L’Internationale anti-autoritaire en France : le complot de Lyon 1874 (4)

Tribunal correctionnel de Lyon.

(Correspondance particulière de la Gazette des tribunaux)

Présidence de M. Giraud.

Audience du 22 avril.

Affaire dite du complot de Lyon. Société secrète. Affiliation à l’Internationale. Propagation des doctrines de cette association. Détention d’armes de guerre.

(Voir la Gazette des tribunaux des 22, 23 et 24 avril)

L’interrogatoire des prévenus s’est terminée à l’audience du 22. Nous publions la fin des explications données par eux au Tribunal.

Serre

D. Vous avez été condamné pour vol et vagabondage ?

R. Oui, monsieur

D. Vous avez prêté votre local pour des réunions ?

R. Oui, je croyais qu’il s’agissait d’une réunion d’ouvriers tisseurs ; n’ayant pu assister à la première réunion, je n’en connus le caractère que le lendemain en lisant le programme.

Durieux

D. Qui est-ce qui vous convoquait à ces réunions ?

R. Je n’ai jamais assisté à aucune réunion, je ne puis donc le savoir.

D. Bruy et Serre déclarent que vous assistiez aux réunions de Dubois et Serre ?

R. C’est à faux qu’ils m’accusent.

En effet, de la lecture des interrogatoires devant le juge d’instruction, il semble résulter qu’une similitude de noms a pu faire croire qu’il assistait aux réunions ; aucun des prévenus ne l’a vu. Tous rectifient leur déclaration en ce sens.

M. le président à Dubois : Durieux est-il venu chez vous ?

R. J’étais à cette réunion ; des noms ont été prononcés, entre autres le mien ; mais aucun nomination officielle n’ayant été faite, je n’ai pas cru devoir protester.

Dubois interrogé répond que l’accusé allait souvent chez lui, mais pour un tout autre motif.

D. La première réunion chez Dubois est-elle celle où Boriasse a présenté son programme ?

R. Oui, monsieur, je me souviens maintenant de ce fait. Je me souviens également que j’ai protesté vivement contre les divers articles de ce programme.

Gaillard explique ensuite comment il a été arrêté. Il se trouvait avec Damaisin et Roure. Lorsque les agents de police les abordèrent, Damaisin, qui se rendait compte de leurs intentions, se sauva ; les autres auraient pu en faire autant, mais ils préférèrent se livrer. Damaisin en fit autant quelques minutes après. L’accusé veut conclure que, s’il avait eu des délits sur la conscience, il ne se serait pas mis volontairement entre les mains de la police.

Busque

D. Vous avez été poursuivi, en 1870, comme affilié à une société secrète ?

R. La poursuite n’a pas eu de suite.

D. Vous avez fait partie du Comité d’émigration. Où se tenaient les réunions ?

R. Chez Garrin

D. A quelle époque ?

R. Je ne m’en souviens pas.

D. Vous avez été mis en rapport avec Chassan ?

R. Je n’ai jamais eu de relations avec lui.

D. A quelle époque avez-vous connu Gouttenoire ?

R. Je ne me rappelle pas. J’ai du le voir, pour la première fois, il y a deux ou trois ans, dans quelques réunions comme il y en avait tant à cette époque.

D. Votre femme n’a-t-elle pas porté des lettres à Saint-Etienne ?

R. Je ne sais pas.

D. Gillet a dit que c’était une dame Léo, de passage à Saint-Etienne, qui avait apporté des lettres de Lyon ?

R. Je n’ai jamais connu Gillet, je ne sais pas.

D. Une dame qui donne des leçons de piano, qui prend votre prénom, voilà de fortes présomptions pour qu’on puisse croire que cet intermédiaire était votre femme ?

R. Voilà une question à laquelle je ne puis répondre.

D. Vous avez assisté le 15 août au congrès de Lyon ? Vous étiez chez Garrin.

R. J’ai suivi Gouttenoire à Lyon ; me doutant du but de la réunion, je n’y suis pas allé.

D. Quand avez-vous retrouvé Gouttenoire ?

R. A la sortie ; je suis même descendu dans le sous-sol le chercher.

Les déclarations de Boriasse, Perroncel, Gillet et Gouttenoire attestent, en effet qu’il était resté en haut.

Lorsqu’il a été poursuivi pour affiliation à la société secrète, il croyait que la société ne s’occupait alors que de questions ouvrières. Il y a loin de là, dit-il, aux tendances révolutionnaires que la société a manifestées depuis et je réprouve complètement ses doctrines actuelles.

Sibilat*

D. Où avez vous connu Perret ?

R. J’étais un de ses camarades.

D. Vous avez assisté au congrès du 15 août ?

R. Je n’étais pas ici.

D. Laurençon déclare cependant avoir vu au congrès un grand jeune homme blond, qui portait des lunettes et qu’on nommait Sibilat

R. Ce doit être une erreur, il ne m’a pas reconnu à la confrontation.

D. Lachal a fait la même déclaration.

R. Je n’étais pas à Lyon ce jour là, j’étais à Montchat.

D. Perret vous a adressé Camet avec une lettre qui disait : « Tu traiteras Camet, non en non en communard, mais en ami. Tu sais que nous attendons prochainement la fin de la comédie versaillaise. La semaine verra peut-être la fin de toutes ces turpitudes. N’oublie pas de venir au rendez-vous ».

R. Je n’ai jamais eu de relations avec Camet **

*Orthographié Sibiliat dans le document

** le texte indique Sibilat.

Après cet interrogatoire, l’un des prévenus, Gillet, lit sa défense écrite ; la parole est ensuite donnée à Me Andrieux, défenseur de Polosse, Deville, Gouttenoire et Durieux.

La Gazette des tribunaux 25 avril 1874

Rhône (Lyon)

Les débats de l’affaire dite du complot de Lyon, se sont terminés à l’audience d’aujourd’hui. Une dépêche de notre correspondant nous fait connaître la décision du tribunal.

Polosse et Sibilat ont été renvoyés des fins de la prévention.

Camet et Gillet ont été condamnés à cinq ans de prison, les autres prévenus à des peines variant de six mois à trois ans d’emprisonnement. Tous ont été condamnés à une amende de cinquante francs et le tribunal leur a interdit l’exercice de leurs droits civils.

La Gazette des tribunaux 26 avril 1874

Inédit. La vie quotidienne de Ravachol à la Conciergerie. 6 mai 1892

Sûreté                                                                    le 6 mai 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Nous avons l’honneur de rendre compte à Monsieur le commissaire de police, chef du service, que pendant la surveillance exercée de minuit à 7 heures du matin sur le nommé Ravachol, il ne s’est rien passé de particulier de nature à être signalé.

Le détenu dormait à notre arrivée et ne s’est réveillé qu’à 6 heures ½, heure à laquelle on réveille les détenus.

Richer, Maigre, Sénart

**************************

Sûreté                                                             Paris le 6 mai 1892

Rapport

Surveillance du nommé Ravachol

La surveillance exercée à la Conciergerie de 7 heures du matin à midi au sujet du nommé Ravachol Léon, aucun incident ne s’est produit qui soit de nature à signaler au service..

Ce dernier s’est levé à 7h1/2 et à 10h1/2 il est allé à la promenade jusque midi.

Nous avons été relevés par nos collègues Charlet, Lécureuil, Laemmer

Gallet, (illisibles)

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Sûreté                                                     Paris le 6 mai 1892

Rapport

Surveillance de 12h à 7 h du soir

Dans l’après-midi le nommé Ravachol a été conduit au service d’identification où il a été photographié dans différentes poses.

M. le directeur de la Conciergerie est venu lui rendre visite pour s’informer si les livres qu’on lui distribuait lui étaient d’une lecture agréable.

Les inspecteurs

Charlet, Lécureuil, Laemmer

************************************

Sûreté                                                            le 6 mai 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Nous avons l’honneur de rendre compte à monsieur le commissaire de police, chef du service que pendant la surveillance exercée de 7 heures du soir à minuit sur le nommé Ravachol, il ne s’est rien passé de particulier de nature à être signalé.

Le détenu a lu jusque 8 heures et demie et dormait lorsque nous avons été relevés.

Richer, Maigre, Sénart

SOURCES : Arch. Préf. de pol. JA 8

L’Internationale anti-autoritaire en France : le complot de Lyon 1874 (3)

Tribunal correctionnel de Lyon

(Correspondance particulière de la Gazette des tribunaux)

Présidence de M. Giraud.

Audiences des 20, 21 et 22 avril.

Affaire dite du complot de Lyon. Société secrète. Affiliation à l’Internationale. Propagation des doctrines de cette association. Détention d’armes de guerre.

(Voir la Gazette des tribunaux des 22 et 23 avril)

Après l’exposé présenté par M. Boissard, procureur de la république, M. le président procède à l’interrogatoire des prévenus ; ainsi que nous l’avons annoncé, presque tous reviennent sur les aveux de l’instruction ou cherchent à atténuer la portée de leurs premières déclarations ; voici les explications données par quelques-uns d’entre eux.

Bruy.

Il dit qu’il n’a jamais fait de propagande ; il est allé voir Boriasse, avec lequel il était allé au comité d’émigration et l’a vu pour ce motif, non pour celui d’organiser le congrès du 15 août. Il reconnaît que dans une réunion à laquelle il assistait, il fut question de la création d’un journal, mais les difficultés à surmonter firent rejeter ce projet.

A son insu, il fut nommé membre de la commission de statistiques et chargé de donner les noms des membres révolutionnaires qu’on pouvait enrégimenter.

Audouard

Il dit que, depuis 1850, il n’a jamais assisté à une réunion publique, et qu’il s’est entièrement consacré au travail. Il a combattu la candidature Barodet, parce que le caractère du candidat ne lui convenait pas. D’ailleurs, il décline l’honneur d’exposer devant le tribunal les raisons de cette antipathie. Il fut exclu du groupe de la Guillotière en raison de ses antécédents.

Afin de répondre à ses dénégations, M. le président lui oppose les déclarations de plusieurs de ses coaccusés, entre autres Lafay, Boriasse, Lachal, Dubois.

D. Qu’aviez-vous à répondre à ces déclarations ?

R. Je déclare que ces réponses ont dû être suggérées à mes camarades, car je ne pouvais assister à ces réunions quand même je l’aurais voulu. Je conteste formellement les déclarations dont vous parlez.

Dubois

Il se plaint d’avoir été tenu cinq mois au cachot, bien que malade.

D. Avez-vous été nommé membre de la commission de permanence ?

R. Oui, j’étais membre de la commission des finances ; je devais recueillir les fonds.

Il reconnaît également avoir fabriqué le timbre.

D. De qui teniez-vous les numéros de la Solidarité et de la Révolution sociale, trouvés chez vous ?

R. Boriasse les avait déposé chez moi afin que tout le monde pût en prendre connaissance.

D. On a trouvé chez vous des épingles bleues et une lame de sabre.

R. Cette lame de sabre est une lame de hallebarde qui n’a donc jamais pu que défendre les droits canoniques.

Damaisin

D. Vous avez été délégué du comité central ?

R. Oui, pour la première campagne de mon bataillon. Je fus président deux mois, mais sans secrétaire confidentiel.

Il demande à rendre compte de l’accusation portée contre lui d’avoir tenu une maison de filles soumises. Le fait est complètement inexact, et il dit que s’il a été arrêté en 1850, cela a été une erreur ; elle a été reconnue.

D. Vous avez assisté à la réunion chez Dubois ?

R. Non. Je suis allé un soir chez Dubois, mon collègue, à la société de secours mutuel dont j’étais le secrétaire, afin de lui demander des renseignements sur la messe annuelle que nous devions faire dire. J’y ai assisté par curiosité seulement.

Masson

Il allait souvent chez Dubois. Voici comment il expliqua ce fait. Lorsque sa femme allait faire des courses, elle laissait les clés de la maison chez Dubois ; l’accusé, en rentrant le soir, était forcé de les reprendre chez lui.

