Fortuné Henry et Franco Dossena fondent une colonie libertaire au lieu dit Le Gesly dans la forêt d’Aiglemont

Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Troisième épisode : Fortuné Henry et Franco Dossena fondent une colonie libertaire au lieu dit Le Gesly dans la forêt d’Aiglemont
 

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Cette histoire débute par un récit mythique, construit sur la réalité mais fortement embelli :

« Le 14 juin 1903, un homme, muni de quelques outils indispensables et d’un sac de provisions, parut dans un vallon solitaire de la forêt des Ardennes. Il s’arrêta à la lisière du bois, planta son bâton dans l’herbe haute et drue, et, contemplant la gorge étroite qu’il venait de parcourir, dit : Ici nous ferons des hommes libres et nous aiderons à déterminer la cellule initiale des sociétés futures

Cet homme était Fortuné Henry. La colonie libertaire communiste l’Essai venait de naître.

Le premier indigène qui, à la recherche de baguettes bien droites ou d’un panier de fraises, s’approcha d’aventure du Gesly, tomba dans une stupéfaction bien naturelle en apercevant un homme dégazonner ce qui, de mémoire d’ancien, avait toujours été un pré. C’est un fou, se dit-il, et rebroussant chemin à la hâte, il courut faire part de sa découverte.

Le fait reconnu vrai, à l’abri du bois, au travers des branchages, le bruit se répandit rapidement qu’un homme était installé au pré du Gesly et qu’il retournait la terre sans doute pour la cultiver. On revint en nombre et les plus hardis s’approchèrent de l’inconnu. On causa. Beaucoup, qui étaient venus le nez au vent, s’en retournèrent pensifs, et chaque semaine le nombre de visiteurs s’accrut.

Le résultat fut que les camarades des alentours, séduits par la largeur de vues, l’audace de la tentative, montèrent donner un coup de main à l’unique colon. Une hutte de gazon fut bâtie. Elle offrit un abri chaud, à la condition de ne pas être trop difficile.

Tout seul, aidé le dimanche par des camarades, au milieu de la curiosité générale, Fortuné jetait les bases de la colonie future, plantait des légumes, creusait un étang et commençait une maison en branches tressées recouverte de terre glaise ».1

La sympathie que suscite la colonie anarchiste dans la population est bien réelle et l’image de l’homme seul, dans sa hutte, est bien loin de la réalité, Fortuné Henry le reconnaît d’ailleurs dans la brochure qu’il rédige le 1er décembre 19032 : « Des travaux considérables de terrassement ont été faits ; ils n’ont d’ailleurs été possibles, que par le grand nombre de camarades qui nous ont aidés ».

Bien qu’isolé en plein bois, le pré de Gesly n’est pas à plus de 3 kms d’Aiglemont et à 6 kms de Charleville le centre du département. A proximité se trouve Neufmanil, un bourg métallurgiste, au Nord-Est et l’agglomération industrielle de Nouzon, fief des anarchistes, au Nord-Ouest. « Il y avait là autant de débouchés éventuels pour la production de la future colonie »3

Fortuné Henry aurait découvert la clairière de Gesly au cours de ses tournées pour le compte de la Pharmacie centrale de Paris, alors qu’il voyageait tantôt en automobile, tantôt en chemin de fer. Il lui arrivait d’aller manger une omelette chez l’aubergiste du Petit Sabot qui se trouvait sur la route menant au chemin forestier conduisant à la future colonie : « Après le déjeuner frugal, cherchant la solitude, il allait ruminer dans la forêt les idées qui lui avaient coûté si cher à développer, et, d’instinct, il revenait toujours à la Clairière du Jeune et Vieux Gesly ». Mais ce récit ne participe-t-il pas d’une légende racontée par les colons à un journaliste venu les rencontrer ?4

Fortuné bénéficie de relais dans la commune d’Aiglemont, comme Isidore Guillemin, conseiller municipal qui a pu le guider pour l’acquisition du terrain.

Le commissaire de police de Nouzon s’est rendu compte également de cette installation et communique au ministre de l’intérieur : « L’anarchiste Henry Fortuné, objet de mon rapport, numéro 78, du 30 avril 1903, a été vu à Nouzon, dimanche dernier avec les anarchistes Maudière, etc… au domicile dudit Maudière.

Henry a acheté un terrain sur le territoire d’Aiglemeont, canton de Charleville, non loin de l’auberge du Petit Sabot, près d’un ruisseau parallèle au chemin d’Aiglemont à Neufmanil, à proximité du bois de Gesly (voir carte d’état major, Nord-Est de Charleville) où il habite déjà dans une hutte en attendant la construction d’une petite ferme destinée à l’élevage de la volaille. Les anarchistes de Nouzon vont de temps en temps travailler à l’édification de ce bâtiment.

Il y a lieu de supposer que la question de la volaille n’est qu’un trompe l’œil et que l’endroit, désert, où habite Henry sera un point de réunion pour la fraude, la braconnage, un centre de propagande et sans aucun doute, un repaire de mauvais sujets à surveiller.

Aucune raison ne fait croire à la préparation actuelle de méfaits, mais cependant, il y a lieu de tenir compte, dans une certaine mesure, de la présence ici de Henry qui est considéré comme un chef de libertaires pouvant donner une impulsion nouvelle à ses compagnons nouzonnais, tous repris de justice. »5

Le 12 mai 1903, Fortuné demande la concession d’une parcelle de 2 ha 71 dans la forêt communale de Montcy Saint Pierre et celle d’Aiglemont, avec la faculté de défricher et de creuser des puits, pour l’installation d’un établissement d’aviculture. Cette concession présentant le double inconvénient de nécessiter la révision de l’aménagement de la forêt et d’exposer la commune de Montcy St Pierre à des difficultés avec celle d’Aiglemont, au sujet du régime des sources captées. Le conseil municipal d’Aiglemont n’est pas favorable et la demande traîne plusieurs mois.6

Mais Fortuné n’est pas encore installé définitivement à Nouzon et Aiglemont. Le 26 juin à 11 heures du soir, il est de retour à Brévannes.

Le 14 juillet 1903, il quitte Brévannes, accompagné de son associé Pierre Sabot, emportant plusieurs caisses de petits poulets. Le 31 juillet la police le signale à Nouzon.

Le 1er août, Fortuné Henry, Maudière et Gualbert sont au bois de Gesly à Aiglemont, où ils construisent une maison.

Le 28 août, il se trouve dans les environs de Nouzon, au Pré Courtil, un lieu-dit sur la commune de Nouzon.7

Pour démarrer son projet de colonie et il reçoit un appui de taille, celui de Sébastien Faure dans le Libertaire : « Il y a deux grands mois, javais reçu la visite de mon ami de quinze ans : Fortuné Henry. Il partait pour Aiglemont et m’avait entretenu longuement de son projet. Je lui avais répondu : Commence, obtiens quelques résultats et tiens-moi au courant.

Il s’est mis résolument à la besogne et nos camarades peuvent constater qu’il n’a pas perdu son temps.

Son projet est sérieux, bien agencé et en voie de prospérité. Il demande qu’on l’aide ; il en a besoin. J’attire l’attention des lecteurs du Libertaire sur son effort. Que ceux qui le jugent utile lui témoignent au plus tôt leurs sympathies et leurs encouragements en lui fournissant les moyens de triompher des difficultés premières.

Le Libertaire recevra les fonds destinés à notre ami Fortuné, le frère d’Emile Henry.

Sébastien Faure ».8

Le journal publie également, durant un mois, des articles de Fortuné Henry présentant les bases de cette nouvelle colonie.9

Le 19 septembre, le préfet de Versailles signale qu’il est à nouveau à Brévannes mais indique qu’il va s’installer marchand de volailles à Nouzon, au lieu dit Le Pré Courtil, la police ne l’y trouve pas mais explique « cet individu va d’ailleurs, presque journellement coucher à Nouzon chez l’anarchiste Maudière et retourne le matin, dans les bois où il bâtit une maison près d’Aiglemont.10

En réalité, durant cette période où la maison en terre n’est pas encore construite, Fortuné loge à Nouzon chez Maudière, il commence déjà à se forger une légende, celle de « l’houme libre » dans sa hutte, ayant pour seul compagnon, son chien. Cette légende sera d’ailleurs illustrée par la première carte postale éditée par la colonie d’Aiglemont.

Document cartoliste

Plus prosaïquement, cette hutte lui servit probablement d’abri, la journée, pour se protéger des pluies et des orages. Ce type d’abri est d’ailleurs courant chez les bûcherons très nombreux dans la région. G. Narrat contribue aussi largement au développement de ce mythe : « Dans la solitude de sa clairière, du fond de sa tanière creusée dans la terre glaise dont la couverture de branchages et de gazon arrivait un peu plus haut qu’à mi-corps, Fortuné regardait s’écouler, avec une confiante indifférence, les journées tour à tour mornes et pluvieuses, claires et ensoleillées. Son chien était son seul compagnon.

