CLUZEL Louis. Tailleur d’habits ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 31 août 1863 à Bourg-Argental (Loire) ; tailleur d’habits ; anarchiste parisien.

Dès le 24 janvier 1892, Louis Cluzel assistait salle Horel, rue Aumaire à la réunion hebdomadaire du Cercle anarchiste international, avec une soixantaine de personnes. On y lisait un manifeste édité par les anarchistes du Havre qui devait être distribué aux conscrits, lors du tirage au sort. 20.000 exemplaires avaient été tirés qu’ils vendaient 6 fr. le cent. Tresse y annonçait que le journal Le Concrit était tiré à 50.000 exemplaires. Brunet lisait une lettre des anarchistes ardennais qui demandaient un conférencier parisien, de préférence Sébastien Faure. Martinet critiquait violemment les conférenciers qui se faisaient payer.
Le 14 février 1892, il était à la réunion du Cercle international et à celle du 28 février, où Leboucher accusa Charles Laurens, Baudoin et Baudelot d’être des mouchards.
Le 6 mars 1892, avec une soixantaine de compagnons il participait à la réunion salle Horel où Martinet répondait aux attaques de Chatel. Il assistait assez régulièrement aux réunion du Cercle anarchiste international, qui pouvait être considéré comme le groupe de coordination des anarchistes à Paris. On l’y retrouvait encore, par exemple, à celle du 9 octobre 1892.
Louis Cluzel figurait sur une liste des anarchistes au 26 avril 1892, il demeurait 26 rue des Ecoles.
Il aurait été secrétaire de la Ligue des antipatriotes.
Le 6 janvier 1893, Cluzel était avec 300 personnes, à la salle du Commerce, 94 faubourg du Temple, pour un meeting anarchiste.
Le 3 juin 1893, dans la même salle, avait lieu un meeting de protestation contre la condamnation à mort de Foret, Cluzel y assistait avec 500 auditeurs.
Le 10 juin 1893, il se trouvait à la salle du Progrès, 36 boulevard de l’Hôpital, pour le meeting concernant Savicki, organisé par des étudiants socialistes, auquel assistaient 5 à 600 personnes. Il s’agissait de protester contre un arrêt de la cours d’appel de Paris ordonnant la remise au consul de Russie des papiers de Savicki, à la suite de son suicide. Ces documents pouvant se révéler compromettants à l’égard d’exilés russes ou polonais.
Le 5 juillet, Cluzel et sa femme, étaient présent au meeting anarchiste de la salle du Commerce, lors de la fermeture de la Bourse du travail.
On le trouvait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 26 décembre 1893, il demeurait 26 rue des Ecoles.
Le 1er juillet 1894, après une perquisition à son domicile, par le commissaire Bélouino, qui n’avait donné aucun résultat, il était arrêté. Le 2 juillet, il était mis à la disposition de l’autorité judiciaire, pour association de malfaiteurs.
On le trouvait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 31 décembre 1894.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°139.424
Le 26 novembre 1897, il se mariait à Bourg-Argental, avec Marie Moutot, tisseuse. Il était à ce moment là, tailleur à façon à Bourg-Argental.
Le 27 mai 1921, il épousait Marie-Jeanne Pouly à Bourg Argental.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 77, 78, 1491, 1500 , 1506 — Notice Louis Cluzel du Dictionnaire des militants anarchistes — Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine.

Une presse à la colonie d’Aiglemont, pour imprimer le Cubilot

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Treizième épisode. Une presse à la colonie d’Aiglemont, pour imprimer le Cubilot.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Au début de l’été 1907, une circulaire est adressée, par les colons d’Aiglemont, à « ceux que notre travail intéresse et qui, depuis plus de quatre ans, ont suivi nos efforts ».1

Il s’agit, une nouvelle fois, de lancer un appel de fonds, car la colonie n’a pas les moyens d’investir : « L’exploitation agricole marche normalement et fournit à la vie des colons, sans toutefois que, même améliorée, elle puisse devenir la source des fonds nécessaires de développement ».

Et Fortuné, lorsque le besoin d’argent se fait sentir, sait devenir lyrique et dresser des perspectives entraînantes : « Notre œuvre communiste n’est socialement intéressante qu’autant qu’elle suit la loi du développement, qui est de grandir et de créer. Il faut, sous peine de stérilité, qu’elle rayonne et, telle la cellule qui se dédouble par voie de cloisonnement, qu’elle donne jour à un groupe nouveau, partie intégrante d’elle-même, mais qui prendra une vie propre, autonome, et deviendra créatrice à son tour… Nous espérons dans un avenir très prochain, être à même d’essaimer enfin et de fonder la sœur de l’Essai… Peut-être l’école pourra-t-elle être entrevue… »

Fortuné ne manque pas de projets à venir, lorsqu’il s’agit de solliciter l’argent des camarades. Pourtant depuis qu’il s’occupe de syndicalisme et du Cubilot, il est moins présent à la colonie qui passe à l’arrière-plan et dont la presse sympathisante ne parle presque plus.

Comment dès lors envisager une telle extension de la colonie au point d’en créer une deuxième ?

En fait il s’agit surtout d’assurer l’indépendance du Cubilot.

La colonie d’Aiglemont a décider d’avoir son imprimerie, probablement pour acquérir son indépendance et ne plus être tributaires d’imprimeurs. Depuis le n°22 du 31 mars 1907, le Cubilot n’est plus imprimé à Nancy. A la fin du journal, il est simplement indiqué : « Imprimerie spéciale du Cubilot », sans que l’on sache qui effectue le travail. A partir du n°322 ou 33, l’intitulé va changer, désormais, la dernière page du journal porte la mention : « Imprimerie de la colonie communiste d’Aiglemont (Ardennes). Travail fait en camaraderie. »

Les colons dans leur circulaire expliquent la genèse de cette acquisition : « Un effort considérable et le crédit que des industriels n’ont pas craint de nous faire, vient de nous mettre à même de commencer la réalisation de cette imprimerie que nous voulions tant installer.

Les caractères sont là : la machine prête à nous être expédiée moyennant l’exécution de certaines conditions de comptant, le moteur est à acheter, différents frais sont encore à faire.

L’imprimerie est destinée, dans notre esprit, à fournir par les bénéfices qu’elle réalisera, les fonds de développement et d’installation de nouveaux groupes, en même temps qu’elle nous permettra de liquider définitivement les quelques dettes qui grèvent la colonie et qui proviennent des installations dernières et des améliorations apportées tant au sol, qu’au matériel.

La création de l’imprimerie avance très rapidement, Le Libertaire du 28 juillet 1907, publie un entrefilet annonçant l’installation comme chose faite, la colonie recherche deux ou trois nouveaux colons « typographes sérieux et capable de s’occuper de la conduite d’une machine en blanc, et au point de vue technique, avoir la compétence nécessaire pour prendre la direction morale de cet important service. »

Un seul, semble-t-il répond à l’appel, il s’agit de Jean Salives mais il ne peut rester que quelques mois. Incorporé, au service militaire, le 6 octobre 1908, il déserta le 3 novembre 1908 de sa caserne de Vendée. Ce fut le début d’une longue insoumission et d’illégalité, d’une vie de vagabond durant laquelle il doit changer de noms et de métiers. Il passe en Belgique, probablement par Aiglemont.

A Aiglemont, la presse Alauzet est installée à côté du bâtiment d’habitation, dans un hangar vitré. Le moteur n’est pas encore arrivé et les colons se relaient pour la faire fonctionner à bras. C’est ainsi qu’est imprimé le n°32 ou 33.

Cette presse est dite « en blanc », car elle n’imprime qu’un côté de la feuille, de grand format, permettant tous les tirages. Elle est complétée par une minerve pour les petits travaux, d’un massicot pour couper le papier, d’un matériel de composition, d’une machine à brocher.

Ce n’est qu’au début de l’année 1908 qu’un moteur à essence de cinq chevaux fait tourner la machine.3

Mais les typographes de profession ne répondent pas avec beaucoup d’empressement aux appels de la colonie. C’est surtout Fortuné qui est typographe. Il a fait seul son apprentissage, ce qui lui permet d’acquérir une certaine habileté.4

Comment la colonie d’Aiglemont réussit-elle à financer l’achat de ce matériel d’imprimerie ? Une phrase de la circulaire diffusée aux amis, apporte peut-être un début d’explication : «  le crédit que des industriels n’ont pas craint de nous faire ». Comment des industriels acceptent-ils de faire crédit à un journal clairement anarchiste qui appuie la structuration du syndicalisme révolutionnaire dans les Ardennes et va donc contre leurs intérêts ?

Document archives départementales des Ardennes PERH25 1

La Dépêche des Ardennes apporte un début d’explication, avec comme d’habitude une forme d’exagération pour tout ce qui touche à la colonie, évoquant « la presse si généreusement offerte par M. G. Corneau à l’imprimerie du compagnon Fortuné »5 Le journal évoque la relation existant entre Georges Corneau et Fortuné : « Le propriétaire du Petit ardennais est un patriote plein d’indulgence pour les antimilitaristes, les anarchistes, Fortuné Henry, l’ami de M. Georges Corneau… » Pour la Dépêche des Ardennes6, tout est clair, la colonie d’Aiglemont a bénéficié d’ « une imprimerie donnée par le citoyen millionnaire et radical Georges Corneau, qui n’avait rien à refuser à son ami anarchiste Fortuné Henry. »

Alors, pure affabulation de la part d’un journal de la droite radicale, attaquant un de ses concurrents, le propriétaire du Petit ardennais ?

Les colons d’Aiglemont, pour leur part évoquent un « crédit d’industriels ». Aucun document ne permet de trancher. On peut raisonnablement penser que le journal le Petit ardennais se séparait régulièrement de machines, au sein de son imprimerie et les revendait au prix de l’occasion. Il est possible que Georges Corneau ait accepté de céder aux colons, la presse Alauzet, pour un prix intéressant. Politiquement l’idée n’est pas absurde non plus, les radicaux peuvent y voir un moyen de tailler des croupières au Socialiste ardennais et aux deux députés socialistes, contre lesquels le Cubilot mène campagne.

Siège de la Loge maçonnique La Fraternité, 32 rue de Tivoli à Charleville. Document Terres ardennaises décembre 2006.

Enfin, l’amitié entre Fortuné et Georges Corneau existe bel et bien : tous deux font partie de la Loge maçonnique La Fraternité, située 32 rue de Tivoli à Charleville. Georges Corneau est le vénérable de la loge. Quant à Fortuné, lorsqu’il était en région parisienne, il faisait partie de la Loge Les Rénovateurs de Clichy. Une fois la colonie bien installée, il rejoint tout naturellement la Loge La Fraternité et assiste pour la première fois à ses travaux le 12 février 1905. Mais ce n’est pas un membre très assidu, pour l’année 1905, il n’assiste qu’à deux réunions.