L’accusé entame une longue dissertation sur la distinction à faire entre les sociétés publiques et les sociétés secrètes. Il affirme hautement sa profession de foi. Je n’ai jamais fait partie de l’Internationale, ni d’aucune société secrète.

Gillet

D. Vous avez été condamné le 14 juillet 1866 à un mois de prison pour vol et vagabondage ?

R. Oui, monsieur ; j’étais dans une communauté religieuse, j’avais mis de côté une somme de 18 francs ; mais au moment de partir, sachant bien que le directeur, qui était un abbé, ne me rendrait pas mon petit pécule, je résolus de me payer de mes mains.

Or, il résulte des déclarations de M. le président que ce que l’accusé appelle une communauté religieuse, était une maison de correction.

D. N’avez-vous pas essayé de créer un journal à Saint-Etienne ?

R. Non, le journal en question étant imprimé à Bruxelles.

De ses déclarations devant le juge d’instruction, il résulte qu’il a composé plusieurs articles.

A ce propos, il déclare avoir renié dans une lettre la responsabilité de ses déclarations et ne répondra plus aux interrogations.

Il explique son emploi de pseudonymes par l’exemple de hauts personnages entre le roi du Danemark. Il reconnaît le nom de Verval et avoir correspondu avec Bakounine, Pindy, par l’intermédiaire de Philippine ; les lettres lui étaient adressées à Raphaël Phila, ouvrier à la manufacture d’armes de Saint-Etienne. C’est lui qui a écrit l’article de la Solidarité révolutionnaire :

« Chaque cheveu enlevé à une tête d’Internationaliste est une tête de bourgeois qui tombe », « Gambetta est un intrigant et un ambitieux » disait Bakounine dans une lettre à Gillet, il faut s’en garder comme de la peste et si j’avais à choisir entre Chambord et Thiers, je préférerais le dernier.

D. Vous avez correspondu avec Gouttenoire ?

R. Je ne lui ai adressé que deux lettres.

D. Pourquoi employez-vous de faux noms pour signature ?

R. Je vous ai dit que c’était une fantaisie.

D. Vous avez rédigé la Solidarité ?

R. Non, monsieur, j’avais contacté une dette envers Merlin, et je voulais la payer en endossant sa responsabilité.

D. Comment les correspondances de Lyon vous arrivaient-elles à Saint-Etienne ?

R. Je n’en ai point reçu… Une seule lettre m’a été apportée par une dame Léo venant de Marseille.

Gillet a déclaré pendant l’instruction qu’une dame Gusse, maîtresse de piano, lui apportait deux fois par semaine sa correspondance.

D. Au mois de mai, il y a eu une première réunion dans un endroit isolé ?

R. Je proteste contre le mot de réunion. Nous étions en groupe d’ouvriers. Le soir après le travail, le dimanche, nous allions nous promener aux environs, et au retour, nous prenions soit un Vermouth, soit une absinthe.

D. Le 8 juin, il y a eu un autre congrès. Ce n’était pas une promenade d’ouvriers, cette fois. Vous attendiez des délégués des localités environnantes. Vous aviez désigné comme lieu de rendez-vous un endroit écarté ?

R. C’étaient quelques amis et camarades que j’avais invités à dîner.

Le président, voulant continuer l’interrogatoire, le prévenu, déclare l’entretien rompu. Il continue cependant à répondre.

D. Vous êtes allé en Suisse. Vous y avez vu Bakounine ?

R. Je suis allé en Suisse, mais n’y ai vu personne.

D. Vous avez essayé d’embaucher des militaires ?

R. Non

Gillet se débat contre la déposition de Latour. Il prétend que Latour a déclaré que sa déposition était écrite d’avance et qu’il n’a eu qu’à signer.

M. le président ordonne la lecture d’une seconde déposition de Latour, qui affirme, sous la foi du serment, l’exactitude de sa déposition précédente.

Gillet demande à poser une question à M. le procureur de la république.

M. le procureur de la république lui fait observer qu’il n’a pas été interrogé ; cependant qu’en raison de ce qu’en ce moment il est poli, il lui répondra.

Gillet donne quelques explications sur l’organisation du comité fédéral. Il réclame la lecture de son interrogatoire.

M. le procureur de la République lit à Gillet tous les détails qu’il a donnés et qu’il paraît regretter.

Gillet à un mot de M. le président, s’écrie avec violence : « Vous m’interrompez, vous ne voulez pas m’entendre, condamnez-moi tout de suite ». Il semble que le calme extrême de M. le président irrite le prévenu ; à plusieurs reprises Gillet répond durement : « Cela me regarde, je n’ai pas à vous le dire ».

Lachal

Il reconnaît avoir assisté aux réunions, dans la baraque abandonnée et dans la carrière, et au dîner donné au Chat, en compagnie de Gillet et de ses amis.

Il nie avoir été délégué à Lyon, il a assisté au congrès.

Il demande à donner quelques explications sur ce point. Il vint à Lyon voir Boriasse, alla dans la réunion qui eut lieu dans le sous-sol ; il n’y avait pas besoin de lumière, dit-il, c’était en plein jour. Il rencontra Gillet qui lui avait donné des papiers pour les remettre à Boriasse ; il lui remit les papiers et rentra avec lui dans le sous-sol.

Il connaissait Perroncel et, avec lui, il fut mis en relation avec Camet*. Il l’invita à dîner et ils passèrent la soirée ensemble. Camet me demanda s’il y avait du travail à Saint-Etienne ; il dit qu’il viendrait et s’arrêterait à Terre-Noire, parce qu’il avait un parent à la gare de Saint-Etienne. Le restaurant du Chat est sur la route, nous mangeâmes au Chat et nous partîmes pour Saint-Etienne.

Lachal ajoute qu’il ne connait pas les relations de Boriasse et de Dupuis.

Gouttenoire

D. Vous passez pour le chef du parti radical de Roanne.

Le prévenu rit

Ne riez pas et répondez ?

Le prévenu n’admet pas qu’il soit le chef dudit parti. Il reconnaît qu’il écrivait à Gillet sous un faux nom. La presse, dit-il, menaçant la France d’un coup d’Etat, je m’occupais de politique. Je ne voulais pas m’exposer, c’est pour cela que je signais Gaston.

Du reste, l’histoire nous a prouvé les dangers d’être connu comme homme politique.

D. Gillet vous écrivait aussi chez Mme Rambaud épicière, et sur la 2e enveloppe, pour Mlle Louise.

R. Non, répond l’accusé

D. Vous avez aussi écrit à Boriasse ?

R. Non

D. Mais vous lui écriviez sous le nom de Grégoire ?

R. Boriasse m’envoya des brochures pour 4 francs 10 c. Mme Latand m’apporta ces ouvrages. Boriasse lui disait sur un papier joint à l’envoi, je vous en enverrai d’autres, si vous le voulez ? Sur la note, il y avait l’indication de la fausse adresse que j’ai mise sur la lettre.

Le procureur lit la lettre.

« Compagnon et ami,

J’ai tardé de te répondre, j’étais absent… Il faut à tout prix nous entendre pour avoir le journal de Genève…pour ce qui est du Congrès, il faut attendre qu’il soit imprimé.

Il faut attaquer la tête du Jacobinisme, car le peuple est toujours attaché aux honneurs, il parle du Petit Lyonnais qu’il appelle une ordure.

Ecris-moi souvent, car j’aime te lire

Léon »

Le prévenu persiste à nier qu’il connût Boriasse, ce qui ne l’empêchait pas de le tutoyer. Rien, du reste, ne démonte l’aplomb de Gouttenoire.

Il a envoyé à Gillet un article résumé sur les ouvrages de Proudhon pour le Républicain de la Loire, cet article parut bientôt sous le titre : les Malthusiens.

Il reconnaît avoir reçu deux numéros de la Solidarité.

On lit une lettre dans laquelle Gouttenoire dit qu’il est d ‘avis que le bulletin vaut mieux que la Solidarité dans les campagnes.

Bien entendu, le prévenu se plaint que ses réponses n’ont pas été exactement reproduites par le juge d’instruction.

Gillet nie avoir reçu la lettre de Gouttenoire. Le procureur de la république lui répond par sa propre déposition ; Gillet ne dit mot. L’évidence cette fois est telle qu’il faut s’y rendre.

D. Vous avez été convoqué au congrès de Lyon le 15 août ?

R. Je suis venu à Lyon pour proposer de fonder un journal ; on n’accueillit pas ma proposition, je me retirai. J’avais été appelé par une lettre signée L. Je me suis arrêté à Tarrare pour accompagner Ayèle. Là, j’ai vu Polosse que j’avais rencontré chez Lafay. Polosse me plut ; il me fit l’efet d’un galant homme. Nous primes une consommation et nous causâmes de la politique militante.

D. Qu’appelez-vous politique militante ?

R. C’est la politique actuelle ; après tout, je ne connais pas bien mon français.

On lit à Gouttenoire un de ses interrogatoires, il s’écrie : « C’est épatant, c’est épatant ! Je ne veux, s’écrie-t-il, reconnaître que les feuilles signées par moi ».

On lui montre sa signature ; il est d’abord embarrassé ; puis comme l’interrogatoire est long, que la signature n’est que sur la dernière page, il prétend qu’on a intercalé les autres.

« Je ne répondrai plus, qu’on me condamne ».

Ayèle

Il a été condamné à 15 mois de prison pour tentative de vol et pour vol. Il explique de son mieux ce passé que prouve le casier judiciaire. Interrogatoire peu important .

Lafay

D. Vous avez reçu de Gouttenoire des Bulletins de la Révolution sociale ?

R. Je les ai reçu indirectement.

D. Ne les avez-vous pas communiqués à Polosse ?

R. Non

Les précédentes déclarations attestent qu’il en a remis à Polosse et à Gouttenoire.

D. Le jour de la Pentecôte, Gouttenoire n’est-il pas venu passer la journée avec vous ?

R. Polosse est venu, je ne me souviens pas si Gouttenoire était avec lui.

D. Vous avez assisté au congrès du 15 août à Lyon ?

R. Oui, monsieur.

Polosse

D. Vous êtes prévenu de vous être occupé beaucoup de politique ?

R. Je me suis occupé d’élections seulement.

D. Vous vous êtes emparé des pouvoirs de Tarare, au 4 septembre ?

R. Mon avocat prouvera que le pouvoir nous a été librement et légalement cédé.

D. Vous avez fait placarder pendant la Commune des affiches qui annonçaient vous sympathies pour sa cause ?

R. Non.

D. Gillet n’est-il pas allé vous voir à Tarare au mois de juin ?

R. J’ai beaucoup d’amis politiques, je reçois de nombreuses visites ; je ne me souviens pas de la sienne.

D. Pourquoi Gillet allait-il vous voir ?

R. Pour régler une affaire de grève. Je n’étais donc pas le but unique de sa visite.

On lit une lettre dans laquelle Gillet annonce qu’il se rend à Saint-Victor pour causer avec Lafay des besoins de l’association.

D. Vous dites que vous ne connaissez pas les doctrines de l’Internationale, et pourtant on a trouvé chez vous diverses brochures Internationalistes ?

R. J’avais trois brochures qui ne contenaient aucune exposition de doctrine.

D. La prévention vous reproche d’avoir fait partie de l’association. Boriasse n’a-t-il pas été chargé de vous apporter un revolver de la part de Pérard ?

R. Oui, j’avais laissé deux années auparavant, chez Pérard, un revolver. Je lui écrivis de me l’envoyer ; mais, ayant sous la main un ami commun, Boriasse, il le lui remit pour qu’il me le donnât à son passage à Tarare : c’était dans les premiers jours de janvier 1873.

Camet

D. Depuis quand faites-vous partie de l’Internationale ?

R. Depuis le 1er mai 1870.

D. Vous avez été membre de la Société du Salut de la France ?

R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été compromis dans l’insurrection du 30 avril ?

