BILLOT Eugène. Tailleur d’habits ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 21 août 1873 à La Charité-sur-Loire (Nièvre) ; tailleur d’habits ; anarchiste parisien.

Eugène Billot fit partie de la classe 1893, avec le matricule 1264. Il fut dispensé du service militaire étant fils unique de veuve.
Le 6 mars 1894, à 22 heures, de nombreux agents des brigades de recherches, sous les ordres de leur chef, M. Fédée, assisté de M. Orsatti, commissaire de police, avaient fait une irruption soudaine dans le cabaret Duprat, 11 rue Ramey et, sans que les personnes qui s’y trouvaient aient eu le temps de se défendre.
Trois personnes qui étaient présentes comme simples consommateurs, furent relâchées, mais Eugène Billot avait été arrêté avec une quinzaine d’anarchistes ou supposés tels (voir Louise Pioger). Il fut conduit au poste de police de la mairie du XVIIIe, puis emmené dans sa chambre garnie, 24 boulevard Rochechouard, pour une perquisition, sans résultat. Il fut libéré le 11 mars 1894.
Il avait été fiché, son dossier à la Préfecture de police portait le n°333.546.
Le 8 mars 1894, le dossier de la rafle chez Duprat fut transmis au procureur de la république qui demanda l’ouverture d’une instruction, dont fut chargée le juge Meyer. L’affaire se solda par un non lieu.
Sa mère étant probablement décédée, il partit le 13 novembre 1894, au 4e régiment du génie jusqu’au 24 septembre 1895.
Le 5 décembre 1904, il demeurait 27 rue Saint Didier (XVIe arr.)
Eugène Billot se maria le 4 janvier 1906 à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris avec Louise Valentine Lecomte.
Le 20 juin 1906, il habitait 135 avenue de Villiers (XVIIe arr.) et le 14 juillet 1908, 127 Boulevard Pereire (XVIIe arr.).
Le 29 septembre 1915, il fut incorporé au 1er régiment du génie, classé service auxiliaire, pour audition insuffisante. Renvoyé dans ses foyers le 22 janvier 1917, il fut rappelé sur sa demande et rejoignit l’armée le 17 juin 1918. Il fut démobilisé le 19 novembre 1919.

SOURCES :
Archives de Paris D3 U6 50 — Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Archives de la Nièvre. Etat civil de La Charité-sur-Loire et matricule militaire bureau de Cosne — Le Temps 8 mars 1894 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Notice Eugène Billot du Dictionnaire des militants anarchistes.

La rafle chez Duprat. 40 policiers investissent le 11 rue Ramey à Paris : violences policières. 17 anarchistes arrêtés dont un jeune de 15 ans. 6 mars 1894

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Nouvelle descente chez Duprat

Hier soir, à dix heures, MM. Fédée, Orsatti et Archer, à la tête de 40 agents des recherches, faisaient soudainement irruption dans le cabaret de Duprat, 11 rue Ramey. Avec une violence inouïe, ils se précipitèrent sur les consommateurs, et sans autre forme de procès , commencèrent à frapper à coups de poings et à coups de canne ; ne sachant au juste à qui ils avaient affaire, les gens attablés cherchaient à se défendre. La lutte dura près d’une demi-heure. Enfin, les tables cassées, les verres
brisés, les consommateurs à moitié assommés, la police resta maîtresse du champ de bataille. Dix sept personnes , dont trois femmes, aussitôt arrêtées, furent conduites au poste de la mairie du 18e arrondissement, où M. Fédée a passe une partie de la nuit à les interroger.

A la porte du poste, nous trouvons une vieille femme qui pleure. Elle nous raconte que son fils, un brave employé qui habite la maison, était descendu prendre un verre dans la soirée, et qu’il se trouvait parmi les arrêtés : « S’ils s’étaient contentés de l’arrêter, ajouta-t-elle en sanglotant, mais ils l’ont à moitié assommé. C’est épouvantable! »

La Justice 8 mars 1894

Nous avons raconté hier la nouvelle descente opérée chez Duprat.
Ce dernier,qui est actuellement à Londres, envoyait récemment à Paris le fils de son ami Bordes, le jeune Auguste Bordes, âgé de dix-huit ans*, pour tenir en son lieu et place son établissement de la rue Ramey.
La police, informée de l’arrivée de Bordes, crut qu’il était porteur d’instructions nouvelles pour les compagnons.

Elle pensa également que cette arrivée devait donner lieu à de nouvelles réunions d’anarchistes dans le débit. Dans ces conditions une rafle pouvait peut-être donner quelques résultats. La rafle eût donc lieu, nous l’avons racontée en détail hier.

Voici les noms des personnes arrêtées.

Rochet, Marcel, dit Edouard Gondel ; la femme Péronne-Pellaz; Pioger, Louise-Henriette, dite femme Duprat; Clidière François; Mesmin Camille; Grugeon Alfred-Alphonse; Clouard Paul-Jules; Cross, Jean; Vallès Charles; de Guernier Edouard; de Liège Nicolas; Decker Joseph.
Morel Benoit; Billot Eugène; Bellemans Michel; Marty Louis-Joseph; Bertho Francis-Elie ; Bordes, Auguste.
Ce dernier est le fils de l’anarchiste Bordes, arrêté la semaine dernière et remis en liberté avant-hier par le parquet.
Toutes ces personnes sont actuellement au Dépôt.

La Justice 9 mars 1894

*Il n’avait en fait que 15 ans

BIAIS Fernand, Alphonse. Tourneur sur bois ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 28 juin 1853 à Laval (Mayenne) ; tourneur sur bois ; anarchiste parisien.

Fernand Biais fut engagé volontaire le 28 juillet 1870, il fit la guerre du 30 août 1870 au 7 mars 1871.
Déclaré bon pour le service lors de la classe 1873, il fit son service militaire au 79e régiment d’infanterie à Laval du 4 janvier 1875 au 22 septembre 1878.
A l’été 1893 Fernand Biais demeurait 87 Faubourg Saint Antoine, puis 34 rue de Citeaux.
Le 11 octobre 1893, l’indicateur dit « correspondant occasionnel » signalait que les anarchistes qui fréquentaient Biais attendaient Laurent dit de la Hubaudière, qui ne donnait pas de ses nouvelles. Ils attendaient son retour pour s’organiser. Ils se promettaient de faire parler d’eux et avaient prévu , le jour de la réception des marins russes à l’Hôtel de ville, d’y jeter des bombes. Le groupe serait composé de 7 ou 8 personnes. Le rapport concluait qu’il fallait surveiller Biais pour connaître les autres membres du groupe et savoir si ce projet était sérieux.
Le 18 octobre 1893, le même indicateur indiquait que le projet d’attentat à l’Hôtel de ville était abandonné, à la suite de désaccords concernant l’organisation d’une contre manifestation.
Le 19 février 1894, Biais avait été perquisitionné et arrêté lors d’une grande rafle. La police avait saisi à son domicile divers journaux anarchistes.
Le 1er juillet suivant il fut de nouveau perquisitionné sans résultat, arrêté et fiché comme anarchiste. Son dossier à la Préfecture de police portait le n° 230.457.
Le 17 août 1895, il perdit un fils, Fernand, âgé de 16 ans, monteur en bronze, né à Toul (Meurthe-et-Moselle). Il demeurait toujours 34 rue de Citeaux, avec sa femme Emma Masson, âgée de 34 ans couturière.
Fernand Biais se trouvait sur l’état récapitulatif des anarchistes du 31 décembre 1896, il demeurait 18 rue Trousseau (XIe arr.) et portait la mention « dangereux ». Sur l’état dressé en 1901, il était indiqué comme ayant quitté le département.
Au début des années 1900 il avait été inscrit comme « nomade » à l’état vert n°1 des anarchistes disparus et/ou nomades.

SOURCES :
Archives Nationales F7/12507 — Le Temps 20 février 1894 — Archives de la Préfecture de police BA 78, BA 1500 — Archives départementales de la Mayenne. Registres matricules R1272 Archives de Paris. Etat civil — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Notice Fernand, Alphonse Biais du Dictionnaire des militants anarchistes.

BERTOUT Marie, Ismérie. Marchande de vins ; épicière ; anarchiste d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Née le 4 avril 1852 à Reims (Marne), morte le 28 novembre 1930 à Paris (Xe arr.) ; marchande de vins ; épicière ; anarchiste d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) .

Marie Bertout s’était mariée avec Liévin, Désiré, Joseph Dernoncourt, représentant de commerce, le 28 mai 1872 à Reims.

Le 25 février 1894, son domicile, 6 bis rue de Solférino à Aubervilliers était perquisitionné. Arrêtée, elle fut libérée le 2 mars 1894. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°178.062.

SOURCES : Archives de la Préfecture de police BA 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Archives de Paris, état-civil — Archives départementales de la Marne. État civil de Reims.

BERNAIX Louis [dit CASSIS]. Ouvrier couvreur ; plombier ; anarchiste de Saint Ouen (Seine Saint Denis)

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 25 juin 1864 à Clichy (Hauts-de-Seine) ; ouvrier couvreur ; plombier ; anarchiste de Saint Ouen (Seine Saint Denis).

Louis Bernaix (parfois orthographié Berneix) dit Cassis était au printemps 1890 l’un des animateurs du groupe L’Avenir social de Saint Ouen où il demeurait, 1 Impasse Louis, chez sa compagne.
Il était un ami intime de Gustave Mathieu qu’il accompagnait régulièrement dans les réunions.
Le 22 avril 1892, préventivement à la manifestation du 1er mai, il avait été arrêté comme de nombreux compagnons. Interrogé le 23 avril 1892, par le juge d’instruction Atthalin, il avait protesté assurant qu’il n’avait jamais fait partie d’aucun groupe. Il figurait sur des liste des anarchistes au 1er et au 26 avril 1892. Son dossier à la Préfecture de police portait le n°276.574.
L’année suivante il était présenté comme le secrétaire du groupe local des anti-patriotes.
Le 26 août 1893, Louis Bernaix était présent à une réunion, organisée par les anarchistes, à la Maison blanche, 66 boulevard Victor Hugo à Saint-Ouen, à laquelle assistaient 200 personnes, sur la question de l’abstentionnisme.
Un télégramme du 16 novembre 1893, émanant de la Sûreté nationale à la Préfecture de police, signalait que Louis Bernaix de Saint-Ouen, 105 rue Saint-Denis, avait annoncé de prochains attentats.
Berneix figurait sur l’état des anarchistes au 26 décembre 1893, il était considéré comme militant.
Le 19 février 1894, son domicile, 8 rue Montmartre à Saint Ouen était perquisitionné, la police n’avait trouvé que des journaux anarchistes et des lettres d’amour. Bernaix avait été laissé en liberté. Selon Le Rappel, Bernaix aurait déclaré que les policiers étaient partis comme ils étaient venus, car on peut être anarchiste sans être « bombiste ».
Le 27 février 1894, à 6 h, son logement, avait été, comme celui de 150 autres militants de Paris et de banlieue, l’objet d’une perquisition. Selon un rapport de la 3e brigade de la Préfecture de police (du 27 février 1894), il avait été saisi trois talons de mandats envoyés à Gustave Mathieu détenu, une enveloppe adressée à Bernaix par G. Mathieu, un numéro de La Révolte. Il fut libéré le 18 avril 1894.
Bernaix figurait sur l’état des anarchistes du 31 décembre 1896 et sur celui de 1901. Il demeurait alors 69 avenue des Batignolles à Saint-Ouen.
Louis Bernaix se maria le 25 décembre 1915, à Saint-Ouen, avec Joséphine, Clara Bechtol.

SOURCES :
Archives Nationales F7/12508 — La Révolte année 1890 — Le Père Peinard année 1892 — Archives de la Préfecture de police BA 77, 78, 1500 — Archives départementales des Hauts-de-Seine Etat-civil de Clichy — Journal des débats 19 février 1894 — Le Rappel 21 février 1894 — L’Evénement 21 février 1894 — Le Temps 20 février 1894 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Notice Louis Bernaix du Dictionnaire des militants anarchistes.

Les anarchistes d’Angers et la loi »scélérate » sur les associations de malfaiteurs. Mai 1894

PROC. GÉN. contre CHEVRY, PHILIPPE ET AUTRES.

LA COUR,
Vu les pièces de la procédure et après en avoir délibéré ;
Considérant qu’il en résulte les faits suivants :
Au cours d’une perquisition pratiquée à Angers, le 29 décembre 1893, au domicile du nommé Philippe par M. le commissaire du 1er arrondissement, on a découvert huit chansons anarchistes, imprimées et collées sur carton, au dos de chacune desquelles étaient écrits ces mots : Groupe anarchiste d’Angers. Un local spécial, situé dans le jardin de la maison habitée par Philippe (48, rue de Paris) avait été loué par ce dernier et servait aux réunions habituelles des anarchistes. C’est ainsi que deux réunions y ont été organisées, l’une à l’époque des élections législatives, au mois d’août
1893, l’autre le 15 octobre suivant, sous le nom de Fête familiale.

A cette dernière réunion, le nommé Mercier, ami et collaborateur de Philippe, avait annoncé que «tous les dimanches après-midi ces réunions se renouvelleraient au même endroit ». Il est donc certain qu’un groupe anarchiste, existait à Angers, antérieurement à la promulgation de la loi du 18 décembre 1893. Le but dans lequel les individus qui le composent, se réunissaient et se concertaient, n’est pas discutable. Il suffit, en effet, de se reporter au procès-verbal; dressé à l’occasion de la réunion du 15 octobre, pour se convaincre qu’il s’agissait de la propagande anarchiste par le fait et de la préparation d’attentats contre les personnes et contre les propriétés. Une fourche à trois branches en fer, et une potence munie d’une poulie et d’une corde à nœud coulant, étaient fixées au mur du local de la conférence, de chaque côté d’une figure allégorique de l’anarchie. Au toit, était suspendue une marmite en fonte, au fond de laquelle était pratiquée une ouverture, d’où sortait une mèche; pendant la conférence, Philippe l’a allumée. Au cours de la discussion il a été déclaré à plusieurs reprises que le moyen de réforme le meilleur consistait à «tuer les patrons et à prendre leur matériel ». Puis Philippe a ajouté : « si on me faisait perdre mon travail, je me servirais de la marmite pour aller finir ensuite dans les mains de Deibler ; au lieu de se suicider bêtement, il vaut mieux faire disparaître quelqu’un avec soi ». A la même réunion, un anarchiste considérant Philippe comme le chef suprême, lui demandait s’il était d’avis de se servir des armes ; à la question posée en ces termes : « Tu es Carnot, donnerais-tu des fusils à tes soldats ?Philippe répondait: « Tiens, il en a bien donné à Fourmies ». Enfin, on chantait des chansons anarchistes où l’on préconisait la violence: « Si tu veux être heureux – Pends ton propriétaire ». – « Peuple trop oublieux, si jamais tu te lèves —Ne soit pas généreux ! — Patrons, bourgeois et prêtres, montent à la Lanterne. ! » Dans d’autres l’on glorifie la désertion, et on engage les soldats à tirer sur leurs chefs : « Nous ne voulons plus aller à la guerre, — Où l’homme est conduit par des généraux. — Mais si l’on nous force à faire la guerre, — Nos balles seront pour nos généraux ».

Il reste à examiner si l’entente ainsi formée, dont l’existence était indiscutable avant le 20 décembre 1893, a continué après cette date. Il est à remarquer qu’à partir de cette époque, il n’a été tenu aucune réunion publique et qu’aucun discours du genre de ceux, ci-dessus rapportés, n’a été prononcé, tout au moins en public. C’est qu’en effet, ainsi qu’il résulte de l’instruction, les anarchistes, avertis des conséquences que pouvait entraîner pour eux la promulgation de la loi du 18 octobre, ont cessé immédiatement d’étaler leurs menées au grand jour; mais tous les documents réunis par l’information ne laissent aucune incertitude sur ce point que, quoique dissimulée soigneusement, l’entente formée antérieurement, n’a jamais cessé d’exister.

Il convient à cet égard d’examiner successivement la situation de chacun des prévenus.

En ce qui concerne Philippe et Chevry, il résulte de l’information que, le 22 décembre dernier, quelques jours après l’attentat de Vaillant, la police d’Angers fut avisée que le soir même, le nommé Chevry devait se rendre chez Philippe et aller ensuite, vers 10 heures, afficher dans les différents quartiers de la ville un placard intitulé « Les Dynamitards aux Panamitards ». Ce soir là, à l’heure indiquée, les agents de la sûreté qui avaient été placés en surveillance, virent en effet Chevry sortir de la maison habitée par Philippe (48, rue de Paris), ils l’arrêtèrent et le conduisirent au bureau de police où l’on constata qu’il était porteur d’un paquet de dix-neuf affiches, d’un pinceau et d’un pot à colle. Dans ce placard on relève les passages suivants :
Enfin ! Après Léauthier, Vaillant ! Après le tranchet du prolétaire qui, las de crever de faim, crève la panse de l’ennemi bourgeois, la bombe faisant son entrée dans votre caverne de bandits ! Il s’est donc rencontré un héros, qui faisant stoïquement le sacrifice de sa vie a entrepris de venger les déshérités. Ce que tant d’asservis souhaitaient au fond de leur coeur, il l’a exécuté, ouvrant à l’émancipation des masses, la vraie voie, celle des actes. — Entre parenthèses, nous avertissons l’en juponné qui requerrait la peine de mort contre Auguste Vaillant et les jurés qui la lui accorderaient, de prendre garde à leur peau ». — Il est évident que les placards avaient été , reçus par Philippe, ainsi que d’autres faits sont venus le démontrer et que Chevry avait été les chercher chez lui pour les afficher.

A la date du 15 février 1894, on a saisi à la poste, à Angers, un paquet portant l’adresse de Philippe « M. Philippe, rue de Paris, 48, Angers, Maine-et-Loire, France », qui lui était envoyé d’Angleterre.

Ce paquet renfermait 20 exemplaires d’un placard intitulé « A Carnot le tueur », ce qui prouve d’une façon indiscutable que Philippe entretenait des relations avec les anarchistes étrangers et était chargé de propager leurs doctrines à Angers et dans la région. Dans ce placard, on relève les passages suivants: « Tes souteneurs et toi, (s’adressant au Président Carnot) n’avez plus qu’à attendre la mort, la mort sans phrases ! Vaillant, par son acte hautement révolutionnaire, impeccable et indiscutable, a fait tressaillir le cœur du Peuple; en frappant dans la caverne des voleurs et des assassins, il a ouvert grandes les portes de la révolution et le flot populaire va passer, à peine rougi du sang des fatales représailles. Aux bombes sonnant le tocsin des rouges Pâques, aux bombes, appels désespérés à la révolte, vont succéder les joyeux éclats des explosifs tonnant en pleine bataille sous le clair et lumineux soleil de la révolution déchaînée et implacable, ils tueront ceux-là. Tu peux te terrer de terreur dans ton repaire de bandit; rien n’y fera, Sadi le tueur; passant outre, la justice du peuple ira t’y frapper, s’il le faut, car c’est maintenant ta peau qu’on va viser, crapule. Tu as eu la tête de Vaillant, nous aurons la tienne, Président Carnot. » — Le 29 décembre 1893, au cours de la perquisition opérée au domicile de Philippe, le commissaire de police a saisi, outre les chansons anarchistes collées sur carton et portant la mention « Groupe anarchiste d’Angers », des cahiers de chansons, des placards révolutionnaires et des publications d’anarchistes de toutes sortes ; notamment,on a trouvé, collée sur le mur, une affiche engageant les conscrits à ne pas aller à la caserne et la photographie de Ravachol. — Dans le hangar par lui loué et destiné aux réunions du groupe, se trouvaient encore les différents emblèmes, la figure allégorique de l’anarchie, la fourche, la potence, et la marmite munie de sa mèche.

Mercier avait été avec Philippe l’un des principaux promoteurs du « groupe anarchiste d’Angers ». Lors des perquisitions, faites à son domicile le 29 décembre dernier, on a trouvé de nombreuses publications anarchistes. Cet individu était d’ailleurs depuis longtemps signalé comme un des plus ardents propagateurs des doctrines anarchistes; il était en relations directes et suivies avec les principaux membres du groupe. C’est ainsi que, le 30 décembre dernier, il recevait de Meunier, anarchiste militant, une lettre datée de Brest dans laquelle on relève cette phrase : « Le bal qui devait avoir lieu le 25 courant (décembre 1893) a raté et pour cause. » Or le bal en question était une réunion anarchiste, appelée « fête familiale », comme celle organisée le 15 octobre 1893, à Angers, où Meunier devait prendre la parole ; les invitations étaient faites, mais la promulgation de la loi du 18 décembre a effrayé les organisateurs, qui ont renoncé à leur projet. — De plus, au cours des saisies opérées au bureau de poste d’Angers, on a trouvé trois paquets de placards anarchistes, adressés de Londres à Mercier et dissimulés dans des journaux anglais : les deux premiers contenaient de nombreux exemplaires de l’imprimé intitulé « les dynamitards aux panamitards » ; le troisième saisi le 15 février 1894, renfermait des exemplaires de « Carnot le lueur ». Tous ces placards, par leur forme et en raison de leur nombre, étaient destinés à être affichés à Angers et dans les environs.

La lettre écrite à Mercier et dont il a été question précédemment, prouve que Meunier avait des relations étroites et suivies avec le groupe anarchiste d’Angers. Sa mission consistait à aller de ville en ville, surtout dans la région de l’Ouest, prêcher le désordre et l’anarchie ; il était venu à Angers, dans ce but, au cours de la grève des ouvriers tisseurs ; ses relations avec les anarchistes d’Angers ont continué après son départ de la ville et se sont prolongées au delà du 20 décembre 1893, ainsi que le démontre sa lettre du 31 décembre. Meunier était d’ailleurs un ardent propagateur des idées anarchistes, car, dans une lettre adressée à Luçon à un nommé Lefèvre, il dit : « nous allons pouvoir faire construire une vaste salle pour nous réunir, car, le groupe anarchiste augmentant de jour en jour, nous ne trouvons plus d’assez grand local pour nos réunions particulières ».

Au cours d’une perquisition opérée au domicile de Guénier, on a saisi, outre des publications anarchistes, une chanson intitulée « les conscrits insoumis » où l’on prêche l’insoumission aux conscrits, et où il ou dit notamment: « Au jour de la Lutte finale, — Les réfractaires tous unis, — Feront l’internationale des insoumis. — Si le soldat est notre frère, — Les gradés sont nos ennemis, — Car ils ont déclaré la guerre— Aux insoumis ». — Le 19 janvier dernier, on saisissait au bureau de poste de Trélazé une lettre, datée de Versailles, le 7 janvier 1894, et à lui adressée par le nommé Fouquet, soldat au 1er régiment de génie à Versailles. — Elle contient les passages suivants :
« Je n’aurais jamais cru que l’on était si mal traité dans ce sal bon Dieu de métier, car on a affaire à des vaches qu’il ne me ferait guère de peine à enfiler au bout de ma baïonnette, si le moment était arrivé. — Cher camarade, quand je suis parti, j’étais assez content d’aller au régiment du génie, car je croyais, comme ça n’est presque que des ouvriers, que je pourrais faire un peu de propagande et trouver des camarades du parti, mais je crois qu’on est encore plus con dans ce régiment que dans les autres. — Il y en a qui disent qu’ils voudraient que la guerre viendrait ; d’autres qui demandent à partir au Soudan, d’autres au Dahomey, d’autres à Siam, ils ont encore le bon Dieu de patriotisme dans la peau.
Tu comprends qu’avec des types comme cela qu’on ne peut guère se révolter, nom de Dieu ! Je serais pourtant bien content que le moment serait arrivé, tandis que j’ai de quoi me servir. J’ai eu l’occasion de voir le journal plusieurs fois, j’ai vu que le parti se propageait de plus en plus, ça nous donne toujours un point d’appui pour plus tard. Il faut espérer qu’un jour a venir, le grand jour viendra et le plus tôt sera le meilleur, car je serais heureux de voir ce beau jour, surtout si j’étais encore au régiment. Tu peux croire que je marcherais d’un bon cœur, car j’aurais tout ce qu’il me faudrait pour me servir, car il n’y a que l’anarchie de vraie ; il ne faut que ce beau jour pour se défaire de toute cette saloperie qui nous nuit tant, dans la société actuelle. Mais prenons courage. Je
te dirai aussi de bien souhaiter le bonjour à tous les copains de ton bout, enfin à tous les copains que j’avais habitude de fréquenter ensemble. Je voudrais bien savoir ce que Meunier et Mercier deviennent. Je te dirai aussi que j’ai eu connaissance de la bravoure et du courage de Vaillant ; je crois aussi que maintenant les grosses têtes ont rudement la chiasse ; il n’y a qu’un malheur, c’est qu’il s’est fait grouper et qu’il en manque de comme lui, mais il faut espérer que, quand le moment sera venu, il n’en manquera pas. Car je ne connais qu’une chose qui est la vraie : Vive l’anarchie ! Vive la sociale ! Ton copain qui ne sera pas le dernier à l’œuvre, car tu peux croire que j’ai la haine de tous ces salops qui nous nuisent tant ».

Fouquet, avant son départ pour le régiment, au mois de novembre 1893, avait travaillé pendant huit mois à Trélazé, aux ardoisières de la Grande-Maison, et là il avait connu Guénier avec lequel il n’avait cessé d’avoir des relations suivies. Confronté avec ce dernier, Fouquet a affirmé de la façon la plus énergique que Guénier l’avait engagé à faire de la propagande au régiment et lui avait également dit que si la révolution venait, « il fallait enfiler ses chefs » — Enfin le 19 mars dernier, il a été saisi à la gare de Trélazé un colis postal contenant un paquet de La Révolte adressé de Paris au nommé Guénier.

En droit.

Attendu que les faits ainsi constatés tombent sous l’application de l’article 265 du Code pénal, modifié par la loi du 18 décembre 1893, qu’en effet cet article prévoit et punit toute entente établie dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés et que, de tous les éléments de l’information, il ressort qu’une entente a existé entre les sus-nommés, soit directement, soit indirectement pour arriver au renversement de l’ordre social actuel par des moyens constituant des crimes de droit commun, tels que le vol, le pillage, le meurtre et l’emploi d’explosifs ;
Attendu, il est vrai, que, dans l’espèce, il n’existe pas, en apparence du moins, trace d’une association proprement dite ayant son organisation spéciale, mais que cette condition indispensable sous le régime de l’article 265 ancien, n’existe plus depuis la promulgation de la loi précitée du 18 décembre 1893; — que l’exposé des motifs de la loi l’indique très nettement ; — qu’en effet après avoir relaté les formes particulières que devaient revêtir les associations pour être punissables d’après la loi ancienne, il ajoute : « Aujourd’hui des associations de malfaiteurs se forment qui ne présentent plus les mêmes caractères. Leur mode d’action ne comporte ni organisation de bandes, ni subordination des associés à leurs chefs. Si les individus affiliés à ces associations y sont rattachés par le lien d’une entente commune, ils n’en conservent pas moins, dans certains cas leur indépendance pour les moyens d’exécution » ;
Attendu que, si un doute pouvait encore subsister, il disparaîtrait en présence des autres travaux préparatoires et notamment des déclarations du rapporteur à la séance de la Chambre des députés du 15 décembre 1893 : « Le mot association éveille par lui-même l’idée d’une organisation permanente, continue, ayant des cadres déterminés, des chefs désignés ; or quiconque a suivi attentivement le mouvement anarchiste de ces dernières années, soit en France, soit à l’étranger a pu acquérir la conviction que la tendance particulière aux anarchistes, c’est précisément d’écarter toute idée de hiérarchie, de subordination, d’organisation. Il nous a semblé que vis-à-vis de ces hommes, il y avait des mesures énergiques à prendre. Je disais que, sans que les caractères de l’association de malfaiteurs prévue par les articles 26o et suivants du Code pénal se trouvent réunis, des individus, à certains moments, pourront se grouper et se concerter dans une intention criminelle. Ce seront des conciliabules plus ou moins mystérieux dans lesquels on étudiera, on préparera les crimes contre les personnes ou contre les propriétés. Il y aura entente pour les vols qualifiés qu’on décorera du nom de reprises sur l’infâme capital, entente pour se perfectionner dans l’art de fabriquer ou de lancer les bombes. La société peut-elle demeurer désarmée en face de pareils criminels? Nous ne l’avons pas pensé; aussi considérons-nous comme indispensable, tout en réprimant l’association de malfaiteurs, telle que l’a définie l’article 265 du Code pénal, de réprimer en même temps toute entente établie en vue de commettre des crimes contre les personnes ou contre les propriétés » ;
Attendu qu’on ne saurait exiger ni que l’entente ait eu lieu dans l’intention de préparer tel crime précis et déterminé, ni que cette entente ait été suivie d’un commencement d’exécution ; qu’en effet, ces conditions ne sont pas formulées dans le texte de l’article 265 ; que d’ailleurs la loi nouvelle a été faite dans un but de sécurité publique et pour que la justice ne soit pas forcée d’attendre, pour intervenir, que des attentats préparés contre des personnes ou les propriétés aient reçu leur exécution; qu’ainsi la lettre et l’esprit de cette loi repoussent cette interprétation;
Attendu que, sur ce point encore, la discussion de la loi du 18 décembre 1893 ne saurait laisser aucun doute ; que de plus elle établit combien est large l’application de l’article 265 ; qu’en effet, le rapporteur et, après lui, M. Clausel de Coussergues, président de la commission, ont fait un rapprochement entre l’entente prévue par cet article et le complot, qu’ils ont constaté qu’entre les deux il y avait à certains égards une grande analogie puisque pour l’une comme pour l’autre, la loi n’exige pas qu’il y ait eu commencement d’exécution et qu’elle va jusqu’à frapper le dessein de commettre ou préparer un acte criminel; mais qu’ils ajoutent en même temps que, sur un point, il existe entre ces deux crimes une différence remarquable : « Dans le complot, on veut atteindre ceux qui se sont réunis en vue de perpétrer un ou plusieurs actes criminels déterminés, limités. Ici que voulons-nous ? Atteindre ceux qui se réunissent pour préparer, d’une manière générale et non pas seulement d’une manière spéciale, une série d’actes déterminés et les moyens de commettre ces actes » ;
En conséquence,
Attendu qu’il existe contre les sus-nommés Chevry, Philippe, Mercier, Meunier, Guénier et Fouquet charges suffisantes :
D’avoir, depuis moins de dix ans et postérieurement, au 20 décembre 1893, dans l’arrondissement d’Angers, récemment établi une entente dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés;
Considérant que ce fait constitue le crime prévu et puni par les articles 265 et 266 du Code pénal, modifiés par la loi du 18 décembre 1893 ;
Vu les articles 231 et 232 du Code d’instruction criminelle ;
La Cour déclare qu’il y a lieu à accusation contre Chevry (Nicolas Valéry Anatole), Philippe (Auguste Albert), etc., etc., les renvoie devant la Cour d’assises de Maine-et-Loire, etc.

(Cour d’Angers, Chambre des mises en accusation, 19 avril 1894. — MM. Chudeau, président ; — Le Poittevin, subst. du proc. gén.; concl. conformes ).

Sur le pourvoi de Philippe et de quatre autres des accusés, la Cour de cassation a rendu l’arrêt suivant :
LA COUR,
Vidant son délibéré et joignant les pourvois des nommés : Philippe, Mercier, Meunier, Guénier, Fouquet;
En ce qui concerne spécialement Meunier:
Sur le moyen pris de la violation de l’article 265 du Code pénal modifié par la loi du 18 décembre 1893, en ce que cet article ne viserait que l’entente établie dans le but de préparer ou de commettre un ou plusieurs crimes déterminés :
Attendu que ledit article prévoit et punit l’entente établie entre plusieurs personnes dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés ; que la rédaction générale de cette disposition ne permet pas d’en limiter l’application au cas où l’entente ne serait établie qu’en vue de crimes dès à présent déterminés d’une manière précise ; que cette interprétation, qui résulte très clairement du texte, est confirmée par les travaux préparatoires de la loi du 18 décembre 1893; qu’en effet elle a été développée à la Chambre des députés, sans y rencontrer aucune contradiction, tant par le Président de la Commission que par le Rapporteur ; que d’ailleurs il est inadmissible que cette loi qui a aggravé la rigueur de l’ancien article 265 du Code pénal, en supprimant une des conditions jusque-là essentielles de l’incrimination, savoir l’organisation de bandes formant une association, ait entendu, d’autre part, se montrer beaucoup moins sévère en subordonnant l’existence du crime à une condition nouvelle, c’est-à-dire à la détermination des crimes à préparer ou à commettre.

Sur le second moyen pris de la violation du même texte et de l’article 7 de la loi du 20 avril 1810, en ce que le seul fait relevé à la charge de Meunier postérieurement à la loi du 18 décembre 1893 consisterait en une lettre par lui écrite à Mercier, où on lit cette phrase:
« Le bal qui devait avoir lieu le 25 courant (25 déc. 1893) a raté et pour cause » :
Attendu que ce moyen manque en fait ; que l’arrêt constate que le bal en question n’était qu’une réunion anarchiste ; que, si cette réunion n’a pas eu lieu, c’est parce que ses organisateurs ont été effrayés par la loi nouvelle ; que Meunier, après comme avant le 20 décembre dernier, a entretenu des relations étroites et suivies avec le groupe anarchiste d’Angers, et qu’il avait pour mission spéciale de prêcher le désordre et l’anarchie dans les villes de l’Ouest ; Attendu qu’en rapprochant l’ensemble de ces constatations du but criminel que poursuivait le groupe anarchiste d’Angers, l’arrêt a légitimement déclaré qu’elles caractérisent le crime prévu par le nouvel article 265 du Code pénal.
En ce qui concerne spécialement Guénier :
Sur le moyen pris de la violation du même article 265 et de l’article 7 de la loi du 20 avril 1810, en ce que, parmi les faits relevés à la charge de Guénier, les uns, étant antérieurs à l’époque où la loi du 18 décembre dernier est devenue exécutoire, ne pourraient par cela même être incriminés, et les autres ne révéleraient pas l’entente prévue par le nouvel article 365 du Code pénal :
Attendu, d’une part, que si l’arrêt a constaté certains faits antérieurs au 20 décembre 1893, ce n’est que pour en établir la relation avec les faits incriminés et non pour en faire partiellement la base de l’accusation ; et, d’autre part, que les faits postérieurs à la date susdite ont été, à bon droit, tels que l’arrêt les spécifie, déclarés constitutifs du crime prévu par le nouvel article 265 du Code pénal ;
Qu’ainsi les deux branches du moyen manquent en fait;
En ce qui concerne tous les demandeurs :
Attendu que la Chambre des mises en accusation de la Cour d’Angers était compétente et qu’il en est de même de la Cour d’Assises devant laquelle les accusés sont renvoyés ; que l’arrêt est rédigé et signé conformément à la loi ; qu’il a été rendu par le nombre de juges qu’elle détermine et après audition de Ministère public;
Qu’enfin les faits imputés aux accusés sont qualifiés crimes par l’article 265 du Code pénal, modifié par la loi du 18 décembre 1893;
PAR CES MOTIFS ;
Rejette le pourvoi de Philippe et consorts contre l’arrêt de la Chambre des mises en accusation de la Cour d’Angers, en date du 19 avril dernier.

(Cass. Ch. crim., 12 mai 1894. — MM. Loew, président; – Accarias, conseiller rapporteur ;— Sarrut, avocat général).

Journal des parquets 1894 2e partie p. 21-28

BERSON Samuel. Tailleur d’habits ; anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né en 1865 à Dinabourg (Russie) ; tailleur d’habits ; anarchiste parisien.

Le 1er juillet 1894, à la suite de l’assassinat du président de la république par Caserio, 155 perquisitions et arrestations étaient opérées par la Préfecture de police.
Le domicile de Samuel Berson, 106 rue de Turenne, fut perquisitionné, sans résultat. Arrêté, pour association de malfaiteurs, il fit partie de la liste des individus mis à la disposition du parquet le 2 juillet 1894. Etanr donné le nombre d’anarchistes au Dépôt de la Préfecture de police, les services de Bertillon ne purent tirer sa photo que le 2 juillet.
Le juge d’instruction, M. Pasques demanda sa notice individuelle le 4 juillet à la Préfecture de police. Son dossier portait le n°335.269.

SOURCE : Archives de la Préfecture de police Ba 1500

BEDEI Hercule. Tailleur d’habits ; anarchiste de Paris et de Grande-Bretagne.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 21 octobre 1872 à Forli (Italie) ; tailleur d’habits ; anarchiste de Paris et de Grande-Bretagne.

En 1893, Hercule Bedéi avait été signalé comme membre du groupe anarchiste italien de Paris aux cotés notamment de Galimberti et Dorzani.
Le 3 juin 1893, un nommé Béder (il s’agit vraisemblablement de Bedei) assistait à la salle du Commerce, 94 rue du Faubourg du Temple, au meeting de protestation contre la condamnation à mort de Foret. 1 000 personnes, dont 250 anarchistes étaient présents.
Le 27 août 1893, l’indicateur N°2 faisait connaître que les différents groupes anarchistes parisiens, notamment ceux dont faisaient partie les italiens, auraient envoyé en Italie de nombreux exemplaires du manifeste du Père Peinard. Bedei était cité comme l’un des anarchistes italiens, « hommes d’actions ».
Le 1er mars 1894 (selon les documents), Hercule Bedéi (la presse, probablement à la suite d’une dépêche d’agence le nommait Bedès), qui demeurait 3 rue Tiquetonne (un document de la Préfecture de police indiquait comme adresse 8 rue Villedo), avait été l’objet d’une perquisition et d’une arrestation. La police trouva des manuscrits chez lui. Bien qu’ayant déclaré ne pas être anarchiste, il fut fiché comme anarchiste en mars 1894, son dossier portait le n° 328.906. Il fut libéré le 6 mars.
Hercule Bedéi était signalé en octobre comme étant présent en Grande-Bretagne où il s’était vraisemblablement réfugié, suite à l’arrêté d’expulsion de France dont il avait été l’objet le 8 août 1894.
Son nom figurait et sa photographie figuraient sur l’album photographique des individus qui doivent être l’objet d’une surveillance spéciale aux frontières de septembre 1894.

SOURCES : Album photographique des individus qui doivent être l’objet d’une surveillance spéciale aux frontières. Paris. Septembre 1894. Imprimerie Chaix. — C. Bantman « Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914. Echanges, représentations, transferts. ». — Etat signalétique des anarchistes étrangers expulsés de France, n°6, août 1894. — Archives de la Préfecture de police BA 78, 1500. — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine. — Notice d’Hercule Bedei du Dictionnaire des militants anarchistes.

Pierre Phalip faux monnayeur anarchiste. 13 mai 1893

Cour d’assises de l’Aisne Présidence de M. OLIDIN, conseiller à la Cour d’appel d’Amiens. Audience du 13 mai 1893

Émission de fausse monnaie

Les nommés : 1° Bériot, Henri, né à Paris le 17 octobre 1861, garçon de café, sans domicile fixe ;

Phalip, Pierre, né à Lacaune (Tarn) le 2 juillet 1864, ouvrier menuisier, sans domicile fixe.

Ont été mis en accusation et renvoyés devant la Cour d’assises de l’Aine, comme prévenus d’émission de fausse monnaie et tentative d’émission.

ACTE D’ACCUSATION

Le 6 novembre 1892, vers 6 heures du soir, la gendarmerie de Fresnoy-le-Grand était avertie que deux individus étrangers à la commune mettaient de la fausse monnaie en circulation dans les débits de la localité. Après avoir suivi les traces de leur passage dans plusieurs débits où ils avaient laissé en paiement de fausses pièces de 5 fr. en argent, la gendarmerie arrêtait ces deux individus à la gare, vers dix heures, au moment où ils allaient prendre le train à destination de Saint-Quentin.

L’un d’eux, Bériot, possédait une somme de 94 fr.60 c.en pièces d’argent autres que des pièces de 5 fr. ; l’autre Phalip, ne possédait que 2 fr., mais, en visitant les cabinets d’où il revenait au moment de l’arrivée des gendarmes sur le quai, on trouva un fourreau de cuir contenant une cinquantaine de pièces fausses de 5 fr.

Ces pièces, ainsi que celles qui avaient été mises en circulation, sont à l’effigie de la République Française, et aux millésimes de 1849, 1851, 1873. Elles ont été analysées à l’administration des monnaies. Leur poids n’est en moyenne que de 18 à 19 grammes. Leurs faces sont un peu ternes, aussi a-t-on trouvé sur chaque accusé, une petite peau qui leur servait a les frotter avant l’émission. . Les deux accusés ont toujours refusé de s’expliquer sur les faits criminels qui leur sont reprochés. Ils ont également refusé de faire connaître leur identité ; la recherche et la découverte de cette identité a motive la durée assez longue de l’information.

Sur le premier point, l’instruction a établi que pendant cette journée du 6 novembre, ils avaient mis en circulation un assez grande quantité de pièces de 5 fr. fausses dans les communes d’Essigny-le-Petit, Croix-Fonsomme et Fresnoy-le-Grand. Soit séparément, soit ensemble, ils faisaient une petite dépense chez un débitant et lui présentait une des pièces fausses sur laquelle on leur rendait la monnaie Ce fait d émission restait parfois à l’état de tentative, quand le débitant n’avait pas de monnaie, ou reconnaissait la fausseté de la pièce et la rendait.

Sur le second point, l’information a fait connaître l’identité de l’accusé. L’un d’eux Bériot Henri, a habité autrefois Fresnoy-le-Grand. Marié en 1890, sa paresse et son caractère faible l’ont amené à abandonner sa femme et ses deux enfants au mois d’octobre 1892. Phalip est originaire du Tarn, il a quitté son pays d’origine vers 14 à 15 ans. Il a travaillé comme ouvrier ébéniste à Paris, et, ces dernières années, il était devenu le gérant d’un journal anarchiste.

Interrogatoire

Les antécédents de Bériot ne sont pas mauvais ; il est arrivé à Paris en 1877 ; il s’y est marié, a deux enfants et gagnait sa vie de sa profession de garçon de café. Les choses allèrent ainsi jusqu’au jour où il fit connaissance d’un individu qu’il ne désigne que sous le nom de « le Petit Breton » et qui le lança dans la propagande anarchiste.

L’accusé répond : « Je lui dois la liberté. »

D. — Et de quoi viviez-vous alors.

R. — Je faisais le métier de camelot.

D. — C’est ainsi que vous vous trouvez à Saint-Quentin, où vous rencontrez Phalip. Vos opinions concordent.

R. — Pas tout à fait : il est anarchiste et moi allemaniste. C’est-à-dire que je trouve que le pays n’a pas besoin de députés pour vivre et prospérer.

D. — Vous avez donné de faux noms à l’auberge

R. —Je n’ai jamais fait attention au nom que je donnai. Du moment que je ne faisais rien de mal, je crois que je peux vivre librement sous n’importe quel nom.

D — Vous allez à Croix-Fonsomme et à Essigny avec Phalip. Vous y prenez des consommations que vous payez avec une pièce de 5 francs fausse.

R. — Je ne sais pas avec quelle pièce j’ai payé. Je n’ai jamais émis de fausse monnaie.

Phalip interrogé sur les mêmes faits oppose les mêmes dénégations.

D. — A Phalip : Vous vous présentez chez un charcutier à Fresnoy-le-Grand, vous demandez pour 30 centimes de saucisson et vous pavez avec une pièce qu’on vous rend parce qu’on la constate fausse.

R. — Je n’ai pas acheté de saucisson à Fresnoy-le-Grand.

L’accusation suit les inculpés chez diverses personnes, où la môme scène se reproduit. Tantôt ils demandent un vermouth, tantôt un amerpicon, tantôt du café, tantôt du chocolat ; et toujours le paiement a lieu avec une pièce de 5 fr. qu’on change.

Phalip. — J’ai acheté du chocolat chez une femme Destrés ; mais j’ai payé avec une pièce de 2 fr.

D. — C’est la femme Destrés qui s’étant aperçue après votre départ de la fausseté de la pièce de 5 fr. que vous lui aviez remise, prévint la gendarmerie; on commence une enquête et l’on vous arrête à la gare le soir. Bériot n’a sur lui que de la menue monnaie. D’abord on ne trouve que 2 fr sur Phalip ; mais on a découvert ensuite un rouleau de pièces de 5 fr. dont il s’était débarrassé dans des cabinets. Ce Phalip a une odyssée. On a été un mois sans pouvoir établir son identité et on n’y serait peut-être point parvenu s’il n’avait pas eu l’imprudence en prison de signer une lettre « Pot à colle. » Or, la police de Paris établit vite que « Pot à colle » était le titre d’une feuille anarchiste paraissant quelquefois, dont le gérant était un nommé Phalip, dit Boileau, dit Pépé, dit Petit Parisien, dit Petit Anarchiste, etc., etc.

R. — Mes idées n’ont rien à voir dans l’affaire.

D.— Vous avez le droit d’avoir toutes les idées que vous voulez ; mais vous n’avez pas celui de voler. On ne retient ici que le vol par émission de fausse-monnaie. Or, à la gare de Fresnoy, on a trouvé dans les cabinets au moment de votre arrestation, 50 pièces de 5 fr. fausses — et cela dans les cabinets des dames — ou vous aviez eu la précaution de vous rendre pour détourner les premiers soupçons.

R. — Ces pièces ne venaient pas de moi.

D — Chacun de vous était armé d’un revolver à 6 coups. Celui de Phalip était chargé. Celui de Bério ne l’était pas; mais Bériot avait dans sa poche une boite de 5 cartouches.

R. — C’est vrai — et c’est pour nettoyer nos revolvers que nous avions la peau qu’on a prétendu destinée à faire briller les pièces.

M. le président fait passer sous les yeux de MM. les jurés les pièces de 5 fr. remises en paiement par les accusés tant à Fresnoy qu à Croix-Fonsomne, et le rouleau de 50 pièces trouvées à la gare.

Audition des témoins.

Berthe, brigadier de gendarmerie, a fait l’en quête à Fresnoy et a procédé à l’arrestation des accusés. Ceux-ci ont été formellement reconnus par les marchands et débitants auxquels ils avaient passé dans la journée des pièces de 5 fr. fausses.

Bazin, receveur à la gare de Fresnoy-le-Grand, a fait, après l’arrestation des accusés, la découverte du rouleau de pièces de 5 fr. dans les cabinets des dames. Or, quand on arrêta Phalip, il revenait des cabinets. Et le gendarme Martin venait de le chercher vainement dans le cabinet des hommes. Crapet, débitant à Fresnoy-le-Grand, a vendu un quart de chocolat à Phalip, qui a payé avec une pièce de 5 fr.

Phalip prétend que c’est faux.

Le témoin maintient énergiquement son affirmation. Il reconnaît parfaitement l’accusé.

Femme Boquet, charcutière à Fresnoy, a vendu pour 30 cent, de saucisson à Phalip, qui lui a remis une pièce de 5 fr. Elle l’a reconnue fausse et l’a rendue a l’accusé, qui lui a dit alors : Je n’ai plus que 15 cent, sur moi ; donnez-moi un cervelas de 3 sous, ce qui fut fait. Phalip se retira avec la pièce fausse en disant qu’il connaissait la personne qui la lui avait donnée, qu’il allait lui rendre.

Femme Destrés, épicière à Fresnoy, même déposition à propos d’une demi-livre de chocolat. C’est elle qui a été prévenir la gendarmerie. Phalip prétend avoir payé le chocolat avec une pièce de 2 fr. Femme Hamelet. débitante à Fresnoy ; Machet, charcutier ; Mérelle, débitante ; Lesage, débitante ; Bouclet, débitante ; veuve Blandin, épicière ; Rambruile, débitante ; Dudebout, épicier ; Vaudevelde, entendus successivement comme témoins, confirment tous les points de l’accusation. Ils reconnaissent les inculpés et affirment avoir reçu d’eux des pièces de 5 fr. en paiement de consommations diverses.

Les accusés protestent. Il semble résulter de ces dépositions que Phalip payait avec la pièce fausse et qu’il remettait en suite à Bériot la petite monnaie après l’échange. C’est ainsi qu’on n’a trouvé que de la menue monnaie sur Bériot et que les pièces de 5 francs étaient toutes en possession de Phalip. Bériot. n’aurait donc pas directement émis de fausse monnaie ; mais il serait le complice direct de Phalip qui l’émettait.

M. Stentier, substitut, prononce le réquisitoire.

Me de Grilleau présente la défense de Bériot et Me Roujon celle de Phalip.

Dix questions sont posées au jury qui répond affirmativement sur toutes et accorde aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes.

En conséquence la Cour condamné Bériot et Phalip à 5 ans de réclusion et 100 fr. d’amende et les affranchit de l’interdiction de séjour à l’expiration de leur peine.

Bériot proteste de son innocence. Phalip crie à deux reprises : « Vive l’anarchie ! A bas le capital ! »

(Journal de l’Aisne).

Journal de la ville de Saint-Quentin 16 mai 1893