Débat sur le collectivisme à la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales de Lyon. 22 août 1886

22 août 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée des adhérents de l’Association dite : Bibliothèque d’études scientifiques et sociales

Du collectivisme par le nommé Bachelard, socialiste-révolutionnaire.

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée des membres du groupe dit Bibliothèque d’études scientifiques et sociales, tenue au siège, avenue de Saxe, 149, le jeudi 19 août 1886.

La séance a été ouverte à 8 heures trois quart du soir et levée à onze heures.

Le nommé Boussi a présidé la réunion.

Le nommé Chavrier, étant absent, la parole a été donnée au nommé Bachelard pour traiter du collectivisme (voir rapport de la réunion du 12 août 1886).

Le collectivisme a dit Bachelard, ne date que de quelques années.

Des écrivains, tels que Collin, Péqueur, Vidal ont bien, dans leurs écrits, donné des notions sur le collectivisme, mais c’était incomplet et ce n’est guère que vers 1867, 1868 et 1869, aux congrès de Bruxelles et de Bâle, que le collectivisme fit son apparition. Et encore, à cette époque n’était-il pas ce qu’il est actuellement.

En effet, au congrès de Bâle, les travailleurs acceptèrent le principe de la collectivité du sol, mais avec cette restriction que les propriétaires devraient recevoir comme indemnité des rentes sur l’État.

Voilà quel était l’esprit des collectivistes à cette époque.

On voulait bien que l’État s’emparât de la propriété, mais à condition d’indemniser les détenteurs.

En 1873, au congrès de Manchester, le drapeau rouge fut adopté comme étant le symbole du sang versé par le peuple pour la liberté ; il a été ensuite adopté par tous les pays car il représente l’unité et la fraternité des races humaines, tandis que les bannières nationales représentent l’hostilité des peuples.

Voilà où en était le collectivisme en 1873.

Bien qu’à ces deux Congrès la majorité ne fût pas collectiviste, il se trouva cependant des délégués qui préconisèrent ces idées.

Nous arrivons alors au Congrès de Marseille en 1879 et nous pouvons bien dire que de cette époque seulement date le collectivisme.

En effet, non pas la majorité, mais bien la presque unanimité des délégués se prononça pour l’expropriation capitaliste et pour la socialisation des moyens de production.

Tous les autres Congrès ont fait de même.
Quant à la différence qui existe entre le communisme et le collectivisme, elle provient seulement de l’application.

Le collectivisme se base seulement sur la société actuelle, sur son égoïsme et il ne croit pas à l’application du communisme immédiatement au lendemain de la Révolution.

Du reste, tous les collectivistes sont communistes en idéal.

Le nommé Dufourg, prenant la parole, a combattu le collectivisme.

« On se plaint, a-t-il dit, qu’il y a trop de fonctionnaires, mais que sera-ce plus tard quand L’État sera le grand distributeur de la production et de la consommation.

Quant à la comptabilité, eh bien, je réponds qu’il faudra un Grand Livre d’une fameuse dimension.

Quant au produit intégral du travail, qui le fixera ? L’État, eh bien, avant qu’il ait fait son compte, les producteurs auront le temps d’attendre.

Après avoir critiqué la suppression de la monnaie et l’échange, il a dit qu’on ne pouvait pas niveler les besoins, puis revenant à la dernière réunion par le nommé Bernard qui a prétendu que la première des conditions pour l’homme était la recherche de son bonheur, il a réfuté les arguments de Bernard.

Parlant ensuite du rapport adressé par les Fédérations à Monsieur le ministre du Commerce et de l’industrie, il a critiqué ainsi ce rapport :

« Les Fédérations disent qu’il a été beaucoup fait pour l’instruction, eh bien, moi, je prétends qu’on n’a rien fait.

Le gouvernement d’après le rapport représente la société, c’est encore là une erreur, car le gouvernement ne représente que lui et il se moque bien de la société.

Dans le rapport il est dit aussi qu’il faut une législation internationale réglementant les heures de travail.

Pourquoi donc toujours s’adresser à L’État ? Pourquoi ne pas faire vous même cette loi ?

L’État a assez de penser à lui et il se moque bien de la société.

De tout cela il ressort que le socialisme pour moi c’est la négation la plus complète de la liberté humaine.

Le nommé Nachury a prétendu que dans la société actuelle on n’était libre que de mourir de faim.

Le nommé Bernard, répondant au nommé Dufourg, a cherché à prouver que ce qui faisait agir l’homme en toutes circonstances, c’était le besoin ; ce qu’il avait démontré, a-t-il dit, dans la dernière réunion.

Il a ajouté qu’au lendemain de la Révolution le communisme pouvait très bien s’appliquer.

Il a conclu en déclarant que le sol, les carrières, les habitations, les magasins, etc… étaient en quantité suffisante pour contenter l’espèce humaine ; que le socialisme ne pouvait niveler les besoins, par la raison que le le progrès marchait toujours, des besoins nouveaux surgissaient.

Ce qui fera la force du socialisme, a-t-il dit en terminant, c’est de savoir la vie de la vieillesse assurée et je crois qu’à l’heure actuelle c’est le plus grand de nos soucis ; il en est de même pour la jeunesse.

Une distribution de livres a eu lieu et la séance levée, chacun s’est retiré avec calem.

Lyon le 22 août 1886.

Le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

Lire le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers

Conférence de Joseph Bernard sur le communisme anarchique à la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales. Lyon 12 août 1886

12 août 1886
Commissaire spécial près la préfecture du Rhône
Réunion privée des adhérents de l’Association dite : Bibliothèque d’études scientifiques et sociales
Sujet traité : Du communisme anarchique par Bernard, anarchiste
Compte-rendu de la séance d’une réunion privée des membres de l’Association dite : Bibliothèque d’études scientifiques et sociales, tenue le jeudi 12 août 1886, au siège, avenue de Saxe, 149

La séance a été ouverte à 8 heures un quart du soir et levée à 10 heures et demie sous la présidence du nommé Outhier.
En l’absence des nommés Bachelard et Chavrier, qui devaient traiter, le premier du Collectivisme et le second du Communisme autoritaire, la parole a été donnée au nommé Bernard pour traiter : De l’application du communisme anarchique.
Bernard, anarchiste :
« J’expliquerai l’application du communisme anarchique, telle que je la comprends ; je ne prétends donc pas imposer ma théorie, ni être le seul dans la vérité, car tout le monde se trompe.
Avant d’être anarchiste, j’ai été collectiviste. A cette époque je croyais que le travailleur, en touchant le prix intégral de son travail, devait être heureux. Mais, par la suite, les collectivistes ont un peu changé leur théorie, remplaçant le produit intégral du travail par le produit intégral de l’heure de travail ; aussi je ne suis plus collectiviste, c’est que je ne reconnais pas que cette théorie soit pratique.
En effet, si à l’heure actuelle nous nous plaignons de ce que le nombre des fonctionnaires de l’État soit trop grand, que serait-ce donc dans un État collectiviste qui serait tout, distribution de la production, de la consommation, etc… C’est alors qu’il faudrait une fourmilière de fonctionnaires.
Maintenant si j’aborde la question de la théorie communiste anarchique, je dis que ces mots : « Tu consommeras selon tes besoins et tu travailleras selon tes forces » demandent une explication.
Selon moi, quand je dis : « tu consommeras selon tes besoins », je comprends les besoins formels qu’il ne faut pas confondre avec les désirs. Comme besoins, j’entends ceux de manger, de dormir, de se vêtir.
Mais si je veux aller au théâtre, ce n’est plus un besoin, c’est un désir.
Le premier besoin s’impose et le second est subordonné au tempérament de l’individu.
C’est pourquoi il faut encore admettre des différences dans les mots qu’emploie la doctrine anarchique.
J’arrive à l’application du communisme anarchique et je la trouve dans la satisfaction, ou , pour mieux dire, dans le bonheur personnel.
Si nous sommes les adversaires de la propriété individuelle, c’est que nous reconnaissons que cette forme nuit au bonheur ; que dans l’humanité il ne doit pas exister des êtres qui possèdent de trop quand d’autres manquent du nécessaire.
Voilà pourquoi nous voulons la suppression de la propriété et du salariat.
La propriété signifie exploiteur et le salariat, exploité.
Vous savez tous ce que disent nos économistes, même bourgeois, sur le salaire que Ferdiand Lassalle a dénommé de loi de fer ?
Les salaires ne peuvent monter plus haut qu’il ne faut pour permettre aux travailleurs de vivre et de se reproduire ; quelquefois même ce minimum descend, quand la demande est trop grande.
Il est donc évident que le travailleur doit rechercher une solution à cet état de choses.
Les uns croient l’avoir trouvée dans le collectivisme, les autres dans le communisme anarchique.
Je suis de l’avis de ces derniers parce que tout dans l’humanité est communiste.
Prenons la famille, par exemple, est-ce que tout ne se fait pas en commun?Est-ce que l’homme, la femme et l’enfant même, ne concourent pas au budget commun de la famille ?
Est-ce que dans un ménage intelligent, honnête, il y a besoin d’une autorité ? Est-ce que chacun ne comprend pas ses devoirs ?
Oh je sais que vous allez me dire qu’une famille n’est pas une société, mais, citoyens, je ne prétends pas que le communisme anarchique soit praticable de suite ; je reconnais qu’avant tout il faut faire la révolution intellectuelle dans les cerveaux avant que de la faire dans la rue.
J’ai indiqué ce qu’était le communisme dans la famille, voyons-le maintenant dans la société. Et pour cal prenons un exemple.
Mille citoyens s’embarquent pour débarquer ensuite dans une île et y vivre en communistes. Que feront-ils ?
La première des choses pour eux sera de constater quels sont, dans cette île, les moyens d’existence. Une fois cette constatation faite, ils se mettrons à l’œuvre pour se procurer cette existence, il faut chasser, pêcher, cultiver, eh bien ils le feront.
Mais me direz-vous l’un voudra faire ceci, un autre cela, c’est une erreur.
J’ai dit tout à l’heure que le bonheur de l’homme était dans la satisfaction de ses besoins.
Lorsque le forgeron, par exemple, saura que pour avoir le pain qui est nécessaire à son existence, il faut une charrue au cultivateur, eh bien il fera cette charrue.
Il en sera de même pour tous les autres états ou métiers.
Maintenant, citoyens, je le répète, je puis me tromper, car il se peut que le communisme anarchique ne fasse pas le bonheur de l’humanité, c’est pourquoi je voudrais, à l’encontre de quelques anarchistes qui ne pensent pas comme moi, que la Révolution fût Amorphiste, c’est à dire sans école déterminée, car je ne crois pas qu’un être qui a une conception la croit infaillible.
Je voudrais que toutes les théories puissent s’appliquer.
Ceux qui seraient collectivistes feraient du collectivisme ; et ceux qui seraient communistes feraient du communisme.
Le nommé Dervieux ayant demandé comment pourra se faire la répartition, la méthode ne devant pas être la même dans les diverses Écoles, puisque le communistes voudront l’échange tandis que les collectivistes demanderont le papier monnaie, le dit Bernard a répondu :
« Je n’y vois pas d’empêchement. Le lendemain de la Révolution, chacun se préparera selon ses goûts. Il faut admettre que, quelle que soit l’école, il faudra des magasins généraux où seront emmagasinés les produits. Eh bien, je ne crois qu’à un moment donné, les collectivistes, tout en étant pas partisans de l’échange, refuseront d’échanger avec les communistes ce qu’ils auront de trop, pour avoir ce qu’ils n’ont pas assez ».
Le nommé Dervieux ayant objecté qu’il pourra arriver que des citoyens voudront u roi, le dit Bernard a répliqué :
« Cela ne le ferait rien de voir une commune, une ville qui voudrait se donner un roi. Si à l’heure actuelle il est des travailleurs qui préfèrent un roi, c’est qu’ils pensent qu’avec une royauté le travail marcherait mieux. C’est donc la lutte pour l’existence qui leur fait penser ainsi, mais le jour où ils reconnaîtrons qu’ils se sont trompés, ils adopteront le système qui sera le meilleur ».
Dervieux ayant fait observer que les groupes communistes ne se composeront que de gens inférieurs, infirmes, boiteux, borgnes, etc… parce que, sachant que dans les groupes collectivistes ils ne toucheraient que le produit intégral de l’heure de travail et qu’il leur faudrait travailler un certain nombre d’heures pour pouvoir vivre, ils préféreront venir dans les groupes anarchistes où ils n’auront à travailler que selon leurs forces pour consommer selon leurs besoins, le nommé Bernard a donné l’explication suivante :
« C’est encore là une erreur de la part du citoyen Dervieux, car en admettant que sa supposition soit vraie, il faut toujours revenir à cette vérité, que tout être lutte pour son existence. Eh bien, le jour où tous ces êtres soi-disant inférieurs trouveront que par leur nombre dans les groupes communistes ils diminuent fortement leurs moyens d’existence, ils retourneront forcément dans les groupes collectivistes.
Je le répète, citoyens, la première des conditions dans l’humanité, c’est de pouvoir vivre, eh bien c’est cette condition qui amènera les êtres à rechercher la meilleure doctrine.
Je dis même que je ne sais pas si, plus tard, il ne surgira pas des penseurs une conception qu’on trouvera meilleure que toutes celles préconisées jusqu’à ce jour. »
Le nommé Bernard ayant terminé, il a été décidé que la prochaine réunion aurait lieu jeudi prochain, pour entendre les nommés Bachelard et Chavrier.
Le trésorier a annoncé ensuite qu’il aurait reçu jusqu’à ce jour quarante adhésions.
La séance levée, chacun s’est retiré sans qu’aucun incident ne se soit produit.
Lyon le 13 août 1886
Le commissaire spécial

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

Lire le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers

Joseph Bernard remet en cause la propagande par le fait. Lyon 29 juillet 1886

29 juillet 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du Groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales

Le communisme et l’anarchie traités par Bernard

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du groupe dit Bibliothèque d’études scientifiques et socialises, tenue le jeudi 29 juillet 1886, avenue de Saxe, 149.