Une peau de bique à longs poils, dans laquelle il s’enveloppait jusqu’au visage pour corriger les défauts de son habitation, tentait une impossible lutte contre l’humidité, froide pénétrante, des interminables pluies de l’arrière saison. Son énergie et sa remarquable confiance dans l’avenir suffisaient à soutenir ce solitaire que rien, jusqu’alors, n’avait préparé à cette vie d’homme des bois…

Fortuné commença à drainer les sources, à endiguer, canaliser le ruisseau : il se prit à déblayer, remblayer, niveler le terrain, le retourna pour y planter des légumes…Il commença la construction d’une maison pouvant recevoir plusieurs habitants : les murs seraient construits avec des branches tressées, recouvertes, à l’intérieur et à l’extérieur, d’une épaisse couche de terre glaise ».11

Mais d’une manière plus réaliste, Narrat explique comment un travail d’une telle ampleur peut s’accomplir : « Pour cette œuvre considérable, Fortuné trouva un concours imprévu parmi les habitants de la région…C’est le dimanche que, de Nouzon et Charleville surtout, les camarades affluaient ; ils apportaient chacun leur outil et venaient piocher à ses côtés. Fortuné les payait d’une poignée de main et d’une parabole libertaire ».12

Carte postale éditée en 1905, portant au crayon les noms des sympathisants locaux de la colonie. Jules Henry était le frère de Fortuné, Théophile Malicet, un écrivain de Nouzon. Collection particulière  Jean-claude Roynette.

Dans le Libertaire, Fortuné explique ses objectifs en fondant une colonie : il s’agit d’expérimenter le communisme, de passer de la théorie à la pratique. Mais il est vain de croire que ces colonies puissent constituer le communisme intégral qui nécessiterait que toute la société soit communiste. Il s’agit seulement de tenter des expériences, des essais, des études pratiques dont on pourra tirer des enseignements.

Pourquoi a-t-il a choisi Aiglemont pour réaliser cet Essai ?: « persuadé de trouver dans les Ardennes loin de Paris, des éléments que j’estimais d’élite et des conditions économiques favorables à tenter un essai, je m’assurai le concours de quelques camarades à qui je fis part de mon projet. Création d’un groupement de production et de consommation libres (culture et élevage).

Ces concours assurés, je cherchai l’emplacement de la future colonie. Je trouvai dépendant de la commune d’ Aiglemont (Ardennes) au milieu de la forêt des Ardennes, un pré immense entouré de bois, couvert de sources éminemment propre à l’établissement que nous avions rêvé.

J’achetai pour près de 800 francs de terrain n’ayant que mille francs à ma disposition et il y a deux mois, je m’y installai.

Depuis je vis au milieu des bois, travaillant à des travaux que j’aime, édifiant lentement mais sûrement le commencement de notre colonie.

Nous n’avons pas été favorisés par le temps, les dieux nous sont contraires, mais malgré cela et grâce à des concours que j’indiquerai plus loin, le jardin est vert et prêt à produire et la première habitation sérieuse s’édifie.

A partir d’aujourd’hui, je m’adjoins un camarade sérieux, habitué comme moi à la vie un peu solitaire, pour passer l’hiver.

Nous estimons en effet que la colonie doit s’édifier lentement au fur et à mesure qu’elle est capable de subvenir d’elle-même à la vie de ses membres. C’est pourquoi, nous passerons les rigueurs de l’hiver, Gualbert13 et moi, à préparer la venue pour le printemps de trois ou quatre colons…

En ce qui concerne la production, j’ai des connaissances très suffisantes en ce qui touche la culture maraîchère et intensive comme pour l’élevage dont je m’occupe depuis plus de 10 ans. »14

Alors que la colonie n’est démarrée que depuis deux mois, Fortuné évoque déjà, dans son article plusieurs concours ayant participé à la mise en place de la colonie : le premier, celui « des futurs colons donnant par un travail acharné une forme à tout » mais n’est-il pas optimiste, espérant que des militants anarchistes locaux comme Gualbert ou Malicet vont devenir des colons ?

Fortuné termine son article par cet appel à verser des fonds : « si nous pouvions acheter les quelques matériaux qui nous manquent et pour lesquels il va falloir attendre, quel travail ne ferions-nous pas ! ».

C’est sans doute pour trouver des fonds qu’il doit s’absenter, Gualbert et Malicet doivent se trouver bien seuls et l’on peut envisager que ces allées et venues de Fortuné aient pu décourager les deux anarchistes nouzonnais, de s’impliquer plus avant dans la colonie, en venant y habiter.

Depuis le début septembre 1903, Fortuné est revenu en région parisienne pour un séjour d’un mois, il réside à Brévannes. Le 6 septembre, il participe à une réunion de tous les partisans des colonies anarchistes : les milieux libres de Vaux, de Marseille et d’Aiglemont. Il y a des causeries de Butaud, F. Henry, Papillon, Armand sur les organisations de ces colonies. Le 6 octobre, il tient à une conférence publique et contradictoire avec Sébastien Faure, salle du Commerce, 94, rue du Faubourg du Temple à Paris sur le thème : la communisme, de la théorie à la pratique.

A la fin de l’automne et au début de l’hiver 1903 arrive le deuxième colon, rejoignant Fortuné : « C’était un camarade italien, un Piémontais qui s’appelait Francho ; flutiste émérite, très instruit parait-il, il exerçait ordinairement la profession de menuisier et d’ébéniste. De Genève, où il résidait, il avait appris la tentative d’Aiglemont et n’avait pas hésité à venir joindre son effort à celui d’Henry ».15

C’est le 26 octobre 1903, que Longhi Francesco dit Dossena, dit Franco16 venant d’Espagne, arrive à la gare de Charleville-Mézières où il est accueilli par Fortuné Henry et quelques anarchistes de Nouzon. Dossena est à Nouzon et à Aiglemont chez Maudière et chez Henry où il séjourne pendant huit jours. Il est chargé de remettre 2.000 francs à Fortuné. Début novembre, il quitte les Ardennes.

Au même moment Fortuné part aussi, pour aller faire des conférences à Paris. Il semble probable, selon un rapport du commissaire de Nouzon17, qu’ils soient partis ensemble. Dosséna manifeste l’intention de revenir habiter à Aiglemont, dès qu’il sera rentré d’Espagne où il a une affaire à régler avec un ancien patron. Dossena est un homme mesurant 1m 80, élancé, très brun avec une forte moustache noire, âgé de 30 à 35, il est ébéniste, selon le rapport du commissaire de Nouzon.

Le 24 novembre la police retrouve Fortuné à Brévannes chez son frère Jules, le télégramme note qu’il fait la navette entre Brévannes et Nouzon.18A la mi-décembre, il serait chez sa mère.

Au même moment Dossena est à Bauen, dans le canton d’Uri en Suisse d’où il expédie un wagon de bois à l’adresse d’Isidore Guillemin dit Guillemin-Remy, conseiller municipal d’Aiglemont. Le wagon arrive à la gare de Charleville mais comme les anarchistes nouzonnais n’ont pas l’argent pour prendre livraison, ils télégraphient à Dossena le 14 décembre d’envoyer 500 francs.19

Le 20 décembre, Fortuné Henry et Dossena sont à Nouzon : Fortuné couche chez Maudière et Dossena à l’Hôtel de la Poste. Tous deux se rendent le lendemain à Aiglemont à l’emplacement où se trouve la maison en construction.

A Nouzon, Dossena évite la salle commune à l’hôtel, le matin, il prend un repas et part avec Fortuné qui vient le chercher. Le soir, il rentre assez tard et va tout de suite dans sa chambre.20

Tout l’hiver se passe en constructions, la maison de torchis couverte en chépois, sorte de chaume qui pousse en abondance dans la forêt est terminée. Une écurie cimentée destinée à l’élevage des lapins, un poulailler, des cabanes pour les canards et les chèvres, un atelier de menuiserie tout cela est mis en place pendant la mauvaise saison.

Dossena avec sa connaissance approfondie de la menuiserie est d’un concours essentiel. Mais la wagon de bois a coûté cher, Fortuné compte sur une rentrée d’argent qui n’a pas lieu. Le besoin d’argent se fait sentir, des listes de souscriptions sont envoyées aux camarades et aux amis, accompagnées d’une brochure, intitulée L’Essai. Communisme expérimental. Colonie d’Aiglemont (Ardennes). 1er décembre 190321: « Nous avions espéré ne pas recourir à la bourse de nos camarades, et nous sommes obligés d’y recourir »22.

La brochure énumère ce qui a déjà été fait : « Des faucheurs nous ont pris la faulx des mains pour couper les foins, des voituriers nous ont transporté gratuitement nos matériaux, de petits patrons nous ont donné la petite ferronnerie pour les portes, les fenêtres et nous offrent tout ce qui est utile et entre dans leur fabrication.

Tout cela pour participer à une œuvre qu’ils estiment possible, qu’ils comprennent et voudraient voir réussir et ce sont des indifférents d’hier.

Puis un bâtiment de 9m40 sur 10 mètres surmonté d’un immense grenier couvert en chaume qui est presque terminé et qui se trouve inachevé par suite du mauvais temps d’abord, du manque de quelque argent pour des matériaux ensuite, a été édifié…

Un assez grand jardin, malheureusement fait trop tard a été défoncé et ensemencé.

Un étang de 60 mètres sur 20 mètres va être fini.

Tout cela a été fait sans argent, avec la seule initiative de quelques-uns et l’immense concours de compagnons et de non compagnons. »

Mais le texte donne aussi la liste des matériaux dont les colons ont besoin et se termine par un vibrant appel aux camarades.

Cette campagne ne reste pas sans écho, L’Aurore dans son numéro du 27 décembre 1903, présente les deux colonies anarchistes les plus importantes en France : Vaux dans l’Aisne et Aiglemont dans les Ardennes.

