BEAUSANG Marius

Né le le 22 janvier 1882 à Marseille. Terrassier à Aubervilliers (Seine). Anarchiste à Aubervilliers et Saint-Denis (Seine), correcteur à l’anarchie.

Petit Journal 23 décembre 1910. Gallica

Marius Beausang aurait participé au début des années 1900 à la colonie L’Essai fondée à Aiglemont (Ardennes) par Fortuné Henry. Beausang était correcteur au journal l’anarchie, selon le Petit parisien.

Il avait subi 5 condamnations.

En 1910, il connut, Jules Lefebvre dit Jully, secrétaire du syndicat des terrassiers de Saint-Denis, dans des réunions syndicales. Ils devinrent amis, Beausang se rendait journellement chez Jules Lefebvre qui vivait depuis deux ans avec Jeanne Gobinet. Beausang finit par en tomber amoureux et avertit Jully de ses sentiments envers Jeanne. Il lui fit remarquer que les principes libertaires admettaient l’amour libre. Jully sembla d’accord et Jeanne devint sa maîtresse. Puis subitement Lefebvre devint jaloux.

Le 18 mai 1910, Jully tira sur Beausang, sans l’atteindre. A la suite de cette dispute, Beausang partit à Rouen, mais bientôt il eut l’imprudence d’envoyer des cartes postales à Jeanne Gobinet.

Ces faits provoquèrent une nouvelle scène, en juillet, des amis réquisitionnés par Jully,

rossèrent Beausang.

Le 21 juin 1910, à Saint-Denis, à deux heures de l’après-midi, Jules Lefebvre, venait de quitter son domicile, 14 bis rue Robert Foulon, en compagnie de Jeanne Gobinet, pour aller se promener sur les bords du canal. Le couple s’engageait dans la rue du Fort de l’Est, lorsque Marius Beausang descendit du tramway arrivant d’Aubervilliers.

Lefebvre aurait déclaré :

Tiens voilà Marius, je vais aller lui serrer la main, bien que nous soyons un peu en froid depuis quelques semaines.

Il se serait dirigé la main tendue vers Beausang, quand celui-ci tira à bout portant avec son revolver.

Mais Lefebvre avait sorti un revolver et Beausang se sentant menacé, aurait tiré pour se défendre. Le revolver de Jully fut retrouvé dans son parapluie.

Lefebvre décéda le lendemain et Beausang prit la fuite.

En décembre 1910 il fut arrêté à Marseille et accusé du meurtre de Jully. Lors de son arrestation il fut trouvé porteur de lettres à l’en tête du Comité de Défense sociale (CDS) signées Tixier et Ardouin responsables du CDS.

Il fut transféré à la prison de la Santé.

Qualifié « d’anarchiste militant, antimilitariste convaincu » et de « malfaiteur des plus dangereux », Beausang, qui fut également impliqué dans d’autres affaires de droit commun, fut condamné le 13 juillet 1911, par la Cour d’assises de la Seine, à 10 ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour.

SOURCES :
Arch. Nat. 199440462 art 449, F7/13053 , Note sur la participation de plus en plus grande des anarchistes aux crimes et délits de droit commun, janvier 1912 — Notes Rolf Dupuy — Petit parisien 22 décembre 1910, 14 juillet 1911 — Le Petit journal 22, 23, 29 décembre 1910, 13, 20 janvier 1911, 14 juillet 1911 — L’Aurore 22 décembre 1910, 1er, 14 janvier 1911, 14 juillet 1811 — Le Matin 13 janvier 1911 — Le Rappel 15 juillet 1911.

Procès pour fabrication ou détention d’engins meurtriers ou incendiaires en 1884 à Paris

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS (11e ch.)

Présidence de : M. Ragobert

Audience du 24 septembre 1884

SAISIE DUNE BOMBE INCENDIAIRE ET DE MATIÈRES EXPLOSIBLES. — OUTRAGES, RÉSISTANCE AVEC VIOLENCES ET VOIES DE FAIT ENVERS DES AGENTS DE L’AUTORITÉ PUBLIQUE. — DEUX ANARCHISTES.

Le 30 juillet dernier, M. Dhers, commissaire de police du quartier de la Sorbonne, agissant en exécution d’un mandat de M. le préfet de police, a procédé au domicile d’un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Joutaud, et de celui d’un individu nommé Seigné, à une perquisition qui a amené la découverte d’une bombe de matières explosibles et de divers papiers.
A l’occasion de cette opération, des faits d’outrages et de violence se sont produits, et aujourd’hui voici devant le tribunal :
1° Eugène-Charles Joutaud, dit Rozier, 19 ans, tourneur sur métaux ;
2° Louis-Joseph Seigné, 30 ans, corroyeur;
3° La veuve Dejoux, 29ans, couturière;
4° La fille Joutaud, dite veuve Rozier, marchande des quatre saisons, comme civilement responsable des faits de son fils mineur.
Ces deux femmes sont en état de liberté. Joutaud et Seigné sont prévenus d’avoir,depuis
moins de trois ans, à Paris, fabriqué ou détenu des matières ou engins meurtriers ou incendiaires.
La veuve Dejoux, d’avoir détenu ces matières ou engins.
Joutaud et Seigné, en outre, d’avoir résisté avec violence et voies de faits à des agents de la force publique agissant pour l’exécution des lois.
Sur l’estrade du tribunal est déposée une caisse contenant les objets saisis.
Au début de cette affaire, Joutaud donne lecture de la déclaration suivante :
« Déclaration préliminaire au tribunal.
« Messieurs,
« Attendu que les juges appartiennent à la classe bourgeoise, qui est notre ennemie mortelle ; qu’étant payés et leur situation dépendant de cette même classe que nous attaquons ;
« Attendu que, du reste, nous ne reconnaissons à personne le droit de juger les autres : je déclare repousser toute participation à la comédie qui va se jouer et ne répondrai que quand je le jugerai bon pour développer mes idées, afin que le public puisse juger des mobiles qui me font agir.
« Eugène Joutaut , dit Rozier. »
Interrogé, il reconnaît avoir détenu chez lui les objets qui y ont été saisis; ils les avait, disait-il, depuis quelques jours seulement; mais il nie être pour quoi que soit dans leur fabrication.
Quant aux violences et voies de fait, il explique qu’il n’a pas « un organisme conséquent», que ce sont les agents qui lui ont donné « une bonne volée », et qu’il s’est défendu comme tout autre aurait fait à sa place.
Seigné nie avoir possédé de la glycérine, il nie également les violences et voies de fait qui lui sont imputées.
Après l’interrogatoire des prévenus et l’audition des témoins, M. le substitut Allard a pris la parole.
Faisant tout d’abord allusion à Un article publié récemment dans le journal le Cri du Peuple et le concernant, l’organe du ministère public s’exprime ainsi :
Dans un débat de cette nature, quand les inculpés affirment ces théories insensées dont les conséquences inévitables s’appellent le meurtre, l’incendie, la guerre civile, la ruine, je croirais déserter mon poste et faillir à mon devoir si je ne vous apportais, dans la liberté absolue de ma conscience, dans l’indépendance complète de mes paroles, une protestation indignée, si je n’examinais pas avec vous quels sont les prévenus que vous avez à juger et dans quelle mesure il m’appartient d’assurer, dans cette affairé, la sanction exemplaire de la loi.
Quelle triste chose que de voir comparaître ici un homme qui, comme Seigné, a derrière lui un passé de travail et d’honneur, un enfant qui entre dans là vie, le cœur plein de ressentiment et de haine, lançant, dans l’exaltation d’une colère insensée, le cri d’appel de l’anarchie, de la guerre civile, tous ces préludes de la décadence et de la mort des nations!
Il n’entre pas dans ma pensée d’élargir le débat en affirmant ces vérités banales que, dans l’ordre politique, l’anarchie qui abolit les barrières légales est toujours l’avant-garde du despotisme et prépare son triomphe; que, dans l’ordre économique, ses doctrines néfastes détruisent la société, arrêtent la formation des capitaux, tarissent la source du travail.
N’est-il pas de mon devoir de proclamer, au nom même de la morale universelle, que ces théories détestables obscurcissent la notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et troublent profondément la conscience publique? J’en ai dit assez, trop peut-être ; examinons les faits.
M. le substitut examine les faits et la part revenant à chacun des prévenus, et il conclut à
l’application de la loi.
Joutaud, qui n’a pas pris d’avocat, lit une longue défense avec volubilité et à voix à peine intelligible.
Dès le début de sa plaidoirie, il est inter rompu.
M. le président. — Je ne vous permettrai pas d’être insolent envers le tribunal; j’ai été aussi impartial que possible, et vous devriez vous en souvenir ; du reste, les paroles qui me font vous interrompre, vous venez de les lire sur des notes rédigées d’avance.
Le prévenu répond qu’il sait qu’il est condamné d’avance et reprend sa lecture ; lecture qui a bien duré trois quarts d’heure et qu’il était impossible de suivre en raison de la rapidité du débit et de la faiblesse de la voix du prévenu.
Nous saisissons au vol les phrases sur lesquelles il appuie avec une intention marquée, ainsi :
Une société est basée sur l’égoïsme, le banquet de la vie, la classe des parasites et celle des producteurs, le droit à l’insurrection ; les gouvernements, république aussi bien que monarchie, n’ont de raison d’être que pour opprimer le peuple travailleur; la femme se prostituant aux heureux de la terre; l’organisation du travail; la société corrompue.
Et cette exclamation :
Voilà pourquoi nous ne sommes pas patriotes : le mot de patrie a été inventé pour inspirer au peuple un sentiment qui le décide à aller risquer sa vie dans les batailles ; sans cela, il n’irait pas se faire tuer en cherchant à tuer lui-même ceux qu’on lui a désignés comme étant des ennemis ; les hommes ne sont pas naturellement ennemis, ils sont tous frères, sans distinction de nation.
Plus loin, nous saisissons ce passage :
Par le poignard ou le poison, qu’importe ! C’est le droit et le devoir de détruire tout ce qui est nuisible.
Arrivant à la magistrature, il dit :
Vous avez usurpé le droit de la force ; nous ne reconnaissons pas aux tribunaux le droit de juger les hommes. Vous ne rendez pas la justice, vous frappez vos ennemis. (Se tournant vers le tribunal et avec un sourire ironique.) Et c’est cette justice qu’on voudrait nous faire respecter?
Allons donc !
Ici, le prévenu s’attache à réhabiliter les vagabonds ; puis il parle des esclaves de l’antiquité qui connaissaient du moins leur esclavage, c’était franc ; chez nous on dit aux ouvriers : Vous êtes libres! et ils sont esclaves.
Au mot de « bandits, » appliqué aux hommes qui nous gouvernent, M. le substitut interrompt le prévenu : « Je ne tolérerai pas, dit l’organe du ministère public, que vous apportiez ici l’expression de « bandit. »
Le prévenu. — C’est ma pensée.
Puis il ajoute :
Oui, nous voulons détruire de fond en comble cette monstrueuse institution que vous appelez la société; nous vous avons voué à tous une haine que rien ne peut éteindre.
Et plus loin :
Nous dirons aux gens sans vêtements : « Entrez dans les magasins ; prenez-y ce qu’il vous
faut ; tout est à vous. »
Le prévenu ayant terminé, après avoir bu plusieurs verres d’eau, une voix solitaire s’écrie, du fond de l’auditoire : Bravo !
Seigné fournit également ses explications, mais en bons termes et uniquement relatives aux faits qui lui sont reprochés.
Le tribunal condamne Joutaud a dix mois de prison, Seigné à huit mois, et solidairement avec la fille Joutaud, aux dépens.
La veuve Dejoux a été acquittée.

L’Univers 27 septembre 1884


CHRONIQUE DE L’AUDIENCE

POLICE CORRECTIONNELLE

LA PROPAGANDE PAR LE FAIT

La police, avertie le mois dernier que plusieurs anarchistes fabriquaient à leur domicile des bombes destinées à propager les doctrines du prince Kropotkine, fit des perquisitions chez les sieurs Joutaud et Seigné, ainsi que chez la dame Dejoux.

Ces perquisitions amenèrent la découverte :

Chez Eugène Joutaud, de produits chimiques, de bombes chargées ou vides, et de produits explosifs;

Chez la femme Dejoux, de produits chimiques pouvant servir à la fabrication de substances explosibles, et de quelques grammes de fulminate d’argent;

Chez Henri Seigné, de flacons de verre ayant contenu de l’acide nitrique et des fragments de journaux et de terre imprégnés de nitroglycérine.

Joutaud, Seigné et la veuve Dejoux comparaissaient hier devant la onzième chambre de police correctionnelle, présidée par M. Ragobert, sous l’inculpation de fabrication ou détention d’engins meurtriers ou incendiaires.

Eugène-Charles Joutaud, tourneur sur métaux, est âgé de dix-neuf ans. Henri Seigné, corroyeur, a trente ans. La veuve Dejoux, cordonnière, est âgée de vingt ans.

Au début de l’audience, Joutaud annonce qu’il a une « déclaration préliminaire » à faire au tribunal et il donne fort sérieusement lecture du factum suivant :

Déclaration préliminaire au tribunal

Messieurs,

Attendu que les juges appartiennent à la classe bourgeoise qui est notre ennemie mortelle; qu’étant
payés et leur situation dépendant de cette même classe que nous attaquons;

Attendu que, du reste, nous ne reconnaissons à personne le droit de juger les autres, je déclare repousser toute participation à la comédie qui va se jouer et ne répondrai que quand je le
jugerai bon pour développer nos idées, afin que le public puisse juger des mobiles qui nous font agir.