La séance a été ouverte à 9 heures du soir et levée à 10 heures er demie, sous la présidence du nommé Blonde, anarchiste.

Après avoir fait l’appel des adhérents, le secrétaire a donné lecture de la correspondance et fait connaître que l’actif en caisse était de dix centimes.

L’ordre du jour portait : Du communisme anarchique par Bernard.

Ce dernier a pris la parole ainsi qu’il suit :

« Le mot anarchie veut dire : absence de gouvernement, c’est à dire absence d’autorité.

Il est nécessaire de remonter assez haut, c’est à dire à quatre mille mans pour voir si le socialisme existait car avant ce temps là on nageait dans l’incertain ».

Après avoir fait, à son point de vue, l’historique de l’humanité qu’il fait remonter au singe, il a continué ainsi :

« A cette époque on trouve déjà l’existence de l’anarchie et du communisme car le travail se fait en commun et il n’y a pas d’autorité.

C’est l’exemple donné par les plus anciens qui guide les autres, c’est à dire les plus jeunes.

Dans les tribus c’est la même chose, c’est à dire que c’est le conseil des anciens qui guide la tribu dans toutes les phases de la vie. Pas d’autorité, mais des conseils.

Si l’on remonte à quelques années avant l’ère que l’on appelle chrétienne, nous voyons arriver le communisme avec les Platon, les Pythagore, etc.. .

Mais où commence l’idée vraie du socialisme c’est au moment de la Révolution, quoique Rabelais avant ait jeté le germe du socialisme.

En effet dans Babeuf et son programme de la conjuration des égaux, nous voyons le premier programme communiste. »

Après avoir donné lecture de ce programme, il a repris :

« On dit que Marat était anarchiste, c’est une erreur, c’était un destructeur politique, mais non un communiste.

Les guerres qui suivirent la révolution empêchèrent le socialisme d’apparaître.

Arrivent ensuite Fourier, Cabet, mais leurs doctrines étaient du communisme autoritaire et non de l’anarchie, car malgré ce communisme il y avait encore chez eux de l’autorité.

Ce n’est guère que quelques années avant la chute de l’Empire qu’apparait la doctrine anarchique dans la personne de Bakounine.

Cet homme a joué un trop grand rôle pour ne pas faire sa biographie.

Bakounine était né en Russie en 1810 d’une famille noble et très riche.

Il fut d’abord officier d’artillerie. Exilé pour conspiration, il vint en France d’où il fut expulsé. Repris par la Russie, il fut conduit en Sibérie d’où il s’échappa et revint en France en 1848.

Il forma plusieurs organisations révolutionnaires mais encore là, il n’était que collectiviste.

Ce ne fut guère qu’en 1866 que se séparant de Karl Marx, il fonda ce qu’on peut appeler le communisme libertaire.

Il mourut en Suisse et très pauvre.

Enfin nous arrivons au procès de Lyon que vous connaissez, car il fit assez de bruit pour cela.

Le mot anarchiste fit son apparition. Je crois même qu’il nous fut donné par nos amis les collectivistes.

Nous y ajoutâmes celui de Communiste, car le premier a principalement pour but une idée politique.

On nous fait le reproche, et surtout à moi, d’avoir changé d’idée.

Je commence par dire qu’à cette époque j’étais anarchiste et je suis encore anarchiste.

Seulement la tactique a changé et je n’hésite pas à dire que je vois la société toute autre.

Du reste, lorsque nous avons fondé la Fédération révolutionnaire, nous n’étions pas anarchistes ; et ce qui le prouve, c’est le programme que nous avions et que je vais vous lire. »

Après avoir donné lecture de ce programme qui parle de la suppression de la présidence de la république, du sénat, de la socialisation des moyens de production, etc… il a continué ainsi qu’il suit :

« Du reste le journal Le Droit social dans ses premiers numéros ne portait simplement que ces mots : Organe révolutionnaire. Et cela se comprend puisque nous prenions ce journal des mains d’une organisation où se trouvaient des citoyens appartenant à toutes les Écoles.

Un journal qui paraissait alors à Paris et qui était anarchiste, c’est la Révolution sociale, le même qu’on disait soudoyé par les fonds de M. Andrieux, alors préfet de police.

Je ne sais si l’administration de ce journal avait des fonds secrets, mais ce ce que je puis dire, c’est que la plupart des citoyens qui écrivaient dans ce journal méritaient l’estime de tous les révolutionnaires.

Pour en revenir aux anarchistes lyonnais, je dis que leur plus grand tort a été de voir la société toute autre et de croire qu’eux seuls pouvaient faire la Révolution.

Pour mon compte personnel, je le répète, j’ai changé d’idée et dernièrement cela m’a fait de la peine d’entendre le compagnon Martin des groupes de Vienne commettre les mêmes erreurs dans une réunion qui a eut lieu à Lyon.

Je dis qu’on peut préconiser un idéal, mais qu’on doit tenir compte du milieu de la société dans lequel on se trouve ; et certes, ce n’est pas du jour au lendemain que cette société change.

Le parti anarchiste a préconisé la propagande par le fait ; moi-même j’ai été l’un des premiers préconisateurs, mais je reconnais à présent que cette préconisation est un non-sens, et peut être même une lâcheté ; un non-sens, car il faudrait admettre qu’elle fût exécutée par la masse, ce qui est impossible.

Une lâcheté, car je crois que l’orateur qui la préconise devrait avoir le courage de l’exécuter lui-même.

Certes, je reconnais que c’est une propagande utile ; ainsi il a fallu les attentats de Montceau pour que la presse parlât des mineurs.

Il en est de même de la propagande en faveur de la grève des conscrits et des locataires.

Tout cela serait bon, si c’était fait par la masse ; mais par des faits isolés, cela ne sert qu’à faire des martyrs du socialisme.

Ainsi, lorsque j’ai été arrêté à Paris, je sentais en moi un esprit prêt à se révolter ; et pourtant est-ce par peur du bagne ou de tout autre chose, je n’ai rien fait.

Eh bien, citoyens, la masse est la même chose.

Ce que l’on fera peut-être en bande, peut-être refuserait-on de le faire individuellement.

Je dis donc, il faut prendre la société comme elle est.

Quand à l’anarchie, je dirai qu’on a toujours parlé de détruire, mais jamais de construire, et c’est là le grand tort.

Il faut donc étudier, c’est à dire chercher une conception qui s’adapte à ce mot : anarchiste.

Quant à l’autorité, je sais que plus ou moins elle existera toujours.

Ce qu’il faut chercher c’est de rendre la société plus parfaite. C’est le rôle de tous les socialistes.

Le nommé Bernard a terminé en annonçant que l’heure était trop avancée pour pouvoir aborder la deuxième partie de sa causerie, que dans une autre réunion il expliquerait ce qu’il croit qu’on pourrait faire une fois la Révolution accomplie.

Le nommé Chavrier s’est fait inscrire pour traiter dans une réunion qui doit avoir lieu dans quinze jours : Du communisme autoritaire.

La séance levée, chacun s’est retiré.

Le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

Le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers

La Bibliothèque d’Études scientifiques et sociales. 1886 (3)

7 juillet 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales

Compte-rendu d’une réunion privée tenue le 7 juillet 1886, chez le nommé Pocheron, rue Rabelais 32, par la Commission du groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales dont le siège est à la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe 149 (voir nomination de cette commission dans le compte-rendu de la réunion du 1er juillet 1886)

La séance a commencé à 9heures et a été levée à 10 heures sous la présidence du nommé Chavrier.

Le but de cette réunion a été de nommer un secrétaire, un trésorier et deux archivistes.

Ont été nommés :

secrétaire : Blonde

Secrétaire-adjoint  : Drivon

trésorier : Watier

archiviste : Chavrier

-Id- : Bernard

Les secrétaires ont été chargés d’écrire à divers auteurs et à la librairie socialiste Leroy à Paris pour se procurer des livres.

Le commissaire spécial

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8 juillet 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du Groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales

Objet : 1° Demande de livres

2° Inscription des adhérents

3° Le nommé Dufourg traite de la propriété

Arrêt 1734

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du Groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales qui s’est tenue le jeudi 8 juillet 1886, au siège de la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe, 149

La séance a été ouverte à 8 heures trois quart du soir et levée à 10 heures trois quart sous la présidence du nommé Rocheron, ayant pour secrétaire le nommé Chavrier.

34 personnes ont assisté à cette réunion dans laquelle l’élément anarchique a dominé comme d’habitude.

Le secrétaire a donné lecture d’une lettre du nommé Odin, secrétaire de la bibliothèque sociale de Paris, lequel s’excuse de ne pouvoir envoyer pour le moment les renseignements désirables.

« Je suis, marque-t-il dans sa lettre sur le point de partir pour l’Angleterre, ayant reçu mission du parti révolutionnaire de Paris d’aller faire quelques conférences dans ce pays, principalement à Nottingham où, parait-il, il y a plus de quatre mille français.

Je vous promets, à mon retour de me mettre à l’œuvre et de vous envoyer tous les renseignements utiles.

Je ne sais si à Lyon c’est la même chose qu’à Paris, mais ici le parti révolutionnaire travaille beaucoup en ce moment pour les élections qui doivent se faire au mois d’août.

Je vous enverrai quelques ouvrages d’études sociales, dont trois sont de moi.

Le nommé Chavrier a fait connaître que le conseil d’administration avait écrit pour avoir des volumes à tous les écrivains socialistes, entre autres aux nommés Reclus, Malon, Guesde, Kropptkine, Rochefort, Lafargue, etc… comme aussi aux librairies Achille Leroy et Courtois.

Sur la proposition du Conseil d’administration ( voir sa nomination lors de la réunion privée du 1er juillet 1886), l’assemblée a décidé que lorsque le quart des adhérents aura manifesté l’intention de posséder tel ou tel ouvrage, cette demande sera prise en considération.

Le trésorier ayant annoncé que le nombre des adhérents était actuellement de 42, il a été procédé à leur inscription et chacun d’eux a versé 25 centimes pour droit d’admission.

Les nommés Chavrier, Bernard et Dufourg ont fait don à la bibliothèque de plusieurs livres.

Puis le nommé Dufourg a pris la parole pour traiter de la propriété. (conférence non retranscrite).

Le nommé Bernard ayant demandé au nommé Dufourg comment il ferait pour donner aux faibles, aux vieillards et aux enfants, si l’effort doit être la propriété intégrale de la personnalité humaine, ledit Dufourg a répondu que jusqu’à présent il n’avait discuté que la cause de la propriété, mais que prochainement il discuterait les effets de la propriété.

Sur la proposition des nommés Bernard et Chavrier le sujet à traiter sera changé lors de la prochaine réunion et l’on discutera du Communisme.

Puis il a été décidé que l’on ferait l’acquisition d’un timbre et la séance a été levée.

Le commissaire spécial.

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16 juillet 1886

Groupe d’études sociales.

Le 5 mai 1886, il s’est formé, sur l’initiative du nommé Bernard, anarchiste, un troisième groupe d’études sociales, lequel a ses réunions au siège de la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe, 149.

Ce groupe admet toutes les Ecoles.

(voir rapport du 25 mai et réunions du 17, 24 juin et 1er juillet 1886. Dans cette dernière ont été lus les statuts).

Voici dans quelles circonstances il s’est formé.

Le groupe d’études sociales « L’Union anarchique » n’ayant qu’un petit nombre d’adhérents et ne pouvant par conséquent se procurer les livres jugés utiles, le nommé Bernard a eu l’idée d’organiser un groupe d’études sociales dans lequel seraient admises toutes les Ecoles, afin d’arriver à avoir un grand nombre d’adhérents et pouvoir ainsi, avec le produit des cotisations, se procurer une bibliothèque.

L’intention dudit Bernard est de former à Lyon, dans ce nouveau groupe, des orateurs, ceux ayant existé jusqu’à ce jour s’étant bien vite usés.

Transmise à M. le ministre de l’intérieur le 16 juillet 1886

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

Le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers

Druelle n’est pas un mouchard selon la motion votée par les anarchistes salle du Commerce. 13 décembre 1884

La lumière. La réunion de la salle du Commerce.

Le compagnon Leboucher explique que la réunion est convoquée pour statuer sur le cas de Druelle.

Il invite les membres du jury institué par le Cri du peuple à indiquer sur quelles preuves ils se sont basés pour dire que Druelle était un mouchard.

Les compagnons Chaumat, Constant Martin, Graillat, Ferré sont les seuls membres du jury présents dans la salle.

La parole est donnée au compagnon Ferré qui affirme qu’il a condamné au vu des documents et à l’audition de témoignages qui lui ont paru concluants.

Le compagnon Couchot donne communication d’une lettre qui lui a été adressée par la rédaction du Cri du peuple. Dans cette lettre le Cri du peuple s’engage à publier les résolutions prises par l’Assemblée.

Le citoyen Constant Martin déclare que le jury ne s’est engagé au secret qu’au sujet de la divulgation du nom de l’agent de police qui a fourni les renseignements au jury.