Le journal évoque la brochure que Fortuné vient de sortir et reprend des extraits de la brochure.

Le 1er février 1904, c’est au tour de Jules Lermina, un ami de Fortuné de publier un article dans la quotidien Le Radical et d’évoquer les mêmes informations, en y ajoutant une petite touche personnelle : « La colonie d’Aiglemont veut réaliser le bien être par la liberté, c’est à ce point de vue que cette tentative est tout à fait intéressante et qu’il serait bon de lui prêter un appui sérieux ».

Le 11 février 1904, trois « individus suspects » arrivent à Nouzon chez Maudière dit Rétarque, porteurs de ballots de trimardeurs, puis se rendent à travers bois au Gesly dans la forêt d’Aiglemont.23

Aussitôt le commissaire de Nouzon enquête et communique les noms de ces « individus suspects », il s’agit de Léon Gasneur, 23 ans, Edouard Lardeux, 28 ans, Georges Guillet, 25 ans et Fernand Odyc, né le 3 juillet 1884 à Nantes venant tous de Nantes.Quatre autres anarchistes seraient encore attendus.24 Le préfet confirme que Fortuné entreprend une sérieuse publicité pour la colonie, au moyen de brochures, dans le but de recueillir des adhérents et des subsides. Une copie de la circulaire envoyée par Fortuné est jointe à son rapport :

Document Fonds Gourjault, médiathèque d’Ardenne Métropole à SEDAN*. Cliquer sur l’image pour lire la circulaire complète.

Le 27 février 1904, à la gare de Nouzon arrive Gustave Pleigneur, au train de 13h10 venant de Paris. Le soir, il dort à l’Hôtel de la Poste. Gustave est un anarchiste et c’est aussi le frère de Joseph Pleigneur, dit Manda, un « apache » chef de bande, amant de la célèbre « casque d’Or ».

Dans la matinée du 28 février, Dossena vient le chercher et tous deux vont à la colonie du bois Gesly.

Fortuné Henry et Francesco Dossena viennent d’aller passer quelques jours à Paris et sont rentrés le 27 février. Le commissaire de police signale : « Des allées et venues ont toujours lieu à la colonie, où on voit souvent des étrangers ».25

Le 2 mars 1904, la Direction de la Sûreté à Paris transmet une dépèche au Ministère de l’agriculture : « Le Ministère de l’agriculture aurait concédé à Fortuné Henry, certains droits dans la la forêt domaniale d’Aiglement (Ardennes), où ce dernier se livre à l’élevage des poules de Madagascar ».

Fortuné Henry , créateur du phalanstère d’Aiglemont : [photographie de presse] / [Agence Rol]. Document Gallica**

Le conservateur des Eaux et forêts de Charleville répond que rien n’a été accordé pour le moment, mais il demande qu’on lui donne rapidement des consignes sur la suite à réserver à la demande de Fortuné. Le Ministère de l’intérieur consulte le préfet de Seine et Oise : peut-on considérer l’entreprise comme sérieuse ? Fortuné a-t-il renoncé à s’occuper d’anarchie ?

Pour le préfet de Versailles : « Depuis 4 ans, Henry paraît ne s’être plus occupé d’anarchie, et s’est mis à faire le commerce de volailles, commerce dans lequel il n’a pas réussi. Au point de vue des idées anarchistes, bien qu’il ait cessé de s’en occuper depuis plusieurs années, j’estime qu’il a été trop mêlé à ce mouvement, pour ne pas être tenu en observation, partout où il ira. »26

Le 3 mai 1904, le Ministre de l’intérieur répond qu’il est favorable à ce que l’autorisation soit donné à Fortuné Henry, son installation permettant de le surveiller plus facilement, mais cette concession doit être faite à titre précaire et révocable.27

Au début du mois de mars les colons d’Aiglemont donnent de leur nouvelles dans le Libertaire28 : «L’énergie des colons a été superbe, et aujourd’hui, le grand bâtiment est terminé, il comprend trois vastes pièces avec le confortable campagnard qui consiste surtout à cette époque en une vaste cheminée que des camarades ont faite.

Un grand grenier couvert de chaume attend à la saison le foin à bonne odeur.

A premier plan Fortuné Henry, à gauche. Document cartoliste.

En venant à la colonie un camarade a fait apport d’un wagon de bois, qui a permis d’édifier l’atelier de menuiserie et d’ébénisterie, vaste, clair et gai.

De plus, nous avons pu faire deux hangars l’un pour les remisages, l’autre pour la forge où les camarades ont confectionné les châssis maraîchers.

Maintenant, les engrais sont là dans le hangar attendant que le temps soit favorable pour être épandus, les châssis vont être vitrés aussitôt que nous aurons des vitres et dans quelques jours la culture maraîchère, la forte mamelle de la colonie va fonctionner.

Nous avons tenu au moment d’entrer dans la période de production, d’informer les camarades pour qu’ils nous suivent dans nos efforts et nous envoient autre chose que des voeux,

Des besoins nombreux se font sentir à la colonie, où nous n’avons reçu que fort peu de subsides et nous profitons de cette occasion pour prier tous les camarades qui ont des listes de souscription, de nous les faire parvenir rapidement, et à ceux qui en désirent pour les faire circuler de nous en demander. »

La presse locale commence à s’intéresser à l’Essai d’Aiglemont, le Petit ardennais publie un article le 9 avril 1904 :

« Depuis près d’un an le compagnon Fortuné Henry s’est installé sur le territoire d’Aiglemont, au milieu du bois de Gesly, en une prairie, souvent marécageuse, hérissée qu’elle est de nombreuses sources d’eau limpide et vive. Cette prairie ressemble à une minuscule vallée, bordée de bois de toutes parts, bien abrité des vents du Nord, Ouest et Sud, s’ouvrant largement aux premiers rayons du soleil levant.

C’est dans ce cadre champêtre et forestier que Fortuné Henry a bâti une hutte en juin dernier, et qu’après s’être mis en règle avec nos lois, en achetant le terrain, il a commencé seul, à mettre en valeur l’hectare de terrain, sur lequel aujourd’hui la charrue a passé, et dont une partie attend le bon plaisir du soleil pour faire lever les premiers légumes, car une partie du sol est préparée pour la culture maraîchère.

En décembre dernier, un second compagnon est venu se joindre à Fortuné et lui a apporté son active collaboration dans l’accomplissement de l’oeuvre que s’est proposé le fondateur de la colonie. A eux deux se sont déjà joints deux autres compagnons, bientôt une famille entière complètera le premier groupe.

En visitant cette colonie, nous avons été surpris de constater le travail réalisé.

A la première hutte a succédé une gentille maison aux lignes agréables, présentant déjà sinon le confort parfait, du moins un logement bien aménagé et ne le cédant en rien à un grand nombre de maisons construites à grands frais.

A cette maison est joint un autre hall, bien clos contenant les outils de travail.

Voilà l’oeuvre accomplie, les compagnons n’ont pas chômé. Aujourd’hui, ils se préoccupent de creuser un étang, pour y faire de la pisciculture.

Une couveuse est prête à faire naître une centaine de poussins.

Deux chèvres broutent au piquet dans la prairie ; des poules, deux chiens, enfin l’animation règne dans la colonie.

Le premier chant du coq, nous disait Fortuné, a été une vraie joie pour les colons.

Fortuné Henry, vieil anarchiste militant, propagandiste violent, met son rêve à exécution. Au lieu de lutter contre notre société et de chercher à l’améliorer, il se préoccupe de créer de toutes pièces un coin où, lui et ses compagnons pourront réaliser leur idéal et où ils pourront, loin de tous, vivre en commun, dans la plus étroite solidarité, communiant avec les produits du travail de la communauté.

Cet essai de communisme expérimental sera diversement interprété.

Que demandent, au fond, les compagnons de la colonie ? – Vivre en paix, en travaillant, sous la loi qu’ils se créent et qu’ils acceptent librement.

Cette loi n’est autre que la loi du travail en commun.

Fortuné, qui est un penseur, veut aussi qu’une large part soit réservée aux choses de l’esprit, à l’idéal, à la joie, à la gaîté, voulant éviter de tomber dans cette tristesse qui mit à mal l’essai de Cabet en Icarie.

Les hommes, il le reconnaît, ont besoin d’idéal, ils ne sont pas exclusivement des bras pour travailler, leur cerveau réclame aussi des satisfactions.

La colonie ne manque pas de visiteurs, souvent Fortuné est obligé, à chacun d’eux, d’indiquer ses vues, de développer ses plans, et de dire es espérances, son rêve. Il le fait avec bonne grâce, avec joie. Ce vieil anarchiste, transformé en travailleur des champs, au lieu de défoncer la société, défonce la terre improductive, pour lui faire rendre son maximum de nourriture et de bien être. Qui pourra le blâmer ?

Pour notre compte, nous suivrons avec grand intérêt, son essai, et nous souhaitons à tous les compagnons de la colonie, la complète réussite de leur entreprise.

Gustave Corneau.29

Avec le printemps et la maison en pisé terminée, la colonie va pouvoir se développer.