EUGÈNE JOUTAUD dit ROZIER.

Cette «déclaration préliminaire» lue, Joutaud répond à toutes les questions sans exception, du président — tout comme s’il n’avait pas fait de déclaration préliminaire.
Ainsi que son co-prévenu, le compagnon Seigné, il reconnaît qu’il détenait à son domicile des engins explosifs.

Mme veuve Dejoux prétend que les produits chimiques trouvé chez elle dans une armoire, y ont été déposés, à son insu, par son défunt mari.

Après l’audition de quelques témoins, M. le substitut Félix Allard prononce un réquisitoire fort énergique.

Joutaud et Seigné, présentent ensuite leur défense. Ils se proclament anarchistes, et pérorent pendant plus d’une demi-heure. M. le président Ragobert sommeille sur son fauteuil et oublie de les interrompre. Les auditeurs bâillent, bâillent. à se décrocher la mâchoire.
Enfin Joutaut et Seigné, fatigués eux-mêmes, terminent leurs discours.

Le tribunal, après délibération, condamne Joutaud à dix mois de prison et 50 fr. d’amende, et Seigné à huit mois et 50 fr. d’amende.

Quant à la veuve Dejoux elle est acquittée.
En anarchiste bien stylé, Joutaud se retire de l’audience, au milieu des gardes en criant: «Vive l’anarchie ! Vive, l’anarchie ! »

Gil Blas 26 septembre 1884

MICHAUD Pierre, François

Né le 27 avril 1851 à Toulon-sur-Arroux (Saône et Loire).Boucher, marchand des quatre saisons, coquetier, anarchiste au Creusot (Saône-et-Loire).Retour ligne automatique
Vers 1856, Pierre Michaud avait déménagé avec sa famille à Montcenis (Saône et Loire), puis au Creusot (Saône et Loire), rue de l’église. Après avoir été réformé le 10 janvier 1874, Pierre Michaud fut au début des années 1880 membre du groupe Les Criminels du Creusot ainsi que de la chambre syndicale.Retour ligne automatique
Le 27 janvier 1881,Virginie Barbet vint au Creusot faire une conférence. A cette occasion Michaud vendit des brochures imprimées à Genève traitant de la question de la religion et de la libre pensée.Retour ligne automatique
Le 26 février 1882, Michaud aurait fait paraître dans le Droit social de Lyon, une note au nom du Groupe révolutionnaire du Creusot, saluant la création de ce journal. Le 5 mars suivant , le journal anarchiste annonçait que Michaud, 7 rue de l’Eglise, était son dépositaire.Retour ligne automatique
Le 14 mai 1882, Michaud y fit paraître un entrefilet indiquant que la correspondance de la Jeunesse creusotine, devait lui être adressée et le 21 mai le journal, annonçait que la correspondance pour le cercle de la Fraternité devait être adressée à Michaud.Retour ligne automatique
Le 11 juin 1882, Michaud publia dans le Droit social, le communiqué suivant :Retour ligne automatique
Devant les poursuites dont le Droit social est l’objet de la part de cette caste pourrie et corrompue qu’on appelle bourgeoisie, et reconnaissant, d’autre part que cet organe est en outre poursuivi pour une de ses lettres, le Cercle d’étude sociale de la jeunesse révolutionnaire du Creusot, Les Criminels, anciennement la Fraternité, se déclare solidaire de ladite condamnation.Retour ligne automatique
En conséquence, nous ouvrons une souscription permanente en faveur du Droit social.Retour ligne automatique
Le secrétaire-Correspondant du Cercle Les CriminelsRetour ligne automatique
M.P.
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Le 18 juin suivant le Droit social publia la Déclaration de principe du Cercle des Criminels :Retour ligne automatique
Oh ! oui, tous ceux qui ont voulu lutter contre un ordre contraire à l’égalité et au bien-être du genre humain, ont toujours été, à la face des autoritaires, des despotes, nobles ou bourgeois, que des criminels. Les Hébertistes et les Babouvistes étaient, eux aussi, les criminels de la Révolution de 89 étaient des criminels, les canuts de la Croix-Rousse en 1831, qui avaient inscrit sur leur drapeau noir : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant ! » Retour ligne automatique
Etaient des criminels aussi les insurgés de Juin 48, lorsqu’ils crurent rétablir la vraie République, sous la direction des Ledru-Rollin et autres bourgeois de tout acabit, qui s’empressaient de les faire massacrer par l’illustre Cavaignac, après trois mois de misère passés au service de ces Retour ligne automatique
mêmes hommes. Retour ligne automatique
Enfin, lorsque les révolutionnaires de 1871 voulurent opposer malheureusement le gouvernement de la Commune à celui de Versailles, l’illustre Foutriquet, de sinistre mémoire, que l’on peut appeler aussi, l’assassin de 100,000 français osa, après ces égorgements, les traiter aussi de criminels. Retour ligne automatique
Mais vous, messieurs les bourgeois et autoritaires de toutes nuances, vous n’êtent pas des criminels, car vous êtes on vous voulez être les détenteurs de la richesse sociale, et par cela même vous voulez maintenir cet ordre, moral. Retour ligne automatique
Quanta nous, qui travaillons à vous déposséder pour que cette richesse appartienne à tous, nous ne cesserons d’être et ne serons toujours à vos yeux que de vils criminels. Et en attendant que nos actes justifient nos paroles, nous jetons ce cri qui sera bientôt celui de tous les êtres opprimé : Mort aux exploiteurs !
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Michaud était également en correspondance avec Grave et Gautier des groupes anarchistes de Paris, avec Herzig, secrétaire du Révolté de Genève afin de leur commander des brochures et qu’il distribuait aux mineurs du Creusot. Il correspondait également avec la Fédération révolutionnaire de Lyon. Lors de la perquisition à son domicile, une lettre à Bordat fut découverte, demandant des brochures à l’Etendard révolutionnaire et recommandant le compagnon Delmas, lui-même recommandé par le groupe anarchiste de Villefranche.Retour ligne automatique
Michaud avait reçu du journal La Révolution sociale des Manifestes adressés aux Révolutionnaires des deux mondes et une liste de souscription pour le congrès de Londres. Mais Michaud ne put réunir l’argent pour y envoyer un délégué.Retour ligne automatique
Il vendait le Droit Social et L’Etendard Révolutionnaire aux ouvriers de l’usine Schneider, en écoulait une vingtaine d’exemplaires par numéro, selon le commissaire de police du Creusot.Retour ligne automatique
Le 14 octobre 1882, Michaud reçut un ballot de journaux, pesant 4 kgs, provenant de Paris.Retour ligne automatique
Le 24 octobre 1882, le juge d’instruction d’Autun délivra un mandat d’amener à l’encontre de Michaud, « inculpé de complicité de destruction d’édifices appartenant à autrui, société secrète, complots ayant pour but d’exciter à la guerre civile, menaces de mort sous condition ».Retour ligne automatique
Ce même jour, le commissaire de police du Creusot se présenta chez lui et saisit des brochures et placards anarchistes dont Dieu et l’Etat de Michel Bakounine, Aux jeunes gens de Pierre Kropotkine, deux placards Mort aux voleurs qui avaient été collés en juin sur les murs et aux abords de l’usine Schneider, une correspondance suivie avec Bordat, les anarchistes de Genève et de Paris, et une lime effilée à la meule avec un étui, pouvant se porter à la ceinture.Retour ligne automatique
Le lendemain, le commissaire saisissait un paquet de brochure L’esprit de révolte, imprimées à Genève, d’un poids de 2,225 kgs et livré à son adresse 7 rue de l’Eglise. Ce même jour, Michaud, accompagné de deux gendarmes, prit le train de midi, pour être mis à la disposition du procureur de la république et fut incarcéré à la maison d’arrêt d’Autun.Retour ligne automatique
Il fut impliqué dans le procès dit des 66 qui s’ouvrit à Lyon le 8 janvier 1883.Retour ligne automatique
Lors de ce procès où les prévenus avaient été classés en deux catégories (voir Toussaint Bordat), Michaud, prévenu de la première catégorie, fut condamné le 19 janvier 1883 à 2 ans de prison, 500 francs d’amende, 10 ans de surveillance et 5 ans de privation des droits civils.Retour ligne automatique
Michaud fut signataire de la Déclaration des anarchistes accusés devant le tribunal correctionnel de Lyon.Retour ligne automatique
En appel le 13 mars 1883, la peine fut réduite à un an de prison, 100 fr d’amende et 5 ans d’interdiction des droits civils.Retour ligne automatique
Il rentra au Creusot probablement à la fin de l’année 1883. Il devient alors un des principaux meneurs anarchiste jusqu’à sa mort en 1887.Retour ligne automatique
Fin 1884, fiché comme un des anarchistes du Creusot, il demeurait avec son père, 7 rue de l’Eglise, et était avec lui revendeur de légumes notamment pour les soldats du bataillon stationné dans la ville ce qui lui « donnait accès à la caserne ». Il fut suspecté d’avoir introduit à la caserne en février 1885 des placards anarchistes distribués aux soldats du bataillon qui y était encaserné.Retour ligne automatique
Le 1er février 1885, avec Bonnaud, Cottin (du Creusot), Vittaney (?) et Bernard, il avait animé une réunion d’ouvriers sans travail à la Mouillelonge, commune de Torcy, qui avait réuni environ 120 personnes. Selon la police, cette réunion appelée par « un groupe d’ouvriers sans travail », avait sans doute été organisée à l’instigation de l’aubergiste Angelin et du garde barrière Pelletier de Torcy. Michaud était à cette époque membre avec son frère du groupe Les Persécutés animé par Cottin. Il était également le correspondant et le diffuseur du journal L’Egalitaire (Genève) dont il recevait une vingtaine d’exemplaires.Retour ligne automatique
A sa sortie de prison, Pierre Michaud reprit ses activités avec son frère Claude, au sein du groupe Les Persécutés. Il distribuait également des numéros de L’Insurgé aux ouvriers.Retour ligne automatique
Puis, peu à peu, le mouvement s’essouffla. Pierre en resta un des derniers meneurs.Retour ligne automatique
Fin juillet 1885, la police signalait son départ du Creusot pour Villefranche et sans doute ensuite pour Bordeaux.Retour ligne automatique
Malade, Pierre Michaud mourut le 25 juillet 1887, à 36 ans. La police donna une mauvaise information sur l’heure des obsèques pour éviter un trop grand rassemblement.

SOURCES :
Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Lyon, 1883. — Germain Emmanuel. La Bande Noire : société secrète, mouvement ouvrier et anarchisme en Saône-et-Loire (1878-1887). Revue électronique dissidences [en ligne], Numéro 3 – Printemps 2012, 2 mars 2012. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1838 — AD Saône et Loire M283, M284, 1R RM Autun 1871/2 — A l’ombre de mon arbre. Blog de généalogie. http://a-l-ombre-de-mon-arbre.over-blog.com — AD du Rhône 2 U 433 Bordat, Toussaint, affiliation à une société internationale.

BOULANGIER Alphonse, Auguste

Né le 12 décembre 1880 à Besançon (Doubs). Décédé aux Iles du Salut le 21 novembre 1912. Journalier, anarchiste du Havre (Seine-Maritime). Bagnard.

Boulangier commença à voler à l’âge de 14 ans, il fut acquitté une fois et renvoyé en correction.

Il fut condamné le 1er décembre 1898 par la cour d’assises de Rouen à 2 ans de prison pour tentative de vol ; le 21 novembre 1901, par le même tribunal, à 3 ans de prison, pour tentative de vol et rébellion.

Il fit son service militaire dans les bataillons d’infanterie légère d’Afrique du 16 octobre 1904 au 5 septembre 1907.

Boulangier fut condamné le 10 février 1908, par la cour d’assises de Rouen, à 20 ans de travaux forcés et à la relégation, pour vols qualifiés. En quittant l’audience, il s’écria : « Mort aux vaches ! Mort au jury ! ».

Boulangier allait s’embarquer pour la Guyane quand le procureur de la république du Havre reçut de lui, une longue lettre dans laquelle il s’accusait de nombreux délits.

Une nouvelle information fut ouverte à propos de ses aveux : le 30 septembre 1907, vers onze heures du soir, il aurait donné un coup de couteau à M. Pontel, pontier au Havre et lui aurait volé une chaîne ; le 14 octobre, à minuit, il aurait donné deux coups de couteau à Jean-Marie Pape et lui aurait volé 15 francs 50, Pape mourut le lendemain ; vers la fin octobre, il aurait dévalisé M. Millet à Sanvic, avec des complices inconnus et après avoir frappé la victime, il aurait mis dans sa poche les 700 francs que portait sa victime ; le 1er novembre, à dix heures et demie, il aurait frappé M. Portal, valet de chambre, pour le voler mais Portal cria et l’agresseur fut mis en fuite ; le 5 novembre, il aurait arraché le sac de Mme Carrette, contenant 20 francs ; le 9 novembre, il serait tombé sur le dos de M. Duchemin et avec l’aide de complices, lui aurait pris son porte-monnaie contenant 31,50 francs.