Pour tout le reste, le citoyen Constant Martin croit pouvoir donner des explications absolues.

Constant Martin déclare que son opinion sur Druelle n’a pas été faite par des preuves matérielles, lesquelles n’existent pas, mais par une série de preuves morales accablantes. Le dossier qui nous a été fourni a été rédigé par l’agent dont on ne peut donner le nom.

Dans ce dossier il était dit que la préfecture avait été obligée de fournir à Druelle l’argent qu’il avait gaspillé au détriment de la caisse des détenus politiques ; ce qui m’a impressionné dit-il, c’est qu’à une certaine époque j’avais appris que Druelle n’osait paraître dans les réunions précisément parce qu’il avait dépensé l’argent des prisonniers. Bref, ma conviction a été faite, quoiqu’il n’y eût pas de preuves matérielles. J’ai proposé de faire appeler Druelle et de rendre le verdict en sa présence. Ma proposition a été repoussée.

Sur interrogatoire du compagnon Duprat, le citoyen C. Martin déclare que le mouchard qui fournit des dossiers au Cri du peuple se qualifie de démissionnaire.

Le compagnon Chaumat explique que sa conviction est faite aujourd’hui et qu’il est certain que l’œuvre qu’on a fait accomplir au jury est une infamie, Quercy du Cri du peuple et Chaumat, auraient d’abord lu le dossier fabriqué par l’agent de police. Sur ce dossier aucune date ne figurait. Ce qui a décidé le jury, c’est l’affaire des petits papiers. Or, dit Chaumat, j’ai constaté que les carrés de papier n’étaient pas pareils, que ceux où se trouvaient l’écriture de Druelle étaient découpés de façon différente. Pour moi, ajoute Chaumat, on a visé dans cette affaire, non un individu, mais un parti. On a voulu déshonorer le parti anarchiste.

Le compagnon Leboucher explique qu’étant prisonnier, j’ai entendu le juge d’instruction Benoit dire à Druelle, prisonnier aussi : – On vous accuse d’être un mouchard. – Si j’étais libre, répondis Druelle, j’irais brûler la cervelle à mon calomniateur. – Promettez-le, répliqua le juge, et immédiatement, je vous mets en liberté. – Je n’ai pas besoin de vos injonctions pour faire ce que je dois faire. Chaumat affirme que Quercy, à la deuxième séance du jury, a affirmé que tous les papiers soumis à la première séance étaient pareillement découpés. Chaumat affirme que Quercy n’a pas dit la vérité sur ce point.

Le compagnon Tony Graillat. – J’allais au jury pour défendre Druelle, mais l’on m’a dit que Druelle avait dénoncé un de nos camarades, qu’il avait vendu l’original de l’adresse des révolutionnaires anglais, ainsi que le timbre des révolutionnaires de Lille.

Du reste, c’est la preuve des bouts de papier qui a été concluante. A la première séance, c’est devant nous que l’écriture de Sabin a été reconnue, mais à la deuxième, nous sommes allés au domicile même des agents qu’emploie le Cri du peuple et là nous avons renouvelé l’épreuve qui, de nouveau, a été concluante. C’est moi qui ai demandé l’exécution immédiate de Druelle.

Le compagnon Leboucher. – Je dis qu’on ne doit pas accuser quelqu’un sur des bouts de papier.

Vous avez reconnu que les dépositions, devant le jury, ont été faites par des mouchards.

C’est une raison pour que ces dépositions soient fausses. Nous sommes livrés à une coterie de journalistes. L’accusation que le juge Benoit entame contre nous n’est basée que sur le compte rendu du Cri du peuple. C’est le Cri du peuple qui m’envoie en cours d’assises. Je ne dis pas que Druelle n’est pas un mouchard, mais je dis que je n’ai pas la preuve qu’il le soit, et que, jusque-là, je réserve mon jugement.

Le compagnon Tony Graillat. – J’affirme que Druelle est un mouchard. Je le jurerai jusqu’à ce que j’ai des preuves du contraire.

Le compagnon Digeon. – Appelé le premier au Cri du peuple. On m’a proposé d’être le juge de Druelle et douze autres mouchards. J’ai refusé. J’ai proposé de demander une délégation de groupes anarchistes. On a préféré constituer un jury composé en partie d’ennemis du parti anarchiste. J’ai demandé une ligne de l’écriture de Druelle, émanant de la Préfecture. On n’a pas pu me la fournir.

Au Cri du peuple, il n’y a d’autre écriture de Druelle que celle des lettres qu’il a lui-même écrites à ce journal.

En résumé, il n’y a de preuves ni pour ni contre ; que chacun fasse, à l’égard de Druelle, ce que sa conscience lui inspirera. Quant à l’accusation de détournements de fonds, quel est parti qui, sous ce rapport, peut être exempt de suspicion. Où donc est l’argent de la souscription pour la statue de Blanqui ?

Le compagnon Roussel lit des lettres qu’il a reçues, qui prouvent que, depuis longtemps, des lettres anonymes étaient envoyées en province pour engager les Révolutionnaires à se méfier de Druelle.

Roussel voit là une manœuvre. Une de ces lettres explique que le timbre des forçats de Lille a dû être envoyé à la police de Paris, par la préfecture de Lille.

Le compagnon Martinet. – Il n’est que trop vrai que des membres du jury ont déclaré que ce qui les avait surtout influencé, c’est la conviction de leurs co-jurés anarchistes.

Le citoyen Joffrin et le citoyen Barrois ont déclaré cela à la salle Pérot. Il y a eu des délégués anarchistes qui ont assisté à la deuxième séance du jury ; ces délégués devraient bien dire ce qui s’est passé à cette deuxième séance.

Le compagnon Duprat. – Il y a longtemps que le Cri du peuple machinait cette affaire contre Druelle. Pourquoi a-t-il attendu aussi longtemps pour porter ses accusations ? Toute cette aventure est mauvaise. On a choisi des témoins parmi des anarchistes du quinzième, qui étaient en froid avec Druelle. Quand Chaumat s’est retiré du jury, on a choisi pour le remplacer le plus ardent ennemi de Druelle, Hémery-Dufoug. Pour moi, je ne crois pas que Druelle soit un mouchard. Je fais mon devoir en disant cela. Qu’il fasse le sien.

L’affaire des bouts de papier n’a été que de la pure comédie. Il y avait beau jour que le Cri du peuple avait demandé aux secrétaires de la préfecture, qu’il a à sa solde, s’ils seraient capables de reconnaître l’écriture de l’agent secret qu’ils connaissent sous le nom de Sabin.

Le compagnon Miche. – Je suis du groupe des Misérables. Dans les discussions entre Hemery et Druelle, je ne prend parti ni pour l’un, ni pour l’autre.

J’ai demandé au jury des preuves, sinon matérielles, tout au moins morales. Ce qui m’a convaincu de la culpabilité de Druelle, c’est qu’il a mangé l’argent des détenus politiques. Le compagnon Gallais a dit aussi comme moi : tout accuse Druelle.

Le citoyen Wilhems. – J’ai donné à la salle Lévis, un papier à Druelle. Si je savais que Druelle soit un mouchard, je le dirais, mais je ne le sais pas. Mais, si c’est un mouchard, nous devons l’exécuter ici, s’il ne l’est pas, ce sont les gens du Cri du peuple qu’il faut exécuter.

Le compagnon Gallais donne des explications sur la caisse des détenus politiques.

Il lit une lettre de la mère de Druelle dans laquelle celle-ci dément les propos et les allégations que les compagnons Hémery et Lefèvre ont mis dans sa bouche.

Le citoyen Lavaud. – Je blâme les gens qui, révolutionnaires ou se disant révolutionnaires, au moment où nous devrions nous serrer les coudes, cherchent à déshonorer un parti. Pour condamner quelqu’un, ce qu’il me faut, c’est non une présomption morale, mais une preuve matérielle. Cette preuve, vous ne l’avez pas eue.

Vous aviez une conviction morale, vous deviez chercher la preuve, vous ne l’avez pas fait. Vous avez eu grand tort. Vous avez fait beaucoup de mal au parti révolutionnaire ; il y a antagonisme entre les anarchistes et les autres groupements révolutionnaires. C’est dans cet antagonisme que je trouve la cause de toute cette aventure. Cet antagonisme me désole, et c’est pourquoi je me tiens en dehors de tout groupe, me réservant de marcher avec ceux qui les premiers feront quelque chose d’efficace.

Le compagnon Tortelier raconte que Moreau, contre-maître de l’ex-général Eudes, aurait déclaré à une époque remontant il y a deux mois, à Leperchez que Druelle était un mouchard et qu’il le tenait de Massard, du Cri du peuple.

Massard l’a toujours nié. Aujourd’hui le Cri du peuple avoue qu’il le savait depuis longtemps. Dans cette affaire, il y a eu de la cachotterie, chose mauvaise. On devrait juger Druelle en public, comme on l’a fait pour Lhullier.

Le compagnon Druelle. – Dans mon affaire il y a la haine systématique du Cri du peuple et la haine d’une coterie. D’anciens amis se sont retournés contre moi. Leur animosité contre moi vient de causes personnelles. J’ai perdu ma place, j’ai perdu mon gagne pain, pour avoir mis mon nom sur une affiche révolutionnaire.

J’ai été nommé secrétaire du groupe des Misérables, et, avec Hémeri-Dufoug, je me suis occupé de propagande. Celui-ci me faisait des observations sur mes dépenses. Je répondis que j’avais de l’argent à toucher à ma majorité, et, qu’en attendant, ma mère rembourserait ce que je pourrais dépenser. Hémery-Dufoug n’est pas là ! Moi j’y suis. Pourquoi mon accusateur n’est-il pas là. A une époque il a reconnu qu’on avait eu tort de m’attaquer. Pourquoi se joint-il ensuite à une accusation aujourd’hui.

Et Lefèvre qui m’accuse aussi et qui n’est pas là non plus, et Lefèvre, qui osera dire qu’il est un homme honnête ? Qui de ceux qui le connaissent pourra dire qu’il est estimable. Il voulait me faire de la morale, je ne pouvais l’accepter d’un homme aussi sale.

Quant aux accusations du Cri du peuple, c’est à partir du discours de Saint-Ouen que j’ai eu la preuve de ses machinations. J’ai eu tort de ne pas donner suite immédiatement à cette affaire.

On m’accuse d’avoir livré un manifeste, c’est faux. On m’a accusé d’avoir livré Ely. Quand Ely a été arrêté, il y avait plus de quinze jours qu’il était là, et il courait dans les réunions avec une grande imprudence.

Et Tony Graillat ! Qui m’accuse et croit encore que je suis un mouchard, Tony Graillat, comment se fait-il qu’il soit ici, si je suis un mouchard ? Je peux l’envoyer au bagne. Allons Tony Graillat, que faites-vous là ? Qui est-ce qui sait des choses terribles contre vous ? Qui, sinon moi .

Le compagnon Leboucher interrompt pour faire remarquer que Druelle vient de dire qu’il pourrait envoyer Graillat au bagne s’il était un mouchard.

Le compagnon Graillat. – Je reconnais que je ne suis pas le seul que Druelle aurait pu compromettre ; il y en a beaucoup d’autres dont il connaît les secrets, comme il connaît les miens.

Le compagnon Druelle. – On m’accuse d’avoir gaspillé l’argent des détenus politiques. Je ne dois des comptes qu’à la commission. Si je ne les rends pas d’une façon complète, on aura le droit de m’appeler voleur. Jusque-là, personne n’a le droit de m’incriminer. Je reviens au Cri du peuple.

Dans la nuit qui suivit la séance du jury, je me rendis au Cri du peuple et je demandais à Quercy sur quelles preuves il se basait. Pour toutes preuves, il me mit sous les yeux un fragment de papier de mon écriture. Ce fragment d’une lettre que j’avais écrite moi-même au Cri du peuple ; le papier ne venait pas de la préfecture, mais des bureaux du journal. Sont-ce là des preuves !

Toute la haine du Cri du peuple provient des résolutions que j’ai fait voter deux fois à la salle Lévis, résolutions où il est formellement dit qu’il faut se débarrasser des ambitieux et que le peuple ne veut plus de palinodies parlementaires.

Et depuis que le mot d’ordre a été donné partout c’est le parti anarchiste qu’on vise. Dès qu’un anarchiste paraît à une tribune dans une réunion, chacun crie : Sabin ! Sabin ! C’est le parti qu’on veut déshonorer. Ne vous laissez pas faire.

La réunion,

Considérant qu’il n’y a pas de preuves contre Druelle, est d’avis qu’il a le droit, n’étant pas un mouchard, de brûler la cervelle à son premier accusateur.

Terre et Liberté 20 décembre 1884

Lire le dossier complet : L’anarchiste Druelle était-il l’agent Sabin de la préfecture de police ?

Les activités de l’Internationale anti-autoritaire en France, selon James Guillaume. Septembre 1873 à septembre 1874

Le Congrès général de Genève (1er-6 septembre 1873).

France. Délégués de diverses Sections française :

Montels (Jules), employé de commerce,
Pindy (Louis), guillocheur,
Perrare, serrurier,[5]
Brousse (Paul), déjà nommé,
Alerini (Charles), déjà nommé.

Il ne fut pas fait de rapport, pour des motifs faciles à comprendre, sur la situation de l’Internationale en France.

D’octobre 1873 à la fin de 1873.