Notes :

1 En communisme par André Mounier. Publication de la colonie communiste d’Aiglemont, avril 1906

2 Le Libertaire 12 décembre 1903

3 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. Thèse de doctorat 28 octobre 1908. Faculté de droit de Paris. p. 94

4 Le Temps 11 juin 1905. Un phalanstère communiste par Ferdinand Momméja.

5 Archives nationales F7 15968. Rapport du 24 juin 1903

6 Ibid. Lettre du Ministre de l’agriculture 31 mars 1904

7 Le rapport note Pré Courty mais il s’agit du Pré Courtil, une clairière sur le chemin longeant la Meuse et conduisant à la gare d’Aiglemont. Par ce chemin, il est possible d’accéder à la clairière de Gesly. Information de Mme Ghislaine Bajot, habitante d’Aiglemont.

8 Le Libertaire 29 août 1903

9 Le Libertaire 5,13 et 20 septembre, 18 octobre 1903

10 Archives nationales F7 15968. Note du 24 septembre 1903

11 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p. 105 et 106

12 Ibid. p.107 et 108

13 Orthographié Giralbert. Dans la brochure éditée le 1er décembre 1903, il révise son projet hivernal en ajoutant Malicet qui doit aussi passer l’hiver avec lui mais ne parle plus que de l’arrivée de « quelques colons » au printemps, sans en donner le nombre.

14 Le Libertaire 29 août 1903

15 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p.108

16 Archives nationales F7 15968 Lettre du préfet des Ardennes 26 février 1904

17 Ibid. Rapport du 20 novembre 1903

18 Ibid.

19 Ibid.

20 Ibid. Rapport du commissaire de police de Nouzon 21 décembre 1903

21 Une autre brochure intitulée Communisme expérimental (Préliminaires) sera publiée en 1905

22 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p.109

23 Ibid. Télégramme 11 février 1904.

24 Ibid. Lettre du préfet des Ardennes du 26 février 1904

25 Archives nationales F7 15968. Rapport 28 février 1904

26 Ibid. Lettre du Préfet de Seine et Oise 16 avril 1904

27 Ibid . Lettre ministère de l’intérieur 3 mai 1904

28 Le Libertaire 5 mars 1904

29 Document Archives départementales des Ardennes. L’article est signé G. C. mais il s’agit de Gustave Corneau, propriétaire du journal.

*Document communiqué par Philippe Decobert, maire d’Aiglemont.

** La date du document (1909) indiquée sur Gallica est erronée, Fortuné ayant quitté définitivement la colonie d’Aiglemont en juin-juillet 1908.

Documents :

La colonie d’Aiglemont à travers le libertaire (septembre 1903-mars 1904)

Brochure L’Essai. Communisme expérimental. Colonie d’Aiglemont (Ardennes). 1er décembre 1903, publiée par le Libertaire 12 décembre 1903 :

 

CONTY P., anarchiste de Vienne (Isère)

Né vers 1847, ouvrier tisseur, marié, un enfant, anarchiste de Vienne (Isère).

P. Conty demeurait 22 rue Marchande à Vienne. Il avait été pendant plusieurs années président de la Société coopérative de consommation qui existait à Vienne sous le titre de La Fédération. La situation de Conty était précaire selon un rapport de police du 20 septembre 1882.
Tout en appartenant au groupe anarchiste Les Indignés, il fréquentait le Cercle d’études sociales de la rue des Clercs, composé de collectivistes et animé par Ailloud.
Conty figurait également sur la liste de souscription pour l’achat d’un revolver d’honneur au citoyen Fournier de Roanne.

SOURCE : Arch. Dép. du Rhône, 4 M 307.

DERBES

Né vers 1827, originaire du Midi, marié, sans enfant, anarchiste de Vienne (Isère).

Il aurait été, sous l’Empire, l’objet de plusieurs condamnations pour faits se rattachant à la politique. En 1870, il fut nommé capitaine de garde nationale à Vienne.
En 1882, il était dépositaire et vendeur à Vienne du journal anarchiste le Droit social puis de l’Etendard révolutionnaire.
Il habitait 11 rue Marchande ; son séjour à Vienne remontait à plus de 20 ans, il s’y était toujours occupé de politique militante.
Derbès tenait un petit magasin pour la vente des journaux ; il vendait aussi des livres et des brochures ainsi que des objets funéraires.
Les journaux révolutionnaires dont il était le dépositaire étaient les suivants : L’Etendard révolutionnaire de Lyon ; l’Egalité de Paris, organe du Parti ouvrier, le Prolétaire et le Révolté de Genève.
Il vendait en moyenne 60 exemplaires de L’Etendard par semaine. Le Cercle d’études sociales de la rue des Clercs prenait 3 exemplaires de chaque numéro.
Derbès faisait également partie, avec d’autres membres du groupe anarchiste Les Indignés, de ce Cercle d’études sociales de tendance collectiviste, animé par Ailloud.
Il figurait aussi sur un « Etat nominatif des anarchistes signalés comme assistant habituellement aux réunions intimes du groupe révolutionnaire de Vienne » dressé par le commissaire central en mai 1886.

SOURCES : Arch. Dép. du Rhône 4 M 307 ― Annexe 49. Les anarchistes de l’Isère par Vivien Bouhey. http://raforum.info/dissertations/spip.php?rubrique59

REGAD Jean-Baptiste, Léon [dit L’Anarchiste, le Colonel, Vitterville]

Né à Montpellier (Hérault) le 15 septembre 1860. Mécanicien, dessinateur, trimardeur. Anarchiste de Saint Claude (Jura), Nîmes (Gard) et de la Marne.

En 1880, Jean-Baptiste Regad, qui était alors étudiant, tira au sort à Saint-Claude, son lieu de résidence. Le conseil de révision le dispensa de service militaire mais il s’engagea volontairement dans le 4e d’artillerie où il fut incorporé le 2 octobre 1880. Il manqua à l’appel du 26 avril 1881 et fut déclaré déserteur. Rentré volontairement le 24 juin, une ordonnance de non-lieu fut rendue par le conseil de guerre le 30 juillet. Passé à la 1ère compagnie de fusiliers de discipline le 23 mars 1883, il fut condamné le 28 février 1885 par le conseil de guerre de Tunis à 6 mois de prison pour abandon de poste. Il fit les campagnes de Tunisie du 13 avril 1883 au 28 février 1885, d’Afrique du 28 août 1885 au 23 décembre 1885.
Après son service, il revint à Saint Claude et commença à trimarder.
En juin 1886, il était signalé en voyage en Allemagne et en avril 1887, comme demeurant 28 rue de la Huchette à Paris.
Le 8 décembre 1887, il fut condamné à 4 jours de prison, pour filouterie d’aliments par le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier et le 5 juin 1888, à un mois de prison, pour vol par le tribunal correctionnel de Saint-Claude.
En janvier 1888, il fit un deuxième voyage en Allemagne, fut signalé en Juin 1889 à Marseille où il demeurait Boulevard Ollivier et voyagea en France l’année 1890 avant d’être signalé de retour à Marseille le 28 avril 1891.

Sans doute influencé par les attentats de Ravachol à Paris, le mardi 29 mars 1892, Regad se trouvait au café Perret, rue de la Poyat à Saint Claude, lorsqu’il sortit de sa poche un petit flacon et divers objets. Il expliqua qu’il allait fabriquer un produit avec lequel il pourrait faire sauter des maisons et il se mit à composer une mixture dans un porte-allumettes.
Selon la version donnée par le journal l’Intransigeant, ce serait lors d’une perquisition effectuée à son domicile que la police aurait découvert la fiole et Regad l’aurait arrachée des mains du commissaire et en aurait avalé la moitié. Il se tordit alors de douleur et fit de violents efforts pour rejeter ce qu’il avait absorbé.
Il fut conduit au bureau de police et le médecin lui administra un contre-poison. Une information judiciaire fut ouverte contre lui qui se solda par un non-lieu.
Il se rendit à Genève peu après sa remise en liberté et fut extradé au mois de juillet 1892, pour passer en France devant le tribunal correctionnel. En effet, il avait envoyé une lettre de menaces à un certain David Joseph, dans laquelle il le menaçait de faire sauter ses immeubles. Il fut condamné à 3 mois de prison le 5 juillet.
Regad fut de nouveau condamné le 25 novembre 1892 à un mois d’emprisonnement pour outrage à la gendarmerie, par le tribunal correctionnel de Chambéry.
Sa peine terminée, il partit pour Marseille le 3 mars 1893, demeurait 4 rue Sainte, et y fut condamné à 4 mois de prison pour tentative d’escroquerie.
Il semblerait, à l’en croire, avoir eu quelques rapports avec les anarchistes lyonnais qui lui auraient proposé de devenir gérant du journal L ’Insurgé(1893), poste finalement assumé par F.J. Jacomme puis par Philippe Sanlaville.

A Lyon, en janvier 1894, il subit une condamnation pour infraction à la police des chemins de fer  : voulant rentrer à Saint-Claude, il était venu de Marseille à Lyon, sans ticket.

De retour à Saint-Claude, il se fit arrêter une première fois le 11 mars pour ivresse manifeste et propos séditieux. Il fut remis en liberté et menacé de poursuites, s’il ne quittait pas cette ville sans retard, à la suite d’une lettre qu’il avait envoyé au procureur de la république de Saint-Claude. Il partit mais pour y revenir un mois plus tard. Il força sa mère et sa sœur qui habitaient La Pérouse, une banlieue de Saint-Claude, à le recevoir chez elles. Il y fréquentait les cabarets, venait de temps en temps à Saint-Claude où il racontait qu’il avait tiré au sort un numéro déterminé, pour commettre un crime, qu’il vivait sans souci, avec l’unique mission de faire de la propagande anarchiste.
Depuis son retour à La Péyrouse, il se rendit plusieurs fois à Genève.

