MERIGEAU Jacques

Né le 13 mai 1858 à Saint Léger (Deux-Sèvres), ébéniste, marié deux enfants, propagandiste par le fait à Paris.

 

Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Arrivé à Paris en 1889, Jacques Merigeau cessa de voter depuis cette date et fréquenta les réunions anarchistes. Il fut membre du groupe anarchiste des menuisiers qui se réunissait 55 rue Meslay.
Au printemps 1893, avec plusieurs compagnons dont Mereaux, il avait loué à Daguenet, un atelier 14 impasse Rolleboise à Paris où il fabriquait des meubles et où se réunissaient chaque semaine les compagnons des 11è, 12è et 20ème arrondissements.
Candidat abstentionniste aux élections législatives du 20 août 1893, il fit afficher le placard « Le pot à colle au populo ».
En décembre 1893, Mérigeau faisait partie d’un groupe se réunissant salle du Chateau Rouge, 21-23 rue des Vignoles, et formé notamment de Brunet,Denechère, Chauvin, Strauch et Bourgeois.
A la suite de l’attentat au Palais Bourbon, des perquisitions furent opérées, chez Mérigeau la police débarqua le 18 décembre 1893, rue des Vignoles, dans l’impasse des Souhaits. Le commissaire trouva dans la poche d’un vêtement, un flacon rempli d’un liquide portant l’étiquette « Triple extrait à la peau d’Espagne » qui se révéla être de l’acide sulfurique et une boîte en fer-blanc contenant 220 grammes de « poudre verte », un explosif fulminant.
Le 20 décembre 1893, M. Meyer, le juge d’instruction de l’affaire Vaillant entendit Mérigeau et sa femme.
Le 21 décembre un journaliste du Temps, se rendit chez Mérigeau, l’appartement était composé d’une petite cuisine étroite comme un couloir et d’une chambre. Il y trouva ses deux enfants, l’un de six ans, l’autre de 14 mois, assis sur un sac. L’aîné gardait le plus jeune pendant que la mère était allée chercher de l’eau à la fontaine. Aux murs de la cuisine était accroché un numéro du Père Peinard, dont la gravure représentait une femme symbolisant l’histoire et qui écrivait sur de longues tables les méfaits de la société.
Mme Mérigeau rentra une heure plus tard, elle expliqua qu’elle avait également été interrogée par M. Fédée, officier de paix, chef de la brigade des recherches. Elle protesta auprès de lui sur les fausses informations reproduites par la presse et vraisemblablement données par la police, expliquant que Mérigeau aurait fouillé dans sa poche pour se saisir d’un tiers-point, alors que son mari n’avait opposé aucune résistance.
Mme Mérigeau tout en déclarant qu’il était un ouvrier consciencieux et qu’elle n’avait jamais eu à se plaindre de lui, reconnut qu’au cours d’une dispute, il avait cassé un carreau en voulant la battre.
Elle venait de recevoir une lettre de son mari, incarcéré au Dépôt, dans laquelle celui-ci expliquait qu’il avait déclaré au juge qu’il était anarchiste mais qu’il n’appartenait à aucun groupe.
Le 25 janvier 1894, Mérigeau comparut devant la 8ème chambre correctionnelle. Il prétendit que les objets saisis lui avaient été donnés le 17 décembre chez un marchand de vins place des Vignobles, par un camarade anarchiste qu’il ne connaissait pas et qui devait être un agent provocateur. Mérigeau expliqua qu’il les avait gardé dans sa poche jusqu’au moment où il fut arrêté. Il déclara qu’il n’était pas partisan de la propagande par le fait.
Le directeur du laboratoire municipal démontra qu’il suffisait de placer dans la poudre, le flacon bouché avec de l’ouate et de jeter le tout pour que le liquide prit contact avec la poudre et que l’explosion se produisit. La force de cette bombe était égale à celle de quatre cartouches de dynamite.
Mérigeau fut condamné à 3 ans de prison.
M. Espinasse, le juge d’instruction chargé de l’affaire de l’explosion de la rue des Bons-Enfants, le soupçonna d’avoir connu le groupe ayant commis l’attentat : Louis Bonnard, Auguste Crétot, Emile Henry et Marie Puget.
D’après un rapport d’un indicateur de police du 16 février 1894, Mérigeau aurait caché le nom de l’anarchiste qui lui avait remis l’explosif, trouvé chez lui, pour ne pas se mettre sa femme à dos. Celui-ci, Charles Strauch, aurait eu des relations intimes avec sa femme qui avait connaissance de quelques « mauvais coups » commis par Mérigeau.
Quant à Bonnard, il aurait été l’amant de Mme Mérigeau et le père du dernier enfant de celle-ci.
Mérigeau ne l’ignorait pas et donna même asile à Bonnard pendant 3 mois lorsqu’il fut recherché.
Les poursuites furent abandonnées lorsque Émile Henry avoua avoir commis seul l’attentat.
Pendant sa détention, sa femme et ses deux enfants furent accueillis à Londres par Guérineau

SOURCES : Journal des débats, Gil Blas, Le Rappel, Le Temps, Le XIXe Siècle, Le Petit journal du 27 février 1894 sur Gallica. — Archives PPo, Ba 140, BA 78 , BA 1508, BA 1509. — État civil de Saint-Léger-de-la-Martinière (Deux-Sèvres).

VINCHON Victor

Né le 14 juin 1855 à Saint-Quentin (Aisne), dessinateur en broderie à Levallois-Perret, propagandiste par le fait.


DR

Vinchon fut arrêté à la gare de Lyon le 30 avril 1890 dans le cadre de la vague de répression qui précéda le premier 1er mai . Il fut poursuivi à la suite de la distribution de placards anarchistes par deux militants italiens, Merlino et Petraroja, arrêtés par la police le 26 avril 1890 à alors qu’ils distribuaient des manifestes anarchistes antimilitaristes « Aux soldats ».

Vinchon aurait participé à l’impression des placards.

L’affaire fut jugée devant les assises de la Seine le 19 juillet 1890. Vinchon et Cabot se présentèrent au début de l’audience mais leurs avocats présentèrent des conclusions tendant à la nullité de la procédure, comme la cour repoussait leur demande, ils firent défaut, Vinchon se retirant, escorté d’un garde car il était détenu sous l’inculpation de filouterie d’aliments.

Vinchon fut condamné par défaut à 2 ans de prison et 3.000 francs d’amende.

Le 31 août 1890, la cour d’assises de la Seine, sur leur opposition, réexamina les faits. Les inculpés expliquèrent qu’ils ne connaissaient pas l’existence du placard. Vinchon fut acquitté mais il fut démontré que les manifestes avaient été imprimés chez Cabot.

Peu après l’attentat de la rue des Bons-Enfants (voir Emile Henry), un indicateur de police signala à la préfecture de police l’existence d’un dépôt d’engins explosifs chez un compagnon de Levallois-Perret, situé rue Deguingant.

Le 16 mai 1893, la police débarqua en force à cette adresse arrêtant Vinchon et Gustave Bondon qui louait un appartement dans cet immeuble. Bien renseignés les commissaires de police perquisitionnèrent directement dans une cabane de jardin jouxtant l’immeuble où ils trouvèrent un panier enterré, contenant des boîtes de conserves de petits pois renfermant des tubes en verre remplis d’ un acide, des morceaux de fer et de la poudre chloratée.

La cabane servait aussi de lieu de réunion à un groupe anarchiste composé des compagnons Louis Léveillé, Marcel Marchand, Emile Spannagel, Victor Vinchon et Gustave Bondon.

Tous les inculpés furent libérés au cours de l’instruction et bénéficièrent d’un non lieu, hormis Vinchon qui avait été vu en possession du panier et plusieurs témoins ayant affirmé qu’il avait essayé de leur acheter de la glycérine et de l’acide.

Le 24 juin 1893, Vinchon comparut devant la 10ème chambre correctionnelle et fut condamné à 5 ans de prison et 2.000 francs d’amende, maximum de la peine prévue par la nouvelle sur les explosifs, votée dans le cadre des « lois scélérates » contre les anarchistes.

« Vive l’anarchie ! » s’écria Vinchon en quittant la salle d’audience.