En France, les deux principaux événements des trois derniers mois de 1873 sont des événements politiques. C’est, d’abord, le complot monarchique, qui faillit mettre le comte de Chambord sur le trône, et qui n’échoua que parce que le prétendant se déroba. Le Bulletin écrit (9 novembre) : « La crise annoncée pour la rentrée de l’Assemblée a été ajournée par la reculade du comte de Chambord, qui, au dernier moment, a lâché ses complices. Mac-Mahon reste au pouvoir, et le provisoire va se prolonger indéfiniment. Cette nouvelle combinaison, que quelques-uns regardent comme le triomphe de la République, nous paraît au contraire tout à l’avantage du bonapartisme. Le moment venu, il suffira à ce parti d’un coup d’État militaire et d’un plébiscite pour escamoter le gouvernement. Toutefois, jusque-là il nous reste encore quelque répit. Espérons que les socialistes français en profiteront pour organiser leurs forces de manière à pouvoir, au jour de la lutte, opposer au coup d’État bonapartiste les barricades de la Révolution sociale. » L’autre événement, c’est le procès de Bazaine : condamné à mort le 10 décembre, le traître vit sa peine commuée par son camarade Mac-Mahon. « Bazaine ira finir ses jours sous les orangers de l’ile Sainte-Marguerite, pendant que les vaincus de la Commune agonisent en Nouvelle-Calédonie. Allons, à la bonne heure ! » (Bulletin.) On sait que Bazaine s’évada huit mois après, avec la complicité du gouvernement.

Le Bulletin recevait de temps en temps des correspondances envoyées par les déportés de la Commune. On en trouve une dans son numéro du 12 octobre, relatant la mort de Verdure, et faisant le tableau des souffrances endurées à la presqu’île Ducos par les condamnes aux travaux forcés, Roques, Urbain, Paschal Grousset, etc.

Les tentatives de propagande bonapartiste à l’adresse du prolétariat français continuaient, sans trouver d’écho. En août 1873, Albert Richard avait lancé de Gênes, au nom d’une soi-disant Union française des amis de la paix sociale, un manifeste signé de lui et adressé « au bon sens des travailleurs français » ; il y disait que, « de même que les républicains avaient sacrifié le socialisme pour avoir la République, il avait, lui, sacrifié la République pour avoir le socialisme ». D’autre part, Aubry, de Rouen, réfugié à Bruxelles, et gagné lui aussi au bonapartisme, envoyait à l’Internationale, sous le pseudonyme de G. Durand, des correspondances perfides, qu’il datait de Paris et où l’alliance des ouvriers avec les bonapartistes était prêchée au nom de « l’union de tous les fils de la Révolution ». Aussitôt le Bulletin (18 octobre) adressa une question à ce sujet à la rédaction de l’Internationale, espérant que celle-ci désavouerait son correspondant. Mais une nouvelle correspondance de « G. Durand » fut publiée (26 octobre), qui faisait encore l’éloge du pacte bonapartiste prôné par l’Avenir national de Paris ; alors le Bulletin écrivit (2 novembre) :

Notre dignité nous commande d’adresser à la Fédération belge et à son Conseil fédéral une interpellation publique. Les internationaux belges approuvent-ils, oui ou non, les doctrines prêchées par le correspondant parisien de l’Internationale ? Il n’est pas possible de garder le silence dans une circonstance pareille. Il faut parler, il faut flétrir hautement des infamies faites pour inspirer à tout honnête homme le plus profond dégoût.

C’est au nom du pacte de solidarité conclu entre les fédérations régionales, solidarité qui, en nous créant des devoirs, nous donne aussi des droits, que nous demandons aux ouvriers belges une manifestation publique pour dissiper la déplorable équivoque que fait planer sur eux le langage du correspondant de l’Internationale.

Cette équivoque a été promptement exploitée par nos adversaires. Un journal allemand, le Volksstaat, qui dirige depuis trois ans contre nous des calomnies dont l’odieux n’est égalé que par le ridicule, s’est emparé avidement d’un si beau prétexte ; et, rendant tous les socialistes anti-autoritaires — tous les bakounistes, comme il dit dans son style haineux et personnel — solidaires de la bêtise ou de la trahison d’un correspondant, il déclare carrément que, pour les anti-autoritaires, la révolution c’est le bonapartisme [14].

Le Volksstaat sait qu’il ment ; mais les ouvriers allemands le croient sur parole, et, grâce à ses manœuvres malpropres, qui sont un véritable crime envers la cause du travail, l’abîme entre le prolétariat de l’Allemagne et celui des autres pays se creusera toujours davantage.

Le Mirabeau, de Verviers, qui avait reproduit une des correspondances de « G. Durand », publia une déclaration du Conseil fédéral de la vallée de la Vesdre, répudiant toute alliance avec un parti politique quelconque, et réimprima l’article du Bulletin du 2 novembre ; le Conseil fédéral de la fédération liégeoise fit la même déclaration dans l’Ami du peuple de Liège. Mais le Conseil fédéral belge, lui, fit imprimer dans son organe l’Internationale l’étrange déclaration suivante :

« La Fédération belge n’assume nullement la responsabilité des idées émises par le correspondant parisien de son journal, pas plus que de celles qui pourraient être émises par d’autres correspondants. Le programme politique des travailleurs belges peut se résumer ainsi : s’abstenir de toute alliance avec les partis bourgeois qui se disputent le pouvoir, que ces partis soient catholiques, libéraux, progressistes ou républicains… Mais, d’autre part, nous croyons être logiques avec le principe d’autonomie des groupes, en laissant aux travailleurs des autres pays la latitude de faire momentanément alliance avec tel ou tel parti politique, s’ils jugent cette alliance utile à la cause du prolétariat. »

De la part du Conseil fédéral belge, une semblable attitude nous parut inadmissible, et le Bulletin le lui dit sans ambages (16 novembre) :

S’il convient à une fraction du prolétariat, ou à des intrigants se disant prolétaires, de contracter alliance avec des ennemis avérés du prolétariat tels que les bonapartistes, nous ne pouvons pas, sous prétexte d’autonomie, rester paisibles spectateurs d’une transaction pareille ; notre devoir est d’avertir ceux des ouvriers qui seraient de bonne foi qu’ils font fausse route, et de démasquer les intrigants qui les trompent et les trahissent. La neutralité, en pareil cas, serait de la complicité.

Nous croyons devoir hautement déclarer que, pour nous, le correspondant parisien de l’Internationale a trahi la cause socialiste ; et que tout journal qui se fera l’écho complaisant de doctrines semblables à celles que contiennent ces correspondances trahira lui-même la cause socialiste. Il ne suffit pas de déclarer qu’on n’accepte pas la responsabilité des opinions d’un correspondant ; il faut ne pas accueillir ses correspondances. Si le journal l’Internationale ne partage pas cette manière de voir, tant pis pour lui.

Le jour même où paraissait cet article du Bulletin, l’Internationale publiait une nouvelle correspondance de « G. Durand », apportant de nouveaux arguments à l’appui de l’alliance des ouvriers français avec le prince Napoléon, qui devait leur garantir le plein exercice du droit de suffrage. Cette fois, ce fut Gustave Lefrançais qui répondit, par une lettre signée de son nom (Bulletin du 30 novembre), où il disait :

Nous venons de lire dans le n° 253 (16 novembre 1873) de l’Internationale de Bruxelles la réfutation promise par le prétendu G. Durand aux adversaires de l’alliance socialiste avec le prince Napoléon. Jamais plus piteux arguments n’ont été mis au service d’une cause aussi malpropre… M. G. Durand persiste à patauger dans cette fange au risque de s’y engloutir. Libre à lui, mais alors qu’il ne s’étonne pas du dégoût qu’il soulève. Malgré le masque qui recouvre son visage à cette heure, la tache indélébile qu’il s’est volontairement imprimée le fera toujours facilement reconnaître.

La polémique en resta là.

Une correspondance d’Alsace (Bulletin du 14 décembre) donnait des détails sur la triste situation des ouvriers à Mulhouse, à Thann, à Sainte-Marie-aux-Mines. Une autre correspondance (21 décembre) disait : « Le mouvement socialiste se développe en Alsace-Lorraine, malgré les tracasseries gouvernementales des Allemands, d’une part, et le courant du chauvinisme français, d’autre part, qui fait tous les efforts possibles pour l’entraîner avec lui… Les démocrates socialistes allemands ont tenté de convertir les ouvriers alsaciens-lorrains aux doctrines des politiques de Leipzig, pour les amener à prendre part aux prochaines élections pour le Reichstag. J’ai été vraiment satisfait, et tout socialiste le sera avec moi, de l’attitude des socialistes de l’Alsace en cette circonstance. Malgré les courtiers électoraux, Gutsmann de Genève entre autres, qui sont venus prêcher l’agitation électorale, et cela, me dit-on, d’après les instructions de Bebel et de Liebknecht, les Alsaciens-Lorrains sont décidés à s’abstenir en matière bourgeoise. « Nous n’attendons notre émancipation que de la révolution sociale », telle est la réponse qu’ils font aux politiqueurs tant allemands que français. »

De janvier 1874 au Congrès jurassien de la Chaux-de-Fonds. 25-27 avril 1874.

Pour la France, je ne trouve dans notre Bulletin, pendant les quatre premiers mois de 1874, que des lettres de la Nouvelle-Calédonie, donnant des détails sur les souffrances des déportés de la Commune, sur les infâmes et barbares traitements infligés par les officiers du Fénelon aux femmes embarquées sur ce transport, sur l’évasion de Rochefort, Grousset, Jourde et de leurs trois compagnons ; puis un article résumant une lettre du Comité des Cercles catholiques d’ouvriers à l’archevêque de Paris, pour demander que dans la future église du Sacré-Cœur, à Montmartre, un autel fût consacré à Jésus-Ouvrier, et la réponse de l’archevêque, qui promettait l’érection de l’autel, et couvrait de fleurs les travailleurs manuels, « associés aux mérites du Fils de Dieu et qui le seront à sa gloire ». Le Bulletin écrivait à ce sujet :

Après cela, les ouvriers auraient bien mauvaise grâce à se plaindre encore de leur sort. L’archevêque de Paris ne vient-il pas de leur démontrer que « plus leur destinée les rapproche de la condition temporelle du Fils de Dieu », c’est-à-dire plus ils sont misérables (car on sait que le Fils de Dieu n’avait pas même un endroit où reposer sa tête), plus ils doivent s’estimer heureux ? La légitimité éternelle du salariat n’est-elle pas établie de la façon la plus péremptoire, puisque Jésus, pour sanctifier l’exploitation de l’homme par l’homme, a voulu lui-même « recevoir le salaire gagné par ses sueurs » ? Enfin, pour comble de bonheur et de gloire, n’apprend-on pas aux ouvriers que ce sont eux « qui possèdent les préférences du cœur de Jésus » ? Ils seront bien ingrats, ces mécréants d’ouvriers, si, après une si touchante manifestation de charité chrétienne à leur égard, ils continuent à fusiller les archevêques de Paris.

Tout en caressant « les ouvriers demeurés ou redevenus chrétiens », les réactionnaires versaillais emprisonnaient les ouvriers membres de l’Internationale : « Le tribunal correctionnel de Lyon vient de condamner un certain nombre d’ouvriers prévenus d’affiliation à l’Internationale aux peines suivantes : Camet [3] et Gillet à cinq ans de prison ; Boriasse, Dupin et Gouttenoire, à trois ans ; Deville, Dubois, Laurençon et Peroncel, à deux ans ; Ayèle, Basque, Bruy, Chazy, Audoire, Gaspard, Damaizin, Luchol et Lafay, à un an ; Gazot, Durieu, Masson, Gaillard, Hivert, Martin, Roure, Roussel et Serre à six mois ; en outre, chacun d’eux est condamné à 50 francs d’amende et à cinq ans d’interdiction des droits civiques. » (Bulletin du 3 mars.)

De mai 1874 au VIIe Congrès général de l’Internationale, à Bruxelles, 7 septembre 1874.

En France, le 16 mai 1874, le cabinet de Broglie, mis en minorité, donna sa démission. « Il se trouvera des simples d’esprit pour se féliciter de ce résultat, en s’écriant que c’est un pas de plus vers l’affermissement de la République. Il n’y a de vraie République possible que sur cette double base : l’émancipation des travailleurs, mis en possession de la terre et des instruments de travail, et la libre fédération des Communes autonomes. Le seul moyen de constituer cette République, c’est une révolution. » (Bulletin du 24 mai 1874.)

En juin, un groupe de blanquistes réfugiés à Londres publia un manifeste renfermant le programme du parti. Les blanquistes se déclaraient athées, communistes, révolutionnaires. Le Bulletin marqua en ces termes les différences qui lui paraissaient séparer la doctrine blanquiste des idées de l’Internationale :

Les blanquistes se déclarent athées. Nous sommes athées aussi. Ils disent de la religion : « Il faut nier cette erreur génératrice de toutes les autres, car c’est par elle que depuis des siècles l’homme est courbé, enchaîné, spolié, martyrisé ». Ce point de vue peut se résumer ainsi : « La religion est la source de la misère : il faut donc détruire la religion, après quoi l’émancipation du travail deviendra possible ». Les blanquistes, comme on dit, mettent la charrue devant les bœufs… Il serait plus juste de dire : « La misère est la mère des superstitions religieuses ; il faut donc émanciper le travail, après quoi la destruction de la religion deviendra possible ».