Quand l’instruction fut terminée Boulangier changea d’attitude :

« Ca m’ennuyait, d’aller à la Guyane, je voulais prolonger mon séjour en France et je ne voyais de moyen de rester au Havre qu’en m’attribuant la responsabilité des crimes cotés par l’accusation, sans compter qu’avec un peu de temps, je pouvais avoir l’occasion de m’évader ; maintenant que mon but est atteint, je reviens sur mes aveux. Je n’ai commis aucun crime. Je les ai sus par les journaux ou des co-détenus, par ceux-mêmes qui les ont commis ; bien entendu, je ne dirai pas leur nom ».

Boulangier n’était pas toujours aussi courtois avec les autorités judiciaires, un autre jour, il écrivit au procureur de la république :

« Permettez-moi, cher potence, de rappeler à votre Majesté que … tout ce que j’en dis, c’est pour tuer le temps, ne pouvant, en ce moment, tuer que ça. Je vous serre la main de tout cœur, cher potence ; je vous serrerais le cou, de meilleur cœur encore ! »

A l’audience Boulangier fut reconnu par MM. Potel et Portal. Concernant l’agression mortelle contre M. Pape, Boulangier en aurait parlé à un co-détenu, Ledellec, bien avant ses aveux. Il écrivit alors à l’un des juges de paix du Havre :

« Vieille bourrique, c’est bien la peine que je te demande la déposition de Ledellec, au lieu de me l’envoyer, tu l’envoies au juge d’instruction, de sorte que tu as pu la falsifier avec lui comme une vraie bande de coquins que vous êtes : Mort à la société ! Mort aux magistrats ! Vive l’anarchie ! Ce sera toujours mon cri de guerre. »

Dans une autre lettre au juge d’instruction, Boulangier expliqua : « Je n’ai pas fait d’études, j’ai été à l’école du vice et du vol, ça m’a suffit ; si j’avais pu pousser mon système à la perfection, je serai devenu quelque chose ; bien dirigé, j’aurais eu un nom, malheureusement la société m’arrête dès le début. Je n’aurai pas le temps de suivre l’exemple de Ravachol, d’Henry et des autres, dont les sentiments sont les miens. »

Le jury de la cour d’assises de Rouen le déclara coupable dans toutes les affaires, sans circonstances atténuantes, il fut condamné à mort le 25 novembre 1908. Au moment du verdict, Boulangier se leva et le poing tendu vers le jury, lança une bordée d’injures à l’encontre des magistrats et des jurés.

Il fut gracié le 6 février 1909 et sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité.

Il décéda aux Iles du Salut le 21 novembre 1912.

SOURCES :
Arch. Dép. de Seine-Maritime 1R3078 — Le Journal de Rouen 26 novembre 1908 — Arch. Nat. BB/24/2099 dossier 10719 S08. — Notes de Patrice Rannou.

L’évolution de l’anarchisme par Elie Murmain 1903 (2)

Maurin Émile, Auguste, dit Elie Murmain. Né à Marseille (Bouche du Rhône). Ex photographe. Anarchiste. arrêté le 2/7/94. Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Les variations de la doctrine, comme les, fréquents et contradictoires changements de tactique, montrent assez l’insuffisance de la méthode employée tant pour l’édification de l’Idéal anarchiste que pour sa propagation. Mais les compagnons, si habiles à la critique contre la Société, ne savent pas l’exercer sur leurs leurs idées et leurs actes. Pour eux aussi, ce sont les faits qui ont tort, non leur théorie; qu’ils n’espèrent encore l’affranchissement rêvé que de l’initiative individuelle et des progrès de la science ou qu’ils l’attendent toujours par la Révolution traditionnelle, c’est à la routine, à l’ignorance, à la lâcheté qu’ils attribuent la misère et l’esclavage dont souffre l’humanité. De même, ils accusent les camarades syndicalistes d’avoir dévié l’action anarchiste, enrayé le mouvement révolutionnaire, en pliant les individus sous les réglementations corporatives en vue d’une illusoire amélioration du sort des prolétaires.

S’ils avaient eux-mêmes une notion plus exacte de la réalité, les syndicalistes pourraient répondre : « Sans doute, les anarchistes n’ont pas agité le monde pour échouer à la simple reconnaissance d’un droit corporatif, à l’établissement d’une législation ouvrière; mais quelle doctrine a jamais réalisé son idéal? N’avons-nous pas assez lutté pour le nôtre pendant de longues années, et d’innombrables dévouements, de généreux sacrifices n’ont-ils pas été consacrés à son triomphe? Cependant, rien encore ne le fait pressentir.

Au milieu des souffrances qui nous entourent, réclamant un allègement immédiat, faut-il donc se contenter d’offrir pour consolation aux affligés la vague espérance d’une Terre Promise? En nous mêlant à ceux qui portent tout le fardeau social, nous avons pensé que nous recruterions des soldats pour l’œuvre d’émancipation humaine, en leur révélant, grâce à l’action quotidienne dirigée sur des questions pratiques, leur valeur et leur force. Peut-être y avons-nous perdu un peu de notre indépendance, certainement notre idéal d’universelle harmonie a reculé, mais que la Révolution vienne : nous ferons notre devoir. L’expérience de la vie nous a fait comprendre qu’une erreur de jugement cause notre impuissance ; la volonté ne suffit pas pour transformer le mal en bien, la tyrannie en liberté; le savoir même s’il sert à étayer les fragiles créations de l’esprit est impropre à résoudre seul les antagonismes sociaux. Rêver la libération, de l’Individu par l’abolition des classes, des frontières, c’est bien; faire aboutir les revendications d’une foule méprisée, sans droits, n’est-ce pas également une œuvre digne de nos efforts? Rien ne prouve, d’ailleurs, que de cette action ne puisse se dégager l’équilibre, s’établir peut-être l’harmonie des intérêts que nous aspirons.»

Mais les compagnons syndicalistes ne peuvent dire cela sans se duper eux-mêmes; l’illusion les anime encore et malgré l’apparente adaptation à un but plus réel, n’est-ce pas toujours l’utopie qu’ils poursuivent? Quels sont les syndicalistes dont la conviction n’est pas, aujourd’hui, que du développement des organisations ouvrières et par la seule action du Parti du Travail se réalisera la formule de l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes?

L’Action Directe sera l’instrument de cette émancipation.

Comme le succès ou l’échec de cette action ne dépend ni de notre désir ni de nos prévisions, il est oiseux d’en discuter les résultats espérés. Cependant, si elle aboutissait à l’expropriation de la classe capitaliste, comment peut-on en déduire non pas l’affranchissement de l’humanité, mais seulement l’émancipation des travailleurs ?
Par l’administration de la richesse sociale les organisations corporatives ne disposeront-elles pas de la liberté des individus ? C’était là le grief habituel des anarchistes contre la théorie collectiviste. L’a-t-on oublié ?

Toutefois, comme il serait difficile aux plus optimistes de croire que l’expropriation de la bourgeoisie pût se faire bénévolement, l’espoir des syndicalistes repose sur la forme révolutionnaire de l’Action Directe: qui est la Grève Générale.

Est-ce un défaut de logique ? Je me souviens de la rigueur que nous montrions contre les socialistes acceptant la politique ; tout en proclamant la nécessité d’une révolution : « Quel intérêt vous pousse à guider le peuple vers un réformisme inefficace puisque vous ne comptez que sur un mouvement violent pour réaliser ses revendications ? » Je passe sur les insinuations, sur les outrages dont à leur tour les compagnons syndicalistes connaissent l’amertume.

Ce qui a surtout poussé les camarades las d’inaction vers les groupements corporatifs, sans se douter des contradictions qui devaient en surgir entre leur idéal et leur action, c’est la tendance, depuis longtemps manifestée dans les syndicats, de se soustraire à la direction des politiciens.

Sous l’influence des compagnons, l’hostilité môme à là politique s’est affirmée, de là le trouble et le déchirement actuels.

L’Action directe –- devenue l’expression doctrinale de la propagande libertaire au sein des organisations ouvrières, cette Action directe qui gène tant les parlementaristes, –- n’embarrasse-t-elle pas autant les abstentionnistes ?

Élections des bureaux, commissions, conseils, etc. ; délibérations et votes des délégués, décisions des comités et des congrès, etc. ; tout le fonctionnement des groupements ouvriers ne remet-il pas en question le droit des minorités ?

Parce que la loi du nombre s’applique au nom du Prolétariat est-elle moins sujette à erreur, à passion, à injustice ?

Il est évident que pour exercer une pression efficace sur les pouvoirs publics, l’action directe doit s’inspirer des vœux de la majorité : Les compagnons se sont-ils rendu compte que ceci implique un grave démenti à la théorie anarchiste?

C’est reconnaître, en effet, que la loi est une sanction nécessaire et que l’État n’est pas fatalement le défenseur du capitaliste, mais qu’il peut aussi obéir aux injonctions du peuple.

Pourquoi donc, après cette constatation, refuser de s’emparer de l’État? Ne serait-il pas plus naturel que le prolétariat réalise directement la législation, les réformes utiles à ses intérêts, au lieu de dépenser son énergie en un perpétuel effort pour obtenir quelque concession des politiciens indifférents ou hostiles?
C’est peut-être ce que pensent les libertaires partisans de l’action politique; ils le diront bientôt. La même raison excite d’autres agitateurs syndicalistes contre ceux qui acceptent le réformisme. Ce n’était point pour cette besogne, propre seulement à éveiller des ambitions qu’on avait tenté la conquête des organisations ouvrières, et ce qu’il faut exclusivement viser, c’est de développer la conscience populaire : prétention trop naïve. Le spectacle offert par toute organisation n’est-il pas d’un troupeau obéissant à des bergers?

Favoriser la coordination des intérêts ouvriers, développer le sentiment de la solidarité répond aux nécessités de la lutte présente ; mais le triomphe du corporatisme réalisera-t-il cet idéal anarchiste qui a pour principe l’abolition des classes ?

A t-on prévu ce que fera le prolétariat lorsqu’il constituera une puissance par ses organisations ? Enfin, pourquoi repousse-t-on les conséquences de la méthode socialiste quand on recourt à celle-ci, après l’avoir si violemment combattue? Je ne crois pas qu’il soit utile de rappeler la vieille critique et les sarcasmes dont les compagnons criblèrent le Prolétariat organisé et conscient?

11 y aurait bien d’autres contradictions à relever, mais je n’ai nulle intention de réquisitoire; j’indique seulement quelques aspects de l’opposition entre un idéal qui n’a rien d’organique avec une tactique et des principes qui dépendent de 1’expérience sociale.

La résistance des compagnons syndicalistes à la politique courante n’aura-t-elle pas des résultats intéressants? Peut-être plus même que les néo-réformistes ne le supposent.

L’évolution économique dont le corporatisme est une des manifestations contient nécessairement de nouvelles formes sociales. Au point de vue politique, l’action directe ne prépare-t-elle pas la Législation directe par le Peuple dont la théorie, déjà ancienne, n’a jusqu’ici trouvé application?

Si la critique anarchiste n’a pas ruiné l’omnipotence de L’État, elle a répandu dans les masses le vague sentiment qu’un changement politique simple substitution de personnel gouvernemental serait sans effet utile sur les rapports des citoyens et des nations. Les vieux classements des partis ne signifient plus grand chose; deux grands courants hostiles et souvent confondus pourtant : Nationalisme, Socialisme, les entraînent et les dissolvent.

D’ailleurs, sous des formes variées, l’Action Directe se pratique un peu partout; les Conférences internationales, les Congrès d’Industriels, d’Agriculteurs, de Savants, etc., l’extension des Ligues fondées pour les actions les plus diverses marquent sûrement une étape vers la décentralisation. L’histoire contemporaine fournirait maint exemple en faveur de cette thèse; le plus inattendu et le plus frappant n’a-t-il pas été donné par les vignerons du Midi ?

Preuve pourront dire les adversaires du parlementarisme qu’il n’y a pas besoin d’entrer au Palais-Bourbon pour obtenir ce qu’on veut.

Un tel argument serait maladroit, car il laisserait supposer ou que les syndicalistes confondent de simples modifications administratives, des réformes de détail avec les profondes transformations qu’ils proposent, ou que ces transformations seront seulement de modestes, de superficiels changements.
Une question se pose ici : pourquoi les trade-unions, après un demi-siècle d’action directe systématiquement soutenue, s’orientent-elles aujourd’hui vers la politique? Faudra-t-il aussi à nos syndicalistes l’échec de plusieurs grandes grèves ou de la Grève Générale, pour les décider à une action plus complète ?
Les compagnons diront-ils que les camarades anglais s’égarent – comme nous le disions aussi des travailleurs belges réclamant le suffrage universel ? Autant vaudrait soutenir que le peuple russe n’a nul besoin de lutter ( Action Directe, remarquons-le) pour obtenir, par une Constitution la reconnaissance des droits nécessaires de parler, d’écrire, de s’associer sans risquer la forteresse ou la Sibérie. J’ose affirmer que dût le sort du moujik ne pas changer économiquement, du fait de l’agitation menée par les différentes fractions de la « nouvelle Russie », il y gagnera quelque chose.
Le plus misérable des paysans de France ne rampe pas sous le knout et la famine ne le torture plus. Condition indispensable pour revendiquer, pour imposer d’autres améliorations.

