BELLOTI Victorine [dite Veuve BELLOTI, née TRUCANO], chapelière, inculpée du « procès des Trente »

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York.

Née le 12 mai 1839 à San Maurizio (Italie) ; chapelière ; anarchiste illégaliste ; inculpée du « procès des Trente ».

Victorine Trucano était-elle l’épouse de Belloti, signalé par l’indicateur Droz dans un rapport du 5 mars 1881 : « Une lettre, lue jeudi soir venant d’Imola où nous avons comme correspondant Belloti, annonce que de nouveaux groupes collectivistes révolutionnaires viennent de se former à Matella, Baratella, Gatéo, Cesame, Saraceno et d’autres localités. Ce Belloti a été rédacteur au journal L’Ateo de Livourne. » Le journal d’orientation rationaliste était paru de 1877 à 1880.

En 1892-1893, elle fit partie de la « bande Ortiz » pour laquelle elle agit, vraisemblablement, comme receleuse.

Au mois d’octobre 1893, elle s’installa au 1, bd Brune, à Paris 14e avec son fils Louis et une partie de la bande (Paul Chericotti, Marie Milanaccio et son compagnon Orsini Bertani). C’est là que le butin des cambriolages était entreposé.

Lors la descente de police du 19 mars 1894, Mme Belloti et son fils furent entourés par des individus vêtus de blouses, coiffés de casquettes, qui les en traînèrent au poste. Ils ne firent aucune résistance, pensant qu’il y avait erreur et qu’après explication, on les remettrait en liberté. Mme Bellotti laissa même chez elle son plus jeune enfant. Elle fut arrêtée et incarcérée avec son fils Louis. Selon le journal L’Intransigeant, Mme Bellotti et son fils avaient été arrêtés comme anarchistes, voleurs et receleurs sur la dénonciation d’une femme qui voulait se venger d’eux.

Du 6 au 12 août 1894, elle comparut avec toute la « bande Ortiz » devant les assises de la Seine dans le cadre du « procès des Trente » (voir Élisée Bastard). Défendue par Me Félicien Paris, elle fut acquittée.
Elle était accusée d’avoir aidé au transport de malles suspectes. Elle s’en défendit :
Le président. — Il est avéré, dit l’accusation, que vous avez aidé la veuve Milanaccio, huit jours avant son arrestation, à transporter, sur l’ordre d’Ortiz dans un endroit ignoré, une malle et un sac de voyage contenant des objets soustraits frauduleusement.
Femme Bellotti. — Tout cela est faux. Je me demande pourquoi je suis ici et mon fils aussi.
L’avocat général Bulot déclara à la fin de l’audience : « Quant à la mère Belloti et à son fils, c’étaient des anarchistes pauvres, nourris par leurs compagnons. Je ne vois pas d’inconvénients à ce qu’ils soient remis en liberté. Ils ont fait partie du petit phalanstère anarchiste du boulevard Brune mais ils n’ont pas pris part au vol. »
Défendue par Me Félicien Paris, elle fut acquittée. Elle avait effectué 5 mois de détention préventive.
Après l’acquittement, elle réclama au commissaire de police les objets saisis chez elle. Le commissaire répondit qu’il n’était pas concierge et qu’elle ne lui avait rien confié. Au parquet, où elle avait ensuite porté ses réclamations, on avait répondu à Mme Bellotti qu’on ne pouvait rien lui rendre tant que les délais de cassation ne seraient pas expirés.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°238.620.

SOURCES : Journal des débats du 15 juillet 1894 et du 6 au 13 août 1894 — Alphonse Bertillon, Album photographique des individus qui doivent être l’objet d’une surveillance spéciale aux frontières, Paris, Imprimerie Chaix, 1894 — Le Figaro 8, 9 août 1894 — L’Union libérale 9 août 1894 — Le Petit Journal 10 août 1894 — La République française 10 août 1894 — L’Intransigeant 7 septembre 1894 — Archives de la Préfecture de police de Paris Ba 438, 1500 — Note Eric Coulaud.

Georges Brunet arrêté et condamné à 15 mois de prison à l’occasion du 1er mai à Saint-Quentin (Aisne). 5 mai 1891

Tribunal de police correctionnelle de Saint-Quentin

LA MANIFESTATION DU 1er MAI A SAINT-QUENTIN

Ainsi que nous l’avons dit hier, dans l’incertitude où l’autorité se trouvait sur la journée du 1er mai, un détachement du 5° dragons est arrivé dans l’après-midi de Compiègne ; non sur la demande de la municipalité, nous dit-on, mais sur celle de la sous-préfecture.

Dès hier soir, la cavalerie a effectué plusieurs patrouilles en ville , dans les faubourgs et aux environs du Cirque, où se tenait, comme nous l’avions annoncé, une dernière réunion préparatoire. Nous avons été, nous apprend un de nos confrères présents quelque peu malmené dans cette séance, à propos des réflexions que nous nous sommes permis de faire à la fin de notre compte-rendu. Pour prendre les gens à parti, il serait convenable qu’ils fussent présents et puissent répondre. Mais de ceci on n’a cure dans certain groupe.

Rien n’a été décidé dans cette séance, où l’on a répété ce qu’on avait dit l’avant veille, et ce afin de dépister la police, qui a toujours un représentant aux réunions. La sortie a été calme, la rue n’a pas été troublée cette nuit.

Calme également durant toute la matinée d’aujourd’hui, où l’aspect de la voie publique est le même qu’en temps ordinaire.

A midi 1/2, les dragons occupent la Grand’Place. La Mairie et la Sous-Préfecture sont gardées par des détachements d’infanterie.

Au bas de la rue d’Isle, près du Cirque, où a lieu une nouvelle séance, se tiennent la police et la gendarmerie. La gare est occupée par un détachement du 87e de ligne qui surveille le passage à niveau et le faubourg d’Isle, que M. le général Lamorelle, accompagné de son officier d’ordonnance et de deux dragons, vient de parcourir.

Les troupes ont pour consigne de disperser les rassemblements de plus de six personnes et de faire circuler les piétons.

Les petits groupes d’ouvriers paraissent indécis, regardant les soldats qui les regardent. Mais au Cirque, se prépare un incident qui sera, sans doute, le plus important de la journée.

Arrestation de Langrand et de Brunet

La séance terminée, en effet, une poussée se produit dans la rue Dachery, immédiatement refoulée. Les sommations d’usage sont faites. Mais, le citoyen Langrand, son frère, et l’anarchiste Brunet n’y obtempérant pas, sont de suite arrêtés et mis à la disposition de l’autorité.

Cette arrestation cause une vive émotion parmi les manifestants, qui se demandent comment les choses vont tourner. Il est aussi question de l’arrestation de Renard; on dit qu’on a cherché après lui, mais sans pouvoir le trouver.