Dans la soirée du 24 juillet 1894, vers 11heures 30, Regad passait rue de la Poyat à Saint-Claude en criant « Vive l’anarchie  », il ébranla les volets d’une maison où il voulut entrer et cria « Voilà qui sautera avec bien d’autres choses le 27 juillet  ».Le lendemain 25 juillet, Regad était mis en état d’arrestation pour cris séditieux, apologie de crimes et association de malfaiteurs.
Le 29 juillet 1894, une perquisition à son domicile amena la découverte d’un projet de journal et de formules pour la fabrication d’explosifs.
Il fut condamné par la cour d’assises du Jura le 3 septembre 1894 à un mois de prison et bénéficia d’un non-lieu pour affiliation à une association de malfaiteurs.
Un fonctionnaire visitant la prison rapporta ses propos  : « Il m’a dit qu’il crèverait, en sortant, la peau d’un bourgeois et brûlerait la cervelle du commissaire de police de Saint-Claude, si ce magistrat venait encore à procéder à son expulsion d’une ville dont le séjour ne lui est pas interdit  ».
A la fin de l’année 1894, il partit pour Genève avant d’aller à Paris.

Il fut condamné par le tribunal correctionnel de Saint-Claude le 30 juin 1896 à deux mois de prison, pour coups et blessures, rébellion, outrages à agents, ivresse et tapage nocturne.
Le 4 mai 1897, le tribunal de Saint-Claude le condamna à 15 jours de prison pour outrage au commissaire de police.
Le 7 août 1897, il était condamné par le tribunal de Saint-Claude à 2 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour pour menaces de mort envers sa mère.
En septembre 1899, la gendarmerie l’arrêta au domicile de sa mère, il fut condamné à 6 mois de prison pour infraction à son interdiction de séjour.
En avril 1900, il fut de nouveau arrêté au domicile de sa mère, à La Pérouse, par la gendarmerie et écroué à la maison d’arrêt en attendant de comparaître devant la justice. Il fut condamné à 6 mois de prison pour ivresse, outrage à la gendarmerie et infraction à l’interdiction de séjour.

Fin février 1901, Regad fut arrêté à Chissey (Jura) pour recel de vol et vagabondage. A sa sortie de préventive, il donna aux gendarmes le nom de l’auteur du vol qui fut condamné à 5 ans de travaux forcés et Regad obtint la clémence de la justice : il bénéficia d’un non-lieu.
Libéré de la prison de Lons-le-Saulnier le 13 février 1901, la police signala son départ pour Nice, puis Marseille et Nîmes où en mai 1901 il fut arrêté en « état d’ébriété, menaçant de faire sauter la gare  ». Selon la police il devait ensuite se rendre à Béziers puis gagner l’Espagne où il participa aux troubles de Barcelone en 1901, ce qui lui valut d’être recherché par la police espagnole.

De retour en France, le 27 juin 1901, les agents de la sûreté de Tarbes, prévenus de son arrivée, le découvrirent et comme Regad leur tint des propos séditieux, ils le le conduisirent devant le commissaire de police qui l’arrêta pour ce motif et pour vagabondage. Amené au parquet, le procureur refusa de le faire écrouer, les menaces n’ayant pas été faites sous conditions. Regad déposa alors plainte contre le commissaire, pour arrestation arbitraire.
Le 1er juillet 1901, il fut arrêté et écroué à la maison d’arrêt, condamné, puis libéré, il fut à nouveau condamné pour menace de mort, pour avoir demandé à un journaliste une note rectificative concernant cette arrestation, menaçant de lui brûler la cervelle si elle ne passait pas dans les 24 heures.

Le 6 avril 1902, la gendarmerie de Morez l’arrêta pour infraction à l’interdiction de séjour. Le tribunal de Saint-Claude le condamna à 6 mois de prison. Il venait d’être expulsé de Genève où il avait subi une condamnation.
En 1902 il était signalé notamment dans la Marne et devait aller ensuite à pieds dans la région de Dijon. Selon la police il était connu sous le sobriquet de Colonel et était tatoué des lettres U et M entrelacées sur le bras gauche et d’un cœur sur le genou gauche.
Début avril 1904, Regad était arrêté une nouvelle fois pour infraction à l’interdiction de séjour. Il fut condamné à 15 jours de prison. Il était alors camelot, sans domicile fixe et signalé comme anarchiste.
Inscrit à l’Etat vert n°2 (janvier 1902) et n°4 des anarchistes, il circulait toujours en 1907 dans la Marne à la recherche de travail.

SOURCES  : L’Echo de la montagne 2 avril 1892, 28 juillet 1894, 7 août 1897, 23 septembre 1899, 21 avril 1900, 18 août 1900, 2 mars 1901, 7 décembre 1901, 19 avril 1902, 2 avril 1904 — Le XIXe Siècle 30 juin, 2 juillet 1901 — Arch. Dép. du Jura M 76 et R/864 — Les premiers anarchistes à Saint-Claude (Jura)  : 1893-1903 par CICERON Félix, diplôme de maîtrise. Université de Besançon, 1977. — Arch.Dép. du Gard 1M751, rapport du 3 mai 1901 — Arch. Dép. de la Marne 30M83, 30M108 — Arc. Nat. BB 186451.

FINET Marie, Régis [épouse LABOURET]. Syndicaliste, féministe, anticléricale et anarchiste de Lyon

Née le 3 avril 1858 à Lyon (3e arrondissement), morte en 1893. Couturière en robes, mariée. Syndicaliste, féministe, anticléricale et anarchiste de Lyon.