Admettons que le Parti du Travail à l’aide de la grève générale ou de n’importe quel miraculeux événement s’empare de la richesse sociale. L’antagonisme des intérêts disparaitra-t-il ?

Nous connaissons tous la théorie ébauchée : les groupements corporatifs organisant la production, les magasins coopératifs ou autres assurant la circulation. Bien. Mais sur quelles bases ? Par quel mode de répartition ?

La « prise au tas », seule, résolvait toute les difficultés, elle n’a pu figurer comme mode unique dans la doctrine anarchiste; sera-t-elle appliquée dans la société nouvelle ?

Comme nul ne soutient une telle utopie, il est évident que toute détermination de la valeur du travail maintiendra l’inégalité des rapports.

Sans doute, on parlera de nivellement des valeurs et de bien d’autres fantaisies; il est bon qu’on ne s’y trompe pas, d’abord; il s’agit de la valeur intrinsèque des produits, non de leur valeur commerciale. Réglementer cette valeur serait donc impossible, à moins de prétendre par une décision faire varier l’abondance ou la rareté des matières premières. Enfin, pour ne pas allonger cette remarque, je passe sur la question cependant importante de la mesure des valeurs.

Pourquoi supputer ce que sera l’avenir ? Le présent contient assez de menaces, à moins qu’une orientation nouvelle du syndicalisme sous l’influence des compagnons, ne vienne en modifier les tendances rétrogrades.

L’histoire des Corporations ne sera-t-elle pas recommencée par les syndicats ? N’est-on pas en droit de craindre à considérer les difficultés actuelles que la sinistre tyrannie des Collèges romains ne ressuscite?

Au nom de la solidarité, les pauvres se divisent, s’entre-déchirent, ajoutant, aux angoisses de la lutte quotidienne le tourment de la haine –- haine impuissante. Comme au vieux temps, les prolétaires se divisent en troupes hostiles ; les « Rouges » et les « Jaunes » vont-ils nous rappeler les frères ennemis du « Devoir » et de la « Liberté ».

Devant les questions, plus graves encore, de la main-d’œuvre « étrangère » et du machinisme, j’hésite à dire mes appréhensions. Je pense toutefois que si –- sous la pression des circonstances –- les mesures les plus oppressives, les actes les moins fraternitaires venaient à se produire, il y aurait injustice à les imputer à la volonté des initiateurs libertaires.

Il leur restera, s’ils conservaient l’espoir de réaliser ces Temps futurs que rêvent toujours leurs camarades, de retourner parmi ceux-ci pour recommencer une inutile bataille, à moins qu’instruits par l’expérience –- instruits, non vaincus –- ils poursuivent le combat sans souci des conséquences.

Qu’est-il résulté de l’application des perfectionnements scientifiques escomptés pour la transformation sociale ? Un surcroît de misères qui explique l’hostilité des travailleurs aux progrès techniques; imitant ceux qui les accusent de routine, dirons-nous qu’ils ignorent les vraies causes du mal?

En attendant de les atteindre, de réaliser l’Éden, il faut se défendre et garder le minimum indispensable à la vie : les syndicats en sont le résultat; comment s’étonner si ce mouvement ne porte point dans son œuvre ce que nous désirons ?

Incontestablement, devant l’inextricable enchevêtrement des difficultés, l’idée de révolution offre la meilleure solution … pour esprits simplistes et théoriciens pressés. A l’objection que l’histoire ne montre pas de cataclysme libérateur, s’oppose la sempiternelle réplique : « parce que le peuple ne savait pas ou manquait d’énergie ». Je renvoie à Kropotkine sur ce sujet et à Reclus sur ce que renferme la révolution.

La psychologie du révolutionnaire traditionaliste nous montre le procès de formation du sentiment religieux,aspiration à la délivrance, d’une part; d’autre part, conscience de faiblesse personnelle; donc, nécessité d’un agent de salut, d’une Providence. La providence de cet esprit fort qui combat les superstitions, et se croit libéré de tous préjugés, c’est la Révolution. Elle n’est pas, pour lui, seulement « l’accoucheuse », mais bien la Créatrice des sociétés. Pourquoi donc, en ce cas, tant d’avortements ?

Si nous reconnaissons que la révolution ne donne pas ce qu’elle contient en puissance, a quoi pourrait aboutir la « prochaine », avec le caractéristique développement des organisations corporatives, sinon au Quatrième-Etat?

Cette collectiviste éventualité causait autrefois de grandes inquiétudes; on l’envisage aujourd’hui comme une étape nécessaire de l’évolution, vers le règne de la grâce

Naturellement, beaucoup de compagnons désespèrent de l’avenir: les événements ne se sont pas déroulés selon leur désir et leur volonté.

Quelques-uns semblent vouloir s’essayer à la politique.

Savent-ils pourquoi? Vont-ils aussi tenter d’accommoder l’action nouvelle avec des principes qui ne sont plus les leurs?

Ces compagnons ne comprennent-ils pas encore que sous les dénominations : Anarchisme, Libertarisme, il n’y a plus une même conception, mais bien deux tendances, deux mouvements appelés à s’exclure.

La rupture, faite sur la question de tactique si controversée de réforme ou de révolution, attirera aux néo-libertaires les plus violentes attaques des vieux anarchistes et de nombreux syndicalistes. Mais en quoi, diront les premiers, est-il plus indigne d’un « révolté » de « faire de la politique » que de payer les impôts ?

Cependant, on se tromperait si on ne voyait qu’une attitude dans l’abstentionnisme. Il suffît de remonter à la théorie primitive d’après laquelle l’avènement de l’Anarchie résulterait de l’abolition de la propriété, entraînant disparition de tout son cortège : loi, gouvernement, etc. Depuis les libertaires ont supposé qu’en détruisant cet appareil coercitif qui maintient la propriété c’en serait fini de l’inégalité sociale. Dès lors, toute l’action s’est portée contre l’autorité.

La propagande par le fait n’a pu la ruiner ; on s’en emparera.

Pourquoi ? Pour établir l’universelle harmonie, etc.

Sans doute, comme tous les partis, le parti libertaire justifiera les critiques de ses adversaires; il faillira aussi à ses promesses pour avoir fait espérer, dans l’ardeur du combat, plus qu’il ne pouvait réaliser. Cependant, son rôle est assez important ou pourrait l’être. L’effondrement du libéralisme remplacé par de suspectes « Actions Libérales, » la dislocation du socialisme s’usant dans le réformisme, s’immobilisant dans une dangereuse Unité fourniront au nouveau Parti Libertaire l’occasion de s’affirmer.

Le fond de son programme: décentralisation, le porte d’avance à s’appuyer sur les groupements qui s’efforcent à une existence autonome ; les syndicats agricoles et de métiers sont logiquement indiqués pour coopérer à l’œuvre de désétatisation poursuivie, dont le Fédéralisme est la formule naturelle. Ainsi, le néo-libertarisme donnera au Corporatisme le mode politique adéquat à ses tendances, l’argumentation est facile à prévoir : Quel mérite plus grand trouve-t-on à rejeter la carte électorale plutôt que le livret syndical? Tous deux, issus de l’Action directe, sont œuvre de législation. L’immédiate utilité en mesurera-t-elle la moralité? Impossible de prétendre qu’élire un député avilisse, que nommer un délégué honore.

Commenta aurait-il plus de honte à discuter une loi sur le salaire qu’à subir celui-ci d’un patron méprisé, haï ? Mais par la représentation professionnelle, ces distinctions dangereuses disparaissent et l’antinomie se fond dans l’identité des intérêts. Politique vraiment sociale, confondant les pouvoirs législatif et exécutif dans une réelle Action Directe…

Faut-il conclure qu’ainsi finit l’Anarchisme ? Grâce à cette antithèse, la formule hégélienne dont Bakounine étaya sa critique contre « Dieu et L’État », se vérifierait d’une manière bien inattendue, avec démonstration historique, par l’exemple du christianisme qui, lui aussi, prêcha d’abord la guerre sociale pour établir ensuite le plus formidable despotisme. Ni les idées dans leurs variations ni les événements dans leur marche ne se plient fatalement à une telle logique; sinon, les césariens seraient de vrais amis de la liberté et les guerres d’humanitaires actions.

Sans doute, le parti libertaire, dans un but nouveau de syncrétisme social va organiser une armée, une église : les cadres s’en forment; mais à côté l’anarchisme subsiste. Plus de ces groupes, il est vrai, où de nombreux compagnons abordaient les questions les plus variées et les plus graves – quoique sans préparation – avec le seul souci des idées à semer pour le prochain Germinal. On sait comment, soumise elle-même à la critique, la théorie primitive perdit de son influence; la contradiction des termes : Communisme-Anarchisme, devait lui être fatale dans l’esprit d’hommes qui pour toute science n’avaient que la logique, LEUR logique; celle-ci donna sa formule : l’Individualisme. Dès lors, tous les problèmes y furent ramenés et d’interminables controverses s’engagèrent entre les frères irréconciliables.

Soit pour réagir contre ce byzantinisme, soit pour réfuter les attaques et donner à leur idéal une base organique, ces compagnons ont multiplié les essais d’application. L’échec le plus récent est celui de l’Entente Économique – le boycottage du capitalisme ! On s’engoue maintenant pour les colonies. Par leur succès, l’Anarchisme deviendra-t-il un fait expérimental ? Beaucoup pensent comme S. Faure que ces tentatives ne démontrent rien, car elles ne sont ni foncièrement communistes, ni pratiquement anarchistes.

Et quelle déception – après le beau rêve d’une Terre Libre, universellement transformée, fécondée par un machinisme puissant, séjour paradisiaque d’une Humanité affranchie vivant dans l’abondance et la joie – quelle déception de se réveiller esclave d’un lopin misérable, stérile peut-être, ne donnant qu’au prix d’un incessant effort, à l’aide d’outils primitifs, une maigre pitance !
Cependant, si dures sont les conditions de la vie ouvrière que des compagnons, sans désir de prouver l’excellence d’un idéal mis en doute, mais pour échapper à la perpétuelle incertitude du lendemain, s’asservissent à ce rude labeur que les premiers chrétiens s’imposaient par pénitence.

Cette inquiétude du pain quotidien, aggravée dans la crise permanente où nous nous débattons, par la menace d’un chômage croissant, toutes ces causes qui ont fait apparaître le socialisme et l’anarchisme agissant toujours, il est normal de croire que les mêmes effets en résulteront. La parallèle évolution des deux mouvements accomplie sous la poussée des classes moyennes et des corps de métier, embryon d’une démocratie, la formation de l’Unité révolutionnaire et l’étape du libertarisme, en mécontentant les prolétaires désorientés par les changements de tactique et de programme, suffiraient à préparer une renaissance de l’agitation anarchiste; la misère aidant, qu’en sortira-t-il? L’effroi d’un passé récent empêchera t-il les philosophes, les sociologues de cabinet, de faire la part à l’Anarchisme ? Ne chercheront-ils pas à savoir sous quelles influences cette négation s’est répandue – philosophiquement – partout, répondant sans doute à des sentiments, à des aspirations qui tentent de se traduire?

A ces « jeunes », à ces esprits neufs, ardents, enthousiastes de justice, de liberté, etc., suffira-t-il de brocher, sur un fond de mysticisme révolutionnaire, les maximes de l’Individualisme ?

Pourquoi non, répondra peut-être un anarchiste intellectuel; pourquoi ne pas s’efforcer de suivre la trace de ces solitaires hautains, toujours en marge des partis, des sectes, des écoles, luttant pour l’Art ou pour la Science, créant de la vie, de la beauté? Noble but, certainement, mais ne fût-il utopique pour la foule ce n’est point de grandissement de la personnalité qu’il s’agit ici, mais du problème de la sécurité de l’existence matérielle. Sous le verbiage philosophique du Moi et du Non-Moi, de l’Homogène et de l’Hétérogène, de l’Uniforme et du Différencié, de l’Individu et de la Société, c’est encore la question sociale qui se pose comme elle pouvait l’être subjectivement.

Quand, cherchant remède à ses maux, l’homme a nié toutes les forces, toutes les institutions qui l’oppriment, d’où espérera-t-il le salut, sinon de lui-même? Mais seul à avoir conscience que faire? Pour les autres, il théorise : s’aimer, n’agir que pour soi et par soi, afin de n’être plus dupe ni victime.

Subordonner à la satisfaction de son moindre désir la vie de l’univers est le fait commun, général à tout être vivant. Il se manifeste d’autant plus énergiquement qu’on se rapproche de l’animal;singulière marque de progrès, cette différenciation ! Quant au résultat, l’histoire des «Impurs » nous apprend combien de pauvres compagnons ont douloureusement payé l’illusion de leur puissance. La « Reprise Individuelle, » issue de la critique contre la propriété (et que les théoriciens légitimèrent en la moralisant par un but de propagande) la « Reprise Individuelle » a fait ses preuves : sans parvenir jamais à satisfaire leurs désirs, sans y trouver le bonheur les égoïstes y ont souvent perdu la liberté.

Et le progrès intellectuel même source plus facile de différenciation dévoyé par la violence des appétits surexcités, a fait confondre systématiquement les instincts, les sentiments, les besoins et les aspirations.