Du haut de la rue d’Isle, barrée par un piquet de dragons jusqu’à l’extrémité de la route de La Fère, les trottoirs sont garnis de curieux. Plusieurs magasins de la place du Huit-Octobre, de la rue d’Isle, de la rue de la Sellerie et de la Grand’Place se ferment.

On redoute un mouvement offensif des manifestants, Les dragons barrent la Grand’Place, dissipent les petits rassemblements. Tel est l’aspect de la ville au moment où nous mettons sous presse. De grandes précautions seront prises pour la nuit — et cela ne sera pas inutile.

Le Journal de Saint-Quentin 2 mai 1891

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Après les évènements qui se sont passés vendredi soir à la sortie du Cirque et les arrestations qui ont été opérées, il avait été question de tenir audience des flagrants délits samedi dans la journée. Cette audience, pour des motifs d’ordre sans doute, a été remise à ce matin à 9 heures précises. Dès 8 heures 1/2, les abords de Fervaques commencent à se garnir de curieux. Un détachement du 87e est déployé dans les cours, les couloirs, les escaliers et dans la salle d’audience. On ne laisse pénétrer le public qu’avec beaucoup de précautions, et sous l’œil vigilant des agents. Tout parait avoir été prévu par les autorités. Des officiers, des gendarmes, l’inspecteur de la sûreté vont et viennent et donnent des ordres. Une escouade d’agents garde la salle.

C’est le tour à J.-B. Langrand, qui vient d’arriver à l’instant. Nous nous contenterons aujourd’hui de signaler les chefs d’accusation relevés contre lui, qui sont les suivants :

1° Avoir par des discours et conférences, en avril et mai, excité les masses et provoqué des attroupements, à mains armées ou non ;

2° Le ler mai fait partie d’un rassemblement qu’on n’a pu disperser que par la force et après la deuxième sommation faite par le commissaire ;

3° Outrage et menaces aux agents ;

4° Coups et violences aux agents ;

5° Résistance aux agents de l’autorité.

M. le procureur a repris les faits à leur source, a rappelé l’attitude du prévenu au Congrès de Calais. On doit voir en Langrand un des principaux auteurs des troubles de ces derniers jours.

Langrand se fait son propre avocat. Quoi que troublé, il se défend assez adroitement et avec convenances. Tenant compte de la pureté de son casier, on le condamne à un an de prison.

Langrand Paul-Alfred, frère. du précédent, qui sortait de son travail au moment de l’arrestation de son frère, a voulu délivrer celui-ci et a injurié et violenté les agents. 15 jours et solidairement aux dépens.

Brunet Georges, âgé de 23 ans, anarchiste endurci, a subi deux condamnations, l’une à 3 mois de prison pour filouterie, l’autre à 500 fr. d’amende pour apposition d’affiches non timbrées.

Il est accusé d’avoir provoqué des excitations et des attroupements, et poussé à la révolte, d’outrages, etc.

Il est considéré comme auteur principal de tout ce qui est arrivé ici.

Il relève dans sa défense les paroles du ministère public.

Il expose ses funestes théories avec conviction et chaleur et ne cède rien de ses discours antérieurs. Il se fait une religion de ce qu’il croit le bonheur des travailleurs. « On ne poursuit pas l’homme en moi, on poursuit l’idée», -15 mois de prison et les dépens.

Le Journal de Saint-Quentin 5 mai 1891

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne

Georges Brunet vient organiser le 1er mai avec les socialistes à Saint-Quentin (Aisne). 30 avril 1891

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

La manifestation du 1er mai A SAINT QUENTIN

Une nouvelle réunion publique préparatoire de là journée du 1er mai a eu lieu hier au Cirque.

Pour être juste, il faut constater que, malgré la foule qui remplissait la vaste salle, cette réunion a été plus calme que celle dans laquelle les anarchistes ont interdit la parole au citoyen Langrand et que la police a dû lever au milieu du vacarme et des coups de poing. Il ne s’en suit pas qu’elle ait été meilleure au point de vue des résolutions prises et que le silence de l’assemblée ait dicté aux trois orateurs des conseils de sagesse et de modération. On va en juger par les quelques citations que nous allons faire de leurs discours.

Vers 9 heures, le citoyen Brunet — anarchiste ambulant — demande à la réunion si elle veut constituer un bureau. Sur réponses en majorité négatives, on se passe de bureau et le citoyen Langrand, gravissant allègre ment la tribune— il paraît aujourd’hui plus sûr de son auditoire — prend la parole. Le moment, dit-il, n’est plus aux discours mais aux actes. Il est cependant nécessaire de définir, avant le 1er mai, le caractère populaire, démocratique et énergiquement démonstratif de la manifestation. Et d’abord, la Fédération des chambres syndicales de Saint-Quentin a décidé de ne faire aucune démarche auprès des pouvoirs publics (Non ! non !) et d’appeler la population dans la rue à une date quelconque. Pour l’instant, nous laisserons de côté la Bourse du travail, car le 1er mai est au-dessus de tout.

Après avoir constaté, à propos de la dissolution de la dernière réunion par la police que la loi — loi mauvaise, bien entendu — était pour celle-ci, attendu qu’il y avait eu des voies de fait et que sans doute la police n’avait pas payé les compagnons qui échangeaient quelques arguments frappants — le citoyen Langrand, redoutant une réédition de la dernière séance du Cirque, recommande aux assistants le calme, qui écarte la police et les prie de diriger leurs propres débats (Applaudissements. — Vive la Commune !) La Fédération, répète l’orateur, a décidé de ne faire aucune démarche auprès des pouvoirs publics, bien qu’au Congrès il avait été question d’aller frapper à la porte du Palais-Bourbon.

Une voix : C’est inutile !

Le citoyen Langrand : J’ai voté cette ré solution parce quelle comportait autre chose de plus énergique. On nous a assez reproché la danse de l’an dernier (Rires). Mais rappelez-vous donc le 24 février 1889 ! Nous n’aurions pas reculé si les évènements nous avaient appelés ailleurs (Applaudissements). Ce que le bourgeois ou le gouvernement n’accordera pas, on le prendra !… (Applaudissements prolongés). Voyez ce qui s’est passé à l’usine Dambrun. Les ouvriers ont commencé par faire disparaître ce qui ne leur plaisait pas, des abus ont été supprimés. Il ne s’agit, dans la révolution telle qu’elle se prépare, ni de barricades, ni d’émeutes, mais de faire comme les ouvriers Dambrun qui sont plus pratiquement révolutionnaires que ceux qui se font tuer sans profit derrière une barricade.

Bref, la Fédération des chambres syndicales appelle, le 1er mai, dans la rue et sur les différentes places, la population ouvrière pour donner à cette manifestation un caractère vraiment démonstratif; elle recommande surtout le chômage à tous les travailleurs. (Applaudissements). A Saint-Quentin, on a toujours été de l’avant, si l’on n’y faisait rien le 1er mai, ça me peinerait beaucoup… (Rires – ApplaudissementsInterruptions).