Il purgea sa peine à la maison centrale de Poissy. Le jour de sa libération le 17 mai 1898, il alla toucher son pécule à Saint-Germain et revint ensuite à la prison de Poissy, menaçant le directeur et le gardien chef, déclarant qu’il aurait leur peau ; dût-il pour cela faire sauter la prison toute entière.. Prétendant forcer l’entrée des appartements du directeur pour mettre ses menaces à exécution, Vinchon fut arrêté.

SOURCES : Le Temps, Le Figaro, Le Journal des débats, , le Petit Parisien, Le Matin, Le XIXème Siècle, Le Rappel, Le Gaulois, Le Gil Blas, La Lanterne sur Gallica.

Les anarchistes de Marseille 1883-1893 (2)

On compte à Marseille 100 à 110 individus faisant profession d’anarchisme. Plus de la moitié appartiennent à des nationalités étrangères, à l’Italie surtout et sont les plus dangereux, d’abord par prudence, ils se produisent moins que les français dans les réunions publiques et sont alors tardivement connus et, en suite, parce que la difficulté de comprendre leur langue et l’habitude qu’ils ont de changer très souvent de logement et de quartier et même de quitter la ville pendant un temps déterminé, les font échapper plus facilement à la surveillance et aux recherches de la police. Il faut dire que ces habitudes nomades sont communes à la plupart des anarchistes aussi bien français, qu’étrangers. Il y a là comme une précaution dont il est facile de comprendre le but, et c’est ce qui rend si difficile dans une grande ville comme Marseille et avec un personnel restreint la tâche de la police. Tous ou à peu près tous, se recrutent parmi les classes inférieures de la société ; journaliers des ports et des usines, marchands de journaux, marchands ambulants d’articles de ménage ou autres, ouvriers cordonniers ; voilà les professions exercées par le plus grand nombre.

Les quelques rares individus qui, par leur instruction ou leur intelligence, s’élèvent au dessus du niveau ordinaire de leurs camarades, sont des dévoyés que la paresse, une nature vicieuse ou des habitudes d’intempérance ont poussé vers l’anarchie. On en compte aussi parmi eux de nationalité étrangère qui ont fui leur pays afin de se soustraire à des poursuites judiciaires pour des faits délictueux ou criminels.

Il a été dit dans la première partie du présent rapport que les anarchistes étaient divisés en 1890, 1891 et jusqu’en avril 1892, en trois groupes distincts et que les deux premiers Les Rénovateurs et La Jeunesse Révolutionnaire s’étaient dissous peu après l’arrestation de Sébastien Faure. Le troisième, composé exclusivement de l’élément étranger, n’avait pas d’organisation particulière, et continuait à se réunir dans son local habituel, au bar de l’Alliance Latine et chez quelques camarades, mais toujours en petit nombre. Ces temps derniers, Riemer dit « Vérité », Bossy et quelques autres avaient réussi à réunir autour d’eux les membres dispersés des anciens groupes; mais l’arrestation des sus nommés et de plusieurs autres anarchistes dangereux, français et étrangers, ainsi que l’expulsion de ces derniers, connus par leur influence sur leurs coreligionnaires politiques, leur caractère résolu et les relations qu’ils entretenaient avec les anarchistes du dehors, ont causé dans l’ensemble du parti un véritable désarroi. On peut dire qu’à l’heure actuelle, il n’existe plus, à proprement parler de groupement d’anarchistes dans notre ville. Les étrangers ont perdu les petits centres de ralliement qu’ils avaient chez Torrens, Novelli et deux ou trois autres expulsés. Ils s’abstiennent aussi de fréquenter, comme par le passé, le bar de l’Alliance latine. Quant aux autres, si on voit encore quelques uns dans certaines buvettes, le bar de la Croix de Malte, par exemple ou Cours de Belsunce ; il ne s’y rencontrent jamais plus de trois ou quatre et se bornent à prendre leur consommation, sans pérorer comme ils avaient l’habitude de le faire.

Mais les groupes disparus, momentanément au moins, sont restées les individualités, n’ayant plus beaucoup de liens entre elles, il est vrai, mais peut-être plus dangereuses en raison même de leur isolement qui les soustrait facilement à la surveillance de la police. Si les groupements avaient cela d’alarmant qu’ils augmentaient le pouvoir d’action du parti, en accroissant les ressources et en assurant plus d’activité à sa propagande, ils offraient aussi l’avantage de permettre la vérification exacte des domiciles de ses membres et de faire promptement connaître les nouvelles recrues, prosélytes de fraîche date ou compagnons venus du dehors. Dans la situation actuelle du parti, la tâche de la police sera d’autant plus pénible que ces investigations devront être incessantes et la surveillance s’étendre sur de nombreux individus, dispersés dans tous les quartiers de la ville, changeant à chaque instant de domicile et dont beaucoup ne seront que très difficilement connus.

Il y a lieu d’attendre cependant les plus heureux résultats des lois que vient de voter le Parlement. On sent déjà qu’un vent, non d’apaisement, mais de salutaire crainte, passe dans les rangs du parti anarchiste. On ne peut dire que tout danger de ce côté soit écarté ; mais l’action collective est enrayée; l’application sévère de la loi et la vigilance de l’autorité assureront certainement la destruction définitive de ce parti.

Il ne reste plus maintenant, qu’à signaler les individus connus ayant été ou étant encore en relation avec les anarchistes des autres départements et de l’étranger.

Ces individus sont :

BARNOUIN Joseph, André, né à Courthézon (Vaucluse) le 24 décembre 1848, célibataire, cordonnier demeurant 4 rue Fortia. Arrêté le 24 janvier 1891, au moment où il placardait des manifestes révolutionnaires faisant appel aux conscrits. Reçoit du dehors des brochures et des journaux révolutionnaires sans qu’on puisse préciser d’où et de qui.

Julius Boisson. Document Dictionnaire des militants anarchistes

BOISSON Jules, Baptiste, né à Nîmes (Gard) le 25 juillet 1874, célibataire, ouvrier imprimeur demeurant 11 rue Neuve. Condamné le 3 mai 1893 par le tribunal correctionnel de Marseille, à 15 jours de prison pour outrages à agents. Reçoit chez lui, sans qu’on puisse exactement dire d’où, des correspondances, des brochures et des journaux révolutionnaires qu’il distribue à des camarades et à des jeunes gens auprès desquels il se livre à une active propagande.

Jacques Caillat . Document Dictionnaire des militants anarchistes

CAILLAT Jacques, Guillaume, Louis, né à Marseille le 10 novembre 1876, sans profession, demeurant 26 rue du Baignoir. En correspondance avec les anarchistes de France et de l’étranger, signalé par une dépêche ministérielle (Direction de la Sûreté générale) en date du 19 février 1891, comme ayant reçu à son adresse, 26 rue du Baignoir, 2.000 exemplaires d’un manifeste anarchiste engageant les révolutionnaires à déménager sans payer leur loyer, manifeste imprimé à Paris, 33 rue des 3 Bornes.

DOL Benoit, né à Marseille le 14 avril 1868, célibataire, marchand ambulant, en ce moment absent de Marseille. En correspondance avec anarchistes du dehors. A fait de fréquentes tournées de conférences dans la région et était candidat révolutionnaire aux dernières élections législatives à Avignon.

GAUCHON Paul, Emile, né à Marseille le 17 avril 1857, marié, marchand de journaux, demeurant 36 rue Sainte-Barbe. Tient un kiosque de marchand de journaux, Cours Belzunce où il met en vente tous les journaux et brochures révolutionnaires qu’il reçoit directement de Paris ou qui lui sont apportées par des compagnons, entre autres Perrier et Torrens.

JOLY Jean, Auguste, né à St Denis le Chevassé (Vendée) le 12 décembre 1851, marié, demeurant 3 rue Escoffier. Ancien gérant du journal révolutionnaire « Le Droit Social ». A entretenu des correspondances suivies avec les anarchistes de Lyon.

JOUY Bernard, Bazile, né à Carcassonne (Aude) le 22 août 1855, marié, marchand ambulant, demeurant 69 rue Reynard, commerçant failli. A habité Toulouse où il était considéré comme le chef du groupe anarchiste. A été en correspondance suivie avec l’anarchiste Arnaud de Foix et les groupes de Paris. Parait en ce moment se tenir un peu à l’écart.