Déformation d’une doctrine remarquable ? Oui, peut-être; comme le sont ces théories obscures, dont on plaisante volontiers. Naturianisme, Sauvagisme, etc., sans soupçonner le sens de dissolution sociale qu’elles contiennent toutes. D’où qu’ils viennent, les « Jeunes » sombreront-ils dans ce maelström d’ignorance, de haine et de désespoir.

Voici des frères qui au nom du Christ, apportent la solution : le salut est en soi. Et par cette affirmation de l’autonomie morale, ils remettent en question tous les problèmes qu’ils prétendent résoudre. Ne pas agir dans la crainte du mal serait la seule garantie de n’en pas faire, car agir contre le mal implique souvent la violence, pour le moins la contrainte. N’agir JAMAIS? Non, mais éveiller constamment la conscience contre le désir, etc. Si le mal vient du désir, pourquoi ne pas détruire sa source : la vie ? Faut-il donner en exemple celui qui, maître de ses désirs, ou n’en ressentant que de faibles, physiquement, les dérive pour des joies intérieures ? Mais ceux qui, par absence d’éducation ou par nature, ne connaissent pas de vie intérieure ? Ceux qui ont besoin d’une direction, d’une règle ? Se mortifier, se résigner, cela augmentera-t-il la somme du bien ? Et pour le malheureux que la misère jette au coin d’une borne, aurez-vous le triste courage de répéter : le Salut est en Toi ?

Cependant, vivre sans désirs, et comme si on désirait tout, serait peut-être, pour quelques hommes, le moyen d’éclairer les ténébreux problèmes du temps présent, non pour enseigner d’impuissants préceptes d’une morale même anarchiste, mais pour découvrir dans leurs causes profondes, réelles, exactes, les raisons du MAL qui tourmente l’humanité. qui pousse chacun à accuser autrui d’être son bourreau, et sur la tête de tous fait retomber une responsabilité qui n’incombe à personne.
Je m’arrête. Il reste trop de choses encore à examiner et je n’en ai pas le courage. Dans ce sommaire aperçu de l’évolution anarchiste le problème essentiel : celui des causes reste obscur. Il se rattache à des faits si complexes que je n’ose seulement les effleurer. Cependant, ces faits mieux connus, impartialement analysés apporteraient plus de justice dans les revendications et plus de force. J’y reviendrai avec ceux des compagnons qui libérés de la sujétion des formules, c’est-à-dire devenus anarchistes, au sens philosophique du mot, auront peut-être le désir de reprendre place dans la mêlée sociale pour seconder les camarades qui se lamentent et piétinent.

Sans aucun parti-pris, sans ménagement non plus, j’ai écrit ce qui m’a paru être vrai ; je ne souhaite point quelque vaine polémique, mais je suis prêt à discuter avec tous ceux qui penseront y trouver profit pour leur idée. Le doute n’est point un commode oreiller, mais si mes anciens compagnons de lutte, si ceux qui portent une Vérité ne parviennent à me convaincre, nous nous serons encore instruits. N’est-ce pas ainsi qu’on arrive à comprendre ?

Élie Murmain

L ‘Oeuvre nouvelle n°10 janvier 1904

Biographie d’Elie Murmain

L’évolution de l’anarchisme par Elie Murmain 1903 (1)

La Bande noire de Montceaux-les-Mines

Nous recevons, à la dernière heure, de Montceau-les-Mines, la déclaration suivante :

« Compagnons,
« Les journaux de la réaction républicaine emplissent leurs colonnes de diatribes odieuses contre «la bande noire » qui vient de lancer la première étincelle de la très prochaine révolution sociale.

« Ces journaux affectent de nous prendre pour des cléricaux, pour les agents du bonapartisme, nous qui avons fait sauter les églises et les madones et qui exécrons le despotisme sous quelle forme qu’il se présente : césarisme, droit divin, orléanisme ou monarchisme républicain.

« Ce mot de « bande noire » a prêté le flanc à leurs hypocrisies et à leurs mensonges.

« Eh bien ! nous venons le leur dire bien en face, pour qu’ils ne puissent plus arguer l’ignorance : la « bande noire – c’est la « bande de la misère », le drapeau noir que nous avons arboré c’est le drapeau de la faim, de la grève, de la lutte à outrance sur le terrain de la révolution sociale, de l’anéantissement du capital, du patronat, de l’exploitation de l’homme par l’homme.

« Et dites-leur bien, compagnons, que malgré la persécution qui nous écrase, malgré les soldats de l’Empire, les magistrats de l’Empire, les valets de l’Empire,
Nous sommes prêts à relever demain notre drapeau jusqu’à ce que la victoire ait couronné nos efforts et nos sacrifices !

« Vive la révolution sociale ! »

Les anarchistes de Montceau-les-Mines.

L’Étendard révolutionnaire : Organe anarchiste hebdomadaire 3 septembre 1882

Pour en savoir plus :

192 pages | 13 x 20 cm | 2017
17 euros | 978-23730902-3-9

L’évolution de l’anarchisme par Elie Murmain 1903 (1)

Maurin Émile, Auguste, dit Elie Murmain. Né à Marseille (Bouche du Rhône). Ex photographe. Anarchiste. arrêté le 2/7/94. Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Mon cher Dagan,
Malgré mon désir, malgré ma promesse, j’hésite encore à examiner ce problème de l’évolution des idées anarchistes.

Ce n’est point la crainte d’avoir à soutenir de nouveau les luttes pénibles, et peut-être inutiles, d’il y a quelques années qui m’arrête ; ni même la certitude que mes appréciations seront mal interprétées, dénaturées et travesties sort fatal de toute pensée. Non ; ce qui m’arrête, c’est le sentiment très net de l’insuffisance d’une étude détachée, sans lien historique, sur un sujet aussi important, sujet offrant des aspects si nouveaux, posant tant de questions que le cadre d’un article, en limitant l’exposé, risque de le rendre obscur.

Une première question se pose : dans la crise générale où les doctrines s’enchevêtrent, où les partis se disloquent, l’anarchisme démontre-t-il l’excellence de sa méthode par la persistance de ses théories, par la fixité de ses formules? Si, aujourd’hui, on peut parler de faillite, de décadence de l’anarchisme sans soulever de violentes colères, il n’y a pas si longtemps, tu le sais, que supposer une variation possible de la doctrine exposait à l’outrage, a la calomnie, à l’excommunication.

Il est permis de penser que les « compagnons » instinctivement ou par observation ont compris que le mouvement anarchiste se meut dans la même sphère d’action et d’application que le socialisme ; la crise de celui ci indique, pour le moins, un parallélisme d’évolution théorique dont les causes sont nécessairement dans l’état actuel des rapports sociaux.

Sans doute, nombre de Compagnons restent inébranlablement attachés à la vieille doctrine; pour eux, il n’est pas, il ne pourra jamais y avoir idéal plus noble, plus vaste, plus humain. Pour ces compagnons, l’anarchisme est l’expression souveraine, définitive, de la pensée : on n’ira pas plus loin.

J’ai partagé ce sentiment, témoignage du danger de la foi qui mettait sans cesse mes actes en contradiction avec mes pensées, et mes pensées avec mon idéal.

Peut-être, de ces perpétuelles contradictions des idées et des faits, du sentiment et de l’action, mettant même en contradiction le sentiment et la sensibilité, naquit l’étonnement et le doute. Et c’est pour ceux qui, déroutés, endoloris, regrettent amèrement parfois les années gaspillées à la poursuite d’une réalisation chimérique de bonheur universel, qu’il m’est fait un devoir de dire où les étapes du scepticisme, de la libre recherche, de la négation et de la critique semblent orienter aujourd’hui les chaotiques éléments du mouvement anarchiste.

Pour faire cette courte étude, il ne sera pas nécessaire de remonter à l’histoire des premières conceptions anarchistes, un quart de siècle peut suffire, et nous n’aurons besoin que de rappeler après la séparation des deux groupes de l’Internationale quel fond essentiel Bakounine donnait à l’action révolutionnaire : abolition des classes et de l’État. C’est sur ce thème que Kropotkine, modifiant la thèse économique de Bakounine et revenant au communisme, déploya son admirable activité d’esprit, précisant dans les moindres détails l’œuvre de négation de son devancier. C’est à partir de cet apostolat qu’il suffit d’aborder le développement anarchiste.

A quelles causes faut-il attribuer l’extraordinaire et rapidité de propagation de la doctrine anarchiste ?

A la misère qui rongeait le prolétariat, disions-nous alors.

Sévit-elle moins?

A l’agitation sociale qui se manifestait alors partout : en Italie où la formation récente de l’unité nationale avait fait surgir beaucoup d’espérances; en Espagne où les déchirements politiques, la chute de la République maintenaient une grande effervescence, en Allemagne où la compression des États dans l’hégémonie prussienne entretenait des ferments de révolte, en Russie où la lutte soutenue par la bourgeoisie pour la reconnaissance de ses droits aboutissait au terrorisme ; en Belgique où l’essor économique coûtait comme toujours, un surcroît de souffrance au prolétariat ; en Irlande où la Land League affirmait et le droit du paysan à la terre, et le droit du peuple à l’indépendance nationale ; partout enfin. L’agitation est-elle moins étendue, moins ardente? Non. Mais, pour l’instant, elle n’affecte pas le même caractère de violence qu’elle présentait alors.

Est-ce que les causes des conflits se sont affaiblies ? Il n’y parait point, et tous les événements nous le prouvent.

Y a-t-il. comme d’aucuns l’affirment, humanisation, accroissement de la sensibilité générale? Les explosions de fanatisme religieux ou patriotique, les haines de race, la cruauté dans la guerre et dans les répressions, tout nous démontre que l’humanité n’a pas encore réalisé un grand progrès moral.

L’arrêt, le ralentissement, du moins, très marqué de l’extension de l’anarchisme en ces dernières années, tient donc probablement à des causes qu’on pourrait dire organiques ; faut-il en conclure à une décadence réelle? Ce serait méconnaître la profondeur même du mouvement anarchiste, ce serait juger sur une apparence et au moment même où une nouvelle vigueur va se manifester et préciser l’action de ce mouvement. Voilà pourquoi il importe d’examiner froidement. et avec le plus grand désintéressement, le problème de cette évolution.

Si nous connaissions les causes véritables de la propagation d’une doctrine, à une époque donnée, il est certain que le problème de son évolution, de son adaptation serait simplifié ; mais il faudrait pour cela réunir les éléments de sciences telles que la biologie, l’économie sociale, la psychologie et la sociologie, sciences à peine ébauchées, presque conjecturales, sauf la première.

Aussi, après un examen consciencieux, ne sommes nous pas sûrs de posséder une vérité dans les conclusions tirées de notre observation.

Mais pressés par la vie, impatients de réaliser un idéal, nous écartons systématiquement tous les obstacles, comptant sur notre volonté pour vaincre. Histoire de toute doctrine.

Sans doute, en ce qui concerne l’anarchisme, les théoriciens ne s’attachèrent pas autant à la formule pratique d’une organisation sociale à créer qu’à la systématisation négatrice et en vue de l’action révolutionnaire ; mais ils furent amenés par les circonstances à esquisser les formes sociales de l’avenir, et ceux qui les suivaient, prolétaires pour la plupart, ont précisé en doctrine définitive une théorie occasionnelle.

Et bientôt même le mode de fonctionnement de la société anarchiste fut la principale occupation des camarades assemblés.

Il n’importe point ici de s’attarder à rappeler les luttes soutenues, les interminables discussions engagées sur l’application du principe : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ». Le résultat en fut une évolution du concept de la production « en Anarchie », qui serait : « De chacun, et à chacun selon sa volonté ».

Pendant que la doctrine s’épurait des anciennes formes autoritaires du communisme primitif, le mouvement grandissait en puissance, les compagnons étaient animés d’un enthousiasme capable des plus grandes actions, soutenus par une foi qui leur eût fait, qui leur a fait soulever les montagnes.

La Révolution approchait : tout le démontrait. Le peuple allait prendre, enfin, conscience de sa misère et de sa force, « la vieille société » allait crouler. Kropotkine n’avait-il pas dit devant les juges de Lyon qu’avant dix ans une révolution aurait, changé la face des choses ? (1) Malgré la suppression des journaux, malgré l’emprisonnement des orateurs, à cause même de toutes les persécutions, l’idée se propageait, grandissait. Les temps,étaient proches! Gouvernements, classes, frontières, églises allaient disparaître, l’homme allait être libre sur la terre libre, n’ayant pour religion que la justice, que l’amour pour morale, avec l’humanité pour famille.

Attente déçue : la révolution n’éclatait pas, le peuple dormait toujours. Et dans l’inaction, les compagnons trompaient cependant leur inquiétude, avivaient encore leur espérance, en se posant de nouveaux problèmes, insuffisants, quoiqu’ils fissent pour alimenter leur vie intellectuelle. Le dogme de l’orthodoxie libertaire allait se former.

Banale histoire de toutes les écoles, de toutes les sectes.

Cette cristallisation de l’idée (point de départ nécessaire a toute crise, indice certain d’une évolution en puissance et même en œuvre) est causée sûrement, en grande partie par l’ignorance des conditions présentes du mouvement social, mais probablement aussi elle doit être attribuée à cette irrésistible tendance de l’esprit à ériger en vérité, et en vérité absolue, ce qui est conforme à notre intérêt, surtout quand cet intérêt se confond apparemment avec l’intérêt d’autrui.