Un ouvrier escaladant la tribune et voulant engager un colloque avec le citoyen Langrand, est hué. «Assez ! » «Fou !» telles sont les aménités qui lui sont lancées de différentes parties de la salle et le tapage commence.

Le citoyen Langrand: il suffirait de deux ou trois individus comme celui-là pour que le commissaire de police lève la séance… — Le silence se rétablit.—Les Chambres syndicales ont décidé d’amener la foule dans la rue. La manifestation est donc deux fois grave! Cette foule ne doit suivre personne (??) aller où il lui plaira, se trouver face à face avec le pouvoir bourgeois, qui ne veut rien faire. Est-ce à dire que nous poussons aux excès, oh ! que non ! mais si on nous provoque, tant pis! — Le citoyen Langrand n’a pas expliqué en quoi pouvait consister la provocation : il y a donc de la marge !…

Au surplus, dit-il en terminant, la foule est grande et généreuse… (Applaudissements) — et, sans doute, toute ira aussi bien que possible.

Les habitants paisibles sont avertis !

La parole est à l’anarchiste Brunet — Nous ne perdrons pas notre temps à relever toutes les extravagances et les violences de langage de cet émissaire venu on ne sait d’où pour exciter les esprits — déjà suffisamment montés pourtant par les agitateurs locaux. Pourtant certains passages de sa diatribe méritent d’être cités. — Il est bien entendu, dit le citoyen Brunet, que le 1er mai doit appeler tout le monde dans la rue. Le suffrage universel tombera à cause de son inefficacité. Les pouvoirs publics ne sont capables de rien. On s’adresse tous les ans à eux sans résultat. C’est, d’ailleurs, une boîte à ordures où l’on se pourrit. (Bravo ! Applaudissements!) .

Ne suivez aucun individu qui deviendra un chef ; les chefs perdent les masses, il ne faut pas faire de dieux et se défier des individus — toujours la charmante devise révolutionnaire : Défions-nous des uns des autres ! — L’avenir social est à ce prix. Autrement il ne se fera jamais de révolution efficace. Le 1er mai, il est nécessaire que tous les individus (sic) soient dans la rue.

Une voix railleuse : Et toi a la tête !

Le citoyen Brunet — pénétré de son importance — Je ne répondrai pas à une réflexion stupide (Rires) je suis anarchiste et et n’apporte que mon opinion personnelle. Je me range à l’avis de la Fédération syndicale. Quand on s’habitue à descendre dans la rue, c’est une première prise de possession de ce qui a été volé, et, avec ces démonstrations, on s’habitue petit a petit a la lutte à main armée (Applaudissements)

Une voix : Eh ! fou ! tu tireras sur moi !

Abordant un autre sujet, le citoyen Brunet entretient son auditoire de la grève qui vient de se produire à ce ce que l’on appelle la mine d’or (Rires) – lisez : la fabrique Humies et Cie — On appelle cette maison la mine d’or (Une voix: Ah ch’maire ! – Une autre : Ech’panchu !) parce que, a ce qu il parait tous les ouvriers en sortent rentiers (Rires) avec 40 ou 50.000 fr. Or, tous les ouvriers qui ont le bonheur de travailler à la mine d’or ne gagnent pas plus de 30 à 40 sous par jour — nous voila loin des rentes.

Les camarades qui ont protesté et font grève ont raison et, pour eux, le 1er mai doit être l’occasion d’une démonstration devant le patron qui les exploite indignement et qui a mis à la porte les réclamants. (Marques d’approbation. — Applaudissements).

Si le peuple est souverain, c’est a lui d’imposer ses volontés aux exploiteurs et non d’aller mendier auprès d’eux. Que les ouvriers fassent grève jusqu à ce que les patrons de la mine d’or aient capitulé. (Applaudissements).

Il a été décidé de tenir, le 30 avril, la veille de la manifestation, un grand meeting. Si les ouvriers veulent que cette manifestation soit grandiose et profitable, il faut qu’ils soient tous là, de même que, le 1er mai au matin, soient dans la rue tous ceux qui souffrent. (Applaudissements.)

Le citoyen Renard succède à Brunet. Quoique ne partageant pas tous les sentiments de ce dernier, il dit que les ouvriers feront tous leur devoir le 1er mai. Puis il parle de la journée de 8 heures qui est le premier acheminement vers l’amélioration du sort des travailleurs et la révolution sociale ; puis de la grève internationale des mineurs qui paralysera — la belle œuvre ! — l’ordre social tout entier, et surtout empêchera de chauffer les locomotives qui apportent les dragons à Saint-Quentin. (Rires.) La grève des mineurs, c’est la nuit, dit gravement Renard, et sans se douter des effroyables conséquences pour l’humanité du manque du combustible, bon nombre d’auditeurs applaudissent !… Brunet redemande la parole. Selon lui, la journée de 8 heures n’est pas le vrai remède à la situation. Le mal n’est pas dans les individus au pouvoir (Tiens ! tiens ! — Exclamations), mais dans l’épargne et la concentration des capitaux. Il faut donc attaquer le capital et la propriété individuelle — nous y voilà donc — et c’est ce que font, le mieux qu’ils peuvent, les braves gens que les tribunaux sont dans la dure nécessité de condamner quelquefois pour vol. La Révolution, la vraie, consiste à changer l’ordre social, à détruire l’exploitation humaine et non à brûler quelques bicoques et à démolir quelques argousins. (Rires. — Applaudissements.) La journée de 8 heures n’est qu’un expédient, mais pas une réelle amélioration. Il faut carrément prêcher l’expropriation de tous les bandits qui exploitent le travail. (Applaudissements prolongés — et il y a de quoi !)

Le citoyen Langrand demande à compléter en deux mots ces excellents conseils. Il faut, dit-il. conquérir d’abord la journée de 8 heures. Après, on verra ce qu’il y aura à faire. Brunet a raison en ce qui concerne le capital — avis aux camarades que tente le comptoir des socialistes-cabaretiers! Là où est le capital, là est la mine. Si vous savez le 1er mai où est le capital, la Révolution est faite. (Applaudissements.)

Avant de lever la séance — il est 10 heures 1|2, le citoyen Renard résume les résolutions qui viennent d’être prises et dit qu’il est heureux d’annoncer que le citoyen Brunet sera à Saint-Quentin le 1er mai pour encourager les tièdes de sa présence, — la recette de la soirée : 2,500 personnes à 3 sous, soit environ 375 francs, est assez bonne pour que l’aimable et persuasif anarchiste reste encore trois jours ici pour faire tête au pouvoir bourgeois

On nous assure que, pour éviter toute occasion de dissentiment et de trouble, certains fabricants saint-quentinois ont l’intention de fermer leurs établissements le 1er. 2 et 3 mai.