R. Non

D. Vous avez disparu à cette époque ?

R. Oui, monsieur, j’étais en Suisse.

D. On a arrêté à Bellegarde, un nommé Sance, porteur de modèles de circulaire du Comité républicain central de la France républicaine. Vous les lui avez remis pour les faire imprimer ; il l’a déclaré.

R. Je ne m’en souviens pas.

D. Vous vous êtes fait affilier à l’association de Barcelone ?

R. Oui, mais j’étais soumis aux lois espagnoles.

D. Vous avez à Barcelone fondé un journal, la Fédération sociale ; vous en avez envoyé en France ?

R. J’ai fait ce journal, il est vrai, mais je n’en ai jamais envoyé en France.

D. Cependant il a passé la frontière.

R. Ce sont peut-être des amis à moi qui en auront envoyé.

D. Vous vous êtes caché en France à votre retour. Pourquoi ?

R. Pour ne pas attirer l’attention de la police.

D. Dans vos réunions, vous vous occupiez de questions internationalistes ?

R. Non.

D. Cependant dans tous vos écrits vous traitez de l’Internationale et vous exposez ses doctrines. Dans une feuille de Genève, vous avez annoncé la réorganisation de cette société ; vous l’avez annoncée aussi dans plusieurs de vos programmes.

Les plaidoiries commenceront probablement à l’audience de demain.

La Gazette des tribunaux 24 avril 1874

*Orthographié « Canut » dans le texte.

L’Internationale anti-autoritaire en France : le complot de Lyon 1874 (2)