Le 11 mars 1906, « le frère Fortuné Henry fait la définition du socialisme, du collectivisme, du communisme, du communisme libertaire. Il montre les différences entre les diverses écoles, examine les utopies et mettant sa personnalité et ses préférences à part, nous établit un parallèle entre les divers systèmes.

D’unanimes applaudissements couronnent cette charmante et intéressante conférence.

Le vénérable remercie chaudement le frère Henry de la conférence qu’il a donné. »7

Le 12 juillet 1907, « Le vénérable accorde la parole au frère Hénon, pour la lecture de son travail sur la question des rapports entre le capital et le travail. Il préconise la création d’ateliers par les ouvriers versant des cotisations. La discussion est ouverte à laquelle prennent part le frères Corneau et Fortuné.

Sur l’avis du vénérable, il est décidé qu’en attendant la suppression du salariat, qu’une loi régisse la participation aux bénéfices, qui permettra au prolétariat de créer des associations de production. »8

Pour l’année 1907, il est présent trois fois. L’année 1908 ne le voit que deux fois fréquenter la Loge La Fraternité.

Cette adhésion commune à la Fraternité a donc pu être l’occasion d’une relation amicale entre Fortuné Henry et Georges Corneau. Cela a pu faciliter la transaction pour l’achat de la presse Alauzet et du matériel d’imprimerie.

Cette imprimerie semble toutefois avoir eu du mal à devenir pleinement opérationnelle, de juillet à décembre 1907, aucune brochure n’est imprimée. Il faut attendre janvier 1908 pour que sorte une nouvelle brochure9 des « Publications périodiques de la colonie communiste d’Aiglemont » et d’une « Brochure pour les militants. Création d’un service d’édition »10 destinée à promouvoir la diffusion en masse de brochures à prix coûtant et envisageant même l’impression de livres. Projet qui ne se réalisa pas.

Document CIRA de Lausanne. Cliquer ici pour lire la brochure.

Mais l’activité militante de Fortuné Henry, ce mois de juillet 1907, ralentit sa disponibilité pour la mise en marche de l’imprimerie.

Notes :

1 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat 1908, p.156

2 Le n°32 ne se trouvant dans aucune des collections disponibles actuellement.

3 Brochure pour les militants. Création d’un service d’édition. Imprimerie de la Colonie communiste d’Aiglemont

4 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat 1908, p.157 à 159

5 La Dépêche des Ardennes 10 janvier 1908

6 La Dépêche des Ardennes 2 février 1909

7 Archives de la Loge La Fraternité

8 Ibid.

9 Janvion, Émile ; Maupassant, Guy de. — L’École, antichambre de caserne et de sacristie. — Aiglemont : Colonie communiste d’Aiglemont, n°8 1908 (janv.). — 31 p.

10 Création d’un service d’édition / La COLONIE D’AIGLEMONT / Aiglemont (Ardennes) [France] : Imprimerie de la Colonie communiste sans date mais probablement janvier 1908, puisque annonçant la brochure n°8

A lire : Les premiers pas de la loge maçonnique La Fraternité à l’Orient de Charleville (1880-1900) par Marc Génin. Terres ardennaises décembre 2006

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés).

CLOUARD Paul, Jules. Etameur ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 20 juin 1858 à Vengeons (Manche) ; mort le 15 mai 1917 à Paris (IXeme arr.) ; étameur ; anarchiste parisien.

Le 28 septembre 1883, il demeurait 9 rue Maître Albert (Ve arr.).
Paul Clouard fut dispensé du service militaire, son frère étant mort au service. Il fit en deux périodes de service en 1885 et 1887
Le 6 mars 1894, à dix heures du soir, MM. Fédée, Orsatti et Archer, à la tête de 40 agents des recherches, faisaient irruption dans le cabaret de Duprat, 11 rue Ramey. Ils se précipitèrent sur les consommateurs, et sans autre forme de procès , commencèrent à frapper à coups de poings et à coups de canne ; ne sachant au juste à qui ils avaient affaire, les gens attablés cherchaient à se défendre. La lutte dura près d’une demi-heure. Enfin, les tables cassées, les verres brisés, les consommateurs à moitié assommés, la police resta maîtresse du champ de bataille.
Dix sept personnes, dont trois femmes, aussitôt arrêtées, furent conduites au poste de la mairie du 18e arrondissement, où M. Fédée a passe une partie de la nuit à les interroger. Parmi eux se trouvait Paul Clouard. Au moment de son arrestation il demeurait rue Bachelet. Son domicile fut perquisitionné, sans résultat.
Il fut transféré au Dépôt et fut libéré le 11 mars 1894.
Le 27 juin 1895, le juge d’instruction Meyer rendit une ordonnance de non lieu pour tous les inculpés de la rafle chez Duprat.
Il fut déclaré insoumis le 15 décembre 1896, sans doute pour n’avoir pas fait une nouvelle période de service militaire.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°333.544.
A la fin de sa vie, il demeurait 4 rue de Belfort à Clichy (Hauts-de-Seine). Il était célibataire.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Archives de Paris D.3 U6 50 et État civil — Archives départementales de la Manche. Registre matricule 1011, circonscription de Granville, classe 1878 — La Justice 9 mars 1894.

CLIDIERE François. Tailleur d’habits ; peut-être anarchiste parisien.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 3 février 1855 à Mialet (Dordogne) ; tailleur d’habits ; peut-être anarchiste parisien.

Le 6 mars 1894, à dix heures du soir, MM. Fédée, Orsatti et Archer, à la tête de 40 agents des recherches, faisaient irruption dans le cabaret de Duprat, 11 rue Ramey. Ils se précipitèrent sur les consommateurs, et sans autre forme de procès , commencèrent à frapper à coups de poings et à coups de canne ; ne sachant au juste à qui ils avaient affaire, les gens attablés cherchaient à se défendre. La lutte dura près d’une demi-heure. Enfin, les tables cassées, les verres brisés, les consommateurs à moitié assommés, la police resta maîtresse du champ de bataille.
Dix sept personnes, dont trois femmes, aussitôt arrêtées, furent conduites au poste de la mairie du 18e arrondissement, où M. Fédée a passe une partie de la nuit à les interroger. Parmi eux se trouvait François Clidière. Au moment de son arrestation il demeurait 9 rue de la Barre. Son domicile fut perquisitionné, sans résultat.
Il fut transféré au Dépôt et fut libéré le 11 mars 1894.
Le 27 juin 1895, le juge d’instruction Meyer rendit une ordonnance de non lieu pour tous les inculpés de la rafle chez Duprat.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°57.543.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Archives de Paris D.3 U6 50 — Le Figaro 8 mars 1894

CHOMAT Pierre. Mécanicien ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Il serait né le 28 juin 1844 à L’Etrat (Loire) ; mécanicien ; anarchiste parisien.

Le 13 août 1893, Pierre Chomat assistait à un meeting organisé par le Comité de la grève générale, à la salle Favié, rue de Belleville. 500 personnes se trouvaient dans la salle, dont une cinquantaine d’anarchistes.
Pierre Chomat était porté sur une liste d’anarchistes du 18 décembre 1893, avec les mentions suivantes : « Anarchiste militant. A des correspondances suivies avec les anarchistes anglais, italiens, suisses »
Il figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 26 décembre 1893 et demeurait, d’après un relevé fait en septembre 1893, 7 passage Rivière (XXe arr.) ou 25 rue des Cendriers.
Il fut arrêté le 1er juillet 1894, à son domicile 153 rue Oberkampf, la perquisition ne donna aucun résultat. Il fut transféré au Dépôt et photographié par le service de l’identité judiciaire le 2 juillet. Le même jour, il fut mis à la disposition de l’autorité judiciaire, pour association de malfaiteurs.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°81.878.

Il est possible que Pierre Chomat soit la même personne que Pierre Chomat dit Cochot. En effet, lors de son arrestation le 1er juillet, il donna comme lieu de naissance la commune de L’Etrat qui ne commença à exister qu’en 1884, après la scission de la commune de la Tour-en-Jarez. Son acte ne naissance ne pouvait donc se trouver que dans la commune de la Tour-en-Jarez. Par ailleurs, à la date du 28 juin 1844, l’état-civil de la Tour-en-Jarez, ne comportait aucune naissance d’un Pierre Chomat, par contre il existait bien un Pierre Chomat, né le 26 décembre 1843.
Le 14 juin 1916 à Paris (XIe arr.) décéda Pierre Chomat, né à la Tour-en-Jarez, le 21 février 1839, mécanicien. Est-ce le Pierre Chomat arrêté le 1er juillet 1894 ?
Il semble que Pierre Chomat n’apparaissait à Paris qu’en 1893 et dès cette date il correspondait avec des anarchistes de Londres et de Suisse, cela pourrait laisser penser à une identité de personne entre les deux Chomat de Lyon et de Paris.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 78, 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Archives de la Loire. Etat-civil de la Tour-en-Jarez — Notice Pierre Chomat du Dictionnaire des militants anarchistes — Archives de Paris. Etat-civil.