Nous sommes communistes, disent les blanquistes. Ce mot ne nous effraie pas le moins du monde ; ce qui nous importe, c’est de considérer le sens qu’on y attache… Ce que les blanquistes appellent communisme, et ce que l’Internationale appelle collectivisme, ne sont qu’une seule et même chose. Le mot cependant nous paraît nécessiter un éclaircissement. Le manifeste dit : « Nous voulons que la terre, que les richesses naturelles appartiennent à la communauté ». Les blanquistes, nous en avons peur, ont voulu dire par là : « Il faut que la propriété appartienne à l’État ». Pour que la définition répondît à notre manière de voir, il aurait fallu parler ainsi : « Nous voulons que la terre, que les richesses naturelles appartiennent aux travailleurs associés ». Alors le programme communiste se trouverait ramené, sur tous les points, au programme que nous avons l’habitude de désigner par le nom de collectiviste ou communiste non-autoritaire.

Il nous reste à voir comment les blanquistes veulent être révolutionnaires… « Dans une période révolutionnaire, disent-ils, la dictature du prolétariat devra être établie… » Nous aussi, nous voulons la dictature du prolétariat pendant la période révolutionnaire. Mais la dictature que nous voulons, c’est celle que les masses insurgées exercent directement, sans l’intermédiaire d’aucun comité ni gouvernement. Nous ne voulons pas remettre la responsabilité de la Révolution entre les mains de quelques hommes, chargés de rendre des décrets que le peuple exécutera. Au lieu de ce système classique, qui aboutit à replacer le peuple sous un nouveau despotisme, notre vœu est de voir les masses insurgées agir par leur propre initiative, et substituer le fait révolutionnaire, expression directe de la volonté du peuple, au décret révolutionnaire émanant d’une autorité chargée de gouverner la Révolution. Les blanquistes, tout au contraire, lorsqu’ils parlent de la dictature du prolétariat, entendent tout simplement la dictature d’un comité de salut public, entre les mains duquel la Révolution aura abdiqué. Si nous leur faisons tort en cela, et qu’ils soient revenus de leurs anciennes erreurs sur ce point, nous serons charmés de leur rendre justice et de les voir convertis à l’idée de la vraie Révolution populaire et anarchiste.

… Plus qu’un mot pour terminer. Il y a dans le manifeste blanquiste une lacune essentielle : la Révolution n’y est envisagée qu’au point de vue spécialement et étroitement national. Pour nous, nous ne pouvons concevoir la Révolution autrement qu’internationale.

Malon, à ce moment, n’était pas encore complètement séparé de nous. Le Bulletin du 17 mai contient un article de lui, envoyé de Milan, qui donne, d’après les documents officiels, la statistique des salaires en France.

Dans plusieurs numéros, le Bulletin publia des nouvelles de la Nouvelle-Calédonie, empruntées presque toujours aux correspondances que nous recevions des déportés. À propos d’une lettre navrante envoyée du bagne de l’île Nou par un jeune condamné aux travaux forcés, j’écrivis ces lignes (29 juin) : « Nous n’avons pas entretenu nos lecteurs de l’odyssée de M. Rochefort, parce que, nous devons l’avouer, nous n’éprouvons pour lui qu’une très médiocre sympathie ; son attitude plus qu’équivoque pendant la Commune n’a pu être rachetée par la condamnation dont avaient bien voulu l’honorer les conseils de guerre versaillais. Pendant que toute la presse entretient ses lecteurs des faits et gestes de l’auteur de la Lanterne, et que certains naïfs saluent l’arrivée de M. Rochefort en Europe à peu près comme la venue d’un Messie, nous reportons nos yeux sur les bagnes de la Nouvelle-Calédonie, où souffrent en silence tant de victimes obscures et dévouées, que n’ira jamais chercher la renommée pour crier leurs noms à l’histoire, mais auxquelles nous gardons, au fond de nos cœurs, la plus ardente sympathie. »

Une souscription permanente en faveur des déportés avait été ouverte dans la Fédération jurassienne. Les procès-verbaux du Comité fédéral font voir que les envois d’argent se faisaient à cette époque par l’intermédiaire d’Élisée Reclus (voir p. 253).

SOURCES : L’Internationale, documents et souvenirs de James Guillaume

sur Wikisource : Le Congrès général de Genève (1er-6 septembre 1873). D’octobre 1873 à la fin de 1873. De janvier 1874 au Congrès jurassien de la Chaux-de-Fonds. 25-27 avril 1874. De mai 1874 au VIIe Congrès général de l’Internationale, à Bruxelles, 7 septembre 1874.

Une société secrète à Montceau-les-Mines en 1879

Montmaillot par Sanvignes

Gendarmerie 11e légion

Compagnie de Saône et Loire

Section de Montceau-les-Mines

n°243

Société secrète à Montceau les Mines

Montceau les Mines le 7 août 1879

Mon Commandant,

J’ai l’honneur de vous rendre compte qu’au mois de mai dernier, lorsque des bruits de grève circulaient à Montceau-les-Mines, je fus informé, par la rumeur publique, qu’une société secrète existait et tenait ses réunions la nuit, dans un bois, sur le territoire de la commune de Saint Bérain-sous-Sanvigne (circonscription de la brigade de Blanzy). Je fis prendre des renseignements à St Bérain ; on me répondit que des personnes qui passaient jour et nuit dans le bois désigné, n’avaient jamais rien remarqué.

Dans le courant de juin, l’adjoint de St Bérain disait au brigadier Mouny que, mieux renseigné, il avait acquis la certitude de l’existence de cette société secrète.

Le 21 juillet, je fus informé que cette société avait changé son lieu de réunion et qu’elle avait tenu une séance à Montmaillot (territoire de Sanvignes) dans la nuit du 19 au 20. Des personnes qui à 1h du matin se rendaient à un incendie qui avait éclaté à Sanvignes, ont rencontré des membres de la société par groupes de 3 et de 4, qui retournaient à leur domicile.

Une seconde réunion a eu lieu dans le mois de juillet, dans la nuit du 27 au 28, dans le bois de Montauloup près de St Nizier (arrondissement d’Autun).

Cette société, dont plus de cent individus font partie, change souvent le lieu de ses réunions, ce qui me fait supposer qu’elle a des adhérents, non seulement à Montceau, mais, peut-être aussi dans la direction du Creusot.

Les signes extérieurs (clignement de l’œil, serrement de main) employés par les membres, sont ceux de la franc-maçonnerie.

Les recherches faites depuis un mois, m’ont fait découvrir un homme dont la déclaration est ci-jointe.

Le PV n° 332 (Rixe à Montceau) vient aussi à l’appui du présent rapport, il semble que la société désigne un certain nombre de ses membres pour exercer des voies de fait sur des hommes qu’elle qualifie de mouchards.

J’ai entre les mains une liste comprenant 30 membres de la société.

J’ai informé verbalement M.le sous-préfet et M. le procureur de la république afin qu’ils prennent les mesures qu’ils jugeront convenables pour arrêter cette société secrète dans sa marche et pour qu’ils veuillent bien me donner les moyens de découvrir ce qui se passe dans les réunions nocturnes.

La gendarmerie qui fait son service ouvertement, ne peut, pour pénétrer le secret de la société, se livrer à des manœuvres défendues par les règlements.

Le lieutenant commandant la section.

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Déclaration du nommé S… Jean, mineur à Montceau

Le dimanche, après la paye de février, je me trouvais à l’auberge Desbrières, où je buvais avec Bertin. Des jeunes gens, parmi lesquels je n’ai connu que Jondot qui a la main coupée, m’ont invité à boire avec eux, puis ils m’ont dit de me mettre de leur société.

J’ai répondu : « attends donc un moment tout à l’heure ». Je suis sorti puis je suis rentré un moment après et Jondot m’a dit : « Nous y sommes ? ». J’ai répondu : « Quand tu voudras ».

Nous sommes partis : Jondot, un autre individu et moi à 10 h1/2 du soir : ils m’ont conduit dans le pré de la Motte. Arrivés au milieu du pré, Jondot m’a dit : « Je vais te laisser là, un autre viendra te prendre et te conduira jusqu’au colombier ». Puis il m’a proposé de me bander les yeux. Je lui ai dit que je ne voulais pas ; il m’a répondu que s’il ne me bandait pas les yeux, il ne pourrait me recevoir dans leur société.

Je lui ai demandé quelle était cette société, il m’a répondu que c’était une bonne société et que quand je serais reçu je toucherais deux francs par jour et qu’il me donnerait un billet pour aller trouver M. Villars.

J’ai dit que cela ne se pouvait et que M. Villars n’entrait dans aucune autre société que celle des employés.

Enfin je lui ai dit : « asseyons-nous quand même ». Étant assis, il m’a bandé les yeux puis nous sommes partis pour aller dans la tour ; là ils m’ont fait tourner dans l’eau et m’ont bien fait mouiller.

L’un d’eux étant parti, Jondot est resté avec moi puis il m’a dit d’une voix forte : « Sortez ». En sortant, celui qui était parti le premier s’est approché de moi et m’a demandé si je n’avais pas peur. Je lui ai répondu « non ». Aussitôt, il est venu pour me saisir par les jambes et me donner un coup de tête dans le ventre, je l’ai repoussé et nous sommes tombés tous les deux.

Ils sont alors venu vers moi pour me saisir : j’ai terrassé Jondot qui s’est mis à crier à son camarade : « touche, touche », il ne m’a pas frappé car je me suis reculé.

Voyant qu’ils m’approchaient toujours et cherchaient à me saisir, je les ai menacé de mon couteau ; l’un d’eux, le plus jeune, m’a porté un coup sur la tête avec un instrument qu’il tenait à la main. Quand ils ont vu que je courrais sur eux avec mon couteau à la main, ils se sont sauvés. Ils m’ont dit que si je les vendais, ils feraient mon affaire.

Depuis, on m’a traité de mouchard et de cafard.

La société s’est réunie vendredi 18 et samedi 19 juillet.

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Gendarmerie 11e légion

Compagnie de Saône et Loire

Section de Montceau-les-Mines

Confidentielle

Montceau-les-Mines le 9 août 1879

Mon Commandant

J’ai l’honneur de vous rendre compte que je n’ai pas écrit le nom de l’homme qui m’a fait la déclaration ci-joint parce que cet homme ne porte pas plainte et qu’il désire que son nom ne soit pas connu.

J’ai compris les motifs de sa réserve ; si la société le connaissait comme dénonciateur, elle lui ferait un mauvais parti et nous aurions peut-être le regret de constater un crime.

Si vous pensez, mon Commandant, que le nom de cet homme ne sera pas prononcé plus tard, vous pouvez le faire écrire. Il est « Siméon ».

M. le maire de Montceau est très disposé à rechercher le but que poursuit la société, mais il veut agir seul.

L’adjoint au maire de St Berain-sous-Sauvignes connait, dans sa commune, un homme qu’on a voulu incorporer dans la société. Ce fonctionnaire n’a rien voulu dire à ce sujet au brigadier Mouny, il a, sans doute, promis le secret à celui qui lui a révélé l’existence de l’association.

Le lieutenant commandant la section.

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Gendarmerie 11e légion

Compagnie de Saône et Loire

Section de Montceau-les-Mines

n°246

Société secrète à Montceau-les-Mines

Montceau-les-Mines le 9 août 1879

Mon Commandant

Pour faire suite à mon rapport n°243 du 7 août courant, relatif à une société secrète organisée à Montceau-les-Mines, j’ai l’honneur de vous rendre compte que dans la nuit du 14 au 15 juillet 1878, des voies de fait furent exercées au hameau du Bois du Verne, commune de Montceau, sur les nommés Jeunehomme et Vindiollet (PV n°380, 383, 384 des brigades de Montceau, année 1878 et n°121 de 1879). Vindiollet fut laissé pour mort sur la route.

Malgré les recherches faites sur les lieux mêmes par M. le procureur de la république et par la gendarmerie, les coupables ne furent pas découverts. C’était la société qui exerçait une vengeance !

D’après la rumeur publique, la société secrète de Montceau qui, l’année dernière, n’avait qu’un petit noyau au hameau du Bois du Verne (population 1548 habitants) se compose aujourd’hui de presque tous les hommes de ce hameau, elle a, en outre, gagné Montceau et les hameaux de Magny et des Alouettes.

Son organisation est la suivante :

1° Un chef qui la dirige (la rumeur publique désigne le nommé Suchet, musicien)

2° Dans chaque quartier, il y a une section

3° Les sections sont divisées en deux ou trois escouades. Toutes ces fractions sont commandées par des sous-chefs de 1er ou de second ordre.

Les individus qui composent la société ne prennent pas tous leur rôle au sérieux, il y a parmi eux des ignorants et des peureux dont la bonne foi pourrait avantageusement exploitée par des agents secrets.

Le lieutenant commandant la section.

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Département de Saône et Loire

Sous-préfecture de Chalon sur Saône

Chalon sur Saône le 22 août 1879

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous communiquer les renseignements qui m’ont été fournis par M. le maire de Montceau au sujet de l’existence ou de la tentative de formation d’une société secrète, renseignements qui complètent les premières indications fort vagues données par M. le lieutenant de gendarmerie de la section de Montceau.

Je transcris les quelques notes que j’ai prises au cours de ma conversation avec M. le Dr Jeannin.

L’association existant actuellement aurait été formée il y a un an environ, formée vraisemblablement au début des débris de l’ancienne association qui fut poursuivie en janvier 1874 ou 1875 (affaire de Monchanin et Commentry).

La société compte parmi ses membres des personnes de tous âges : des jeunes qui dans une certaine mesure, ont eu des démêlés avec la simple police ou la police correctionnelle ; des hommes assez âgés, de 40 ou 45 ans, pères de famille.

