Une lettre de Louise Michel à propos du manuscrit perdu de sa pièce de théâtre « Le Coq rouge »

le Coq rouge était d’abord paru dans le Nouvelliste de Lyon

Lettre de Louise Michel à Léonie Pallait

14 juin 1886

Ma chère amie,

Je vous remercie mille fois de vos démarches, ainsi que Bordat et Lemoine.

Je vous serai bien obligée de vous dépêcher de m’avoir soit les feuilletons du Coq rouge, soit le manuscrit ou copie du manuscrit.

Je vais probablement rentrer en prison et je pense qu’on ne voudra pas au Nouvelliste, garder sans m’en donner un double, cet ouvrage dont je ne possède plus qu’un fragment. Il faudrait que je le refasse de mémoire et c’est fort ennuyeux.

L’époque à laquelle je l’ai donné au Nouvelliste, après lecture que j’en ai faite salle de la perle, au bénéfice des prisonniers, est facile à établir puisque c’était pendant le procès de Lyon.

Le Coq rouge a été imprimé dans le Nouvelliste pendant ma prévention, affaire du meeting des Invalides.

Quelques numéros m’en ont été envoyés à St Lazare et peut-être n’était-ce pas fini ou fini depuis peu, à l’époque de mon jugement ou que jours après.

Voyez donc février, mars, avril, mai, juin, juillet, août et septembre de l’année du procès.

Un ouvrage imprimé n’est pas sans quelques collections en soient gardées.

Voyez à la bibliothèque de la ville.

On ne peut faire pareille chose de garder un ouvrage dont l’auteur n’a demandé aucune rétribution que la collection, puisque le Nouvelliste avait, m’a-t-on dit, mis dans ses colonnes des listes pour les prisonniers.

On a du insérer le Coq rouge au moment du rappel Gautier et à Lyon.

Je vous serai bien obligée de vous dépêcher avant mon procès.

Je compte sur vous et vous embrasse de tout cœur.

Ma cousine et Didelin se joignent à moi.

Louise Michel

Archives départementales du Rhône 4 M 306

Emeute et attentat à la verrerie Allouard de la Mulatière (Rhône) mai-décembre 1886 (3)

L’explosion se produisit près de l’appartement de M. Allouard, situé à l’angle droit de l’usine.

Lyon, le 18 décembre. Une tentative criminelle a été dirigée hier soir contre l’usine de M. Allouard, verrier, dans le quartier de la Mulatière, qui, on s’en souvient, avait opposé la plus longue résistance dans la dernière grève.
M.Allouard avait fait la paye a ses ouvriers dans la soirée et, à la suite d’une légère erreur de caisse, avait dû prolonger plus longtemps le règlement de ses comptes.
Vers sept heures, il était remonté dans ses appartements, au-dessus de son bureau situé à l’angle droit de l’usine, sur un côte qui donne dans des terrains vagues. Il avait fini de souper lorsque, soudain, une formidable détonation retentit. La maison trembla; les vitres volèrent en éclats.

M. AIlouard sortit. Il croyait qu’une de ses machines venait défaire explosion. A peine dehors, une forte odeur de fumée le saisit à la gorge.

Son personnel était déjà près de son bureau.
A quelques centimètres du sol, contre le mur des bâtiments, apparaissait un trou. Des pierres et des débris de plâtras jonchaient le sol extérieurement.

On avait placé une cartouche de dynamite et on y avait mis le feu. Heureusement la cartouche était mal placée. La charge, en tout cas, devait être violente, car le bruit de l’a détonation a été entendu au loin et jusque sur la place Bellecour.

La. police, aussi tôt prévenue, s’est rendue sur les lieux et a procédé à une enquête. La gendarmerie, de son côté, s’est livrée a des recherches, mais sans rien découvrir.

Journal des débats 19 décembre 1886

Rapport des experts. Lyon le 3 janvier 1887

« L’usine ou verrerie du sieur Allouard est située à la Mulatière, sur les bords du Rhône, près du barrage. Les abords en sont isolés et assez déserts.
A partir du quai s’étend un mur de clôture, de l’est à l’ouest, sur lequel à quatre mètres de distance a été édifié un petit corps de bâtiment de un étage.
C’est au point même d’intersection de l’angle de cette maison et du mur de clôture dont il s’agit qu’a été commise la tentative criminelle qui fait l’objet de la présente étude. La maison d’habitation possède au rez-de-chaussée, une fenêtre et une porte vitrée du côté du Rhône, éclairant un magasin ou bureau contenant beaucoup d’échantillon de verrerie. A la suite de ce premier local, viennent deux salles contigües, cuisine et salle à manger. Au dessous, deux fenêtres sur la même façade ; et cinq pièces ou chambres à coucher occupées par la famille Allouard.
Le mur proprement dit qui sépare la maison de la grande route ou quai, est en maçonnerie formé de grès et de pierre de roche, il a cinquante centimètres d’épaisseur, et sa hauteur varie de 2 mètres 25 à 3 mètres en contrebas, c’est à dire près de la maison.
Or, c’est presque au contact de la dite maison et près du niveau du sol, que l’explosion dont il s’agit a pratiqué une large excavation ou brèche en éventail dont l’image est reproduite dans le plan ci-annexé.
Étroite à sa base avec 25 centimètres de largeur, terminée en pointe à 10 centimètres du sol. Sa figure, avons-nous dit plus haut, s’élève en éventail de manière à présenter une hauteur totale de un mètre environ, avec 65 centimètres dans sa plus grande largeur. La profondeur est telle que dans la partie la plus creuse, le mur a été traversé, c’est à dire, dans toute son épaisseur, qui est de cinquante centimètres… »
Quand à l’explosif utilisé peuvent « conclure que l’engin explosible, mis en pratique, dans l’espèce, doit être une poudre blanche, formée de chlorate de potasse et de souffre, plus forte, et surtout plus brisante que la poudre ordinaire »…
« La mise en ouvre, présente ici un de ces côtés maladroits, et plein d’ignorance qui caractérise le plus souvent ces bombes, pétards ou engins employés du même genre.Cherché un mètre plus loin, c’est à dire, plus à l’ouest, de manière à atteindre la maison même, l’effet pu être ici redoutable, parce que sous l’influence d’un choc violent et de l’affaiblissement de la résistance, en partie vaincue, par l’attaque du pied du mur, le poids des planchers et de la toiture, auraient pu déterminer un écroulement au moins partiel. On a contrairement à ce principe, attaqué un mur de clôture isolé, pour ainsi dire, et en un point distant de l’aplomb de l’angle de la maison… »
Les experts concluaient que l’explosif avait été introduit dans le mur de l’extérieur et non de l’intérieur et que la poudre utilisée était du même type que celle employée à l’église St Nizier.

Archives départementale du Rhône 4 M 306

Emeute et attentat à la verrerie Allouard de la Mulatière (Rhône) mai-décembre 1886 (2)

LE MASSACRE DE LA MULATIÈRE

TUERIE OUVRIÈRE

Les Infamies de la Mulatière

Coups de revolver et de fusil d’un patron et de ses séides contre des grévistes désarmés. — Trois décharges. — Arrestation des victimes. — Immunité des assassins.

La grève des ouvriers verriers dure depuis quelque temps déjà, les lecteurs du Cri du Peuple ont été tenus au courant, jour par jour, des phases par lesquelles elle a successivement passé.

Revenons sur les renseignements que nous avons donnés hier ;

ORIGINE DU CONFLIT

Depuis que quelques ouvriers, une quinzaine environ, avaient déserté le parti de la grève pour reprendre du travail à l’usine Allouard.

Cependant, les ouvriers qui avaient repris le travail ne laissaient pas que d’être contraries de ces manifestations, aussi l’exploiteur Allouard craignant qu’ils finissent par se décourager, leur offrit de les loger dans l’usine afin qu’ils ne fussent plus en contact avec les grévistes.

De temps en temps on voyait donc rentrer à l’usine un mobilier que le sieur Allouard venait d’envoyer chercher par un de ses voituriers. Et les grévistes de dire de l’ouvrier qui s’installait ainsi à l’usine : « Voilà un encaserné de plus. »

Donc vendredi, comme de coutume, les grévistes se réunirent devant l’usine, à 5 h. 1/2, heure de la sortie des ateliers, mais aucun incident ne se produisit.

A six heures avait lieu, dans l’établissement Boyau, grande rue de la Mulatière, une réunion des grévistes, où l’on devait discuter de la continuation de la grève.

Tout se passa dans le plus grand calme, lorsque,à 7 heures 15 minutes, alors que la réunion allait prendre fin, plusieurs personnes vinrent informer les grévistes qu’on était en train de déménager le mobilier d’un nommé Litner, qui, depuis deux ou trois jours était rentré à l’usine.

UN AGENT PROVOCATEUR

Or, ce Litner, sujet allemand, était un des ouvriers qui avaient le plus poussé ses camarades à la grève et qui, une fois la grève déclarée, en avait le plus énergiquement réclamé la prolongation.

Litner se vantait même d’être déserteur, de ne pas connaître d’autre patrie que celle où on vit en travaillant et faisait parmi les ouvriers de la Mulatière une propagande anarchiste* très active.

On cite parmi les ouvriers plusieurs propos qu’il répétait à qui voulait l’entendre à savoir « qu’il mangerait des cailloux plutôt que de céder et  » qu’il étranglerait de ses propres mains son beau-frère, le sieur B…, s’il le voyait reprendre du travail avant la fin de la grève ».

Mais Litner et son beau-frère, au mépris de toutes ces belles paroles, ont tous les deux repris du travail. On comprend, dans ces conditions, combien les grévistes étaient colères contre cet individu qui avait joue près d’eux le rôle d’agent provocateur.

Aussi, lorsque les grévistes surent qu’on déménageait le mobilier de Litner, pour le transporter à l’usine, décidèrent-ils d’aller « faire honte à celui qui venait d’abandonner leur cause « . Ils se rendirent douc devant l’usine.

A L’EAU

Sur leur chemin, ils trouvèrent le mobilier de Litner, charge sur un camion de l’usine. Des enfants et des femmes faisaient des « niches » aux chargeurs, tirant des matelas de dessus la voiture, histoire de leur faire recommencer leur travail.

Le conducteur, voyant arriver les manifestants, se mit aussitôt à fouetter son cheval, mais des jeunes gens se jetèrent sur le chargement, et pendant que les uns retenaient le cheval par la bride, d’autres s’emparaient du mobilier qu’ils jetèrent dans la Saône.

Ceci fut fait en quelques minutes.

La femme Litncr, qui était présente, poussait les hauts cris en voyant son mobilier prendre le chemin de la Saône, puis, prise de terreur, elle se sauva à l’usine.

Le camionneur, de son côté, pris d’une terreur non moins grande, était descendu de son siège et se disposait à aller également se réfugier à l’usine, lorsque M. Chapuis, conseiller municipal de la Mulatière, qui était accouru, lui dit de ne rien craindre, qu’il répondait que les grévistes ne songeaient à faire de mal à personne.

Rassuré par ces parole, le camionneur remonta sur son siège et rentra à l’usine.

DEVANT L’USINE

Les grévistes reprirent leur chemin, interrompu par cet incident, et arrivèrent bientôt devant l’usine,

L’usine Allouant et Cie est située sur le quai de la Mulatière, au confluent du Rhône et de la Saône; elle se compose de deux bâtiments faisant façade sur le quai, dans celui de droite sont installés les bureaux, le concierge et des logements d’ouvriers; celui de gauche est habité par l’exploiteur Allouard et sa famille. Derrière ces deux bâtiments s’élèvent les fours et ateliers.

LES COUPS DE FEU

A peine la porte de l’usine s’était-elle refermée sur le camion, que des coups de revolver, et non pas des coups de fusil à poudre comme le dit le Temps tirés de l’intérieur de l’usine à travers le portail,
dont la partie supérieure est à claire-voie, venaient surprendre les manifestants qui se rangèrent contre le parapet du quai, à droite et à gauche du portail.

Le premier moment d’effarement passé, les grévistes s’armèrent de pierres qui se trouvaient sur le chemin et se rapprochèrent du portail, mais au même instant une nouvelle décharge fut dirigée contre eux.

Des pierres répondirent aux coups de feu. Le sieur Allouard et son personnel se dirigèrent vers la maison d’habitation devant laquelle est une grille en fer et de là tirèrent sur les grévistes des coups de fusils de chasse, charges à plomb et à chevrotines, et des coups de revolver.

C’était la troisième décharge à balles!
Durant dix minutes environ, le sieur Allouard et ses hommes continuèrent à tirer.

LES BLESSÉS

Il y a plus de trente blessés.

M. Chapuis, qui faisait entendre aux manifestants des paroles d’apaisement, reçoit à la jambe gauche une décharge de chevrotines; une dame qui passait sur la route de la Saulée est frappée à la poitrine; plusieurs autres personnes sont blessées et prennent la fuite dans toutes les directions; les projectiles de toute nature, balles et plombs, sifflent aux oreilles des manifestants ; trente-cinq à quarante coups d’armes à feu ont été tires.

Dans la foule des curieux et des manifestants l’exaspération est à son comble.

Chacun ramasse cailloux, bâtons, morceaux de verre, etc.; on se précipite vers l’usine dont les portes sont verrouillées et cadenassées; des scènes épouvantables vont peut-être se produire quand quelques braves citoyens, grévistes eux-mêmes, réussissent à se faire entendre.

LA POLICE ET LE PATRON

Ce ne fut qu’une heure après que le sieur Bizouard, commissaire de police d’Oullins, accompagne des gardiens de la paix et de gendarmes, arriva sur les lieux.

Le commissaire entra dans l’usine, s’entretint avec M. Allouard des faits qui venaient de se passer; puis se retira quelques instants après sans pousser plus loin ses investigations.

LES ARRESTATIONS

Ainsi, des la première heure, la police ne sévissait pas contre les assassins de l’usine Allouard. Que disons-nous? Ce sont les propres victimes qu’on arrêtait.

En effet, dès cinq heures du matin, plusieurs ouvriers, les citoyens Hubinet, Charpentier, Seidel frères, qui habitent le quartier de la Mouche, et Knidler qui habite la Guillotière, étaient éveillés par des gardiens de la paix qui les conduisirent au commissariat de police d’Oullins, puis successivement furent conduits au commissariat les citoyens Levacque, Curty, Durand, Rivelin, Ducarme, Dassaut ; les femmes Hérard, François et Nolson.

Tous ces citoyens se trouvaient devant l’usine, c’est-à-dire ont essuyé le feu des séides d’Allouard et ce sont eux qu’on arrête!

L’ENQUÊTE

A huit heures du matin arrivaient à la Mulatière le sieur Bloch, procureur de la République ; Bastid, juge d’instruction; Bérard, substitut du procureur; Cheneste, juge; Rojin, preffier, et M. le docteur Lacassagne, médecin au rapport.

Ces messieurs se rendirent jmmédiatement à l’usine Allouard, où ils procédèrent à l’interrogatoire du patron Allouard et de son personnel.

M. Lacassagne, après avoir examiné les personnes de l’usine qui disaient avoir été blessées par les pierres lancées par les grévistes, a pu constater qu’aucune de ces personnes n’était atteinte grièvement, il en est de même de la femme Litner, enceinte de sept mois, et que son mari disait avoir été frappée, pendant la scène du déménagement, d’un coup de pied dans le ventre, et sur laquelle M. Lacassagne n’a trouve aucune trace même légère de coup.
En quittant, l’usine Allouard, le parquet s’est transporté au commissariat de police d’Oullins où se trouvaient enfermées les personnes dont nous avons donne plus haut les noms.

Après avoir interroge sommairement Hirard, âgé de 70 ans et les femmes François et Noison, qui l’une et l’autre allaitait un enfant, le sieur Bloch les fit mettre en liberté.

Quant aux autres personnes arrêtées, elles ont été amenées à la Permanence dans trois voitures particulières et écrouées sons l’inculpation de coups et blessures et d’attentat à la liberté du travail. C’est un comble! La plupart de ces personnes avaient été blessées par les coups de feu tirés de l’usine.

Le Cri du peuple 11 mai 1886

*Le Cri du peuple était durant cette période contrôlé par les guesdistes qui combattaient vigoureusement les anarchistes, y compris par la calomnie et l’accusation d’agent provocateur était alors d’usage courant, pour discréditer un opposant politique.

Emeute et attentat à la verrerie Allouard de la Mulatière (Rhône) mai-décembre 1886 (1)

 

L’émeute se produisit devant la verrerie Allouard à la Mulatière

 

L’Emeute de la Mulatière

DE NOTRE CORRESPONDIT SPÉCIAL

(Par dépêches télégraphiques)

Lyon, 8mai.10h.soir.

Au confluent du Rhône et de la Saône; c’est-à-dire aux portes même de Lyon, se trouve une petite commune nommée La Mulatière et qui forme, en quelque sorte, un faubourg de la seconde ville de France. Il y a un an environ que cette localité a été érigée en commune; elle formait auparavant, avec une autre nouvelle commune, celle de Sainte-Foy, une agglomération désignée sous ce dernier nom.

C’est une localité très industrielle et, en grande partie, habitée par les nombreux ouvriers des usines qu’on y trouve en abondance.

A une faible distance de là, les ateliers immenses de la compagnie P.-L.-M. occupent plusieurs milliers d’ouvriers qui, la plupart, ont leurs-logements à la Mulatière. C’est dans ce milieu essentiellement porté aux revendications sociales que se sont produits, hier, les faits profondément regrettables dont voici le récit très exact.

Hier, a six heures du soir, trois ou quatre cents ouvriers verriers de la maison Allouard, en grève depuis deux mois, s’étaient massés aux portes de cette usine attendant. la sortie des rares ouvriers qui y avaient repris leur travail.

Le directeur, dans la crainte que ces derniers ne fussent en butte aux menaces de leurs camarades, les logeait à l’usine. Ces défections eurent pour effet d’exciter les grévistes, qui, après avoir manifesté devant l’usine, se réunirent au nombre de cinq cents et votèrent la continuation de la grève.

Au moment où ils sortaient, ils virent passer une voiture de déménagement, transportant le mobilier d’un ouvrier vers l’usine.

Aussitôt, les grévistes assiégèrent la voiture, maltraitèrent le cocher et traînèrent le véhicule jusqu’au Rhône, où les meubles, après avoir été brisés, furent précipités. La femme d’un ouvrier, voulant s’interposer, fut odieusement brutalisée par la foule. Quand les grévistes eurent détruit le mobilier, ils assiégèrent l’usine Allouard a coups de pierre. Le directeur de l’usine et plusieurs ouvriers furent atteints par les projectiles.

En même temps, les grévistes essayaient de forcer le portail; mais les ouvriers, placés à l’intérieur, accoururent, armés de fusils, et firent feu sur les assaillants. Plusieurs de ces derniers furent blessés par les armes, seulement chargées à plomb.

L’arrivée de la police mit fin à la lutte, et les blessés, au nombre de onze (quatre du coté des grévistes, sept du côté des ouvriers de l’usine), ont pu recevoir aussitôt les soins nécessaires.

La police et la gendarmerie entourent l’usine et veillent à la sûreté de ses habitants. Le procureur général, le procureur de la République et l’un de ses substituts, un juge d’instruction, le commandant de la gendarmerie et les médecins experts se sont rendus sur les lieux pour procéder à une enquête. De l’interrogatoire auquel ont été soumis les ouvriers de l’usine, il résulte que trois d’entre eux qui, d’ailleurs, le reconnaissent, ont tiré des coups de fusil et de revolver contre les grévistes qui avaient déjà ébranlé la porte d’entrée et qui s’apprêtaient à envahir l’usine.

Le directeur de l’usine a déclaré qu’il était absent au moment de la fusillade, se trouvant occupé à faire sauver sa famille par une issue de derrière.

Ce qui prouve l’acharnement de l’assaut donné par les grévistes a l’usine, c’est que toutes les vitres sont brisées et que la cour et les ateliers sont jonchés de pierres. S’ils n’avaient pas été repoussés à coups de feu, de grands malheurs étaient a craindre, car ils parlaient de détruire l’usine comme en Belgique.

Quinze arrestations ont déjà été faites. Bien que calmes, les grévistes stationnent par groupes autour de l’usine.

P. A.

Le Gaulois 9 mai 1886

Les désordres de la Mulatière

L’enquête sur les regrettables événements dont la Mulatière a été le théâtre se poursuit très activement.

Le Petit Lyonnais annonce qu’une nouvelle arrestation a été opérée, celle de l’ouvrier Dubourg, demeurant à la Saulaie-d’Oullins.

Hier a commencé l’interrogatoire des personnes arrêtées.

M. Durand, ouvrier verrier, a été interrogé le premier. Il a déclaré qu’il était un des plus ardents promoteurs de la grève, qu’il n’avait pu empêcher les incidents du déménagement auxquels il n’avait pris aucune part, et qu’il avait été accueilli par des coups de feu alors qu’il cherchait à calmer l’irritation des manifestants.

Après M. Durand fut interrogé M. Revelin, également ouvrier verrier, âgé de 23 ans, qui par son attitude contribua si puissamment a ramener le calme parmi les grévistes.

Les prévenus dont les noms suivent furent ensuite interrogés :

MM. A. Jérôme Knikler, 32 ans, habitant la Guillotière. — Charpentier, 38 ans, la Mulatière. — Nicolas Seidel, 29 ans, Perrache.  — Ducarme 35 ans, la Mulatière. — Les frères Hubinet, quartier de la Mouche. — Dassaud, Delvacque et Curty fils, la Mulatière. — Mme Quipour et Mlle Hérode.

L’interrogatoire des premiers a porté sur les points suivants :

1° Que s’est-il passé à la réunion Boyau ?

2° Quelles sont les résolutions prises à la fin de ladite réunion ?

3° L’incident du mobilier de l’Allemand Litner.

4° La marche de la manifestation.

5° Les coups de feu.

6° Les ripostes à coups de pierres.

7° La dispersion de la manifestation.

Les inculpés ont tous répondu à peu de chose près de la même façon :

1° Qu’au cours de la réunion on ne s’est occupé que des intérêts de la grève et qu’aucun moyen n’a été proposé pour la soutenir ; 2° Qu’en apprenant le déménagement de l’Allemand Litner, la réunion avait pris la résolution d’aller faire une manifestation pacifique vers l’usine Allouard ;

3° Que, malgré les efforts des grévistes et des membres de leur chambre syndicale, rien n’a pu empêcher à temps l’incident qui a eu pour suite le lancement à l’eau du mobilier Litner ;

4° Que cet incident s’est terminé sans qu’aucune violence ait été exercée contre les personnes ; que la manifestation s’est ensuite portée vers l’usine, et qu’arrivée à cinquante mètres de là environ elle a été reçue, sans provocation ni voies de faits, à coups de fusil et de revolver.

Après les interrogatoires particuliers, les prévenus, confrontés et questionnés tous ensemble, ont renouvelé les mêmes déclarations.

A la suite de cet interrogatoire, MM. Bastid et Bloch ont mis en liberté les prévenus Durand, Revelin, Ducarne et la femme Quipour.

Avant de se retirer, l’ouvrier Revelin a protesté contre le maintien en état d’arrestation de ses collègues, dont pas un, à son avis, n’est plus coupable que lui.

Le Petit Lyonnais ajoute qu’un témoignage intéressant sera produit à l’instruction.

Plusieurs personnes habitant au deuxième étage d’une maison située près de l’usine et la dominant ont déclaré avoir vu, lors de l’échauffourée, la concierge de l’usine apporter une table en face du portail, sur laquelle serait monté M. Allouard, lequel, de là, aurait tiré sur la foule.

Une réunion importante, composée de six cents ouvriers appartenant à la corporation des verriers et aux chambres syndicales fédérées, a eu lieu salle de la Boule-d’Or, sous la présidence de M. Machury.

Différentes questions ont été traitées.

La proposition suivante, mise aux voix, a été adoptée à l’unanimité :

« L’assemblée proteste contre les agissements de la police depuis le commencement de la grève et contre les arrestations illégales qui ont eu lieu à la suite des événements de la Mulatière.

L’assemblée invite l’autorité à prendre les mesures nécessaires pour faire mettre en liberté les citoyennes et les citoyens arrêtés. »

Dernière heure

(De notre correspondant particulier)

Lyon, 10 mai, 11 h 30.

M. Jacquier, député, s’est rendu ce matin à la Mulatière. Il a reçu à la mairie les dépositions relatives à la grève et aux incidents de vendredi ; à un moment, un gardien de la paix à cheval est venu de mander si le maire mettrait à la disposition de la police une salle de la mairie pour y loger trois escouades de gardiens de la paix.

M. Jacquier a répondu que le maire était absent et qu’il n’avait pas qualité pour répondre, mais qu’il ne pensait pas que le maire acceptât de prendre cette mesure qui pourrait être considérée comme une provocation aux ouvriers dont l’attitude est très calme.

M. Jacquier, ainsi que MM. Pierron, président du conseil d’arrondissement, Legrand, maire de la Mulatière, Combes, adjoint, Chapuis, conseiller municipal, se sont ensuite rendus à l’usine Alloir où ils ont eu une courte entrevue avec le directeur.

L’instruction continue. Le juge.d’instruction a entendu aujourd’hui MM. Chapuis, ouvrier verrier et conseiller municipal ; Combes, adjoint; Bocteux, ouvrier gréviste; les femmes Minique et Grozelli, dont les maris sont ouvriers verriers, Combes, Pelletier et Couderc, concierge de l’usine, et M. Allouard, directeur.

Les dépositions ont confirmé ce que nous avons déjà rapporté.

A deux heures, MM. Jacquier, Rochet, Thévenet, députés, se sont rendus dans le cabinet de M. Bloch, procureur de la République; M. Bastid, juge d’instruction, assistait à l’entretien.

Les députés se sont élevés contre les agissements de la police ; ils ont dit que, tout en regrettant avec la plupart des grévistes l’accident du déménagement, ils trouvaient extraordinaire la longanimité du parquet envers M. Alloir et son personnel qui ont tiré sans provocation sur la foule désarmée, alors que nombre de grévistes avaient été arrêtés.

M. Bloch a expliqué que les arrestations opérées ont été faites par la police et non par l’autorité judiciaire, qui a séparé les deux affaires, celle du déménagement et celle des coups de feu, et qui n’a fait opérer aucune arrestation.

L’instruction sera probablement terminée demain; le parquet décidera alors. La conduite du directeur de l’usine a été vivement blâmée par les députés.

A cinq heures, les trois députés, accompagnés de M. Pierron, du bureau de la chambre syndicale des verreries, d’une délégation du conseil municipal et du maire de la Mulâtière, ont été reçus par le préfet.

M. Jacquier a présenté la délégation et a exposé le but de cette visite à M. Massicault.

Celui-ci a répondu que c’était à tort que les journaux avaient annoncé qu’il était choisi comme arbitre.

Les ouvriers ont démontré que la responsabilité de la grève remontait aux patrons qui, après avoir signé un tarif, ont refusé de tenir leurs engagements.

M. Thévenet a dit que les patrons violent la loi, puisqu’ils refusent de reconnaître le syndicat et d’entrer en relations avec lui pour terminer le différend.

M. Rochet a fourni des explications sur les événements de vendredi ; 11 a blâmé énergiquement la conduite de M. Alloir qui n’a pas craint de faire tirer sur les ouvriers.

M. Jacquier a protesté contre l’attitude plus qu’étrange du commissaire de police d Oullins depuis le commencement de la grève et pendant les derniers Incidents.

M. Lagrange est arrivé ce soir à six heures ; il va préparer le dossier de l’affaire. Il repartira aussitôt pour Paris et soumettra la question au ministre de l’intérieur.

B.

Lyon, 10 mai, minuit.

Les ouvriers verriers acceptent l’intervention des députés au sujet des incidents de vendredi, mais ils tiennent à régler eux-mêmes avec les patrons la question de tarif qui a motivé la grève.

B.

XIXe Siècle 11 mai 1886

Tentative d’incendie aux écuries de M. Dabonneau, directeur de la « Ville de Lyon » le 7 octobre 1883

Article paru après la tentative d’incendie aux écuries. Document Fragments d’histoire de la gauche radicale.

L’avant-dernière nuit, une tentative semblable* a été commise dans les écuries de M. Dabonneau, directeur de la Ville de Lyon**.

Ces écuries sont situées à l’angle des rues Molière et Rabelais, c’est à dire dans un quartier où la solitude et le silence se font à partir de dix heures du soir. Donc, dans la nuit de dimanche à lundi, vers minuit, des malfaiteurs brisèrent une vitre et jetèrent par là un flacon qui vint se briser contre une rampe en bois, laissant un liquide à l’odeur âcre se répandre de toutes parts.

Le garçon d’écurie voyant une lueur phosphorescente s’élever de tous côtés, prit les dispositions les plus urgentes pour éviter un incendie.

Le contenu de ce flacon, analysé par M. Ferrand, a été reconnu présentant les mêmes propriétés physiques et chimiques que le liquide recueilli dans le vestibule de l’imprimerie du Progrès.

Le Salut public 11 octobre 1883

L’enquête relative aux attentats de cette ville se poursuit activement.

Hier matin, à 9 heures et demie, M. Ferrand, expert chimiste, accompagne d’un magistrat, s’est rendu dans les écuries de M.Dabonneau, rue Molière.

L’habile chimiste a constaté aux traces laissées dans le mur que le crime avait été commis par deux malfaiteurs. L’un faisait la courte échelle à l’autre qui, après avoir brisé un carreau, versait le liquide incendiaire dans l’écurie.

De graves soupçons pèsent actuellement sur deux individus ayant longtemps habité ce quartier.

Gil Blas 21 octobre 1883

Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1883, eut lieu une tentative d’incendie dans des écuries situées rue Rabelais. Vitré et Grillot furent soupçonnés par la police car Vitré habitait dernièrement 107 rue Pierre Corneille et Grillot au 105, où il demeurait encore, chez ses parents.

d’après Machinations et artifices. Antoine Cyvoct et l’attentat de Bellecour (Lyon 1882) par Laurent Gallet Atelier de création libertaire.

* à celle commise à l’imprimerie du Progrès.

** Grand magasin de nouveautés

Louis Morelle dit Lucien, auteur des menaces de mort contre l’évêque contre l’évêque de Grenoble était-il un mythomane ?

Lettre à un commissaire de police lyonnais où Morelle faisait des révélations sur les attentats commis à Lyon.

Né le 7 janvier 1864 à Marcigny (Saône-et-Loire), coiffeur, anarchiste à Lyon (Rhône), Grenoble (Isère) et Genève (Suisse).

Morelle avait subi deux condamnations à Lyon : le 22 août 1883, a six mois de prison pour vol et le 21 juillet 1884, 3 mois pour coups et blessures.
Il tira au sort en février 1884 et fut réformé en raison de sa surdité.
Il se trouva en prison en même temps que Cyvoct et Chautand avec lesquels il put communiquer et qui semble-t-il le convertirent à l’anarchisme. Morelle aurait fréquenté le café l’Assomoir en 1882 où eut lieu l’attentat attribué à Cyvoct. Il figura comme témoin à décharge de l’accusé, bien que celui-ci l’ait récusé.

Il travailla momentanément à Lyon, au salon de coiffure de son père (27 rue de la Charité).
Il contracta en 1884 une blennorragie, puis se fit « entraîner » à Grenoble par Mélanie Quillon dite Bron. Venu avec elle à Genève, il l’abandonna car elle se prostituait.
Revenu à Grenoble, il logeait en janvier 1887, 16 quai Meunier, dans un garni de la maison Albarret, avec sa maîtresse Mélanie, 35 ans, sans profession.
Le 10 janvier 1887, Morelle colla deux placards sur les portes de la cathédrale ; ils furent presque aussitôt enlevés. On pouvait lire le texte suivant sur l’une des deux affiches :
Au nom du peuple de la liberté ! .
Le tribunal secret a condamné, en audience privée, le 2 janvier, M. Amand-Joseph Fava, ci-devant évêque de Grenoble, à la peine de mort !
En conséquence, le président du tribunal secret mande et ordonne, à tous les dépositaires de la justice, de mettre le présent jugement à exécution,
A savoir, que M. Amand-Joseph Fava, ci-devant évêque de Grenoble, doit mourir dans les quinze jours qui suivent le jugement.
Fait à Vienne, le 8 janvier 1887.
Le président,
D. T. P. V, A. +
Le trésorier,
R. L. W. +

Le soir, au moment de la fermeture de la cathédrale, ces menaces parurent avoir un commencement d’exécution ; deux formidables détonations retentirent près de la porte qui communiquait avec l’évêché.
L’église fut aussitôt remplie d’une épaisse fumée.
Le 14 janvier 1887, il se fit arrêter à la gare de Grenoble par un agent alors qu’il était entrain de vendre des timbres dérobés à un buraliste. Selon la police, il ne vivait que du produit de vols et de la prostitution de sa maîtresse. Ils furent écroués. La perquisition, sur Morelle et à son domicile firent découvrir :
- Deux lettres en date des 12 et 27 octobre 1886 qui auraient été adressées par Vitre, anarchiste de Lyon à Morelle
- Une lettre en date 27 décembre 1886, qui aurait été adressée de Genève, par Sauzet, anarchiste à Morelle.
- Des coupures de journaux de Grenoble se rattachant aux placards anarchistes et à l’explosion qui eut lieu dans l’église.
Trois paquets de papiers contenant, l’un une poudre noire qui paraît être un mélange de charbon de bois, de cendres et de poudre à feu, le second une poudre jaune semblant être du souffre et le troisième, une poudre blanche.
Des enveloppes neuves avec l’adresse du docteur Lacassagne qui fut jadis son voisin pendant son enfance.
La police de Lyon enquêtait sur lui à la suite de l’envoi d’une lettre à un commissaire de police lyonnais où Morelle faisait des révélations sur les attentats commis à Lyon. Le commissaire spécial de Lyon, envoyé à Grenoble considéra que Morelle était un mythomane et que tous les documents avaient été rédigés de sa main. Aucune poursuite ne fut engagée contre les militants dénoncés par Morelle.
Le 23 mars 1887, le tribunal de Grenoble, le condamna à un an de prison pour vol de timbres-poste et « menaces de mort contre l’évêque » de cette ville. Il purgea sa peine à la maison centrale d’Embrun (Hautes-Alpes),
Entre octobre 1885 et le 29 mars 1888, il y logea trois ou quatre fois dans un garni du faubourg de Genève. « Sans ressource », isolé, il vivotait avec une « vingtaine de francs », gagnés à la prison d’Embrun. Il déroba à sa logeuse six albums photographiques, qu’il brada pour un franc chez un libraire. Voulant se « faire arrêter », il écrivit alors une carte postale anonyme au « Directeur de la Police de sûreté ». Il se dénonça pour « faire croire à un [inexistant] complot anarchiste » :
Monsieur /Je vous envoie cette lettre pour vous prévenir que d’odieux attentats se préparent contre les établissements religieux de la ville. Un heureux hasard m’a fait connaître l’instigateur de ces complots qui est un nommé Morelle, anarchiste très dangereux ! – N’ayant guère le temps de vous expliquer, je puis vous dire qu’il reçoit ces lettres à la poste restante de la ville aux initiales : L.M. / Je reste à votre entière disposition au temps voulu et désire garder l’anonyme pour le moment […].
Le 1er avril 1888, il viola, avec violence, une enfant de 4 ans. Le 5 avril, vers 12 heures 30, la police l’arrêta alors qu’il était revenu aux abattoirs pour se « livrer sur les bestiaux à des actes ignobles ». Une perquisition de sa chambre dans un garni du 6 faubourg de Saint-Gervais, hôtel de la Croix d’Or, en présence de la logeuse, permit à la police de saisir « une valise, deux chemises sales, quelques lettres », la photographie de l’« anarchiste Gautier » dédicacée à Morelle. Il conviendra avoir dédicacé lui-même la photographie de Gautier saisie dans sa chambre (pour faire croire que j’étais en relation avec un anarchiste).
La police trouva sur Morelle des « lettres très compromettantes », dont trois manifestes calligraphiés sur du papier d’écolier et signés par la Légion des vengeurs qui combattait les « sbires du cléricalisme ». Ces manifestes écrits à la main avec de l’encre rouge, avaient été placardés sur la porte de l’imprimerie de la Tribune de Genève.
Le 3 avril 1888, Morelle avait déjà placardé deux manifestes (« Tremblez infâmes !!! ») à la porte de l’église catholique du Sacré-Coeur, puis y déposa le lendemain soir un « flacon […] rempli de poudre et de petites pierres [qu’il a enflammé] à l’aide d’une mèche et qui a produit une forte explosion ».
Le procès aux Assises de Genève s’ouvrit le 4 juillet à 9 heures du matin.
Selon le rapport du 6 février 1887, rédigé par le docteur Alexandre Lacassagne sur l’« état mental » de Morelle, sa souffrance morale reposait sur la surdité contractée à l’âge de 14 ans. Emplie de « bourdonnements continus », l’infirmité sensorielle culminait lors d’« attaques avec pertes de connaissance ». Ces « vertiges épileptiques » résulteraient de l’altération dans la « structure ou la circulation des centres nerveux ». Frôlant la « manie », l’aliénation de Morelle était donc nerveuse. Morelle était un peu mythomane. Pour conclure, Lacassagne jugea l’« état mental » de Morelle « sain au point de vue de la responsabilité » morale, partiellement diminuée par la surdité et l’« altération probable d’une partie des centres nerveux ».
Après vingt minutes de délibération à huis clos, le jury énonça le verdict « pur et simple » de culpabilité. Il répondit « non » à la question subsidiaire de l’« aliénation mentale ». La Cour le condamna à vingt ans de réclusion criminelle et à 2 000 francs de dommages et intérêts pour la partie civile.
Incarcéré à la prison de Saint-Antoine le 4 juillet, à l’issue de son procès, pour purger sa peine de vingt ans, il fut transféré le 5 novembre 1888 à l’asile psychiatrique des Vernets. Il en ressortit le 28 mai 1891 pour retourner en prison jusqu’au 25 février 1892, date à laquelle il revint aux Vernets. Alertée par ce va-et-vient, la Commission de Grâce examina le recours (avril) de Morelle. Vu son « état » mental, elle fit adopter le lundi 2 mai 1892, un « préavis favorable » à sa libération. La grâce fut effective lorsque les autorités françaises légiférèrent pour « son internement dans un asile d’aliénés ». Le 5 décembre 1892, sachant que Morelle serait enfermé, le Département de justice et de police l’expulsa vers la France. Via Bellegarde, il fut mené à l’asile de Bron.

SOURCES : Arch. dép. Rhône 4 M 306 — Entre peine et thérapie. Le cas Lucien Morelle, le violeur d’enfant de Genève par Michel Porret Revue Gryphe 1er semestre 2004 numéro 8 — Machinations et artifices. Antoine Cyvoct et l’attentat de Bellecour (Lyon 1882) par Laurent Gallet. Atelier de création libertaire.

Attentat et menaces contre l’évêque de Grenoble le 10 janvier 1887

Deux formidables détonations retentirent près de la porte de la cathédrale qui communique avec l’évêché.

On sait que Mgr Fava, évêque de Grenoble, par l’énergie de son attitude et la fermeté de ses déclarations à l’endroit de la franc-maçonnerie, a l’honneur d’être particulièrement désigné à la haine de la secte. Aussi pouvait-il paraître vraisemblable qu’au nombre des ennemis du prélat il se trouvât un détraqué, plus criminel qu’inconscient, pour placarder à son adresse des menaces de mort. C’est ce qui serait arrivé à Grenoble, si l’on en croit un journal radical de cette ville. De deux affiches dont cette feuille donne le texte, nous reproduisons la moins extravagante :
Au nom du peuple de la liberté ! .
Le tribunal secret a condamné, en audience privée, le 2 janvier, M. Amand-Joseph Fava, ci-devant évêque de Grenoble, à la peine de mort!
En conséquence, le président du tribunal secret mande et ordonne, à tous les dépositaires de la justice, de mettre le présent jugement à exécution,
A savoir, que M. Amand-Joseph Fava, ci-devant évêque de Grenoble, doit mourir dans les quinze jours qui suivent le jugement.
Fait à Vienne, le 8 janvier 1887.
Le président,
D. T. P. V, A. +

Le trésorier,
R. L. W. +

Lundi soir, au moment de la fermeture de la cathédrale, ces menaces parurent avoir un commencement d’exécution ; deux formidables détonations retentirent près de la porte qui communique avec l’évêché.
L’église fut aussitôt remplie d’une épaisse fumée.
Dès que la détonation fut entendue à l’évêché, M. le chanoine Meresse, secrétaire intime de Mgr Fava, descendit pour voir ce qui s’était passé. Il ne constata aucun dégât matériel, mais une simple trace de poudre sur le seuil de la porte.
Le Salut Public dit que la police a ouvert une enquête.
Nos renseignements particuliers confirment d’autre part l’opinion du Nouvelliste de Lyon, qu’il ne s’agit que d’une odieuse fumisterie.

L’Univers 14 janvier 1887

La deuxième affiche, écrite à l’encre rouge, est ainsi conçue :

En conséquence,

Moi dépositaire des glaives de la justice du tribunal secret, je donne avis à Monsieur Fava, évêque de Grenoble, que, quand un despote persécute le peuple, le peuple supprime le despote !

Vous êtes un despote religieux ; – le Christ pardonne à ses bourreaux ; vous, lancez vos foudres épiscopales sur ceux que vous devriez respecter, sur ceux qui vous nourrissent et qui daignent avoir l’indulgence de vous laisser remplir votre saint ministère.

Drôle de ministère ! Qui consiste à faire aimer le roi et haïr la République !

En voilà assez, n’est-ce pas, Monsieur Fava, ou bien Armand-Joseph pour ces dames… les bigotes ou les béates !

Fougueux évêque, vous avez presque fait trembler la République sur son tr^ne ! C’est parfait, plus que parfait, tout ceci éclipse le verbe, qui n’est qu’un pleutre auprès de vous. – Vous avez bien rempli votre devoir de prélat, mes compliments !

Mais en voilà assez, le peuple se lasse, vous nous g^nez, nous vous supprimons, vous devez mourir, vous mourrez.

Vous avez trop longtemps prié Dieu, priez le diable ; car lui seul peut vous tirer de nos griffes ; priez-le, Monsieur Pava, il vous donnera la vie en échange de votre âme. Ainsi soit-il.

Le tribunal des vengeurs vous a désigné à sa justice, vous subirez la sentence.

L’exécuteur du tribunal secret,

L. W. V.+

Le Salut public 12 janvier 1887

Isère. Une correspondance de Grenoble, adressée à l’Express, donne de nouveaux renseignements sur les menées de ceux qui adressent des lettres de menaces à Mgr l’évêque de Grenoble :

L’enquête commencée par le commissaire de police pour découvrir les auteurs de l’attentat commis à la cathédrale est, parait-il, en bonne voie.

De nouveaux placards ont été collés hier sur les portes de la cathédrale ; ils ont été presque aussitôt enlevés. Le même forcené ou le même fumiste, le nom ne fait rien à la chose, a apposé sur les murs du Palais de justice, une lettre manuscrite, écrite à l’encre rouge et renouvelant ses menaces à Mgr Fava, évêque de Grenoble.

Ce dernier placard a du être collé en plein jour, car il n’a été enlevé que dans l’après-midi.

Toutes ces lettres de menaces sont écrites à l’encre rouge et signées des initiales mystérieuses L. W. V. accompagnées d’un sigle cabalistique ayant la forme d’un poignard. L’écriture est contrefaite, cela est certain, mais elle est droite, ferme et régulière, ce qui prouve certainement que son auteur n’est pas un enfant ni même un jeune voyou comme l’ont prétendu certains journaux.

On a trouvé sous la fenêtre du concierge de l’Evêché une bouteille enveloppée d’une feuille de papier et dans laquelle avait été placé un pétard.

Cette bouteille enlevée par le concierge renfermait une petite ficelle au bout de laquelle était placée une lettre de menaces avec cette inscription, à l’encre rouge : « Troisième et dernier avertissement ».

Cette bouteille d’abord jetée et brisée par le concierge a été recueillie ensuite et remise à M. le commissaire de police.

Le Salut public 15 janvier 1887

Tentative d’incendie au journal Le Progrès à Lyon le 17 septembre 1883

Le journal le Progrès victime de la tentative d’incendie se trouvait place de la Charité. Les ramettes de papier enflammées furent jetées sur la place.

Tentative criminelle

Le Progrès raconte que cette nuit, on a tenté d’incendier ses bureaux :

Une tentative a été commise, cette nuit, contre notre journal.

Par qui ? Nous nous abstiendrons de consigner ici nos soupçons, laissant à la justice le soin de découvrir s’ils sont fondés.

Voici les faits : A onze heures un quart, une grande quantité de phosphore liquide, mélangé avec un acide dont l’analyse fera connaître la nature, fut jetée par une main criminelle dans le vestibule qui se trouve à l’entrée de l’atelier de typographie du Progrès, à l’angle du quai et de la place de la Charité.

Dans ce vestibule étaient entreposés environ six cents kilos de papier en rames qui, sous l’action du liquide incendiaire, prirent feu aussitôt.

Des flammes phosphorescentes, qui déjà s’élevaient de toutes parts, une fumée âcre et asphyxiante s’échappait.

Par bonheur, on s’aperçut presque immédiatement de ce qui se passait, et, grâce au personnel de la composition, les rames de papier furent promptement jetées sur la place de la Charité, où on parvint, alors, à éteindre le feu qui menaçait de les consumer toutes.

Le Salut public 17 septembre 1883

Extrait du rapport de la Sûreté du 20 au 21 septembre

L’analyse des matières répandues dans les bureaux du journal Le Progrès, dans un but malveillant et criminel a démontré que ces matières se composaient très exactement de celles dont la recette avait été publiée la veille par le journal Le Drapeau noir.*

Il n’est pas douteux, dès à présent, que l’instruction fera son profit de cette découverte et dirigera l’information dans le sens de poursuites contre cette feuille ; c’est, si je ne trompe, dans cette voie que le parquet se montre disposé à s’engager.

Arc. Dép. Du Rhône 4 M 306

*Le rapport de police se trompe sur la date de publication de l’article, quant à la composition de la matière, elle semble bien éloignée de la recette donnée par Le Drapeau noir.

Chronique de La Fédération jurassienne par Droz, indicateur de la Préfecture de police de Paris (11)

Document Éphéméride anarchiste

Neufchâtel, le 5 mars 1881

Nous avons eu réunion jeudi soir, et la première question agitée a été celle de l’organisation d’un banquet pour le 18 mars ; les quelques présents qui sont restés dans nos localités formeront un Comité qui invitera le plus possible d’étrangers faisant partie de la Fédération.

Cette réunion paraît devoir être de peu d’importance car nos compagnons des sections italiennes en Suisse sont très occupés de ce qui se passe en Italie, et les souvenirs de la Commune de 1871 à Paris sont de peu d’intérêt pour eux.

Une lettre, lue jeudi soir venant d’Imola où nous avons comme correspondant Belloti, annonce que de nouveaux groupes collectivistes révolutionnaires viennent de se former à Matella, Baratella, Gatéo, Cesame, Saraceno et d’autres localités.

Ce Belloti a été rédacteur au journal L’Etteo de Livourne ; ce journal n’existe plus aujourd’hui.

Une autre lettre, signée des compagnons Rava et Pentiroglio, et venant de Bologne, nous dit que cette ville, comme Livourne marche très bien, que l’on a recueilli de l’argent pour envoyer à Lugano, où le mouvement s’organise secrètement, bien que la police italienne entretienne des agents secrets dans le Tessin, enfin quoique les publications révolutionnaires très surveillées, il s’en imprime chaque jour, qui passent en Italie et principalement à Milan.

De la Belgique, nous n’avons eu qu’une lettre venant de Govaerts, qui nous répète que le congrès de Cuesme est définitivement fixé au dimanche 20 mars, et qui invite le Comité de la Fédération jurassienne à y envoyer des délégués.

Ce Congrès aura son côté très dangereux parce qu’il organisera les ouvriers du Borinage afin d’en faire une masse puissante, pouvant tenir en respect les exploiteurs des mines et les membres du gouvernement belge, tout en correspondant avec les sociétés révolutionnaires en Suisse, en Italie, en Angleterre, en France.
Benoit Malon a écrit particulièrement à Pindy ; il annonce que les lyonnais marchent mieux que les parisiens et qu’ils sont d’accord dans la formation des groupes anarchistes, ils feront un grand banquet pour vendredi, 18 mars et Malon le présidera.

Quant à Paris, les révolutionnaires s’endorment, une lettre d’Eudes dit que le gouvernement de Gambetta a été assez adroit pour opérer la division chez les révolutionnaires et que d’ici aux élections, ils n’ont aucun espoir d’un mouvement violent.

Droz

Source : Archives de la Préfecture de police de Paris Ba 438

Lire les autres chroniques de Droz ici

Explosion d’une bombe au palais de justice de Lyon le 8 février 1887

Double explosion au bureau du commissaire de police de permanence au Plais de justice.

ATTENTAT ANARCHISTE

Explosion d’une bombe à Lyon. Le commissaire et deux agents blessés.

(PAR SERVICE spécial)

Lyon, 9 février. L’audace des anarchistes ne connaît décidément pas de bornes.

Après la tentative criminelle de l’église Saint-Nizier, heureusement déjouée par la présence d’esprit d’un agent de police, voilà qu’ils s’attaquent maintenant au Palais de Justice, et cette fois l’explosion a eu lieu heureusement, disons-le tout de suite, sans causer de dégâts considérables.

Voici les faits vers onze heures du soir environ, l’attention du commissaire de police de permanence au palais de Justice était éveillée par une détonation assez forte qui venait de se produire dans la rue Saint-Jean, non loin de la porte de son bureau.

Il sortit pour se rendre compte de l’incident, accompagné de deux de ses agents.

A peine avait-il franchi le seuil de son bureau, qu’il aperçut sur le trottoir, tout contre la porte grillée donnant accès à un vestiaire desservant le poste des gardiens de la paix et le commissariat de permanence, une bombe dont la mèche fusait.
Il se précipita pour l’éteindre, mais il était trop tard, la bombe faisait explosion, blessant légèrement le commissaire et ses deux agents.

Détonation formidable.

Cette fois, la détonation avait été formidable et toutes les vitres du palais et des maisons avoisinantes sont venues joncher la rue de leurs débris.
Réveillé par le bruit, M. Pélagaud, substitut du procureur de la République, accourut et ouvrit immédiatement une enquête.

Il fit recueillir tout d’abord les débris de la bombe qui paraît être de confection très grossière et avait été chargée avec de la poudre ordinaire.
Comme celle de Saint-Nisder, elle était entourée de plusieurs enveloppes de chiffons et ligaturée avec des ficelles. Elle parait avoir contenu des projectiles.
Premiers renseignements.

Les voisins furent ensuite interrogés, et plusieurs déclarèrent avoir vu trois jeunes gens rôder autour de l’endroit où les bombes avaient été déposées.
Un d’entre eux affirme même les avoir vu de sa fenêtre déposer contre la porte l’engin explosif.
Chose singulière les auteurs ou l’un des auteurs de cette tentative criminelle, a dû être blessé d’une façon assez sérieuse, car on a retrouvé, sur un parcours assez long, une traînée de sang très apparente.

On m’assure, au moment où je quittons le palais de justice, que deux. individus auraient été arrêtés, puis relâchés.

Je n’ai pu contrôler le fait; la police paraît toutefois avoir des renseignements très précis.

Le Matin 9 février 1887

L’ATTENTAT DE LYON

Calcul machiavélique des criminels-Les abords du Palais-de-Justice après l’attentat.

(PAR SERVICE SPECIAL)

Lyon, 10 février. Voici les renseignements que j’ai pu recueillir des bombes:
A en juger par un examen de la façon dont s’est produite l’explosion, on reconnaît dans la manière de procéder une certaine analogie avec l’affaire de la bombe de Bellecour.

Les deux bombes ont dû être superposées.
La première avait pour but de donner l’éveil aux agents de service à la Permanence, et la seconde, plus forte que la première, devait donner la mort à tous ceux qui s’en seraient approchés. Ou connaît les résultats.

Au jour, l’aspect de la rue est étrange; le pavé est semé d’un grésil de verre pulvérisé, brillant au soleil.

Les boutiquiers sont sur le seuil de leurs magasins et constatent les dégâts causés par l’explosion à chaque fenêtre des maisons.

Chez Niermond, fabricant de cierges, les vitres ont été brisées derrière les volets fermés.
A la boulangerie Ducreux, on voit cinq trous de grande dimension et irréguliers par lesquels des morceaux de fonte ont pénétré dans l’intérieur.
Cinq des projectiles ramassés dans 1’arrière-boutique ont été remis entre les mains des agents de la sûreté.

Plus loin, les vitres du restaurant Dupont sont brisées.

Curieux détail à l’épicerie Bouchet, en face, une pendule placée sur un socle près de la porte d’entrée a eu son globe réduit en miettes.
A dix heures, l’animation est extraordinaire, la foule afflue sans cesse et les gardiens de la paix ont peine à la faire circuler.

L’affluence n’a fait qu’augmenter durant toute la journée. Beaucoup d’agents de la sûreté vont et viennent au milieu du public.

L’état des victimes.

J’ai pris ce matin à l’Hôtel-Dieu des nouvelles des deux principales victimes. La première a eu la jambe gauche traversée de part en part. Un morceau de plomb était resté dans la plaie; le docteur Pouchet en a fait ce matin l’extraction.

Cette blessure entraînera pour le malheureux commissaire de police une incapacité de travail de trente à quarante jours.

L’agent Perrin en sera quitte, avec ses deux plaies contuses dans le dos et sa blessure à la
main droite, pour garder le lit pendant vingt jours.

Quant aux deux autres blessés, l’agent Bollard et l’agent de la sûreté Claris, leurs contusions sont sans danger et n’entraîneront aucune interruption dans leur service.

L’enquête.

L’enquête sur l’affaire est confiée à M. Bastid, juge d’instruction.

Ce magistrat s’est transporté sur les lieux à quatre heures ce matin. Il était accompagné de M. Bloch, procureur de la République.

Les magistrats ont interrogé plusieurs des blessés, et notamment le gardien de la paix Bollard. Bollard a déclaré qu’au moment de l’explosion il s’était absenté pendant quelques minutes pour satisfaire un besoin naturel, et c’est au moment où il en revenait que la bombe éclatait.

Da son côté M. Schlesinger, commissaire de police du quartier, qui remplace M. Brault, blessé, a remis son rapport au parquet.
Les agents de la police politique et de la sûreté, sont en campagne. Aucune arrestation n’a encore été faite.
On aurait, parait-il, quelques indices qui permettraient de découvrir les coupables, mais tout cela est bien vague.

Il semble qu’on aurait pu mieux utiliser les agents que de les faire stationner en masse devant le palais.

Des mesures de sûreté ont été prises.

Tous les services sont doublés à la préfecture.
Les gendarmes sont venus renforcer le poste. Le commandant de gendarmerie et des officiers du de ligne se sont transportés sur les lieux.

Le Matin 10 février 1887