Tribunal correctionnel de Lyon
(Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux)
Présidence de M. Giraud
Audiences des 20 et 21 avril.
Affaire dite du complot de Lyon. Société secrète. Affiliation à l’Internationale. Propagation des doctrines de cette association. Détention d’armes de guerre.
(Voir la Gazette des Tribunaux d’hier)
Voici la fin de l’exposé présenté par M. Boissard, procureur de la république.
Dès son retour à Saint-Etienne, Gillet réunit les groupes de cette ville, leur communiqua les décisions du congrès et fit procéder immédiatement aux élections du Conseil fédéral.
Cependant, le moment était arrivé où, de tous les points de l’Europe, se dirigeaient vers Genève les hommes décidés à organiser, sous le nom d’Internationale, la révolution et l’anarchie universelles.
« Comme nous l’avons annoncé, portait le numéro de la Solidarité révolutionnaire, en date du 14 août 1873, le congrès général des sections et fédérations autonomes aura lieu à Genève lundi 1er septembre, dans un local de la brasserie Schiess, au Pâquis.
Parmi les questions à l’ordre du jour, se trouve la grève générale et un projet de réorganisation de notre association. A jour fixé, l’immense machine du travail s’arrête : les mines n’ont plus d’ouvriers, les fabriques et les ateliers sont vides, les chemins de fer s’arrêtent le long de leurs rails, les rues sans éclairage, le commerce sans postes, le gouvernement sans télégraphie, les boulangeries sans pain, les boucheries sans viande, le peuple entier est dans la rue et répond à ses maîtres anéantis : Je ne recommencerai le travail que lorsque la propriété sera transformée, que lorsque lorsque les instruments de travail seront dans ma main, dans la main du travailleur ».
Alérini et Brousse avaient quitté Barcelone pour se rendre à Genève ; Brousse voulait passer par la France, mais il craignait d’être reconnu et arrêté à la frontière suisse. Camet l’adressa à son ami Laurençon, qu’il pria de lui procurer les moyens de pénétrer secrètement dans ce pays. Boriasse était dans les meilleurs conditions pour lui rendre ce service, et les groupes de Lyon venaient précisément de décider que Boriasse se rendrait, à leurs frais, à Genève, afin d’assister, sans titre officiel, aux réunions du Congrès, où les groupes de Saint-Etienne et de Lyon devaient être officiellement représentés par Pindy.
Après avoir passé quelques jours avec les affiliés de Lyon, Brousse pénétra en Suisse le 31 août, par des passages secrets, sous la conduite de Boriasse.
A la même époque Dupin, parti de Saint-Etienne en grand secret, allait passer une journée à Genève.
Des renseignements de police tendraient à faire penser que Polosse et Camet se trouvaient également à Genève au moment du Congrès ; mais ce point n’a pu être établi d’une manière certaine.
A ce moment, paraissait à Saint-Etienne, le troisième numéro du Bulletin de la ligue révolutionnaire socialiste, qui rendait compte de la réunion du Congrès de Genève. Ce bulletin commençait ainsi :
« Ouvriers, ouvrières, travailleurs des champs et des villes, vous tous qui travaillez pour vos oppresseurs, vos exploiteurs et vos ennemis…
Commencez-vous enfin à voir que le peuple, travailleurs, paysans ou petits commerçants, est la proie d’une classe de jouisseurs égoïstes, sans cœur et sans moralité, dissipant en orgies continuelles le produite de vos fatigues et de vos privations, et qui, pour maintenir cet état de choses, vous arme les uns contre les autres et calomnie le peuple, après avoir massacré ceux qui voulaient son affranchissement…
Ils ont proscrit la grande Internationale, qui aboutira malgré eux à l’affranchissement des travailleurs, à la suppression des oisifs. Mais le nom n’y fait rien.
Groupez-vous comme vous l’entendrez, sous le nom que vous voudrez.*
Cependant, des bruits de restauration monarchique commencent à circuler. S’il arrivait que l’Assemblée nationale, dans la plénitude des pouvoirs que le pays lui a conférés, se décidât à proclamer le rétablissement de la monarchie, les meneurs de l’Internationale espéraient bien qu’il se trouverait en France des partis assez insensés et assez coupables pour s’insurger contre cet acte d’autorité souveraine, et pour en appeler du droit à la violence.
C’était le moment pour eux de se préparer à tirer parti du désordre qui serait la conséquence de ces criminelles entreprises et de resserrer les liens de leur armée, à qui ils laissent d’ordinaire, toute liberté de satisfaire ses prétentions d’indépendance et d’autonomie locale, parce qu’ils savent bien qu’aux jours de pillage et d’assassinat ils la retrouvent toujours unie par les convoitises et par les haines.
Le plan était simple, il a été déjà si souvent pratiqué ! Pousser en avant les intrigants, les ambitieux, les naïfs qui, sous prétexte de principes politiques, déchaînent sans hésiter, sur leur pays, tous les maux des révolutions, et quand ils auraient réussi à renverser le gouvernement et à paralyser toutes les forces de la nation, les mettre à la porte et proclamer le règne des appétits.
Ce plan était clairement exposé dans une lettre adressée à Boriasse, le 5 octobre 1873, par un nommé Borniol (de Cannes) :
3 nous nous sommes si souvent exposés aux coups, aux fusillades, aux prisons et aux transportations, pour le succès des bourgeois, qu’il est bon, puisque ces bourgeois sont atteints en pleine poitrine par l’avènement des hobereaux et des cléricaux, de les exciter avec l’assurance de notre appui, à se soulever contre nos ennemis communs ; mais de les laisser s’exposer cette fois à l’avant-garde… Comme nous avons, nous, la force réelle, nous prévaudrons toujours à la fin de la bataille, pourvu, bien entendu, que nous ne laissions pas s’installer au pouvoir, de même qu’en 1848 et en 1870, les représentants de cette bourgeoisie décorée du nom de républicains. »
Cluseret était au Locle en attendant l’heure favorable.
Camet rentra en France et vint à Lyon pour y organiser les forces de l’Internationale. Il arriva à Lyon dans les derniers jours de septembre, se dissimulant sous des noms supposés et multipliant les précautions pour ne pas attirer sur lui l’attention de la police.
Pendant les premières nuits, il coucha chez divers camarades. Le 3 octobre, Laurençon, un de ses plus anciens amis, loua, en son nom propre, une petite chambre où ils s’installèrent ensemble.
Camet se mit immédiatement en relation avec les groupes de la Croix-Rousse et de la Guillotière. A partir de son arrivée, les réunions devinrent très fréquentes. L’instruction en a constaté un certain nombre, et les accusés reconnaissent qu’il y en a eu encore d’autres.
On se donnait rendez-vous pour le soir, tantôt sur la place Colbert, tantôt aux portes Saint-Laurent, et les affiliés y arrivaient séparément. Dès qu’ils se trouvaient en nombre, un émissaire leur indiquait le lieu le lieu de la réunion et on s’y transportait immédiatement.
Le 14 octobre, réunion au café de la Belle-Boule, 25 personnes étaient présentes. Camet donna lecture d’un programme qu’il avait élaboré. Le fond fut approuvé, la forme fut trouvée trop violente et de nature à effaroucher les timides. Une commission fut nommée pour retoucher ce programme ; elle fonctionna les jours suivants chez Chazy. Le programme révisé fut communiqué à Busque, qui parut l’approuver.
Le 18 octobre, réunion chez Dubois, Vingt personnes environ, présidées par Deville. Seconde lecture du programme de Camet. Boriasse, qui commençait à trouver insupportable l’autorité que s’arrogeait ce nouveau venu, attaqua le programme avec une grande vivacité.
Il reprocha à Camet de faire du jacobinisme, de marcher sur les traces autoritaires de Karl Marx, au lieu de respecter les statuts adoptés au congrès de Lyon et au Congrès de Genève, enfin, de se mettre à la remorque du Comité central.
Après une discussion animée, le programme fut adopté.
Cet insuccès de Boriasse le détermina à rompre définitivement avec les groupes dont Camet était devenu le maître, il ne reparut plus aux séances suivantes, et dans une lettre adressée à Gouttenoire, et qui a été retrouvée parmi les papiers de Boriasse, il racontait avec douleur à son ami tous ses griefs contre celui qui l’avait supplanté.
Camet demanda ensuite la nomination d’une commission de statistique eu d’application, chargée de préparer tout ce qui était nécessaire pour arriver à la réalisation du programme adopté.
Elle avait pour mission de recueillir des renseignements sur les ressources que pouvait trouver un mouvement révolutionnaire dans toute l’agglomération lyonnaise, d’organiser un comité d’action composé de délégués de chaque arrondissement, de rechercher les éléments d’une taxe applicable sur la fortune et la propriété, de déterminer le mode de nomination et le nombre des membres qui formeraient le Tribunal populaire.
Ce comité devait se composer de six délégués, un par chaque arrondissement ; on n’en nomma que cinq, à savoir : Camet, Dubois, Chazy, Bruy, Gaillard.
Le 25 octobre, réunion chez Serre, présidée par Perroncel. Nouvelle lecture du programme Camet, suivi d’une discussion si violente que quelques affiliés en arrivèrent aux gros mots.
Le lendemain, nouvelle réunion chez Dubois, présidée encore par Perroncel. Sur la proposition de Camet, on organise les commissions destinées à fonctionner dans le cas où la Commune viendrait à être proclamée : commission de sûreté générale, chargée du maintien de l’ordre ; commission des finances, chargée de recueillir les taxes imposées sur les riches et de les répartir entre divers services ; commission des subsistances, chargée de veiller à la nourriture et à l’entretien des citoyens préposés à un service public et à des indigents ; commission de défense, chargée d’organiser la milice citoyenne de Lyon.
Mais ce n’était pas assez de grouper à Lyon tous les éléments locaux de l’Internationale et d’entretenir leur ardeur par des espérances prochaines ; il fallait encore tirer parti des ressources que présentaient les sections voisines, et, dès son arrivée à Lyon, Camet avait exprimé à ses amis le désir d’être mis en relation avec les groupes de Saint-Etienne.
A ce moment Gillet, renvoyé de la manufacture d’armes à raison de sa propagande effrénée, redoublait d’activité pour tenir en haleine ses correspondants. Il s’était rendu à Roanne et y avait passé quelques jours avec Gouttenoire. Tous deux ensemble, ils étaient allés à St-Victor, conférer avec Lafay.
Dans le courant du mois d’octobre, il vint à Lyon passer une journée avec Camet, Perroncel et Deville et se mettre au courant de leurs projets.
Camet lui promit de lui rendre promptement sa visite.
En effet, le 31 octobre, Camet partait pour Saint-Etienne, accompagné de Laurençon. Ils quittient le chemin de fer à la gare de Terrnoire, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police. Ils trouvaient à cette gare, Gillet, Gaspard et Lachal, qui les conduisirent au restaurant du Chat, où les attendaient une douzaine de membres de la section de Saint-Etienne, parmi lesquels se trouvait Dupin.
Tous les groupes de cette ville avaient décidé qu’ils seraient représentés à cette réunion.
Camet donna lecture de son programme, développa le système des commissions qu’il avait appliqué à Lyon, Gillet lui signala vivement le danger qu’il y aurait à pousser la classe ouvrière à faire la guerre dans la rue, et soutint qu’il valait mieux laisser la bourgeoisie livrer la bataille.
Camet répondit que c’était tout à fait son avis, qu’il voulait laisser faire la bourgeoisie, représentée par le Comité central, et que, quand elle serait installée à l’hôtel de ville, il l’en chasserait pour prendre sa place.
Il annonça qu’au jour convenu, le Comité central, qui disposait de forces considédérables, devait porter l’attaque à Givors et à Villefranche pour attirer les troupes hors de Lyon, et s’emparer ensuite de la ville ; que ces opérations seraient dirigées par un ancien officier nommé Ballue.
Sur la demande de Camet, on organisa, à Saint-Etienne, les mêmes commissions qui avaient été constituées à Lyon.
Après cette longue conférence, on rentra en ville à onze heures du soir ; Camet alla coucher chez Gillet et Laurençon chez Gaspard.
Le lendemain matin, 1er novembre, Gouttenoire arrivait de Roanne, Gillet le mettait en relations avec Camet et lui rendait compte de tout ce qui s’était passé la veille ; puis on reconduisit à la gare de Terrenoire Camet et Laurençon, auquel Gaspard remettait en le quittant un sabre baïonnette bien affilé.
Ainsi Camet était devenu en quelques jours, le chef incontesté de toutes les fédérations de la région lyonnaise ; mais la partie la plus délicate de l’œuvre qu’il avait entreprise consistait dans les négociations qu’il avait entamées avec le Comité central.
Il paraît exister en effet, à Lyon, sous le nom de Comité central ou de Comité de la rue Grôlée, une société secrète qui conspire en permanence contre contre le gouvernement et la société. Les membres de cette association ne sont pas moins haïs que méprisés par les adhérents de l’Internationale, qui les considèrent comme des bourgeois égoïstes, uniquement occupés de la satisfaction de leurs ambitions et absolument indifférents aux souffrances et aux aspirations de la classe ouvrière.
La haine et le mépris réciproque sont, en effet, bien naturels entre ces deux catégories de malfaiteurs, qui s’allient sans cesse pour se trahir toujours.
Cette fois encore, ils comprennent, les uns et les autres que, malgré leur antipathie, une alliance était indispensable et que c’était seulement en marchant côte à côte qu’ils pourraient tenter de plonger, une fois de plus, leur pays dans les malheurs des révolutions ; chacun d’eux se promettant, d’ailleurs, de pousser en avant son allié pour recevoir les coups, et se réserver seul le profit de la victoire.
Camet était convaincu de la nécessité, et, dès son arrivée à Lyon, non content de concentrer et de tenir prêtes les forces de l’Internationale, il s’était préoccupé d’entrer en négociation avec le Comité central. Perroncel pouvait lui être à cet effet d’un grand secours ; il reconnaît, en effet, avoir longtemps fait partie du Comité central, et il donne des renseignements intéressants sur son organisation, sur le mystère qui entoure la personne de ceux qui le dirigent, sur la propagande qu’il fait dans les campagnes ; on est même amené à se demander s’il n’a pas conservé des attaches avec ce Comité.
Toutefois ni lui, ni Camet n’ont jamais voulu donner aucune indication sur les individus qui en font partie, et ils cherchent à rejeter réciproquement l’un sur l’autre, la responsabilité des relations qu’ils ont pu avoir avec ce Comité. Perroncel est allée jusqu’à dire dans l’instruction : « Camet me parlait à chaque instant du Comité central, de son organisation qu’il paraissait connaître à fond…
Il en connaissait toutes les intentions…
Je crois me rappeler que le jour de la rentrée de la Chambre, il me dit que le Comité avait placé tous ses hommes à leur poste. J’ai supposé et je suppose encore que Camet travaillait pour le Comité central ».
Qoi qu’il en soit, à la suite de démarches faites par des amis communs, Camet et Perroncel se rendirent, le 2 novembre, à une réunion secrète tenue à la Gillotière, par un groupe en relation avec le Comité central. Camet donna lecture de son programme, qui fut discuté. On décida que des modifications étaient nécessaires, et deux membres du groupe, les nommés Hivert et Martin furent introduits sans être nommés, mais comme délégués du Comité central.
Camet donna de nouveau lecture de son programme, et demanda aux délégués de préciser les modifications qu’ils désiraient. Ils proposèrent d’abord la suppression d’un considérant qui infligeait un blâme sévère à M. Gambetta. Cette proposition fut admise sans difficulté. Ils demandèrent ensuite à substituer au mot de Commune, le mot de République une et indivisible, comme moins effrayant ; mais l’adoption de ce titre, contraire aux principes de fédération et d’autonomie locale, leur fut refusée ; enfin, sans désapprouver l’idée de l’abolition des cultes, ils proposèrent de supprimer le mot qui était de nature à inquiéter les naïfs, ou même à leur ouvrir les yeux, et d’y substituer celui de séparation de L’Église et de L’État. Cette proposition fut encore rejetée.
La discussion sur ces différents points avait été vive et animée ; quand elle eut pris fin, le programme de Camet fut lu une dernière fois en entier et mis aux voix. Hivert et Martin déclarèrent y adhérer, et il fut adopté à l’unanimité.
On décida que ce programme serait imprimé, et une collecte eut lieu immédiatement pour faire face à cette dépense.
Enfin on procéda à la nomination d’un commission chargée de trouver des locaux secrets pour les réunions ultérieures.
Quelques jours après, le programme était imprimé et distribué à tous les adhérents. Camet en adressait, par un ami, une quarantaine d’exemplaires à Lachal, et Gillet se rendait immédiatement à Roanne pour les partager avec Gouttenoire.
Ce programme était ainsi conçu :
« Comité d’action révolutionnaire des travailleurs.
A l’heure où les partis politiques se disputent qui d’eux nous aura pour apanage ; à l’heure où nous, travailleurs, en sommes à notre dernière expérience ; où nous avons vu tour à tour, monarchies absolues et constitutionnelles ; les républiques conservatrices et théocratiques, où tous les régimes ont passé, où nous avons eu les Mac-Mahon, les Thiers et consorts.
A l’heure où nos élus préparent l’avènement du roi, où ils veulent nous reculer au temps du droit divin, d’un côté, de l’autre à une époque moins distancée, mais beaucoup plus fatale pour le travailleur ; aux journées de mai et juin 1871 où les assassins de paris étaient avec honneur reçus à Versailles et louangés par les membres de la gauche actuelle ; comprenant cette trahison, les délégués des groupes révolutionnaires des arrondissements de Lyon, méprisant de continuer de servir de marche-pied à des intrigues politiques et voulant revendiquer les droits du travail qui, sans contredit sont ceux de la raison et de la justice, ont formé un comité sous le nom de Comité d’action révolutionnaire des travailleurs et ont adopté le programme suivant :
Article 1er. Considérant que les gouvernements passés jusqu’à ce jour, n’ont été que mensonges et hypocrisies, que tout pouvoir central ne peut que reculer l’émancipation du travail et des travailleurs.
Déclarons :
Lyon commune libre et autonome.
Art. 2. L’organisation antérieure et présente de la police étant une institution vicieuse et corrompue et entraînant à des frais immenses ;
Déclarons :
La dissolution de toute la police, mettons la surveillance à la vigilance de chaque citoyen.
Art. 3. Considérant que la magistrature n’est aujourd’hui qu’un privilège de caste, ne sert qu’à des ambitions personnelles, ne se repose que sur des bases plus ou moins élastiques ; considérant que les lois actuelles sont en mésaccord complet avec l’autonomie communale, laissons à chaque commune la liberté des décrets communaux ;
Déclarons :
L’abolition ds codes, lois et décrets existants, l’abolition de la magistrature, et remplaçons les institutions existantes : cour d’assises, tribunal correctionnel, etc…, par un tribunal populaire.
Art. 4. Les impôts directs ou indirects ne frappant en réalité que la classe des travailleurs, et par conséquent n’amoindrissent pas la fortune bourgeoise ;
Abolissons les impôts directs ou indirects et les remplaçons par une taxe sur la fortune et la propriété.
Art. 5. Les cultes, quels qu’ils fussent, n’étant fondés que sur une croyance absolue, par ce fait perpétuant l’ignorance et l’obscurantisme ; que prêtres, moines, etc., n’ont par l’accaparation qu’ils ont fait et font de la fortune publique, que nuire au développement de l’industrie et de l’agriculture ;
Déclarons :
L’abolition de l’armée permanente ;
En cas d’agression de la part des puissances monarchiques qui nous environnent, demandons à ce qu’un congrès des communes se réunisse au plus tôt dans la commune de ….. statue sur l’armement des communes fédérées et pose les bases d’un pacte de défense mutuelle ».
Au bas de ce programme était écrit cette mention : « Imprenta Carlo Tessina, Huelva, Espana », destinée à tromper la police et à faire croire que le programme avait été imprimé en Espagne, tandis que, en réalité, il l’avait été à Lyon.
On a trouvé aussi en la possession de Camet, un projet d’organisation de l’armée révolutionnaire, écrit de sa main, et dont il reconnaît être l’auteur.
D’après ce projet, tout citoyen valide de seize à quarante-cinq ans, aurait été enrôlé de droit dans l’armée révolutionnaire placée sous les ordres de la commission de défense, dont Camet était le chef ; la solde, uniforme pour tous les grades, devait être de 2 francs pour chaque célibataire, de 3 francs pour tout homme marié ou vivant avec une concubine.
Cependant le temps s’écoulait, la rentrée de la Chambre avait eu lieu, et aucune proposition de restauration monarchique n’avait été présentée, la discussion sur la prorogation des pouvoirs se prolongeait, l’attitude énergique du gouvernement et de l’armée donnait à penser aux plus audacieux ; Camet s’apercevait de plus en plus qu’il était observé par la police ; après avoir tenu encore quelques réunions intimes, il pensa qu’il était prudent d’aller passer quelques jours à Saint-Etienne, pour dérouter les agents qui suivaient sa piste et réchauffer l’ardeur des groupes de ce pays. Le dimanche 16 novembre, il se rendait à la gare avec ses aides de camp, Perroncel et Laurençon et Lachal de Saint-Etienne, lorsqu’il fut arrêté sur la place Bellecour. Il était porteur d’un revolver à six coups chargé, d’une petite provision de cartouches et d’un couteau-poignard.
Les documents saisis en la possession de ces quatre individus, leurs aveux et ceux de leurs complices successivement arrêtés, nous ont permis de constater tous les faits que nous venons d’exposer, si bien qu’il m’a paru inutile de faire assigner devant vous un seul témoin, et que l’accusation est fondée de tous points sur les déclarations mêmes des prévenus.
Nous avons eu à nous demander, messieurs, si ces faits dont vous connaissez maintenant le détail, constituaient un complot contre la sûreté de L’État ?
Sans doute, les prévenus avaient adhéré à un programme détestable ; sans doute, ils avaient tous l’espoir et le désir de proclamer la Commune révolutionnaire à Lyon. Mais leurs projets étaient-ils arrivés à ce point de maturité que la loi exige pour que le crime de complot existe ? Y avait-il eu, aux termes de la loi, résolution d’agir concertée et arrêtée?Le doute était possible sur ce point. Nous avons pensé qu’il valait mieux laisser de côté l’incertain et ne nous attacher qu’à ce qui est hors de toute contestation.
Nous avons donc relevé contre les prévenus les délits de société secrète, d’affiliation à l’Internationale et de propagation de ses doctrines.
Y a-t-il eu société secrète ? Quand pendant plus d’une année des hommes se sont associés mystérieusement, quand ils ont multiplié les précautions pour dissimuler leurs relations et leurs correspondances, quand ils se sont réunis toujours dans des lieux cachés, carrières désertes, barques abandonnées, sous-sols sans lumière, en apostant des sentinelles pour les avertir au moindre signe de surveillance, n’est-il pas évident que tous les caractères de la société secrète sont réunis au plus haut degré ?
Y a-t-il eu affiliation à l’Internationale ? Les correspondances des prévenus avec les chefs de l’Internationale dans les pays étrangers, l’envoi, par eux, de délégués au Congrès de Genève, le zèle avec lequel ils ont incessamment distribué les écrits, les brochures, les journaux de l’Internationale répondent à cette question.
Les doctrines qu’ils propageaient avaient-elles pour but, comme le dit la loi, de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion ou du libre exercice des cultes ? Les citations trop nombreuses peut-être que je vous ai déjà faites, ne peuvent laisser de doute à cet égard. Je veux en emprunter une dernière à un manuscrit trouvé sur la personne de Camet, et qu’il attribue à un de ses amis de l’Internationale, le russe Papoff.
« Exploitation légalisée du travail populaire. Propriété. Droit juridique. Ordre public. Gouvernement régulier. État. Prospérité et civilisation de la nation bourgeoise. Amour de la patrie. Gloire nationale. Et enfin, pour bénir tout cela, l’être suprême, un bon Dieu quelconque, voilà toute la politique, toute la philosophie, toute la morale du monde bourgeois…
Il ne peut, dans la situation actuelle, y avoir de place que pour cette alternative : ou bien le prolétariat trompé, pour je ne sais la quantième fois, se laissant préparer sous quelque sauce politique nouvelle, continuera à subir, résigné et tranquille, le joug de la bourgeoisie ; ou bien, las d’esclavage, de misère et de honte, il se lèvera pour une lutte à mort contre la bourgeoisie qui l’opprime, et ce sera une lutte barbare, une lutte à outrance, une lutte de destruction, et si, le prolétariat succombe, il redeviendra esclave, troupeau de moutons comme il l’est aujourd’hui ; au fait, il ne perdra rien, car il n’a rien à perdre ; mais s’il triomphe, toute la civilisation bourgeoise périra, ce sera le triomphe complet, absolu de la barbarie populaire ».
C’est là, messieurs, le dernier mot de l’affaire. Il faut bien qu’on sache à l’heure où notre malheureux pays aurait tant besoin d’un peu de repos, il y a autour de nous des hommes qui travaillent sans relâche à précipiter sa ruine. Leur lien commun, c’est la haine de tout ce qui est bon ; haine de la fortune acquise par le travail, parce qu’ils voudraient être riches sans travailler ; haine de la famille, parce qu’ils ne veulent point en accepter les devoirs ; haine de Dieu, parce que, bien qu’ils affectent de n’y pas croire, la pensée de la justice divine les obsède ; haine de la patrie, oui, messieurs, tandis que tout français devrait sentir redoubler son amour pour cette pauvre France mutilée, ils ont le courage d’ériger en dogme la haine de la patrie, parce que la patrie inspire à ceux qui l’aiment l’esprit de dévouement et de sacrifice.
Leurs chefs, leurs chefs locaux du moins, vous les connaissez, c’est la bateleur Dubois, c’est le contrebandier Boriasse, c’est le déserteur Camet. Leurs chefs véritables se cachent à l’étranger, attendent avec impatience l’heure où une nation est tombée assez bas, pour qu’ils puissent se jeter sur elle sans danger.
Leur mot d’ordre, je vous le lisais tout à l’heure, c’est le pillage, c’est l’assassinat, c’est la destruction de la société. Leur idéal, vous venez de l’entendre, c’est le triomphe absolu de la barbarie populaire, c’est à dire le déchaînement monstrueux de tous les appétits et de toutes les haines.
Voilà, messieurs, les dangers qui sont à nos portes, voilà les convoitises, voilà les espérances qui s’agitent autour de nous. Ah ! J’avais bien raison de le dire, il faut qu’on sache et surtout il faut qu’on y pense.
Mais ce qu’il faut qu’on sache aussi, c’est que partout où les adhérents de ces sociétés détestables seront découverts, il se trouvera des magistrats décidés à les dénoncer, des magistrats décidés à les poursuivre, des magistrats décidés à les châtier avec toutes les rigueurs dont la loi leur a confié le dépôt salutaire.
Le prononcé de ce remarquable et lumineux exposé a occupé la majeure partie de l’audience de lundi.
La fin de l’audience et toute celle de mardi ont été consacrées à l’interrogatoire de quelques prévenus.
Ces interrogatoires se sont passés sans incident intéressant.
Chaque prévenu s’efforce de nier les faits qui lui sont reprochés. Mais M. le président fait alors donner lecture des interrogatoires antérieurs subis pendant l’instruction, et sur lesquels les accusés s’efforcent en vain de revenir.
L’audience est renvoyée à demain.

La Gazette des tribunaux 23 avril 1874

L’Internationale anti-autoritaire en France : le complot de Lyon 1874 (1)

Tribunal correctionnel de Lyon

(Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux)

Présidence de M. Giraud.

Audience du 20 avril.

Affaire dite du complot de Lyon – Société secrète – Affiliation à l’Internationale – Propagation des doctrines de cette association – Détention d’armes de guerre.

Cette affaire dont l’instruction dure depuis cinq ou six mois, et dont la presse s’est maintes fois occupée sous le nom de « Complot de Lyon » excite au plus haut point l’attention et la curiosité du public nombreux qui se presse aux abords du Palis.

L’audience est ouverte à midi précis.

M. Boissard procureur de la république occupe le siège du ministère public. Des armes et des brochures figurent aux pièces de conviction.

Vingt-neuf prévenus sont assis sur les bancs placés aux pieds du tribunal.

Ce sont les nommés : Audouard, Boriasse, Bruy, Camet, Chazy, Damaisin, Deville, Dubois, Dupin, Gaspard, Gillet, Gouttenoire, Lachal, Laurençon, Perroncel, Polosse, Ayèle, Busque, Chazot, Durieu, Gaillard, Hivert, Lafay, Martin, Masson, Rouré, Roussel, Serre, Sibilat.

Mes Andrieux, Guillot, Minard, de Leiris, Devierne, Gouriet, Lépine, Garcin et plusieurs autres membres du barreau sont au banc de la défense.

La police est faite par une brigade de gendarmerie et une escouade de sergents de ville chargés de surveiller les prévenus et de contenir la foule qui se presse dans l’auditoire.

A l’ouverture de l’audience M. le président donne la parole à M. Boissard, procureur de la république, qui présente un exposé général de l’affaire duquel il résulte que la prévention de complot a été abandonnée contre tous les prévenus.

Les délits d’affiliation à l’Internationale et de propagation de ses doctrines, de participation à une société secrète et de détention d’armes de guerre sont seuls maintenus dans l’accusation.

M. le procureur de la république s’exprime en ces termes :

Vers la fin de l’année 1872, les principaux adhérents de l’Internationale s’efforçaient de réorganiser en France cette société profondément ébranlée par la défaite de la Commune de Paris, par la loi répressive du 23 mars 1872, enfin par les scissions et les rivalités qui s’étaient récemment produites au sein même de l’Internationale, entre l’école de Marx et celle de Bakounine.

En France, comme en Espagne, comme en Italie, comme en Suisse et en Belgique, c’était le système de Bakounine qui semblait prévaloir. Les internationalistes ne voulaient plus d’une société organisée d’après un mode uniforme, fortement constituée sur la base d’une hiérarchie régulière et acceptant la direction supérieure d’un congrès central. Il s’agissait, au contraire, de créer partout des groupes autonomes, s’organisant et administrant à leur gré et ne se rattachant les uns aux autres que par les liens d’une correspondance assidue. Ce système était d’autant plus avantageux en France que, supprimant toute uniformité dans l’organisation, toute règle commune pour le mode d’affiliation, il permettait aux groupes français de se dissimuler sous les formes les plus diverses et d’échapper ainsi aux prohibitions et aux menaces de la loi.

Parmi les groupes qui se formèrent à Lyon à cette époque, s’en trouvait un à la Croix-Rousse, dont faisait partie les prévenus Perroncel, Deville, Laurençon, Bruy et Roussel, tous plus ou moins compromis dans les événements qui ont suivi le 4 septembre.

Il avait pour principal fondateur l’inculpé Boriasse, depuis longtemps signalé comme pratiquant la contrebande des livres prohibés entre la Suisse et la France, et comme servant de guide pour faire sortir de France ou y faire rentrer secrètement les hommes placés sous le coup des recherches de la justice.

Les réunions avaient lieu tantôt chez Perroncel, tantôt chez Deville, quelques fois au café de la Belle-Boule ; les cotisations fixées d’abord à 10 centimes, plus tard à 25 centimes par semaine, étaient recueillies par Deville et Roussel. Perroncel et Boriasse étaient chargés de la correspondance.

Un autre groupe s’était formé à la Guillotière. Il était composé d’hommes aussi tarés au point de vue des mœurs qu’au point de vue politique : on y trouvait, côte à côte, l’ivrogne Audouard, membre du comité de sûreté générale en septembre 1870 ; Masson, familier des souteneurs de filles et l’un des partisans ardents de la Commune de 1871 ; Damazin, qui, dès l’âge de 18 ans, a tenu une maison de passe et a été compromis avec une bande de jeunes sodomistes, et qui, après le 4 septembre, est devenu délégué du Comité central et membre de l’Alliance républicaine.

Le fondateur de ce groupe était l’inculpé Dubois, dont le métier consiste à dire la bonne aventure dans les foires. C’est chez lui que se réunissaient secrètement les affiliés tous les quinze jours environ.

Boriasse et Audouard servaient de trait-d’union entre les affiliés de la Croix-Rousse et ceux de la Guillotière. Ces différents groupes s’intitulaient : « Groupes de propagande et de lecture ». Ils s’occupaient surtout de faire acheter à Genève, à l’aide du produit des cotisations, des brochures de l’Internationale, que Boriasse introduisait secrètement en France, de les distribuer dans les ateliers et de les faire passer sans cesse de mains en mains afin d’en faire propager autant que possible les doctrines.

Il suffit, pour faire caractériser ces doctrines, d’emprunter quelques citations aux brochures saisies chez Boriasse, qui en était le principal détenteur.

C’est d’abord la guerre à outrance déclarée à toute religion :

« On saurait gré à quelqu’un qui délivrerait pour toujours l’espèce humaine du choléra ; on ne pardonnerait pas à celui qui voudrait la guérir du fléau des religions, qui ont fait infiniment plus de mal à l’humanité, et qui forment un lèpre honteuse qui s’attache à la raison et la flétrit…

Dieu et la propriété ne sauraient faire que des tyrans et des esclaves, voilà pourquoi je crie de toutes mes forces : Guerre à Dieu ! Guerre à la propriété ! »

Le titre même de plusieurs de ces brochures : les Crimes des papes, par un damné ; la Friponnerie des évêques et des prêtres, par un apostat, ne peut laisser de doute sur le but qui y était poursuivi.

C’est encore l’outrage déversé sur toutes les forces qui soutiennent la société, et particulièrement sur l’armée :

« Soyez maudits, soldats, bourreaux infâmes ; soyez maudits, ô massacreurs de femmes… Honte aux bandits !

Soyez maudits, assassins dont les armes ont fait couler tant de sang et de larmes… soyez maudits ! »

Et d’ailleurs, dans une pièce intitulée : NOS GENERAUX :

« L ‘heure n’est-elle pas sonnée de juger les capitulards… et qu’on purge la République de tous ces braves généraux.

Allons, infecte bourgeoisie qui voulut toujours des sauveurs…Oh ! Tu ne mérites que haine, crève avec tous tes généraux ! »

C’est enfin l’appel le plus brutal à l’assassinat de tous ceux qui possèdent :

« Les massacres doivent être la seule préoccupation du travailleur, dont l’intérêt est de se débarrasser complètement de ceux qui vivent par l’exploitation de l’homme sur l’homme. Le moyen de reconnaître en tous lieux l’ennemi est bien simple : ses mains font foi, et l’honneur du travail est imprégné dans pensée comme dans ses paroles. L’assassinat est un instrument indispensable par lequel il faut commencer…

Il est expressément défendu de passer son temps à juger les coupables, les insurgés éternels, contre le travail et la science ; les sangsues du prolétaire, le nombre en est trop grand…

L’exploiteur, après avoir tué ou emprisonné le soutien de famille, se plaisait à la faire survivre, mourante de faim, nous, nous devons être plus humains, n’épargnons : Morte la bête, mort le venin, aux grands maux les grands remèdes. »

(Brochure, intitulée la Liquidation sociale, p.34)

Mais ce n’était pas à Lyon seulement que s’organisaient ces groupes ou sections de l’Internationale. Des sociétés analogues s’étaient formées dans les villes voisines.

La section ou fédération de Saint-Étienne comprenait un certain nombre d’affiliés, répartis en plusieurs groupes.

Les individus les plus compromis dans cette organisation paraissent être les inculpés Dupin, Chazot, Gillet, Gaspard et Lachal.

Le cabaretier Dupin, depuis longtemps compromis dans les grèves de Saint-Etienne, chef depuis 1869 de l’Internationale dans cette ville, était le véritable meneur du groupe, mais il évitait de se mettre en avant et laissait la direction apparente à Gillet.

Dès le mois de septembre 1872, la section de Saint-Etienne avait trouvé moyen de se procurer dans la ville même une presse à l’aide de laquelle elle faisait imprimer le premier numéro d’un programme intitulé tantôt : Bulletin de la révolution sociale, tantôt Bulletin de la Ligue révolutionnaire socialiste française ; ce journal portait la mention : « Imprimerie de Bruxelles » dans le but d’égarer les recherches de l’autorité. Aucun exemplaire du premier numéro n’a pu être retrouvé.

Les principaux affiliés faisaient circuler ce journal dans les ateliers et dans les campagnes.

Non contente de recueillir autour d’elle de nombreux adhérents, la section de Saint-Etienne s’occupa, dès le principe, d’établir des relations avec les groupes des villes voisines. Elle correspondait activement avec Gouttenoire, chef du groupe de Roanne, avec Lafaye, du groupe de Saint-Victor-sur-Rhins, Dupin s’était entendu avec Boriasse et Perroncel sur toutes les questions d’organisation et de correspondance.

Les lettres étaient toujours signées d’un faux nom, déterminé à l’avance, et adressées à des affiliés secondaires dont la personnalité n’était pas de nature à éveiller l’attention de la police. Elles portaient à l’intérieur, sur une seconde enveloppe, une indication convenue, ordinairement un nom de femme qui faisait savoir à quel groupe elles étaient destinées. Ainsi les lettres destinées au groupe de la Croix-Rousse étaient signées Gaston et adressées à un nommé Grégoire, rue d’Austerlitz, avec une seconde enveloppe portant les mots : pour Etiennette. Elles étaient d’ailleurs rarement mise à la poste. Le plus souvent, on les confiait à des amis. Une dame Léo, femme de l’inculpé Busque, qui deux fois par semaine allait de Lyon à Saint-Etienne donner des leçons de piano, se chargeait habituellement des lettres échangées entre les groupes de ces deux villes.

Il avait été bien convenu d’ailleurs que tous les signes d’affiliation, tels que livrets, cartes, listes ou autres étaient absolument supprimés, afin de déjouer les investigations de la justice.

Gillet, chargé de la correspondance à Saint-Etienne, s’en acquittait avec une telle activité que, quelquefois, les cotisations ne suffisaient pas à payer les affranchissements.

L’instruction a relevé jusqu’à neuf faux noms sous lesquels lui arrivaient de tous les pays des lettres relatives aux affaires de l’Internationale.

Il avait pour correspondants en Suisse, Bakounine, James Guillaume, Pindy, tous chefs de l’Internationale, et plusieurs réfugiés français ; il correspondait aussi avec différents chefs de sections en Italie, en Belgique et en Espagne.

Son principal correspondant à Barcelone était le nommé Camet, qui devait jouer un rôle important dans l’affaire actuelle.

Camille Camet est né à la Croix-Rousse, le 22 novembre 1850. Dès 1869, il était affilié à l’Internationale ; après le 4 septembre, il devint secrétaire du comité central du Salut de la France, dont le but était, suivant l’expression d’Albert Richard, de faire adopter les grandes mesures révolutionnaires, et qui a préparé la journée du 28 septembre. Son nom figure au bas d’une affiche de ce comité saisie à l’Hôtel de ville le 28 septembre. Il figure également sur les listes de garde républicaine dressées par Parraton à la même époque.

Le 11 avril, il était soldat à Saint-Etienne, dans le 62e régiment d’infanterie ; il déserta, revint à Lyon et passa bientôt en Suisse.

Peu de temps après, il se trouvait à Lyon au moment des événements du 30 avril.

Le 20 mai suivant, on arrêtait à Bellegarde un nommé Lance, dont les allures paraissaient suspectes et on trouvait dans les tiges de ses bottes quatre lettres adressées à des réfugiés de Genève, dans lesquelles on leur demandait l’envoi, par des voies détournées, d’objets qu’on ne désignait pas, et on leur commandait des imprimés révolutionnaires dont le modèle était envoyé, notamment des bulletins ainsi conçus :

Comité central républicain socialiste de la France méridionale.

« Mandat est donné au citoyen…., intermédiaire entre le Comité et l’un des groupes révolutionnaires d’… à l’effet d’….

A …., Le…. 1871.

Le délégué à la signature.

Art. 4 Aucun nom et aucune signature ne devront être portés sur les pièces écrites ; ils seront remplacés par des initiales, un paraphe ou un sceau ».

Lance déclara que ces lettres lui avaient été remises par Camet, l’une d’elles était signée de lui.

Dès qu’il fut avisé de cette arrestation, Camet partit de nouveau pour la Suisse, par des voies détournées et travailla pendant plus d’une année à Zurich, où il se mit en relation avec les principaux chefs de l’Internationale.

En mars 1873, il se rendait à Barcelone en passant par Ancône et Livourne ; à Barcelone, il se faisait immédiatement affilier à l a fédération locale de l’Internationale, dans la section de langue française, dont le livret a été retrouvé en sa possession.

Il rencontrait dans cette ville deux réfugiés français, Brousse et Alérini et s’occupait immédiatement avec eux de créer un journal internationaliste destiné à la France.

Le 4 avril 1873, il signait avec Brousse et Alérini un programme autographié sur papier pelure, destiné à être répandu en France en grande quantité, à l’effet de provoquer des envois de fonds.

Ce programme était lancé au nom du Comité révolutionnaire socialiste de la France méridionale.

Il se terminait par ces mots :

« Considérant que l’organisation d’un pouvoir quelconque, qu’il émane du droit divin ou des urnes populaires ; qu’il soit destiné à être définitif, ou, comme certains le veulent, à préparer la révolution, est un obstacle à l’émancipation libre des travailleurs, nous nous placerons sur le terrain de l’anarchie et nous en défendrons les principes ».

Cette circulaire, ainsi que plusieurs autres qui la suivent, fut adressée par des voies détournées à toutes les sections de l’Internationale, notamment à celle de Saint-Etienne.

A la suite de l’élection de M. Barodet, les réunions devinrent plus fréquentes et plus animées.

Le 22 mai, les affiliés de Saint-Etienne se rendaient isolément dans une vieille baraque située aux environs de la ville ; l’un d’eux placé à l’extérieur en sentinelle. Gillet donnait lecture d’une lettre de Gouttenoire, qui déplorait la modération de la révolution espagnole, et d’une lettre de Doyen, de Paris, annonçant que la délégation ouvrière, envoyée à l’exposition de Vienne, travaillait activement pour les affaires de l’Internationale, et obtenait d’excellents résultats. Il recommandait à ses amis de se tenir prêts pour un rendez-vous qu’il leur donnerait très prochainement.

Trois jours après, en effet, le 25 mai, on se réunissait de nouveau au même lieu. Gillet annonçait à ses camarades le changement de gouvernement, et les exhortait à ne pas se laisser aller au découragement.

Puis, dès le lendemain, afin de leur remonter le moral, il organisait pour le 8 juin, à Saint-Etienne, un congrès de délégués des groupes français avec lesquels il était en relation. Il adressait lui-même des convocations à Lyon, à Roanne, à Saint-Victor, à Tarare, à Paris ; il chargeait ses amis de Barcelone de convoquer les délégués du Midi de la France. L’ordre du jour du congrès était : « Organisation révolutionnaire, mesures à prendre relativement aux événements qui se préparent ».

En même temps, il rédigeait avec Dupin, imprimait et distribuait dans les ateliers un nouveau numéro du Bulletin de la révolution sociale ; il portait en tête pour devise : « La terre est ma patrie, l’Europe est mon département, la France est ma commune ». On y trouve une adresse aux internationalistes de l’Espagne qui ne peut laisser de doutes sur l’affiliation à l’Internationale de la section de Saint-Etienne et de celles avec lesquelles elle correspondait ; elle est ainsi conçue :

« Aux travailleurs espagnols,

Les travailleurs français réunis sous le drapeau de l’Association internationale des Travailleurs, et envisageant d’une façon conforme aux intérêts du prolétariat tout entier, les conséquences politiques et sociales qui pourraient surgir de la proclamation de la République espagnole, vous envoient les adresses suivantes :

Les sections françaises des départements du Centre profitent de cette occasion pour assurer aux révolutionnaires internationaux espagnols leur concours moral et matériel.

Salut et révolution sociale.

Le conseil fédéral des sections du Centre ».

Ce même numéro contient un véritable appel aux armes :

« Allons, lève-toi peuple, parle, frappe si tu l’oses. Mais non, la lâcheté chez toi est une vertu, etc… »

Le 1er juin, nouvelle réunion dans des carrières abandonnées. Un homme, placé en vedette sur un rocher culminant, surveille les alentours. Gillet donne lecture d’une lettre de Bakounine, annonçant un congrès général de l’Internationale à Genève pour le 1er septembre, et promettant que le signal de l’insurrection sera bientôt donné. On s’entend sur les détails de la réception à faire aux délégués convoqués pour le 8 juin, chacun d’eux devra coucher chez un des affiliés de Saint-Etienne, afin de ne pas attirer l’attention de la police.

Le 8 juin, le congrès a lieu dans la banlieue de Saint-Etienne, au restaurant du Chat, tenu par un cousin de Gillet. Plusieurs des délégués convoqués se sont fait excuser. Boriasse représente les groupes de Lyon qui se sont cotisés pour payer son voyage. Gouttenoire représente le groupe de Roanne. On discute le programme des groupes lyonnais, soutenu par Boriasse et celui des groupes de Saint-Etienne, soutenu par Gillet. On se donne rendez-vous pour un congrès général beaucoup plus nombreux, qui aura lieu à Lyon le 15 août.

« Quelques jours après, Gillet recevait une circulaire signée : Brousse, Alérini, Camet, datée de Barcelone, 3 juin 1873, on y lit :

Chers compagnons, nous sommes heureux d’apprendre qu’il y a enfin quelques révolutionnaires français qui ne restent pas indifférents en présence des événements dont Versailles est le théâtre. Au milieu de l’apathie qui règne presque dans toutes les grandes villes, vous élevez la voix et vous vous organisez pour combattre la réaction, nous vous renvoyons nos plus sincères félicitations. C’est avec la même joie que vous saurez, je pense, ce que nous allons vous annoncer : l’Internationale espagnole a vu tout le danger de la situation, et, dans son sein, se forment des groupes nombreux destinés à préparer l’action…

Groupez-vous énergiquement et sans chefs, organisez vos volontaires et, au moment de l’action, qui nous l’espérons, sera proche, vous donnerez à chacun le mandat essentiellement restreint qu’il doit accomplir, et dont il doit répondre de sa tête.

Quant à nous, les contretemps ne nous ont pas manqué, l’homme que nous avions à Cette, et qui servait à nos relations avec la France, est en fuite devant la gendarmerie de sa majesté Capitulard V. Il faut nous créer de nouveaux aboutissants ; vous recevrez bientôt quelques exemplaires du premier numéro de notre bulletin…

Chaque cheveux qu’on arrache à un international est une tête de bourgeois qui tombe, félicitons-nous-en.

En Espagne, comme nous le disions plus haut, la situation est excellente. Il y a eu un Congrès des ouvriers des champs ou se sont trouvés réunis les délégués de 45 sections. Un congrès des ouvriers manufacturiers a eu lieu ces jours-ci, et voici ce qui a été résolu :

A la première occasion, grève générale (30.000 ouvriers) pour faire de l’agitation ; une dépêche sera envoyée au président de la république demandant que les ateliers soient déclarés propriétés collective des travailleurs. Ils s’engagent à en rembourser peu à peu la valeur ; si, dit la dépêche, cela est refusé, nous le prendrons bientôt sans indemnité. Nous n’attendons rien de ce gouvernement, qui se dit socialiste. Nous verrons ce qu’il fera ; mais quoi qu’il fasse, le peuple fera ce qu’il lui plaira.

Un mouvement révolutionnaire se prépare dans un des petits peuples de l’Europe, que la prudence nous empêche de nommer ici ; mais toute son énergie nous est connue et nous pensons qu’il fera de grandes choses.

Le 22 juin, nouvelle réunion à l’auberge du Chat. Gillet donne lecture d’une lettre par laquelle Bakounine rend compte des progrès de l’Internationale en Italie, en Espagne, dans le midi de la France, et qui le mande auprès de lui pour lui donner des instructions. Il annonce son départ à ses amis.

La lettre que Gillet avait reçue de Bakounine contenait l’indication, en chiffres convenus, des villes par lesquelles Gillet devait passer, et des personnes qu’il devait y voir. Il partit de Saint-Etienne le mardi 24 juin au matin, et s’arrêta à Lyon, où il passa sa soirée en compagnie de Boriasse, Perroncel et Deville, de là, il se rendit à Genève, à Lausanne et à Neufchâtel. Le soir même de son arrivée dans cette ville, il fut reçu par James Guillaume, qu’il avait averti par un télégramme expédié de Lausanne.

James Guillaume commença par lui faire subir un interrogatoire complet pour constater son identité, après quoi leur conversation se prolongea jusqu’au milieu de la nuit.

Le lendemain, Bakounine vint de Locarno à Neufchâtel pour le voir. Il lui demanda quel était l’état des esprits en France, et si, à la suite des événements du 24 mai, la bourgeoisie n’était pas disposée à faire une révolution.

Il le consulta aussi sur la situation des groupes dans les départements du Centre, et sur la ligne que ces groupes entendaient suivre. Gillet lui répondit que chaque groupe voulait être libre et autonome, et repoussait à tout prix la dictature. Cette appréciation parut déplaire à Bakounine, qui s’entretint quelques instants à voix basse avec James Guillaume et, crut comprendre qu’il le trouvait bien jeune pour la mission dont il était chargé. Bakounine termina ensuite assez promptement la conversation, remit à Gillet une somme de 200 francs pour couvrir ses frais de voyage et de séjour, et l’invita à attendre Pindy et Schwitzguébel. Gillet fut, en effet, mis en relation avec Pindy ; après son retour en France, il reçut encore pendant quelque temps des lettres de Bakounine, mais elles étaient, selon l’expression de Gillet, « moins serrées » que par le passé et Bakounine finit par lui faire comprendre qu’à l’avenir, il devait correspondre avec Pindy .

Gillet rentra en France par Pontarlier. Le 3 juillet, il arrivait à Lyon à onze heures du soir ; il avait averti Perroncel de son arrivée, par télégramme daté de Lons-le-Saulnier, et signé : Noirot. Perroncel s’était empressé d’aller chercher Boriasse et Deville, et tous trois l’attendaient à la gare de Perrache. Il passa avec eux la nuit et la journée suivante, rendant compte de son voyage aux groupes de Lyon.

Le 5 juillet, il rentrait à Saint-Etienne.

Pendant son absence, le 30 juin, une petite caisse, censée contenir des échantillons de vin, était arrivée de Cette à l’adresse de Dupin. Elle renfermait de nombreux exemplaires de la Solidarité révolutionnaire de Barcelone, dont les trois premiers numéros avaient déjà paru. Avant cet envoi, Gillet avait reçu directement, sous enveloppe, des exemplaires sur papier pelure.

Dans le premier numéro, on lisait :

« Placés en Espagne au centre du mouvement, en relation avec tous les groupes révolutionnaires, nous avons résolu de faire pénétrer quand même des nouvelles dans notre pays, de faire passer sous les yeux de nos frères la relation des efforts que l’on fait ici, afin qu’ils s’organisent, se préparent et que la révolution dont la Péninsule va être le théâtre, s’étende en France à leur profit … Qu’ils en prennent leur parti, les hommes de la classe moyenne, les lois sociales sont inflexibles, leur 93 a sonné……

La bourgeoisie est un cadavre déjà en putréfaction. Encore une secousse, et ses membres disloqués se disperseront à tous les vents…

Le mot de la situation est : Politique destructive….

Pour arriver à notre but, tous les moyens sont bons ; ils nous appellent la barbarie et se disent la civilisation, eh bien soit ! C’est la guerre barbare qu’il nous faut…

Nous ne voulons ni réformer L’État, ni le conquérir, nous voulons le détruire ».

C’est en parlant de ce numéro que Gouttenoire écrivait, le 27 juin :

3Nous avons reçu le premier de la Solidarité, mais ce n’est pas suffisant pour relever le moral des hommes : il faut que le Bulletin reparaisse ; c’est un bonne arme et qui plait beaucoup, surtout dans les campagnes ».

Dès son retour, Gillet s’occupa de distribuer utilement les numéros de la Solidarité, arrivés en son absence. Les affiliés de Saint-Etienne furent chargés de les répandre dans les ateliers ; des émissaires reçurent la mission d’en porter dans les localités voisines ; enfin Gillet en offrit lui-même quelques numéros à des soldats avec lesquels il s’était mis en relations, et qu’il exhortait à organiser des groupes dans leurs régiments, mais ses propositions furent repoussées.

Il s’occupa aussi à modifier l’organisation des sections de Saint-Etienne, conformément aux conseils de Bakounine, et à répartir les affiliés en un grand nombre de groupes de cinq personnes.

Cependant le 15 août, jour fixé pour le congrès général des délégués à Lyon, approchait, et des convocations avaient été adressées aux différents groupes par Boriasse et Perroncel.

Gouttenoire et Ayèle, qui représentaient le groupe de Roanne, passèrent par Tarare et s’y arrêtèrent pour prendre avec eux le délégué du groupe de cette ville.

L’inculpé Polosse, ouvrier tisseur, s’est fait depuis longtemps à Tarare le meneur des révolutionnaires et des entrepreneurs d’irréligion. Sous l’Empire, il organisait des grèves à l’Arbresle et à Tarare. Il cherchait à fonder des écoles athées. A Tarare, il inaugurait les banquets du Vendredi-Saint et les premiers enterrements civils, et rendait compte avec orgueil de ces solennités à Denis Brack, directeur de l’Excommunié.

Le 3 juillet 1869, il était condamné, par le tribunal de Villefranche à 25 jours de prison et 16 francs d’amende pour trouble à l’exercice du culte et outrage à un de ses ministres.

Au 4 septembre, il proclamait la République, arrachait le drapeau national de la mairie et y substituait un drapeau rouge.

Il s’emparait de l’administration avec le nommé Vitout, révoquait le maire, les adjoints, le commissaire de police, le président et le vice-président du conseil de prud’hommes, le juge de paix et son suppléant, qu’il faisait expulser de la salle d’audience. Il arrêtait les citoyens qui lui déplaisaient, les condamnait à la prison ou à des amendes arbitraires et faisait enlever de la tribune, dans les clubs, les orateurs qui combattaient ses idées.

Aux élections du 8 février 1871, il était porté sur une liste de candidats à la députation avec Félix Pyat, Blanqui, Garibaldi et autres.

Pendant la Commune, il se prononçait hautement en faveur de Paris contre Versailles, faisant placarder lui-même les affiches de la Commune, en menaçant la gendarmerie qui voulait les enlever, et multipliait les proclamations pour inviter la population à « arrêter cette lutte impie de Versailles contre la République, qu’entretenait la politique déloyale du gouvernement ».

Au moment même où les troupes entraient dans Paris, il prenait la fuite et se rendait à Genève. Il vivait là dans l’intimité des réfugiés français les plus compromis avec l’Internationale, notamment Perrare, Saignes, Dumartheray et Claris.

Au mois d’août, il rentrait en France et se cachait à Paris jusqu’au mois d’octobre, époque où il revenait dans sa famille. Chose étrange ! Après une vie aussi accidentée, il se trouve aujourd’hui à la tête d’un certain nombre de métiers, au lieu d’être, comme autrefois, un simple ouvrier tisseur.

On a saisi chez lui des lettres qui établissent qu’en 1872 et 1873, il continuait à correspondre avec Perrare, qui le tenait au courant des affaires de l’Internationale à Genève, et lui faisait parvenir un revolver par l’intermédiaire de Boriasse. On a trouvé en sa possession des brochures de l’Internationale, qu’il prêtait à ses amis, ainsi que des pièces de vers dont il suffit de citer une seule strophe :

« Peuple, en avant ! C’est dans les barricades

Que l’avenir cache la liberté.

Si des tyrans, la puissante parole,

Pour commander prend la voix des canons,

Sur nos palais fais jaillir le pétrole ;

Contre les rois, tous les moyens sont bons ».

Enfin, on a retrouvé une lettre par laquelle il promettait sa visite à Lafay, chef du groupe de Saint-Victor, afin de se mettre chez lui en relation avec les compagnons de Roanne, de causer avec eux sur leur communes affaires, de prendre en commun des résolutions d’une grande vigueur et de préparer ainsi la révolution sociale.

La réunion projetée avait eu lieu, en effet, Gouttenoire et un autre délégué de Roanne y avait assisté. A la même époque, Gillet était allé à Tarare se mettre aussi en relation avec Polosse, et il avait écrit à Gouttenoire que Polosse serait convoqué au Congrès. Gouttenoire et Ayèle étaient donc convaincus qu’ils allaient le trouver prêt à partir avec eux, et c’est pour cela qu’ils s’étaient arrêtés à Tarare. Mais Polosse leur répondit qu’il n’avait pas reçu de convocation, qu’il regrettait de ne pouvoir les accompagner, et il leur recommanda de s’arrêter chez lui au retour pour lui rendre compte de ce qui se serait passé au Congrès.

Le rendez-vous à Lyon était à la brasserie Georges. Comme on y avait remarqué la présence de plusieurs agents de police, on convint, pour les dépister, de se rendre isolément et par des chemins différents au restaurant Chamartin à la Guillotière.

Là, on décida encore, pour plus de sûreté, de se rendre, par petits groupes, au Comptoir national, rue de la Charité, où se trouvait un sous-sol propice pour la réunion projetée. Vers quatre heures du soir, tous les délégués, au nombre de trente environ, étaient dans ce sous-sol, sans lumière.

Deux programmes furent mis en présence : celui des Lyonnais, qui voulaient faire adopter une organisation uniforme des groupes sur le modèle de ceux qui existaient à Lyon ; celui des délégués de Saint-Etienne qui réclamaient l’autonomie absolue des groupes.

Après une discussion assez vive, à laquelle prirent part principalement Gillet et Audouard, le programme de Saint-Etienne fut adopté.

En tête de ce programme, la Ligue révolutionnaire (c’est le nouveau titre que l’Internationale adoptait en France) se déclarait athée et proclamait l’émancipation des travailleurs « par tous les moyens possibles ».

Les groupes locaux étaient déclarés autonomes ; ils avaient le droit de s’organiser suivant leur convenance.

Chaque groupe devait nommer un délégué, et la réunion de ces délégués formait, dans chaque département, un comité chargé de la correspondance départementale, mais dépouillé de toute autorité. Chaque comité départemental devait désigner un délégué, et la réunion de ces délégués départementaux formait un conseil régional dont les attributions étaient identiques à celles du comité départemental.

La France entière devait être divisée en quatre régions : centre, est, ouest et midi.

En attendant que cette organisation put être réalisée, comme Gillet était le mieux au courant des correspondances avec l’étranger, on décida que le comité fédéral de correspondances serait maintenu pour six mois à Saint-Etienne. On décida aussi que le Bulletin de la Révolution sociale, publié par Gillet, deviendrait l’organe de la Ligue révolutionnaire et paraîtrait clandestinement tous les 15 jours.

Enfin Gillet donna lecture d’une lettre de Pindy, annonçant que le congrès de Genève était définitivement fixé au 1er septembre, et demandant aux sections françaises d’y envoyer des délégués. Il fit observer que l’envoi des délégués français serait imprudent en l’état de notre législation sur l’Internationale, et proposa de faire représenter Saint-Etienne et Lyon par des membres de la fédération jurassienne. Cette proposition fut acceptée.

La séance avait duré plus de deux heures. La dépense des consommations fut réglée par les groupes de Lyon ; puis les délégués des groupes étrangers allèrent dîner avec l’inculpé Busque, qui ne les avait pas quittés de toute la journée.

Cet individu, depuis longtemps compromis dans les affaires de l’Internationale, plusieurs fois arrêté, et dont la femme servait d’intermédiaire pour le transport des correspondances entre les groupes de Saint-Etienne et Lyon, emmena coucher chez lui Gouttenoire et Ayèle.

Nous publierons demain la fin de ce remarquable exposé, dont le prononcé a duré jusqu’à trois heures.

L’interrogatoire des prévenus, auquel il a été ensuite procédé, n’offre pas d’incidents intéressants.

La Gazette des tribunaux 22 avril 1874

CLAVEL Jean, anarchiste de Saint-Claude (Jura)

Né en juin 1860 à Lyon (Rhône). Marié, ouvrier en pipes. Anarchiste de Saint-Claude (Jura)

Jean Clavel demeurait 43 rue de la Poyat en novembre 1893. Il n’habitait Saint-Claude que depuis 2 ans.
Une notice individuelle le concernant fut établie le 25 novembre 1893. Qualifié de dangereux et de violent par la police, qui indiquait qu’il ne faisait pas partie du Groupe ouvrier socialiste révolutionnaire. Félix Cicéron, en faisait pour sa part un membre du groupe.
Clavel figurait sur la liste des anarchistes du Jura de décembre 1893.

SOURCES : Félix Cicéron, Les premiers anarchistes à Saint-Claude (1893-1905), Maîtrise, Université de Besançon, 1976-1977. — Arch. Nat. BB 186448, BB 186449

FOURNIER François, Alfred dit Fanfette

Né le 25 septembre 1857 à Dortan (Ain). Veuf, tourneur sur bois, sculpteur, braconnier. Anarchiste de Saint-Claude.

Dispensé du service militaire, il s’engagea le 20 janvier 1876 dans le 4e régiment d’infanterie de marine à Toulon. Il fit les campagnes de la Martinique du 7 décembre 1877 au 22 février 1878 et de la Guyane du 23 février 1878 au 26 décembre 1880.
Le tribunal correctionnel de Saint-Claude le condamna le 13 juillet 1886 à un mois de prison pour pêche par empoisonnement de rivière et prise de poissons n’ayant pas les dimensions réglementaires.
Le 14 avril 1891, le même tribunal le condamna à 2 jours de prison, pour outrages à agents.
En novembre 1893, il demeurait Rue Bonneville.
Une notice individuelle fut établie sur lui le 25 novembre 1893, la police considérait qu’il ne faisait pas partie du Groupe ouvrier socialiste révolutionnaire. Félix Cicéron, en faisait pour sa part un membre du groupe. Il était considéré comme dangereux.
Fournier figurait sur la liste des anarchistes du Jura de décembre 1893.

SOURCES : Arch. Dép. du Jura R/850 — Félix Cicéron, Les premiers anarchistes à Saint-Claude (1893-1905), Maîtrise, Université de Besançon, 1976-1977. — Arch. Nat. BB 186448, BB 186449

Inédit. La vie quotidienne de Ravachol à la Conciergerie. 5 mai 1892

Sûreté                                                                   Le 5 mai 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Nous avons l’honneur de rendre compte à Monsieur le commissaire de police, chef du service que pendant la surveillance exercée de 7 heures du matin à midi, sur le nommé Ravachol, il ne s’est rien passé de particulier de nature à être signalé.

Le détenu est allé à la promenade de 9 heures à onze heures et a été ensuite réintégré dans sa cellule, où il lit presque tout le temps.

Richer, Maigre, Sénart

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Sûreté                                               Paris le 5 mai 1892

Rapport

La surveillance exercée à la Conciergerie de midi à 7 heures, au sujet du nommé Ravachol Léon, aucun incident ne s’est produit qui soit de nature à signaler au service.

Ce dernier a lu toute l’après-midi.

Nous avons été relevés par nos collègues Charlet, Lécureuil, Laemmer

Gallet, (illisibles)

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Sûreté                                                                Paris le 5 mai 1892

Rapport

Surveillance de 7h du soir à minuit.

Le nommé Ravachol a cherché à nous démontrer que l’argent était la cause de tous les maux en s’appuyant sur le principe suivant : « que personne ne pouvait s’enrichir, ni améliorer son sort par la détention de fortune, ne chercherait à nuire aux autres, ni à tromper son prochain, ne voyant aucun moyen de se créer un bien être supérieur à ceux qui l’entouraient ».

Il s’est ensuite livré à la lecture et s’est couché vers onze heures.

Les inspecteurs

Charlet, Lécureuil, Laemmer

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Sûreté                                                 Paris, le 5 mai 1892

Rapport

Surveillance de 12h du soir à 7h du matin

Le nommé Ravachol a dormi d’un sommeil paisible.

A 7 heures, moment de notre départ, il s’est levé.

Charlet, Lécureuil, Laemmer

SOURCE : Arch. Préf. de pol. JA 8

Mandat de François Guy du groupe anarchiste La Plèbe de Béziers pour le Congrès international de Londres, signé par Louis Hébrard. 9 juillet 1881

2Me Congrès régional ouvrier socialiste du Midi Liberté, solidarité, justice !
Commission d’organisation                                     Cette, le 9 juillet 1881
Cette 1881
Correspondance

Aux compagnons, délégués du Congrès international de Londres 14 juillet 81

Le Congrès régional ouvrier socialiste du Midi, tenu à Cette du 19 au 23 juin dernier a donné mandat, dans sa dernière séance des résolutions, au compagnon Guy François, délégué du groupe anarchiste révolutionnaire La Plèbe de Béziers (Hérault) pour le représenter au Congrès international de Londres.
Ce délégué devra soutenir et défendre les idées anarchistes révolutionnaires et parler en faveur de l’organisation de l’Association internationale des travailleurs, seul moyen de répandre dans l’humanité les idées et les aspirations de tous les travailleurs du globe.
En foi de quoi nous lui avons délivré le présent mandat qui lui donne autorité à parler au nom de la région du Midi de la France, dûment mandaté.
Pour la commission des résolutions du Congrès du Midi
Le secrétaire
Hébrard Louis

Aux compagnons délégués du Congrès international de Londres qui se tiendra le 14 juillet 1881 et jours suivants

SOURCE : IISH d’Amsterdam G. Brocher Papers. 76

Lettre de Louis Hébrard de Sète à Victorine Rouchy à propos de la fin du journal Le Droit naturel. 8 juin 1882

Cette, le 8 juin 1882

Chère Citoyenne V. Rouchy

Je répond à votre honorée du 31 mai dans laquelle vous me dites : si toutefois je ne serai pas satisfait du service effectué par vous au sujet du Droit naturel.

Je vous connais trop dévouée et trop remplie de sacrifice pour avoir de pareil doute.

Voilà ce qui se passe à l’endroit de notre journal. Le parti anarchiste cettois avait un reliquat de 480 francs du Congrès de Cette, c’est ce qui avait décidé à faire paraître le Droit naturel, quoique nous ne comptions pas sur une longue vie, nous étions en mesure avec les souscriptions de la région d’en faire paraître une dizaine de numéros.
Nous étions tout remplis d’espérance (et vous savez les les difficultés que nous eûmes à trouver un imprimeur) quand nous trouvâmes à le faire imprimer à Lyon, mais quelle ne fut pas notre désappointement, lorsque recevant la lettre d’avis et contre remboursement de chemin de fer, notre trésorier nous répondit qu’il n’avait plus d’argent et qu’il s’en était servi pour ses besoins personnels.

Nous fûmes tous atterrés. Que faire ? Lui faire des menaces, l’exécuter sur le champ. Nous résolûmes de prendre l’affaire de bon côté et de le ménager autant que possible, afin de pouvoir en retirer quelque chose, mais malgré ses promesses, nous attendons toujours (illisible) deux citoyens ont emprunté l’un 50 francs et l’autre 30 francs pour retirer les journaux et le premier, le gérant qui ne travaille pas depuis que la police a fait une descente chez son patron, celui-ci l’ayant mis à la porte.

Voilà ce qu est arrivé et j’allais oublier que le gérant Verdale a été mandé deux ou trois fois dans le cabinet du commissaire (illisible) par les ordres du parquet.

Nous attendons une assignation en police correctionnelle.

Le compagnon Jacqueline, en effet (illisible) fait parvenir son obole pour le Droit naturel, lorsque vous le verrez, vous voudrez bien le remercier de notre part.

Voilà un mois ½ que je travaille dans un village aux environs de Cette et je n’ai pu m’occuper sérieusement de la brochure en question et puis cette affaire du journal nous a un peu désorienté.

(illisible) le parti est très uni à Cette.

J’ai été à Béziers pour Pâques. Je n’ai pu voir Buisson.

J’ignore si Sibilat doit venir à Paris, mais je le vois souvent, je lui parlerai de vous.

Nous avons eu des élections le 14 et le 21 mai, nous avons fait tous vaillamment fait notre devoir, aussi sommes-nous arrivés à obtenir sur 10.000 votants, 7.000 abstentions, à peine si 3.000 électeurs ont pris part à la mystification du suffrage universel.

Nous avons apposé des placards anarchistes qui ont dû être recouverts par ordre du procureur de la république.

Nous nous félicitons de la fondation de notre groupe, espérons qu’il contribuera beaucoup à l’avènement de la Révolution.

Une poignée de main révolutionnaire à tous, (illisible) amis de Paris.

Salut et Egalité

Hébrard Louis

Rue des Cercleurs prolongée.

SOURCE : IISH d’Amsterdam G. Brocher Papers. 120