Son père Jean-Baptiste Joseph Finet était graveur sur bois et demeurait 141 rue Duguesclin. Il perdit sa femme Louise Gardet le 13 juin 1876.
Marie Finet habita avec son père jusqu’à son mariage le 29 octobre 1878, avec Victor René Labouret, typographe, né à Reims (Marne) le 18 mars 1848 : le journaliste Félix Dubois (Le péril anarchiste, p. 86) décrira leur couple : « femme intelligente et active d’un typographe aussi acharné socialiste qu’elle était enragée anarchiste. Ils allaient chacun de leur côté dans les réunions et ne craignaient pas de se combattre publiquement (par la parole) – vivant au reste en bonne harmonie ».
Le 1er Congrès ouvrier qui s’était tenu à Paris décida que chaque année, un congrès aurait lieu dans une des villes les plus importantes de France et Lyon fut désigné pour le 2e congrès, dont la date fut fixée au 2 octobre 1877.
Dès le 15 novembre 1876, une commission provisoire d’organisation, composée des délégués lyonnais au Congrès de Paris s’était formée à Lyon. Elle fut remplacée le 11 mars 1877 par une commission exécutive centrale de 19 membres.
Marie Finet fut déléguée par la corporation des couturières, modistes et lingères à cette Commission exécutive d’organisation dont elle devint secrétaire.
Après le 16 mai, cette commission cessa de se réunir ouvertement et le 29 juillet le préfet du Rhône prononça la dissolution de tous les syndicats ouvriers de Lyon. Dès lors la commission cessa de se réunir et lança un manifeste dans les journaux pour faire connaître sa position. La commission profita de l’ouverture de la période électorale pour se réunir quotidiennement en dissimulant le motif réel de ses travaux et lança un appel aux travailleurs et aux membres des sociétés ouvrières de France, avec le programme du congrès, dont le premier point portait sur le travail des femmes. Marie Finet fut signataire de l’appel avec Victor Labouret et d’autres membres de la Commission.
Les adhésions et demandes de prises de parole pour le Congrès devaient lui être adressée 141 rue Duguesclin.
Le 7 janvier 1878, la Chambre syndicale des dames réunissait ses nombreuses corporations et chacune (33 séries de 20 membres) désigna ses déléguées pour le Congrès ouvrier de Lyon.
Marie Finet fut élue par les couturières en robes.
Le 27 janvier 1878, elle recevait des lettres de Paris annonçant la venue de Joséphine André, ex-déléguée du Congrès de Paris et de Chabert.
A cause de ces retards le Congrès ne put se tenir que le 28 janvier 1878 avec 95 délégués.
Dès la première séance, le 28 janvier, devant un public de 1000 personnes (dont 600 femmes), Marie Finet fut nommée secrétaire et fit un « discours très émouvant et très applaudi », elle « obtint un succès d’élégance. Distinguée, modeste, elle lit un mémoire qui produit une profonde impression » selon la Lanterne. Intervenant sur la question du travail des femmes, elle interrogea : « La femme doit-elle travailler ? Oui, même sans nécessité absolue ; elle doit travailler pour être indépendante, pour être libre, pour être l’égale de l’homme.
La femme est un être inférieur à l’homme, disent les savants ; ses facultés physiques et morales sont au-dessous de celles de l’homme.
Et pour quoi ? s’il vous plaît ? N’est-ce pas la société qui l’a faite ainsi ? Faible, au lieu de l’élever, on la met en tutelle, on lui parle en maître, on en fait une idole ou une esclave, la loi elle-même la met en parallèle avec les fous dans cet article qui dit : Ne pourront être tuteurs, les faillis, les condamnés, les fous et les femmes.
Est-ce ainsi qu’on fera la femme capable d’être la véritable éducatrice des enfants qui deviennent des hommes ?
La femme ne pourra-t-elle pas prendre place au télégraphe, à la banque, à la poste, etc. ? Il ne faut pas que les hommes s’emparent des fonctions que la femme peut remplir. »
Elle exposa « la condition malheureuse des dévideuses de soie, mal nourries, accablées de travail et que le dimanche on mène aux offices religieux pour compléter leur abrutissement. Dans quelques uns de ces ateliers de dévidage, les patronnes, s’abritant derrière une dévotion menteuse, ne craignent pas de livrer leurs ouvrières aux commis et aux négociants qui les emploient ».
Elle déplora « les croyances, les pratiques religieuses imposées à l’enfant qui volent son temps, sa santé et son intelligence ».
En conclusion Marie Finet demanda un pétitionnement de toutes les ouvrières de France pour la suppression du travail dans les couvents et les prisons.
Victor Labouret s’opposa à elle dans ce Congrès, pour lui la femme ne devait pas travailler au dehors, elle était faite pour les soins du ménage ; « son état de grossesse, ses indispositions périodiques, etc… tout exige qu’il en soit ainsi ». Il s’étendit plus particulièrement sur l’introduction des femmes dans les imprimeries. Il infligea un blâme sévère aux patrons qui prêchaient pour cette introduction, parce qu’ils réduisaient de moitié le salaire des femmes.
Marie Finet donna également lecture dans ce Congrès d’un rapport sur les caisses de retraite et les invalides au travail.
Le Congrès de Lyon décida de l’organisation à Paris d’un congrès ouvrier international en septembre 1878, à l’occasion de l’Exposition universelle.
Marie Finet était en correspondance avec le comité d’organisation à Paris et déclara, le 17 août 1878, que « rien n’était encore décidé, que la division régnait dans la Commission, que la Congrès se se réunirait probablement pas ». Elle-même souhaitait l’annulation du Congrès international.
Elle prit position contre l’envoi de délégués au Congrès, lors de la commission exécutive de la Chambre syndicale des employés de commerce le 26 août.
Le Comité d’organisation parisien bravant l’interdit de la loi de 1872 sur l’interdiction de l’Internationale, persista à préparer, la réunion à Paris du congrès international, décidé à Lyon. Mais les organisateurs furent arrêtés et passèrent en procès le 24 octobre.
Le 25 août 1878, Marie Finet se rendit à l’Arbresle (Rhône) avec Victor Labouret pour assister à une réunion ayant pour but l’organisation d’une chambre syndicale de dames.
Le 12 décembre 1878, Marie Labouret-Finet était avec son mari à Saint-Etienne devant 136 femmes pour les appeler à créer une chambre syndicale féminine. Elle dénonça les jésuites, les cléricaux, « la confession, ce trouble du ménage ».
A l’occasion d’une crise industrielle dans la soierie lyonnaise se forma au début de l’année 1879, une Chambre syndicale des Dames réunies dont Marie Labouret-Finet était la présidente.
Au mois d’août 1879, la discorde apparut au sein de la Chambre syndicale des Dames réunies, Marie Labouret- Finet fut révoquée avec Léonie Pallet, Roulet et Quinet par 75 adhérentes. Cette exclusion semblait motivée par l’attitude de Victor Labouret, typographe « aux gages » du journal la Décentralisation, où il travaillait. Labouret demanda la formation d’un jury d’honneur sur cette affaire dont on ne connaît ni la motivation réelle, ni le dénouement. Selon une note du commissaire spécial Perraudin, elle avait été renvoyée de la présidence des Dames réunies « parce qu’elle exploitait les membres de la société ».
Mais à partir de cet épisode les chemins de Marie Labouret-Finet et des Dames réunies se séparèrent.
En 1881 elle était à Lyon membre du Groupe de femmes Louise Michel adhérant à la Fédération révolutionnaire de l’est. L’année suivante le groupe prit le nom de Groupe Marie Ferré, elle en était l’une des animatrices (secrétaire à l’été 1882) avec Fanny Madignier.
Le 3 juillet 1882 elle présida la conférence de Louise Michel, E. Digeon et G. Rouanet sur « La Révolution sociale » qui réunit environ 800 personnes à la salle de la Perle et était placée sous la présidence d’honneur de Bordat et de Fournier. Elle était assistée de Crestin et des femmes Bordat, Jenny Julliard et Madignier et l’estrade avait été décorée de deux drapeaux rouges et d’un drapeau noir. A la fin de la conférence, saluée par les cris de « Vive la révolution ! Vive la commune ! Mort aux voleurs ! Vive Bordat !… », le groupe Marie Ferré remit à Louise Michel une couronne d’immortelles rouges à déposer sur la tombe de Marie Ferré.
Le 6 août 1882, Marie Labouret-Finet fit publier dans l’Etendard révolutionnaire un appel pour la création d’une Ligue internationale des femmes, « contre les éventualités de guerres favorables aux ennemis de la liberté des peuples ». Elle y déclarait que Louise Michel et le groupe de femmes anarchistes Marie Ferré de Lyon, se tenaient à la disposition de toutes les citoyennes voulant s’organiser ou faire partie individuellement de la Ligue internationale ». Les demandes pouvaient être adressées chez elle, 45 rue Bugeaud.
Cette Ligue fit long feu et le nom de Marie Labouret-Finet n’apparut plus aux côtés de celui du groupe Marie Ferré-Louise Michel, mais le caractère collectif de ses prises de positions publiques peut expliquer cette disparition.
Marquant probablement un éloignement de la sphère anarchiste, le 20 décembre 1884, elle adressa un courrier à la Revue socialiste, pour féliciter les fondateurs, au nom des femmes socialistes lyonnaises.
En juin 1885, elle ouvrit un bureau de la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique, « afin de recueillir les plaintes et protestations de toutes les personnes victimes de procédés quelconques contre la morale ».

SOURCES : Arch. Dép. du Rhône 4 M 307, 10 M 353 — Arch. Municipale de Lyon 2 E 1302 — Arch. Préf. Pol. Ba 34 — La Lanterne 5 décembre 1877, 31 janvier, 1er février 1878 — Le Constitutionnel 1er février 1878 — Le mouvement social octobre 1978 — Le Salut public 31 janvier, 10 février, 13 décembre 1878, 22 février, 9 août 1879, 11 juin 1885 — La Revue socialiste janvier 1885 — Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du XIXe siècle par Laurent Gallet ACL p. 245. — Le péril anarchiste par Félix Dubois Paris, Flammarion, 1894.

BARET Marie Adèle, épouse Routa dite Lahyne

Née le 28 octobre 1850 à Fumay (Ardennes), mariée le 17 février 1872 à Fumay, avec Gustave Routa, né le 2 octobre 1841 à Revin (Ardennes) maréchal ferrant, neuf enfants. Journalière, ménagère. Anarchiste de Revin.

Marie Adèle Baret avait été condamnée le 27 août 1879 à 6 jours de prison et 25 francs de dommages et intérêts par la tribunal correctionnel de Rocroi (Ardennes) pour injures et diffamation. Le 28 juin 1880, le même tribunal lui infligea 16 francs d’amende pour loterie non autorisée. Le 27 juin 1888, ce fut cette fois pour contrebande qu’elle fut condamnée à 3 jours de prison et 500 francs d’amende et l’année suivante à 6 jours de prison et 500 francs d’amende pour le même motif.
Son mari était abonné au Père Peinard sous le nom Routa-Baret, bien que sa femme ne sache ni lire, ni écrire. Ils demeuraient Petite rue à Revin.
Le 4 octobre 1892, Fortuné Henry était à Revin . Il animait une conférence publique et contradictoire organisée par les anarchistes ardennais, ayant pour but d’expliquer « Ce que veulent les anarchistes ». Marie Adèle Baret assista à la réunion. Alors que le commissaire spécial Valache était pris à partie par Clamart qui le traita de mouchard, elle s’approcha du commissaire et lui dit très haut : « Allons pas de mouchard ici, fous-moi le camp, ce n’est pas ta place ici ». Au moment où Valache essayait de sortir de la salle, Marie Adène Baret aurait aussi crié : « Défoncez le mouchard, cassez-lui la gueule ! ». Mais finalement l’accusation ne retint pas ce propos. Toute la salle hurla à ce moment là, le commissaire fut poursuivi dans l’escalier et jusque dans la rue. Là, se croyant serré de très près par Bouillard, il s’arrêta et cria : « Si tu fais un pas de plus vers moi, je te brûle la gueule avec mon revolver ». La menace fit son effet et il en profita pour s’éloigner.
Pour ces propos, elle fut condamnée le 9 novembre 1892 à 15 jours de prison par le tribunal correctionnel de Rocroi. Lors de l’audience, elle nia ces propos et déclara que le commissaire spécial était un menteur. Le jugement en appel à Nancy, le 8 février 1893, confirma le jugement de Rocroi.
Dans le dossier d’appel, une note très succinte, comparée à celle de ses co-inculpés, la qualifiait de « borgne, petite, grosse », sans évoquer son activité politique.
Le 21 novembre 1893, son logement fut perquisitionné, en même temps que celui d’autres anarchistes de Revin.

SOURCES : Arch. Nat. F7 12506,12507, BB18 6461 — Arch. Dép. de Meurthe et Moselle 2 U 1078 — Arch. Dép. des Ardennes 6 U 755 et 2 E 185 12.

DISEUR Marie, Amélie [femme DROMZEE]

Née le 22 août 1844 à Alle (Belgique, province de Namur), cuisinière, débitante de boissons, anarchiste de Revin (Ardennes).