MANUEL Maurice, dit PERRIER, né à Marseille le 7 septembre 1872, célibataire, colporteur de journaux, demeurant 3 rue St Marthe. Reçoit chez lui des brochures et des journaux révolutionnaires et est en relation avec les anarchistes de France et de l’étranger.

MEUCCI Teobaldo, né à Livourne (Italie) le 12 février 1851, marié, tailleur de pierres, demeurant 156 chemin d’Endoume. A été signalé comme étant en correspondance avec les anarchistes de France et de l’étranger. En ce moment détenu pour vol.

NICOLAS Joseph, Gustave né à Annonay (Ardèche) le 27 septembre 1862, célibataire, menuisier, demeurant 25 rue de l’Etrieu, en ce moment absent. Était en correspondance suivie avec les anarchistes de France et de l’étranger. Ami de Sébastien Faure, il l’a souvent accompagné dans les villes où il donnait des conférences. Condamné à Mascara (Algérie) le 23 mars 1888 pour outrages à la gendarmerie. Le 24 janvier 1891, il fut arrêté à Marseille au moment où il affichait la nuit des placards révolutionnaires faisant appel aux conscrits ; il fit rébellion et fut condamné pour ce fait à un mois de prison.

RAPHAEL Marius Joseph, né à Marseille le 10 juillet 1853, célibataire, employé, demeurant 34 rue du Petit St Jean. Est en correspondance avec les anarchistes de France et de l’étranger, a été signalé par une dépêche ministérielle (Direction de la Sûreté générale) en date du 6 juin 1890, comme étant le correspondant à Marseille du Comité central de la Ligue anarchiste de France à Paris, a été dernièrement poursuivi pour avoir donné une réunion publique sans avoir formé de bureau.

TOPASIO Jean-Baptiste, né à Cluavari (Italie) le 1er août 1841, marié, marchand de bric à brac, demeurant 7 place des Chartreux. Il a entretenu des correspondances suivies avec les coreligionnaires du dehors, mais depuis deux ans environ, il se tient un peu à l’écart et on ne le voit plus dans les réunions anarchistes.

TORRENS Joseph, né à Barcelone (Espagne) le 5 juillet 1854, journalier, demeurant 4 rue Pelissier. Entretient des correspondances avec les anarchistes de France et de l’étranger. Une perquisition opérée à son domicile le 10 novembre 1893 à la suite de l’attentat dirigé contre l’hôtel du Quartier général y a fait découvrir un certain nombre de brochures et de journaux anarchistes.

TOURN Jean, né à Marseille le 3 juillet 1871, célibataire, peintre décorateur, demeurant avec ses parents, 2 place Maroune. Assez intelligent, actif et remuant, il entretient des correspondances avec les anarchistes du dehors et reçoit chez lui des brochures et des journaux révolutionnaires. Il donnait récemment l’hospitalité à l’anarchiste Cipriani.

Source : Archives nationales F7 12504

Première partie : Les anarchistes de Marseille 1883-1893 (1)

Les anarchistes de Marseille 1883-1893 (1)

Préfecture des Bouches du Rhône                Marseille le 31 décembre 1893

Cabinet du préfet

Direction de la Sûreté générale

4e bureau

Monsieur le Ministre,

En exécution de votre télégramme circulaire du 13 décembre, j’ai l’honneur de vous transmettre ci-après, les renseignements circonstanciés que j’ai pu recueillir à ce jour sur l’organisation anarchiste à Marseille. Je compléterai ultérieurement ce rapport par des renseignements sur les anarchistes des autres villes du département, dès que l’enquête générale à laquelle je fais procéder sera terminée. J’ajouterai que, par mes rapports antérieurs, j’ai déjà été amené à vous fournir de nombreuses indications à ce sujet.

Les théories anarchistes ont commencé à trouver des adhérents dans notre ville vers l’année 1883. Les premiers qui s’en firent les propagandistes furent les nommés Mazade Louis, ouvrier bijoutier qui, depuis quatre ans environs, a renoncé à la politique militante ; Mattaro Roméo d’origine intalienne, condamné plus tard pour exercice illégal de la pharmacie et qui a quitté Marseille ; Torrens Joseph, sujet espagnol, dont il sera reparlé plus loin ; Montan Alphonse dit Mouna, ouvrier menuisier, demeurant actuellement à Marseille, 20 rue Pastoret, inculpé dans l’affaire de Montceau les Mines, passé depuis quelques années au socialisme et devenu conseiller municipal.

Restreint pendant deux ou trois ans, à un très petit nombre de membres, le parti anarchiste commença à prendre une certaine importance dans le courant de l’année 1886, époque à laquelle le compagnon Bordat, condamné à Lyon, vint donner à la salle de l’Eldorado, plaine Saint Michel, des conférences publiques dont les organisateurs furent Mazade et Tressaud. On fonda dans le même temps, un groupe dit d’ Etudes sociales, qui avait son siège dans l’ancien local du Cercle Esquiros et la propagande anarchiste prit une extension qui devenait inquiétante. Après le compagnon Bordat, l’anarchiste Montan dit Mouna, doué d’une certaine facilité de parole, organisa, avec quelques autres, des réunions dans plusieurs quartiers de la ville. En même temps, on faisait circuler dans les milieux ouvriers des brochures et des journaux révolutionnaires, notamment Le Peuple libre ; L’Affamé ; Le Tocsin. Ces écrits étaient reçus par certains compagnons, tels Torrens, Raphaël et Barnouin, ou vendus chez le nommé Gauchon, tenant un kiosque de marchand de journaux, cours Belsunce, qui avait et a encore la spécialité de la vente des publications anarchistes.

Insensiblement grossi, surtout par l’élément italien, le parti anarchiste de Marseille formait en 1890-1891, trois groupes distincts : le premier, appelé les Rénovateurs, qui avait son siège, 1 boulevard des Dames ; le second dit La Jeunesse révolutionnaire qui était composé de jeunes gens nouvellement inféodés au parti et se réunissait d’abord au Bar Sicard, place d’Aix et, plus tard, au Bar Hory, allée des Capucines et enfin le troisième, sans désignation particulière, mais le plus dangereux et composé exclusivement d’italiens, qui tenait ses conciliabules, d’abord au Bar du Soleil ; quai du Port, et ensuite au Bar de l’Alliance latine, rue Coutellerie, où il se réunit encore.

Le Groupe d’études sociales ne fonctionne plus et c’est avec quelques uns de ses membres, aux quels vinrent se joindre d’autres compagnons, que l’on avait fondé le groupe Les Rénovateurs, à l’adresse indiquée, 1 Boulevard des Dames, au 1er étage, où était installé une petite bibliothèque. Ce groupe se réunissait les jeudis soirs et quelques fois les samedis et était composé d’une vingtaine d’individus, parmi lesquels Roche, Raphaël, Marquet, Montan et Manuel dit Perrier. Il se mit en correspondance avec le Comité central de la Ligue anarchiste de Paris et c’est Raphaël qui recevait à son nom et à l’adresse 1 Boulevard des Dames, les communications de ce comité. Ces correspondances firent l’objet d’une dépêche de votre part du 6 juin 1890.

Le groupe dit La Jeunesse Révolutionnaire se livrait de son côté à une active propagande. Un placard portant un Appel aux conscrits, signé des pseudonymes Richard et Langoin, mandataires du groupe La Jeunesse révolutionnaire, fut trouvé affiché dans plusieurs quartiers de la ville, dans la nuit du 24 juin 1891. Le texte de cet appel avait été élaboré dans un conciliabule tenu au Bar Sicard, place d’Aix, par les membres du groupe, parmi lesquels Dol, Nicolas et Aldon, ce dernier connu aussi sous le surnom de Langoin.

Les anarchistes italiens ne restaient pas non plus inactifs. On comptait parmi les plus remuants d’entre eux, les nommés Balassini, habitant alors 20 rue Torte, aujourd’hui en Amérique et qui reçut au mois de février 1891, un certain nombre d’exemplaires d’un manifeste anarchiste, engageant les révolutionnaires à déménager sans payer leur loyer, et imprimé à Paris, 33 rue des Trois-Bornes ; Fumagali, demeurant alors 4 rue Roquebrune, disparu depuis, qui était le correspondant à Marseille du Comité central de la Fédération anarchiste de France à Paris ; Garinci, parti pour Nice en mai 1892 ; et Parini, aujourd’hui expulsé. Tous ces individus entretenaient aussi des correspondances avec les anarchistes de l’étranger.