Plusieurs disent qu’ils (?) avec un parti de « la grande Internationale ». Pour recruter des adhérents, ils (?) que tous les républicains font partie de la société, notamment M. Jeannin, maire de Montceau, Goujon, habitant fort aimé et fort estimé de Montceau (Je n’ai pas besoin de dire que ni l’un ni l’autre n’en font partie).

Le but avoué serait la défense de la République. Le raisonnement que tiennent les affiliés serait celui-ci : « Il faut s’associer pour défendre la République. Ceux qui sont au pouvoir n’ont aucune autorité. Les bonapartistes sont plus puissants que jamais ».

Les adeptes prêteraient, parait-il, un serment dans une forme convenue et solennelle, jurant sur le poignard de défendre la République.

On se rassemble d’ordinaire dans les bois de sapins de St Berain-sur-Sauvignes. La dernière réunion connue, qui eut lieu au commencement du mois dernier, s’est tenue à Montauloup.
Le but de ces réunions (?) comme M. Jeannin suppose qu’elles ont (?) pour la réception des membres nouveaux.

Les affiliés paraissent mus par des engagements assez forts. Quand l’un d’eux est poursuivi pour un délit quelconque, ses camarades ne le dénoncent jamais, ne l’accusent pas, ne témoignent pas contre lui.

Au Bois du Verne, l’existence de la société … ont sensiblement. Fait à signaler : l’an dernier, au Bois du Verne, un individu fut battu et laissé pour mort sur la place. Une instruction fut commencée, sans donner aucun résultat. On a découvert aucun coupable.

Quand à l’influence de la société en cas de grève, M. Jeannin n’a aucun renseignement précis sur ce point. Lors des derniers bruits d’une cessation de travail à Montceau, il eut l’occasion de causer avec quelques personnes faisant certainement partie de la société. A ses questions il fut répondu : « Nous ne voulons pas faire de grève ».

Actuellement la société se développe. Elle a certainement des ramifications à Blanzy. Elle tend à en avoir au Creusot, si ce n’est déjà fait.

Fait important à signaler. La compagnie renvoie des ouvriers. Trois cents livrets ouvriers signés depuis six mois. Il n’y aurait pas de membres de la société parmi les ouvriers qui ont quitté les mines.

M. Jeannin connait les noms d’un certain nombre d’affiliés.

Il mentionne que l’association compte environ (un blanc) membres.

En présence de ces renseignements, il n’est point possible de douter qu’une association secrète , assez fortement organisée existe sur Montceau. Il devient nécessaire de se rendre compte aussi promptement que possible du nombre de ses adhérents, des moyens d’organisation ou but de la société, en un mot de préciser les renseignements déjà obtenus.

Il conviendrait de demander d’urgence au parquet ou à la gendarmerie de Montluçon les noms des individus qui pour association secrète furent poursuivis en janvier 1874 ou 1875. Il serait important de savoir si les individus poursuivis ou condamnés à cette époque se retrouvent actuellement à Montceau ou à Blanzy.

Le sous-préfet.

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Département de Saône et Loire

Sous-préfecture de Chalon sur Saône

Chalon sur Saône le 23 août 1879

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous informer que j’ai eu aujourd’hui un nouvel entretien avec M. le lieutenant de gendarmerie au sujet de la société secrète qui existe à Montceau.

Les renseignements comprennent ceux qui m’ont été donnés par M. le Dr Jeannin. Puis quelques autres détail nouveaux m’ont été donnés par M. le lieutenant, détails qui ont leur importance.

Le chef de la société serait un sieur Suchet, musicien jouant dans les bals, et qui n’est point employé par la Compagnie des mines.

La société s’appellerait du nom de Marianne. Elle recevrait des subsides de l’Internationale, notamment en cas de grève.

Le but serait de recruter une armée pour la défense de la République.

La société serait divisée par quartiers ayant leurs chefs, et les quartiers par escouades.

M. le lieutenant de gendarmerie me communique demain ou après-demain, une liste de trente personnes environ, faisant partie de l’association.

L’an dernier, un sieur Vindiollet fut malmené et roué de coups. Une perquisition fut faite, qui n’eut pas de résultats.

Autre fait de même genre. Le 15 août on amène à la prison de Chalon un nommé Bretin qui fait partie de l’association. Il avait battu en juin (?) un chiffonnier de Blanzy, nommé Barreau ou Barrot. On reconnut que Bretin était l’auteur de ces mauvais traitements à une boucle de son gilet, arrachée pendant la lutte et que les gendarmes retrouvèrent sur la route.

La femme de l’aubergiste chez lequel Bretin et Barreau s’étaient rencontrés, en compagnie d’autres jeunes, que ne reconnut point Bretin…

Dans une confrontation avec Bretin, Barrau le tutoya en lui disant qu’il le reconnaissait, que c’était lui qui l’avait frappé. (?) un signe qui parait-il fut fait pour Bretin, Barrau (?) de le tutoyer (?).

M. le lieutenant de gendarmerie pense que les voies de fait avaient pour objet soit d’empêcher la victime de suivre les membres de la société, soit pour punir une tentative d’espionnage.

Je demande d’ailleurs au parquet communication du procès-verbal dressé contre Bretin.

Enfin, une rixe eut lieu aux Alouettes, dans une auberge tenue par M. Léger, conseiller municipal. Un ou deux hommes furent battus et malmenés. On n’a pas retrouvé les coupables. Des coups de feu furent tirés à côté de la maison de M. Léger.

Ces trois faits de brutalité ou de violence, M. le lieutenant les attribue à des membres de la société secrète.

Tels sont, monsieur le préfet, les renseignements qui m’ont été donnés par M. le lieutenant de gendarmerie et que je vous serais reconnaissant de porter à la connaissance de M. le Dr Jeannin pendant son séjour à Mâcon.

M. le lieutenant de gendarmerie m’a dit avoir donné au parquet connaissance de l’existence de cette association.

J’aurai tout prochainement l’honneur, monsieur le préfet, de vous entretenir de cette question délicate et grave et de prendre vos instructions. Je ne sauras, jusqu’à présent formuler aucun avis précis mais il est urgent de prendre une résolution : il ne faudrait pas en cas de grève, que des tentatives de conciliation fussent paralysées par l’action d’une société régulièrement organisée et probablement assez puissante.

Le sous-préfet.

PS M . Le lieutenant de gendarmerie pense… surtout par la terreur que les membres de la société arrivent à faire de nouvelles recrues. Nombre d’habitants du Bois des Verne feraient partie de l’association et n’auraient été décidés que par la crainte de mauvais traitements.

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Département de Saône et Loire

Sous-préfecture de Chalon sur Saône

Chalon sur Saône le 28 août 1879

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous adresser, ci-inclus la liste des principaux membres composant la société secrète de la Marianne, établie depuis quelque temps dans la ville de Montceau les Mines.

J’ai, conformément à vos ordres, adressé un double de cette liste à M. le maire de Montceau les Mines, en le priant de vouloir bien s’assurer du lieu de naissance de chacun des membres dénommés.

Aussitôt que cette communication m’aura été faite, je m’empresserai de faire demander les extraits de casiers judiciaires de chacun d’eux et de les porter à votre connaissance.

Le sous-préfet

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Suchet François

Daurin Pierre

Bretin Antoine

Léonard Lazare

Jourraud Antoine

Charles Blaise

Devillard Antoine

Chailloux Jean-Marie

Perraud Nicolas

Thibaudat

Vernes Jean-Marie

Charollais Charles

Anavoisard Lazare

Laude Auguste

Debarnos Auguste

Brueys Augustin Théodore

Gaume

Bauban

Lauferron

Emelle Jean-Marie

Chevrot Benoit

Margatin fils

Gayne Etienne

Bonnin Pierre

Dufis Jean-Marie

Bocufgras

Dufour Claude dit Prut

Jondos

Rougel dit le plâtrier de Narbonne

Dupuis

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Cabinet du préfet de Saône et Loire

29 août 1879,

  1. le sous-préfet

Je vous adresse ci-joint la liste des individus condamnés à Montluçon en 1875.
Veuillez la communiquer à M. le maire de Montceau et vous concerter avec lui sur les mesures à prendre vis à vis des membres de la société secrète qui ont un casier judiciaire.

Je vous recommande d’une manière toute particulière de me répondre promptement et bien que je doive m’absenter en congé, vos communications relatives à cette affaire me parviendront dans délai.

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Département de Saône et Loire

Sous-préfecture de Chalon sur Saône

Chalon sur Saône le 26 septembre 1879

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous transmettre par le présent rapport les renseignements nouveaux qui m’ont été fournis par M. le maire de Montceau-les-Mines au sujet de l’existence ou de la formation d’une société secrète.

Je tiens tout d’abord à rectifier une indication erronée qui m’avait été donnée par M. le lieutenant de gendarmerie. Il n’est point exact que le vocable sur lequel la société se serait constituée soit celui de « Marianne ». M ; le maire de Montceau n’a aucune connaissance que cette appellation ait été adoptée et ne pense point qu’elle ait pu l’être, son appréciation me paraît juste.

En second lieu, aucun des individus condamnés en 1875 à Montluçon pour association illégale, dont vous avez bien voulu me communiquer les noms ne se trouve faire partie de la société de Montceau. Jusqu’à présent (?), je n’ai relevé aucune analogie de noms entre les condamnés de Montluçon et ceux des affiliés de Montceau qui me sont connus.

Enfin, d’après l’examen des extraits de casiers judiciaires, il n’y a que très peu de membres de l’association qui aient été l’objet de condamnations. J’en joins la liste au présent rapport.

Quoi qu’il en soit, il y a, ou il y a eu à Montceau, je ne dirai point une société secrète, mais une tentative d’affiliation qu’il était nécessaire de surveiller.

Connaître le moment dans lequel cette association devait prendre naissance, connaître l’objet de son action, me paraît aussi impossible. J’inclinerai à croire qu’il s’agissait d’une association entre ouvriers destinée à manifester son existence, soit au moment d’une grève, soit en forçant les ouvriers à s’unir dans des réclamations collectives. Mais c’est une opinion toute personnelle et que je ne puis établir que par de très vagues inductions.

Ce qui positif, c’est qu’un lien unissait un certain nombre de personnes et notoirement des ouvriers ; que les efforts de M. le maire de Montceau ont réussi à détacher de cette association un certain nombre d’adhérents, les plus influents, ceux que leurs agissements désignaient de la façon la plus évidente.

M. Le maire a choisi quelques affiliés, hommes parfaitement honnêtes et qui jouaient en quelque sorte le rôle de dupes, leur a fait donner à titre officieux de salutaires avertissements qui ont porté leurs fruits et on été répandus parmi leurs collègues.

Depuis un mois une vingtaine d’adhérents ont abandonné l’association ou ne s’y (?) plus. Deux des chefs sont partis, les nommés Baubenc et Millon. Un troisième le nommé Bretin condamné récemment pour coups et blessures par le tribunal de Chalon, se gardera sans doute de s’exposer à de nouvelles poursuites.

En résumé, monsieur le préfet, la société qui était à la veille de se former est maintenant en voie de complète dissolution. Les agissements des derniers débris de l’association ne présentent aucun danger. La surveillance du maire suffit amplement.

Le seul point sur lequel il me reste à appeler votre attention est celui-ci : qu’il y a à mon sens un intérêt majeur à ce qu’aucune information judiciaire, à ce qu’aucune poursuite n’ait lieu à ce sujet. Ce serait donner une importance beaucoup trop grande à une série de faits à peine saisissables et créer une agitation dangereuse dans le centre ouvrier de Montceau.

Je ne vous adresserai désormais, monsieur le préfet, des rapports au sujet de cette affaire, qu’au cas où il me parviendrait quelques renseignements importants qui valent la peine de vous être signalés.

Le sous-préfet

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Cabinet du sous-préfet de Chalons sur Saône

Individus ayant été l’objet de condamnations et qui font partie de la société secrète de Montceau :

Debarnot Jean-François : 4 condamnations, deux pour vol, une pour atteinte au libre exercice du travail, une pour vote sans devoir.

Goujon Jules, 3 mois de prison pour atteinte à la liberté du travail.

Joureau (?) 16 f d’amende pour coups et blessures

Bagnard (Lazare) 20 f d’amende pour coups et blessures

Mary (Pierre) 1 mois de prison pour atteinte à la liberté du travail

Source : Archives départementales de Saône-et-Loire M 283

L’anarchiste Druelle était-il l’agent Sabin de la Préfecture de police ? (12). Confusions chez les anarchistes du jury révolutionnaire

DÉCLARATION DU JURY

Les soussignés, convoqués par le CRI DU PEUPLE déclarent à l’unanimité, après les pièces fournies et les témoignages entendus, que le nommé DRUELLE est un agent secret de la deuxième brigade de recherches.

BARROTS. — H. FERRE. -V. GELEZ.— GABRIEL DEVILLE. — TONY GRAILLAT. — B. MALON. — GRANGER.- J. JOFFRIN. — O. BLANCK. — E. EUDES. — JULES LÉPINE. — S. DEREURE. — A. GOULLÉ. — CONSTANT MARTIN. — JOHN LABUSQUIÈRE.

Quelle est donc la composition de ce jury ? Nous y trouvons les chefs du parti collectiviste et du parti blanquiste unis à d’autres saltimbanques qui ont pris le masque d’anarchiste pour abuser de la crédulité publique en faisant croire que les anarchistes se délèguent le pouvoir de statuer sur la conduite d’un des leurs. Ils savent pertinemment que ces procédés sont en complète contradiction avec les théories que nous défendons. Tout le monde a pu juger de la fermeté des convictions de ces prétendus anarchistes. Et, comme preuve, nous lisons dans le Journal Terre et liberté du 6 décembre 1884, la communication suivante :

Aux compagnons anarchistes.

