Angers Maine-et-Loire, France »

Ce paquet contient ainsi que vous le voyez, un placard anarchiste intitulé « A Carnot le tueur »

Q. Comment se fait-il que vous soyez en correspondance avec les anarchistes de Londres qui ont votre nom et votre adresse, pour vous envoyer des placards, évidemment afin de les afficher ?

R. L’adresse que vous venez de me présenter n’est pas la mienne, ce qui prouve surabondamment que je ne suis pas en correspondance avec ces gens là.

Je n’habite plus Angers depuis le 25 juillet 1893, je suis maintenant au village du Buisson, rue du Vessière ?, commune de Trélazé.

Si j’avais donné mon adresse et si j’étais en correspondance avec les anarchistes de Londres, je leur aurais donné tout au moins l’adresse exacte.

Depuis que je suis en liberté provisoire et même avant, je n’ai écrit à personne que pour les besoins de mon commerce, ceci, je vous l’affirme.

Q. Encore une fois, veuillez nous dire comment il se fait qu’à Londres, les anarchistes connaissent, sinon votre adresse exacte, tout au moins votre nom et la ville où vous habitez.

Si vous ne correspondez pas avec les anarchistes de Londres directement, vous êtes tout au moins en relation avec eux par des intermédiaires ?

R. Je suppose qu’on a vu mon nom sur les journaux.

Il y a deux ans, on a fait une perquisition chez moi, sous prétexte que j’étais anarchiste dangereux. Cette perquisition a fait l’objet de nombreux articles dans les journaux et j’ai acquis une notoriété suffisante pour que mon nom ai été conservé par les anarchistes, même à l’étranger.

Du reste je n’ai jamais habité la rue Lyonnaise n°51. J’ai habité rue Beaurepaire, rue Dacier, boulevard Davier, rue des Carines ? Etc…

Q. Il est certain, ainsi que nous vous l’avons déjà dit que votre nom n’a pas été conservé depuis 2 ans par les anarchistes à l’étranger, si vous ne continuez pas à être en relations avec eux, soit directement, soit par des intermédiaires.

Payez-vous, notamment une cotisation à une société anarchiste quelconque ?

R. Je ne fais partie d’aucun groupe, je ne paie aucune cotisation.

Q. Il est constant que Philippe va passer toutes ses journées de dimanche chez vous.

Continuez vous à faire avec lui de la propagande et à provoquer des réunions anarchistes ?

R. Philippe est mon ami. Il est venu deux dimanches pour faire réparer des chaussures et pour me voir. Il n’est pas venu plus souvent que cela.

Je n’ai fait aucun acte de propagande ou provoqué de réunions anarchistes.

Je suis seul, je m’occupe de mon travail et pas autre chose.

Q. Il résulte cependant de renseignements qui nous sont parvenus que vous « continuez à afficher hautement vos opinions anarchistes » et que vous vous livrez dans votre atelier aux diatribes les plus violentes contre la société ?

R. Ceci m’exaspère absolument, ceci est complètement faux et donnerait réellement l’idée de mal faire….J’ai chez moi tout juste mon atelier et rien de plus. Or cet atelier est déjà rempli par des tables de mon apprenti et de moi, mes outils, mes rayons et mes marchandises. Il n’y a pas place pour faire la moindre réunion.

Georget qui est le secrétaire du syndicat n’est peut-être jamais venu dans mon atelier. Du moins, je ne m’en souviens pas l’y avoir vu.

Coutal vient m’apporter mon journal tous les jours. Meirand vient quelques fois pour ses chaussures.

Je me doute de ce qui a soulevé ainsi la police contre moi :

J’ai mis sur ma boutique : « Cordonnerie anarchiste » pour me faire une clientèle. Mais ça ne veut pas dire fabrique de bombes.

Ma clientèle augmente, il est vrai ; mais c’est de la clientèle de chaussures et non pas de la clientèle anarchiste.

La semaine dernière, j’ai fabriqué jusqu’à 14 paires de chaussures et j’ai veillé jusqu’à minuit. Ceci, je suis prêt à le prouver et mes livres en font foi.

Je n’ai donc guère eu le temps de m’occuper ni d’anarchie, ni de complot anarchiste. Je demande à vivre tranquille en travaillant.

Lecture faite, l’inculpé signe avec nous et le greffier.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

GODARD Armand, Alexandre. Electricien; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 1er mars 1875 à Paris (XVIIe arr.) ; mort le 4 février 1929 à Paris (XVIIeme arr.) ; électricien ; anarchiste parisien.

Le nom Godard était cité 14 fois dans les compte-rendus de réunions anarchistes de 1893, sans que le prénom soit donné. Comme il existait plusieurs Godard, il n’est pas possible de savoir lequel était Armand, Alexandre.
Armand Godard figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes, au 26 décembre 1893, il demeurait 20 rue Lepic.
Arrêté le 5 janvier 1894, il était inculpé pour cris séditieux. Il fut libéré le 20 mars 1894.
Son dossier à la Préfecture de police était le même que celui de Henri, Walter Deforge (327.276) sans que l’on puisse s’expliquer pourquoi.
Sur l’état du 31 décembre 1894, il était signalé comme étant à Londres, s’étant probablement exilé pour échapper au service militaire : 1895 étant l’année où il devait tirer au sort.
Le 3 décembre 1914, il se maria à Clichy avec Marie, Hélène Raes.
Son décès fut annoncé dans La Voix libertaire.

SOURCES :
La Voix libertaire 1er mars 1929 — Archives de la Préfecture de police Ba 1500, 1509 — Notice A. Godard du Dictionnaire biographique des militants anarchistes — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine.