Ces trois groupes conservèrent leur cohésion pendant environ deux ans, grâce surtout à l’influence prise dans le parti anarchiste par le compagnon Sébastien Faure, qui, après plusieurs conférences publiques et contradictoires, données avec beaucoup de succès en avril 1891, s’était fixé à Marseille et y avait fondé le journal L’Agitateur.

Document Éphéméride anarchiste.

Ecrivain et orateur de talent, habile par les artifices d’une brillante rhétorique à présenter et à faire accepter aux esprits simples ses théories pernicieuses et subversives, il imprima à l’action du parti anarchiste de Marseille une impulsion qui se traduisit surtout par un redoublement des activités dans la distribution des écrits révolutionnaires et par la tenue de plus fréquentes réunions.

Le 7 rue Fortia à Marseille qui fut le local du groupe anarchiste Les Rénovateurs.

A cette époque, le groupe des Rénovateurs quitta son local du boulevard des Dames pour venir se fixer 7 rue Fortia, où eurent lieu de nombreuses réunions et conférences dont quelques unes furent données par Sébastien Faure. Mais l’arrestation de ce dernier le 4 avril 1892, pour purger une condamnation à 15 mois d’emprisonnement, marqua un temps d’arrêt dans la propagande du parti anarchiste, en même temps qu’elle le privait des ressources produites par les conférences de son orateur le plus autorisé et des bénéfices réalisés sur la vente du journal qu’il avait crée et qui cessa de paraître peu après son arrestation. Le groupe des Rénovateurs se vit chassé de son local, 7 rue Fortia, dont il ne payait plus la location et n’eut plus désormais de siège régulier.

A la même époque, celui de la Jeunesse révolutionnaire se dissolvait, soit que l’accord eut cessé entre ses membres, soit qu’il manquât aussi des ressources nécessaires pour subvenir à ses dépenses intérieures.

Ce n’est pas à dire par là que le parti anarchiste, décapité, pour ainsi dire, par l’arrestation de son chef, renonçât à ses aspirations destructives ou mit fin à ses agissements, mais il perdit de son unité d’action et, pendant quelques mois, désorienté et apeuré aussi par la surveillance étroite dont il se sentait l’objet, il sembla se départir de son habituelle audace et ses réunions devinrent moins fréquentes.

Il faut dire qu’à la même époque, on avait constaté la disparition d’une caisse de dynamite d’un poids de 50 kgs, à bord d’un navire grec qui avait fait escale à Marseille avant de se rendre au Pirée, où il transportait un chargement de cette matière. Des perquisitions furent opérées au domicile d’un certain nombre d’anarchistes et quelques uns furent provisoirement mis en état d’arrestation. C’était peu de jours avant le 1er mai 1892. Plus tard, on sut qu’une erreur s’était produite dans le comptage des caisses de dynamite à leur embarquement à Port Vendres ; mais les mesures prises à Marseille n’eurent pas moins pour résultat d’éveiller les craintes des anarchistes et de les engager à la prudence.

Ils commencèrent cependant à reprendre confiance après l’accession aux fonctions électives dans plusieurs villes de France d’un certains nombre de révolutionnaires dont quelques uns venaient à peine de quitter leurs rangs de grandes affinités existent d’ailleurs entre eux : d’accord sur la nécessité de faire table rase, même par la violence de tout ce qui constitue l’édifice social, il ne séparent que sur la manière dont serait établi l’état de choses à substituer à l’ancien. Les socialistes révolutionnaires qui, jusqu’alors, avaient répudié le suffrage universel, ne dédaignaient plus de se présenter devant lui lorsqu’ils opéraient de le rendre favorable.

Leurs succès partiels, l’appui que les anarchistes comptaient trouver dans leurs quasi-compagnons, les encouragèrent à relever la tête et on vit alors s’organiser de nouvelles réunions où l’exposé des doctrines anarchistes alternaient les propositions les plus violentes. Ces réunions eurent lieu surtout au bar du Caveau Ismard place Saint Michel ; au bar du Caveau, boulevard du Musée ; à la Brasserie Noailles ; au Châlet Mirabeau chemin de Saint barnabé et au Grand café de Saint Just.

Renaud dit Cointet ; Bossy et un nouveau venu, surnommé Vérité, arrivé à Marseille en mai ou juin dernier, et dont il sera reparlé plus loin, en étaient les principaux orateurs. Entre temps, les italiens continuaient à tenir leurs conciliabules au Bar de l’Alliance latine, rue Coutellerie et des réunions en petit comité avaient lieu soit chez Torrens, 4 rue Pélissier ; soit chez Barnouin, 4 rue Fortia ; soit encore chez Novelli 92 rue de la République.

Lors de la visite des officiers de l’escadre russe, le 26 octobre dernier, les anarchistes, réunis la veille au nombre de 70 environ au Bar Isnard, décidèrent de tenir un meeting sur la place St Michel, le matin même de l’arrivée des officiers, afin de protester contre la réception qui allait leur être faite. Une douzaine seulement se trouvèrent au rendez-vous ; ils furent immédiatement arrêtés et conduits devant le commissaire de police du quartier qui les relâcha, aucun délit n’ayant pu être relevé contre eux.

Le 5 novembre dernier, éclata la seconde grève des employés de la Compagnie des tramways qui nécessita l’intervention de la force publique. L’anarchiste Vérité et quelques autres, joints à plusieurs grévistes organisèrent un Comité dit de la Grève générale, qui avait pour but de s’entendre avec les syndicats de toutes les corporations ouvrières afin de décider la cessation générale du travail dans toute la ville à partir du lundi 15 novembre. Le Comité donna une réunion au Bar Isnard, le samedi 13 au soir, elle fut particulièrement violente, mais bien peu de syndicats ouvriers qui avaient été invités à y envoyer des délégués, répondirent à l’appel et la tentative de grève générale échoua piteusement.

Enfin le 15 novembre, eut lieu l’attentat à l’aide d’un engin explosif, dirigé contre l’Hôtel du quartier général, rue d’Armény. Dans la nuit même, des perquisitions étaient opérées aux domiciles de 58 individus faisant profession d’anarchisme et réputés les plus dangereux. Le dimanche 18 et quelques jours après, de nouvelles perquisitions eurent lieu chez d’autres anarchistes. On trouva chez un certain nombre des écrits et brochures révolutionnaires, et chez trois d’entre eux, les époux Bossy, 30 boulevard Battala et Charreyron Emile, 251 avenue d’Arene, des matières propres à la fabrication d’explosifs, des tubes et des boîtes paraissant destinées à servir de récipients à ces explosifs.

Ces trois individus furent écroués à la disposition du parquet, ainsi que le nommé Vérité, ayant dit s’appeler Lemuel Jean, Eugène, né à Selongey (Côte d’Or) et de son vrai nom Riemer Henri, Nicolas, né à Toulon (Var) le 4 mars 1855, condamné par défaut et sur opposition, le 13 février 1893, par la cour d’appel d’Angers à deux ans de prison et 2000 francs d’amende, pour excitation au meurtre et au pillage. Ce Riemer habitait depuis quelques mois Marseille et était logé 14 rue Colbert, chez une somnambule du nom de Saint Rémy, qui fut arrêtée en même temps que lui. Tous ces individus sont encore à l’instruction. Plusieurs autres anarchistes qui avaient été arrêtés à la suite des perquisitions signalées plus haut, furent relaxés, mais quatorze d’entre eux, de nationalité étrangère, mis par le parquet à la disposition de l’autorité administrative, ont été conduits à la frontière, le 13 courant, en exécution d’arrêtés d’expulsions pris contre eux.

La propagande commencée en 1891 par Sébastien Faure, vient d’être reprise. Depuis 8 jours, cet anarchiste, particulièrement dangereux, s’est réinstallé à Marseille. Ses conférences ont repris avec autant de succès. Toutefois si les idées émises restent les mêmes, la forme s’en est singulièrement modifiée. C’est là l’un des heureux effets des lois récemment promulguées.

Telle est retracé dans ses grandes lignes l’historique du parti anarchiste de Marseille. Il reste maintenant à examiner sa situation présente, au double point de vue de son organisation et de ses relations avec les anarchistes des départements et de l’étranger.

Suite : Les anarchistes de Marseille 1883-1893 (2)

Source : Archives nationales F7 12504

LEVEILLE Louis dit MOREAU

Né le 7 juillet 1857 à Clichy (?). Forgeron. Anarchiste de Clichy (Hauts de Seine) – Cravant (Yonne) et Reims (Marne)

Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Au début des années 1880, Louis Léveilé était, avec entre autres Marchand, Courapied, Dodot et Ferrière, membre du groupe La Solidarité de Levallois-Perret qui se réunissait au 86 rue de Gravelle.

Le 1er mai 1891, après avoir manifesté à Levallois où il y avait eu une fusillade avec les forces de l’ordre, les compagnons Louis Léveillé qui résidait à Neuilly-sur-Seine, Charles Auguste Dardare et Henri Decamps, entraient chez un marchand de vins de Clichy. Alors qu’ils étaient en train de rouler le drapeau rouge brandi à la manifestation, un groupe de policiers et de gendarmes entraient dans le commerce, provoquant une violente bagarre et un échange de coups de feu. Léveillé qui avait tenté de s’enfuir eut la cuisse trouée par une balle et fut arrêté avec Dardare et Decamps. Les trois hommes furent ensuite amenés au commissariat où ils furent violemment passés à tabac.

Traduit le 28 août devant la Cour d’assises de la Seine, Leveillé qui n’avait pas d’antécédents judiciaires et avait été blessé lors de l’affrontement, fut acquitté tandis que Decamps était condamné à cinq ans de prison et Dardare à trois ans de la même peine pour « coups volontaires, suivis d’effusion de sang, portés à des agents de la force publique ».

Á l’occasion de cette affaire sera éditée la brochure de Sébastien Faure « L’Anarchie en Cour d’assises » (1891) diffusée par les journaux La Révolte et Le Père peinard. La déclaration de Léveillé devant les assises y était publiée, Léveillé s’y exprimait ainsi : : « j’ai déclaré et je déclare catégoriquement que j’ai tiré sur ceux qui m’attaquaient. Mon devoir, je l’ai fait comme mes amis Decamp et Dardare Je veux être condamné avec eux, ou avec eux ac­quitté.

Si vous les jugez coupables, je le suis comme eux ; et ma part de responsabilité, je la revendique pleine et entière. »

Le 18 décembre 1891, le commissaire de police de Clichy, découvrit sur le seuil de sa porte, plusieurs bombes dont la mèche achevaient de se consumer. Il réussit à les éteindre. Lors de l’enquête, Léveillé fut mis en cause, ce commissaire ayant participé à la répression de l’échauffourée du 1er mai. Léveillé avait disparu de don domicile du boulevard Victor Hugo, mais la police, reçut une dénonciation indiquant qu’il serait l’auteur de l’attentat et qu’il se trouvait chez Jourdan, 26 rue Poireau à Puteaux. Léveillé était également soupçonné de faire partie d’une bande de voleurs qui écumaient le quartier des Termes.

Le juge d’instruction délivra un mandat d’amener et le 15 janvier 1892, la police fit irruption chez Jourdan. Léveillé, selon le journal La Presse « Léveillé s’arma d’un revolver, dont il déchargea les six balles, sans atteindre personne. Puis, n’ayant plus de munitions, il prit la fuite à travers le jardin, sauta un mur, poursuivi par les deux inspecteurs de police. Ceux-ci parvinrent enfin à mettre la main sur lui, mais ce n’est qu’après une lutte de plus d’un quart d’heure, qu’ils purent avoir raison de sa résistance désespérée. Une perquisition dans la chambre de Léveillé fit découvrir des ouvrages et brochures anarchistes.

Avec Jourdan, ils furent conduit au commissariat de police de Puteaux. Léveillé refusa de répondre aux questions de la police. Interné à Mazas il fut fut relaxé.

Il participait à cette époque aux réunions du groupe anarchiste de Levallois-Perret dont faisaient entre autres partie V. Vinchon, G. Bondon, M. Marchand et E. Spannagel.

Fin avril 1892, comme de nombreux compagnons, il se trouvait sur la liste des anarchistes à arrêter, préventivement à la manifestation du 1er mai. Léveillé échappa à la rafle du matin mais fut arrêté dans la soirée à Neuilly, rue Boutard, aux ateliers de M. Gras, fabricant de vélos où il travaillait depuis quelques jours. Il prétendit alors n’avoir jamais fait partie d’aucun groupe et fut conduit, sous bonne escorte au Dépôt.

En août 1892 puis le 6 juillet 1894 il fut poursuivi pour « association de malfaiteurs » mais bénéficia d’un non lieu.

Début mai 1893, lors d’une opération de police à Levallois et à la découverte d’une demi-douzaine de bombes cachées dans un jardin, il avait été arrêté avec Marchand, Spannagel, Vinchon et Bondon. Il aurait alors été domicilié au 161 rue du bois à Levallois. Puis il résida 42 rue du Chemin de fer à Nanterre. Rapidement libéré, Léveillé écrivit au Préfet de police, lui réclamant le prix de 14 journées de salaire à 7 francs, que son arrestation arbitraire lui avait fait perdre.

Le 6 juillet, Léveillé était arrêté en même temps que les frères Spannagel et Luce, ils furent conduits au Dépôt.

Début 1895, ennuyé de se voir constamment surveillé et continuellement cité dans les journaux, il se serait réfugié à Londres ou en Belgique, où en mars un arrêté d’expulsion avait été pris à son encontre. En février 1895, les indicateurs à Londres, où il serait arrivé début janvier, signalaient son probable embarquement pour l’Amérique du Sud, sans doute pour l’Argentine. Puis, ayant dépensé une partie de l’argent du voyage, il serait parti pour Anvers dans l’espoir de pouvoir s’y embarquer.

Le 31 janvier 1895, sa compagne, Mme Moreau, fit une tentative de suicide, en se jetant dans la Seine mais elle fut repêchée par des mariniers. Elle se serait jetée à l’eau par désespoir, à la suite de la disparition de Léveillé qui avait été de nouveau arrêté, puis libéré, à propos de l’attentat de la rue de Monceau. A la suite de cette tentative, elle fut internée à Sainte Anne.

Selon Le Père Peinard, il avait été condamné par défaut à 20 ans de travaux forcés, il fut arrêté à Londres puis extradé en France. Mais selon Le Journal, son arrestation se serait déroulée dans des conditions différentes. Léveillé, après son séjour en Angleterre serait revenu en France et se cachait à Nanterre, sous le nom de Jules Renaud et ne sortait que la nuit.

La police lui tendit une souricière : une demi-douzaine d’agents des brigades de recherches se déguisèrent en balayeurs et après plusieurs nuits de surveillance réussirent à l’arrêter en décembre 1896.

Le 16 mai 1897, Léveillé fut traduit devant la cours d’assises de la Seine. Il était accusé d’avoir indiqué à la bande des Ternes, un hôtel de la rue Spontini qui avait été dévalisé. Son accusateur, un membre de la bande, se rétracta à l’audience. Léveillé fut acquitté.

A l’automne 1897 il travaillait comme serrurier forgeron à l’atelier du compagnon forgeron Bernard à Cravant (Yonne). Puis début 1898 il alla travailler à Reims où au printemps 1899 il participa, avec entre autres Desfossez, Prudhomme, Marquette et Geoffroy, à la fondation d’un nouveau groupe, L’En-Dehors, qui se réunissait au café Au cruchon d’or. Fin mars 1899 la police signalait qu’il aurait quitté Reims pour Paris avec sa compagne Marie Forest. Toujours selon la police, il réapparaissait à Cravant en juin 1899 et avait l’intention « de quitter la France soit pour la Belgique, soit pour Barcelone« .

En 1906 son nom figurait toujours sur un avis de recherches aux cotés de celui de sa compagne Célestine Massimo (née le 8 octobre 1880 à Sallusolo, Italie).

Selon le témoignage de sa petite-fille, transmis par son arrière-petit-fils au CIRA de Lausanne en septembre 2011, Louis Léveillé aurait par la suite émigré au Canada, mais rien n’a été trouvé à ce jour dans les registres d’immigration canadiens.

Sources : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier…, op. cit.  R. Bianco « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit. — AD Marne 30M81, 30M107 — La Révolte, septembre 1891—  Notes de M. Enckell — AD Seine et Marne M4079 — Le Père Peinard, 30 août & 6 septembre 1891, 7 février 1892, 21 mai 1893, 6 juin 1897 — Le Radical 16 janvier 1892 —  La Presse 18 janvier 1892 — Le Petit Journal 23 avril 1892 — L’Intransigeant 5 juin 1893 — Journal des débats 1er février 1895 — La Lanterne 2 et 4 février 1895 — Le Journal 10 décembre 1896 — Le Temps 17 mai 1897 — Arc. Nat. F7/12504 — APpo BA 77, BA 78, BA 1500, BA 1509.

HEURTEAUX Auguste dit Sans-Dieu

Né le 24 juin 1862 à Paris à Paris Xe. Ouvrier polisseur sur métaux. Anarchiste de Saint-Denis (Seine)

 

Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Heurteaux demeurait 23 rue du Canal à Saint-Denis. Ouvrier polisseur à l’usine Christofle de Saint-Denis, Auguste Heurteaux (parfois orthographié Heurtaud), marié et père d’un enfant, était en 1889 membre du groupe anarchiste local qui se réunissait 26 quai du Port et dont faisaient entre autres partie Bastard, Brille, Segard et Petit. Le 9 mai 1891, suite aux incidents survenus à Clichy le 1er mai (voir Léveillé), il fut l’objet d’une perquisition comme d’autres militants dionysiens dont Joseph Gauthier, Alterant et Joseph Bastard. Il était soupçonné d’avoir participé à l’échauffourée de Clichy. Il fut relâché après interrogatoire.

Lors de l’attentat de la caserne Lobau, à la mi mars 1892, son domicile, comme celui de plusieurs militants de Saint Denis – Broeckx, Bastard, Chaumartin, Guerlinguer, Voyez – avait été l’objet d’une perquisition.

Comme de très nombreux compagnons, tant à Paris qu’en banlieue et en province, il fut arrêté, après « avoir vivement résisté aux agents », le 22 avril 1892 préventivement à la manifestation du 1er mai. Selon la presse, c’était « un Hercule, haut de six pieds et musclé comme un cheval » qui avait nécessité l’intervention de 15 agents pour le maîtriser. Il avait notamment protesté : « Je vais dans des réunions publiques , mais je ne fais partie d’aucune association. Je n’ai jamais fait partie d’aucun groupe. Je proteste contre mon arrestation qui peut me faire perdre mon travail et que je considère comme arbitraire ». Lors de la perquisition avaient été saisi un très grand nombre de journaux, brochures et manifestes anarchistes. Sa sœur était la femme du compagnon P. Alterant.

Heurteaux avait établi chez lui une permanence, où les compagnons, à l’approche du terme, trouvaient des aides pour déménager à la cloche de bois.

Début 1893, il fut suspecté d’avoir participé à l’affichage de manifestes anti patriotiques lors des opérations de tirage au sort à Saint Denis.

Le 1er janvier 1894, lors de la rafle suivant l’attentat de Vaillant à la Chambre des députés, il avait été l’objet d’une perquisition où la police avait saisi 19 exemplaires du Père Peinard, 32 numéros de La Révolte et 3 de l’En Dehors.

Heurteaux avait été laissé en liberté avant d’être, une nouvelle fois, perquisitionné le 3 mars suivant et mis en état d’arrestation. Il figurait, en effet, sur la liste des anarchistes du 20 février 1894 de la Préfecture de police et sur la liste des anarchistes de Saint Denis au 28 mars 1894.

SOURCES :
Saint-Denis la ville rouge : 1890-1939 de J.P. Brunet. Hachette, 1980 ― Fichier Bertillon (1894) ― Le Père Peinard, 8 mai 1892 ― Arc. Nat. F7/12504, F7/12508 ― Le Temps, 23 avril 1892 ― La France, 26 avril 1892 ― Arc. Préf. de pol. BA 77, BA 78, BA 1500.

L’explosion de l’hôtel du marquis de Trévise (1er mai 1891)

Le Monde illustré 16 décembre 1893. Gallica.

Il était quatre heures précises du matin lorsqu’une détonation formidable se faisait entendre dans le quartier des Champs-Elysées et jusqu’au parc Monceau, où les « habitants étaient réveillés en sursaut.
Une tentative criminelle venait d’être commise contre l’hôtel du marquis de Trévise, situé avenue des Champs-Elysées et rue de Berri, numéro 2.
Le marquis de Trévise était à Sceaux; l’hôtel restait occupé par la marquise et sa fille, la princesse de Cystria. Un nombreux personnel y habite. Tout le monde dormait lorsque l’explosion s’est produite. Les habitants de l’hôtel furent jetés à bas de leur lit, un bruit épouvantable se fit entendre, toutes les vitres se brisèrent; on crut que la maison allait s’écrouler.
Dans l’immeuble situé en face de l’hôtel, 1, rue de Berri, l’émotion des locataires fut aussi vive. Ils ont cru eux aussi que la maison s’effondrait. On se leva en toute hâte, on se vêtit peu ou prou et on sortit de chez soi. La rue était jonchée de morceaux de verres provenant de carreaux brisés. Mais personne n’était blessé.
Les gardiens de la paix de service dans l’avenue des Champs-Elysées, qui étaient accourus, commencèrent des recherches pour trouver l’endroit d’où était parti le coup.
Le soupirail se l’hôtel

Le Petit Journal. Gallica

A quarante centimètres au-dessus du trottoir, sur la rue de Berri, se trouvent six soupiraux.
L’un, le troisième en partant de l’avenue des Champs-Elysées, éclaire un réduit à charbon qui communique par une porte aux offices.
C’est sur le rebord de ce soupirail, à gauche, dans l’angle, qu’on a placé l’engin explosible, une cartouche de dynamite.
La grille du soupirail a été descellée ainsi que la pierre de taille qui se trouve immédiatement au-dessus. Un gros morceau de moellon est tombé dans la cave. Notre gravure représente par une tache noire le trou qu’a fait l’explosion.
Quelques chapiteaux ont été écornés. Il n’y a pas d’autres dégâts, si ce n’est des vitres qui ont volé en éclats de tous les côtés.
Les constatations

M. Lefébure, commissaire de police du quartier, qui avait été réveillé par le bruit de l’explosion, est accouru avec des gardiens de la paix. Il commença aussitôt son enquête.
Sur les fragments de pierres que le magistrat a saisis, on remarque des taches noirâtres et grasses.
Sur le trottoir, devant le soupirail, on a relevé des traces de la même substance.
Malgré toutes les recherches on n’a pas retrouvé l’enveloppe de métal qui devait entourer la cartouche. Un artificier consulté hier matin a déclaré qu’il était possible que l’engin fût contenu dans un étui en carton.
Les indices manquent donc complètement pour retrouver l’auteur de l’attentat.
Dans la matinée, le préfet de police s’est transporté sur les lieux et a pris connaissance des constatations faites par le commissaire.
M. Lozé s’est rendu ensuite au ministère de l’intérieur, auprès de M. Constans.
Une équipe d’ouvriers vitriers a été occupée pendant toute la journée, d’hier à remettre aux boutiques et aux fenêtres les vitres brisées. Les carreaux de la boutique de blanchisseuse de Mme Gillet, 1, rue de Berri, ont été mis en miettes.
Un service de gardiens de la paix et d’agents en bourgeois a gardé les abords de l’hôtel pendant la journée.
L’enquête

Mme de Trévise, complètement remise de son émotion de la nuit, a été interrogée l’après-midi par le magistrat instructeur.
D’après certaines rumeurs, que nous n’enregistrons qu’avec les réserves qu’il convient, ce ne serait pas par pur hasard qu’on aurait essayé de faire sauter l’hôtel du marquis de Trévise.
Celui-ci, en effet, ferait partie du conseil d’administration d’une importante exploitation minière. Il serait en outre un des membres les plus actifs de la société pour la répression du braconnage. A ce double titre, M. le marquis de Trévise aurait-il pu s’attirer une haine particulière?
C’est possible; Mais la marquise croit plutôt que l’hôtel de Trévise étant d’une construction exceptionnellement solide, a été choisi par les anarchistes comme pierre de touche pour expérimenter la puissance de la matière explosible.
Les Trévise
Le marquis de Trévise est un petit-neveu du maréchal Mortier, créé duc de Trévise par
Napoléon Ier en 1808. Il est âgé de cinquante ans.
Sa femme est née de Belleyme, et sa fille unique est mariée au prince de Cystria.
Le domaine du marquis est à Sceaux, et c’est là qu’il se trouvait hier.
Cette propriété de Sceaux est située à peu près sur l’emplacement de l’ancien castel construit par Perrault pour Colbert et qui fut démoli au moment de la Révolution.
La nouvelle de l’attentat s’est très rapide ment répandue dans Paris, car dès midi la marquise de Trévise recevait un grand nombre de visites.

Le Petit Journal 2 mai 1891

Une bombe rue de Monceau à Paris (janvier 1895)

La bombe était déposée sur le rebord d’une des fenêtres du rez de chaussée.

La série des attentats-anarchistes va-t-elle se rouvrir? Il y avait longtemps, dans tous les cas, que les émules de Ravachol et d’Emile Henry n’avaient fait parler d’eux. Ils viennent de se rappeler à l’attention publique, en commettant la nuit dernière un attentat qui a causé une certaine émotion dans le quartier du parc Monceau.
La bombe a éclaté au numéro 65 de la rue de Monceau : elle n’a heureusement fait aucune victime. La maison où à été commis l’attentat appartient à M. Boulez, ancien agent de change, qui l’habite avec sa famille, ainsi que deux locataires, M.Courtépée, ancien officier, et M. Cailliot.
Dimanche soir à minuit moins dix, Nicolas Roumier, domestique de M. Courtépée. se disposait à sonner à la porte cochère pour, rentrer chez son maître; lorsqu’il aperçut, posée sur une des fenêtres du rez-de-chaussée, une espèce de boîte recouverte de plâtré, et soigneusement entourée d’un réseau serré de fil de fer, présentant la forme et les dimensions d’une chaufferette de voiture.
Roumier examina la boite, sans y toucher, puis sonna à la porte et prévint le concierge, M. Louis Cateau. Celui-ci se leva, sortit, prit la boîte et la jeta au milieu de là rue ; puis il rentra et ferma la porte. Deux secondes après une explosion épouvantable se faisait entendre.
Les habitants du quartier se précipitèrent à leurs fenêtres, en même temps les agents de service aux environs accoururent. Les dégâts, produits par l’explosion, étaient, purement, matériels et relativement peu considérables : trois, fenêtres du rez-de-chaussée du numéro, 65 et une du numéro 67 avaient leurs vitres brisées; les grains de plomb contenus dans, l’engin avaient criblé la porte du numéro 65 et fait quelques éraflures à la façade. De l’autre côté de l’a rue, au numéro 64 bis, un carreau du second étage était brisé; le numéro 64 avait sa façade légèrement éraflée.
Bientôt MM. Gavrelle, commissaire de police, et Bacot, officier de paix, arrivaient sur les lieux, et établissaient un service d’ordre. La rue fut barrée et la circulation interdite, afin de permettre aux agents de ramasser tous les débris de l’engin.
A deux heures et demie du matin, M. Gaillot, chef de là police municipale, venait faire sur place une première enquête, qui a été continuée hier matin par M. Girard, chef du laboratoire municipal et MM. Aragon et Gavrelle, commissaires de police.
Pendant la matinée et l’après-midi d’hier un service d’ordre a été maintenu dans la rue de Monceau afin de contenir les curieux qui se sont rendus pendant toute la journée en assez grand nombre sur le lieu de l’attentat.
L’engin

M. Girard, chef du laboratoire municipal et ses employés ont passé une partie de la matinée à recueillir sur les lieux de l’explosion les débris de l’engin. On a retrouvé des morceaux de la bombe, très loin, à cent cinquante mètres de l’endroit où elle a éclaté et presque sur le toit d’une maison voisiné. Tous-ces fragments de la bombe ont été soigneusement rassemblés et portés au laboratoire municipal.
Contrairement à ce qu’on croyait tout d’abord, —on disait que l’engin n’était qu’un gros pétard chargé de poudre de chasse,— l’engin était très dangereux; c’était une vraie bombe dite à renversement, dans le genre de,celle qui a fait sauter le restaurant Foyot.
C’est un véritable bonheur que l’engin ait été jeté par le concierge au milieu de la rue, car s’il avait éclaté à l’endroit où il avait été déposé, sur le rebord de la fenêtre, de gros dégâts se fussent produits.
La composition de la bombe a été reconstituée.
La boîte en fer blanc, d’une longueur de 30 centimètres sur 15 de hauteur, ayant contenu, croit-on, des biscuits, avait été chargée de 1 kilo de poudre chloratée. Sur les côtés de l’engin étaient placés des morceaux de fer, maintenus contre les parois par un treillis en fer plâtré.
Ainsi constitué l’engin était des plus dangereux.

L’enquête
M. Meyer, juge d’instruction, s’est rendu hier rue de Monceau et a interrogé les locataires des maisons voisines. Il a entendu le concierge, M. Cateau, et le domestique de M. Courtépée.
Les brigades des recherches ont fourni au magistrat le résultat de leurs premières investigations. Une déclaration intéressante a été faite par un locataire de la maison située rue Vezelay, n°4.
Ce témoin a déclaré que vers onze heures et demie du soir il avait aperçu trois individus dont un, plus jeune que ses compagnons, vêtu d’un ample pardessus à pèlerine, qui regardaient les maisons, cherchant à lire les numéros.
M. X…, le témoin, a cru apercevoir sous le pardessus de l’individu un objet qu’il essayait de dissimuler.
Les trois hommes se sont arrêtés un instant devant la maison de la rue de Monceau, 65, puis sont repartis-rapidement.
Dans le voisinage du lieu de l’attentat habite M. Atthalin, conseiller à la cour, qui s’est beaucoup occupé, il y a deux ans, des anarchistes, et rue de Monceau même, se trouve l’hôtel de M. de Rothschild.
Ces deux immeubles étaient surveillés par des gardiens de la paix.
M. André, commissaire de polices qui a remplacé à la tête de la 3e brigade des recherches M. Fédée, s’occupe spécialement de cet attentat. Pendant toute la journée d’hier, des agents ont suivi diverses pistes d’individus qui, il y a quelque temps avaient été signalés à la préfecture. Dans 1a soirée trois arrestations ont été opérées dans la banlieue parisienne.

Le Petit Journal 15 janvier 1895

Les bombes du commissariat de Clichy (décembre 1891)

Si les réunions que les anarchistes de la banlieue donnent de temps à autre dans leurs cénacles de Saint- Denis, de Saint-Ouen et de Clichy prêtent parfois à rire avec leur mise en scène ultra-réaliste et leurs orateurs plus ou moins chevelus, il n’en est pas de même de leurs actes.
La comédie des apôtres prêchant la fraternité universelle par l’anarchie et la destruction a des suites inquiétantes.
Dans le tas des auditeurs il se trouve des convaincus qui, prenant au sérieux les exhortations au meurtre, à l’incendie et au pillage qui leur sont prodiguées, éprouvent, à intervalles heureusement assez espacés, le besoin de passer de la théorie à action.
Et dans leur secte on sait ce que signifie l’action.
L’action, c’est la dynamite!
A moins que, comme dans la fameuse échauffourée du 1er mai à Clichy, ce ne soit le couteau et le revolver,
C’est cette échauffourée que les anarchistes ont toujours sur le cœur. Ils ont juré la mort de la police en général, et celle de la police de Clichy en particulier.
Ces temps derniers des placards plus violents que d’habitude avaient été apposés sur les murs de quelques maisons de cette ville.
« Mort la rousse de Clichy.
Nous ferons sauter le commissaire.
Nous vengerons nos frères ».
Et ainsi de suite. La forme variait; mais le fond des menaces restait le même. Il fallait aux anarchistes de la région « la peau » du commissaire et de ses agents. Ce seul sacrifice expiatoire était capable d’adoucir « les tourments des frères emprisonnés ».
Tant de fois déjà des placards semblables avaient été affichés que l’on crut à une des manifestations normales et régulières des agitateurs. On se contenta d’arracher les placards chaque matin et d’en rire.
Les menaces qu’ils contenaient ont failli avoir une terrible sanction.
Comme ils le disaient, les anarchistes ont essayé de faire sauter la maison du commissaire de police et ses habitants, Sans un hasard providentiel, il est probable qu’ils seraient arrivés à leurs fins.
Le commissariat de police de Clichy est situé dans une maison qui donne sur la rue Marti*, où se trouvent les bureaux, et sur la rue de la Fabrique, où se trouve le domicile particulier du commissaire.
C’est dans cette dernière rue qu’eut lieu l’échauffourée du 1er mai dont les anarchistes tiennent tant tirer une éclatante vengeance, éclatante est bien le mot.

L’Attentat

Vendredi soir M. Berthelot rentrait un peu avant minuit avec son chien.
Sur le seuil de la porte ce dernier se mit aboyer.
M. Berthelot regarda alors à ses pieds et vit quatre boules qui ressemblaient à de gros cailloux, mais d’où s’échappaient des filets de fumée.
Il se baissa. C’étaient des bombes, dont les mèches allumées quelques instants auparavant, brûlaient encore en fumant légèrement.
M. Berthelot se hâta de les éteindre, non sans prendre, on le comprendra facilement, les plus minutieuses précautions.
On frémit en pensant au malheur qui aurait pu arriver si le magistrat était rentré seulement dix minutes car sa famille habite 1’appartement situé à quelques mètres au-dessus de l’endroit où les bombes avaient été placées.
Après avoir mis les engins en lieu sûr dans le commissariat, M. Bertbelot commença aussitôt son enquête, mais les auteurs de l’attentat n’avaient pas jugé à propos de rester dans le voisinage pour attendre l’explosion de leurs bombes et se rendre compte par eux-mêmes des ravages causés.
Ils s’étaient prudemment éclipsés, et les recherches faites pendant la nuit ne donnèrent aucun résultat.
Les quatre bombes ont été envoyées hier matin au Laboratoire municipal.
Elles ont la forme d’une pomme d’escalier en cuivre de cinq centimètres de diamètre. Elles étaient posées sur le sol avec l’ouverture en haut. Les mèches étaient en amadou et supportaient à leur centre un gros clou qui, après la combustion de la mèche, devait tomber dans l’intérieur de l’engin et déterminer l’explosion.
L’analyse dont le Laboratoire municipal est chargé dira la nature des explosifs en ce moment employés par les anarchistes.

L’Enquête

L’inspecteur Gaillarde, du service de la Sûreté, a été délégué la recherche des auteurs de cette tentative criminelle.
Son enquête, non plus que celle de M. Berthelot, n’a encore donné de résultats susceptibles d’amener l’arrestation des coupables.
Ces derniers, leur coup fait, ont du s’enfuir à travers les terrains vagues qui avoisinent la rue de la Fabrique, dans la direction de Saint-Ouen. On a retrouvé là de nombreuses traces de pas que l’on suppose être les leurs.
Un marchand de vins de la rue du Bois a fait une déclaration importante. Dans la soirée trois individus d’allures suspectes, mais dont il n’a pu donner un signalement suffisant se sont arrêtés dans son établissement. L’un d’eux portait une grande boîte sur laquelle tous trois veillaient avec beaucoup d’attention. En outre ils avaient prononcé à voix basse quelques mots à double entente qui avaient fait supposer au marchand de vins que ces trois clients suspects allaient commettre quelque mauvais coup. Ils venaient de Levallois.
Personne dans les environs du commissariat n’a rien vu, à l’heure où les bombes ont dû être déposées.
Les voisins, pas plus que les agents n’ont rien remarqué d’anormal.
L’enquête se poursuit activement**.

Le Petit Parisien 21 décembre 1891

* ou Martre ?

** L’attentat fut finalement attribué à Ravachol et Beala.

Attentat à Levallois : un commissariat qui saute (juin 1891)

La dynamite à Levallois. — L’explosion du commissariat de police. — Une vengeance d’anarchistes.

 

La cartouche de dynamite était accrochée à un volet du commissariat que l’on voit ici photographié en 1910.

Il y a quelques jours, dans une réunion anarchiste tenue à Clichy, un compagnon, du haut de la tribune, lançait, en guise de péroraison à son discours, cette menace pleine de promesses :

Il faut venger nos frères de Levallois !

Les frères auxquels l’orateur faisait allusion sont les individus qui vont prochainement passer en police correctionnelle et qui ont pris part, le 1er mai, à l’échauffourée de Clichy-Levallois où deux gendarmes et deux gardiens de la paix furent blessés à coups de revolver.

La recommandation du discoureur de Clichy n’est pas tombée dans l’oreille de sourds, car hier, les anarchistes ont tenté de faire sauter le commissariat de police de Levallois-Perret, dont M. Guilhem est le titulaire, et qui est situé à côté de là mairie, rue Rivay, dans un petit bâtiment à un étage.

L’explosion

A deux heures moins le quart du matin, l’agent n° 54, nommé Harraud, endormi sur un lit de camp placé dans le bureau du secrétaire, M. Mazurier, était brusquement réveillé par une formidable détonation, partie d’une des fenêtres du commissariat le long de laquelle le lit était précisément dressé. En même temps, l’agent Harraud recevait sur le corps une véritable averse de débris de verre, les vitres du commissariat s’étant brisées toutes.

Harraud, en chemise, un bonnet de coton sur la tête, s’arma d’un revolver et sortit, sous cet aspect imposant, dans la rue Rivay. Il n’y avait personne, sinon les voisins réveillés par l’explosion et qui s’enquéraient de ses causes. L’agent prévint son collègue, couché dans la salle du publie, un nommé Magnier, celui-là même qui lors de la bagarre de Clichy-Levallois reçut une balle en pleine poitrine, et tous deux se mirent à faire une première enquête.

Le long de la fenêtre du bureau du secrétaire, jusqu’au bord de la plinthe, un grand trou se voyait dans la muraille; c’est là qu’une cartouche de dynamite avait fait explosion, ébranlant le commissariat jusqu’à en briser toutes les vitres. Mais le même phénomène que lors de l’attentat de l’hôtel Trévise s’était produit : alors que l’explosion avait fait très peu de dégâts au commissariat même, elle avait causé de plus grands dommages aux maisons situées en face. Toutes les vitres en étaient brisées ; à cinquante mètres de distance, un grand immeuble avait eu ses fenêtres sérieuse-
ment endommagées.

C’est à un crochet servant à la fermeture des volets du commissariat que la cartouche avait été fixée, au bout d’une longue mèche qui a mis au moins dix minutes a se consumer.

Les auteurs de l’attentat ont donc eu tout le temps de s’éloigner avant que l’explosion se produisit.

L’enquête

Hier matin, le commissaire de police prévint le parquet, et M. Couturier, juge d’instruction, est allé immédiatement procéder à une enquête.

On croit que les anarchistes, connaissant la présence de l’agent de police Magnier dans le commissariat pendant la nuit d’hier, ont voulu se venger sur lui de l’arrestation de leurs coreligionnaires politique lors de la bagarre du 1er mai.

Des perquisitions ont été faites chez différents anarchistes de Clichy et de Saint-Denis, mais elles n’ont donné aucun résultat.

Le XIXe Siècle 11 juin 1891

L’enquête ouverte au sujet de l’explosion du commissariat de police de Levallois-Perret continue. M. Guilhen, commissaire de police de Levallois, a arrêté hier matin un anarchiste, nommé Jules Courjarret, âgé de dix-neuf ans, ouvrier horloger, demeurant 79, rue de Courcelles, à Levallois. Courjarret a pu fournir un alibi. Il se trouvait au Dépôt pendant la nuit de l’attentat contre le commissariat. Il avait été arrêté, en compagnie de plusieurs révolutionnaires, devant le ministère de l’intérieur, place Beauvau, pour avoir crié : « A bas Constans !» Les perquisitions opérées à son domicile ont fait découvrir des placards injurieux semblables à ceux adressés au commissaire de police de Levallois-Perret. Ces placards étaient ainsi libellés : « Les anarchistes de Clichy sauront venger les compagnons qui ont été victimes d’un guet-apens le 1er mai. A bas les sergots ! A bas la police ! ». Courjarret a été laissé en liberté provisoire.

Gazette nationale 13 juin 1891