Les membres anarchistes du jury révolutionnaire, ayant agi en leur nom personnel et s’étant prononcés d’après les renseignements et les pièces fournis par le Cri du peuple contre Druelle dans l’intérêt du parti révolutionnaire tout entier, considérant, d’une part, que Druelle est actuellement arrêté et ne peut être entendu ; considérant, d’autre part, qu’il s’est engagé à se présenter devant le jury et qu’il appartient aux anarchistes de continuer l’enquête, de le juger et de l’exécuter s’il y a lieu, les engagent à différer leur jugement jusqu’à la fin de l’enquête.

L. Chaumat (1), H. Ferré , Tony Graillat

Paris le 1er décembre 1884

  1. Membre du jury qui a refusé de se prononcer sur le verdict du jury.

Trois jours après, le journal de M. Jules Vallès publiait ce qui suit :

Communication.

Nous recevons la lettre suivante :

Aux compagnons anarchistes,

Sous ce titre a paru un entrefilet dans le journal Terre et liberté, dans lequel on donne à entendre que je me relève de ma décision, comme membre du jury dans l’affaire Druelle. On m’emprunte ma signature, et mon nom, sous des considérants, réclamant un supplément d’enquête. Je proteste, dis-je, contre mon nom dans ledit article que j’ai formellement refusé de signer. Engagé personnellement dans cette affaire d’honneur, et ayant reconnu les preuves établies, je maintiens mon premier jugement.

Tony Graillat

Mais, ce qui est le plus comique, c’est de voir, dans le numéro de Terre et liberté du 20 décembre, la lettre suivante :

Au jury révolutionnaire.

Les anarchistes, membres du jury révolutionnaire, considérant, d’une part, qu’ils ont accepté solidairement avec leurs collègues de se prononcer sur l’épuration proposée par la rédaction du journal le Cri du peuple ;

Que, en ce qui concerne Druelle, des protestations nombreuses et des appréciations contraires au verdict ont été faites par beaucoup de citoyens dont la sincérité et le dévouement révolutionnaires ne peuvent être mis en doute ;

Considérant, d’autre part, que les explications fournies récemment dans un débat public, et devant lesquelles un certain nombre de faits présentés comme véridiques devant le jury révolutionnaire, se sont trouvés incontestablement controuvés ;

Que, dans ces circonstances, il est plus particulièrement du devoir des membres du jury qui ont exceptionnellement représenté le parti révolutionnaire tout entier, d’apprécier à nouveau et en toute connaissances de cause les moyens de justification présentés par Druelle, prendre telle mesure qu’il conviendra pour éviter toute équivoque et rendre plus facile l’action révolutionnaire que tout socialiste sincère doit avoir en vue.

Pour ces motifs, les anarchistes, membres du jury révolutionnaire, invitent leurs collègues à se réunir à une date qui sera ultérieurement fixée, et les engagent à envoyer au plus tôt leur adhésion à cette réunion.

Pour les anarchistes membres du jury révolutionnaire :

H. Ferré 4 place Châteaudun (Levallois-Perret)

T. Graillat

Constant Martin

Source : Les mouchards par Sabin-Druelle. Paris. En vente sous les galeries de l’Odéon. Dépot chez Gabriel Mollin 1 rue Godefroy. 1885. Musée social.

Lire le dossier : L’anarchiste Druelle était-il l’agent Sabin de la préfecture de police ?

Le Groupe d’études sociales de Lyon-Bibliothèque d’Etudes scientifiques et sociales. 1886 (2)

1er juillet 1886
Commissaire spécial près la préfecture du Rhône
Réunion privée du Groupe d’Etudes sociales au siège de la Fédération lyonnaise
Titre définitivement adopté : Bibliothèque d’Etudes scientifiques et sociales
Compte-rendu d’une réunion privée du Groupe d’études sociales (voir rapports du 25 mai, 17 et 24 juin 1886) tenue le jeudi 1er juillet 1886 au siège de la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe, 149.
La séance a été ouverte à 9 heures du soir, sous la présidence du nommé Blonde, anarchiste et levée à 10 heures 40 minutes.
40 membres, parmi lesquels les nommés Duboucher et Ramé, anarchistes, nouveaux adhérents, ont assisté à cette réunion.
L’ordre du jour portait :
Rapport des commissions.
Le nommé Bernard, anarchiste, a donné lecture du projet de règlement, ainsi qu’il suit :
Article 1er
Tous les citoyens et citoyennes peuvent appartenir à la Bibliothèque d’Etudes scientifiques et sociales.
Article 2
Le droit d’admission est fixé à un franc ; la cotisation mensuelle est fixée à 50 centimes pendant les trois premiers mois et à trente centimes pendant les autres mois.
Article 3
Tout nouvel adhérent sera admis, après enquête faite par le conseil d’administration qui fera un rapport à l’assemblée.
S’il y a contradiction, le citoyen intéressé sera entendu.
Article 4
Un conseil d’administration, composé de six membres, sera chargé de l’administration de la Bibliothèque.
Le conseil choisira dans son sein : un trésorier, un secrétaire, un archiviste.
Article 5
Le conseil convoquera les adhérents en réunion plénière tous les trois mois, pour discuter et adopter la gestion du conseil.
Article 6
La bibliothèque aura pour but l’Etude des questions scientifiques et sociales.
Article 7
Les réunions n’auront pas de date fixe. A chaque séance on fixera la date et le sujet à traiter.
Article 8
Il ne sera fait aucun vote sur les différents sujets et questions qui auront été traités.
Article 9
La bibliothèque ne prendra jamais parti pour un parti politique quelconque. Chaque citoyen conservera son entière liberté à ce sujet.
Article 10
Chaque adhérent ne pourra conserver un volume plus d’un mois, le premier inscrit sera pour le second volume le dernier inscrit.
Un livre qui sera détérioré par un adhérent sera à sa charge.
La bibliothèque devra s’abonner aux différentes revues scientifiques et sociales.
Cette lecture terminée, la discussion a été ouverte sur chaque article, séparément.
Les ci-après nommés ont pris successivement la parole :
Chavrier, anarchiste :
« Comment s’y prendra-t-on pour faire accepter le règlement, puisqu’il a été dit qu’on ne voterait pas ? »
Bernard, anarchiste :
« Il a été dit qu’on ne voterait pas sur les questions à l’étude.
Quant aux questions administratives, comme achat de livres, etc.., il faudra toujours passer par le vote ».
Chavrier, anarchiste :
« Il faut d’abord décider de quelle manière le groupe se formera. D’après toutes les lettres reçues par la Commission, des groupes semblables, à Paris, sont tolérés par le gouvernement, et cela se comprend puisque ces groupes ne doivent pas s’occuper de politique ; du reste cela serait assez difficile, les diverses Ecoles devant être admises dans ce groupe.
Je propose donc qu’on fasse comme à Paris et que la Bibliothèque vive sous la tolérance ».
Cette proposition est adoptée.
Chavrier :
« Quel sera le titre de la Bibliothèque ? »
Deux titres sont proposés.
Le premier : Bibliothèque populaire des 3e et 6e arrondissements.
Le second : Bibliothèque d’études scientifiques et sociales.
Le second titre est adopté.
Une longue discussion s’est engagée sur l’article 1er (admission des femmes).
Dervieux, anarchiste :
« Je ne suis pas d’avis d’admettre les femmes, car les jeunes gens penseraient plutôt à elles qu’à l’étude »
Ramé, anarchiste :
« La femme a plus besoin d’instruction que l’homme, car c’est elle qui instruit l’enfant ».
Bertrand :
« Je suis de l’avis du citoyen Dervieux. Je propose un moyen terme : les femmes ne seront pas admises, mais elles auront droit au prêt des livres ».
Cette proposition est adoptée.
Au sujet de l’article 2, plusieurs membres trouvant le droit d’admission trop élevé, ce droit a été réduit, sur la proposition du nommé Chavrier, à 25 centimes.
Chavrier :
« Je demande que lorsqu’on discutera sur l’admission d’un adhérent (article 3) ce dernier ne soit pas présent à la séance ».
Cette proposition a été adoptée.
Charret, socialiste révolutionnaire :
« Je propose que le Conseil d’administration soit composé de 7 membres au lieu de 6 (article 4) car avec ce dernier nombre, il pourrait quelque fois ne pas avoir de majorité ».
Une vive discussion s’est engagée à ce sujet entre les citoyens Chavrier et Rocheron, socialiste révolutionnaire militant, ce dernier prétendant que le Conseil n’aurait jamais à voter, n’ayant qu’à exécuter les ordres de l’assemblée.
Chavrier a objecté qu’il faudra bien une initiative au Conseil pour le choix des livres, les achats, etc…
Bernard :
« Il est évident qu’il pourrait bien arriver par exemple que le Conseil n’appartînt qu’à une Ecole et alors par tempérament ou par goût, ce Conseil pourrait pencher pour des livres appartenant à son Ecole.
Cette question mérite donc étude.
Je propose, en conséquence, que le Conseil soit composé de 7 membres et que ses attributions soient décidées à la prochaine séance ».
Cette proposition a été adoptée.
Les articles 5 et 6 ont été adoptés sans discussion.
(article 7)
Ramé :
« Il faut fixer la date des réunions car autrement il arriverait qu’un adhérent ayant manqué une réunion, ne connaîtrait pas le jour de la suivante ; des adhérents manqueront et les autres ne voyant pas beaucoup de monde, s’en dégoûteront et ne viendrons plus. »
L’assemblée a décidé de se réunir jusqu’à nouvelle décision tous les jeudis et l’article 7 a été adopté.
Les articles 8 et 9 ont été adoptés, mais sans discussion.
Enfin sur l’article 10, il a été décidé que le nombre de jours que chaque adhérent pourra conserver un livre, sera limité d’après le prix et la grosseur du volume.
Il a été ensuite procédé à la formation du Conseil d’administration.
Ont été nommés :
Bernard, anarchiste
Chavrier, anarchiste
Blonde, anarchiste
Dufourg, socialiste révolutionnaire
Drivon, socialiste révolutionnaire
Watier de l’Union socialiste
et Florence, socialiste révolutionnaire.
Il a été arrêté par l’assemblée que ce conseil ne restera en fonctions que jusqu’à la prochaine réunion des adhérents, c’est à dire pour trois mois.
Le Conseil devra se réunir dimanche 4 juillet, pour rédiger un règlement intérieur et s’entendre sur la correspondance.
Jeudi prochain, 8 juillet, il y aura admission des adhérents qui paieront le droit de 25 centimes.
Il sera traité d’un sujet quelconque et l’on adoptera définitivement l’article ayant trait aux attributions du Conseil d’administration.
Le commissaire spécial.

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21 octobre 1886
Commissaire spécial près la préfecture du Rhône
Critique sur les résolutions du Congrès.
Compte-rendu de la réunion privée du groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales tenue avenue de Saxe, 149, le jeudi 21 octobre 1886