Le procès des trente. Le réquisitoire de l’avocat général Bulot

Le réquisitoire
M. l’avocat général Bulot prononce son réquisitoire. Il s’exprime ainsi :
Ce n’est pas sans une certaine impatience que j’attendais le moment de prendre la parole; sauf à entendre après les avocats et les accusés, je ne tolérerai aucune interruption; le temps des dialogues est passé, celui du monologue commence.
Un long drame se déroule et préoccupe l’opinion depuis longtemps et nous semblons assister ici à une comédie-bouffe. Ces hommes sont de profonds ironistes ; je vous montrerai Bastard souriant, ironique, dès le début de l’instruction et pouvant rendre des points à Fénéon. Robert Macaire et Bertrand ont fait rire des générations et cependant c’étaient des criminels.
Il est temps de parler sérieusement de choses sérieuses. Je ne veux retenir de ces audiences que les explications de Faure et de Ledot, car l’un et l’autre ont cherché à troubler vos esprits par des équivoques, j’ai à rétablir les faits et à vous montrer des situations très simples.
Faure est le conférencier du groupe, il a cherché à l’être encore à cette barre. Il a dit : « La loi de 1893 n’est pas applicable, parce qu’il n’y a jamais eu entente ». Il disait encore en souriant : « Vous nous reprochez ce qui est précisément le contraire de l’entente.» Sur les doctrines, Ils ne sont pas d’accord, ils ne peuvent s’entendre en effet, car ils n’en ont pas. Je ne les suivrai pas sur ce terrain ; ici il n’y a rien de politique, il ne s’agit pas d’un parti qui veut se substituer à un autre, il ne s’agit dans cette affaire ni de politique ni de socialisme.
Depuis la loi de 1893, ajoute-t-on, vous n’établissez rien contre nous. Ça c’est la question, et, j’ai la charge de l’établir. J’ai à démontrer que l’application à une association de malfaiteurs a existé depuis le 18 décembre 1893. Four cela il faut que je vous montre ce que c’est que l’association, l’entente, et il faut vous la montrer dans une période d’action avant la loi, et ensuite après cette longue période d’action, si un grand nombre d’adhérents se sont dissimulés, quelques-uns, ou le plus grand nombre de ceux qui sont ici, ont continué ce qu’ils avaient fait avant le 18 décembre 1893. A ce moment nous voyons les actes de violence se manifester; quant aux faits d’entente, ils ont eu lieu, mais pour des résultats qui ne se sont pas produits. Après le 18 décembre 1893, les attentats ont continué comme par le passé, la moisson sortait de la semence comme par le passé.
Vous vous rappelez que les accusés voulaient ramener le ministère public à ne parler que de faits postérieurs à la loi du 18 décembre. Nous, nous avons besoin de vous interroger sur les faits antérieurs. La loi est arrivée trop tard ; si elle était intervenue plus tôt, nous n’aurions pas à déplorer tant d’attentats et de deuils.
Ledot, équivoquant, nous a dit : « On nous poursuit pour entente et vous ne relevez contre nous que des conférences et des numéros de journaux » ; mais ce sont des délits de presse. Pourquoi ne nous avez-vous pas poursuivis ? Et Grave disait : « Ma brochure est de 1883, et la prescription est de trois mois ». Mais je ne poursuis pas votre brochure, j’en parlerai, elle contient le plan de cette association, de cette entente ; vous dites qu’elle vaut mieux que l’ancienne association et on a dû créer une loi pour vous arrêter, car vous aviez raison. Ce n’est pas de délit de presse que ces gens sont accusés, la presse n’a pas toute immunité en dehors de la loi de 1881. Le délit d’escroquerie n’est pas prévu dans cette loi, mais cependant la presse contribue à la perpétration de ce délit. Une
annonce paraît, et celui qui la fait insérer recueille ainsi de l’argent qu’il détourne. L’escroc poursuivi vous dira-t-il que c’est un délit de presse prescriptible par trois mois? La presse peut servir à commettre des délits et des crimes qui ne soient pas des délits de presse. Elle sert à commettre le crime d’association et d’entente, avec les conférences, et constitue une des principales forces de cette entente.
On a parlé de procès de tendance, on a parlé d’une poursuite politique, j’aurai à revenir sur ces points.
Il me faut vous parler de la loi de 1893. Le Code pénal prévoyait la poursuite des associations de malfaiteurs.
Ses termes trop stricts ne comprenaient pas l’entente telle que les accusés la comprennent; ils s’étaient à bon escient organisés ainsi, et alors le législateur, en présence de ces crimes nouveaux, a fait la loi de 1893. Cette loi punit l’entente établie dans le but de préparer ou de faciliter les attentats contre les personnes ou les propriétés. Un député à la Chambre, député de grand talent, a baptisé cette entente « d’entente indéterminée en vue d’un but indéterminé»; c’était un bon mot qui n’a ni ridiculisé, ni tué la loi.
Le but est très bien déterminé : c’est la bombe, c’est le vol. Aussi, à côté des professeurs se trouvent les disciples, les hommes d’action. Il eût été utile d’amener ici non seulement les élèves voleurs, mais aussi les élèves assassins.
Je vais ici déterminer l’entente et je me servirai pour cela de la brochure de Jean Grave : La société mourante et l’anarchie; j’aurai à vous en lire plusieurs pages.
Cette brochure est de 1883, elle avait pour but de donner une nouvelle organisation au parti. Après les crimes de 1882, à Lyon, du théâtre Bellecour, dans les régions minières, on avait poursuivi leurs auteurs, au nom d’une loi contre l’Internationale Kropotkine, Reclus figuraient dans ce procès. Les condamnations ont quelque peu désemparé l’anarchie. Les anarchistes ont alors cherché a éviter de semblables poursuites et à se mettre à l’abri, eux, les chefs, les intellectuels, se contentant de laisser à la justice les metteurs en œuvre de leurs idées.
M. l’avocat général donne lecture d’une partie de la brochure de Jean Grave relative à l’organisation des groupes d’action du parti.
L’auteur y indique comment on doit s’organiser pour arriver à la « suppression d’un exploiteur ou l’incendie d’une usine en temps de grève. » Il y parle de l’inutilité de la formation d’un comité que la police pourrait découvrir facilement. Il ajoute que les groupes de « Rose+Croix » ou des « Francs juges » ne peuvent aujourd’hui exister. Il faut, au contraire, des groupes isolés, parce qu’aucun ne saurait imposer sa volonté aux autres. Il demande aux hommes d’action de se manifester par des faits, afin d’entraîner la masse par l’exemple. « Plus nous accomplirons d’actes dans la période de propagande ou dans la période de la Révolution sociale, plus nous réunirons d’adhérents. » Grave, prenant un exemple, suppose qu’un compagnon ait l’idée d’accomplir un de ces actes qu’il indique plus haut : le compagnon devra étudier les lieux, se rendre compte du nombre d’associés qui lui serait nécessaire, chercher parmi les hommes qu’il aura appris a connaître, dans les groupes d’études, et s’assurer de l’acceptation de chacun d’eux, même avant de leur proposer sa coopération, et, aussitôt l’acte accompli, l’action des auteurs doit se reporter dans les groupes d’études ; le rôle de ceux-ci commence alors; ils doivent faire « mousser » l’affaire et en faire ressortir les conséquences à la foule ignorante.
Voilà, pour un doux penseur, continue M. l’avocat général, un admirable cours d’assassinat et d’incendie avec le moyen de faire « mousser » la chose, d’éviter la police et de recommencer après. Plus tard, je vous montrerai les journaux faisant « mousser » les crimes anarchistes, sauf cependant quand Grave comparaît devant vous. Peu avant son procès avait eu lieu l’attentat du Terminus ; alors son journal La Révolte blâme l’attentat, insinue même que la police pourrait bien avoir placé là une bombe pour effrayer le jury et l’engager à condamner. Henry a comparu ici. C’était un beau joueur, il assumait la responsabilité de ses actes ; il ne cherchait pas à discuter, à se défendre péniblement. Il ne ressemblait pas à ceux qui comparaissent devant vous aujourd’hui ; je lui rend cette justice posthume. Je continue ma lecture et nous arrivons à la constitution de la caisse de l’anarchie.
M. l’avocat général reprend sa lecture. Dans les passages qu’il lit, Jean Grave indique que les groupes doivent se fréquenter souvent de manière à se connaître et à mesurer leur confiance.
Cette entente, reprend-il, elle se fait par Faure dans ses conférences, par Billon dans sa campagne de propagande.
Ils disent quels sont les groupes sur lesquels on peut compter, afin que chaque compagnon puisse s’adresser à ceux-ci, leur demander de l’argent, en recevoir, sans autre formalité, en disant seulement qu’il entend l’employer à la propagande. Tel Chericotti, qui accepte de garder des valises volées d’un compagnon qu’il ne connaît pas et qui ne lui dit même pas son nom.
Voilà l’exemple de l’entente telle que Grave la prêche, telle qu’elle existe. Ainsi Jean Grave entend éviter les inconvénients d’un comité central et d’une caisse centrale. Il existait cependant des caisses, chez Paul Reclus, un doux penseur aussi actuellement en fuite, le neveu d’Elisée Reclus, c’est là que puisait Vaillant. Il y avait celle de la Révolte ou puisait Willis.
Il y avait celle de Sébastien Faure, alimentée par le produit des conférences, qui servait à Léauthier et à Vaillant. Ces penseurs avaient pour principale préoccupation de distribuer des fonds aux agissants.
M. l’avocat général continue sa lecture.
Grave, dans cette partie de la brochure, explique qu’il entend former des groupes sans but déterminé, c’est-à-dire sans savoir exactement à quoi sera employé l’effort de chacun: « C’est, dit-il, à notre propagande de faire surgir les hommes qui agissent ». Il poursuit en disant que « tuer le patron qui vous exploite, jeter par la fenêtre le propriétaire qui vous pressure sont des actes qui n’entachent en rien l’honorabilité de celui qui les commet ».
Après avoir lu ces lignes, reprend M. l’avocat général, et celles que Léauthier écrira à Sébastien Faure avant son crime et où il lui dit qu’il préfère crever un bourgeois plutôt que de se suicider, on est étonné de la similitude. Nous retrouvons ces mots presque textuels dans la brochure de Grave. Léauthier est non seulement l’élève de Sébastien Faure, il est le disciple direct de Jean Grave.