Nous pouvons passer sur la tragédie qui devait marquer il y a une dizaine d’années, l’intensité de la crise où le mouvement anarchiste se débat encore. Quelques-uns des plus impatients, et des plus énergiques, sacrifièrent leur vie dans le fol espoir de réveiller la foule et d’ébranler la société.

Au terrorisme s’opposa un coulant de pur doctrinalisme, acceptant sans doute, théoriquement, toutes les formes de la lutte, mais ne comptant, avant tout, que sur le développement de la conscience individuelle.

Préparé dans les discussions orageuses des anciens groupes, ce mouvement, divisé contre lui-même sur de puériles distinctions d’étiquettes : égoïsme, altruisme, devait se scinder davantage, deux directions furent suivies, résultant, non point d’un effort de libération de la pensée, comme le croyaient les théoriciens, mais simplement par le constant désir d’une réalisation, immédiate ou prochaine de la liberté rêvée.

Il n’aurait pas été inutile de rappeler les luttes d’une époque récente où toutes les violences se déchaînèrent entre des camarades qui aspiraient au même but. Cependant, il se fit comme un schisme ; et pourquoi ? Les uns et les autres voulaient, non pas la réalisation plus ou moins prompte de leur idéal, mais simplement sa conservation. Les uns pensaient que pour obvier au péril des vaines discussions où s’engourdissaient les compagnons, il fallait féconder l’Idée par l’apport d’éléments scientifiques, suivant en cela l’exemple des premiers théoriciens ; les autres s’insurgeaient, jugeant que l’anarchisme se suffisait. Alors nous entendîmes, t’en souviens-tu ? des compagnons affirmer qu’un anarchiste n’avait nul besoin de savoir, d’aucuns se glorifier même de
ne jamais rien lire. Pour ces derniers, l’étape de leur évolution pouvait déjà s’indiquer : le naturianisme se développa.

Mais reprenons. Des deux principaux courants, le premier se fit doctrine d’un dépit mal déguisé, d’une impuissance théorique inavouée. Pour les individualistes, la liberté restait comme fondement de l’action, mais de l’action individuelle seule. Le peuple ne venait pas à l’anarchisme ? Qu’importait le peuple: la société comptait-elle vraiment? L’individu seul avait une réalité, seul il vivait. L’individu devait s’affranchir, non seulement de tous les préjugés de famille, religion, patrie, etc., mais surtout des préjugés sociaux de solidarité, d’humanité, etc., qui étaient autant de formes nouvelles de l’antique esclavage intellectuel représenté par Dieu et par l’Etat. « L’homme libre sur la terre libre », dans toute la plénitude de cette aspiration.

Ayant tout nié, que peut-il rester pour mesure de toutes choses sinon moi ? Et à ce MOI, à l’individu idéal, théorique de la doctrine, l’être réel l’individu vivant se sacrifia parfois, se faisant l’esclave de ses instincts pour se prouver sa liberté quant il n’aboutissait pas à l’ilotisme intellectuel par principe.

Mais il y avait dans ce courant de l’anarchisme une manifestation nécessaire, peut-être un jour féconde en enseignements, par l’opiniâtre préoccupation scientifique qui le distingua. Mais, il ne pouvait durer et surtout se développer, car tout l’effort des recherches était paralysé d’avance par le subjectivisme, mal défini d’ailleurs, qui résume l’individualisme.

Cependant, sans revenir à ce problème de savoir si c’est l’individu qui prime ou si c’est la société, il serait puéril de s’étonner que des prolétaires, réduits à leurs forces intellectuelles, ne pouvant que difficilement s’instruire, aboutissent à cette conception du droit individuel. J. Simon n’a-t-il pas affirmé que l’individu était plus grand que la société, qu’il était immortel? Récemment, dans un Congrès de sociologie, les savants qui y étaient assemblés n’ont-ils pas gravement discuté de la priorité de l’individu ou de la société? Cette préoccupation qui rappelle et nécessite un procès de création biblique semble bien frivole. Il faudra cependant que cette question soit vidée même si elle reste stérile. Ceux qui ont des formules toujours prêtes et sûrement infaillibles peuvent dédaigner ces efforts, pas plus que les autres ils ne savent ce que contient l’avenir ni ce qu’il surgira des tâtonnements, et des déchirements de la pauvre pensée humaine.

Hostiles à cet individualisme, parce que leur foi en l’avenir était trop vivace, les vieux anarchistes ne surent cependant bientôt quel parti prendre, en constatant l’inutilité de leurs efforts. Ils s’interrogèrent : Avaient ils fait tout ce qu’ils devaient faire pour reconquérir la confiance populaire ?
Naturellement, la foule, effrayée de la propagande par le fait, ne pouvait venir à l’anarchisme, il fallait donc s’en rapprocher. Et d’abord, il importait d’atteindre cette fraction du peuple qui songeait à défendre ses intérêts, à revendiquer ses droits par les organisations ouvrières.

Et, entraînés par leur besoin de prosélytisme, et sûrs de leur énergie comme de l’infaillibilité de la doctrine, les anarchistes entrèrent dans les syndicats pour démontrer aux prolétaires qu’il n’y a rien à faire dans la société actuelle, que toute réforme se retourne fatalement contre les travailleurs.

Augmentation des salaires, réduction du temps de travail, grève générale, législation ouvrière, caisse des retraites, assurances, etc., tout serait soumis à la critique aiguisée qui rendait les anarchistes si redoutables aux politiciens de tous les partis. Ainsi, les prolétaires, éclairés sur leur véritable sort et arrachés aux sophismes des socialistes, grossissant les rangs de la Révolution, aideraient enfin les compagnons à renverser la « vieille société pourrie ».

Mais les anarchistes n’avaient pas tenu compte de l’influence des milieux, cette influence dont ils parlaient si souvent pour expliquer, et justifier aussi, les actes des individus, ils la subirent. Peu à peu, les compagnons ont perdu le sens primordial de leur action, ils ont môme oublié, on le peut dire, le but qu’ils se proposaient.

(A suivre) E. MURMAIN.

(1) Cette déclaration de Kropotkine était considérée par beaucoup de compagnons comme trop réservée. J’étais de ceux qui croyaient à la subite, à l’immédiate catastrophe. Effet de jeunesse, dira-t-on.
Ceux qui, à une rumeur lointaine au milieu de la nuit couraient à leur fenêtre, pensant que c’était le peuple qui se révoltait peuvent dire ce que fut notre espérance.

L’Oeuvre nouvelle n°9 décembre 1903

Biographie d’Elie Murmain

Les groupes anarchistes français en 1882

Document Éphéméride anarchiste

St Imier, le 22 octobre 1882

Je vous transmet, comme suit, le compte-rendu concernant les groupes anarchistes français affiliés à l’Association internationale des travailleurs.

Lyon, le 28 septembre 1882

Après le congrès tenu à Londres, le 14 juillet 1881, les groupes anarchistes adhérents étaient représentés par les dénommés ci-après :

Paris

Maria, rue Monge (il est mis à l’index depuis plus de 6 mois, comme mouchard)

Gautier, 102 rue Monge

Grave , 37 avenue des Gobelins

A. Crié , 63 rue Monsieur le Prince

Guillet , 8 rue Barouillière

Violard , 81 rue Monge

Nottermann , 26 rue des Cendriers

Levallois-Perret

Courapied, 61 rue Vallier.

Puteaux

François Guillot

Lyon

Bernard, 157 rue Pierre Corneille

Marseille

Tressaud, 7 rue du Grand-Puits.

Cette

Hébrard, 101 rue des Cercleurs

P. Verdale, 32 rue de l’Hospice.

Béziers

Marty, libraire, rue de la Citadelle

Pelissier, rue de la Citadelle.

Vienne

Martin, 15 rue des Imbardes.

Bedarieux

Pagès, avenue Saint-Pons.

Rivesaltes

Moulines fils, 2 rue Saint-Just

Perpignan

Hagard, rue Challemanne.

Narbonne

G. Faliès, 254 place Perpignan.

Toulouse

Tranier, 7 rue Lafayette.

Libourne

Raoul Gaussens.

St-Etienne

Biard, impasse de la Pareille

Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire)

Dumas, 110 rue de la Gare.

Treigny (Yonne)

Dupré, jardinier aux Lavaux.

Troyes

Enfroy, 39 rue St-Jacques.

Reims

Thiery, 7 rue du Moulin.

Amiens

Morel, 16 bis rue des Briques.

Tous ces groupes ont été organisés par les soins de l’Alliance révolutionnaire, mais dans la tournée faite pat Émile Gautier, dans le Midi, il réussit à donner une grande impulsion à ces groupes et à en former d’autres.

Aujourd’hui, nous comptons sur environ 2660 compagnons initiés en France et répartis comme suit :

Bordeaux, 182

Lyon, 568

Marseille, 206

Villefranche, 104

St-Etienne, 128

Vienne, 106

Montceau-les-Mines, 14

Paris, 11 groupes avec 511 hommes seulement

Il y a à Cette, six groupes, savoir :

L’Audace, La Révolte, La Misère, l’Egalité sociale, Les Choeurs de Chêne, le Cercle des Travailleurs. En tout 82 initiés.

Nous ne comptons encore dans les autres villes que 749 hommes.

Mais ce chiffre est faible, il augmente tous les jours, et nous pouvons compter sur un nombre d’individus quatre fois plus grand qui souvent le mouvement et nous donnent des preuves de sympathie.

A un moment donné, nos compagnons, hommes actifs et résolus, donneront l’élan aux autres sociétés socialistes de toutes nuances.

Il importe de choisir une occasion propice et d’activer la propagande par tous les moyens.

Un compagnon résolu et intelligent peut, en se servant de l’agitation et en employant habilement son influence ou sa popularité, entraîner à sa suite toute une classe de bons auxiliaires.

Dans la réunion tenue à Genève le 14 août 1882, nous pu nous convaincre que les délégués de Lyon, Paris, Vienne, Villefranche, St-Etienne, Bordeaux et Cette, qui se sont rendus à l’initiative de la Fédération jurassienne, étaient hardis, courageux et à la hauteur de la mission qui leur était confiée.

Nos compagnons en Suisse ne reculent devant aucun sacrifice, et ayant dans nos rangs des soldats tels que : Kropotkine, Reclus, Dejoux, Tcherkesoff, Clémence, Bordat, Gautier, Verner, Exquis, Perron, l’association internationale des travailleurs remplira sa tâche immense : la révolution sérieuse, en s’emparant de toute la richesse accumulée.

Droz.

Arch. Préf. de Police Ba 438

Le parti anarchiste en 1881

La liste des groupes anarchistes publiée dans la Révolution sociale. Entête du journal, document Éphéméride anarchiste.

Le parti anarchiste

Alliance des groupes socialistes révolutionnaires.

Compagnons,

L’alliance des groupes socialistes-révolutionnaires se proposait depuis longtemps de renouer de sérieuses relations avec tous les groupes en communion d’idées avec ….(illisible) d’entreprendre cette tâche élevée et chercher le mode le meilleur pour ….(illisible) groupes afin de donner une véritable cohésion au parti anarchiste.

Nous ne vous mentionneront qu’en passant les incidents qui se sont produits au congrès du centre ; les quelques numéros de la Révolution sociale que nous vous avons adressés vous auront fait connaître la situation.

L’alliance a complètement abandonné l’idée d’un groupe principal où toutes les relations seraient concentrées pour revenir à un mode plus simple et surtout plus en rapport avec nos principes. Ce mode consiste à prier tous les groupes de correspondre entre eux ; à cet effet l’alliance qui possède à peu près toutes les adresses, en envoie copie à tous les groupes afin que cette correspondance puisse commencer de suite.

Dès qu’un groupe existant apprendra la constitution d’un groupe nouveau, il devra l’indiquer à tous, afin que chacun, puisse au besoin, lui prêter son cours et son appui. Les questions seront mises à l’étude chez les uns, par les autres ; il est évident dès lors que toute espèce d’autorité disparaît et que chacun est obligé pour affirmer son existence de fournir sa part d’initiative.

Un autre avantage ressort de cette organisation ; c’est que le jour ooù l’administration gouvernementale essaiera de nous atteindre, au lieu de rencontrer une seule tête dont la destruction tuerait l’organisation toute entière, elle rencontrera autant de centres éclairés et résolus qu’il y aura de groupe.

En conséquence nous vous invitons à entrer en relations suivies avec les groupes dont les adresses suivent et nous vous demandons de nous prévenir du fonctionnement de ces relations, afin que l’alliance abdique son initiative générale, pour reprendre son rang dans l’armée des groupes révolutionnaires.

Pour l’alliance.

La commission

La liste que nous publions est loin d’être complète nous la reproduirons plusieurs fois et nous prions tous les groupes socialistes révolutionnaires indépendants dont il ne serait pas fait mention de vouloir bien nous indiquer au plus tôt le nom, l’adresse de celui de leurs membres avec qui les autres groupes peuvent correspondre.

Paris :

Alliance socialiste révolutionnaire : Maria, 113 rue Monge

Cercle des Ve et XIIIe arrondissements : Grave, 37 avenue des Gobelins.

Cercle d’études sociales du Panthéon : A. Crié, 63 rue Monsieur-le-Prince.

Cercle d’études sociales du VIe arrondissement : Guillet, 8 rue de la Barouiller.

Cercle d’études sociales du XXe arrondissement : Vaugeirs 26 rue Ramponneau.

Cercle de la jeunesse socialiste révolutionnaire indépendante : Violard, 81 rue Monge.

Groupe la Révolution sociale : V. Ricois, 7 impasse Naboulet (Batignolles).

Cercle anarchiste du XIe arrondissement : Nottermann, chez Pannard, 26 rue des Cendriers.

Levallois-Perret

Cercle d’études sociales : Courapied, 61 rue Vallier.

Puteaux

François Guillot

Marseille

Tressaud, 7 rue du Grand-Puits.

Lyon

Bernard, 157 rue Pierre Corneille

Cette

Hébrard, 101 rue des Cercleurs prolongée.

Groupe la Misère : P. Verdale, 32 rue de l’Hospice.

Béziers

Marty, libraire

Groupe la Plèbe : François Pelissier (noté Passier sur la liste des AD du Rhône), rue de la Citadelle.

Vienne (Isère)

Cercle d’études sociales : Martin, 15 rue Imbarde.

Bedarieux (Hérault)

Pagès, avenue Saint-Pons.

Rivesaltes

Moulines fils, 2 rue Saint-Just

Perpignan

Hagard chez M. Crousse, rue Challeman.

Narbonne

Groupe communiste anarchiste l’Alarme : G. Faliès, 254 place Perpignan.

Toulouse

Tranier, 7 rue Lafayette.

Libourne

Raoul Gaussens.

St-Etienne

Ricard, 2 impasse de la Pareille.

Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire)

Dumas, tourneur en poterie, 110 rue de la Gare.

Treigny (Yonne)

Dupré, jardinier aux Levaux.

Troyes

Enfroy, chez Lerat, 39 rue St-Jacques.

Reims

Thiery, 7 rue du Moulin.

Amiens

Morel, 16 bis rue des Briques.

La publication ci-dessus est la preuve de la constitution définitive en France d’un parti anarchiste socialiste révolutionnaire, qui va prendre place à l’avant garde du prolétariat.

L’agitation abstentionniste qui va se faire aux élections prochaines prouvera mieux que de longues phrases la vitalité du nouveau parti.

Toutefois il ne faut pas s’endormir dans une sécurité trompeuse et croire qu’on a résolu toutes les difficultés parce qu’on a organisé quelque chose.

De grands efforts ont été fait depuis deux mois ; il faut redoubler aujourd’hui d’activité, d’énergie et de courage.

Il faut mettre de côté toute les petites rancunes, toutes les animosités personnelles, toutes les querelles mesquines ; il ne faut plus voir que des amis dans tous ceux qui veulent sincèrement la Révolution.

La tâche que nous poursuivons est assez belle, le but que nous voulons atteindre est assez grand, pour que notre parti demande à ses libres soldats un peu de dévouement et d’abnégation.

La Révolution sociale 19 juin 1881


 

Nous avons reçu d’un grand nombre de nos amis en France et à l’étranger, des lettres qui nous félicitent d’avoir pris l’initiative de publier les noms des groupes anarchistes français et les adresses de leurs correspondants.

Comme nous le disions alors cette liste était était bien incomplète, et nous avons déjà reçu un certain nombre d’adhésions nouvelles.

Nous prions tous nos amis de nous faire parvenir au plus tôt l’adresse des groupes anarchistes que nous n’aurions pas encore signalés :

Paris

Groupe anarchiste du VIe arrondissement : Durand, 3 rue Guisarde.

Groupe Les Incendiaires : U. Buisson, 31 rue de Beaune.

Marseille

Club international : E. Desnier, 9 rue du Grand-Puits

St-Bauzelly (par St-Mamert) (Gard)

A. Aubanel, forgeron mécanicien.

St-Geniès de Magloire (Gard) :

Auguste Lautier au Cercle littéraire

Chantilly (près Alais) (Gard) :

Laurent Renaul

St-Etienne

Cercle les Outlaws : Bayle, 54 rue du Cimetière.

Corbie (Somme)

Lequien-Vasseur chez Mme Lardière

Mézières

Drouard, faubourg de l’Arche.

La Révolution sociale 17 juillet 1881


Paris

Lott (Loth?) 30 rue Beaubourg

Glais 18 rue Desours

Henon rue de Charonne

Lardet 21 rue Bisson

Vienne (Isère)

Groupe des Indignés : 12 rue Mermet

St-Etienne

Cercle les Outlaws : Petit, 21 rue des Chaudières

Treigny (Yonne)

Dupré Pathene, jardinier ou Devaux

Jean Cagnat

Marseille

Groupe des matérialistes de Marseille : Tressaud, rue des Grands-Puits

Amiens

Groupe l’Avant-garde : Paulet, 5 rue des Cordelierres

Le Creusot

Pierre Michaud, rue de l’Eglise

Villefranche (Rhône)

(Nom illisible)

Bordeaux

David Guérin, 25 rue David Junston

Le Havre

Dasonville, rue de Ribots

Villequier (par Caudebec)

Dumas, tourneur en poterie

Cette

Groupe de la Révolte : Donadieu, 39 rue de l’Hospice

Groupe des Ours : Sibilat, mécanicien

Groupe de l’Audace : café Chauvet, grand-rue

Liancourt (Oise)

Morel chez Roy

Troyes

Henry, 18 rue Gambey

Montières les Amiens

Jumel, 9 rue du Christ

Narbonne

Jarzuel fils, rue de l’ancien (?)

Liste sans date mais comportant des mises à jour par rapport à celles publiées par la Révolution sociale.

A. D. du Rhône 2 U 433 Affiliation à une société internationale (procès des 66)

Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (9 et fin) par Anne-Léo Zévaès

IX LES ANARCHISTES, LA GUERRE ET L’APRES-GUERRE

IMPUISSANCE DES REVOLUTIONNAIRES DEVANT LA GUERRE. ATTITUDE DE KROPOTKINE ET DE GRAVE. QUELQUES TENTATIVES ANTI-BELLICISTES. APRÈS LA GUERRE. FORCES ACTUELLES DE L’ANARCHISME.

Journal Ce qu’il faut dire, de Sébastien Faure (1916-17), censuré.

Août 1914, jamais été ne s’annonçait plus éclatant et plus ensoleillé. Et soudain la catastrophe la mobilisation, la déclaration de guerre, les premières batailles. Ah ! les impérialismes vont se déchaîner, les armées se heurter férocement, et pendant des années les cadavres s’entasser par millions.

Devant le cataclysme qui s’abat sur l’Europe, que faire ? Les socialistes (S. F. I. O.), dans un congrès tenu quinze jours avant l’ouragan, avaient, avec Jaurès, envisagé une grève générale et, avec Vaillant, répété « Plutôt l’insurrection que la guerre ».

Les syndicalistes de la C. G. T. avaient, dans leur congrès de Marseille, proclamé « qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondraient à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ».

Que font-ils, les uns et les autres ? Rien. Absolument rien. Les socialistes adhèrent immédiatement à l’Union sacrée réclamée par Poincaré. Jules Guesde devient ministre sans porte-feuille, Albert Thomas, ministre des Munitions, Marcel Sembat règne sur les mines, les chemins de fer et la navigation intérieure, Varenne collabore à la Censure. « Ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise il fallait dire que tout est au mieux. » (1)

Mais sur les rives boueuses de l’Yser, dans les boyaux de l’Artois et de l’Argonne, dans les cols neigeux des Vosges, les poilus appartenant au parti socialiste ont pu se demander, entre deux assauts, ce que signifiaient ces décisions des congrès d’avant-guerre qui n’aboutissent qu’à des portefeuilles et à des postes de choix très loin des balles pour les chefs du parti.
Dans les syndicats, même adhésion à l’Union sacrée. Aux obsèques de Jaurès, Jouhaux annonce, à grand renfort de voix, qu’il va partir. En fait, il ne part pas et, durant toute la guerre, il prêtera son concours le plus assidu aux Commissions officielles à côté du cardinal Amette et de M. Paul Deschanel.

Dans cette faillite générale, que pouvaient faire les libertaires ?

Inscrits sur le Carnet B, surveillés étroitement par la police, ils sont réduits à l’impuissance.

Quelques-uns même Kropotkine, Charles Malato, Jean Grave, Paul Reclus, Alfred Laisant, etc. adoptent le point de vue de la défense nationale et publient, en mai 1916, un manifeste dont voici les principaux passages :

Les plans d’invasion de la France, de la Belgique, de la Russie avaient été préparés de longue date, et si cette guerre n’a pas éclaté en 1875, en 1886 ou en 1911, c’est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un jour assez favorable et que les préparatifs militaires n’étaient pas assez complets pour promettre la victoire à l’Allemagne.

L’Empire allemand (est) soutenu par le peuple allemand dans ses rêves de conquêtes nouvelles.

Parler de paix en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel allemand, de Bulow et de ses agents.

Nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades. Nous préférons regarder le danger en face. Ignorer ce danger serait l’augmenter.

En notre profonde conscience, l’agression allemande était une menace – mise à exécution – non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine.

C’est pourquoi nous, anarchistes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et n’avons pas cru devoir séparer notre cause de celle du reste de la population.

Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de l’Europe un camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre.
Cette manière de voir est celle qu’avait déjà adoptée Bakounine en 1870, lorsqu’il était venu se ranger du côté de la France et lorsque, dans ses lettres à Esquiros et à Palix et dans son livre L’Empire Knouto-germanique, il s’élevait contre le socialisme allemand et les baïonnettes prussiennes. C’est encore l’opinion qu’en juin 1913 Kropotkine avait développée devant ses amis au cours d’une réunion intime. (2)

Mais en fait, le manifeste ci-dessus ne représente guère que le sentiment des personnalités qui l’ont signé. Et ceux qui pensent autrement, qui ont conservé sur les conflits entre les peuples l’opinion antimilitariste de la veille, ne la peuvent exprimer en raison de la censure qui veille ou tout au moins ne l’esquissent qu’avec des réticences et au prix de maintes difficultés.
Pendant les premiers mois de la guerre, impossible de publier quoi que ce soit. Un peu plus tard, Sébastien Faure lance quelques tracts : Vers la Paix, La Trêve des Peuples, Aux Intellectuels, etc.

Hervé Coatmeur, rédacteur de Contre le Chaos. Document Dictionnaire des militants anarchistes.

Les revues – si nombreuses dans les trois ou quatre années qui ont précédé la guerre – de jeunes littérateurs imbus de l’esprit libertaire, ont toutes disparu en août 1914, emportées par la tourmente. Peu à peu, il en surgit quelques-unes, vouées à une publication presque clandestine. Citons notamment Au delà de la Mêlée, qui paraît en novembre 1915 et qui, au cinquième numéro, devient Par delà la Mêlée, avec ces qualificatifs « Acrate. individualiste, éclectique » – Contre le Chaos, de Hervé Coatemeur, dont trois numéros paraissent à Brest en mars-avril 1916; – Les Glaneurs, revue mensuelle, fondée à Lyon par Albin (mars 1917); – Ce qu’il faut dire, de Sébastien Faure (1916-17).
L’un des plus importants de ces périodiques est Les Humbles que Maurice Bataille avait fondés en 1913 et qui, interrompus en 1914, reparaissent en mai 1916, par les soins de Maurice Wullens.

La Vie ouvrière, dont l’animateur est Pierre Monatte, syndicaliste anarchiste, est un foyer d’opposition à la guerre où fréquentent Merrheim, Marcel Martinet, Henri Guilbeaux, Rosmer et, pendant son séjour à Paris, Léon Trotsky. Plusieurs de ceux-là adhéreront au mouvement zimmerwaldien.

Il est difficile de considérer tous ces organes comme nettement anarchistes et libertaires. Ils ne le sont que par certains côtés, et de la plupart les tendances sociales sont assez confuses.
Mais la guerre, hélas est une période peu propice à l’éclosion des idées et à leur épanouissement en pleine clarté.

L’oeuvre de propagande est donc inévitablement entravée pendant toute la période 1914-1919, et c’est seulement quelques années après qu’un effort d’agitation et de regroupement peut être à nouveau tenté.

A l’heure actuelle fonctionne une Union anarchiste-communiste qui a tenu plusieurs congrès. Les deux derniers se sont réunis à Paris, les 19 et 20 avril 1930 à Toulouse, les 17 et 18 octobre 1931. Une trentaine de groupes environ, adhérents à l’Union, étaient représentés à ces congrès groupes des divers arrondissements de la capitale, groupes de Bezons, Livry-Gargan, Amiens, Orléans, Angers, Trélazé, Brest, Saint-Etienne, Béziers, Montpellier, Alès, Narbonne, Lézignan, etc.

La résolution suivante, adoptée par le Congrès de Toulouse, précise les tendances et le mode d’organisation de l’Union communiste-anarchiste :

L’Union Anarchiste Communiste Révolutionnaire de langue française groupe tous les militants d’accord sur les bases doctrinales de l’anarchisme-communiste :

Abolition de tout pouvoir politique et institution d’une société communiste libertaire où la vie économique et sociale sera administrée par les intéressés eux-mêmes, librement associés et fédérés sur les plans locaux, régionaux, nationaux et internationaux, ainsi que l’a défini la première partie de cette résolution.

L’U. A. C. R. est formée de tous les individus, groupes et fédérations qui acceptent cette base doctrinale du communisme libertaire et qui luttent pour la disparition de toutes les formes d’autorité politique, économique, morale ou autre.

Afin que les efforts des uns et des autres ne restent pas isolés et chaotiques, nous estimons indispensable la constitution sérieuse d’une organisation générale de tous les militants de langue française se réclamant de nos idées.

Cette organisation est à base fédéraliste. Elle cherche à unir, coordonner et unifier autant que possible les efforts de tous, sans pour cela nuire, d’une façon quelconque à la liberté et à l’esprit d’initiative des individus, groupes et fédérations.

L’Union anarchiste-communiste révolutionnaire est l’ensemble, le trait d’union de tous les groupes anarchistes-communistes existant dans le pays.

Le groupe local est la base de toute notre organisation. Chaque groupe se constituera, se régira et agira comme il l’entendra, sans avoir à subir d’ordres ni à solliciter d’autorisations de quiconque pour les besognes locales qu’il estimera nécessaires, tout en restant naturellement dans les limites de la doctrine anarchiste-communiste et des lignes générales tracées librement dans les congrès. Il détermine lui-même, comme il l’entend, les formes administratives et les méthodes d’action qui conviennent le mieux à son milieu, ainsi que le genre de cotisations le plus approprié aux circonstances locales.

Nous invitons formellement les groupes d’une région à constituer des fédérations régionales pour certaines propagandes, etc. Les fédérations seront libres de déterminer leurs formes administratives, leurs cotisations et leur propagande, suivant les programmes établis par les congrés régionaux où participent tous les groupes adhérents et qui se tiendront, autant que possible une fois par an, quelque temps avant la tenue du congrès national.

L’U. A. C. R. est l’ensemble des groupes et fédérations de langue française.

Y seront adhérents tous les groupements qui auront fait preuve d’activité et d’existence et qui auront versé à la caisse de l’U. A. C. R. une cotisation annuelle représentant un minimum de 6 francs par membre adhérent de ce groupe.

La caisse de l’U. A. C. R., alimentée par ces cotisations, servira donc à couvrir les frais d’administration de l’U. A. C. R. et à l’organisation de la propagande à travers tout le pays.

En aucun cas, ces sommes provenant des cotisations ne pourront servir à autres objets que l’administration, l’organisation et la propagande, telles qu’elles seront déterminées par les résolutions en congrès nationaux.
Au cas où une des œuvres placées sous l’égide de l’U. A. C. R. aurait besoin de subsides, le virement ne pourra être effectué qu’après consentement de la majorité des groupes adhérents, consultés par référendum.
Tous les ans, un congrès national réunira les délégués de tous les groupes adhérents et aura pour mission de discuter les rapports moral et financier de l’exercice écoulé, les directives à donner au mouvement et les grandes questions de propagande et d’action.

Les groupes et fédérations étant chargés d’organiser l’action et la propagande dans le ressort de leur localité ou de leur région, il appartiendra à l’U. A. C. R. de mener cette action et cette propagande sur le plan national.
Le congrès désignera une commission administrative qui nommera dans son sein un secrétaire, un secrétaire-adjoint et un trésorier, et pourra, suivant les nécessités, nommer des secrétaires ou des comités spécialisés pour telles ou telle action ou propagande.

Le rôle de la Commission administrative est purement administratif, et non directeur. Elle a pour fonction de faire entrer dans la pratique, suivant les possibilités, les décisions et résolutions du Congrès.
Elle organisera, autant que se pourra, en accord avec les fédérations et groupes adhérents, des tournées de propagande à travers le pays. Elle portera surtout son effort à aider les camarades isolés ou peu nombreux dans une localité, à organiser des réunions et à créer des groupes partout où quelque possibilité se produira.

Lorsqu’une question importante et d’ordre général se présentera, touchant l’action, la propagande, l’attitude à tenir devant certains événements ou certains groupements, la C. A., après en avoir discuté, chargera un ou plusieurs camarades de rédiger un rapport expliquant le cas, rapport publié dans le Libertaire ou transmis aux groupes d’une autre façon jugée plus efficiente, et les groupes discuteront la question et enverront au secrétariat de l’U. A. C. R. leur réponse motivée.

La C. A. présentera, à chaque Congrès, un rapport moral et financier sur l’action de l’année écoulée.

Il va de soi que les discussions et résolutions qui seront présentées aux Congrès ne pouvant intéresser que les adhérents à l’U. A. C. R., les groupes seuls, qui, moralement et matériellement, depuis trois mois, auront apporté leur concours à la vie de l’U. A. C. R. seront qualifiés pour y prendre part.

Le Congrès demande à tous les camarades anarchistes-communistes de former des groupes locaux et des fédérations, partout où cela sera possible. Les camarades isolés sont invités, afin de coordonner l’action et de pouvoir bénéficier eux-mêmes de la solidarité générale, à donner leur adhésion au groupe le plus proche.

Le Congrès estime qu’il est temps que les discussions sur l’organisation entrent enfin dans la pratique et la réalisation.

Ce qui nous unira, plus encore que des discussions théoriques, c’est la nécessité de rassembler et d’unifier nos efforts pour répandre de plus en plus nos conceptions idéologiques, pour mener des luttes, et pour créer des œuvres empreintes de l’esprit libertaire.

Rien ne vaut pour nous unir et nous faire comprendre que nos divergences de détail sont secondaires l’action en commun et toujours l’action.

Mais ces congrès, encore qu’ils marquent une réelle cohésion des divers éléments se réclamant de l’anarchisme, ne donnent cependant qu’une idée incomplète des forces libertaires actuelles.
Quelques groupes existent, qui persistent à se tenir en dehors de l’Union anarchiste-communiste. De plus, il est des individualités qui n’appartiennent à aucune espèce de groupement.
La presse anarchiste est représentée par les organes suivants :
Le Libertaire (3), qui compte trente-sept années d’existence et qui est « l’organe hebdomadaire de l’Union anarchiste-communiste »;
Les Humbles, organe mensuel, à Paris;
L’Encyclopédie anarchiste, dirigée par Sébastien Faure, à Paris;
Plus Loin, rédigé par le docteur Pierrot, à Paris;
La Revue anarchiste, cahiers mensuels d’études et d’action, à Paris;
Controverses, cahiers libres d’études sociales, paraissant trimestriellement à Paris;
Germinal, à Amiens;
Le Semeur, « contre tous les Tyrans », organe de culture individuelle, à Falaise;
Le Flambeau, Maison du Peuple, à Brest;
L’En-Dehors, bi-mensuel de 24 pages, « organe d’éducation, de réalisation, de camaraderie individualiste-anarchiste », administré par E. Armand, à Orléans;
La Voix libertaire, « organe des Fédéralistes anarchistes », à Limoges;
Notre Point de Vue, rédigé par François et Marie Mayoux, à Marseille. (4)

Essayons une conclusion.

Louise Michel est morte à Marseille, le 10 janvier 1905, après toute une vie que se partagent la misère, la souffrance, l’apostolat, la prison, l’exil et le bagne après avoir forcé l’admiration de tous par sa vaillance, son désintéressement et sa bonté. Et son cercueil ayant été transporté à Paris, ses funérailles se sont déroulées à travers la capitale, au milieu du concours de tout un peuple empressé, respectueux et attristé.

Elisée Reclus, né, comme elle, en 1830, l’a suivie de quelques mois dans la tombe et est mort le 4 juillet, à Tourouts, près Bruges (Belgique), ayant lui aussi fait le coup de feu pour la Commune, connu les prisons de Thiers, les pontons, le bannissement et s’étant finalement imposé au monde entier par l’étendue de son savoir scientifique et la noblesse de son caractère.
Pierre Kropotkine, doyen de l’anarchisme international, tour à tour proscrit de l’Empire russe, et de la République française, est mort en 1920 à l’âge de 80 ans, après avoir assisté à l’écroulement de ce tzarisme qui représentait la forme la plus sanguinaire du despotisme européen et contre lequel, tout jeune, il s’était insurgé.

C’est dire que ceux-là qui, depuis un demi-siècle, ont été les interprètes les plus hauts de la pensée anarchiste, ont disparu peu à peu.

A leur école, au souffle de leur doctrine, une génération a grandi, de Chicago à Xérès, de Barcelone à Paris et à Londres, qui a su marcher le front dans les étoiles, qui a versé aux déshérités l’ivresse de la justice et enseigné aux souffrants et aux humiliés la vie et sa beauté. Cette génération n’a été avare ni de son temps, ni de ses forces, ni de son sang. Sur la route qui conduit à l’avenir ont passé des légions de vaillants et dans les cimetières qui longent l’arène est couchée toute une phalange de
suppliciés.

Par eux, par leurs efforts, par leur sacrifice, l’idée de justice s’est précisée, a grandi et s’est répandue par le monde. L’aurore émancipatrice et vengeresse surgissait à l’horizon.

Et puis, la Guerre est venue.

La Guerre – à jamais maudite des enfants et des femmes – ce ne sont pas seulement les ressources des nations dispersées au vent, leur labeur suspendu ou rançonné, les milliards inscrits aux dettes des Etats et sués par le travail ce ne sont pas seulement des millions d’existences cruellement sacrifiées, toutes ces moissons de jeunesse et de virilité levées pour l’amour, la tendresse, la joie, l’action, le travail et la vie, qui sont férocement fauchées sur les champs de carnage ce n’est pas seulement l’Europe ruinée, dévastée et ravagée, pour assurer la prédominance sur le marché mondial de l’impérialisme et des marchandises yankees c’est encore l’âme des peuples corrodée et corrompue
Par le poison d’un néo-militarisme c’est le cours du progrès social et intellectuel entravé ce sont les lumières éteintes, c’est l’idéal sauvagement broyé.

Et, à la guerre finie, a succédé la période dite d’après-guerre, avec ses avantages prétendus positifs et son affreux égoïsme, avec ses jouissances et ses débauches renouvelées du Directoire, avec ses appétits effrénés de luxe, de luxure, de lucre et de finance, avec ses bals, ses dancings, ses danseurs mondains et demi-mondains, avec ses mercantis et ses nouveaux-riches, emmillionnés dans les canons et les munitions, opulents et insolents, pires que les anciens. Après-guerre, non moins tueuse d’idées, de doctrines et d’élans généreux.

Que, dans une telle époque où, plus que jamais, l’Argent est le Dieu souverain, le souci des revendications sociales et humaines paraisse refoulé et méconnu que les ardentes espérances libertaires subissent un temps d’arrêt qui donc en pourrait être surpris ? Mais si cette dégénérescence annonce la fin de classes et de castes privilégiées, elle ne signifie point l’anéantissement définitif du devenir de l’humanité.

Celle-ci reprendra sa marche un instant interrompue, et l’heure reviendra inéluctablement où, à nouveau, l’idée jaillira riche et féconde, où les aspirations à la liberté reprendront leur radieux essor et où se dressera, enfin, la Cité nouvelle du travail, du bien-être et de l’harmonie :

Nous voulons, créant sans secousse
L’apaisement universel,
Sur les charniers où l’herbe pousse,
Bâtir l’atelier fraternel.
Nous voulons l’aurore nouvelle,
L’amour ouvrant partout son aile,
Le ciel plus doux, l’homme meilleur,
Et, dans l’existence éphémère,
Ce qu’on appelle la chimère
De notre siècle travailleur. (5).

Anne-Léo Zévaès.

(1) VOLTAIRE, Candide.
(2) Cette réunion avait eu lieu au café Procope. Là, en présence d’une soixantaine de militants, parmi lesquels Grave, Laisant, Yvetot, Desplanques, Pierrot, Pierre Martin, Victor Dave, Luce, Steinlen, Cornélissen, etc. Kropotkine s’était exprimé ainsi :
« Et la guerre ? J’ai dit, lors d’un précédent passage à Paris, à un moment où il était question de guerre aussi, que je regrettais d’avoir soixante-deux ans – j’avais soixante-deux ans à ce moment, je crois – et de ne pas pouvoir prendre un fusil pour défendre la France dans le cas où elle serait envahie ou menacée d’invasion par l’Allemagne. Je n’ai pas changé d’opinion sur ce point. Je n’admets pas qu’un pays soit violenté par un autre et je défendrais la France contre n’importe quel pays, d’ailleurs, Russie, Angleterre, Italie, Japon, aussi bien que contre l’Allemagne. »
(Les Temps nouveaux, 14 juin 1913.)
(3) Le Libertaire a eu un ancêtre Le Libertaire « organe dm mouvement social qui parut à New-York du 9 juin 1858 au 4 février 1861 et qui était rédigé par le communiste anarchiste Joseph Déjacques, ouvrier parisien proscrit à la suite des Journées de Juin, auteur des Lasaréennes et de L’Humanisphère.
(4) Les Temps nouveaux qui, sous ce titre et précédemment sous ceux du Révolté et de La Révolte, ont rempli pendant plus de trente ans une glorieuse carrière, ont disparu avec la guerre. Leur administrateur, Jean Grave, semble désormais se tenir à l’écart du mouvement.

(5) Clovis HUGUES, Poèmes de prison (Le Droit ait Bonheur).

La Nouvelle revue novembre 1932