En 1885, elle demeurait à Mézières (Ardennes). Elle se maria avec Jules Edouard Dromzée, serrurier, le 17 août 1885 à Revin.
En 1892, veuve, elle vivait maritalement, dans le quartier de la Bouverie, avec Henri Cornet, né le 28 décembre 1859 à Libin (Belgique, canton de Saint Hubert, province du Luxembourg), marié deux enfants. Henri Cornet était forgeron chez Houzelot à Revin.
Le 31 mai 1892, lors de l’arrestation de Fortuné Henry, celui-ci était porteur d’une liste de militants anarchistes des Ardennes où il était indiqué qu’un abonné du Père Peinard se trouvait chez Amélie Diseur à la Bouverie à Revin.
Le 2 octobre 1892, Fortuné Henry et Gustave Bouillard, membre du groupe anarchiste les Sans Patrie, arrivèrent à la gare de Revin, où ils étaient attendus par Henri Cornet et Emmanuel Delobbe, conseiller municipal, belge naturalisé depuis peu et qui avait pris une part active lors de la grève chez Faure.
Durant son séjour à Revin, Fortuné habita chez Amélie Dromzée-Diseur.
Lors de la conférence de Fortuné Henry à Revin, le commissaire spécial adjoint Valache fut pris à partie et insulté par Marie Baret et Clamart. En quittant la salle, il fut menacé par Bouillard. Celui-ci fut condamné à 3 mois de prison, pour menaces et voies de fait, par le tribunal de Rocroi (Ardennes) le 9 novembre 1892. Ayant fait appel, Bouillard demanda un supplément d’information au procureur général de Nancy, pour que soient interrogés plusieurs témoins prouvant qu’il n’avait pu agresser le policier. Parmi ces témoins figurait Amélie Dromzée-Diseur mais le procureur de Rocroi contesta son témoignage : « sa déclaration peut paraître d’autant plus suspecte que c’est chez elle qu’ont logé Bouillard et Henry Fortuné, lors de leur passage à Revin ».
Le tribunal suivit les réquisitions du procureur, la condamnation de Bouillard fut maintenue.
Le 23 janvier 1893, Cornet fut expulsé pour avoir hébergé Fortuné Henry. Il fut autorisé à renter en France, par décision du préfet des Ardennes et servit d’indicateur de police.
Le 21 novembre 1893, le logement d’Amélie Dromzée-Diseur fut perquisitionné, en même temps que celui d’autres anarchistes de Revin.

SOURCES : Arch. Nat. F7 12506,12507, BB18 6461 — Arch. Dép. de Meurthe et Moselle 2 U 1078 — Arch. Dép. Des Ardennes 2E 363 12, 6 U 755 — Arch. Préf. de Pol. Ba 1499

OLLIVIER Henri, trésorier de la section de la Courneuve de SIA (Solidarité Internationale Antifasciste).

Né le 25 mars 1909 à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), marié, ajusteur mécanicien, trésorier de la section de la Courneuve (Seine-Saint-Denis) de SIA (Solidarité Internationale Antifasciste).

Henri Ollivier faisait partie de la classe 1929.
Il était marié depuis le 23 août 1932 avec Marguerite Bornier. Il avait trois enfants.
Le 14 octobre 1935, il entra aux Ateliers et chantiers de la Loire, quai de Seine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Mobilisé le 25 août 1939, il fut renvoyé le 2 décembre 1939, comme affecté spécial aux Ateliers et Chantiers de la Loire.
Son nom et son adresse avaient été relevés sur une liste d’adhérents à Solidarité Internationale Antifasciste, lors d’une perquisition effectuée le 15 mars 1939 par la police judiciaire, au siège du groupement, 26 rue de Crussol (Paris 11e). Il était trésorier de la section de la Courneuve.
Aux Ateliers et chantiers de la Loire, Ollivier était jusqu’en 1939, « un adepte fervent des théories libertaires ». Pendant la guerre d’Espagne, en sa qualité de trésorier de SIA, il faisait une active propagande en faveur des libertaires espagnols.
Il participa à la grève du 30 novembre 1938, décidée par les syndicats, malgré l’interdiction du gouvernement.
Il aurait évolué vers des idées plus modérées depuis la guerre.

SOURCE : Archives de la Préf. de Pol. 1 W 624

La section de l’Internationale de Bruxelles. 22 mars et 9 avril 1877

Internationale. Congrès de Gand. Bruxelles le 22 mars 77

Le comité des travailleurs, Internationale de Gand a décidé que le 8e Congrès international aura lieu le 1er et 2 avril prochain à Gand.

Ils ont fait appel aux différents comités belges et étrangers.

Le docteur Depaepe, les nommés Brismée, Pélerin, Fliahaut (?), et une députation de proscrits français y assisterons.

Une réception sera faite aux délégués étrangers à la gare, une tombola est organisée aux fins de venir en aide aux travailleurs.

Internationale 9 avril 1877

La section bruxelloise de l’Internationale s’est réunie le 9 avril 1877, à 10h. du soir, au Cygne. 19 membres étaient présents. La séance a été présidée par Standaert.

Paterson lut un procès-verbal. Brismée demanda quel est l’ordre du jour ; Paterson répondit que la question en suspend était celle de savoir quelle est l’attitude à prendre vis à vis du mouvement qui se produit concernant l’Union ouvrière belge et le Congrès que l’on (L’Internationale) tiendra à Jemappes, les jours de Pentecôte. Brismée demande quelles sont les questions portées à l’ordre du jour de ce Congrès. On ne sut que répondre, alors Standaert fit ressortir l’effondrement prochain de l’Internationale qui n’existe, en quelque sorte, plus que de nom ; comme il existe une dette de 1.700 frs. Due à l’impression du journal « L’Internationale », il propose que la dissolution se fasse honorablement ; le Congrès de Jemappes doit inviter tous les membres encore adhérents, à verser une quote-part aux fins de liquider la dette contractée. Brismée proteste contre ce discours. On doit trouver les moyens de relever la société, en exclure les membres qui oublient leur mission ; ensuite, si l’on envoie un ou deux délégués au Congrès, il est inutile de continuer cette discussion. La question principale à traiter au Congrès, est celle de l’attitude que devra prendre l’Internationale vis à vis de l’Union ouvrière. Goetschalck dit que ce sont les membres de la section bruxelloise qui sont cause de la décadence de la société ; ils ont cherché noise au conseil régional d’Anvers, alors que celui-ci n’a fait que son devoir. Les sections devaient se réunir à Gand pendant le Congrès de l’Union ouvrière, et l’on n’a pu y donner suite parce que les bruxellois ne s’en étaient pas occupés. Ces paroles ayant été prononcées en flamand, Brismée déclare n’y rien comprendre ; Paterson sur demande de Bertrand, allait les traduire, lorsque Steens irrité du discours de Goetschalck, reproche à celui-ci de vouloir défendre le conseil régional, parce qu’il est anversois ; on a vu les membres de l’Internationale se mettre à l’œuvre pour faire crouler l’association et ces membres étaient affiliés à la Chambre du travail. Or, ce sont les Internationalistes bruxellois qui ont pénétré leur dessin. Revenant à la lettre adressée à Bertrand, en réponse à celle envoyée et dont on ne possède pas la copie, l’orateur dit qu’elle ne répond nullement aux vœux des bruxellois qui désiraient tenir un congrès extraordinaire avant celui de l’Union ouvrière. Le Conseil régional n’avait pas le droit de s’y opposer et devait en informer les sections ; donc, il est en défaut. Goetschalck répond vivement et maintient ses allégations. Enfin Steens et Brismée se lèvent et disent que Goetschalck n’a pas à incriminer la section bruxelloise. Bertrand déclare que la section, comme les corporations, avait été invitée à participer au Congrès, qu’il avait remis la circulaire reçue à cette fin, ainsi que le compte-rendu du 10 décembre, les statuts et le programme socialiste, à Paterson. Celui-ci entre dans quelques détails au sujet de la correspondance échangée avec Coenen d’Anvers, et dit qu’au lieu de recevoir une réponse à la deuxième lettre, ce dernier venu lui rendre une visite. Paterson demande s’il doit rendre compte. Brismée et Steens disent qu’il leur fallait un écrit. Il y a eu des tripotages entre les membres de la Chambre du travail et d’autres de l’internationale, dit Steens ; il est du devoir de ceux qui remplissent des fonctions, telle que celle de secrétaire de l’Union ouvrière, de resigner la pareille qu’il remplit dans l’Internationale.

Sur ces paroles et pour terminer ces discussions, Bertrand donne sa démission de secrétaire-correspondant de la section bruxelloise.

Verrycken prononce quelques paroles, protestant contre la manière d’agir du Conseil régional d’Anvers. De Paepe parlant de la section bruxelloise dit qu’elle aurait dû s’occuper davantage de propagande, et les ouvriers n’auraient pas éprouvé le besoin de faire une nouvelle organisation. Il est du devoir de l’Internationale de se rallier au mouvement de l’Union ouvrière, vu que ce n’est qu’une transformation. Sur son invitation Paterson entra dans quelques détails sur les motifs qui lui avaient dicté la résolution de ne pas convoquer la section bruxelloise aux fins de la faire représenter au congrès ouvrier de Gand, étant persuadé des résultats négatifs que l’on obtiendrait. Il est soutenu par Brismée et Steens, mais ceux-ci protestent contre les membres de l’Internationale qui ont fait le mouvement sans consulter les sections. De Paepe propose que l’on mette au vote la question de savoir si la section adhère à l’Union ouvrière. Il est persuadé ajoute-t-il, qu’elle le fera. Brismée désire qu’elle soit mise à l’ordre du jour et discutée dans huit jours, avec les deux autres questions qui ont occupé le commencement de la séance. Cette demande est adoptée.