Journal de Saint-Quentin 30 avril 1891

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne

Affrontement verbaux et physiques entre socialistes et anarchistes à propos du 1er mai à Saint-Quentin (Aisne). 21 avril 1891

En 1919, les restes du Cirque construit en 1862. Document Monique Séverin

Entre anarchistes et Socialistes

La réunion organisée au Cirque pour la préparation de la journée du 1er mai à Saint-Quentin par le Parti ouvrier socialiste, n’a fait que mettre en relief le désaccord de plus en plus accentué qui existe entre les différents groupes révolutionnaires de notre ville.

A en juger par la composition de l’assemblée, la séance sera drôle. Des ouvriers, en effet, sont venus pour organiser, d’autres pour désorganiser, les uns prennent les choses au sérieux et veulent « aboutir », beaucoup s’en f… et ne se gênent pas pour dire qu’ils sont venus pour rigoler. Dans ces conditions, on devine ce qui va se passer. Le potin commence à 9 heures l/2 à l’élection du bureau. Tour à tour, selon qu’ils sont socialistes ou anarchistes, quelques citoyens essaient de persuader à la réunion qu’il faut ou ne faut pas de président. Un brave serrurier en bourgeron, occupant pour deux minutes le fauteuil, conseille le calme. L’heure, dit-il n’est pas aux bêtises. — Tais-toi, savoyard ! lui crie-t-on. Le bonhomme, démonté, n’en demande pas davantage et s’esquive. Et le brouhaha augmente, agrémenté de sifflets, d’injures, de bruits de toute nature…! mais passons. — Il est regrettable, s’écrie le citoyen —Dupuis, croyons-nous, un jeune anarchiste venu au Cirque pour tomber les chefs socialistes Langrand et Renard — il est regrettable, que, depuis bientôt 2 heures que nous sommes là, on ne fasse que se chicaner et s’injurier. De cette réunion, il ne sortira que des ténèbres, de la boue. — On verra tout à l’heure ce qu’il voulait en faire sortir ! Tant bien que mal, sont élus : président, le citoyen Trably; assesseurs, les citoyens Gadroy et Hénin, qui prennent place au bureau.

Le citoyen-journaliste Renard prend — c’est la seule manière de l’obtenir — le premier la parole et explique le but des organisateurs de la réunion, après avoir rappelé le succès des conférences socialistes-révolutionnaires de Wignehies, Fresnoy-le-Grand, etc. Nous sommes ici, dit-il, avec vous pour la marche en avant et l’affirmation du droit au travail et à l’existence.

Un citoyen : Et nous, les maçons ! (Rires).

Renard : Je parle pour tout le monde.

Un citoyen : C’est pas vrai !

Le citoyen Renard : Vous vous souvenez que la manifestation du 1er mai a été décidée aussi bien par les socialistes saint-quentinois que par les délégués ouvriers de toutes les nations, se serrant la main au-dessus des frontières et foulant aux pieds l’aberration mentale des peuples s’entr’égorgeant parce qu’ils étaient les uns au-delà de la Manche, les autres au-delà du Rhin. (Applaudissements). Oui, nous avons vu les peuples la main dans la main et nous avons décidé que le 1er mai tous nous chômerions pour célébrer ce pacte de manifestation internationale. On sentait dans ces congrès ce mouvement qui emporte les nations vers un nouvel idéalisme. Apprêtons-nous donc à fêter le 1er mai mieux que l’an dernier, parce que, ce jour-là, 30 millions de prolétaires se tendront la main. Il faudra alors que la bourgeoisie tremble et recule devant la poussée du prolétariat et comprenne que celui-ci est décidé à faire rendre gorge à ceux qui ont tout, sans travailler ni jamais produire. (Applaudissements. —Interruptions diverses).

Le citoyen Renard: —J’espère. (Un citoyen: Pose ta chique!) que vous saurez fêter le 1er mai, que vous saurez montrer à M. Constans que les travailleurs ne craignent les charges de cavalerie, d’infanterie ou d’artillerie et sauront lui résister.

Un citoyen : Et à ces maçons ?

Un autre: Donnez-lui une brique ! (Rires).

Des interruptions plus ou moins polies se produisant, le citoyen Renard s’écrie, agacé: « Si vous êtes vraiment des hommes souverains, qui vouliez changer la situation, laissez au moins la parole à l’orateur; mettez-y de la condescendance. Il me semble que j’apporte de la modération On finit par se lasser. Si vous continuez, je m’en irai. » (Oui! oui! Non! non !)

Le citoyen Renard, continuant : « Le Congrès de Paris a fait frémir la bourgeoisie tout entière, il a jeté le trouble et l’effroi dans le sang glacé des classes dirigeantes. Les Anglais eux-mêmes consentent à la cessation du travail. Plus de charbon, plus moyen donc de rien faire mouvoir, plus moyen de mettre en branle le puissant organisme de la production industrielle — quelle jolie perspective ! — Le Congrès international des mineurs a été le signal d’émancipation des travailleurs du monde entier, car partout, la bourgeoisie a la main sur le prolétariat. La grève des mineurs, c’est le moyen d’affranchir l’humanité. (Applaudissements.)

L’orateur conseille la création de chambres syndicales ouvrières. C’est la seule force organisée qui puisse résister à la coalition capitaliste, aux affameurs. Quand la classe ouvrière saura s’organiser, elle pourra vraiment faire pièce aux revendications capitalistes. (Interruptions. — Cris divers.).

Tous ici, au lieu de crier, de siffler, d’empêcher les orateurs de bonne foi de parler, sachons comprendre que si la classe ouvrière veut arriver à quelque résultat, il faut d’abord s’entendre et non s’injurier et se menacer. Il est temps d’agir, car nous voici revenus à cette république où dominent les plus grands voleurs du siècle (Applaudissments. — Interruptions.) et, pour y arriver, il a fallu, en 1811, marcher sur 35,000 cadavres d’ouvriers. Soyez calmes et sérieux. Imitez les travailleurs des autres villes et des campagnes. (Bruit.) La révolution sociale ne tombera pas du ciel. Pour conquérir l’émancipation, il faut de la force, cette accoucheuse des sociétés nouvelles. Sachez organiser cette force, ou vous ne ferez rien. Imitez le socialisme allemand qui vient le battre Bismark, ce colosse ! Imitez-le pour marcher contre les Garcin. les Gallifet, etc., comme il marche contre les Moltke et les Bismark (Applaudissements.)

Le citoyen Langrand demande la parole et le président la lui accorde. Mais une vive opposition se manifeste. Non! non! crie-t-on de tous les points de la salle. Des querelles s’engagent entre anarchistes et socialistes, des gros mots sont échangés, en rendant les coups de poing. Bref, les anarchistes l’emportent et le président donne la parole à leur représentant, le citoyen Dupuis.

Le citoyen Dupuis, qui se pose nettement en contradicteur du citoyen Renard, annonce qu’il croit de son devoir de dire toute la vérité, celle-ci étant utile à entendre, sinon agréable pour tout le monde. On a expliqué le 1er mai avec des phrases ronflantes, cherchant à emballer la salle, mais rien n’a été précisé (Interruptions.) Le 1er mai a été lancé par une machine s’appelant Congrès révolutionnaire, sans que celui-ci en donne d’idée fixe, exacte. Eh bien! comment peut-on affirmer son droit et profiter du 1er mai? Ce n’est pas une fête, n’est-ce pas ?

Un citoyen : Tais-toi, gueulard!

Le citoyen Dupuis : On parle de démarches auprès des représentants du pouvoir. Mais puisque nous sommes ennemis de toute autorité, nous ne devons pas nous adresser à ceux que nous détestons. (Non ! non!) Et cependant nous sommes tous partisans d’une manifestation. Que sera-t-elle ? Il y a deux sortes de révolution : la révolution sociale et la révolution politique. Dans n mouvement comme celui qui se prépare, les organisateurs ne seront pas, soyez-en sûrs, les premiers dans la rue. (Rires.) Oh ! que non, ils resteront prudemment dans l’ombre. Nous savons à quoi nous en tenir à cet égard. (Nouveaux rires.) Nous con naissons la platitude de certains candidats au conseil municipal .. Quant aux chambres syndicales, ce sont des petites chapelles servant à élever des pontifes. (Applaudissements. — Rires.) Vous êtes des hommes libres. Faites-le voir. On a trop, jusqu’à présent, écouté les chefs. En 1871, les communards étaient des automates. (Protestations.) Le 1er mai, selon moi est une de ces occasions qui se présentent rarement et dont il faut savoir tirer parti. L’année dernière, c’était, ici, un 1er mai de comédie — il y a même eu bal à la fin du jour, — s’il y en a qui veulent recommencer ces singeries, ces boulettes, laissons-les faire. (Rires.)

Le citoyen Dupuis — de plus en plus en verve : Cette année, il ne faut pas écouter les fumistes, comme on parait disposé à le faire à Paris, ce pays des hautes intelligences et où, en réalité, on est plus bête qu’ailleurs. (Applaudissements). Vous savez comme ça se passe : Un bonhomme qui tient la place de maire reçoit un morceau de papier qui ne signifie pas grand’chose et n’en dit pas davantage (Rires). Là-dessus, les délégués qui ont remis le papier se retirent souriants, pénétrés de leur importance : Nous avons été bien reçus, disent-ils à ceux qui les attendent, vive la Révolution sociale ! Et tout est terminé. (Rires). Avec vos cotisations les organisations plus ou moins syndicales vivent, vous bernent. Envoyez promener ceux qui prétendent faire votre bonheur, ce sont des blagueurs. (Applaudissements — Interruptions).

Un citoyen : Tais-toi, fou !

D’autres : Assez ! à la porte.

Le citoyen Dupuis arrive enfin à son édifiante conclusion. Il y a, dit-il, quelque chose à faire de plus simple et de plus expéditif. Puisque nous sommes tous partisans du chômage, qu’est-ce qui nous empêche, le matin du 1er mai, d’aller à l’atelier comme d’habitude et là, entre deux yeux, de faire sentir aux patrons ce qu’on a à leur dire. Voilà d’abord ce qu’il faut faire. (Bruit. — Protestations). Que ceux qui ne sont pas partisans de la violence viennent s’expliquer.

Le citoyen Renard — émoustillé par les malignes allusions de Dupuis, réplique en réhabilitant la Commune, que ce dernier ne trouve pas suffisamment odieuse. Mais il ne peut en dire long. Le tapage reprend de plus belle. Le président menace de faire expulser un interrupteur — au début de la séance, Renard s’était empoigné avec un autre ! — Enfin le citoyen Renard demande à Dupuis d’expliquer comment il entend le 1er mai ?

Le citoyen Dupuis ne se fait nullement prier, Renard, dit il, croit m’embarrasser. Il se trompe. L’organisation des agitations populaires a toujours été néfaste à la classe ouvrière et n’a servi, sous différentes épithètes. que de piédestal à des hâbleurs et à des ambitieux. (Applaudissements. —Mur mures). Il faut distinguer entre les révolutionnaires sincères et les ambitieux. Les meilleurs — bien entendu ! — ce sont les anarchistes qui ne veulent pas de chefs, attendu qu’un homme n’en vaut pas deux. D’ailleurs, il y en a qui ne parlent de liberté que pour opprimer les autres. Nous voulons donc une organisation, mais pas de chefs. Que voulez-vous ?

Nous trouvons que de notre désordre, de notre chaos, sortira l’ordre et l’harmonie universels. Voilà pourquoi nous sommes anarchistes. (Interruptions violentes). En résumé, que, le 1er mai, chacun agisse à sa guise, prenne ce qui lui manque, ce qui lui appartient. (Cris : A la porte! Il est fou! Tais-toi imbécile !) Le 1er mai, faites ce que vous voulez, mais que la manifestation soit violente, chacun dans son atelier, dans son quartier, dans son coin. Les magasins sont pleins. Pourquoi se gêner? Cette abominable péroraison se termine dans un tapage indescriptible. Le citoyen Langrand veut parler. Impossible. Dans l’hémicycle et sur les gradins des altercations se produisent, on se gifle avec une ardeur toute démocratique. Ce que voyant et redoutant une mêlée générale. M. le commissaire Verbaere, du 2e arrondissement, juge qu’il est temps de mettre fin à cette écœurante soirée. Et ceignant son écharpe tricolore, il fait, avec quelques agents, évacuer la salle, opération qui s’effectue avec une étonnante facilité. En quelques minutes, des 2,000 personnes qui étaient là, il n’en reste aucune !

On dit que les anarchistes ont, à leur tour, l’intention d’organiser une réunion au Cirque. Nous avons de bonnes raisons de douter qu’elle soit plus calme que celle d’avant-hier. « Méfions-nous les uns des antres, » telle est toujours la devise des différents groupes révolutionnaires. Ce n’est pas les gens paisibles et les travailleurs qui travaillent qui s’en plaindront !

O. M.

Journal de Saint-Quentin 21 avril 1891

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Bagarre entre socialistes et anarchistes à un meeting de Martinet à Saint-Quentin. 16 septembre 1890

Pierre Martinet
Dessin d’Henri Meyer pour L’Illustration, 1892. Document Maitron

Réunion anarchiste au Cirque

Intervention inattendue des socialistes. — Bagarre. — Séance levée par le commissaire de police.

Qui ne connaît Martinet ? Depuis plus de six ans, ce jeune anarchiste parcourt tout le Nord de la Fronce, pour y semer ses doctrines anti-sociales. Samedi il était ici, pour protester contre une note parue dans le Cri des Travailleurs et La Défense des Travailleurs. On sait qu’à ce dernier, collaborent les citoyens Renard et Langrand. A 9 heures l/2, on peut évaluer la foule à plus de mille personnes. Au milieu des interruptions, des bruits divers, des paroles grossières que l’on ne peut écrire, au milieu des huées et des sifflets, l’anarchiste Martinet prouve que le compagnon Lorion n’était pas et ne sera jamais un agent provocateur. « Celui qui tire douze coups de revolver sur les agents est un brave (!) et non l’ami de Constant et Cie. Pour Lorion, vous n’avez pas le droit, vous socialistes, de l’appeler mouchard. Vous n’avez aucune preuve à l’appui de vos calomnies. Vos notes parues dans le Cri et la Défense des Travailleurs ne sont qu’un tissu d’hypocrisie et d’impudence. Où sont les collectivistes que j’attendais ici pour discuter cette affaire avec eux ? » A l’entrée du cirque, un bruit se fait entendre. Ce sont les socialistes qui arrivent. Les citoyens Renard et Langrand sont à leur tête; ils montent à la tribune. « Renard, à la tribune », crie-t-on, et Renard parle. Son discours est bref. « Les socialistes saint-quentinois ne sont pas responsables de cette note. Allez à Lille faire votre meeting d’indignation. » Puis, c’est le tour de Langrand, qui parle peu, et Martinet de nouveau prend la parole. Il attaque très vivement, et Langrand et Renard » ces candidats partisans de l’assiette au beurre. ». Le bruit augmente de plus en plus. Un citoyen dit « tu » à Martinet. Celà lui chatouille l’épiderme ; ça ne lui va pas et quelle réponse ordurière ! Tout se gâte; M. le commissaire de police s’en aperçoit et levant son écharpe, déclare qu’au nom de la loi, il lève la séance. Mais la foule est trop compacté ; elle ne voit pas son écharpe et ne l’entend pas. Socialistes, anarchistes escaladent la tribune; une bagarre a lieu ; M. le commissaire y monte; reçoit un coup poing sur la tête ; saisit deux matraques entre les mains des anarchistes. La police, arrive alors. En moins de cinq minutes, la place est évacuée. La foule stationne près du Cirque; les agents la dispersent. Ces faits ne nous étonnent pas. Ils ne sont peut-être malheureusement que le prélude de faits plus graves. Les Massey ont toutes les les audaces. Que sortira-t-il de cette haine déclarée, publique, entre les anarchistes et les socialistes ? Que se serait-il passé au Cirque, avec ces 1.500 personnes, si le commissaire de police avait encore attendu cinq minutes, et s’il n’avait pas eu le sang-froid imperturbable que nous lui avons vu hier ?

G. T.

Le Journal de Saint-Quentin 16 septembre 1890

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Les anarchistes de Saint-Quentin perturbent un meeting socialiste. 9 septembre 1890

En 1919, les restes du Cirque construit en 1862. Document Monique Séverin

AU CIRQUE

Réunion organisée par le Parti ouvrier. Intervention des anarchistes qui restent maîtres de la tribune. Cette réunion, organisée par le Parti ouvrier Saint Quentinois n’est point de nature à tranquilliser nos édiles. Elle pourrait se résumer en ces mots : « Sus aux conseillers municipaux opportunistes et radicaux ; remplaçons-les par des socialistes. »

Mais qui diable choisit-on pour soutenir cette guerre. Le citoyen Caumau, conseiller municipal de la Ville Lumière, gros, gros, dodu, incapable d’en imposer ni par sa taille, ni par la clarté de son discours excessivement difficile à suivre».

Apologie du parti ouvrier : parti qui marche, qui mène par l’organisation, la lutte en faveur du prolétariat et qui d’ici peu donnera aux bourgeois du jour la leçon donnée par le Tiers-Etat en 93, apologie des Congrès, du prochain surtout qui sera « un point de départ qui creusera davantage le fossé qui existe entre le prolétariat et la bourgeoisie, » apologie du « moi, conseiller municipal de Paris à 35ans »

Voila a peu prés tout ce que nous avons compris. Fatigué par des histoires d’entrepreneurs à propos de murs, un anarchiste lui crie : « Ah ! t’as la colique » alors le bruit, le potin, l’élément ordinaire des réunions à Saint-Quentin, se met de la partie. L’orateur s’enflamme et, apostrophant les anarchistes, s’écrie : « Oh ! nous vous connaissons ; vous êtes le parti des bombes et vous n’en avez jamais lancé (bravos, bruits divers). Dans le Parti ouvrier, vous avez des hommes qui ont fait leur devoir pendant la Commune, tant que vous n’en aurez pas fait autant, taisez-vous. » Le bruit se prolonge toujours et l’orateur continue sur une gamme excessivement élevée. « Il est extraordinaire, citoyens — ter pour conserver la note de l’orateur – – qu’une poignée de citoyens, qui se disent marcher à l’avant garde, tombant sur ceux-là qui sont les plus rapprochés d’eux et ne disent rien dans les réunions bourgeoises, mais faites donc sauter la bombe. — Chahut indescriptible

— Intervention du président beaucoup trop au dessous de sa tâche. Il l’a prouvé trop à fa fin de la séance. Quand un anarchiste vient à la tribune dire au président lui-même, « je me moque du président, » son devoir est tout indiqué : se lever et sortir. Les amis auraient suivi et les anarchistes ne seraient pas restés maîtres de la tribune. — Ceci dit. revenons à la séance. Le bruit nous empêche d’entendre quelque chose, croyons-nous à l’adresse du commissaire de police, ce qui nous le fait croire, ce sont ces mots très bien entendus : « Commissaire de police ; nous prenons la responsabilité de nos paroles. » – « Pas grasses, répliqua un anarchiste. A l’extrême droite, les interruptions volent pendant que l’orateur parle.

Celui-ci s’arrête enfin et dit : « Vous n’êtes pas à votre place, passez à l’extrême gauche ; vous êtes à la place de M. Baudry d’Arson. » En continuant, l’orateur parle des bureaux de placement, bureaux de prostitution et de désorganisation entre les mains de la police. La bourse du travail à Paris, les remplace. Après avoir dit, qu’à Saint-Quentin, il fallait la création d’un bourse de travail, l’orateur termine son discours par ce cri :

« Vive la Commune ! Vive la Révolution sociale ! »

L’anarchiste Mathieu escalade la tribune. Quand nous le pourrons, nous laisserons au discours et l’allure et le style. « Nous sommes du parti du droit qui dit que tout être doit vivre en travaillant et nous n’attendons rien absolument des réformes parlementaires. Qu’a-t on fait depuis 20 ans ? Rien. A Saint Quentin, où il serait à souhaiter que le citoyen Caumau eût travaillé à raison de 1 fr. 50, la misère règne en maîtresse. Que me parlez vous de République, d’égalité; nous nous nous moquons de toutes vus coteries politiques ; nous nous moquons de Carnot avec son cosmétique de pu… car plus nous avançons plus le pouvoir est dégoûtant, pourri. Nous voulons que tout le monde bouffe (sic) et nous, nous disons faites tout pour cela. Si nous lançons des bombes ou si nous en préparons, nous n’irons pas le dire ou citoyen Caumau qui pourrait le répéter à la police. La Commune que nous rêvons est la vraie, la franche et non celle organisée par le bulletin de vote, par ces conseillers municipaux qui achètent des obligations de la Ville de Paris. Ni Dieu, ni maître. Si le bourgeois ne plie pas, on le tuera, mais soyez tranquille, il pliera. A Saint-Etienne on tue les mineurs dans la mine avec la complicité du gouvernement et nous aurions peur de mourir dans la rue ? Allons donc. La statistique médicale prouve que 200.000 travailleurs crèvent de misère par an. Une vraie Commune n’en tuerait pas autant. Où sont les violents ? Nous, qui comprenons que l’exploitation est une rapacité criminelle ou tous ces bourgeois qui se gavent ? — se tournant vers Caumau—Ah ! on n’a jamais vu le préfet de police à l’enterrement de l’un des nôtres. Vous avez passé armes et bagages à l’opportunisme. Vous vous êtes jetés dans les bras de l’assassin et bandit que l’on appelle Jules Ferry et dans celles du radical Clémenceau. Les traîtres ! Arrière les Jésuites, arrière. — Applaudissements frénétiques. — Les congrès sont des coterie». Savez vous ce qu’il en résulte : Du vent ? Les bourgeois, bâillonnez-les : ne vous rendez pas, restez des hommes, Voilà ce qu’on vous demande. Le citoyen Caumau répond ; mais le vacarme continue : « Feignant, t’as menti, assez ! » tout cela se croise ; il parle quand même et sa petite réponse placée, il descend de la tribune. » « Restez là, dit un anarchiste. — Oh ! vous ne me faites pas peur, répondit Caumau. Soit, mais Caumau partit et ne revint plus. Et d’un.

Bien drôle le citoyen Dubois, mais bon anarchiste. Voyez : « Si un patron, vous propose un salaire dérisoire, on doit lui casser la gueule » — « Avec les patrons, n. d. D…, on n’a pas seulement deux sous pour avoir une chique. » — « Il nous faut mourir lentement, je n’en reviens pas (ici encore un juron). « Si au 1er mai, au lieu d’écouter Langrand, vous aviez fait comme à Roubaix, le feu serait partout. Quelle auréole ! — Cette poésie soulève les applaudissements de la salle.

Le citoyen Clément, rédacteur à l’Emancipation des Ardennes, nous parait de beaucoup plus sérieux. Il parle bien ; raisonne. Si réellement tous les syndicats dont il nous a parlé, existent dans les Ardennes, la question sociale est plus rapprochée qu’on ne le croit ; mais le citoyen Clément donne aussi dans l’anarchie. Il admet le principe de cette théorie : « ni Dieu, ni maître, » ce qu’il désapprouve ce sont les moyens violents, cependant « je prends, dit-il, la responsabilité de toutes mes paroles, je n’empêcherai pas les ouvrière d’étrangler leur patron. Je suis un impatient ; je trouve que l’on attend trop. Quand dans un atelier, on voit passer un scélérat, je comprends qu’on lui serre le cou jusqu’à extinction de chaleur naturelle. Mois où est-il à Saint-Quentin, celui qui a watriné son patron. Il n’y en a pas, c’est qu’il faut être un héros et se sentir les coudes. Qui de vous est allé trouver le patron ?

Dubois. — Nous, nous vous le prouverons, mais pas devant la police.

Clément. — C’est ce que je voulais vous faire.

Dubois. — Je vous prends alors, pour un coquin. — Bruits divers.

Clément. — J’ai fait mon devoir aux heures suprêmes.

Dubois. — Prouvez le.

Clément. — Il me répugne de faire mon apologie. Nouvelle attaque dans laquelle Clément est accusé d’avoir voulu imposer les ouvriers étrangers. — Syndiquer, dit-il, et non pas imposer. Enfin, dit Clément, vaut-il mieux un conseil municipal réactionnaire qu’un conseil socialiste. Réactionnaire, répond un anarchiste. Le citoyen Clément s’assied et Massey, l’anarchiste, futur soldat qui, il y quinze jours, excitait ses compagnons à enfoncer leur baïonnette dans le ventre de leur chef, prend la parole à son tour :

« Le citoyen Clément, dit-il, vient de nous couler du beurre dans le dos ».

Le citoyen Clément s’en va alors disant qu’il ne discutait plus avec de telles gens — et de deux.— « Assez, assez, crie-t on. » Des cris partent de la porte d’entrée, toute la salle se lève. Qu’y a-t-il ? Rien.

Le président veut lever la séance : l’anarchiste Mathieu s’y oppose. — « Mais je suis Président, dit l’autre. — Je m’en moque du Président.

Le calme se rétablit peu à peu et durant plus d’un quart d heure, l’anarchiste Mathieu tonne contre le bulletin de vote. Enfin, le Président, qui ne l’était plus, lève la séance. Nous n’ajouterons aucune réflexion à ce compte-rendu déjà fort long. Pourquoi faire ? Le gouvernement, qui chasse ses meilleurs citoyens et de leur maison et de leur patrie, n’est-il pas là pour protéger tous ces marchands de propagande révolutionnaire ?

J. T.

Le Journal de Saint-Quentin 9 septembre 1890

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Gustave Mathieu condamné à 24 h de prison, pour avoir organisé une réunion anarchiste à Guise (Aisne) sans l’autorisation du maire. 25 octobre 1889

Justice de paix du canton de Guise

Audience du 25 octobre 1881

Une réunion publique a eu lieu dans la cour du sieur Lecrux, aubergiste, et ce, sans l’autorisation de M. le Maire. Le ministère public fait observer que cette réunion d’anarchistes présidée par Mathieu avait pour but de monter l’esprit aux électeurs pendant la période électorale. Il demande l’application de la loi. Le sieur Lecrux, invité à se défendre, déclare avoir loué sa cour au compagnon Mathieu et qu’il ignorait si ce dernier avait obtenu l’autorisation nécessaire pour faire une conférence, que, d’ailleurs, il n avait pas â s’occuper de cela.

Le tribunal renvoie le sieur Lecrux sans amende ni dépens et condamne Mathieu, absent, à 24 heures d’emprisonnement et aux dépens.

Le Journal de Saint-Quentin 3 novembre 1889

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L’anarchiste Devertus poursuit ses meetings, malgré une condamnation à un an de prison. 30 novembre 1887

Palais de justice de Laon.

Encore l’anarchiste Devertus

Nos lecteurs n’ont pas oublié après quelles longues et scandaleuses hésitations M. le procureur général Melcot, l’ami de l’ex-ministre Dauphin, se décida à déférer à la justice l’anarchiste Deverlus qui, dans une réunion publique tenue le 24 avril au Cirque de Saint Quentin, avait pu, librement et sans provoquer les protestations de la police indifférente, exciter les soldats à l’assassinat de leurs chefs, provoquer à l’incendie, au pillage et au meurtre. Condamné déjà deux fois pour complicité de vol et outrage aux agents, Devertus fut, malgré de semblables antécédents judiciaires, laissé en liberté provisoire. Il en profita pour se dérober à la première assignation qui lui fut adressée, et il ne consentit à comparaître devant la Cour d’assises de l’Aisne que le 14 novembre, c’est-à-dire plus de six mois après la perpétration du délit. Cependant ni les jurés ni les magistrats de la Cour n’éprouvèrent, pour ce dangereux énergumène, les sentiments découpable indulgence qu’il avait su inspirer à M. le procureur général Melcot. En dépit de son attitude hautaine et menaçante, Deverlus fut condamné à un an d’emprisonnement.

Douze jurés indépendants et libres avaient fait leur devoir et donné une première satisfaction à l’opinion publique justement indignée.C’était dès lors à M. le procureur général Melcot à faire le sien en assurant l’exécution d’un arrêt de justice, c’est-à-dire en signant l’ordre d’incarcérer Deverlus. Il n’en fit rien ; et, au mépris d’une condamnation dont il se souci comme d’un… bourgeois, Devertus promène en ce moment son éloquence de meeting en meeting. C’est ainsi qu on le trouve, vendredi, à Belleville, à la tribune de la salle Favié, « recommandant à » ses compagnons anarchistes de ne se « soulever que pour se mettre à la place » de ceux qui détiennent le pouvoir. » Conseil aussi franc que pratique.

Cette fois, le scandale de l’impunité égale le mépris que professe M. le procureur général Melcot pour les décisions de justice, et nous demandons si c’est à un dernier accès de clémence sénile que l’anarcliiste Deverlus doit encore la liberté, ou bien s’il n’a obtenu de la faiblesse de M. Melcot un sursis que pour lui permettre de prendre part aux meetings révolutionnaires, et conduire au pillage les bandes prêtes à descendre dans la rue. En tous cas, nous pouvons dire que, dès avant l’avènement des anarchistes au pouvoir, l’anarchie règne partout puisque les décisions de justice ne sont plus même respectées par ceux qui ont, de par la loi, charge de la faire exécuter.

Journal de Saint-Quentin 30 novembre 1887

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TOURNAN Pierre. anarchiste de Montreuil (Seine-Saint-Denis)

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York.

Né le 20 janvier 1845 à Bouzonville (Moselle) ; fabricant de couronnes, anarchiste de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

Le 6 mars 1894, Pierre Tournan était perquisitionné à son domicile 14 rue Paul Bert à Montreuil par le commissaire Brougnard des Invalides. Il était remis en liberté le 10 mars 1894.
Son dossier à la Préfecture de police portait le n°200.095.

SOURCES :
Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Archives départementales de la Moselle. État civil.

TOULET Cyr, [dit Guy], Flavien, anarchiste parisien

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York.

Né le 9 janvier 1853 à Boufflers (Somme) ; mort le 28 novembre 1896 à Paris (XIe arr.) ; peintre en bâtiment, entrepreneur de peinture ; anarchiste parisien.

Insoumis en 1870, Guy Toulet s’était réfugié à Bruxelles en Belgique. Revenu en France sous le nom de Leclerc (ou Leclère), il fut dans les années 1880 membre du groupe parisien Les communistes des Amandiers puis appelé Les communistes anarchistes des Amandiers sur la proposition de Lucien Guérineau.
Le 12 décembre 1890, il faisait paraître dans La Révolte, l’avis suivant : « Les amis qui sont en correspondance avec G. Leclerc Pavi, sont priés d’écrire dorénavant à G. Toulet, 7, rue Mont-Louis, Paris. »
En avril 1892, Toulet hébergea Meunier lorsque celui-ci commit son attentat contre le restaurant Véry.
Toulet aurait logé pendant quelque temps Léauthier, qui le 13 novembre 1893, blessait l’ambassadeur de Serbie.
Toulet demeurait 34 rue Servan où sa compagne exploitait une boutique de marchande de couleurs. Le 1er janvier 1894, lors des rafles suivant l’attentat de Vaillant à la Chambre des députés, il avait fait l’objet d’une perquisition où la police avait saisi diverses brochures anarchistes, mais avait été laissé en liberté.
Vers six heures, on tambourina à sa porte : « Au nom de la loi, ouvrez ! »
Ceint de son écharpe, un commissaire de police se précipita chez lui, suivi d’une demi-douzaine de policiers.
En un clin d’œil tout dans l’appartement fut retourné, bouleversé. « Ah ! Ça, mais que cherchent-ils donc ? » se disait M. Toulet.
Enfin, quand ils eurent tout vu, le magistrat demanda : « Vous avez une boutique ? » (L’appartement se situe au quatrième étage).
— Une boutique et une cave, oui, monsieur.
— Ah ! Vous avez une cave aussi ? Reprit le commissaire.
Et, se tournant vers ses agents, qui clignaient de l’œil :
— Il faudra voir aussi dans la cave, ajouta-t-il.
Donc on continua par la boutique et l’on termina par la cave : tout fut scrupuleusement examiné.
Et toujours M. Toulet se demandait : « Ab ça ! qu’est-ce qu’ils cherchent donc ici ? »
Après une heure et demie de perquisitions, le commissaire et ses agents s’en allèrent.
Le 23 mars suivant il fut l’objet d’une nouvelle perquisition. Son dossier à la Préfecture de police portait le n° 2897. Le juge d’instruction demanda sa notice à la Préfecture de police le 30 mars 1894. Il fut libéré le 21 avril 1894.
Il s’était ensuite, semble-t-il, retiré du mouvement avant de décéder à son domicile 34 rue Servan.

SOURCES :
Combat Syndicaliste, 4 juin 1937 (souvenirs de L. Guérineau) — Archives Nationales F7/12508 — Archives de la Préfecture de police Ba 1500 — Les Temps Nouveaux, 5 décembre 1896 — Notice Guy Toulet du Dictionnaire des militants anarchistes — La Loi 11 avril 1893 — Petit Parisien 2 janvier 1894 — Le Radical 4 janvier 1894