1er interrogatoire d’Henri Mercier par le juge d’instruction d’Angers le 4 janvier 1894

Je me nomme Mercier Henri, âgé de 33 ans, cordonnier, demeurant au Buisson, commune de Tréazé, né à Chaudefonds-sur-Layon (Maine-et-Loire), le 24 mars 1860, fils de feu Jean et de feu Marguerite Jacob, célibataire, lettré.

J’ai tiré au sort à Angers, j’ai eu le n°102 de la classe 1880. Je n’ai jamais été condamné.

Nous présentons à l’inculpé une lettre portant le timbre de la poste d’Angers, indéchiffrable et le timbre de départ de Brest (Finistère) 31 décembre.

Cette lettre porte la suscription :

« Monsieur Mercier, cordonnier, rue du Vision ?, à Trélazé, Maine et Loire »

Après l’avoir examinée, l’inculpé dit : Je reconnais bien que cette lettre est à mon adresse.

Nous ouvrons la lettre en présence de l’inculpé, nous trouvons une première feuille datée de Keranfurus Izella, 31 décembre 1893, commençant par ces mots : « Mon cher ami, dès que…. été » et la signature « A. Meunier »

Nous lisons cette première feuille à l’inculpé.

Un second papier plié en quatre portant la suscription au crayon : « Pour remettre à qui tu sais ».

Sur notre demande l’inculpé répond :

« Je ne peux pas trahir le secret de mon ami, ni dire la personne dont il s’agit »

Nous brisons le cachet de cette seconde lettre, et nous la lisons en présence de l’inculpé. Elle commence par ces mots : « Amie, si [illisible] votre dernière lettre me porte à le croire… etc et signée « Régis »

Nous faisons signer de variatur les trois pièces dont il s’agit (l’enveloppe et les deux lettres qu’elle contenait) par l’inculpé et nous signons nous-même, ainsi que le greffier.

Indépendamment de la lettre qui vient d’être saisie et dont je viens de vous donner connaissance, on a saisi à votre domicile différentes pièces :

Lettre A :

1° Un cahier de souvenirs

L’Almanach du Père Peinard pour 1894

3° Sous la cote B. Plusieurs chansons sur feuilles séparées.

4° Sous la lettre C : une chanson imprimée avec une note manuscrite au verso

5° Sous la lettre D : une numéro du Père Peinard du 1er au 8 octobre 1893.

L’inculpé après avoir examiné ces pièces, déclare qu’elles ont bien été saisies chez lui.

Nous les lui faisons signer Ne variatur et nous les signons nous même avec le greffier.

L’inculpé reprend : « Les chansons portées dans le cahier ont été écrites par ma femme. »

Ce sont des copies qui ont été prises n’importe où.

L’Almanach du Père Peinard a été déposé et à paru dans les les premiers jours de décembre, c’est à dire avant la promulgation de la nouvelle loi, sinon je ne l’aurais pas acheté.

Les chansons portées sous la cote B ont été copiées, il y a longtemps, je ne sais où par ma femme. Je ne saurais dire qui a écrit ce qui n’est pas copié par ma femme.

J’ajoute que tout cela doit avoir déjà passé sous les yeux de l’autorité dans les précédentes perquisitions.

La note manuscrite écrite au verso d’une chanson (sous la lettre C) est très ancienne et est depuis très longtemps chez moi.

Je ne sais pas par qui elle a été écrite.

Le n° du Père Peinard, du 1er au 8 octobre, a été acheté par moi dans les mêmes conditions que l’Almanach.

Je dois vous dire que l’Almanach du Père Peinard a été en vente à la gare, ainsi que le Père Peinard et je crois bien qu’ils doivent y être encore s’ils n’ont pas été saisis. Il faudrait donc poursuivre la librairie Hachette aussi bien que moi.

Q. Voulez-vous nous fournir une dernière fois des explications sur la phrase de la lettre de Meunier à votre adresse :

« Le bal qui devait avoir lieu le 25 courant a raté et pour cause » ?

R. Probablement, on avait organisé à Brest pour le 25 décembre, une soirée suivie de bal et cette soirée n’a pu avoir lieu. Voilà comment j’interpréterais cette [illisible] de Meunier.

Q. Vous êtes en rapport constant avec Dubois, Philippe, Chevry ?

R. Pour Dubois, pendant la grève, j’avais besoin d’un ouvrier pour un coup de main, je suis allé à la Bourse du travail demander l’un des plus nécessiteux et on m’a désigné Dubois, c’est ainsi que je l’ai employé pendant 3 semaines.

En ce qui concerne Chevry, voilà un an ou deux que je n’ai pas de rapports avec lui. Du reste, je n’en ai jamais eu de bien sérieux, considérant l’homme comme peu digne d’intérêt.

En ce qui concerne Philippe, nous avons été socialistes ensemble, nous nous sommes trouvés à toutes les réunions publiques et nous professons les mêmes théories.

Q. Les publications que vous avez chez vous sont dangereuses et indiquent que vous êtes le correspondant habituel des rédacteurs du Peinard ?

R. Dans les premiers temps, j’ai été le correspondant du Père Peinard, auquel j’envoyais des faits divers. Mais il y a 2 ans que j’ai cessé.

Je ne suis pas de ceux qui prennent tout ce qu’ils reçoivent comme article de foi et je me réserve toujours le droit de discuter.

Q. Ne savez-vous pas que plusieurs anarchistes militants d’Angers auraient tenus des propos établissant le dessein de faire déposer une bombe sur une des usines de la ville ?

R. Jamais je n’ai entendu parler de cela. Ça ne peut avoir été dit que par des gens ayant intérêt à nous nuire.

Notamment en ce qui concerne Philippe, c’est un penseur, un théoricien, mais il est bien incapable de faire cela.

Lecture faite l’inculpé signe avec nous et le greffier.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates