La section de l’Internationale de Bruxelles. 22 janvier 1877

Réunion tenue le 22 janvier 1877 par la section Internationale au Cygne, Grand place.

La séance s’ouvre à 10 heures du soir sous la présidence de Frix.

Une vingtaine de membres furent présents, à la lecture du procès-verbal Brismée demande la suppression d’un passage où il est question d’interpeller au conseil régional au sujet de l’alliance de ce conseil avec certains groupes démocratiques, en vue de constituer une union ouvrière, cette demande est admise ainsi que celle faite par le même en vue d’organiser un congrès au mois de février.

Il est ensuite donné lecture d’une lettre du bureau fédéral jurassien dans laquelle il est parlé de l’insurrection de l’Espagne où les femmes et les enfants des internationaux fusillés et déportés souffrent horriblement de la misère ; cette lettre demande qu’on recueille de l’argent pour ces malheureux. A la demande de Brismée,Verryken, Steens, Standaert et Paterson, il est décidé qu’un concert sera donné à leur bénéfice et qu’on fera en même temps circuler des listes de souscription.

Trappemers et Brismée proposent de donner ce concert au nom des Solidaires le 11 février. Cette proposition est admise.

Il est donné connaissance qu’une réunion nationaliste aura lieu le 29 janvier au Cygne, Grand place.

Verryken dit qu’il a acheté une certaine quantité de chromo (?) lithographies à raison de 300, intitulés « Les Révérends pères » ; il désire qu’elles soient vendues au profit des espagnols à raison de 1 fr.

Les membres promettent de s’occuper de cette vente.

Une séance administrative aura lieu le 12 février.

La séance est levée à 11 heures du soir.

Source : Archives de la ville de Bruxelles POL 195

La section de l’Internationale de Bruxelles. 15 janvier 1877

Séance tenue le 15 janvier 1877 par la section Internationale au local du Cygne Grand Place.

Avant l’ouverture de la séance le communard Paccard prend la parole et raconte les atrocités commises par l’armée française dont il a fait partie, lors des expéditions en Afrique, sous prétexte de civiliser le peuple africain.
La séance s’ouvre ensuite sous la présidence de Ph. Melchior.
L’ordre du jour appelle la constitution du comité de correspondance et d’enquête.
Vanhaclen demande des éclaircissements à ce sujet.
Brismée et Steens rappellent qu’il y a des membres assez légers pour répéter au dehors ce qui se passe dans la Société, et tendent à faire ressortir l’avantage qu’il y aurait de nommer des anciens membres reconnus par leur dévouement et leurs convictions.
Trappemers se plaint de Steens qui fait si peu de cas des membres qui sont jeunes encore dans le mouvement et ces distinctions ne lui conviennent pas.
Steens répond qu’il a voulu seulement faire comprendre aux membres qu’ils doivent agir avec prudence et nommer des hommes qui savent garder le secret.
Brismée, Standaert et Steens sont nommés membres du comité secret.
Paterson, Schoy, Melchior, Saccasyn et Trappemers obtiennent une ou deux voix.
Brismée dit que l’Internationale doit déterminer quelle attitude elle doit prendre à l’égard du mouvement qui se produit dans le pays tant au point de vue de la réglementation du travail qu’à la constitution d’une union ouvrière belge ; il est nécessaire de rechercher pour quel motif le conseil régional a prêté son concours pour la création de cette société. Il propose de réunir un congrès international au mois de février.
Goedschallk, un anversois dit que le conseil régional a voulu contribuer à s’unir les masses qui ne veulent pas s’affilier à l’Internationale.
Brismée, Steens et Standaert protestent énergiquement contre la conduite du conseil régional qui s’est allié à la constitution d’une société dont le but évident est de vouloir détruire l’Internationale.
La Réunion décide d’écrire au conseil régional aux fins d’organiser un congrès.
La Séance est levée à 11h1/2 heures.

Source : Archives de la ville de Bruxelles POL 195

La section de l’Internationale de Bruxelles. 8 janvier 1877

Séance tenue le 8 janvier 1877 par la section Internationale au local du Cygne Grand Place.

La séance s’ouvre à 10 heures du soir sous la présidence de Brismée.
Paterson donne lecture du procès-verbal.
Brismée rappelle qu’il y a des mouchards dans la Société et qu’il faut prendre des mesures pour les les écarter ; qu’il faut surtout sauvegarder la situation des internationaux de l’extérieur au pays.
Il est d’avis que des hommes sûrs doivent recevoir la correspondance et tenir secret les mouvements qui pourraient se préparer dans l’un ou l’autre pays.
Le comité donnera connaissance, dit-il, des lettres qui ne sont pas compromettantes et tiendra secret surtout les noms de ceux qui écrivent ; il sera également chargé de faire des enquêtes chez des membres qui sont soupçonnés de vendre à la police ce qui se passe dans la Société.
Steens parle dans le même sens. Il demande au secrétaire s’il a convoqué toute la Société, ayant une réponse affirmative, il jette un coup d’œil sur l’assemblée et dit ensuite : je crois que nous pouvons déjà être certain de quelques individus.
Il continue à parler sur le danger qu’il y aurait de confier la correspondance à des individus qui seraient en état de trahir l’association.
Pira n’approuve pas le comité secret parce qu’il n’est pas possible que trois membres sachent seuls ce qui se passe ; il dit qu’alors le reste n’a plus de raison d’être.
et Trappemers sont du même avis, ils demandent qu’il soit donné connaissance à l’assemblée de toutes les correspondances, sans donner les noms des auteurs.
Brismée, Standaert et Steens prétendent qu’il y a des choses qui ne doivent pas être lues, par exemple, les mouvements qui se préparent dans l’un ou l’autre pays.
La réunion décide que le comité de trois membres sera nommé et qu’il sera chargé des correspondances et des enquêtes, cette nomination aura lieu le 15 janvier.
La séance est levée à 11 heures ½.

Source : Archives de la ville de Bruxelles POL 195

Meetings à Guise et Saint-Quentin (Aisne) de Louise Michel, Tortelier et Devertus. 29 et 30 août 1887

(De l’un de nos correspondants.)

Saint-Quentin, 29 août.

Pour protester contre les odieuses condamnations prononcées contre les compagnons Devertus, Bal et Massey, par la cour d’assises de l’Aisne, les révolutionnaires de Guise et de Saint-Quentin avaient organisé, pour les samedi et dimanche derniers, des conférences dans chacune de ces localités.

A Guise, 500 personnes environ assistaient à la réunion.

Le compagnon Tortelier traite de : l’Anarchie c’est l’ordre.

Après lui, le compagnon Devertus monta à la tribune. Il est acclamé par tous les socialistes sans distinction,, protestant ainsi contre les arrêts de la justice bourgeoise.

Le compagnon Devertus soufflette comme ils le méritent, la magistrature, la police et surtout les témoins à charge.

Un des directeurs du familistère de Guise ayant voulu protester a été hué par la salle.

Les deux autres condamnés, les compagnons Bal et Massey, eux aussi, dans des discours énergiques, ont fait le procès de la République bourgeoise et défendu la liberté de la parole.

Le citoyen Viard ancien membre de la Commune, termine par une chaleureuse allocution.

La séance a été levée au milieu des acclamations qui ont salué les condamnés et les conférenciers.

C’est en chantant la Carmagnole et aux cris de « Vive la Révolution sociale! » que tous les révolutionnaires de Guise ont quitté la salle.

A Saint-Quentin,le lendemain dimanche, une nouvelle conférence à eu lieu, celles-ci, avec le concours de la citoyenne Louise Michel.

A midi, heure de l’arrivée du train de Paris, une foule énorme attendait devant la gare, mais pas de Louise Michel. Toute la police de la ville qui était sur pied espérant sans doute faire du désordre, en fut pour son dérangement.

Au train suivant la sympathique citoyenne arriva.

Lorsque accompagnée des citoyen cités plus haut, elle se présenta à la tribune, plus de 3.000 personnes, debout, firent entendre les cris de : Vive l’anarchie ! Vive
la Révolution.sociale !

Comme à Guise, il ne fut pas constitué de bureau, ni désigné de délégué à l’ordre,
La première, Louise Michel, traita, avec une rare éloquence, de 1’Anarchie c’est l’ordre.
Les applaudissements unanimes et souvent répétés de la salle prouvèrent, quelle avait frappé juste.

Après elle, le compagnon Tortellier fit le procès du suffrage universel.

Lorsqu’enfin le compagnon Devertus s’avança les applaudissements, l’accueillirent; ce fut une véritable ovation.

« Je remercie, s’écrie Devertus, les journaux ds la localité qui, en jouant un rôle ignoble, nous, ont désignés à la vindicte bourgeoise, » je remercie de même la magistrature, la police, tous ceux qui, en nous faisant, condamner ou en nous condamnant, nous ont offert le moyen de faire de la bonne propagande.

Une première conférence aurait pu s’oublier, l’idée préconisée s’efface, mais, ces arrêts, citoyens, bien certainement ne s’oublieront pas ».

« Oui ! Oui ! » crie la foule debout, et la salle, croule sous les applaudissements.

Comme la veille, le citoyen Viard fait le procès du patronat et des dirigeants.

La citoyenne Louise Michel ainsi que les compagnons Bal, Tortellier et Devertus furent rappelés et la conférence se termina par un débat contradictoire très courtois entre le citoyen Langrand, conseiller municipal socialiste de Saint-Quentin, et les compagnons anarchistes..

A la sortie, la citoyenne Louise Michel fut acclamée de nouveau.

La police, qui paraissait très surexcitée, et qui a voulu enlever les drapeaux noir et
rouge, en fut pour ses essais d’intimidation.

L. A.

Le Cri du peuple 31 août 1887

Les anarchistes et le Familistère de Guise. La réponse du Devoir (3). 11 juillet 1886

« A l’atelier du moulage mécanique les salaires ont été baissés de 20% »

Les anarchistes continuent leurs attaques violentes contre le Familistère. Comme nous l’avions prévu, ils se gardent de publier· nos réponses.
Dans notre premier article, nous avons promis de prouver que les sala.ires n’avaient pas été diminués, néanmoins le Cri d du Peuple et le Révolté n’ont tenu aucun compte de cet avertissement.
Fidèle à notre engagement de ne pas séparer nos appréciations relatives aux anarchistes, des provocations de ces derniers, nous reproduisons les deux articles suivants extraits des organes anarchistes :

Du Cri du Peuple du 26 Juin.
Le journal du Familistère prétend réfuter les renseignements que nous avons donnés sur la maison Godin.
Nous maintenons tout ce que nous avons dit. La baisse des salaires varie de 22 à 27 % d’après les chiffres officiels que nous possédons. Aussi nous proposons-nous, un de ces jours, de revenir sur les agissements de cette maison.

Du Révolté du 26 Juin au 2 Juillet.
GUISE. – A propos des petites notes, que nous avons publiées, dans nos derniers numéros, sur le Familistère de Guise, le Devoir, organe de M. Godin, pour nous répondre, ne trouve autre chose’ à dire que les anarchistes sont des fous, des désorganisateurs et qu’ils font le travail de la police.
Répondre à un fait par une accusation, ce n’est pas répondre.
Essayer de salir les autres, ce n’est pas se laver soi-même.
Et puis, vraiment, nous admirons l’outrecuidance de ces messieurs. A les entendre, ces gaillards-là, ils sont le peuple, ils sont la solution de la question sociale, ils sont tout.
Toucher à leurs personnes, c’est faire œuvre de réactionnaire; dévoiler leurs petits tripotages, c’est compromettre le socialisme, parce qu’ils se sont parés de l’étiquette de socialistes et qu’ils ont étiqueté leur machine à exploiter du nom de « socialisme expérimental », ils deviennent tabous.
Nous en sommes fâchés pour vous, messieurs les bonzes ; mais nous avons perdu le respect des fétiches et des étiquettes.
C’est justement parce que vous prétendez nous apporter la solution de la question sociale que nous voulons savoir ce que cachent vos promesses et vos belles paroles.
Nous serons d’autant plus impitoyables que vous prétendez vous approcher de nous.
Les bourgeois cléricaux, bonapartistes, royalistes, ou républicains nous exploitent, ils sont dans leur rôle. Avec eux il n’y a pas d’équivoques, ce sont nos ennemis; tout le monde le sait. Mais, voulant abolir leur exploitation, nous serions bien bêtes de laisser subsister celle des bourgeois qui veulent la couvrir du masque du socialisme. Vous pouvez vous couvrir de n’importe quelle étiquette, cela ne nous empêchera pas de vous donner des étrivières.
Ces deux insertions n’ajoutent rien aux prétendus griefs énumérés dans les articles du Cri du Peuple et du Révolté, reproduits dans notre numéro du 30 Juin.
Dans la note du Révolté nos appréciations sont en partie dénaturées ; nous n’avons pas dit que les anarchistes sont « des fous, des désorganisateurs et qu’ils font le travail de la police »· Nous avons dit au contraire que certains d’entre eux avaient notre estime et même nos sympathies; mais prenant à partie une seule fraction des anarchistes; nous avons fait allusion à ces turbulents, incapables de rien comprendre et de rien prouver
qui, sans faire continuellement le travail de la police, sont pour elle, à certaines heures, d’excellents auxiliaires inconscients, qu’elle sait mettre en œuvre au moyen d’agents provocateurs.
Ce ne sont pas les attaques en général des anarchistes qui nous ont porté à faire remarquer leur étroite union avec les réactionnaires de notre département; nous avons simplement relevé la conformité de textes également chers aux réactionnaires et aux anarchistes.

Passons des généralités aux accusations précisées par les anarchistes. Elles se résument ainsi:
A. – Les travailleurs du Familistère sont exploités comme ailleurs.
B. – Les salaires ont été baissés.
C. – A l’atelier du moulage mécanique, les salaires trop maigres ont été diminués de 20 %.
D. – L’ intérêt du capitaliste est payé en numéraire et la part revenant au travail est payée en papier.
E. – Monsieur Godin se fait 350,000 francs de rente en élevant de petits fondeurs comme d’autres élèvent des lapins.
F . – Un sous-directeur modèle, soupçonné d’avoir dénoncé cette exploitation a été renvoyé.
Nous ne pensons pas avoir omis un seul grief de ceux articulés par les organes de l’anarchie; nous allons les examiner un à un.

A. – Les travailleurs du Familistère sont exploités comme ailleurs.
Nous nous trouvons avoir répondu en partie à ce reproche, par l’exposé dans notre précédent numéro des avantages faits aux travailleurs par la participation, par l’enseignement, par la mutualité, par la coopération; ensemble d’institutions garantistes et progressistes qu’on ne trouve nulle autre part qu’au Familistère.
Cette réfutation serait incomplète , si nous ne faisions l’énumération des moyennes des salaires des familistériens ; moyenne que nous affirmons dépasser de plus de 20 % la moyenne des salaires des ouvriers des autres usines de la région.
Si nos affirmations à cet égard ne sont pas exactes, les anarchistes auront la partie belle ; ils pourront victorieusement citer les moyennes des salaires des autres travailleurs. Mais nous ajouterons que depuis la fondation de l’ Association, les ouvriers associés sont entrés en possession de plus d’un tiers de la. propriété sociale; ce qui vaut mieux que toutes les déclamations anarchistes.

B. – Les salaires ont été baissés.
Laissons parler les chiffres.
Voici les salaires payés par l’association aux ouvriers du Familistère travaillant à la journée et aux pièces. Les appointements des employés payés au mois ne sont pas compris dans ces relevés.
Les moyennes générales des salaires quotidiens ont été les suivantes :
En 1880 date de la fondation de la société…. 4fr.38
1883 à 1884. . . . . . . . .4fr.62
1884 à 1885 . . ……….4fr.76
1885 à 1886 époque des fantaisies anarchistes…….4fr. 85
Détaillons les résultats de l’exercice 1885-1886
Fonderie
Année 1880 Année 1886
Mouleurs . 4fr. 58 Mouleurs 5fr. 03
Montage-Ajustage
Monteurs . 3fr. 77 Monteurs . . 4fr. 77
Ateliers divers
Salaire quotidien en 1880 4fr.37 Salaire quotidien en 1885 4fr.71
Moyennes des salaires des 20 meilleurs ouvriers
Mouleurs et Monteurs.
Année 1884                                    Année 1885
Mouleurs . . . 6fr. 64                   Mouleurs . . . 7fr. 18
Monteurs . . . 5fr. 57                   Monteurs . . . 5fr. 69
Après cet exposé, tout commentaire devient inutile.
Mais une réflexion s’impose.
Si les anarchistes ont librement choisi leur moment d’entrer en campagne contre l’association du Familistère, cela ne fait pas l’éloge de la perspicacité de leurs agents ni de leur bonne foi.
Car ces chiffres sont constamment connus de tous ceux qui veulent se donner la peine de s’en enquérir. Chaque mois, le mouvement des salaires est l’objet d’un rapport spécial communiqué au conseil de gérance. Ce rapport est dressé par un des membres du conseil de gérance nommés pour les ouvriers, lesquels nomment en outre trois commissaires de surveillance qui peuvent exercer tous des contrôles et leur donner tous les renseignements possibles.

c. – A l’atelier du moulage mécanique, les salaires ont été diminués de 20 %
Avant de répondre à ce mensonge des anarchistes, il ne sera pas inutile de donner quelques explications se rapportant à l’introduction du moulage mécanique.
Cette substitution du travail de la machine à l’effort individuel constitue un progrès industriel considérable qui enlève la fatigue corporelle de l’ouvrier et lui conserve du travail, en raison de la perfection obtenue. Cette invention inaugurée au Familistère, n’a pas été appliquée sans les tâtonnements et les apprentissages qu’exige toute réalisation d’idée nouvelle.
L’inventeur de cette machine avait évalué à 300 le nombre de châssis qu’il devait mouler quotidiennement.
Dès la mise en marche, avec des ouvriers inexpérimentés, on atteignait difficilement une production de 80 châssis.
On était loin des prévisions de l’inventeur.
Après quelque temps de ce travail insuffisant, sur la simple promesse d’une récompense insignifiante si les ouvriers du moulage mécanique parvenaient à faire 20 châssis en plus, le rendement atteignit du premier coup le nombre de cent châssis.
Après cette expérience, M. Godin convoqua les ouvriers en conférence ; il fit appel à leur bonne volonté et leur expliqua qu’ils devaient insensiblement parvenir à faire 150 châssis, 200 et même 300.
Cette déclaration souleva des protestations d’étonnement et d’incrédulité. Mais, dans l’association tous les bénéfices, une fois les intérêts du capital payés, revenant aux travailleurs, chacun est disposé à tenter ce qu’il croit même impossible; puisque si la réussite a. lieu. c’est aux ouvriers. et aux ouvriers à peu près seuls, que les avantages en reviennent.
La première condition dans l’association étant d’assurer l’existence dans la famille, – puisque l’association fait le minimum social, dans le cas où le salaire serait insuffisant, vu le nombre de têtes à nourrir, – le plus grand intérêt des membres étant d’avoir un sage équilibre des salaires, afin que nul ne jouisse, d’avantages particuliers au détriment des autres.
Après diverses expérimentations, on convint qu’en toute circonstance le salaire des ouvriers du moulage mécanique serait acquis quelle que fût la production ; mais que, dès que celle-ci dépasserait les conditions fixées comme bases elle serait exécutée dans les conditions d’économie et de bonne exécution déterminées, le surplus donnerait lieu à une prime déterminée, elle aussi, régulièrement et inscrite minute par minute, par un compteur, sous les yeux des ouvriers eux-mêmes. Le travail en plus leur est payé au prix convenu.
Dans ces conditions le travail admis comme base de la journée a doublé.
Voici quelles ont été les variations des prix de l’heure de travail des ouvriers du moulage mécanique, la prime comprise, pour chaque mois depuis le mois de juillet 1885:
Juillet 1885 ……..0f.435                                  Janvier 1886 …….0f.488
Août………………. 0,456                                     Février ……………0, 487
Septembre ……….0 432                                  Mars………………..0,449
Octobre ………….. 0,456                                  Avril ………………. 0,496
Novembre ………. 0 ,444                                Mai ……………….. 0,42
Décembre ……….. 0, 485                                Juin ……………….. 0,458
C’est vraiment le cas de se demander quelle mauvaise intention a pu hanter les cerveaux qui ont inventé cette prétendue baisse des salaires, et qui ont ourdi, dans les ateliers, une odieuse machination pour y faire croire.
Au moulage mécanique, les salaires ont oscillé entre 60 centimes l’heure, 6 francs par jour pour les bons ouvriers et 32 centimes pour les manœuvres ou 3 fr. 20.
L’équipe de cet atelier se compose de 51 personnes, dont 43 gagnent de 42 à 60 centimes, tandis que les autres, faisant un travail que peut faire n’importa quel manœuvre, ont un salaire de 32 à37 centimes de l’heure. Et en aucune circonstance, depuis longtemps, il n’y a eu aucune modification dans les conditions.
On aura remarqué dans le tableau des moyennes mensuelles que le salaire est descendu à un taux moyen, 42 centimes, exceptionnellement bas en mai. Nous dirons dans notre prochain numéro à quelles manœuvres d’un agent anarchiste est due cette différence qui, du reste, était insignifiante.
Les conclusions de cet article sont que les salaires des Familistériens, envisagés dans leur ensemble, sont en hausse sensible ; que le moulage mécanique n’a éprouvé aucune variation dans ses salaires fixes ; que les légères fluctuations, toutes sans influence sur les conditions générales des salaires, sont dues à de nombreux jours de fêtes et à certains mouvements des primes produits en baisse par le fait d’un anarchiste, fait que nous expliquerons prochainement.

Les matières du présent numéro ne nous permettent pas d’insérer la conférence que M. Godin vient de faire sur ce même sujet. Elle paraîtra dans le prochain numéro.

Le Devoir 11 juillet 1886

La vie de Fortuné Henry : Le cas Fortuné à la Chambre

Treizième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Le cas Fortuné à la Chambre

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 16 Novembre 1892, l’affaire Fortuné Henry devant le tribunal correctionnel de Bourges, attire une affluence considérable. De sérieuses mesures de précautions sont prises pour parer à tout imprévu. Une douzaine d’agents, ainsi que sept ou huit gendarmes, sont disséminés dans la partie de la salle réservée au public. Fortuné est jugé pour ses propos lors de la réunion au Salon de Flore, le samedi 5 novembre, afin de protester contre sa condamnation à un an de prison par la cour d’assises du Cher.

Il s’avance à la barre et donne lecture d’un télégramme de Me Lagasse, avocat à Paris, l’informant qu’étant souffrant, il ne peut venir présenter sa défense. L’avocat parisien sollicite donc le report de l’affaire, mais Fortuné déclare que l’assistance d’un avocat ne lui est pas nécessaire. Il peut se défendre tout seul.

Le compagnon lit ensuite une requête tendant — vu la connexité des faits qui lui sont reprochés et qui doivent le conduire en cour d’assises, à ce que le tribunal se déclare incompétent et ordonne son renvoi devant le jury : « Les délits qui me sont reprochés ne tombent pas sous le coup des articles 222 et 224 du Code pénal qui protègent les agents de la force publique dans l’exercice de leurs fonctions ; j’ai commis ces délits dans une réunion publique et l’on ne peut m’appliquer que les articles 30, 31 et 33 de la loi relative à la presse et aux réunions publiques. Il est certain que je serai l’objet de poursuites devant la cour d’assises à propos de la même réunion et que je serai condamné à une peine plus forte que celle que vous pouvez m’infliger ».

M. Ausset, procureur de la République, s’applique à réfuter cette prétendue connexité. Il appuie sa thèse sur un arrêt de la cour de cassation, rendu en 1883 (affaire Giraudi) : « Le prévenu fait confusion. Il a, on le voit, étudié le droit criminel, mais il ne le connaît pas suffisamment en ce qui concerne la connexité des peines. Le délit d’outrage envers un fonctionnaire de l’ordre administratif – et c’est la cas en l’espèce, puisque M. le commissaire de police était délégué par le préfet – n’a rien à voir avec la cour d’assises, le tribunal correctionnel peut connaître de ceux pour lesquels le prévenu a été cité aujourd’hui ».

Le tribunal, après en avoir délibéré, rejette les conclusions présentées par Fortuné et se déclare compétent. Le compagnon s’explique alors sur les délits qui lui sont reprochés contre le commissaire et son secrétaire.

Au début de la réunion, au Pavillon de Flore, il a déclaré à l’égard de MM. Lhomond, commissaire et Bourdin secrétaire du commissaire central : « Prenez des notes, messieurs les rapporteurs, je vais provoquer au meurtre, au pillage et à l’incendie ; prenez des notes, mais je vous préviens que le premier cochon qui viendra m’arrêter et me maltraiter, je lui brûlerai la gueule ».

Sur le premier point, il considère qu’il n’y a pas injure, puisque celui qui fait un rapport est forcément appelé un « rapporteur. » Sur le deuxième point, Fortuné adopte un système de défense assez habile. Il déclare qu’il aurait dit : « Le premier cochon qui me frappera, je lui brûlerai la gueule » Le qualificatif cochon ne peut être appliqué au commissaire qu’autant qu’il aurait frappé Fortuné.

Fortuné poursuit : « En prononçant ces paroles, j’avais présentes à la pensée les brutalités dont j’ai dont j’ai été l’objet à Paris, un jour qu l’on m’avait arrêté. Les agents, ce jour-là, m’ont maltraité, m’ont frappé d’une façon ignoble, ils se sont comportés comme des cochons. Eh bien au Salon de Flore, j’ai voulu dire ceci : si le commissaire de police vient m’arrêter et me frapper comme j’ai été frappé à Paris, ce sera dans ce cas un cochon et je lui brûlerai la gueule. Mais pour que M. le commissaire de police devienne un cochon, il faut qu’il me frappe ; et comme il ne m’a pas frappé, il n’est pas un cochon et le délit, par suite, n’existe pas ». La logique du raisonnement est implacable mais le jeu d’échec entre le procureur et lui ne tourne pas à son avantage. Fortuné sait qu’il peut se livrer à toutes les outrances verbales concernant les divers apologies en réunions car la peine maximale est de deux ans de prison et avec la fameuse connexité des peines pour un même délit ne se cumulent pas. Fortuné a déjà atteint, par toutes les apologies auxquelles il s’est livré, le plafond de deux ans de prison, quoiqu’il puisse déclarer cela ne changera rien. Les propos tenus au Salon de Flore peuvent ainsi s’expliquer.

Mais Fortuné ne connaît pas assez le droit pour savoir que les plus hautes instances judiciaires ont trouvé une faille : les injures à agents de l’ordre administratif, même dans une réunion peuvent être correctionnalisées.

Le Procureur de la République prononce son réquisitoire. S’appuyant sur les dépositions formelles des témoins, il demande une condamnation sévère. Le tribunal condamne Fortuné à quatre mois de prison. « Je salue, dit Fortuné, ma condamnation du cri de Vive l’Anarchie ! toujours et quand même ! » L’audience est suspendue. Le compagnon Bedu, sorti mardi de la maison d’arrêt, où il purgeait une condamnation à 6 mois de prison (pour voies de fait sur une personne ) s’avance et serre la main de Fortuné. Il est expulsé.

Fortuné, montant dans le «panier à salade », lève son chapeau et crie de nouveau : « Vive l’anarchie !»1

Le 17 novembre 1892, l’affaire Fortuné Henry est évoquée à la Chambre des députés par le Président du conseil, M. Loubet, après avoir nommé les cas de deux autres anarchistes bénéficiant des failles de la loi sur la presse, il aborde celui de Fortuné : « Celui-ci, messieurs, s’appelle Fortuné. Il a été condamné trois fois. Je ne vous raconterai pas son odyssée, mais j’ai un fait curieux à citer. Le 2 novembre, Fortuné a été condamné, à Bourges, par la cour d’assises; il était dans la salle, mais il ne lui a pas convenu de comparaître contradictoirement; il a fait défaut, et, en sortant de la salle des assises, il a fait afficher dans la ville de Bourges des placards, délictueux eux-mêmes, annonçant une réunion publique pour le surlendemain 4 novembre ; la réunion publique a été tenue, et, comme des délits y ont été commis, ils provoqueront de nouvelles poursuites devant la cour de Bourges, qui venait de statuer l’avant-veille.
Si vous pensez qu’une loi qui autorise des faits semblables peut et doit être maintenue, vous le direz. Le Gouvernement ne l’a pas cru, et c’est pourquoi, au mois de mai, il a déposé sur le bureau de la Chambre le projet que nous discutons en ce moment ».2

Le Père Peinard conteste les propos de Loubet à la Chambre : « La bourrique parle ensuite de Fortuné qu’il dit condamné par trois cours d’assises et en outre poursuivi par deux.

Mensonges, nom de dieu !

Au total Fortuné n’a que quatre procès et non cinq. Et au moment où le Loup-bête dégueulait, il n’avait encore que deux condamnations, celle de Bourges et celle de Paris.
Hein, mille tonnerres : pour un ministre, c’est foutre pas mal.

Turellement, toutes ces menteries étaient emberlificottées de pommade, comme qui dirait du nougat dans du papier d’argent. »3

Le gouvernement ne réussit pas à faire passer ce texte, pour permettre les arrestations préventives et ce n’est qu’après l’attentat de Vaillant, à la Chambre, qu’est votée la loi du 12 décembre 1893, modifiant, dans ce sens, la loi sur la presse.

Fortuné Henry et Dupont, gérant du Père Peinard, sont cités le 26 novembre 1892, devant la cour d’assises de l’Aisne. Dupont ne répond pas à l’appel de son nom. Il est condamné, par défaut, à 2 ans de prison et 500 francs d’amende.

Fortuné dépose des conclusions tendant à démontrer l’incompétence de la Cour et du jury.

Ces conclusions sont la réédition de celles déposées précédemment par Martinet lors des débats de son procès au mois de mai 1892 « mais avec une infériorité marquée », selon le rapport du commissaire spécial de Ternier (Aisne)4. L’arrêt de la Cour rejette les conclusions. Fortuné déclare alors faire défaut et sort de la salle accompagné par deux gendarmes.

La Cour condamne Fortuné à 2 ans de prison et 500 fr. d’amende.5

Le Père Peinard rend compte de « la chasse aux anarchos » de Laon et Bourges : « A Laon, c’est Fortuné et et Dupont qui ont passé en condamnation.

Dupont ayant fait faux-bond a été condamné à 2 ans et 500 balles d’amende.

Fortuné avait été amené de Bourges. Il s’est payé la hure des enjuponnés et leur a déclaré qu’il ne leur reconnaissait pas le droit de le juger, et a conclu en leur disant :

Si vous vous placez sur le terrain de la loi, je vous déclare que vous n’allez pas assez loin.

En face d’ennemis invétérés, il ne faut pas se contenter de les emprisonner, il faut les supprimer. Je suis votre ennemi, supprimez-moi, tuez-moi. Si j’avais moi, à vous juger, je n’hésiterais pas.

C’était franc, nom de dieu ! Il a ensuite fait défaut et on lui a foutu deux ans et 500 balles d’amende. »6

Dans un rapport du 22 novembre 1892, la Préfecture de police de Paris analyse la méthode employée par Fortuné pour utiliser les failles de la réglementation : « C’est une tactique dont il est coutumier, comme du reste tous ses coreligionnaires politiques, que celle qui consiste à se faire condamner par défaut, alors qu’on se trouve présent parmi le public assistant aux débats qui vous concernent ».7

1 L’Indépendant du Cher 17 novembre 1892

2 Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés 17 novembre 1892

3 Le Père Peinard 27 novembre 1892

4 Rapport du 20 novembre 1892. Archives nationales F7 15968

5 L’Indépendant du Cher 22 novembre 1892

6 Père Peinard 27 novembre 1892

7 Rapport du 22 novembre 1892. Archives nationales F7 15968

Meetings à Guise et Saint-Quentin (Aisne) de Tortelier et Devertus. 27 avril 1887

Joseph Tortelier

Samedi soir, a eu lieu a Guise (Aisne), une grande conférence publique et contradictoire. 600 personnes environ y assistaient. Le premier, le compagnon Devertus a traité de l’impuissance des partis qui ne peuvent défendre efficacement les intérêts de la classe ouvrière ni donner aucune satisfaction à ses revendications.

La Révolution seule pourra, changer le sort des travailleurs, dit-il, mais a une condition, c’est qu’ils en garderont les bénéfices et qu’ils éviteront de remettre leur souveraineté, entre n’importe quelles mains, il faut qu’à tout prix les travailleurs refusent de se laisser forger de nouvelles chaînes.

Les applaudissements de l’auditoire prouvent au compagnon Devertus qu’il a touché juste.

Cela ne fait pas le compte du citoyen Rouannet, qui, de farouche collectiviste révolutionnaire qu’il était autrefois, a lâché le drapeau rouge pour le drapeau tricolore et est devenu un défenseur acharné et intéressé des panacées de M. Godin. Il fut probablement envoyé par son patron.

L’assemblée manifeste son impatience, et l’interpelle assez violemment. Après plusieurs tentatives infructueuses, il est obligé de se retirer, ainsi que le citoyen Duplaquet, employé de M. Godin, sous les huées et les sifflets et soutenus par les seuls applaudissements du commissaire de police.

Le compagnon Devertus ramène la discussion sur son véritable terrain, le communisme libertaire, (Anarchie.) Puis la séance est levée au milieu, des acclamations enthousiastes et des cris de Vive la Révolution sociale ! Vive l’anarchie !

Le lendemain, une nouvelle réunion était tenue à Saint-Quentin, dans la salle du Cirque organisée par les Libertaires et les Enfants de Babeuf.

Mille à douze cents personnes y assistaient.
Le premier, dans un discours seulement interrompu par les applaudissements, le compagnon Tortelier traite de la nécessité d’une Révolution. Dans un langage clair et précis, il développe longuement ses idées.

Le compagnon Devertus fait ensuite le procès du parlementarisme, expose ses idées sur le communisme anarchiste et attaque les théories collectivistes ; il quitte la tribune au milieu des bravos de toute la salle.

Pendant le discours du citoyen Devertus un incident se produit. Comme il disait que plutôt de s’entre tuer, les peuples feraient bien de commencer par se débarrasser de leurs gouvernants, un assistant lui cri : qu’on ferait mieux de commencer par lui. Aussitôt une bagarre se produit.

Deux commissaires présents tirent leurs écharpes, l’un monte à la tribune et dit qu’au nom de la loi il lève la séance. Toute la salle est debout et proteste.

Les compagnons Devertus et Tortelier lui font remarquer qu’il outrepasse son droit, et les commissaires, effrayés de la tournure que prennent les choses, disent aux assistants de se rasseoir, et qu’ils ne lèvent plus la séance.

Le citoyen Devertus termine son discours, dont la fin est acclamée par toute la salle.

Enfin la séance est levée aux cris de : Vive la Révolution ! Vive l’anarchie ! On chante la Carmagnole, et la foule se disperse tranquillement, sans autres incidents.

J. B.

Le Cri du peuple 27 avril 1887

Les anarchistes et le familistère de Guise. La réponse du Devoir (2). 27 juin 1886

Les attaques des anarchistes contre le Familistère sont une étrange manière de procéder de la part de gens qui se donnent comme les protecteurs des classes ouvrières.
Nous concevons toutes les critiques qu’on peut élever contre les abus, mais apporter le même esprit, contre la première fondation qui ait fait disparaître de son sein les maux dont les classes ouvrières ont le plus à se plaindre dans l’état actuel de l’industrie et de la répartition de la richesse, est certainement une action coupable ou bien tristement irréfléchie.
Nous n’avons jamais présenté l’association du Familistère comme le dernier mot du progrès social, ni des réformes à réaliser. Bien au contraire.
Depuis, bientôt dix ans, nous ne cessons de présenter, dans le Devoir, organe de l’Association, et dans toutes nos publications, les réformes générales applicables à la société présente. Nous ne concevons donc pas quel sentiment de basse rivalité peut être le mobile des journaux prétendus socialistes qui s’attaquent à l’institution la plus largement entrée dans la voie des réformes sociales, non pas seulement en théorie mais en pratique ; et en pratique non pas facultative et arbitraire, mais consacrée par des contrats obligatoires pour le capital à l’égard du travail, pour l’administration à l’égard des ouvriers, tout en laissant à ceux-ci leur complète liberté.
Les anarchistes ne veulent pas voir que les choses qu’ils critiquent dans le Familistère offrent aux ouvriers des avantages infiniment supérieurs à tout ce qui existe, partout ailleurs, à un état pire, et que, nulle autre part, on ne constate le mieux réel, très appréciable, que l’on trouve partout au sein de cette association.
Dans la plupart des usines, il n’existe d’autre règlement que le caprice des chefs. Au Familistère,
un règlement détaillé détermine les conditions du travail et chaque fois que les travailleurs croient devoir l’invoquer ou le faire modifier, ils ont la faculté d’en référer à un conseil élu par eux, conseil qui a toujours exercé son intervention auprès de l’administration supérieure, sans que jamais aucun des délégués n’ait éprouvé le moindre désagrément à la suite de l’accomplissement de son mandat.
Au Familistère, n’est-il pas constant qu·aucun chef ne peut appliquer à un ouvrier une mesure disciplinaire sans en délibérer en conseil de gérance. Dans quel autre atelier trouve-t-on pareille garantie contre les excès des caprices ou des entraînements des directeurs ?
Quel est l’anarchiste qui, mis en demeure de prouver ses dires, n’avouera que la journée de travail est rigoureusement de dix heures, lorsque, dans toutes les usines de la région, les travailleurs sont tenus 12 heures à l’atelier, pour un salaire 25 % plus faible que celui des ouvriers du Familistère.
Ces faits ne sont pas discutables.
Cette différence des salaires et de la durée de la journée subsiste même à l’encontre des usines concurrentes du Familistère.
Ce seul fait de conserver aux travailleurs de l’association un salaire de 25% supérieur à celui des ouvriers des concurrents, lorsqu’on est contraint de livrer les produits au même prix, est un acte qui devrait frapper l’attention de tous ceux que n’aveuglent pas la plus complète ignorance des conditions du bien-être de l’ouvrier ou les plus mauvaises intentions à l’égard du travailleur.
Y a-t·il d’autres usines, ou le salaire est maintenu à un taux de 25% au dessus de celui pratiqué chez les concurrents ?
A-t-on vu autre part qu’au Familistère fonctionner régulièrement le minimum de subsistance, soit lorsque le salaire n’ est pas proportionné aux charges de la famille, soit lorsqu’il est suspendu ou diminué par le chômage ou ·par la maladie ?
Quel est donc l’autre groupe de 1.800 habitants, dans lequel on dépense, chaque année, plus de 100.000 francs en mutualité ?
Et le budget des écoles, qui n’est pas moindre de trente cinq mille francs, n’est-il pas un bienfait digne de quelque considération, dans un milieu où beaucoup de villes de 40.000 habitants ne consacrent pas annuellement une pareille somme à l’enseignement ?
Faut-il parler de la participation aux bénéfices, organisée de telle sorte que les travailleurs deviendront propriétaires, en moins de quinze ans, des moyens de production ? C’est encore là un procédé de transition, qui nous semble digne de quelque attention et qui place celui qui l’a volontairement mis en pratique en dehors de la catégorie des gens riches, que les travailleurs peuvent maudire et combattre.
Nous allons faire la part belle aux anarchistes et aux autres détracteurs du Familistère. Malgré la supériorité des salaires des familistériens, malgré l’énormité des sommes absorbées par l’enseignement, par la mutualité, par la participation, nous allons admettre que les salaires, que les bénéfices de la participation sont au-dessous des taux nécessaires au bien-être qui convient aux travailleurs de notre époque. N’est-il pas prouvé, chaque année, par l’inventaire des bénéfices qu’on ne peut aller plus loin dans ces voies, sans péril pour la fondation, à cause des obstacles qui naissent de l’antagonisme du milieu ?
Nous comprendrions, de la part des travailleurs, l’hostilité manifestée par les anarchistes, si nous présentions le Familistère comme une œuvre parfaite, ayant la prétention d’avoir réalisé l’idéal du progrès social.
Mais le fondateur du Familistère a toujours expliqué son œuvre comme un acheminement vers un idéal qui a pour but la souveraineté effective du travail et le bien-être général des travailleurs sans exception.
Le Familistère est l’œuvre personnelle de M. Godin, il est vrai ; mais son créateur soutient la nécessité de l’intervention de l’État et des communes, en vue de généraliser les institutions familistériennes et de faire que les règlements des associations ouvrières deviennent de véritables lois émanées de la souveraineté populaire, placées sous la sauvegarde des juridictions de droit commun.
Le Familistère n’est pas seulement une réalisation, un fait, il est une première application d’une théorie féconde, ne condamnant aucune aspirations des partisans les plus sincères de l’émancipation intégrale des travailleurs.
Un homme imbu des doctrines les plus larges, s’est demandé si, sans renoncer aux grands horizons de la théorie, il n’y avait pas lieu de consacrer une partie de sa fortune à fonder une œuvre progressiste la plus parfaite possible, mais point tellement dissemblable avec les actualités du milieu qu’elle soit écrasée par ces dissemblances et ne puisse se perpétuer à cause de qualités condamnées par les tendances du milieu, et c’est après cette œuvre que s’acharnent les anarchistes
et d’autres prétendus défenseurs des droits du travail !
Veut-on la possession, par les travailleurs, des moyens de production? Si le Familistère ne l’a réalisé du premier coup, il en proclame le principe et offre des moyens pratiques d’y parvenir progressivement en peu de temps.
Est-on d’avis que toutes les capacités doivent concourir à la direction de la production? C’est ce qu’affirme la théorie familistérienne et ce que commence la fondation de Guise, selon des proportions qu’on ne trouve nulle autre part.
Si l’on est pour l’extinction du paupérisme, on est mal venu à combattre le Familistère qui a tant fait dans cette voie?
Ceux qui veulent que le travailleur consacre l’équivalent de sa production font preuve de mauvaise volonté, en s’acharnant contre une association dans laquelle le salariat est tempéré par le minimum possible de salaire, pur la mutualité et par la participation ; toutes ces améliorations étant appliquées et expliquées comme des moyens de transition vers un avenir ouvert à tous les progrès, et ayant pour critérium de la répartition des richesses la nécessité d’équilibrer la production par l’augmentation de la consommation ouvrière.
L’exploitation commerciale est remplacée par l’organisation des services publics d’approvisionnement, dont les bénéfices sont répartis entre les consommateurs.
Voilà encore une institution qui nous semble mériter d’autres appréciations que les injures des anarchistes, à moins que ceux-ci cachent, sous leur bruyant dévouement envers les classes laborieuses, la volonté de décourager par leurs calomnies et par leurs insultes les auteurs de toutes tentatives dans la voie des améliorations pratiques.
Si telles sont leurs visées, ils ont tort de se croire assez forts pour enrayer les efforts du fondateur du Familistère ; ils seront impuissants à paralyser sa bonne volonté et sa persévérance.
Nous ne nous exagérons pas la portée des attaques des anarchistes ; elles sont, au contraire, d’excellentes occasions pour nous de donner opportunément des explications qui seront comprise par les intéressés.
Les Anarchistes, eux-mêmes, ont pris soin de nous fixer sur la valeur réelle de leurs récriminations; le Familistère n’est pas un Eden pour les travailleurs, et ils ne lui pardonnent pas d’être moins qu’un tel lieu de prédilection.
Nous reconnaissons le bien fondé de cette accusation.
Il est bien vrai que le Familistère n’est pas un lieu de délices et de repos incessant. Les plus heureux, parmi les valides, ne peuvent s’y soustraire à dix heures de travail par jour.
Le mortel qui s’égare dans les dépendances du Familistère n’y rencontre nulle part le moindre affluent du Pactole; les sources d’hydromel, de nectar et d’ambroisie y sont inconnues ; nulle part les amours, les nymphes et les bacchantes ne s’y pressent autour des familistériens qui rêverait les enivrements de l’amour et des plaisirs au bruit des symphonies invisibles.
Le Familistère n’est pas un Eden; son fondateur n’a jamais eu pareille prétention. C’est assez pour lui et pour sa future renommée d’avoir crée un oasis au milieu de l’enfer individualiste, et d’avoir consacré sa fortune et son temps à fouiller les lois de la vie, en vue de collaborer au bonheur des humains.

(A suivre)

Le Devoir 27 juin 1886

Les anarchistes et le familistère de Guise. La réponse du Devoir (1). 20 juin 1886

Croire que la nature humaine est suffisamment perfectible pour devenir capable de faire spontanément le bien, sans qu’il soit utile d’aucune loi pour la maintenir dans la pratique constante et générale de se devoirs, tel est à peu près le fond de la théorie anarchiste.

Cet idéal,compris et prôné par quelque penseurs, aura peu d’effet immédiat sur le perfectionnement de la créature humaine, si les personnalités conscientes du parti anarchistes persistent à ne pas sortir des vagues aspirations de cet idéal.

Il nous semble préférable de ne point faire abstraction des défauts actuels des individus, et de chercher à améliorer et atténuer progressivement la tutelle sociale par la suppression des mauvaises lois et par l’application d’une meilleure législation .

S’il n’existait entre nous et les anarchistes, en général, d’autres différences que celle que nous venons de signaler, nous les laisserions poursuivre librement leurs fantaisies, sans nous occuper d’eux.

Nous comprenons qu’on collabore au progrès social par d’autres moyens que ceux que nous avons choisis. Nous respectons et nous approuvons toutes les bonnes volontés, sans exception.

Mais, à la suite, plutôt, à côté des personnalités sincères auxquelles nous avons fait allusion , que nous mettons, dès le début, hors de cause, et auxquelles nous accordons nos sympathies, il existe des groupes d’individus se disant anarchistes, tous plus incapables les uns que les autres d’expliquer et de comprendre la moindre idée philosophique ou sociale, n’ayant d’autre but que celui de renverser et détruire. On conçoit que ceux-là ne comprennent pas les organisateurs.

Le tempérament de ces anarchistes est tellement connu de toutes les administrations policières que, en chaque circonstance où la police éprouve le besoin d’organiser une démonstration bruyante ou une émeute, il lui suffit de lancer dans les groupes anarchistes quelques agents provocateurs ; leurs appels sont toujours entendus.

Les anarchistes de cet acabit sont simplement des malades que nous laisserions aux névroses de l’émeute, s’ils n’avaient risqué, nous ne savons sous quelle inspiration, des attaques malveillantes et injustes contre le Familistère.

Le Cri du Peuple, le Socialiste et le Révolté sont jusqu’à présent les tribunes ouvertes aux anarchistes faisant campagne contre le Familistère.

Relevons d’abord une coïncidence significative ! la rédaction des articles récemment publiés présente de singulières analogies avec une note parue, il y a six mois, dans le Petit-Nouvelliste, journal ultramontain de la faction orléaniste. On dirait que ces articles sortent tous de la même officine.

Nos lecteurs liront à la fin d’un article, extrait du Révolté, que nous publions plus loin, la phrase suivante :

« Il y a par le monde des industriels qui se f ont des rentes en élevant des lapins, il y en .a d’autres qui édifient des fortunes en élevant des petits fondeurs ».

C’est exactement ainsi que finissait la note du Petit-Nouvelliste.

Si les anarchistes et les cléricaux n’ont pas les mêmes rédacteurs, il faut avouer qu’ils marchent en parfait accord les uns avec les autres.

L’organe des anarchistes nous promet de parler plus longuement du Familistère. Nous ferons, dans la suite, ce que nous allons commencer aujourd’hui. Nous reproduirons les mensonges et les infamies que le Révolté, le Cri du Peuple et le Socialiste consentiront à publier.

Ces journaux n’imiteront certainement pas notre exemple en insérant nos réponses. Peu nous importe. Le Familistère a résisté aux foudres des cléricaux ; ce n’est ni les divagations ni les sottes accusations des anarchistes mal intentionnés qui parviendront à fausser 1’opinion publique sur le Familistère et à atténuer ce grand exemple de progrès social.

L’association du Familistère ne s’occupe pas des opinions politiques ni religieuses des personnes ; elle laisse vendre les journaux anarchistes dans l’établissement même, certaine que le bon sens général et le bien-être exceptionnel de nos travailleurs associés sont des préservatifs infaillibles contre les doctrines anarchistes. Les chefs de services et le haut personnel du Familistère assistent impassibles à cette propagande; il ne déplaît à aucun de constater l’impuissance des agents du désordre, au milieu d’une population laborieuse et assez intelligente pour apprécier exactement sa situation.

Nous ferons bientôt la lumière sur ces agissements et nous répondrons à toutes les accusations que le Cri du Peuple, le Socialiste et le Révolté ont enregistrées ou enregistreront à l’avenir.

En ce qui nous concerne, ne voulant pas nous départir d’une rigoureuse loyauté, nous insérerons intégralement les écrits de nos adversaires, afin que nos lecteurs puissent se faire une opinion raisonnée par l’examen de toutes les pièces du débat.

Nous répondrons dans nos prochains numéros aux trois articles publiés jusqu’à présent, et nous dévoilerons les déloyales machinations anarchistes cherchant à porter le trouble dans la société du Familistère. Nous nous contentons aujourd’hui de donner un démenti formel aux accusations d’avoir baissé les salaires : « Il n’y a eu aucune baisse de salaires dans l’établissement jusqu’à ce jour. Nous démontrerons, au contraire, qu’indépendamment du partage des bénéfices entre les travailleurs, les salaires ont toujours augmenté.

Voici les articles publiés par les organes de l’anarchie :

Le Révolté du 29 au 4 juin 1886.

Mercredi 19 courant toute l’usine Godin & Cie était en émoi. Que se passait-il donc dans cet Eden du travailleur, dans cette ruche où les frelons sont inconnus, soi-disant ? Ah ! c’est que là, com me ailleurs, Je pauvre est exploité d’une atroce façon . Les réclamations bien minimes des ouvriers sont renvoyées aux calendes grecques, soit par le patron qui laisse faire et surtout par un certain directeur qui n’en fait qu’à sa guise.

De guerre lasse, après avoir attendu vainement le résultat de leurs doléances, et voyant leur salaire diminuer de 5, 10, et même 15 %, les ouvriers se mirent à refuser le travail dans une certaine branche de la Fonderie.

Comment, direz-vous, une grève dans une usine dirigée par le Fondateur du Familistère ? Mais c’est l’abomination de la désolation . … Cette panacée universelle qu’on prétend offrir aux générations futures ne donne donc pas les admirables résultats que jette à tous les vents de la renommée, l’organe officiel de cette philanthropique institution .

Il parait bien que non, puisque pour conserver les billets de mille aux gros bonnets on a rogné la modeste mitraille des malheureux esclaves.

Cette tentative a été presque aussitôt réprimée que conçue grâce à la grrrande énergie du susdit directeur; décidément c’est un homme à poigne et précieux, car du train dont vont les choses son tempérament autoritaire deviendra très utile polir mâter les prochaines revendications.

Reste à savoir si les ouvriers ne l’enverront pas faire une visite à son ami Watrin dont il est le digne émule !..,

A vous la première, à nous la seconde Nom té Dieu

Le Cri du Peuple du 10 juin 1886.

Le Fondateur de l’Association du Familistère de Guise a, il y a peu de temps, fondé une société d’arbitrage international et de paix universelle, chargée de régler les différends entre peuples et despotes, et entre patrons et ouvriers.

Cela montre de bons sentiments ; mais pourquoi dans la pratique l’un des directeurs de l’usine de ce pacifique patron diminue-l-il de 20% le salaire déjà trop maigre des ouvriers du moulage mécanique?

Le Révolté du 12 juin au 18 juin 1886

Les jobards, ceux qui veulent être exploités, pourvu que l’exploiteur se dise républicain socialiste, se sont scandalisés de notre article paru dans l’avant dernier numéro du Révolté et traitant d’un fait qui se serait produit à l’usine du familistère; ils développaient le vieil argument suivant :

Comment vous, socialistes, avez- vous attaqué une institution qui est un essai socialiste de la plus haute importance ?

Pourquoi ne vous attaquez-vous pas . . .

Nous ne croyons pas devoir ici reproduire les attaques dirigées contre d ‘autres établissements que le nôtre. Après ces attaques, l’article poursuit ainsi :

Quant au Familistère, dans une étude ultérieure consciencieuse et impartiale, nous examinerons les divers rouages composant l’ensemble de cette association.

Pour aujourd’hui nous nous contenterons de dire que le personnel de celle société est tout aussi malheureux que celui d’une autre usine, les appointements n’y sont pas plus forts et la sécurité du travail tant vantée par divers organes, se paie en vexations, froissements de toutes sortes; on n’arrive aux divers échelons de cette égalitaire institution qu’à force d’intrigues, de bassesses, j’allais dire de trahison.

Nous passerons en revue les statuts et les règlements que le Shah de Perse ne désavouerait pas, nous scruterons ce monument d’autoritarisme, nous y verrons cet article significatif:

L’intérêt du capital sera payée en numéraire et la part revenant au travail sera payée en papier.

Enfin, nous montrerons aux populations ébahies par quel chef-d’œuvre de machiavélisme on arrive à se faire 350.000 fr. de rente, en demeurant aux yeux des naïfs un éminent réformateur, un grand homme, un bienfaiteur de l’humanité, etc.

Nous étalerons au grand jour les dessous des cartes familistériennes et nous verrons que s’il y a par le monde des industriels qui se font des rentes en élevant des lapins, il y en a d’autres qui édifient des fortunes en élevant des petits fondeurs.

A bientôt braves gens !

Le Socialiste du 12 juin

Guise.- Nous recevons de Guise une lettre nous annonçant la formation d’un groupe d’études sociales.

Ce groupe compte plus de soixante membres, ce qui est beau dans une ville de 5.300 habitants. En trois semaines, il y a déjà eu 4 réunions, de trois heures chacune. Les organisateurs ont passé en revue les différentes révolutions depuis 1789 jusqu à 1871 et ont exposé les différents points du programme socialiste.

Bon courage à nos amis de Guise !

– Soupçonné d’être l’auteur d’un article paru dans le Révolté , l’un des sous-directeurs* de l’usine Godin et Cie, membre du groupe les Égaux, de Guise a été mis à l’index par le Fondateur du Familistère et privé de travail.

Serait-ce, parce que ce directeur – socialiste convaincu – avait carrément, et à plusieurs reprises, affirmé les idées révolutionnaires? Où serait-ce alors parce qu’il avait toujours défendu la cause des travailleurs sous ses ordres, auxquels il n’a jamais infligé aucune amende, aucune retenue, aucun rabais ? C’est ce que l’on a peine à expliquer. Dans tous les cas on peut affirmer, sans crainte d’être démenti, que ce digne citoyen jouit de l’estime, du respect et de la considération de tous les ouvriers de cet établissement. Son départ, fin courant, donnera 1ieu à des regrets bien sincères. On croit à une manifestation.

Les ouvriers ne se gênent pas pour dire :

« Ah ! celui-là était un bon, un loyal employé ! Mais hélas! de ceux-1à, il n’en faut plus pour nous ! les gros bonnets n’en veulent pas !! – Ceux qui nous défendent, ceux qui, quoique supérieurs n’oublient pas qu’ils sont des salariés comme nous, ceux-là, on les jette dehors comme des misérables !

Tandis que ceux qui nous rognent nos salaires, nous accablent d’ amendes, oh ! alors, ceux-ci on les conserve précieusement, on leur vole des félicitations; on leur accorde des gratifications, des primes, etc., etc … , pour la part active prise au renvoi d’un supérieur qui s’est toujours considéré notre égal … un vrai camarade du travailleur – sincère et dévoué ! »

Telles sont les paroles, les plaintes de tous les socialistes déjà nombreux dans cette fonderie de Guise. Mais s’ils estiment ce digne défenseur de leurs intérêts, ils haïssent, méprisent et détestent d’autant plus celui qui, visé dans l’article est l’auteur de cette indigne expulsion.

Reste à savoir comment l’on récompensera cet émule des Blazy et des Watrin.

Le Devoir n°406 20 juin 1886

* Il s’agit de Jules Sibilat,
Lire son analyse du Familistère : Du Familistère de Guise (Aisne) par Jules Sibilat. 2 septembre 1886
Si l’on en croit la version donnée par le Socialiste, Jules Sibilat a « été mis à l’index par le Fondateur du Familistère et privé de travail » parce qu’il était soupçonné d’avoir donné des informations au Révolté.

C’est une version assez différente de celle exposée par Jacques Bonnet dans Le cheval cabré ou la vie de Jules Sibilat (1848-1897) où ce dernier aurait quitté le Familistère volontairement à la suite de désaccords politiques avec Godin (voir p.132).

Les anarchistes ont-ils tenté d’incendier l’usine Godin à Guise ? 15 août 1886

GUISE. — Dans la nuit du 15 au 16, vers une heure du matin, notre population fut mise en émoi. Un violent incendie venait d’éclater dans un bâtiment en planches, couvert en pannes, appartenant à la Société Godin, situé dans les Coutures à proximité de l’usine. Si le vent s’était mis de la partie, toute l’usine aurait flambé. A 3 heures du matin, le péril était conjuré. Toute la journée a été employée à déblayer la paille fumante et à inonder le foyer de l’incendie. La perte totale est évaluée de 12 à 13,000 francs, somme garantie par la Compagnie d’assurance l’Union qui règle généralement bien ses sinistrés. Le secours a été vivement organisé par nos sapeurs-pompiers aidés de ceux de Lesqnielles-Saint-Germain, Beaurain, Tupigny, Wiege-Faty, de l’usine Chenest et du Familistère. M. Godin et sa femme sont absents. M. le Maire, son premier adjoint, M. le juge de paix, la gendarmerie, la troupe, la police étaient des premiers pour encourager au travail et maintenir le bon ordre. Pendant toute la nuit, on mourait de soif, mais dans la journée, l’administration familistérienne n’a rien négligé, hommes et femmes tout le monde s’est dévoué et paraissait satisfait. Celui que l’on croit être l’incendiaire a été interrogé et arrêté.

Journal de la ville de Saint Quentin 18 août 1886

GUISE. — Dans la nuit du 16 courant, vers une heure, les cris répétés : « Au feu! » mettaient en émoi toute la population de cette localité. Un violent incendie, qui aurait pu prendre des proportions considérables et jeter un millier d’ouvriers sur le pavé, venait de se déclarer dans le magasin de paille de l’usine Godin et Cie, situé à proximité (15 mètres environ) des ateliers de l’usine. En un clin d’œil, tout le magasin, contenant 180,000 kilos de paille environ, était embrasé, jetant sur toute la ville une lueur sinistre, pareille à celle d’un phare immense. Immédiatement les habitants de l’usine, hommes et femmes et ceux de la ville, étaient sur les lieux. Les pompes de l’usine et de la localité arrivèrent aussitôt, mais ne purent se mettre en manœuvre faute d’eau. Déjà trois charpentes de divers ateliers ou magasins s’enflammaient.

Le juge de paix, l’un des premiers sur les lieux, organisa immédiatement les secours et fit former les chaînes. On dut prendre d’un côté de l’eau à la rivière l’Oise, et, à l’extrémité contraire, à une machine qui venait d’être mise en mouvemement. Alors arrivèrent les pompes de Lesquielles et de Beaurain, munies de seaux, tandis que venait d’arriver, d’un autre côté, la gendarmerie et la troupe.
Tous rivalisèrent de zèle et bientôt tout danger était conjuré. A trois heures quarante-cinq minutes on put rompre une partie des secours pour ne plus s’occuper que du foyer de l’incendie.

Le travail à l’usine fut interrompu toute la journée du 16. Cette journée fut employée à éteindre et enlever les décombres.
Ce magasin était construit en bois avec murs en brique (trois côtés seulement), d’une élévation de lm ou lm20 au-dessus du sol.

Les dégâts sont purement matériels et couverts par une assurance. Il n’y a à déplorer aucun accident de personnes. Les causes de cet incendie restent jusqu’alors inconnues.

Le Cri du peuple 21 août 1886

Dans son numéro du 22 août 1886, le Devoir, journal du Familistère se contente de relater l’incendie sans faire de commentaire.

Jessica Dos Santos dans « L’utopie en héritage. La Société du Familistère de Guise, de la mort de Jean-Baptiste Godin à la dissolution de l’association (1888-1968) » évoque la possibilité que cet incendie ait été provoqué par des anarchistes :

« en août 1887, un incendie éclate dans un des magasins de l’usine. Accident ? Représailles? Godin est persuadé d’avoir été victime d’un attentat, et licencie d’autres meneurs anarchistes, ce qui ne fait qu’alimenter la campagne de la presse contre lui », reprenant les propos d’Alfred Migrenne dans « Andre Godin, sa vie, son oeuvre 1817-1888 », p. 182.

Par contre lorsqu’elle évoque à propos de l’incendie, une éventuelle influence ardennaise : « L’hypothèse est par ailleurs vraisemblable : le mouvement anarchiste, fort implanté dans les Ardennes du nord, fut responsable quelques années plus tard d’incendies dans les usines Faure et Arthur Martin de Revin, à quelques dizaines de kilomètres de là », l’idée n’est pas à retenir car en 1886,  le mouvement anarchiste n’existe pas encore dans les Ardennes et l’on peut à l’inverse penser que l’influence eut lieu dans l’autre sens, car on retrouve dans les Ardennes deux militants ayant travaillé au Familistère ou à Guise  : Gustave Mathieu et Druard Marc, Aymé . Ils séjournèrent à Revin où se produisit l’explosion à la dynamite contre la gendarmerie en 1891 et dont il est prouvé par le dossier judiciaire que le second participa indirectement à la préparation de l’attentat.