M. l’avocat général termine la lecture de la brochure par un passage où Jean Grave déclare que « les individus isolés appartenant à des groupes isolés peuvent constituer une organisation puissante ayant à sa disposition tous les moyens de la propagande ouverte ».
L’entente, reprend l’organe du ministère public, l’affiliation, la voilà; et je pourrais, après cette lecture, m’asseoir. Mon réquisitoire est fini, ma preuve est faite. Je dois toutefois poursuivre. Passons maintenant au rôle de la presse, tel que Jean Grave le comprend.
La presse doit faire connaître les faits, les exalter, susciter de nouveaux propagandistes, entretenir et créer des relations.
Existe-t-elle, l’entente, l’affiliation ? Je serais curieux d’entendre sur ce point une contradiction.
Me de Saint-Auban : Vous l’entendrez. M. l’avocat général : Cette brochure est instructive, je pourrais en lire encore, mais j’ai assez fait pour pouvoir remercier, sans ironie, Jean Grave de l’avoir écrite. Je n’ai plus maintenant qu’à vous indiquer la réalisation du programme préconisé par Jean Grave,vous démontrer que les groupes existent que les conférences ont été faites, les souscriptions ouvertes, les groupes constitués, et vous faire voir que les crimes émanant d’individualités plus ou moins liées à d’autres individus, ont été exaltés par les journaux anarchistes. J’aurai ensuite à vous montrer, après le 19 décembre 1893, que tout cela a continué jusqu’à l’arrestation des accusés. Mes adversaires n’auront rien à me reprocher et j’aurai accompli ma lâche tout à fait.
Dès 1886, 1887, 1888, les vols de Pini, Duval et Schouppe ont lieu ; des actes de propagande se réalisent.
Depuis quinze jours, je lis la presse anarchiste,je l’ignorais jusqu’alors; à chaque pas, nous la voyons glorifier tous les actes anarchistes les plus odieux. A Clichy, en 1891, certains compagnons avaient résolu, le 1er mai, de faire une manifestation avec un drapeau rouge ; une conférence et des placards invitaient les assistants à prendre des armes; on passa près du poste de police; les agents, quelques vieux braves, anciens soldats, se précipitèrent sur les manifestants qui entrèrent chez un marchand de vin et, de là, déchargèrent leurs armes sur ces agents ; l’un fut traversé de part en part par une balle ; on arrêta, grâce à la gendarmerie, Decamp, Dardard et Léveillé, qui comparurent ici. Les journaux, La Révolte notamment, racontèrent le fait et exaltèrent le courage des anarchistes qui, en bande et armés, avaient fait feu sur trois vieux agents. On fit «mousser » l’affaire. Le compte rendu du procès donna lieu à de nombreux articles et dans l’un d’eux, on lit que l’avocat général réclama trois têtes pour l’échafaud. C’est une inexactitude l’avocat général a demandé des circonstances atténuantes pour deux des accusés. Mais il faut tromper son public. Puis une brochure paraît qui fait l’apologie des accusés ; on y rend compte d’une manière absolument fantaisiste des débats et on prétend de nouveau que j’ai demandé la peine capitale contre les trois accusés. Je ne demande jamais la peine capitale sans une profonde émotion; quelquefois, je me suis refusé à le faire, tant la peine de mort m’inquiète et me trouble; eux, elle ne les trouble ni ne les inquiète.
Peu après on veut tirer vengeance de cette condamnation, et on fait déposer une bombe à la caserne Lobau pour se venger des gardes municipaux qui conduisent ici les accusés.
Puis on venge Ravachol. Je sais comment. La Révolte fait quelque peu grise mine, tout d’abord, à Ravachol : il avait un passé compromettant ; il avait tué un vieil ermite, dépouillé des cadavres dans les cimetières, mais ce moment de répulsion ne dura pas.
Dans plusieurs numéros l’attitude change, et on fait l’apologie de Ravachol et celle des auteurs des crimes du même genre.
Le 17 décembre 1892, la Révolte reproduit un article d’un journal américain, qui fait l’éloge d’un anarchiste nommé Engel arrêté à Chicago après un attentat.
Nouvelle apologie de l’auteur de ce crime commis en Amérique. La Revue Libertaire en fait autant nous y reviendrons plus tard.
Le journal non seulement fait « mousser » les actes mais relie les groupes entre eux, par ses insertions et ses annonces à la quatrième page. On y indique quels sont les correspondants de chaque groupe; on y demande des conférenciers et on indique les réunions privées et publiques où chaque groupe peut envoyer des délégués.
Le journal organise des souscriptions pour la propagande et les détenus politiques, c’est-à-dire Emile Henry, Vaillant et autres.
Le journal indique les tournées de Sébastien Faure ses conférences, etc.. Je viens d’établir que si la loi eût existé avant le 19 décembre, les accusés n’y auraient pas échappé.
Il y avait ensuite les conférences faites par Faure et Paul Bernard. Tous deux ont été condamnés par application de la loi de 1881. Faure l’a dit, il a quitté un apostolat pour un autre : il devait prêcher, au nom d’un Dieu de paix, l’amour du prochain ; il prêche maintenant la guerre, la révolution. On ne peut que regretter qu’il ait changé d’opinion, quelque idée religieuse que l’on ait.
Le 23 décembre 1893 nous trouvons l’existence de groupes anciens et la formation de nouveaux , j’en prends la preuve dans une feuille hollandaise, le journal L’Anarchiste, qui proclame ce fait, montrant par là l’influence que peut avoir le journal.
Les conférences de Faure ont créé des groupes. Il répond dans son interrogatoire avec une douce ironie qu’il n’en est pas responsable. Mais alors il ne fallait pas faire de conférences, si vous ne cherchiez pas ce résultat. Sa correspondance échangée avec les anarchistes montre que c’était là son but et le résultat de ses efforts.
Nous avons vu l’organisation, les groupes, les caisses ; quel en a été le résultat ? Je le trouve énoncé dans les éphémérides du Père Peinard. D’abord Gallo, qui tire des coups de feu à la Bourse; le 12 janvier 1887, Léon Duval, condamné pour « l’expropriation d’un hôtel » et « quelques boutonnières» faites dans la peau de Rossignol ; puis les explosions du boulevard Saint-Germain, de la rue de Clichy et du restaurant Véry, qui, porte l’almanach, «sautait comme une m.. »; la rue des Bons-Enfants, où la marmite fait cinq veuves et dix orphelins sans compter les morts ; Willis, Léauthier, Vaillant. En décembre 1894, Emile Henry ; ensuite Rabardy, qu’on n’a pas retrouvé; Pauwels, l’attentat du restaurant Foyot, et, pour couronner l’oeuvre, l’attentat de Lyon. Voilà une belle propagande bien préparée, bien exécutée !
J’ai à vous faire ressortir maintenant la responsabilité de chacun des accusés. Pour un premier groupe je vous demande de n’avoir aucune pitié ; je vous demande d’éloigner pour toujours les chefs: Grave, Faure, Paul Bernard, Matha et Bastard. Les autres, parmi lesquels se place Ledot, Chatel, Aguelli, Fénéon, Chambon, Brunet et Billon me semblent moins coupables.
Tramcourt, Daressy, Soubrier, Malmeret, qui, bien qu anarchistes, ne me paraissent pas suffisamment compromis, je vous demande de les acquitter.
Je vous demande une condamnation sans circonstances atténuantes pour Ortiz, Chericotti et Bertani, les propagandistes par le fait.
La veuve Milanaccio et Liégeois sont dignes de pitié, et peuvent bénéficier d’un verdict atténué.
Les quatre derniers, la fille Cazal, Malmaret la femme Belotti, et Belotti, je les abandonne à votre justice ; pour ce dernier, vous l’écarterez des poursuites.
Le crime d’affiliation est établi à la charge de Grave; il faut maintenant que je vous le fasse connaître; on vous le présentera sous un jour un peu spécial.
J ai déjà vu Jean Grave à la Cour d’Assises, il avait amené ici un grand nombre de témoins qui ont fait de lui le plus grand éloge; aucun d’eux ne s’est présenté aujourdhui; quelques-uns, je crois, ne reviendraient plus, notamment Elisée Reclus qui, ici, a voulu jouer le rôle des pères nobles de l’anarchie. Malgré ces déclarations, malgré la plaidoirie de Me de Saint-Auban, le jury a condamné Jean Grave; je le connaissais peu à ce moment, je le connais mieux maintenant : Sa moralité m’était, à cette époque, garantie par Elisée Reclus, un éminent géographe; c’est aussi un des doctrinaires de l’anarchie ; je regrette profondément que son habileté, sa prudence ne nous aient pas permis de l’amener ici pour répondre devant ses concitoyens de ses actes. Pour vous le taire connaître, il me suffira de vous lire cette lettre de Reclus à Grave. C’est une réponse à une lettre de ce dernier :
« La question que vous me posez, écrit-il, est très délicate; si j’avais a la traiter, j’en parlerais autrement que vous et je la diviserais ainsi : La collectivité des travailleurs a-t-elle le droit de reprise sur les produits de ses travaux ? Oui, mille fois oui ; et cette reprise ne peut avoir lieu que par la Révolution; 2° Une partie de la collectivité a-t-elle droit à la reprise partielle ?
Oui si la Révolution ne peut se faire dans son entier, on la fait en partie ; 3° L’individu a t-il droit à une reprise partielle ? Comment en douter? Comment reconnaîtrait-il la propriété en détail, puisqu’il ne la reconnaît pas en bloc ? Il a le droit de reprendre en détail, de voler. Il faut bien que la nouvelle morale entre dans les esprits.
Si celui que l’on qualifie de voleur est un redresseur de torts qui cherche la justice, qui cherche à faire la révolution dans la mesure de son petit pouvoir, nous devons l’admirer ; si c’est un simple exploiteur, ses forfanteries ne le sauverons pas du mépris des camarades. »
La lettre se passe de commentaire ; elle est écrite à l’occasion du vol. Mais n’est-ce pas à rêver que d’entendre ce penseur dire que le vol individuel est une reprise légitime ! Et alors pourquoi, Ortiz et autres, vous défendez-vous de votre vol ? Recommandez-vous donc d’Elisée Reclus !…En lisant cette lettre, il me semblait que Faure aurait pu l’écrire. Je pensais aussi à ce bon moine qui baptisait carpe un poulet qu’il voulait manger un vendredi. Elisée Reclus couvrant aussi sa faute d’un jeu de mots, reste ici le père Gorenflot de l’anarchie.
La campagne de Jean Grave a continué dans la Révolte du 17 au 24 décembre et même depuis. Je trouve dans ces numéros des communications de France, et de tous les pays du monde, et Grave y fait les deux actes de propagande les plus utiles ; il insère les communications de groupe à groupe et ouvre une souscription pour la propagande. Un compagnon réclame de l’argent pour Pallas en Espagne; le 25 décembre, Grave répond dans le journal qu’il n’ose rien envoyer, craignant que la police ne s’empare de l’envoi, mais qu’il le fera plus tard. Et ainsi de suite la correspondance s’établit à l’aide de pseudonymes, d’alphabets de convention; et c’est par le journal que l’entente s’établit.
Le dernier numéro paru sous la direction de Grave contient des souscriptions pour la propagande révolutionnaire; il indique le jour de la réunion des groupes anarchistes des différentes villes, « a l’heure et au local indiqués », porte le journal. N’est-ce pas là l’entente, l’affiliation? Les lecteurs ne sont-ils pas déjà prévenus ? Après l’arrestation de Grave, la Révolte mourait, tant c’était bien lui qui constituait le journal.
Ledot lui a succédé; Ledot, un voleur, un adepte des doctrines de Reclus ; il est poursuivi pour avoir succédé à Grave.
Sébastien Faure vous a envoyé à chacun de vous, Messieurs, une biographie un peu flattée ; mais vous le connaissez mal. Faure est un casuiste subtil. Je n’aime pas les casuistes. Son talent m’a charmé, mais il ne m’a pas séduit. Il a de nombreuses condamnations qui n’entachent pas sa probité, je le reconnais, mais elles établissent l’ardeur de sa propagande.
Certains propagandistes par le fait, Henry et Léauthier, étaient d’honnêtes gens, au moins autant que vous, Faure, et plus que Ledot.
Faure a écrit une brochure où il fait l’éloge de Pini dont il approuve les faits. Pini avait commis un certain nombre de vols et Faure fait son apologie; il l’approuve d’avoir consacré à la propagande le produit de ses vols, et son admiration ne serait pas moindre, ajoute-t-il, s’il l’avait employé à ses besoins personnels, car il s’était procuré ces sommes au risque de sa liberté.
Voilà les idées de Sébastien Faure. Après avoir quitté les ordres, il a été un mauvais mari ; sa femme a obtenu le divorce contre lui, et l’expédition du jugement, qui est au dossier, établit que le divorce a été prononcé contre lui pour injure grave. Voilà, messieurs, l’apôtre que vous avez à juger. Faure est l’orateur, le propagandiste par excellence. La Révolte annonce ses conférences, ses tournées; il écrit à Léauthier et à Vaillant.
Le 23 février 1894, en présence du crime horrible de Léauthier, j’avais demandé la peine de mort ; ce garçon, à la fin de l’audience, s’est levé, a lu son factum ; j’en ai été ému de pitié, et c’est cette lecture où traînaient les banalités de réunions publiques péniblement débitées, qu’il avait recueillies sans les comprendre, de Faure notamment, qui toucha le jury, lequel se montra indulgent contre mon désir, et je lui en sus gré. Ici je puis dire à Faure : « Vous êtes responsable de son crime, responsable de sa condamnation ! » il vous a entendu dans son pays, pendant une de vos tournées ; il est venu à Paris à votre recherche et a accompli son crime en se recommandant de vous.
Voilà une lettre qu’écrivait Léauthier la veille de son crime. On y lit le passage suivant :
« Je me trouve réduit à mourir de faim ou me suicider. Eh bien, non ! je ne choisirai ni l’un ni l’autre ; le premier, parce que les vivres ne manquent pas, puisque les magasins regorgent de marchandises ; et le second, je refuse de me suicider pour éviter la honte d’être un lâche et un inconscient. Je laisse aux autres, qui sont dans mon cas, de se détruire niaisement et bêtement. En effet, on ne saurait être plus idiot et plus « pochetée » se se tuer plutôt que de s’en prendre à ceux qui en sont la cause. Plaignons-les, mais ne les accusons pas !
Quant à moi qui suis, depuis l’âge de seize ans, anarchiste, ou plutôt qui ai, depuis cet âge, compris les bienfaits de l’anarchie, le moment a sonné pour moi de montrer qu’un révolutionnaire ne doit être envers ses bourreaux, ni un lâche, ni un poltron, et c’est pourquoi j’ai pris la ferme résolution de me venger.
Je me vengerai comme je pourrai, n’ayant pas les moyens de faire un grand coup, comme le sublime compagnon Ravachol.
Mon arme choisie sera mon outil de travail ; mais qu’importe ? Ce sera encore une délicatesse que j’apporterai en crevant un bourgeois avec l’arme qui m’aura servi à produire ce que celui-ci consomme à mes dépens »
Et il finit ainsi :
« Je termine en ayant espoir de compter sur la solidarité des compagnons et je m’écrie avec Blanqui :
Ni Dieu, ni Maître ! J’ajoute : Vive l’anarchie !
« Hourrah !
Léon Léauthier. »
Si Faure est le garçon si doux qu’on vous représente, il va l’arrêter, lui écrire qu’il est fou. Du tout ; après le crime il lui écrit dans sa prison : « Mon cher Léauthier » ; il lui donne des conseils pour sa défense, lui expliquant qu’un avocat professionnel ne saurait, peut-être pas bien expliquer les mobiles de son acte en se mettant à sa disposition. Je vous croyais, Faure, l’adversaire de la propagande par le fait !
Faure a continué, après le 18 décembre. A ce moment, il se fait donner, après ses conférences, des certificats de bonne conduite par certains auditeurs complaisants : ceci c’est de l’escobarderie.
Faure était l’ami de tous les anarchistes : de Vaillant, dont, dans un but d’étrange réclame, il voulait adopter la fille. Enfin il se livre, à propos de Vaillant, à un acte qui est le comble du cabotinage. Il avait une lettre, dernière confidence de Vaillant à sa fille, suprême et seul souvenir d’un père à son enfant, lettre tout intime, écrite la veille de son exécution. Faure, qu’en faites-vous ? Vous la portez où ? Au musée Grévin, pour vous en faire une indigne réclame et en tirer quelque argent. Étrange respect que vous témoignez à ceux que vous appelez les martyrs de votre cause !
Paul Bernard était en Espagne, alternativement arrêté et relâché. A chaque mise en liberté des explosions avaient lieu, jusqu’au jour ou arrive l’attentat de Pallas ; il revient alors en France précipitamment malgré une condamnation sous le coup de laquelle il se trouvait. Il se dissimule sous le faux noms, se rencontre chez Duprat, chez Constant Martin, avec tous les anarchistes. Paul Bernard est un des plus dangereux; c’est non seulement un conférencier, un théoricien, mais aussi quelque chose de plus.
Bastard est un théoricien qui ne répugne pas à la pratique. C’est un ironiste qui rendrait des points au doux et impassible Fénéon. Sur une carte piquée au mur de sa chambre, Bastard, qui s’attendait à une arrestation, s’excusait à l’égard du commissaire de police, de n’être pas chez lui et lui demandait de laisser lui-même sa carte de visite.
Peu après on l’arrêtait. C’était un ami de Pauwels.
En février 1892, songeant que le séjour de Paris était un peu inquiétant, Bastard, Pauwels et Paul Reclus se retrouvent à Varangeville où ils travaillent ensemble dans une soudière. Tous deux cachent leur nom, ils font de l’anarchie et bientôt partent tous. On trouve chez Reclus des lettres destinées à David, c’est-à-dire Bastard ; celui-ci a déménagé Pauwels ; il y a été autorisé par lui dans une lettre trouvée chez Paul Reclus, accompagnée d’autres lettres encourageant Bastard à la propagande et à l’anarchie. Depuis le 18 décembre, il n’a pas fait grand chose, mais il importe d’éviter de nouveaux actes de propagande. Il suffit, pour le condamner, que l’entente existante continue.
Bastard prend ses repas chez Duprat ; il avait une maîtresse parente d’autres compagnons: un compagnon, partant pour Londres, a emmené cette maîtresse ; il n’a pas dû en être autrement fâché, l’anarchisme ayant pour doctrine la liberté dans l’amour.
Une correspondance a lieu dans laquelle les deux amis se félicitent mutuellement de leur bonheur respectif.
C’est, vous le voyez, un philosophe autant qu’un ironiste.
Matha a été condamné comme gérant de différents journaux ; il est lié avec la bande d’Ortiz et d’Emile Henry. Il a signé le manifeste de 1892 avec Malato, Constant Martin, actuellement à Londres, le doux Brunet, ici sur ces bancs, Tortellier, Emile Henry, Chiroqui, c’est-à-dire Ortiz. Une lettre d’un nommé Guillaume énumère les assistants de cette réunion et ce sont les signataires du manifeste dont Guillaume annonce l’apparition prochaine. Vous y étiez, en tout cas, Matha, car vous ne protestez pas contre l’usage de votre nom ! Matha va ensuite à Londres, puis, en 1893, Vaillant vient d’être condamné; il faut venger Vaillant. Tous ces actes se préparent maintenant en Angleterre, et Emile Henry, qui s’y connaît, se charge de l’affaire. Ortiz et Emile Henry se rencontrent à
Londres chez Matha; c’est là qu’ils se font écrire par M. Dupuy, leur patron. Quand tout est décidé, Matha arrive à Paris, malgré la condamnation dont il est frappé; il loge chez Cohen avec l’aide de Fénéon, puis repart pour Londres et revient en France avec quel argent ? Mais celui de la bande d’Ortiz. Il rentre, le 7 février, cinq jours avant l’attentat du Terminus, et disparaît aussitôt après.
Le 14 février, la Chambre de la villa Faucheur où habitait Henry était visitée par ses amis qui en enlevaient tous les objets compromettants. A ce moment, Matha était à Paris, il repart aussitôt pour Londres
Et alors, je peux dire à Matha: « Vous êtes l’émissaire des anarchistes de Londres, l’intermédiaire entre eux et ceux de France, ou bien indiquez-moi le but de vos fréquents voyages entre Londres et Paris !
L’audience est levée à sept heures un quart.
Au moment où la Cour allait se retirer, Me Paul Morel fait remarquer que certains documents, produits par M. l’avocat général, n’ont pas été communiqués à la défense, notamment le manifeste signé de Matha.
M. le président, faisant droit à cette demande, déclare que les défenseurs des accusés pourront, demain, avant l’audience, consulter toutes les pièces qu’ils désirent connaître.
L’affaire est ensuite renvoyée a demain pour la continuation du réquisitoire de M. l’avocat général et les plaidoiries.

La Gazette des tribunaux 9 août 1894

SCHIROKY Eve [Veuve Ortiz] [dite Eva Chirowska]. Cuisinière ; mère de Léon Ortiz, condamné du procès des Trente

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Née le 23 septembre 1840 à Grossbittesch (auj. Velká Bíteš, République tchèque) ; cuisinière ; mère de Léon Ortiz, condamné du procès des Trente.

Le 18 novembre 1868, Eve Schiroky donna naissance à Léon Schiroky (voir Léon Ortiz).
Elle se maria le 25 novembre 1880 à la mairie du VIIIe arrondissement avec Philippe Ortiz, valet de chambre, né le 3 mai 1852 au Mexique. Elle demeurait alors 255 faubourg Saint-Honoré et était sans profession et originaire d’Autriche-Hongrie.
Le 23 juillet 1881, elle donna naissance à Philippe Ortiz (fils).
En 1886, elle demeurait avec Philippe Ortiz , 15 avenue de Wagram, elle était cuisinière. Le 10 avril 1886, à la mairie du VIIIe arrondissement, Philippe Ortiz (père) reconnaissait Léon Schiroky, auparavant de père inconnu et portant le nom de sa mère.
Lorsque son fils, quitta la maison Dupuy et s’engagea dans l’illégalisme, il partit pour Londres ; il lui écrivit trois fois pour lui demander de l’argent, et trois fois il indiqua des adresses différentes. Il disait qu’il travaillait chez un grand marchand de nouveautés de Régent Street, mais qu’il ne gagnait pas beaucoup.
Elle lui fit parvenir 1.500 fr. Il revint à Paris en novembre 1893 et alla demeurer au numéro 65 de la rue Lepic. A ce moment, il fit la connaissance d’une femme qu’il voulut amener chez elle.
Elle eut à ce sujet plusieurs discussions avec lui, et devant ses menaces de lui couper les vivres, il rompit.
A la fin du mois de janvier, un soir, après dîner et une fois Philippe couché, il lui dit : « Tu sais, mère, que je vais être obligé de m’absenter pendant quelques semaines, ne t’inquiète donc pas si tu ne me vois pas revenir. »
Dans le courant du mois de février, une perquisition fut opérée chez elle, la police emporta quelques papiers, quelques numéros du Père Peinard, de la Révolte et une lettre d’Ortiz.
La police savait que Léon Ortiz était à Paris. Comment se faisait-il qu’il ne vint jamais voir sa mère ? Cela semblait étrange et finit par être expliqué de façon assez simple : Mme Schiroky avait remarqué les agents en surveillance devant sa maison et avait prévenu son fils de ne pas se montrer.
Elle savait où le trouver, avait avec lui des entretiens dans une maison où la police ne s’avisait pas de le chercher. C’était chez une commerçante, une couturière du quartier de la Banque, Mme Clarry, demeurant, 11 rue Baillif, que les rendez-vous de la mère et du fils avaient lieu.
Cette dame, occupait au deuxième étage, un vaste appartement dont une partie servait d’atelier. Elle employait habituellement huit ou dix ouvrières.
C’est dans cette maison qu’Ortiz venait, souvent pendant que la police le cherchait à l’étranger.
Le 18 mars 1894, lors de l’arrestation d’Ortiz, sa mère, protesta avec véhémence contre l’ inculpation dont son fils était l’objet. Elle s’écria : « C’est son trop de bonté qui l’a perdu ! »
Elle annonçait même son intention d’aller réclamer à M. Espinas, juge d’instruction de l’affaire de l’attentat de la rue des Bons-Enfants (dans laquelle il soupçonnait l’implication d’Ortiz), la mise en liberté de son fils. Le 21 mars, après inspection des papiers trouvés sur Ortiz, M. Espinas avait donné mandat à M. Orsatti, commissaire de police, d’aller arrêter, 10, rue Poncelet, Mme Schiroky.
La mère d’Ortiz avait été amenée au Dépôt. Elle était inculpée de complicité dans les vols commis par son fils. Le dossier était transmis au juge d’instruction Meyer, chargé de l’affaire d’association de malfaiteurs.
La police avait arrêté également, Caroline Hermann nommée Clarry, demeurant rue Baillif, où elle habitait avec sa mère. Elle était née à Prague (Bohême).
Elle recevait fréquemment la visite de Léon Ortiz et était très liée avec Mme Schiroky, qu’elle avait connue en Autriche.
La mère d’Ortiz raconta que son fils n’avait pas besoin de voler pour vivre, attendu qu’elle lui avait donné à plusieurs reprises des sommes assez fortes et, tout dernièrement encore, 1.500 francs. Or, d’après la presse, elle n’avait aucune ressource, ne travaillait plus, et le juge pensa qu’elle et Mlle Clarry participaient, au moins pour en profiter, aux vols de l’anarchiste cambrioleur.
Depuis l’arrestation de Mme Schiroky, son plus jeune fils, Philippe, âgé douze ans, était hébergé par la mère de Caroline Clarry, qui recueillit l’enfant qui se trouvait seul.
Eve Schiroky fut envoyée à la prison de Saint-Lazare en compagnie de Caroline Clarry.
Le 7 avril 1894, le juge d’instruction Meyer signa la mise en liberté provisoire de Caroline Clarry, accusée d’avoir donné asile à Ortiz alors que l’anarchiste était sous le coup d’un mandat d’amener, et par conséquent impliquée comme complice dans les affaires de vol et de cambriolage.
L’instruction avait fait permit d’établir qu’elle avait simplement facilité quelques entrevues entre Ortiz et sa mère, dont elle était l’amie. Une ordonnance de non-lieu fut prise ensuite.
Le 15 décembre 1894, au moment du mariage de Léon Ortiz, son mari Philippe Ortiz était porté disparu depuis longtemps et ne put donc donner son accord au mariage. Mme Schiroky assista à la cérémonie qui eut lieu avant le départ d’Ortiz pour le bagne.
Le dossier d’Eve Schiroky à la Préfecture de police portait le n°293.922, le même que celui de Léon Ortiz, il était mal orthographié, elle était nommée « Chiroky Eva ».
Dans la presse quotidienne, elle fut nommée « Chirowska », sans que cela résulte d’un choix de pseudonyme de sa part, mais d’une erreur qui se généralisa.
Elle ne fut pas impliquée avec son fils dans le procès des Trente en août 1894.
En décembre 1894, elle demeurait 23 rue Roussel.

SOURCES :
La Souveraineté nationale 8 avril 1894 — Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Le Figaro 22, 23 mars, 7 avril 1894 — Le Petit parisien 21, 22 mars 1894 — Le Matin 23 mars 1894 — Le Petit journal 22 mars 1894 — Archives de Paris. Etat civil — Note de Marianne Enckell.

CHEVALIER Etienne, Achille. Forgeron ; anarchiste de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né 14 décembre 1857 à Gémozac (Charente-Inférieure) ; forgeron ; anarchiste de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Etienne Chevalier fut dispensé du service miltaire, son frère étant mort au service.
En août 1880, il habitait à Tours, 63 rue Saint-Eloi.
Lors de la grève des terrassiers en 1888, dans une réunion à la Bourse du travail, Chevalier, président de la réunion, avait fait monter à la tribune cinq ouvriers terrassiers qu’il avait débauché dans la matinée. Il leur avait fait jurer de ne pas reprendre le travail et leur avait fait crier : « Vive la grève ! ».
En novembre 1889, il demeurait 32 cours Ragot à Saint-Denis.
Selon l’indicateur X2, dans un rapport du 6 avril 1892, Chevalier travaillait avec Chaumartin, à la voiture que l’on avait trouvé dans le petit atelier de la rue du Port, il connaissait Ravachol et d’autres et était au courant de leurs projets. Toujours selon X2, dans un rapport du 3 avril 1892 : « Chevalier est un grand ami des Chaumartin qu’il allait très fréquemment voir. On est persuadé que cet individu connaissait l’existence de la dynamite chez eux et bien d’autres choses encore. »
Etienne Chevalier en avril 1892 était un assistant régulier des réunions du groupe L’International du IIIe arrondissement, se réunissant les dimanches après-midi, salle Horel, rue Aumaire.
Le 26 avril 1892, il figurait sur une liste d’anarchistes, il demeurait 23 rue du Port à Saint-Denis.
Il fut arrêté le 11 mars 1894 à son domicile 66 rue Compoise à Saint-Denis, en même temps que quatre autres anarchistes. Le 30 mars, la Préfecture de police communiquait sa notice individuelle au juge d’instruction Meyer. Il fut libéré le jour-même.
Il se trouvait sur l’état récapitulatif des anarchistes au 31 décembre 1894, il habitait 66 rue Compoix à Saint-Denis.
Le 11 avril 1896, Chevalier fut condamné par la 9e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 15 jours de prison, pour outrages aux agents.
Il était également sur celui au 31 décembre 1896, son adresse étant 10 rue Ernest Renan à Saint-Denis et sur celui de 1901, il demeurait 16 rue de la Charronnerie à Saint-Denis.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°2.938.

SOURCES : Archives de la Préfecture de police Ba 99,1132, 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — Le Petit caporal 12 mars 1894 — Note de Marianne Enckell qui déjoua l’erreur d’état-civil (Chevailler au lieu de Chevalier) — Archives départementales de Charente-Maritime. 1 R 47, classe 1877, matricule 847.

Le Procès des trente. Suite de l’audition des témoins et témoins à décharge

L’Univers illustré 16 aout 1894. Gallica

COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Présidence de M. Dayras, conseiller.

Audience du 8 août.

AFFILIATION A UNE ASSOCIATION DE MALFAITEURS, (LOI DU 18 DÉCEMBRE 1893). — VOLS QUALIFIÉS ET COMPLICITÉ. — DÉTENTION D’ARMES PROHIBÉES — DÉTENTION D’ENGINS EXPLOSIFS ET DE SUBSTANCES DESTINÉES A ENTRER DANS LA COMPOSITION D’UN EXPLOSIF.

On continue l’audition des témoins :

M. Demagnez raconte le vol dont il a été victime à Nogent-les-Vierges .(Oise) dans la nuit du 29 au 30 janvier 1893.

Mme Demagnez confirme la déposition de son mari.

M. Dupuy, chez lequel Ortiz a été employé, donne sur lui de bons renseignements.

La concierge du n° 66 de la rue de Flandres dit que Chericotti venait souvent voir Ortiz, qui était connu sous le nom de Cazal.

Chericotti conteste le fait.

Gobert, expert en écriture : J’ai vérifié certains documents, entre autres une lettre adressée à Mme Postel et en la possession de Schouppe. Nous sommes arrivé à une précision extrême. Vous pourrez vous-même en faire facilement et indiscutablement la constatation.

M. le président fait passer à M. Gobert la lettre adressée à Mme Postel par Emile Henry, dans laquelle il demandait 30,000 francs parce que le titre volé chez elle n’avait pu être négocié.

Le témoin : Cette lettre est évidemment d’Emile Henry. Chez M. Dupuy où a été employé Emile Henry se trouvent des livres de comptabilité tenus par Henry. Il y a là une petite ronde de fantaisie qui ressemble d’une manière frappante à celle employée dans la lettre à Mme Postel. Nous retrouvons les mêmes mots dans la lettre et dans le mémoire écritpar Henry dans sa prison et qui nous a été communiqué.

Il y a là une similitude étonnante. Le collègue d’Emile Henry et successeur chez M. Dupuy a parfaitement reconnu dans cette lettre l’écriture d Emile Henry. Celui-ci a été employé chez un marchand de tissus; dans cette maison plusieurs employés ont reconnu dans la lettre Postel l’écriture d’Emile Henry.

D. Il n’a pas même dissimulé son écriture ?

R. Aucunement, il n’avait aucune raison pour le faire.

D. Cette lettre est celle par laquelle Emile Henry réclamait 30,000 francs à Mme Postel.

M. l’avocat général : N’y a-t-il pas un passage dans le mémoire particulièrement identique a la lettre?

R. C’est exact, le doute n’est pas possible.

D. N’avez-vous pas examiné une lettre signée : Robert?

R. J’ai examiné cette lettre, elle est d’Emile Henry. |

M. le président donne lecture de cette lettre dans laquelle Henry demande du travail et déclare

« qu’il ne peut accepter aucune prédominance d’aucun camarade d’atelier ».

Le témoin: Cette lettre porte le nom de Matha. Elle a été comparée à une lettre écrite par Emile

Henry à M. Dupuy, son patron. Nous retrouvons les mots identiquement écrits, on croirait que c’est stéréotypé.

D. Vous affirmez que cette lettre est d’Emile Henry?

R. Absolument. Voilà une lettre signée: André, saisie sur Schouppe et qui émane d’Ortiz d’une manière indiscutable, c’est une constatation et non une vérification.

M. le président donne lecture d’une lettre attribuée à Ortiz.

D. (à Ortiz) : Reconnaissez-vous cette lettre ?

R. Je ne puis pas me prononcer, l’écriture est si décousue.

M. le président donne lecture d’une lettre signée. : André ; Ortiz, à qui on la montre, déclare

que cette écriture ressemblerait plutôt à la sienne.

Le témoin : Voilà une lettre adressée à M. Lebas, cafetier à la Rivière-Saint-Sauveur et qui émane d’Ortiz, elle était signée Nicole. C’est une écriture rapide, expédiée. L’écriture d’Ortiz est d’une extrême mobilité, nous avons des lettres d’Ortiz écrites a M. le procureur de la République chez M. Dupuy, son patron, et le rapprochement de ces documents ne permet aucun

doute.

D. C’est un document qui s’applique à Ortiz et à Nicole.

Ortiz : Je me fais fort de démontrer que ces constatations sont inexactes et qu’on pourrait en faire de

nombreuses qui les détruiraient.

Le témoin : Je tiens a faire remarquer la forme particulière de la lettre l du nom de Nicole et dans une autre saisie sur Schouppe on retrouve une forme de la lettre l identique.

Me Morel : M. le président voudrait-il extraire du dossier le petit cahier de Marie Soubrier et me le remettre.

Je désirerais que M. l’expert indique combien d’écritures différentes il relève à cette page.

Le témoin : Ces écritures paraissent très variées à première vue.

Me Morel : Quelle est la ligne qui émane de la plume la plus exercée ?

R. C’est la dernière.

Beihomme, expert en écriture, confirme la déposition de M. Gobert. Il déclare que la lettre écrite à

Mme Postel est d’Emile Henry.

Femme Dupuis (Alphonsine), concierge, rue Lepic, 69 : Dans la maison habitait un M. Kampfmeyer

qui est parti. 11 m’a dit de remettre ses lettres à M. Cohen.

D. Il parlait français?

R. Mal, mais je l’ai compris tout de même.

D. Qui vous a payé les étrennes de la maison au 1er janvier ?

R. M. Fénéon.

D. En janvier M. Matha est venu et est resté deux mois à peu près. Personne ne venait le voir.

Mouret (Jean), concierge, rue Lepic, 78 : M. Fénéon a logé dans la maison, il était lié avec M. Cohen qui venait tous les jours, puis M. Matha. M. Ortiz serait venu, mais je ne puis pas l’affirmer. Je le connais de vue.

D. Est-ce que Fénéon ne recevait pas, très tard, chez lui, beaucoup de monde ?

R. Oui, jusqu’à deux heures du matin, des personnes que je ne connais pas.

D. Son père n’habitait-il pas là ?

R. Oui. Il a été en retard d’un terme et on a inséré, dans le Père Peinard, un article injurieux pour le propriétaire.

Un juré : Où avez-vous vu Ortiz ?

R. Dans le quartier ; il habitait rue Lepic. Je l’ai vu passer quelquefois.

Me Justal : Le témoin n’a-t-il pas dit que Matha était venu rarement ?

R. Cinq ou six fois.

Femme Mouret, concierge, femme du précédent témoin : M. Fénéon a habité chez nous. M. Cohen et M. Matha venaient souvent chez lui.

D. Ortiz est venu ici ?

R. Certainement, au moins deux fois, je le connaissais bien.

Ortiz : J’aurais été flatté d’être reçu par lui, mais je n’y suis jamais allé.

Fénéon : Si cela était vrai, je l’avouerais, mais il n’est jamais venu.

Le témoin : M. Cohen venait très souvent, cinq ou six fois par jour.

Fénéon: Comment aurais-je pu le recevoir si souvent ? Je passais ma journée au ministère, je ne voudrais pas refuser mon amitié à un garçon dans l’exil, mais je n’étais pas lié à Ce point avec lui. Il ne faut donc pas exagérer à ce point ; qu’on ménage la dose !

Me Démange : La concierge ne s’est-elle pas plainte de ce qu’on recevait trop de monde ?

R. Oui, on nous dérangeait la nuit.

Un juré: A quel moment Cohen venait-il ?

R. Même quand Fénéon n’était pas là, c’était madame qui le recevait.

Hartmann, concierge, 59, rue Lepic: J’ai eu Cohen comme locataire dans la maison. M. Fénéon le voyait journellement. J’ai vu venir Emile Henry chez lui, il a couché plusieurs jours de suite. Cohen disait que c’était son frère.

Femme Hartmann, concierge, femme du précédent témoin : Emile Henry est venu souvent chez

M. Cohen, notre locataire,il y couchait. Nous croyions que c’était son frère. M. Fénéon est venu plusieurs fois, mais je ne sais pas s’il y a rencontré Emile Henry.

Roussel (Georges), inspecteur de la brigade des recherches : Le 27 avril, j’étais dans la cellule d’Emile Henry quand M. Girard est entré ; il lui a demandé s’il avait préparé du fulminate de mercure. Il répondit oui. M. Girard lui montra un flacon jaune. Henry déclara que ce n’était pas son flacon, que le sien avait une étiquette, puis se reprenant, il ajouta : « Peut-être l’ai-je grattée ».

Vieille, expert chimiste, ingénieur des poudres et salpêtres : J’ai examiné un flacon contenant du mercure et une boîte d’allumettes contenant des détonateurs.

Nous n’avons pu obtenir aucune indication sur l’origine de ces objets. Les détonateurs contiennent

du fulminate de mercure, ils viennent d’un fabricant de Prague, la marque l’indique. Ces détonateurs existent dans les mines. Ils servent à faire exploser la dynamite.

Le mercure est un produit qui sert à une foule d’usages, mais aussi à la fabrication du fulminate de

mercure. Ces détonateurs ne sont pas comparables aux amorces employées dans les armes, c’est un objet beaucoup plus sérieux. Ce détonateur peut causer de graves accidents. En plaçant un seul de ces engins dans une boîte en bois, la boîte vole en éclats. Ce sont des objets dangereux par eux-mêmes, et d’autant plus qu’ils sont plus nombreux. Ils ne peuvent servir qu’à faire détoner des matières explosibles.

La marque de ces détonateurs est la même que celle trouvée sur Pauwels lors de l’explosion de la Madeleine.

Cela du reste n’a rien d’étonnant, cette marque étant dans le commerce courant.

Girard, chef du Laboratoire municipal, expert chimiste : J’ai examiné des détonateurs, au nombre de

11, construits par une maison de Prague. Ce sont des instruments destinés à faire exploser la dynamite et dangereux par eux-mêmes.

Emile Henry, interrogé par moi, a fini par déclarer qu’il avait fait du fulminate de mercure. Je lui ai

montré le flacon trouvé chez Fénéon et ma conviction est que ce flacon venait de chez lui.

Me Démange : Ces détonateurs ne sont-ils pas d’une vente courante ?

R. Ils sont d’une vente courante chez les marchands d’explosifs.

Me Démange : La vente est libre ?

R Parfaitement, la vente n’est pas réglementée.

Un juré : Faut-il des appareils pour faire du fulminate de mercure ?

R. Non, un simple ballon, la difficulté est de le sécher.

Lebel, représentant de commerce : J’ai été volé. On est entré chez moi, l’on m’a enlevé des bijoux, des objets de valeur et un petit timbre.

D. Qui a été retrouvé chez Bertani ?

Bertani : De quel jour est le vol ?

Le témoin : Le 28 février dernier, tout était dévalisé.

D. N’y a-t-il pas là des objets vous appartenant ?

R. Un sac de voyage notamment qui est là, un revolver, un pèse-lettre, un baromètre.

D. Le sac a été saisi chez Pelle, il vient de Chericotti.

On montre à MM. les jurés un petit objet qui n’est autre que le timbre de M. Lebel.

Témoins à décharge

Faguet : J’ai connu Soubrier dont je n’ai eu qu’à me louer.

Me Crémieux : Est-ce que la Bellevilloise, société coopérative, doit être considérée comme un nid d’anarchistes ?

R. Nous sommes plutôt des propriétaires, nous avons deux immeubles.

Me Crémieux : Connaissez-vous personnellement Soubrier ?

R. J’ai été en rapport avec lui.

Me Crémieux: Soubrier est-il un propagandiste anarchiste ?

R. Jamais je ne m’en suis aperçu.

Laurier {Edouard), chef de chantier : J’ai connu Soubrier en 1892. Il se conduisait comme un honnête ouvrier, ne s’occupant pas de politique, très bon travailleur, et jamais il n’a fait un acte de propagande anarchiste ni même socialiste.

Bouillon (Nicolas), concierge : J’ai été surpris de l’arrestation de Soubrier, il menait une vie régulière, ne faisait aucune propagande d’aucun genre.

Fournière (Eugène), publiciste, conseiller municipal : J’ai connu Soubrier en 1887 au journal l’Action. Il n’était pas du tout anarchiste. Il avait été condamné comme gréviste à Decazeville. Nous le considérions comme un très bon compagnon et excellent camarade.

Basly, député : M. Soubrier est étranger au meurtre de Watrin, il a subi une condamnation pour faits de grève. Chaque année il m’envoyait sa carte. Je l’ai revu souvent, toujours animé des mêmes sentiments de politesse à l’égard de ses semblables.

Me Crémieux : Soubrier est-il anarchiste ?

R. Non pas, je l’ai retrouvé récemment dans une réunion, très animée pour soutenir la grève, mais pas anarchiste.

Loubet : Je suis propriétaire de l’immeuble ou habite Soubrier; je n’y habite pas et je n’ai que de bons renseignemnts à donner sur lui.

Faure, aîné, frère de Sébastien Faure, négociant :

J’ai été chargé par ma famille de me renseigner sur ce que faisait mon frère depuis sa sortie de prison ; c’est un utopiste, un philosophe humanitaire, incapable d’une mauvaise action, et, quoi qu’il arrive, nous conserverons l’estime et l’affection que nous avons pour lui.

Cadiou (Pierre), marchand de vins : Depuis plusieurs années, je vois M. Faure, rue Ramey. Il n’y recevait

ni visite ni correspondance.

David : Je considère Faure comme incapable d’une mauvaise action et de conseiller le mal à qui que ce soit.

Bourlier, publiciste : Je connais Sébastien Faure depuis vingt ans, nos pères étaient liés. Je l’ai connu au collège, puis dans la vie; je suis extrêmement étonné de la poursuite dirigée contre lui, ce n’est pas un malfaiteur, ce ne peut être un malfaiteur.

Rouget, publiciste : Je connais depuis longtemps Sébastien Faure; je le considère comme un parfait

honnête homme.

D’Esparbès (Georges), homme de lettres : Je déteste les idées des anarchistes et j’ai écrit un article

contre M. Sébastien Faure.

Me Desplas ; Qui a fourni au témoin les renseignements nécessaires pour faire son article ?

Le témoin : M. Puybaraud, à la Préfecture de police.

Me Desplas : L’article écrit contre Sébastien Faure n’est donc que la reproduction des renseignements de la police. Je comprends qu’on cherche à le faire condamner, mais je n’admets pas qu’on cherche à le déshonorer avant. M. D’Esparbès répare en ce moment la faute involontaire qu’on lui a fait commettre.

M. le président (au témoin) : C’est vous qui êtes allé demander les renseignements à la Préfecture de

police.

Le témoin : Oui, monsieur.

Faure : Etant donné l’aveu de M. d’Esparbès, je n’ai contre lui aucune animosité, aucune haine, et je lui pardonne.

Lallemand, chef de bureau au ministère de la guerre : Depuis huit ans que je suis le chef de M. Fénéon, je le considère comme un employé extrêmement intelligent, distingué, et qui pouvait espérer arriver au plus haut grade. Ce sont les notes que je lui ai données récemment.

Cahen (Gustave), fonctionnaire des Postes et télégraphes en retraite : Je connais Fénéon depuis vingt ans, je l’ai rencontré fréquemment chez lui, chez moi, c’est un garçon intelligent, droit, très chercheur, incapable du moindre méfait.

Magnien, marchand de vins à Saint-Mandé : Je connais M. Fénéon depuis douze ans, je le considère

comme un brave garçon, n’ayant jamais émis aucune idée anarchiste.

Mallarmé (Stéphane), professeur en retraite de l’Université : Je connais Fénéon, il est aimé de tous.

Je lui ai voué de la sympathie parce qu’il est doux et droit ; c’est un esprit très fin et curieux de tout ce qui est nouveau. Je l’ai reçu chez moi; jamais ni moi ni mes hôtes ne l’ont entendu traiter un sujet étranger à l’art ou à la littérature. Tout ce qui était nouveau lui était un sujet d’intérêt. C’est un des critiques les plus subtils et les plus aigus que nous ayons.

Henri (Charles), maître de conférences à la Sorbonne.

J’ai connu Fénéon en 1884, je l’ai considéré comme un être d’un talent très sur et très droit, il

s’est prêté à des expériences, a fait des calculs pour moi, a rendu à ses amis des services très importants.

C’est un garçon parfaitement droit et étranger à tout ce qui est anarchie.

Valette (François), logeur : Ledot a logé chez moi et jamais je n’ai remarque, même au mois de novembre, qu’il ait quitté son logement, pendant un temps même court, c’était un homme très correct, très régulier.

Simon (Rodolphe), négociant, 15, rue Monsigny :

J’ai occupé Brunet comme ouvrier pendant quatre mois, depuis novembre 1893, il m’a été procuré par la Maison du Peuple. C’est un garçon très honnête, il est d’une grande probité et d’une grande exactitude dans son travail. Aussi, bien que le travail diminuât, je le gardai et je lui avançai, quand il partit, une petite somme pour lui permettre de travailler; c’est un homme à idéal généreux. Je l’ai entendu dans une conférence, il n’a jamais approuvé la propagande par le fait.

Brunet : Je connais Brunet qui était à mon service, lorsqu’il a été arrêté. C’est un parfait ouvrier très honnête.

Je lui aurais confié ma caisse, même s’il y avait eu de l’argent dedans.

Jourdain (Frantz), architecte-expert : Il y a deux ou trois ans que j’ai entendu parler de Jean Grave dans des milieux conservateurs, chez MM. de La Rochefoucauld et de Goncourt, on le citait avec éloge, comme un rêveur fort intelligent et comme un très honnête homme. On ne le considérait pas comme un être dangereux.

J’avais songé une fois à l’engager à dîner. Il était absent et n’est pas venu M. de Goncourt m a déclaré que Grave était un penseur comme Proudhon et Fourier. Au point de vue pratique, on ne le considérait pas comme sérieux et par conséquent dangereux ; on le regardait comme hostile à toute propagande par le fait.

Femme Jugand, marchande de vin : Mme Chericotti est d’une très bonne famille, jamais je ne l’ai entendue parler d’anarchie. Ses brouilles de ménage provenaient des relations de son mari avec des anarchistes.

L’audience est suspendue à deux heures trente-cinq minutes.

L’audience est reprise à trois heures.

Me Blondont : Ma cliente désirerait faire une déclaration.

M. le président : Que voulez-vous dire ?

Veuve Milanaccto : Je déclare que ma dernière déclaration chez M. Meyer est exacte. La fille Cazal a couché chez moi deux nuits, elle a apporté le réveil, elle ou Ortiz, je ne sais pas.

Ortiz : C’est moi qui l’ai apporté.

D. (à la veuve Milanaccio) : Vous maintenez votre déclaration ?

R. Absolument.

D. Et vous, fille Cazal ?

R. Je n’ai jamais vu Madame, je ne la connais pas.

D. Et vous, Bertani, qu’avez-vous à dire ?

Bertani : Je ne connais pas Antoinette Cazal, je ne l’ai jamais vue

La Gazette des tribunaux 9 août 1894

CHAVANNE Gaston. Graveur-sculpteur sur marbre ; préparateur en pharmacie ; anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Né le 26 novembre 1867 à Paris (Ve arr.) ; mort le 19 novembre 1915 à Paris (IVeme arr.) ; graveur-sculpteur sur marbre ; préparateur en pharmacie ; anarchiste parisien.

Le 11 juin 1892, Chavanne se maria à la mairie du XIVe arrondissement avec Denise Stiévenart, couturière.
Chavanne figurait sur une liste d’anarchistes au 16 novembre 1892. Il était classé comme militant.
Le 30 avril 1893, des compagnons se rendaient à la réunion organisée par un comité radical-socialiste à la salle Vautier, avenue de Clichy, pour y porter la contradiction. Le député Pochon déclara que l’anarchie était une utopie, parce que les individus la préconisant n’étaient qu’une poignée, alors que pour faire la révolution, il fallait avoir la masse avec soi.
Chavanne répondit que toutes les révolutions étaient faites par les minorités. « Si la majorité était anarchiste, elle n’aurait qu’à imposer l’anarchie. » aurait-il déclaré, selon l’indicateur Thanne.
Le 6 mai 1893, il était présent à la salle du Commerce, 94 rue du faubourg du Temple à un grand meeting anarchiste, auquel assistaient 300 personnes.
Le 5 mai 1893, Chavanne assistait à un meeting salle du Commerce, 250 personnes étaient venues écouter les orateurs sur la question du suffrage universel.
Le 3 juin 1893, il était avec sa femme, Denise Stiévenart, à la salle du Commerce au meeting de protestation contre la condamnation de Foret. 500 personnes étaient présentes.
Le 24 ils étaient là tous les deux, au meeting à Saint-Ouen, salle Debrune, 66 boulevard Victor Hugo, en solidarité avec Foret. 250 personnes , dont plus de 150 anarchistes de la banlieue et de Paris avaient répondu à la convocation.
Le 2 juillet 1893, 50 compagnons dont une douzaine de femmes assistaient à la soirée amicale, salle Georget, 31 rue Aumaire. Cette soirée avait pour but de recueillir les fonds pour recueillir les fonds afin de donner le 8 juillet une grande soirée familiale à la salle du Commerce en commémoration de l’exécution de Ravachol. Parmi les compagnons, on remarquait Chavanne (nommé de Chavanne par l’indicateur X.n°9)
Dans l’après-midi du 11 août 1893, Renard était allé au Père Peinard pour inviter des compagnons à venir chez Chavanne, le jour même, pour discuter sur la tactique à adopter pour combattre les candidats aux élections. On y retrouva Millet et sa femme, Renard, Chauvin, Gaston Pérot, Tosca et Boulnois. Chavanne était chargé de faire une déclaration de candidature dans la 2e circonscription du XVIIIe arrondissement (quartier de Clignancourt), afin de combattre toutes les candidatures mais plus particulièrement celle de l’abbé Garnier. Pouget avait mis 3.000 affiches à la disposition de Chavanne pour couvrir les murs et cacher celles des autres candidats.
Le 8 septembre 1893 Brunet, Bilon, Boulnois et Tosca étaient réunis chez Chavanne pour discuter d’un projet de journal quotidien intitulé le Réveil international. Ricois qui venait d’hériter, s’était engagé à verser 2.000 francs. Mais à la réunion le 8 septembre du comité pour la création d’un nouvel organe anarchiste, il n’y avait personne, La Révolte et le Père Peinard n’ayant pas publié le communiqué d’invitation.
Le 31 octobre 1893, Boissier, Chauvin, Bilon, Denéchère et Chavanne se réunissaient dans l’atelier de Migeon rue de Charenton, pour y parler de l’organisation de la propagande.
Le 17 novembre, Chavanne et sa femme assistaient à une réunion, 92 boulevard de Ménilmontant, parmi une trentaine de personnes. Ils commentèrent l’attentat de Barcelone et le crime de Léauthier.
Le 25 novembre, avec sa femme, ils étaient présents, salle Méchin, 23 rue de Vanves à une réunion d’une quinzaine de personnes, pour reformer un groupe dans le IVe arrondissement
Chavanne était classé comme militant et on le trouvait sur la liste récapitulative des anarchistes au 26 décembre 1893. Il demeurait 7 rue Gît-le-Coeur (relevé du 8 mai 1893 par la 2e brigade de recherches de la Préfecture de police).
Arrêté le 28 février 1894. Il fut envoyé au Dépôt et inculpé d’association de malfaiteurs. Il fut libéré le 3 mars 1894.
Chavanne était répertorié sur l’état des anarchistes au 31 décembre 1894. Il habitait 20 rue de la Parcheminerie.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°95.033.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 78, 1500 — Les anarchistes contre la république de Vivien Bouhey. Annexe 56 : les anarchistes de la Seine — La Presse 1er mars 1894 — Archives de Paris. Etat civil