De Paepe rappelle qu’un congrès des socialistes de toutes nuances aura lieu dans le courant de l’année. Comme il sera universel, on pourra savoir quel est vraiment le parti auquel on appartient et quelle sera la conduite que l’on devra tenir. Brismée ajoute à l’ordre du jour, d’accord avec Verrycken, le point de connaître l’endroit où se tiendra un congrès socialiste belge. Alors Paterson offrit sa démission de secrétaire de la section, l’étant dans la Chambre du travail. De Paepe se récria et proposa de discuter dans la séance prochaine, la démission des deux secrétaires. On devra examiner, dit-il, s’ils ne peuvent garder leurs fonctions dans les deux sociétés. Personne ne s’y opposa et la séance fut levée à 11h1/2 h.

Source : Archives de la ville de Bruxelles POL 195

Comment les autorités furent surprises par l’émeute anarchiste de Liège (2). 18 mars 1886

L’Hôtel de ville et le bourgmestre, centre névralgique des forces de répression de l’émeute.

A 2 heures, je me concertai avec M. Mignon sur les mesures de police à prendre.

Il se confirmait que si les adhérents à la manifestation étaient en grand nombre, on changerait d’itinéraire et qu’on se rendrait place Delcour en passant par le quartier de l’Ile du Commerce.

Cette éventualité nous obligea à diviser les forces de police. Vingt agents en bourgeoisie et vingt deux en uniforme furent désignés.

Les premiers accompagnèrent le cortège et les autres furent échelonnés sur son parcours.

Vingt agents et un nombre égal de pompiers étaient consignés à la Permanence, pour prêter main forte en cas de besoin.

Le poste de la rue Darchis fut occupé par d’autres agents.

Le reste de la police devait se trouver aux postes de la Boverie et place Delcour, non loin du Café National, où allait se tenir le meeting annoncé.

Malgré les assurances que la tranquillité ne serait pas troublée, je priai M. le général commandant de la garde civique de bien vouloir se rendre à 4 heures à l’Hôtel de ville pour conférer avec le Collège sur les mesures à prendre éventuellement.

Il fut décidé que l’on requerrait les corps spéciaux de la garde.

Le général nous déclara que ceux-ci ne pourraient être réunis en nombre qu’à huit heures du soir, et, d’accord avec lui, nous désignâmes l’école de la place Saint-Jean comme point de ralliement.

En même temps, j’adressai au commandant de la gendarmerie une réquisition conçue en ces termes :

« Police

Manifestation et meeting socialiste.

Mesure d’ordre

Le Bourgmestre

Requiert M. le commandant de la gendarmerie, à Liège, de tenir à la disposition de M. le commissaire de police en chef de la ville, ce soir, à partir de 6 heures, dix huit gendarmes à cheval et huit gendarmes à pied pour seconder la police locale au cas où des manifestations de nature à troubler l’ordre public se produiraient à l’occasion du meeting socialiste organisé par le groupement anarchiste de Liège.

M. Le commissaire en chef de police est chargé de s’entendre à cet égard avec M. le commandant de la gendarmerie.

18 mars 1886 »

A 6h1/2, en présence du Collège qui était en séance extraordinaire, je me mis en communication par le télégraphe avec les sept commissaires de police pour leur demander de me rendre compte de ce qui se passait dans leur section respective.

Tous, sans une seule exception, me répondirent que la situation était bonne, que les esprits étaient calmes ; que des désordres n’étaient pas à craindre ; que les ouvriers ne quitteraient pas leurs ateliers avant six heures et qu’ils n’assisteraient qu’en simples curieux à la manifestation anarchiste, que les trains venant de la banlieue, n’avaient pas amenés d’ouvriers de l’extérieur.

A 6 heures, le commandant de la gendarmerie M. le major de Hollain, se rendait chez M. le commissaire de police en chef, pour s’entendre avec lui sur les mesures à prendre à la suite de la réquisition que je venais de lui adresser.

« Je ne crois pas, dit-il, au commissaire de police que des désordres soient à craindre ce soir.

La manifestation avec drapeau rouge se passera tout aussi tranquillement à Liège qu’à Dison, Verviers et à Charleroi, où de semblables cortèges ont lieu fréquemment, les dimanches. Je vous engage, a-t-il ajouté, à ne pas mettre la police trop en évidence, à ne pas faire voir les gendarmes à pied, ni surtout à cheval, pour ne pas donner lieu à des attroupements ».

Aussi fut-il décidé que les gendarmes resteraient consignés à la caserne.

Me trouvant, un peu après 6 heures avec M. le gouverneur, ce dernier m’apprit que les ouvriers des charbonnages La Concorde s’étaient fait remonter à 1 heure, avec l’intention de participer à la manifestation anarchiste. A 6h1/2, j’étais à l’Hôtel de ville et là j’entretins une conversation téléphonique constante avec le commissaire de police en chef, qui recevait de minute en minute des nouvelles de ce qui se passait place Saint-Lambert.

A 7 heures, le groupe des anarchistes, au nombre de 6 à 700, se mit tranquillement en route. Le tram le coupa en deux tronçons. Le second accompagné d’une partie de la police, se rendit directement place Delcour.

L’autre se dirigea par la rue Sur-Meuse, la rue de la Cathédrale et Vinâve d’Ile, et revint vers la place Saint-Lambert.

Sur les instigations révolutionnaires de Wagener qui les excitait à la révolte, en faisant appel aux plus mauvaises passions, qui les traitait de lâches pour n’avoir point brisé les vitrines des beaux magasins dont ils venaient de voir les brillants étalages, ce groupe s’engagea dans la rue Léopold, aux cris de : A bas le capital ! Wagener, avec la hampe de son drapeau brisa la glace du magasin Mauguin. En ce moment, les Commissions réunies du Conseil communal, autrement dit le Conseil communal presque tout entier écoutait sans préoccupation la lecture du procès-verbal de la dernière séance.

Aussi, c’est avec une pénible surprise, que vous avez appris qu’on brisait des vitrines dans la rue Léopold et dans la rue Neuvice. Cinq minutes avaient suffi pour porter la dévastation dans ces deux rues commerçantes. La police démembrée par suite du fractionnement du cortège, ne s’était pas trouvée en force pour résister aux dévastateurs qu’elle poursuivait.

Immédiatement, je priai la gendarmerie de venir à l’Hôtel de ville et j’invitai la garde civique à se réunir place du Marché.

Ces ordres donnés, j’allai avec M. Hanssens, rue Léopold et rue de Neuvice, où les dégâts avaient eu lieu. J’attendis à l’Hôtel de ville que la gendarmerie et la garde civique fussent arrivées pour me rendre place Delcour, où 3 ou 4.000 manifestants et curieux se trouvaient réunis.

M. Hanssens, accompagné d’agents et de pompiers, m’y avait précédé : à 8h1/4, je me mis avec le général comte de Looz à la tête des corps spéciaux et des gardes qui avaient pu se rendre à l’appel. J’échelonnai la garde civique et les gendarmes rue des Pitteurs, en attendant la fin du meeting. Entretemps, et sans que nous puissions nous en douter, une partie des manifestants quittait la place Delcour isolément, pour gagner le pont des Arches, le centre de la ville et commettre des déprédations dans nos rues et sur nos places principales.

Pour empêcher les drapeaux rouges et les manifestants restés au meeting de se concentrer, la garde civique marcha à leur rencontre dès qu’ils sortirent du local. Un drapeau fut saisi et le cortège qui se formait et qui prenait la direction de la rue des Pitteurs fut complètement dispersé. La place Delcour fut ensuite déblayée ; l’évacuation ne se fit pas sans peine, ni sans danger pour la garde civique, la gendarmerie et la police. Après une heure de marches et de contre marches, je jugeai l’ordre suffisamment rétabli pour rentrer en ville par la rue Méan et le pont de la Boverie.

Une dizaine d’arrestations avaient été faites, et, les prisonniers, tenus par les agents, étaient entourés de gardes civiques pour empêcher les manifestants qui suivaient de venir les délivrer.

Nous arrivâmes ainsi à 9h1/2 à l’Hôtel de ville, où j’appris que plusieurs groupes, agissant séparément, avaient en quelques instants, brisé un certain nombre de glaces de nos principaux cafés et commis des déprédations rues du Pont d’Ile, Lulay et du Pont d’Avroy.

Les attroupements de la place Saint-Lambert étaient menaçants. L’ordre ne pouvait être rétabli avec les forces que j’avais à ma disposition. Je n’hésitait pas à requérir la garde civique tout entière et j’invitai le général comte de Looz à faire battre immédiatement le rappel.

Les gardes civiques, sur le dévouement et le courage desquels la ville a toujours compté dans les circonstances difficiles, ont répondu à notre appel avec une rapidité telle qu’à 11h1/2, ils étaient en mesure de rétablir l’ordre.

A quatre heure du matin, la tranquillité était complète et la milice citoyenne, après avoir accompli son devoir, rentrait dans ses foyers.

La Meuse 23 mars 1886