La séance a été ouverte à 8 heures trois quart du soir sous la présidence du nommé Drivon et levée à 10 heures et demie.
40 individus assistaient à cette réunion.
Au début de la séance le nommé Michel s’est plaint de ce que le nommé Dufourg avait fait imprimer et distribuer, sans avoir consulté les membres de la Bibliothèque, un programme pour 1886 de la Bibliothèque d’études sociales, ce qui pouvait laisser supposer que ce programme avait été accepté par les adhérents de la Bibliothèque (ci-joint un exemplaire de ce programme)
Le nommé Dufourg a répondu qu’il ne croyait pas avoir mal agi, attendu que depuis longtemps on lui demandait ses conclusions au sujet des questions qu’il avait traitées ; qu’il était vrai que ce programme n’avait pas été accepté et que s’il l’avait fait imprimer c’était pour le soumettre à la discussion ; qu’à son avis chacun devrait en faire autant lorsqu’il avait un programme à proposer.
Une longue discussion a eu lieu à ce sujet, discussion à la suite de laquelle il a été décidé que chacun serait libre d’élaborer et de soumettre un programme, mais sans toutefois lui donner pour titre celui de Bibliothèque d’études sociales.
Sur la demande du nommé Dufourg, l’ordre du jour a été : Critique sur les résolutions du Congrès.
En conséquence les ci-après nommés ont pris successivement la parole.
Dufourg :
« Il n’y a rien de sérieux dans ce Congrès qui vient d’avoir lieu car il a commencé par le château de cartes du citoyen Sartarin (projet de Fédération des chambres syndicales) et a fini par la Carmagnole ».
Rondy :
Je proteste contre ces paroles. Si la Carmagnole a été chantée, c’est parce que le public en a donné l’exemple ».
Dufourg :
« Je constate les faits, rien d’autre. Ce qui a fait défaut au Congrès c’est la foi.
Je me souviens d’une scène de l’opéra des Huguenots, c’est celle où a lieu la bénédiction des poignards.
Certes, on ne peut dire que dans cette scène la foi n’existe pas. Peut-on dire qu’il en a été de même des délégués au Congrès ? J’en doute.
Le citoyen Sartarin, dans son rapport sur la Fédération, n’a fait que de l’idéal. Et comme disait M. Gide au Congrès des Sociétés coopératives : on cherche seulement dans ces organisations à mettre les ouvriers en antagonisme avec le capital.
Du reste cette Fédération quelle force aura-t-elle ?
Est-ce que le nerf de la guerre ne manquera pas toujours ? »
Bernard :
« Je ne suis pas du même avis que le citoyen Dufourg. Je crois, au contraire, que par la Fédération on peut arriver à grouper un nombre considérable de travailleurs.
Ainsi dans la région de l’Est on peut créer des syndicats dans les localités où il n’en existe pas, au moyen de délégations et de conférences.
Une fois ces syndicats créés ils pourront se fédérer.
Du reste tous les groupements sont bons pour amener les travailleurs au socialisme.
La Fédération doit être l’école supérieure du socialisme ; on y apprend que les intérêts des capitalistes ne sont pas les mêmes que ceux des ouvriers, car les uns sont des exploités et les autres des exploiteurs ».
Dufourg :
« Au sujet de la loi sur les syndicats tous les orateurs ont été en dehors de la question. On veut l’organisation et on ne veut pas que cette organisation soit reconnue.
Comment ? On veut la personnalité civile et l’on ne veut pas que l’on sache à qui l’on donne cette personnalité ?
Certes, je ne suis pas pour ladite loi sur les syndicats, car je trouve que celle du 24 juillet 1867 est meilleure, mais enfin je me demande quelle sera l’autorité d’un syndicat qui ne sera pas reconnu ?
Vous voulez l’association. On vous la donne, puis vous n’en voulez pas. Ce ne sont que des hypothèses que vous voulez ».
Bernard :
« C’est toujours sur des hypothèses que l’on vit.
Si par exemple l’Empire ou la Monarchie revenaient, croyez-vous que la loi du 21 mars 1884 empêcherait ces gouvernements de dissoudre les syndicats, si ces derniers ne plaisaient pas ? Est-ce qu’en Allemagne on n’a pas fait une loi contre les socialistes ?
Vous venez nous dire : « Mais vous avez le droit d’association ». Le citoyen Dufourg oublie que je viens de faire trois ans de prison pour ce droit d’association.
On parle de l’Internationale, mais à chaque instant et dans n’importe quelle association on peut appliquer cette loi.
Il suffirait simplement d’avoir un ami à l’étranger auquel on écrirait pour que cette loi vous fût appliquée.
Ainsi a-t-on fait pour le procès des anarchistes, car on savait très bien qu’il n’y avait pas d’association internationale chez nous.
Vous dites encore, les syndicats ont la personnalité civile ; mais ce que vous ne dites pas, c’est qu’ils n’ont pas le droit de posséder.
Par conséquent, n’ayant rien, ils n’ont pas besoin d’aller en justice. Quant à dire qu’un syndicat qui n’aura pas été reconnu n’aura pas d’autorité, c’est encore une erreur.
Ce qui fait la force d’un groupement, ce n’est pas sa déclaration, mais le nombre d’adhérents qu’il possède.
Ainsi Paris n’a pas le vingtième de ses syndicats reconnus et cependant ils obtiennent assez.
Quant aux Fédérations, il en existe deux à Paris depuis longtemps. Jamais elles n’ont voulu faire de déclaration et cependant elles existent fort bien.
Je dis même que les syndicats ont été plus nombreux sous la tolérance que sous la reconnaissance et cela pourquoi ?
Parce qu’on sait très bien que si on nous donne quelque chose, ce quelque chose ne vaut rien.
Je désire la liberté entière de réunion et d’association ».
La suite de la discussion a été renvoyée à la prochaine réunion et la séance levée, chacun s’est retiré sans qu’aucun incident ne se soit produit.
Lyon le 23 octobre 1886.
le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

A lire : Les bibliothèques anarchistes de Lyon (1886-1902) dans Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du XIXe par Laurent Gallet. ACL

Lire le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers

Le Groupe d’études sociales de Lyon. 1886 (1)

Groupe d’Études sociales en voie de formation

Titre provisoire : les Sceptiques

Titre définitivement adopté :

Bibliothèque D’Études scientifiques et sociales.

25 mai 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Groupe D’Études sociales en voie de formation

Un groupe d’études sociales est en voie de formation, sur l’initiative du nommé Bernard, serrurier, anarchiste et avec le concours des nommés Rocheron, Chavrier, Blonde, Martin, Monot et deux autres ouvriers.

Le but de ce nouveau groupe sera l’étude de toutes les questions économiques et des sciences telles que la géométrie, l’astronomie, etc.

Toutes les Écoles politiques seront admises dans ce groupe et pour en faire partie, il suffira d’être présenté par deux de ses membres.

Le montant des cotisations, qui seront très minimes servira à acheter des livres pour composer une bibliothèque.

Ce groupe qui prendra probablement pour titre : Les sceptiques, est appelé à avoir un certain nombre d’adhérents, beaucoup d’ouvriers partageant l’idée de Bernard.

Le commissaire spécial

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17 juin 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du groupe d’Etudes sociales en formation

(voir rapport du 25 mai 1886)

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du Groupe d’Etudes sociales en formation dont le titre n’est pas définitivement arrêté (soit les Sceptiques, soit Cercle social) qui s’est tenu avenue de Saxe, 149, au siège de la Fédération lyonnaise le 17 juin 1886.

Le groupe d’Etudes sociales s’est réuni sur la convocation de la Commission d’initiative (voir rapport du 25 mai 1886), sous la présidence du nommé Blonde.

La séance a été ouverte à neuf heures du soir et levée à 10 heures trois quart. 62 individus ont assisté à cette réunion. Etaient présents :

1° Les anarchistes :

Bernard, Blonde, Chavrier, Crestin, Grillot, Dervieux, Michel, Rocheron, Baudry, Issartel et Dufourg.

2° Du parti ouvrier :

Bachelard, Ribard, Charvet, Rogelet, Gosse, Jacquet.

3° Du parti Blanquiste :

Ferrat

4° De l’Union socialiste :

Watier, Drevon, Buisson, Giraud, Martin, Mochet, Nagel, Blache, Dumas, Florence et Perrillat.

Les autres individus, qui appartiennent aux diverses Chambres syndicales de Lyon ne sont pas militants.

Tous avaient reçu des lettres de convocation.

Le nommé Chavrier, secrétaire de la Commission d’initiative, a donné lecture d’un rapport très long.

Ce rapport a énuméré les diverses questions qui devront être traitées dans ce groupe, telles que : science, études sociales, écoles collectivistes, blanquistes, anarchistes et autres.

Lorsque ces questions seront discutées, il ne sera pas fait de vote et chaque orateur ne pourra parler plus d’une heure.

Le nommé Chavrier a fait connaître qu’il avait écrit au journal Le Cri du peuple, pour savoir à qui il fallait s’adresser pour se procurer les documents nécessaires à la formation dudit groupe ; que le nommé Massart lui avait envoyé deux adresses qu’il y avait donc lieu de nommer une commission qui sera chargée de se procurer tous les documents pour la meilleure organisation.

Ont été nommés membres de cette commission :

Chavrier, Bernard, Drevon et Watier.

Il a été décidé que jusqu’au jour où ledit groupe ou cercle sera complètement organisé, des lettres de convocation seront adressées aux adhérents et qu’une collecte sera faite à chaque séance pour couvrir les frais de salle qui sont de un franc 25 centimes.

La première collecte a produit deux francs, soixante centimes.

La séance a été ensuite levée.

Lyon le 19 janvier 1886.

Le commissaire spécial.

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24 juin 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du Groupe d’études sociales.

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du Groupe d’études sociales, tenue le jeudi 24 juin 1886 au siège de la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe, 149.

La séance a été ouverte à 9 heures du soir, sous la présidence du nommé Blonde et levée à 11 heures dix minutes.

Ont assisté à cette réunion 39 individus parmi lesquels le groupe L’Union anarchique et quelques ouvriers des Fédérations.

Le nommé Chavrier, anarchiste, a lu une lettre du nommé Odin de Paris qui donne les explications suivantes sur la manière dont s’est formé le groupe de Paris, qui a pour titre La Sociale.

« Une commission a été chargée d’élaborer un règlement. Les cotisations ont été fixées à 50 centimes pour les quatre premiers mois et à 25 centimes pour les quatre autres.

La mise d’entrée a été fixée à 50 centimes.

Le prêt des livres se fera à domicile.

Aucune déclaration n’a été faite, d’après le conseil même de l’administration, qui tolère cette association ».

Le surplus de la lettre a trait aux divisions qui existent entre les diverses Ecoles.

Cette lecture terminée, il a été décidé que la Commission déposerait jeudi prochain son rapport et présenterait un projet de règlement et de statuts.

La parole a été ensuite donnée au nommé Dufourg, anarchiste pour traiter le sujet suivant : la propriété.

« Les uns, a-t-il dit, veulent supprimer la propriété ; les autres, au contraire, veulent la conserver. Il faudrait cependant avant tout s’entendre sur ce mot : la propriété.

Qu’est-ce que la propriété ?

Pour le savoir, il faut remonter à l’histoire romaine.

La propriété a été faite par la conquête et par la séparation de la société en deux classes : les patriciens, les plébéiens ; c’est à dire les maîtres d’un côté, les esclaves de l’autre.

Les Jurisconsultes de cette époque firent des lois pour maintenir cette propriété.

Cependant il y eut des révoltes après la chute des romains.

A la bataille de Soissons, au pillage de la cathédrale, un vase fut remarqué par Clovis, qui voulut se l’approprier, mais l’un de ses soldats prit sa hache et le brisa en lui disant : « Ceci ne t’appartient pas et tu n’auras que ce qui te reviendra.

C’est alors qu’on comprit qu’il fallait une autorité s’appuyant sur la force et que la royauté fît alliance avec le clergé. Et en effet après la bataille de Tolbiac, Clovis se fit chrétien avec la plupart de ses guerriers.

Il prouva que cette autorité n’était pas un vain mot, car quelques temps après, rencontrant dans une revue qu’il passait, le soldat de Soissons, il prétexta que ses armes n’étaient pas en bon état et d’un coup de hache, à son tour, il l’abattit à ses pieds, en lui disant : « Souviens-toi du vase de Soissons ! « . Par cet acte, l’autorité était conquise.

Plus tard, cette propriété qui n’avait été que viagère devint héréditaire.

Cependant la royauté s’amoindrit et la propriété, de royale qu’elle était, devint féodale.

Il en fut ainsi jusqu’au règne de Louis XI, qui comprit que cette propriété féodale devenait trop puissante et faisait échec à la royauté. Il brisa donc cette force de la propriété féodale par la confiscation, etc..

Sous Louis XIII, Richelieu fit de même et enfin Louis XIV compléta la puissance royale.

Arriva la Révolution et les droits de l’homme furent proclamés.

Si à cette époque la propriété fut supprimée, d’un côté ; si le droit d’aînesse le fut aussi, il faut convenir qu’elle se reforma d’un autre côté.

Enfin l’Empire, par sa loi de 1806, confirma et assura le droit de la propriété.

Un jour cependant, un homme, qui fut Proudhon, dit les mots : « La propriété, c’est le vol ».

Il faut pourtant reconnaître qu’à la fin de sa vie, il a affirmé la propriété.

A partir de ce moment les idées ont grandi, et diverses Ecoles ont pris naissance.

La plupart d’entre elles nient la propriété et, comme Proudhon, disent que c’est un vol.

Ainsi les anarchistes nient cette propriété, eh bien je dis, moi, que les anarchistes font fausse route lorsqu’ils nient cette propriété.

Ce qu’ils ont pris pour la propriété, ce sont les faits qu’implique cette propriété.

La propriété n’est que l’effort de l’individu, et par conséquent cette propriété doit lui appartenir ».

A ce sujet une vive discussion s’est engagée entre les nommés Dufourg, Chavrier et Dervieux.

Le nommé Chavrier a nié l’effort individuel qui pour lui, n’est que le résultat des efforts collectifs.

« Ainsi, a-t-il dit, si vous mettez un enfant qui vient de naître dans un lieu quelconque inhabité, croyez-vous que par un effort de sa volonté il pourrait dire : Papa, maman ? Non certes, il faut pour cela que la société lui vienne en aide pour faire cet effort ; par conséquent, il est collectif ».

Le nommé Dufourg a répliqué que l’effort que chacun fait pour une chose quelconque de la vie est bien sa propriété ; que s’il a fait produire à un champ, par exemple, 10. 000 francs, cette somme est bien à lui.

Le dit Chabrier a persisté à nier.

Le nommé Rocheron, anarchiste, mais plutôt socialiste révolutionnaire, a objecté à Dufourg qu’ayant la chance d’avoir un bon champ il serait heureux tandis que lui, qui aurait eu le malheur d’avoir un mauvais champ, crèverait de faim.

Le nommé Dufourg a demandé alors que l’assemblée affirme la propriété ou la nie.

Le nommé Bernard, anarchiste, a répondu qu’il n’y avait pas lieu de voter, puisqu’il avait été convenu qu’on ne voterait jamais (voir réunion du 17 juin 1886, 2e page).

Le dit Dufourg a continué d’affirmer la propriété.

Les autres anarchistes ont persisté à la nier et chacun s’est retiré, libre de donner la solution qui lui conviendrait à la question qui venait d’être traitée.

Lors de la prochaine réunion, il sera traité Des conséquences de la propriété. En outre le nommé Chavrier dira quelques mots sur la Zoologie.

Le rapport de la commission sera aussi discuté.

Le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

A lire : Les bibliothèques anarchistes de Lyon (1886-1902) dans Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du XIXe par Laurent Gallet. ACL

Lire le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers