Le plan des guesdistes pour prendre le contrôle de la Fédération nationale des syndicats. 20 mai 1887

Entrée des guesdistes dans la Fédération nationale.

La fraction des guesdistes est représentée à Lyon par cinq ou six groupes dont les militants sont les nommés Brugnot et Farjat.

Farjat étant membre de la commission exécutive du Congrès a conçu le projet d’organiser une Fédération guesdiste.

Dans ce but, il s’est mis en relations avec les principaux militants de cette fraction, savoir : à Paris, avec Guesde et Lafargue ; dans le Midi avec Paule Minck, dans le Centre avec Dormoy et dans le Nord, Bordeaux, etc., avec plusieurs autre guesdites.

Il est à peu près convenu que le prochain Congrès aura lieu à Montluçon, où habite le nommé Dormoy qui sera chargé de faire nommer une Commission pour organiser ledit Congrès.

Le nommé Farjat irait lui-même, au nom de la Commission exécutive de Lyon, à Montluçon, et toutes les villes où se trouvent des groupes guesdistes seraient invités à envoyer des délégués.

On formerait ainsi définitivement la Fédération dont la majorité serait guesdiste, c’est à dire révolutionnaire.

Guesde, Dormoy et Paule Minck ont déjà répondu au nommé Chavrier, secrétaire de la Commission exécutive qu’ils allaient faire tout leur possible pour que le nouveau Congrès aboutisse selon leurs vues.

Les guesdistes craignent, comme les élections municipales de Paris viennent de donner une grande force à la fraction possibiliste, que les principaux orateurs de cette fraction viennent à s’emparer en province des syndicats, comme ils l’ont déjà fait en Algérie où l’un des leurs, le nommé Allemane, a organisé une Fédération algérienne.

Aussi les guesdistes veulent-ils prendre les devants et organiser au moyen du Congrès de Montluçon, les syndicats en province.

En définitive ils veulent que le socialisme, s’il vient à s’implanter en province, tourne au profit des candidatures guesdistes.

Le commissaire spécial.

20 mai 1887

Archives départementales du Rhône 10 M 340

L’anarchiste Chavrier, premier secrétaire de la Commission exécutive de la Fédération nationale des syndicats ouvriers, pour l’année 1887.

Fédération nationale des syndicats ouvriers

Conseil local lyonnais

Composition du bureau pour l’année 1887

Secrétaire :…………………Gagnière, mécanicien ;

Secrétaire adjoint : …….Perronin, galocher ;

Trésorier : …………………Laforest, bronzier ;

Trésorier-adjoint : ………Blouin, parqueteur

Syndicat adhérents connus à ce jour :

Mécaniciens…………………Gagnière, socialiste révolutionnaire ;

Pelletier (suppléant), socialiste révolutionnaire ;

Bronziers……………………..Laforest, collectiviste

Robinetiers…………………..Broyer, radical socialiste ;

Martineau (suppléant), radical socialiste ;

Chaudronniers (cuivre)….Blanc, radical socialiste ;

Ferblantiers………………….Bouzon, socialiste-révolutionnaire*

Chauffeurs…………………..Rives, radical socialiste ;

Boulonniers………………….Gorsse, radical ;

Instruments de musique…Sartarin, socialiste-révolutionnaire

Poêliers………………………..Rocheron, socialiste-révolutionnaire ;

Guiton, suppléant, radical socialiste ;

Fondeurs en cuivre………..Guéraut, blanquiste ;

Vacher, suppléant, blanquiste ;

Serruriers……………………..Savoie, anarchiste ;

                                            Sainquentin, suppléant, anarchiste ;

Ebénistes……………………..Giraud, socialiste-révolutionnaire ;

Menuisiers……………………Devret, collectiviste ;

Parqueteurs…………………..Blouin, radical socialiste ;

Piteau, suppléant, socialiste-révolutionnaire ;

Charpentiers…………………..Moréat, socialiste-révolutionnaire ;

Fabert, suppléant, radical socialiste ;

Sculpteurs mouluriers……..Sarlat, radical socialiste ;

Coupeurs en chaussures….Mathieu, socialiste révolutionnaire

Besson, suppléant, radical socialiste ;

Cordonniers…………………..Fromajou, anarchiste ;

Chevriers maroquiniers….Blondet, socialiste-révolutionnaire ;

Tisseurs et similaires………Carré, radical socialiste ;

Compagnons tisseurs……..Bonnet, socialiste-révolutionnaire ;

Lagrange, suppléant, socialiste-révolutionnaire ;

Tisseurs mécanique………..Parrat, collectiviste ;

Tisseurs métallique………..Raffin, socialiste-révolutionnaire ;

Tisseurs en sparterie………Florence, socialiste-révolutionnaire ;

Guimpiers…………………….Robin, socialiste-révolutionnaire ;

Passementiers……………….Mayer, socialiste-révolutionnaire ;

Teinturiers……………………Devèze, radical socialiste ;

Odin, suppléant, radical socialiste ;

Galochers…………………….Perronin, socialiste révolutionnaire ;

Verriers réunis………………Eglen, socialiste-révolutionnaire ;

Vallat, suppléant, socialiste-révolutionnaire ;

Métallurgie de Mâcon……Pinchon, radical socialiste ;

Ebénistes de Valence…….Baccard, blanquiste ;

Tisseurs d’Amplepluis…..Chatelin, socialiste-révolutionnaire ;

Modifications apportées à l’organisation primitive.

Le règlement qui a été voté au Congrès ayant été reconnu inexécutable pour cette, doit être considéré comme lettre morte.

Le Conseil général (pour toute la France) qui devait se composer d’un délégué par département (voir rapport du 5 mars 1887) est remplacé cette année, et jusqu’au prochain Congrès par la Commission exécutive dont le nommé Chavrier est le secrétaire.

Le Conseil régional (région de l’Est) qui devait comprendre dix départements et se composer de deux délégués par département (voir rapport du 5 mars 1887), se confond pour cette année avec le conseil local, ne formant ainsi avec ce dernier qu’un seul et même Conseil, motif pour lequel les syndicats de Mâcon, Valence et Amplepluis ont envoyé leurs délégués au Conseil local.

La Commission exécutive doit sous peu être mise en demeure par le Conseil local de rendre compte de son travail à ce jour et l’on saura ainsi si les sept autres Conseils régionaux se sont organisés autrement.

En résumé, et jusqu’au prochain Congrès, la Fédération nationale des Syndicats est formée d’un Commission exécutive remplaçant le Conseil général et d’un Conseil local lyonnais faisant en même temps fonctions de Conseil régional pour la région de l’Est.

Le règlement est celui qui a été inséré dans le journal La Tribune, numéro du 18 avril 1887, et qui a été adopté à la réunion du 28 du même mois, après modification de l’article 10 au sujet des cotisations mensuelles.

Lyon le 2 mai 1887

Le commissaire spécial

Archives départementales du Rhône 10 M 340

*serait de tendance anarchiste selon sa bio du Maitron

Léon Jamin : Pour une éducation civique et professionnelle au service de l’émancipation des travailleurs

ÉDUCATION CIVIQUE ET PROFESSIONNELLE

La Science est la véritable école morale, déclarons-le hautement ; elle enseigne à l’homme l’amour et le respect de la vérité, sans laquelle toute espérance est chimérique.

M. BERTHELOT.

Là, encore, sur cette délicate question d’éducation civique, Petit-Pierre avait des idées absolument différentes de celles généralement acceptées de l’ensemble des hommes avec lesquels il lui arrivait de discuter.

Pour faire pénétrer dans le cerveau des humains une vaste conception sociale, conception basée sur la science rationnelle et expérimentale il est indispensable, disait-il souvent, de heurter les préjugés des sots ! dédaigner la risée des orgueilleux ! braver la colère et l’indignation des imbéciles !…

Or, pour lui, étant donné le mode d’organisation sociale et d’institutions économiques de l’heure actuelle, institutions si contradictoires, si anormales, où l’on voit, disait-il, les caractères les plus nobles, les plus virils, les plus fiers, obligés, par la force des choses, de passer sous les fourches caudines les plus capricieusement iniques et, partant, les plus révoltantes pour toute conscience droite et foncièrement honnête !

Aussi va-t-il s’efforcer de faire comprendre à tous ses camarades, par la Pensée irradiée, laquelle, comme une étincelle électrique, doit venir éclairer les intelligences, jusque dans les tréfonds ignorés de l’insondable « Moi ». Afin d’aider, croyait-il, le cerveau humain à pénétrer, de plus en plus, les secrets que peut encore tenir caches, dans son sein mystérieux, la science professionnelle qui, comme toutes les autres sciences, veut son entière indépendance et toute sa liberté !

C’est à cette tâche éducative, disait-il, que nous allons travailler pour mieux préparer les générations futures à recevoir la graine féconde des plus hautes conceptions sociologiques mises au service de chacun de nous, dans la mesure du relatif!

Le désir de Petit-Pierre était, comme on le sent, le sentiment ardent de voir les êtres, par leur attitude d’implacable logique, toute de franchise et d’énergie raisonnée, se distinguer, dans les ateliers, d’avec leurs camarades n’ayant aucune idée de leur dignité, de ceux, surtout, dont il voulait secouer la torpeur et faire sortir de leur cynique indifférence.
En pensant ainsi, Petit-Pierre n’ignorait pas que pareille manière de voir soulèverait, parmi ses contemporains et parmi ses amis peut-être, un tollé général ! ne s’en effrayait pas, sachant bien que leur pensée n’allait pas, présentement, au-delà des ténèbres dont l’avait enveloppée leur éducation première qui n’était faite que de mensonge et de veulerie. Il voulait inculquer les principes de noble franchise et d’étroite solidarité, deux qualités essentielles pour conduire la mentalité des hommes vers l’épanouissante floraison de leurs virtuelles facultés.

C’est là, se disait-il souvent, que réside la force de puissance d’un idéal de pure beauté, tant il est séduisant. Et il avait raison. Car ce n’est pas, comme beaucoup le prétendent, par la quantité de ses prosélytes, qu’une idée est belle et séduisante.
Non!… Une idée ne peut être belle et vraiment féconde que par la puissance évolutionniste de ses adhérents!

Telle était, par exemple, la puissance attractive de la philosophie libertaire, laquelle apparaissait à Petit-Pierre comme l’idéal généreux, par sa beauté expressive de justice et d’égalité sociale, dont, pour sa part, il se réclamait.

C’était, pour lui, un idéal de compréhensible clarté pour la Pensée Humaine ! Cela, malgré que cet idéal fût souvent décrié par des adversaires intéressés et, par conséquent, de mauvais aloi ! Il répondait à ses aspirations, ce qu’il faisait remarquer à quelques-uns de ses contradicteurs.

En effet, leur disait-il, seul cet idéal, dont je me suis fait l’apôtre, a une base scientifique d’une inébranlable solidité, surtout quand cet idéal porte en lui-même les principes de dévouement, d’abnégation et de constante solidarité altruiste ; principes venant réchauffer les courages isolés de camarades désespérés !

C’était là, pour la mentalité rêveuse de Petit-Pierre, une preuve de vitalité et de civisme sublime, où l’on voit agir, avec déférence et délicatesse désintéressée, les amants de cette idée envers ceux de leurs camarades d’une mentalité différente et, souvent, méchante.

Méchanceté, d’après lui, due, évidemment, à l’ignorance, cette mégère, cause de tant d’erreurs et de méfaits au sein de cette malheureuse classe ouvrière. Ne croyez pas, répétait-il souvent, que je veuille, ici, prêcher, à certains, l’abnégation de leur personnalité. Ah ! mais non. Loin de moi cette pensée! Bien au contraire, je suis et reste un adversaire irréductible d’une doctrine, quelle qu’elle soit, qui prêcherait la résignation en face de tant de lâcheté de nombre de nos congénères !

Qu’importait à Petit-Pierre que les théories qu’il émettait ne soient pas encore admises! Qu’elles paraissent, pour d’aucuns, du domaine des utopies !
N’avait-il pas la conscience du Devoir accompli?…
Il avait aussi le sentiment que ce qui paraît aujourd’hui une utopie est susceptible de devenir, demain, une réalité ! Et là il voyait certainement la vérité sur toutes ses faces !…

Or, un jour, après une discussion des plus courtoises, voyant que sa pensée n’avait pas été bien comprise, il déclara qu’il devait, donner une explication à ses paroles. Il le fit en ces termes :

Supposez, dit-il, que je sois en face d’un employeur d’industrie, chez qui je me présenterais pour obtenir un emploi, me souvenant des vers de Victor Hugo, à propos du salaire des cantonniers, où il est dit :

Tu, gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
Pour manger le malin et pour jeûner le soir.

Ne vous semble-t-il pas, amis, que ces vers s’appliquent à merveille à tous les salariés en général ? Mais n’anticipons pas sur la conversation de Petit-Pierre qui était si bien parti.

Voici, dit-il, sur quel thème j’engagerais la conversation : « Monsieur, je me présente à vous pour devenir votre employé ! votre salarié ! C’est chose entendue. Comme tel, je viens mettre mes facultés et aptitudes à votre service, en échange d’une maigre, bien maigre rémunération.

Cependant, avant je tiens à vous faire remarquer que, comme vous, je suis homme, avec cette différence que le hasard du caprice ou de la chance a fait de vous un Patron et de moi un Prolétaire. Par conséquent, il y a une différence entre nos deux situations sociales!

Mais cette différence de situation n’est que dans l’ordre économique et nullement dans l’ordre « psycho-physiologique » (ordre naturel).

Ce n’est donc point parce qu’il y a troc — échange de service — entre votre argent et mes connaissances techniques ou autres, que je vous reconnais un droit sur mon individu ! Puisque égaux devant la Nature, qui est notre mère à Tous. Je vous préviens courtoisement que je ne peux, à aucun moment, concevoir votre outrecuidance à prétendre une supériorité quelconque sur moi, et, de ce fait, me commander avec dédain et mépris, parce que favorisé par la naissance et aussi, il faut le reconnaître, par l’organisation de l’ordre capitaliste?…
Et vous avez des capitaux !

Tout cela, je vous le répète n’est pas dans l’ordre naturel des choses. C’est donc à l’exploitation sur les producteurs, vos ouvriers, dont vous rognez la part de salaire qui, en bonne logique, leur revient, que vous devez votre prépondérance sociale, et non à votre intellect seulement… si intellect il y a !

Après un instant, lui permettant de reprendre haleine, il continua : Jugez, à la suite d’un pareil discours d’exploité, la tête du patron ! Quel ahurissement, mes amis. Et pourtant je ne serai pas sorti des règles les plus élémentaires de la courtoisie, non plus que de celles de la politesse.

Seulement j’aurai agi en homme libre, qui veut ses droits, et non en esclave. Voilà où est la force de mon évolution idéalisée : à savoir qu’un être, quand il vient au monde, a droit à tous les égards comme à tous les produits naturels quels qu’ils soient, ainsi qu’à tous les avantages sociaux.

Il est de toute évidence que s’il y avait un nombre suffisamment compact d’individus d’une mentalité du genre de celle de Petit-Pierre, l’arrogance de ceux qui vivent, du travail d’autrui, sans produire, serait moins hautaine et peut-être moins pénible à supporter…

C’est pourquoi, disait-il « encore, je n’ai qu’un désir loyal et sincère: celui de me rendre utile à tous mes camarades de chaîne, frères en exploitation et en souffrances morales ! Je dirai plus : égaux devant la misère guettant tous les gueux, tous les parias, tous les, révoltés ! devant les injustices sociales, qui les enserre dans leurs terribles griffes, plus ou moins brutalement. C’est là l’un des multiples tableaux de la société marâtre où tous nous croupissons.

A voilà pourquoi Petit-Pierre ne cessera son ardeur, faite d’esprit combatif, que lorsqu’il verra son embarcation, si fragile fût-elle, aborder saine et sauve au rivage de la cité harmonieuse de ses rêves !

Cité enchanteresse que d’autres, plus favorisés que nous, connaîtrons sans aucun doute.

Quoiqu’il en soit heureux avec ceux qui auront contribué à l’édification du Temple de Justice et d’Équité Sociales pour Tous !

Oui ! heureux quand même, lorsqu’il sera donné, malgré les noirs et sombres jours de luttes angoissantes, de voir les générations marcher, d’un pas résolu, sur les traces de ceux de leurs devanciers qui, en combattant pour le droit des opprimés, ont eu assez assez de force morale pour tenir tête aux ouragans déchaînés sans cesse, ni repos, sur les épaules des indomptables exploités d’hier !

C’est donc à l’Idéal Philosophique de la Pensée Libertaire que, selon Petit-Pierre, devra revenir l’honneur de pouvoir aider à opérer la transformation dans le domaine économique et social, afin que disparaisse du sein de l’humanité toutes ces inégalités qui ont établi les intérêts antagonistes, non seulement entre ceux qui possèdent, mais aussi entre les prolétaires qui, eux, devraient se rechercher, se resserrer, s’unir la main dans la main pour la conquête de tout ce que sont en droit d’attendre ceux qui produisent Tout, souffrent, peinent et geignent, parla stupide et coupable routine des classes dirigeantes, tant elles sont aveuglées par l’étroit égoïsme ou de leur encore plus étroite mentalité.

A voilà pourquoi il appartient, dit-il, aux pionniers d’avant-garde, sincèrement, convaincus et désintéressés, ce beau et noble rôle d’éducateur civique en marchant toujours plus avant, toujours plus haut; Cela avec, la volonté ferme, autant consciente qu’agissante, d’aller vers le but suprême de la libération de la Personnalité Humaine, laquelle doit être sacrée !

— Mais alors, lui crie un auditeur, si j’ai bien compris votre exposé, vous êtes donc communiste-anarchiste, camarade ?

— Si vous voulez, répond à son interrupteur Petit-Pierre sans se déconcerter un instant.

Du reste, continue-t-il, ce titre ne fait que m’honorer. En ce sens que le thème philosophique de cette théorie, tel que l’ont exposé ses représentants les plus autorisés, est la plus haute, expression de la Pensée Socialiste!…

Ceci ne peut, pour moi, faire l’ombre d’un doute, si je m’en rapporte aux travaux des Reclus, des Kropotkine, des Malatesta,des Tcherksof, des Grave, des Bakounine, des Malato et autres penseurs, tous plus éminents les uns que les autres, sur cette théorie économique par excellence !..

C’est là, je le répète, l’idéal de raison et d’égalité sociales, vers lequel tous les cerveaux affranchis doivent tendre leurs efforts, pour que puisse aboutir cette tâche, si grande entre toutes : celle de Vérité, de Justice et de Solidarité Internationales.

Faits qu’en réalité on ne peut obtenir qu’en proclamant partout et en toute occurence l’immuable vouloir de contribuer à faire sortir l’astre de beauté, de l’obscur, labyrinthe qu’est la société actuelle.

Société formée d’agglomérats humains à tendances si diverses dans leurs aspirations de bonheur commun, toujours enfui, et pourtant rendu tangible et réalisable par les progrès de la science sociale, eux-mêmes, chaque jour constatés.

Certes, nous ne nous dissimulons pas que grande, autant que délicate, est pareille mission. Nous reconnaissons qu’elle est parfois des plus ingrate.

Mais, en revanche, quelle douce joie l’on goûte, quelle haute satisfaction morale l’on éprouve, lorsqu’on prend à cœur la noble cause de travailler à l’éclosion d’une humanité meilleure !

Voilà pourquoi, il devient urgent, si l’on veut obtenir une semblable transformation mentale, d’habituer de bonne heure les hommes à raisonner sur toutes choses de la vie sociale, professionnelle et artistique, afin qu’ils puissent, par eux-mêmes, discerner le Vrai du Faux, le Juste de l’Injuste, le Bien du Mal, la Beauté esthétique de la Laideur !

Cet enseignement, ce mode d’éducation civique, plus que tout autre, repousse toute contrainte ! Il doit et veut être libre, aussi bien pour les adultes, que pour les adolescents et même pour les enfants en bas âge auxquels en enseigne à tort, à notre avis, l’obéissance passive ou aveugle en la croyance à quelque dieu « imbécile et cruel », au lieu de leur apprendre à penser librement en toute indépendance d’esprit.

Cette éducation civique devrait être exercée suivant la belle formule de ce vieil humanitaire et penseur socialiste Charles Fourrier qui, a propos de l’éducation de l’enfance, dit : « quelle doit être convergente et non divergente — active et non passive — composée et non simple — intégrale et non partielle — de développement et non de contrainte ». Voici pourquoi encore nous disons qu’il faut instruire en amusant, vulgariser les arts, les sciences et la philosophie sociale ! Faire pénétrer partout les trésors et les découvertes du génie humain. Tel doit être le but de tout penseur.

Petit-Pierre avait également, sur l’éducation civique, une conception toute différente des usages en cours. Cette question est trop importante pour que nous la laissions passer sous silence. Il s’agit des récompenses qu’il jugeait comme absolument funestes à la bonne harmonie des hommes entre eux.

Aussi, lui apparaît-il que tout esprit éclairé doit combattre de toutes ses forces cette coutume, sorte de religion, venant continuer les errements du Passé.
En effet, la question des récompenses, pour nombre d’éducateurs — soit-disant débarrassés de préjugés — est, à l’heure actuelle, considérée comme la seule solution capable de donner aux enfants de tout rang l’émulation nécessaire pour l’amour de l’étude dans le travail, alors que pour d’autres elle semble produire le contraire.

Et, d’accord avec le docteur Toulouse, Petit-Pierre est également persuadé que l’évolution actuelle qui tend à donner à chaque individu une conscience plus éclairée, lui communique en même temps un esprit « de critique plus libre et plus d’indépendance dans l’examen des faits ».

C’est pourquoi, dit Petit-Pierre, bien que d’essence subtile et délicate, je dirai, sur la question des récompenses, entièrement ma pensée. Je l’ai déjà dit: pour moi, comme pour beaucoup de nos semblables, le principe de récompense est un vestige d’une fausse éducation, d’une fausse conception du véritable mérite. Conclusion : Immoralité en soi. Ce qui fait dire avec raison à Elisée Reclus ceci: « nos ennemis savent qu’ils poursuivent une oeuvre funeste et nous savons que la nôtre est bonne ».

Nous savons, en effet, que c’est aux efforts incessants de la Vérité que le travailleur est redevable de sa moisson d’aujourd’hui comme il le sera de celle de demain, car ils savent bien, nos ennemis, que la Vanité est fille de l’Hypocrisie.

Heureusement qu’il y a quelque chose de supérieur et plus fort que l’opinion des ennemis du progrès social : c’est la Vérité !…

C’est pourquoi ce au lieu de s’abrutir dans un cabaret ou dans un beuglant idiot, dit l’éminent architecte M. Frantz Jourdain, l’ouvrier doit cultiver son intelligence, qu’il entende de la bonne musique, qu’il regarde des tableaux, des statues et des photographies, qu’il lise de beaux livres, qu’il cause de questions élevées ». Puisse ce judicieux, conseil être entendu et suivi des intéressés.

C’est là effectivement où les hommes, où les travailleurs trouvent une récompense autrement réconfortante que celle que peut lui décerner une sanction plus ou moins officielle.

En tenant ce langage, Petit-Pierre ne croit pas sortir du cadre qu’il s’est tracé, en ce qui concerne l’éducation civique, en ce sens que-ce-principe de récompense est, ainsi qu’il l’a dit plus haut, toujours en vigueur, même dans les cours d’adultes, ouvriers professionnels ou autres.

Je sais bien que, dans la vie, les êtres se trouvent souvent en contradiction avec eux-mêmes. À cela rien de bien étonnant. Les individus ont, depuis un temps immémorial, sucé tant de mensonges et d’erreurs qu’il leur en reste encore dans le sang. Tel était le sentiment de Petit-Pierre sur cette question des récompenses.

A ce point, qu’un jour des camarades appartenant à un syndicat ouvrier étaient venus lui offrir de présider la cérémonie des récompenses aux élèves d’un cours d’enseignement professionnel. Tout d’abord il déclina énergiquement cet honneur, ne se sentant aucune disposition pour un tel poste. Mais, devant l’insistance de l’un des professeurs de ces cours, avec lequel il était lié d’amitié fraternelle, il ne put plus longtemps différer.

Il accepta donc la présidence de la dite cérémonie, laquelle avait lieu dans l’après-midi du dimanche qui suivait la démarche des délégués. Et, après avoir pris possession de la tribune, il débuta en ces termes :
« Camarades et amis, connus et inconnus,

Bien que je n’aie pas l’habitude de remplir une mission aussi délicate que celle qui, en la circonstance, m’incombe, je n’en remercie pas moins les camarades organisateurs qui m’ont jugé digne de l’accomplir. C’est-ce que je m’efforcerai de faire dans la mesure du possible.

Mais c’est particulièrement à vous, jeunes gens de toutes conditions et de tous rangs, que je désire m’adresser ! Je tiens à vous féliciter des efforts dont vous avez fait preuve au cours de cette année scolaire d’enseignement professionnel. Ils démontrent, ces efforts, que vous n’avez pas — comme, tant d’autres de votre âge — perdu inutilement votre temps, sous les ordres et d’après les leçons de vos professeurs.

Que ceux-ci me permettent, dût leur modestie en souffrir, de leur adresser mes plus chaleureuses et sincères félicitations pour l’œuvre commencée, qu’ils poursuivent en faveur de l’affranchissement professionnel du prolétariat organisé.

Effectivement, jeunes gens, c’est par l’étude des problèmes sociaux, devenant de plus en plus complexes, que vous êtes susceptibles d’arriver, plus sûrement, à rentrer dans la voie qui, forcément, doit conduire notre pauvre et ignorante humanité à un mieux-être, plus équitable que celle dans laquelle elle s’est enlisée, par suite d’une éducation ancestrale, ne répondant plus à ses besoins évolutifs.
Et cependant, c’est ainsi que, d’évolution en évolution, elle arrivera à la conquête du bonheur commun entrevu par d’éminents penseurs au cœur généreux.

Voilà pourquoi je suis heureux de me trouver, à l’heure actuelle, au milieu de travailleurs conscients de leur tâche, en ce qui concerne leurs devoirs et leurs droits. Aussi je ne saurais trop vous recommander que ce n’est pas tant en vue d’obtenir une récompense, souvent illusoire ou fictive que vous tous, jeunes gens, devez vous livrer à l’étude par l’assiduité dans le travail. Non ! Ce ne serait pas là une bien belle récompense!

La seule, la vraie récompense, à laquelle vous devez aspirer, c’est celle du devoir accompli d’abord, qui vous fortifiera dans la profession à laquelle vous destinez, les rapides instants de votre courte, et, souvent, précaire existence !
Autrement, je le répète en y insistant, si vous n’étudiez qu’en vue de recevoir une récompense quelconque qui ne serait pas en vous, laissez-moi vous dire, mes jeunes amis, en toute sincérité, que ce ne serait qu’un bas calcul, frisant, en quelque sorte, la Vanité ; autrement dit ce serait l’égoïsme étroit qui vous guiderait et non l’Amour du Travail que l’on trouve dans l’étude comme un puissant délassement aux ennuis de la vie, souvent monotone.

Mais je me plais, à croire, ainsi que je viens de vous le dire à l’instant, que vous avez l’âme plus noble et plus élevée que ces petites misères humaines. Et, qu’au fond, vous n’avez qu’un désir :

Acquérir, en fréquentant les cours professionnels, des connaissances assez étendues pour, ensuite, vous rendre utiles à vos semblables, à l’humanité toute entière, sans distinction de couleurs, de races, de sexe ou de croyances. C’est-à-dire, devenir des hommes, des citoyens conscients de leurs droits, comme de leurs devoirs et non des esclaves, comme il y en a tant sur notre planète terrestre.

Oui, par le travail et l’étude, acquérir du talent, du savoir, du génie même, n’est-ce pas là la plus noble ambition que l’homme puisse rêver, à la pensée qu’en agissant ainsi, il aura la possibilité d’émouvoir ceux qui l’entourent, en leur faisant partager les joies, les pures délices que, lui-même, a eu le bonheur de ressentir an cours de ses investigations dans le domaine du savoir humain.

Continuez, mes jeunes amis, continuez avec une persévérante énergie et une volonté opiniâtre l’étude du dessin : en ce sens que la volonté et la persévérance, dans le travail, sont des vertus civiques autrement précieuses que celles enseignées couramment dans les écoles ou les lycées officiels.

Ces vertus peuvent se résumer en ces simples mots : Plus de Lumière ! Plus de Vérité ! Plus de Justice et de Bonheur pour Tous ! »

Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette petite allocution.

Il est temps, en effet, de chercher à détruire, dans l’esprit de nos contemporains, certaines de ces croyances erronées, au nombre desquelles se trouve celle de la récompense et faire comprendre que la seule et logiquement vraie récompense, à laquelle doit prétendre tout élève réellement studieux et intelligent, se trouve dans la joie du devoir accompli, qui n’est autre que la satisfaction de voir, par ses propres et constants efforts, acquérir des connaissances, non seulement professionnelles et techniques, mais encore des connaissances assez étendues sur toutes choses de la vie sociale, et en même temps, devenir un vrai camarade; ayant pour principe la solidarité, en devenant meilleur ! Ce faisant, il acquiert, du coup, l’estime et la sympathie de tous : professeurs et amis, au milieu et au contact desquels il aura appris et évolué ! Ce sentiment sera, autrement moral qu’une récompense à caractère officieux ou officiel. Est-ce donc rien que de se sentir estimé et apprécié par tous ses égaux, tous ses semblables qui le combleront de mille attentions bienveillantes, en lui témoignant, non une admiration hypocritement fausse, mais une bonne et franche camaraderie pour les progrès qu’il aura accomplis dans le rapide développement de ses aptitudes d’ordre manuel et intellectuel.

Cette marque de déférence sera, en effet, une récompense qui fortifiera, son esprit, tout en l’armant décourage et de persévérance pour l’avenir.

Oui ! ce genre, de récompense morale le rendra plus hardi pour l’amour de l’étude, qu’il trouvera de plus en plus agréable, de plus en plus passionnante. Cela, sans attendre de récompense extérieure autre, que la netteté de sa conscience qui deviendra, plus tranquille que s’il avait eu une récompense superficielle et forcément, fictive qui, de ce fait, est immorale ! Parce que elle aura excité ses camarades à l’envie et à la jalousie !

Voilà pourquoi, d’après Petit-Pierre, la suppression de ces récompenses académiques s’imposent à la moralité publique ! Car, sans cette comédie, les élèves ne travailleront pas moins à l’épanouissement de leur propre personnalité. Bien plus sûrement que cette récompense qui, à l’aide d’une « couronne de papier doré » les sacre « lauréat » d’une classe ou d’un cours. L’élève studieux devrait la repousser comme nulle et non avenue !

De cette façon aucune prétention, de la part du lauréat, à une supériorité, non plus à aucune vanité, excitant la jalousie, autre que l’envie de celle de l’imiter en travaillant sans relâche, tout en restant modeste dans ses études, qui le fortifieront et lui donneront plus d’habileté professionnelle et plus de connaissances, si c’est possible, en matière de science sociale, que nul ne doit perdre de vue.
C’est là où réside le véritable mérite. Ce qui, en d’autres termes, signifie que cette récompense morale, Petit-Pierre l’a, dit, doit résider en soi.

Il est, évident que, pour amener des élèves à une pareille mentalité, il reconnaît, sans hésitation, qu’il appartient au pédagogue, maître ou professeur, d’avoir assez de perspicacité, assez de subtilité dans le jugement, et surtout assez d’indépendance d’esprit et d’intelligence, pour arriver à insuffler une telle mentalité, susceptible de civisme éducateur, aux élèves petits ou grands qui s’en remettent à lui du soin de les instruire, professionnellement et socialement, dans la voie qu’ils auront librement et volontairement choisie.

Pour d’aucuns, cette façon de concevoir l’éducation sans récompense leur paraîtra, illusoire, impossible, ou simplement à l’état de rêve! Et pourtant, c’est sûrement un moyen d’aider, Petit-Pierre l’a déjà, fait remarquer, mais il y insiste de nouveau à l’épanouissement, des facultés virtuelles qui souvent, résident au fond de soi, à son insu, tant il est Vrai que l’on ne se connaît jamais bien soi-même.

Or,ce genre de récompense morale vaut, certes, mieux que toutes les récompensés factices, parce qu’extérieures! Elles ne peuvent produire la même sensibilité, ni la même influence morale; car elles ne prouvent, ces récompenses, fictives, généralement rien, en raison du favoritisme existant dans l’institution même. Cela se constate chaque jour et fait crier à l’injustice.

Le fait, est reconnu par les distributeurs eux-mêmes, dans les concours, où tant de non-valeurs sortent victorieuses de l’épreuve, parce que « pistonnées » par tel ou tel « gros bonnet » ou autre personnage important du mécanisme social, où, rarement le mérite réel est récompensé !… Donc immoralité sur toute la ligne, et non justice !

Tandis que ce sera, pour ces lauréats moraux, un nouveau plaisir qu’ils éprouveront quand, à leur tour, ils seront appelés à donner leur appui et des conseils désintéressés à des camarades d’infortunes plus ignorants et plus jeunes qu’eux, se rappelant la façon désintéressée dont on leur a. enseigné !..
Ils trouveront là une récompense qui est, d’après Petit-Pierre, la plus enviable de toutes : L’homme utile aux hommes et à lui-même.

Évidemment cette manière de voir nous paraît assez rationnelle. Elle est susceptible de faire disparaître des rivalités et mettrait, du même coup, fin à tous ces dualismes existant, sans rime, ni raison, au sein des professions.

Cette nouvelle méthode vient à l’appui de sa thèse, lorsque nous disons que, plus que jamais, nous sommes convaincus que l’on ne peut réellement former des élèves sérieux et habiles, autant qu’intelligents, que par la libre étude et le libre examen de toutes leurs facultés ainsi que le dit le poète :

Être homme, le sais-tu? Ce n’est pas peu de chose.
C’est être patient, c’est être juste et fort.
C’est vouloir aimer à toute noble cause.
C’est donner en entier sa. vie et son effort.
C’est employer sa force à servir la, faiblesse.
C’est souffrir, c’est lutter avec les opprimés.
C’est vouloir relever ceux que l’on abaisse.
C’est porter dans son cœur tous les déshérités !

Oui savoir souffrir, lutter et, au besoin, mourir pour un idéal ! Voilà de la morale en action. Surtout quand cet idéal est la raison même de la liberté humaine.

Car sans la liberté, l’humanité est sans soleil, par manque d’intensité de vie. Parce que sans soleil elle est sans lumière. C’est la nuit profonde équivalant à la mort.

Voilà pourquoi il est bon de travailler à l’éclosion d’un idéal de justice et de délivrance, cela sans espoir d’une récompense autre que celle de la satisfaction du Devoir Social accompli, que les hommes de cœur portent en eux. Là réside un principe de haute culture intellectuelle et morale.

Mais, comme toujours, il appartient aux semeurs de choisir la graine féconde, l’Idée inspiratrice, en montrant les plaines immenses, les vastes horizons que cachent encore, à l’homme, les voiles des épaisses ténèbres de la veulerie, du mensonge, de la lâcheté humaine !

Pour Petit-Pierre, le seul et véritable éducateur des individus et des masses populaires : c’est le grand livre de la Nature dans lequel il est bon de lire souvent, en méditant, chaque page, où « l’on voit, comme le dit si bien Jeanne Longfier-Chartier, de sublimes dévouements, prouvant que le germe d’idéal qui sommeille dans tout cœur humain peut être fécondé par la divine étincelle de la raison ! »

Source : Petit-Pierre : histoire et souvenirs d’un apprenti par Léon Jamin, p. 205 Gallica

Les interventions de l’anarchiste Jules Sibilat au congrès de la Fédération nationale des syndicats ouvriers à Montluçon. Novembre 1887

Le Congrès des Chambres syndicales.

A Montluçon.

A la quatrième séance, celle du 26 octobre, le bureau a été composé des citoyens Maistre, de Marseille, président ; Robin, de Lyon, et Peney, de Commentry, assesseurs. Quatre nouvelles chambres syndicales adhèrent au Congrès. Le citoyen Laforêt, de Lyon, déclare qu’il est partisan de la réduction de la tournée à huit heures. Ce sera une première attaque directe au capital. Il faut demander cette loi aux pouvoirs publics. Elle sera rejetée. Alors on n’aura plus d’autre recours que la socialisation et les ouvriers seront maîtres, puisqu’ils seront le nombre. Le citoyen Eglen, de Lyon, au nom des verriers de Lyon, de Givors et de Saint-Étienne, croit que la révolution s’impose, car jamais les bourgeois ne consentiront à réduire les heures de travail. Pour la fixation des heures de travail, il faudra consulter toutes les corporations.

Le citoyen Ferrat, de Lyon, demande la suppression du marchandage ; plusieurs fois on a fait des tarifs qui ont été acceptés et observés pendant un certain temps, mais, profitant de la baisse de travail, les négociants ont rompu leurs engagements, et certains ouvriers ont eu la faiblesse d’accepter des prix en dehors du tarif.

Le citoyen Peney, de Commentry, dit que l’affranchissement des travailleurs ne peut sortir que de leur union et de la socialisation des moyens de production. Il faut en attendant demander la réduction des heures de travail et la suppression du marchandage.

Le citoyen Mazelier, de Montluçon, demande aussi la socialisation des moyens de production. II lit un long rapport refaisant l’historique de la grève des ouvriers de Montluçon.

Le citoyen Sibilat, de Lyon, place la question au point de vue des relations du capital et du travail. Il fait la critique du fameux familistère de Guise, organisé par M. Godin, où il a été sous-directeur d’un atelier de fonderie. Il déclare qu’il se commet des injustices iniques dans ce familistère dont il explique l’organisation. Si dans les conférences qui sont faites aux ouvriers, on n’y enseigne aucune religion, du moins on y enseigne un culte : le Godinisme. Ainsi l’association du capital et du travail est un leurre. Le capitalisme se taillera toujours la part du lion. Pour l’orateur, il n’y a pas d’outre issue que la révolution violente et la suppression du patronat.

Le citoyen Dormoy, de Montluçon, expose que l’immigration des ouvriers étrangers, appelés par l’âpreté au gain des capitalistes, cause le plus grand préjudice aux ouvriers français. Il ne faut pas pour tant repousser des travailleurs que la misère chasse de chez eux, mais prendre des mesures de protection. Les produits nationaux sont bien protégés contre les produits similaires étrangers, par des droits de douane. Les producteurs ont bien au tant de droits à être protégés que les marchandises. L’orateur propose l’établissement d’un tarif au dessous duquel les patrons ne pourront pas employer d’ouvriers étrangers, sans encourir des peines sévères. Les chambres syndicales ouvrières devront être consultées pour l’établisse ment de ce tarif comme les chambres de commerce l’ont été pour l’établissement des droits de douane. Les travailleurs doivent mettre au pied du mur les pouvoirs publics, et leur de mander de les émanciper matériellement. Si les pouvoirs publics refusent, la révolution s’imposera et les ouvriers s’empareront révolutionnairement du pouvoir et décréteront la socialisation.

En son nom et en celui du citoyen Berger, délégué comme lui des Chambres syndicales du bâtiment de Paris, le citoyen Combemorel lit un rapport demandant la réduction des heures de travail. Ce rapport demande aussi l’établissement d’un minimum de salaire et la suppression du marchandage.

L’ordre du jour appelle la troisième question : législation internationale travail.

Pour le citoyen Denonfoux, de Lyon,une législation internationale du travail sera un palliatif à la malheureuse situation des ouvriers, en empêchant les capitalistes de se servir de la concurrence des femmes et des enfants et en réglementant le travail. Il faut que cette législation soit internationale pour qu’on ne puisse pas lui opposer la concurrence étrangère. Il y a bien des lois internationales sur les postes, sur la propriété littéraire, etc… Pourquoi n’en ferait on pas une pour le travail ?

Le citoyen Roussel, de Paris, déclare que c’est une grande question que celle d’une garantie internationale du salaire, car contre la concurrence le capitaliste n’a qu’un recours : l’exploitation des ouvriers. Les jouisseurs sont partout les mêmes, mais les travailleurs sont solidaires et ils ne reconnaissent qu’une patrie, c’est l’humanité. Il ne faut pas compter sur l’influence du gouvernement. Quand même la France demanderait la législation internationale du travail, les autres gouvernements la refuseraient. La République a donné certaines libertés au peuple. C’est pour cela qu’il veut défendre ce coin de terre libre pour arriver à libérer les ouvriers des autres pays. Il faut appeler tous les frères de misère d’au delà des frontières, organiser des congrès le plus souvent possible. C’est le seul moyen d’arriver à l’émancipation des travailleurs.

Le citoyen Combemorel, de Paris, propose l’abrogation de la loi sur l’internationale. Si le gouvernement refuse, on aura l’internationale quand même, car les ouvriers s’armeront contre les exploiteurs de tous les pays et s’aideront les uns les autres à s’affranchir mais ils ne veulent plus s’entretuer dans l’intérêt de la bourgeoisie. Ils repoussent les conquêtes à la Boulanger.

Après avoir remercié l’assistance et l’a voir invitée aux autres réunions du Congrès, le citoyen Mestre a déclaré la séance levée.

La Démocratie du Cher 1er novembre 1887

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A Montluçon

Le congrès des chambres syndicales ouvrières s’est terminé le 28 octobre. Six séances avaient été tenues. Le bureau de la dernière séance a été composé des citoyens Sibillat, de Lyon, président ; Mazelier, de Montluçon, et Heim, de Lyon, assesseurs ; Denonfoux, de Lyon, secrétaire.

Après l’adoption du procès verbal, le citoyen Dormoy annonce que la discussion contradictoire qu’il devait avoir avec le citoyen Sibilat ne viendrait qu’une fois le congrès terminé. Le citoyen Dormoy préconise une législation internationale du travail et l’abrogation de la loi inique sur l’internationale. Les bourgeois de tous tes pays poussent les ouvriers les uns contre les autres. Il faut déjouer ce piège et repousser la guerre qui ne sert qu’a la bourgeoisie. L’orateur salue les travailleurs de toutes les nations en les assurant que tout le parti ouvrier français se déclare solidaire ce ses frères d’au delà des frontières et proteste contre la division qu’on veut semer entre les peuples sous prétexte de patriotisme.

Le citoyen Gagnière, de Lyon, donne lecture de la situation financière. Les recettes, depuis le Congrès de l’année dernière, ont été de 4. 226 fr. 05. Les dépenses ont été de 4 .101 fr 55. Reste 124 fr. 50 en caisse. Ce rapport est approuvé. Le citoyen Caron, de Paris, donne lecture d’une adresse de sa chambre syndicale félicitant le congrès du son énergie dans l’incident soulevé à la première séance, a propos des drapeaux rouges. Le citoyen Denonfoux, de Lyon, lit un rapport déclarant que, tout en laissant aux syndicats l’autonomie la plus complète, le congrès demande une organisation pour arriver à une fédération qui amènera l’affranchissement de tous ceux qui travaillent. Il lit ensuite un projet de statuts nouveaux en 25 articles, qui sont votés article par article, après discussion et adoption de quelques amendements.

Nous ne parlerons que des articles 24 et 25.

A propos de l’article 24, qui demande la création de congrès internationaux le plus tôt possible, le citoyen Caron, de Paris, fait observer qu’il faut que ces congrès soient décidés de suite. Le rapporteur fait remarquer qu’un congrès international doit avoir lieu en 1889. Le congrès de l’année prochaine en fixera la date et le lieu.

L’article 25 décide que toute chambre syndicale qui voudra se mettre eu grève devra demander l’avis du conseil général fédéral. Le citoyen Combemorel repousse cet article. Le citoyen Caron déclare s’y rallier, mais propose un amendement tendant a ce que, dans le cas où une chambre syndicale qui se met en grève n’aurait pas le temps de demander l’avis du conseil général fédéral, des subsides lui seront accordés quand même. Le citoyen Gagnière propose de laisser toute liberté, sur la question des grèves, aux syndicats, à charge par eux de prévenir ensuite le conseil fédéral. Cet amendement, attaqué par le citoyen Denonfoux, et soutenu par les citoyens Chavrier, de Lyon, et Combemorel, de Paris, est adopté à l’unanimité moins une voix.

Un amendement du citoyen Roux tendant a n’accorder des secours qu’après quatre jours aux syndicats qui se mettent en grève sans avoir pris l’avis du conseil fédéral, est rejeté.

Au nom de la commission des résolutions, le citoyen Roussel, de Paris, soumet les conclusions suivantes :

1° Établissement d’une loi fixant un minimum de salaire et un maximum des heures de travail. — Mêmes avantages pour les deux sexes au point de vue du travail. Responsabilité des patrons en cas d’accidents.

2° Organisation par la fédération d’une armée révolutionnaire prête à monter à l’assaut du capital. L’État et la commune pourvoiront a l’instruction, à la nourriture et à l’entretien des enfants et donneront des pensions aux vieillards et aux infirmes

3° Établissement d’une législation internationale de travail qui garantira partout le salaire minimum. Abrogation de la loi sur l’internationale.

4° Créations dans toutes les communes de bourses du travail. Suppression des bureaux de placement et du travail de nuit.

Tout est voté… en principe.

Les citoyens Gagnière, Heim et Sibilat proposent un vœu protestant contre les exécutions de Chicago et demandant la libération des condamnés de Montceau-lesMines, de Decazeville et de Cyvoct.

Les citoyens Combomorel et Berger protestent contre le jugement inique de Chicago. Ces deux vœux sont rejetés et l’assemblée adopte un vœu du citoyen Denonfoux demandant l’amnistie pleine et entière pour tous les condamnés politiques de tous les pays.

Le congrès, malgré l’opposition du citoyen Roussel, adopte un vœu du citoyen Combemorel proposant l’étude d’une cessation générale du travail, puis un vœu des citoyens Mestre, Martino et Roux demandant une condamnation a six mois de prison et 300 francs d’amende pour tout patron qui aura attenté aux droits de ses ouvriers, en même temps que l’abrogation des articles 414 et 415 du Code pénal

Adoption du vœu demandant l’interdiction du travail dans les prisons.

Le citoyen Combemorel fait remarquer que toutes ces propositions ne sont que des palliatifs en attendant la Révolution.

La réunion décide que le prochain congrès aura lieu à Bordeaux.

Le citoyen Sibilat déclare que les travaux du congrès sont terminés II remercie l’assistance de les avoir si bien suivis. Il félicite les délégués d’avoir toujours gardé un grand calme. Cela a permis au congrès d’activer son travail. Il eut fallu un an au Palais-Bourbon pour faire le travail que le congrès a accompli en une semaine De grandes choses sortiront de ce congrès Aujourd’hui tous les partis révolutionnaires sont unis. La révolution arrivera dans un bref délai. Il faut la préparer et crier : Vive la Révolution !

Ce cri est répété par une partie de la salle.

Le citoyen Sibilat annonce ensuite qu’une réunion contradictoire aura lieu le 29 octobre.

Le citoyen Issartel de Lyon, engage les socialistes de Paris à faire la révolution, leur promettant que la province ne les abandonnera pas, comme en 1871.

Le citoyen Roussel remercie au nom des socialistes de Paris.

La Démocratie du Cher 3 novembre 1887

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Le Congrès des Chambres Syndicales

A Montluçon

Nous avons publié le compte rendu de la dernière séance du congrès ouvrier qui a eu lieu à Montluçon.

Ce congrès a été suivi d’une réunion publique et contradictoire, qui a été tenue samedi soir par les délégués au congrès encore présents à Montluçon.

L’assistance à cette réunion était très nombreuse. Le bureau a été composé des citoyens Eglen, de Lyon, président ; Robin, de Lyon, et Berthelier, de Moulins, assesseurs ; Denonfoux, de Lyon, secrétaire. Le citoyen Denonfoux a défendu la suppression du travail aux pièces, le Centre ayant prétendu que le travail à la journée n’était demandé que par les gouapeurs. L’orateur déclare qu’il appartient a une corporation qui gagnerait 20 francs par jour en travaillant aux pièces. S’il demande le travail à la journée, c’est qu’il sait que le travailleur aux pièces s’use et arrive à produire un tiers en plus au grand détriment de sa santé.

Le citoyen Dormoy se déclare partisan de l’autorité. La liberté individuelle est un leurre. Elle ne doit exister que dans la consommation, mais pas dans la production. Ce n’est que par l’autorité que les bourgeois ont pu s’émanciper. Le suffrage universel ne fera rien, mais ce n’est pas une raison pour déserter la lutte. Il faut toujours présenter des candidats ne serait ce que pour faire de l’agitation. Basly et Camelinat ont fait leur de voir à Decazeville. S’ils ont trahi quelqu’un ce sont les bourgeois. La preuve que le suffrage universel est bon à quelque chose c’est qu’à Lyon, grâce à l’entrée au conseil municipal du citoyen Picorneau, patronné par les chambres syndicales ouvrières, cette assemblée a voté des subsides qui ont permis l’envoi à Montluçon de quatorze délégués.

Le citoyen Gagnière, de Lyon, déclare qu’il a entendu dire dans un hôtel que Dormoy avait reçu 500 francs de Lyon. Dormoy n’a rien reçu à titre personnel. Ces 500 francs lui oui été envoyés pour payer les premiers frais de l’organisation du congrès.

Le, citoyen Sibilat, de Lyon, expose de de nouveau ses théories anarchiques. Ce n’est pas la présence du citoyen Picorneau au conseil municipal de Lyon qui a forcé cette assemblée à voter des subsides à la délégation. C’est, parce que les Chambres syndicales ont de la puissance sur les conseillers et par leur présence les ont forcés à voter des fonds.

La citoyen Denonfoux, de Lyon, dit que le suffrage universel est bon. Ce qui le rend mauvais c’est la manière dont on le pratique. Si certains députés ont trahi leur mandat, d’autres sont morts sur les barricades. A Nadaud et à Tolain on peut opposer Millière et Delescluze.

Le citoyen Sibillat s’incline devant les grandes figures de la commune, mais il attaque les députés ouvriers actuels. Qu’est allé faire le citoyen Camélinat, en Algérie, à la queue des ministres ? Il aurait mieux fait de parcourir la France pour s’enquérir des besoins des travailleurs.

Le citoyen Farjat, de Lyon, dit que les anarchistes ne savent exprimer leurs théories que par ce mot : liberté. Il faut créer d’abord la liberté économique. Si on ne s’organise pas la révolution sera reculée. Le suffrage universel n’est pas un principe mais un moyen. Il faut s’en servir.

Le citoyen Dormoy constate que tous les orateurs sont d’accords quand il s’agit delà révolution, mais une révolution ne se décrète pas — ce sont les événements qui la font.

Le citoyen Caron, de Paris, se déclare blanquiste et ennemi du suffrage universel qui a retardé la révolution. Il n’est pas d’accord avec les collectivistes pour la lutte des classes qui n’a jamais été préconisée par le Comité central.

Ce discours provoque presque un tumulte dans la salle. Les délégués haussent les épaules. Des voix crient à l’orateur qu’il ne sait pas ce qu’il dit.

Les citoyens Dormoy et Denonfoux réfutent les paroles du citoyen Caron. Le citoyen Denonfoux veut mettre les travailleurs en garde contre certains projets présentés à la Chambre. Ces lois, lors même qu’elles seraient votées, ne produiraient aucun résultat. Après des discours des citoyens Issartel, de Lyon, et Eglen, de Lyon, se déclarant suffragistes et révolutionnaires, la séance est levée au chant de la « Carmagnole. »

La Démocratie du Cher 5 novembre 1887

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La Chambre syndicale des mécaniciens et similaires, ainsi que celle des chaudronniers en cuivre de Lyon, réunies en assemblée générale dans leur local, rue Grolée, 38, le dimanche 20 novembre courant.

Les délégués au Congrès de Montluçon, Gagnaire et Sibilat, après avoir rendu compte de leur mandat, ont été l’objet d’un vote de confiance pour la façon correcte dont ils ont rempli leur mandat.

Les syndicats félicitent leurs délégués de l’énergie qu’ils ont déployée audit Congrès.

Le Cri du Peuple 26 novembre 1887

Morale anarchiste, refus de l’estampage : Jamin contre les Crapauds verts

L’Encyclopédie anarchiste donne cette définition de l’estampage :

ESTAMPAGE n. m.

Terme populaire servant à désigner l’acte qui consiste à abuser de la confiance des camarades pour leur soutirer de l’argent. On appelle estampeur celui qui se livre à cet exercice malhonnête et ce mot est devenu synonyme d’escroc.

Dans son esprit, le mot estampage ne renferme pas son origine. Nous pensons qu’il est usité dans le sens péjoratif qu’on lui prête de ce fait que : la monnaie étant de pièces frappées ou estampées, on a dénommé estampeur celui qui s’en procure en usant de certains moyens frauduleux.

L’estampage n’est pas le vol ; c’est plutôt un abus de confiance. Dans les milieux d’avant-garde, où la solidarité s’exerce sur une grande échelle, et où la sensibilité des individus est continuellement tenue en éveil, il n’est pas étonnant de rencontrer de faux camarades qui profitent du bon cœur des compagnons pour vivre sur le commun et se procurer des ressources de façon malpropre. Cela est certainement regrettable, mais il n y a aucun moyen sérieux de pallier à cet état de choses. Toutes les organisations, quelles qu’elles soient, ont leurs parasites ; c’est une conséquence logique de la société bourgeoise qui repose sur le vol.

Etre victime de l’estampage ; se faire estamper ; être estampé, etc…

On appelle également estampage l’acte qui consiste à vendre une marchandise à un prix supérieur à sa valeur réelle. Le commerce (voir ce mot) n’est pas une chose honnête en soi ; nous l’avons démontré. De gros ou de détail, il donne naissance à un nombre incalculable de combinaisons plus ou moins louches ; mais c’est surtout en ce qui concerne le petit commerce que s’applique le mot estampage. Le monde pullule de charlatans qui, par leur bagout, s’attaquent aux naïfs et aux crédules et leur placent des articles inutilisables présentés avec une certaine recherche. C’est du reste la présentation que l’on paie car l’article en général ne vaut rien. Ceux qui se livrent à ce genre d’estampage sont nombreux surtout dans les grandes villes.

En un mot, l’estampage est une maladie sociale qui puise son germe dans la société imparfaite que nous vivons.

Dans la mesure du possible, il faut, dans nos groupes et cercles anarchistes, éloigner les estampeurs, car en outre qu’ils arrachent aux camarades des ressources qui pourraient être employées plus utilement, leurs actes sont indélicats, ils trompent les compagnons sincères et dévoués et nuisent à la bonne harmonie qui doit régner dans nos organisations.

Léon Jamin dans son roman autobiographique Petit-Pierre : histoire et souvenirs d’un apprenti explique clairement comment au nom d’une morale anarchiste il se sépara des pratiques d’estampage, ayant cours chez certains compagnons du tour de France, pour entrer dans le syndicalisme :

PETIT-PIERRE SE SÉPARE RADICALEMENT DES « CRAPAUDS VERTS »

Travail, justice, amour, Régnez, c’est votre tour ! EUGÈNE POTTIER.

Un penseur a écrit quelque part : « L’homme libre qui de plein gré, unit sa force à celle d’autres hommes agissant de par leur volonté propre, a seul le droit de désavouer les erreurs ou les méfaits de soi-disant Compagnons. » Et c’est ici le cas de Petit-Pierre qui, nous avons pu le constater, se sentait invinciblement, attiré, par l’ardeur de son âme rêveuse, vers l’étude dans l’art de connaître les difficultés que présente sa profession dans toute son étendue.

Et c’est ainsi qu’aux environs de sa dix-neuvième année, c’est-à-dire trois ans à peine après avoir terminé son apprentissage, qu’eût lieu son arrivée à Paris, où, de suite, son tempérament se porta vers les arts qui devenaient, pour lui, un véritable culte, notamment pour tout ce qui touchait à son métier. Il en fut de même pour les questions de philosophie sociale, pour lesquelles il se passionnait fortement.

C’était presque un sentiment d’artiste, encore ignorant du beau, qui le poussait rapidement dans les sentiers de la suprême beauté esthétique, autrement dit, vers tout ce qui tend à ennoblir le cœur et l’esprit de l’homme dans ses diverses sensations.
C’est pourquoi à côté de ces sensations élevées, il en était d’autres non moins séduisantes, non moins belles, toutes imprégnées de haute noblesse et de générosité.

Cette dernière évolution s’accomplissait, un peu, à son insu, dans le domaine de l’observation philosophique et rationnelle du milieu ambiant qu’il fréquentait et aussi par l’influence de ses lectures qu’il choisissait, parmi les meilleurs écrivains de son temps, entre autres : Force et Matière, de Louis Büchner ; La Philosophie, d’André Lefèvre; La Descendance de l’Homme avec l’Origine des Espèces, de Charles Darwin; Science et Matérialisme, du docteur Charles Letourneau, ainsi que la Physiologie des passions du même auteur. De même qu’il n’ignorait pas l’Émile, ni le Contrat social, de Jean-Jacques Rousseau.

Toutes ces lectures, de haute portée scientifique et sociale, avaient inspiré chez Petit-Pierre le désir, encore imprécis, de connaître davantage, afin d’arriver à comprendre plus facilement le mouvement intense de la vie sociale qu’il observait autour de lui, dans les ateliers ou dans les réunions corporatives et autres !

Étant donné cet état d’esprit, il se mit à suivre attentivement toutes les réunions publiques, chaque fois qu’il en avait l’occasion !

Au cours de ces réunions, il avait retenu les paroles qu’un orateur avait citées: lesquelles paroles n’étaient autres que celles si profondes et si vraies du grand encyclopédiste Diderot, lorsque ce dernier écrit :

« J’admire le fanatique, quand, par hasard, il rencontre la vérité, il l’expose avec une netteté et une énergie qui brise et renverse tout. »

Ces paroles avaient frappé profondément l’âme de ce cœur d’apôtre à l’esprit combatif, au point qu’il ne se lassait de les répéter, au fil de ses conversations, avec d’autres camarades de son âge.

Petit-Pierre comprit aussitôt qu’il était maintenant de son devoir de s’affilier à l’un des groupements syndicaux de sa corporation qui répondait le mieux à ses aspirations de sincère et vaillant lutteur. La suite de ses actions démontrera le bien-fondé de ses inspirations !

Ces réflexions l’amenèrent à donner sa. démission de la Société de l’Union des Travailleurs du tour de France, pour se faire inscrire, comme membre adhérent, à l’Union de la Fédération des Ouvriers Menuisiers en Bâtiment. Ce qui ne l’empêcherait nullement de conserver, par devers lui, les bonnes sympathies et les solides amitiés qu’il avait trouvées dans la société de laquelle il allait démissionner!
Bien au contraire.

Voici en quels termes fraternitaires était rédigée sa démission :

Mes braves et loyaux compagnons de trimard et de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de France, je vous prie de bien vouloir transmettre ma démission au bureau de votre fraternelle Société, où, pendant près de trois années, j’ai été membre actif. Je prie tous les sociétaires, dans la plus prochaine assemblée générale, de la ratifier.

En remettant ma démission, je liens à proclamer hautement les excellents rapports qui ont toujours existé entre tous ses adhérents et moi; et au milieu, desquels j’ai commencé mon évolution sociale de trimardeur, m’étant trouvé, jusqu’à présent, dans une parfaite communion d’idées de mutuelle solidarité, d’esprit de dévouement.

Puissent continuer ces marques de déférence et d’encouragement parmi vous tous, qui avez été mes meilleurs camarades! mes meilleurs amis!…

Mais actuellement, me trouvant depuis près de quatre mois dans la Capitale, je crois nécessaire, à mon évolution de combatif, de prendre un autre sentier que celui de la mutualité, afin d’apprendre à lutter, d’une manière plus efficace encore, contre tous ceux qui, de près ou de loin, oppriment les travailleurs.

Votre ex-collègue,

MIJAN*, dit PETIT-PIERRE.

Ce qui détermina Petit-Pierre à démissionner de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de France, ce fut surtout la conduite déplorable, à son avis, que tenaient quelques-uns de ses membres qui étaient venus, à son grand désappointement, habiter sous le même toit que lui.

Effectivement, malgré qu’il s’en était écarté, il y avait à l’Hôtel des Vertus quelques unionistes qui se réunissaient là, presque chaque soir, dans le but d’élaborer le projet d’une société de « pouffeurs » qui se dénommaient, par avance, « les crapauds verts » dont l’initiateur était un ouvrier zingueur, dont les allures déplaisaient fortement à la droiture de Petit-Pierre qui se sépara d’eux aussitôt, préférant se livrer à la propagande sur les problèmes sociaux.

Cet initiateur, un fort beau gars du Midi, se faisait appeler le Beau Achille, à cause, sans doute, de son abondante chevelure crépue au noir d’ébène.
De plus, grand blagueur. Mais cette faconde n’eut été rien, si ce n’eut été sa théorie d’estampeur. Cela répugnait d’autant plus à Petit-Pierre que ce genre de vie, se faisait au détriment d’un pauvre vieux travailleur — cordonnier de son état — qui avait eu beaucoup de peine à amasser quelques maigres économies lui ayant permis de sous-louer cet hôtel du 9 de la rue des Gravilliers.

Chaque soir, lorsqu’il rentrait, Petit-Pierre voyait le brave père Bayeux derrière son comptoir, assis sur la banquette, devenir de plus en plus triste, avec ses grosses lunettes bleues sur le nez, ce qui faisait un contraste étrange avec sa tête blanchie sous le poids des ans.

Il en était de même de sa malheureuse compagne qui, elle, était assez gaie, sous l’influence de l’ivresse.
C’était là l’œuvre du Beau Achille, le fondateur des « Crapauds verts », qui prenait plaisir à cette basse manœuvre de griser la « maman Bayeux », comme il l’appelait, afin de tromper, à la porte de sortie, sa surveillance, au moment où filaient les bagages de quelques-uns d’entre eux, afin de partir sans payer leur nourriture. C’était, disaient les « Crapauds verts », la manière de déménager à la «cloche de bois » et de poser un fort « tasseau chez le bistrot ».

Non que Petit-Pierre en eut été offusqué, du moins aurait-il compris ce genre d’estampage si, à la rigueur, il s’était pratiqué sur le dos de plus gros marchands de vins, restaurateurs ou gros propriétaires qui auraient eu le moyen d’en supporter les conséquences?… Et encore !…

Mais là, c’était la ruine certaine de ces pauvres vieillards qui allaient misérablement à la culbute en continuant de faire du crédit à plusieurs «Crapauds verts» dont l’intention, par trop voyante, était de ne pas payer !

Parmi eux étaient de nombreux menuisiers qui, maintes fois, avaient tenté, sans succès du reste, d’entraîner avec eux Petit-Pierre dans leur manœuvre déloyale !…

— Non, mes amis! je ne saurais vous suivre sur un terrain où je ne puis vous approuver. Je préférerais labourer la terre avec mes ongles que d’écouter vos pernicieux conseils, en ce sens que ces procédés ne peuvent servir en rien la cause que j’entends défendre : celle de l’Humanité. Seuls, en effet, les actes de solidarité je les accepterais avec toutes leurs conséquences ! Alors que les vôtres me paraissent empreints d’un, égoïsme étroit, tant ils sont vulgaires !

— Imbécile, va ! fait son camarade de lit Moizon.

— Soit ! En tous cas, je me refuse net à vous suivre!… Et, de ce jour, je me sépare de toi, ainsi que de tous les «Crapauds verts». J’aime mieux me livrer à l’étude des problèmes économiques et sociaux, qui, parallèlement aux questions professionnelles et artistiques, me paraissent de beaucoup. plus dignes et plus profitables à l’Humanité que de pousser à la ruine de pauvres têtes qui ont blanchi à la peine.

— Ah ! moraliste ! ajoute à nouveau Moizon qui, lui aussi, avait eu soin de faire filer, à la cloche de bois, sa malle et autres menus bagages lui appartenant en propre : cela sans en prévenir, bien entendu, Petit-Pierre.

Celui-ci ne s’aperçut de la manœuvre qu’en rentrant se coucher.

— Non, je ne suis pas un moraliste, au sens que toi et tes comparses attribuez à ce mot. En tous cas, avoue que c’est honteux de chercher, chaque jour, le moyen de griser, cette pauvre vieille, infirme de corps et aussi d’esprit, dans le but de leur faire perdre nourriture et loyer ! A quoi ça vous avancera-t-il, s’adressant à Rideau, un autre membre de la Société des « Crapauds verts », qui assistait à la conversation?…

— Tu as peut-être raison, camarade, ripostent Rideau et Moizon, acculés parla logique irréfutable des arguments de Petit-Pierre. Mais que veux-tu, tout n’est pas rose dans la, vie. Puis ce n’est pas un crime que de poser un « fort tasseau d’un mètre » sur le nez d’un bistro ! Tant pis si ça tombe sur les caboches du père et de la mère Bayeux !

— Si ce n’est pas un crime, en tous cas c’est une honte. Vous êtes tous des sans cœur ; allez-vous en.
Vous me dégoûtez tous ! Vous entendez. Tous me faites horreur, vous dis-je!

— Est-ce que, par hasard, tu serais devenu un censeur ? clame un autre « crapaud vert » qui, assis près d’eux, avait entendu le dialogue échangé?… Ce dernier est devenu, par la suite, un important bistro, à qui il ne faisait pas bon de demander un crédit, ni même un acte de solidarité, maintenant qu’il est à son tour empoisonneur public !…

— Ah ! fous-nous la paix, avec tes principes d’honnêteté, fait Langlais, dit « gueule de bois», un autre « crapaud vert » qui, également, avait entendu la discussion.

— Eh bien !vous aussi, je vous prie de me « foutre » la paix avec toutes vos sales histoires à dormir debout. Car, ainsi que je vous l’ai déjà dit, à dater de ce jour, vous entendez, jamais vous ne me verrez avoir des rapports avec, vous !

— Pas même avec nous, Petit-Pierre, fait une charmante et délicate petite blonde, à la mine éveillée, avec son nez en « pied de marmite », laquelle faisait son apparition, au moment où il prononçait les derniers mots de sa phrase.

— Avec vous ! comme avec tous les autres « crapauds verts », dont vous et votre ami Émile faites partie. La rupture entre tous les « crapauds verts» et moi est irrévocablement définitive. Je saurai vous démontrer la puissance de mon inébranlable volonté !…

Petit-Pierre avait le droit de tenir ce langage à tous les « crapauds verts », dont il ne pouvait, par droiture, approuver les actes et théories d’estampage ! C’était plus fort que lui.

Aussi, à dater de ce jour, les « crapauds verts » ne virent plus Petit-Pierre accepter de sortir avec eux. Mais il n’avait pas renoncé pour cela au travail qu’il préparait pour sa nouvelle société corporative où il s’était fait affilier ! Souvent on le voyait, partir aux réunions-conférences qui se tenaient au Quartier Latin, à la salle d’Arras plus particulièrement, alternant avec celles données par l’Union de la. Fédération des Ouvriers Menuisiers du Bâtiment, dont il devint bientôt l’un des membres les plus actifs.

C’est ainsi qu’il arriva à meubler rapidement sa mentalité, en l’éclairant, ainsi qu’il a été dit, sur tous les problèmes d’économie sociale.

Petit-Pierre : histoire et souvenirs d’un apprenti par Léon Jamin, Gallica

*anagramme de Jamin

L’anarchiste Chavrier et le guesdiste Farjat tentent de structurer la Fédération nationale des syndicats ouvriers. 18 avril 1887

Commissaire spécial près la Préfecture du Rhône

Fédération nationale des syndicats ouvriers

Réunion privée de la Commission exécutive du Congrès, tenue au siège social, cours Lafayette, 8, le 18 avril 1887

La séance a été ouverte à 8 heures et demie du soir et levée à 10 heures, sous la présidence du nommé Sartarin.

Etaient présents les nommés Chavrier, Blondet, Gorsse et Farjat.

Chavrier a demandé :

1° D’adresser une circulaire à tous les syndicats les engageant à se préparer pour le prochain congrès ;

2° Si la ville de Bourges (Cher) devait être définitivement choisie pour être le siège de ce Congrès ;

3° Et si à ce nouveau Congrès on ne s’occuperait que de l’organisation définitive de la Fédération nationale et du règlement général.

Sartarin a répondu :

« A mon avis la Commission exécutive n’a pas exécuté son mandat. A l’heure actuelle il vaudrait mieux organiser définitivement la Fédération nationale. Celà fait, on se rendrait alors au Congrès avec un travail tout fait.

C’est au nom de mon syndicat, qui m’en a donné la mandat, que je fais ces observations ».

Chavrier :

« Le citoyen Sartarin n’a pas de mandat à recevoir de son syndicat, ayant été nommé par le Congrès, membre de la Commission exécutive.

Sartarin :

« Avant tout j’appartiens à mon syndicat et je me retirerais de la Commission s’il me disait de le faire.

L’argent qui est en caisse doit servir à organiser la Fédération nationale et non le futur Congrès.

Je crois aussi qu’on ferait bien de demander, soit aux syndicats d’augmenter le nombre des membres de la Commission exécutive, soit au Conseil local de collaborer avec celle-ci ».

Chavrier :

« La Commission doit rester ce qu’elle est et chacun doit garder ses attributions.

En fait, la formation d’une Fédération nationale est acquise, puisque nous avons l’adhésion de 180 chambres syndicales environ qui, toutes seront représentées au prochain Congrès.

Il nous faut donc nous mettre à préparer de suite un travail que nous présenterons aux syndicats, car nous n’avons guère que quatre mois pour le faire ».

Sartarin :

« Je maintiens ce que j’ai dit.

Il faut pour le prochain Congrès que les syndicats qui enverront des délégués soient fédérés ; les régions doivent donc être organisées et les caisses contenir l’argent nécessaire. C’est pourquoi je ne voterai pas la proposition Chavrier ».

Farjat :

« Pour les grands centres la Fédération nationale existe déjà, il n’y a donc plus qu’à inviter les syndicats épars dans les petites villes à s’y rallier.

La circulaire engagera donc les syndicats, et à venir à la Fédération et à se préparer pour le prochain Congrès.

Il est indispensable que le délégué de la Commission exécutive présente un travail sérieux au Congrès, aussi faut-il s’y mettre tout de suite ».

Sartarin :

« En ma qualité de Président je vais mettre aux voix la proposition d’adresser une circulaire aus syndicats mais je déclare que je ne prendrai point part au vote »

La proposition, mise aux voix, a été adoptée par les nommés Blondet, Gorsse, Farjat, Chavrier et ces deux derniers ont été chargés de la rédaction de ladite circulaire.

Lyon le 20 avril 1887.

Le commissaire spécial

Archives départementales du Rhône 10 M 340

JAMIN Henri, Léon, Eugène, menuisier, professeur de trait, syndicaliste, anarchiste, mentor de Madeleine Pelletier (4)

Le 5 février 1890, le groupe Les anarchistes de Montmartre se réunissait chez Delaporte, 19 rue de Clignancourt. Jamin aurait voulu discuter sur l’opportunité du manifeste des chambres syndicales et groupes ouvriers de Paris, mais vu le petit nombre d’assistants, la discussion fut renvoyée à une séance ultérieure.

Le 19 février 1890, le groupe Les libertaires du XVIIIe organisait une réunion publique au Café de l’exposition, 26 boulevard Rochechouart sur le thème de l’amour libre. Une soixantaine de personnes dont 20 femmes étaient présentes. Lucien Weil préconisa l’amour libre, combattit les préjugés des unions légales qui entravaient la liberté de l’homme et de la femme.

Cabot et plusieurs anarchistes combattirent ces idées qu’ils jugeaient malsaines contre Martinet et Fanny qui les approuvaient, celle-ci toutefois demandait une garantie pour les femmes.

Le même jour, Jamin assistait à la réunion du groupe Les anarchistes de Montmartre. Il blâma les compagnons qui soutenaient le groupe de l’amour libre, lequel était appelé à faire beaucoup plus de mal que de bien au parti.

Le 20 mars 1890, avait lieu, 36 rue de Clignancourt, une réunion du groupe Les libertaires du 18e arrondissement.

Jamin voulait discuter de la Conférence internationale concernant le règlement du travail dans les établissements industriels et dans les mines se tenait à Berlin du 15 au 29 mars 1890 mais Charveron lui fit observer que les anarchistes n’avaient pas à s’occuper de ce que pouvaient faire les bourgeois qui se rendaient à Berlin :« Ce dont nous avons à nous occuper, c’est de faire la révolution le plus tôt possible pour exterminer toute cette bande de grugeurs qui nous exploite ».

Toutefois Malato devait se charger de traiter de la Conférence de Berlin, le dimanche suivant.

Le 28 avril 1890, Pouget, Constant Martin, Bernard, Choua et Jamin s’étaient donné rendez-vous chez Duprat, marchand de vins, restaurateur, pour prendre certaines décisions au sujet de la manifestation du 1er mai.

Pouget et Constant Martin firent remarquer que la plupart des socialistes influents faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour retenir les délégations sur le terrain pacifique. Jamin, Choua et Bernard répondirent : « Nous n’avons pas à nous inquiéter si tel ou tel groupe marchera ou ne marchera pas. Il faut que la manifestation réussisse, voilà le but ; et si elle réussit ce ne sera que grâce au courage et à la ténacité des masses exploitées, qui lasses de souffrir, descendront ce jour-là dans la rue pour protester contre le joug qui les opprime et pour agir si elles le peuvent. C’est donc sur cette foule de révoltés que nous devrons nous appuyer. Notre devoir sera de l’exciter à l’action sur les grands établissements : banques, magasins, cafés, etc… Si cette action se produit, semer la terreur dans la capitale en marquant notre passage par l’incendie ».

En 1890, Jamin édita un manuel, L’Enseignement professionnel du menuisier, sous forme de fascicules vendus par abonnement. Le bulletin de souscription portait, en exergue, une citation d’Elisée Reclus. Léon Jamin habitait alors au 21, rue Lamarck, à Paris 18e. Ce manuel a été régulièrement réédité.

En 1893 il était toujours signalé dans les réunions.

Après la période des attentats, il donna quelques articles au Libertaire de Sébastien Faure.

En 1906, il publia une brochure, La lutte pour les huit heures, à l’imprimerie La Libératrice, et en 1912 un roman largement autobiographique, Petit-Pierre, histoire et souvenirs d’un apprenti. Dans une longue lettre à Victorine Brocher, d’août 1909, il le qualifie de « livre d’éducation civique et professionnel ». Il préparait alors un deuxième ouvrage, sur le féminisme, qu’il lui demandait de bien vouloir préfacer ; mais il ne semble pas que ce livre ait été publié.

En septembre 1912, le groupe « Les Amis-de la Vérité », poursuivait la réhabilitation du capitaine Marix, décidé à intervenir contre toutes les iniquités et toutes les injustices, indiqua à ceux qui désiraient être exactement renseignés sur l’affaire Marix, qu’ils pouvaient s’adresser à M. Léon Jamin, ancien conseiller prud’homme de la Seine, 56, rue de la Chine, à Paris, l’un des secrétaires du groupe, qui enverrait, sur demande et gratuitement, tous renseignements.

Le 23 novembre 1912, le groupe « Les Amis de la Vérité » demanda aux journal Les Temps nouveaux d’insérer une lettre que l’ex-capitaine d’artillerie Marix adressée à ses anciens compagnons d’armes, pour protester contre la condamnation inique qui n’avait pu le frapper que par suite de manœuvres policières et d’entorses à la loi, à la jurisprudence. Mais le journal refusa de la publier :
« Sous le régime que nous subissons, tout est possible ; le préfet de police, en effet, est le maître incontesté de la société bourgeoise. Mais ma conviction n’étant pas faite dans le cas Marix, je ne puis qu’enregistrer sa protestation, en engageant les camarades qui veulent se faire une opinion de s’adresser au secrétaire du Groupe, Léon Jamin 4, rue Thibaud ».

SOURCES : Le Gaulois des 11 et 12 mars 1883 —Les Temps nouveaux 1912 Gallica — Bulletin de souscription pour L’Enseignement professionnel du menuisier — René Bianco, « Cent ans de presse… », op. cit.. — Josef Peukert Papers ; Gustave Brocher Papers ; Amsterdam IISG. — Gallica. Notice Maitron par Par Guillaume Davranche, Marianne Enckell http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155903 — Le Cri du peuple Gallica — Archives Préfecture de police BA 73 , Ba 76, BA 78 et 1507 — Le Gaulois, 12 mars 1883— R. Bianco « Un siècle de presse anarchiste… », op. Cit. — Notice dans le Dictionnaire des militants anarchistes https://militants-anarchistes.info/spip.php?article12142

ŒUVRE : L’Enseignement professionnel du menuisier, Paris, Bibliothèque de l’enseignement professionnel, 1894-1896, 3 vol. ; La lutte pour les huit heures, Paris, Imprimerie La Libératice, 1906 ; Les Profils du XIe au XVIIIe siècle, ouvrage orné de plus de cent planches, par Jamin, chez l’auteur, 21, rue Jean-de-Beauvais. 1899 ;Petit-Pierre, histoire et souvenirs d’un apprenti, Paris, Niclaus, 1912. Gallica

Document :

Lettres de Léon Jamin à Victorine Rouchy : Léon Jamin . s.d., 1909, 1915. 2 lettres, 1 carte de visite

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JAMIN Henri, Léon, Eugène, menuisier, professeur de trait, syndicaliste, anarchiste, mentor de Madeleine Pelletier (3)

Le 12 janvier 1884, Jamin était l’un des orateurs de la conférence publique organisée par la Jeunesse révolutionnaire de Paris, salle de l’Ermitage, 22 rue de Jussieu, sur le thème Prolétaires et bourgeois.
Le 2 mars 1884, un grand meeting international était organisé par les groupes révolutionnaires autrichiens avec le concours des anarchistes de Paris au profit des familles des arrêtés et des expulsés de Vienne (Autriche) à la salle Rivoli, 104 rue Saint Antoine. Il était traité des questions suivantes : La Révolution sociale en Autriche ; l’exécution des valets de François-Joseph ; de l’attitude des révolutionnaires français en cas d’une insurrection sociale en Autriche ; de la nécessité d’une union internationale entre tous les peuples contre les monarques et les capitalistes. Jamin faisait partie des orateurs inscrits.

Le 16 mars 1884, vingt chambres syndicales organisaient un meeting, salle de l’Elysée-Montmartre, 80, boulevard Rochechouart, sous la présidence de Lissagaray. A l’ordre du jour : La crise économique et les travailleurs; la commission des 44 à la Chambre; les grèves du Nord. Parmi les orateurs inscrits : Bordes, Duprat, des tailleurs; Leboucher, Ravet, de la cordonnerie; Jamin, Trotté, des menuisiers; Druelle, des mécaniciens-ajusteurs-électriciens; Denéchère, de la maroquinerie; Pinoy, des serruriers; Ferré, des tapissiers; Emile Lefèvre, des chiffonniers, ainsi que plusieurs délégués des chambres syndicales et groupes corporatifs.

En mai 1884, Léon Jamin écrivit une lettre à la commission des 44 députés de la chambre, chargée de rechercher les causes de la crise économique et d’y apporter des remèdes, dans laquelle il releva « quelques-uns des mensonges, âneries et erreurs de fait ».
Sa lettre était adressée à M. de Héredia, député :
« … Il s’agit de la déposition de MM. Haret et Didier. Vous les questionnez :
— Vous avez sans doute entendu parler de la chambre syndicale qui se réunissais rue de Jouy, et qui a fondé dans Paris deux cours techniques, l’un rue de Sèvres et l’autre à Montmartre?
Je suis étonné que vous ne la connaissiez pas. Le Conseil municipal subventionne ces deux cours.
M. Haret. —Je ne me rappelle rien concernant cette chambre syndicale.
Or, la chambre syndicale que M. Haret prétend ne pas connaître, a fondé, non pas deux mais trois cours professionnels. MM. les patrons menuisiers n’ont jamais su en faire autant. M. Haret ne se rappelle rien concernant la chambre syndicale; cependant, plusieurs membres du syndicat m’ont affirmé qu’il a écrit à ce même syndicat, en 1881, pour avoir des ouvriers, des marchandeurs ou des conducteurs.
Voici la déposition de M. Didier :
Vous confondez sans doute avec trois cours de dessin qui ont été fondés par une société : l’un rue de Sèvres, l’autre à Montmartre, et un troisième, peu connu parce qu’il a été fort peu suivi par suite de l’irrégularité et de l’inexactitude du professeur.
Nous avons même offert des prix à ces cours. Ils n’ont pas été acceptés, sous prétexte que la liberté de l’enseignement en aurait souffert.
Cette société, dont M. Didier paraît se souvenir vaguement, est bien la chambre syndicale ouvrière, ne lui en déplaise, attendu qu’il n’y a pas dans Paris d’autres cours du même genre que les siens. Quelques-uns de nos camarades avaient, en effet, eu la naïveté de se rendre près de ces messieurs, dans le but d’obtenir des récompenses. Mais, en assemblée générale de la chambre syndicale, les sociétaires moins naïfs repoussèrent ces compromissions.
La liberté de l’enseignement dans nos cours de dessin aurait souffert de l’immixtion des patrons. Nous avons déjoué le piège qui nous était tendu. La preuve, c’est que les patrons sont venus devant la commission d’enquête parlementaire manifester leur haine contre les syndiqués. Mais ils peuvent continuer à jeter leur bave sur nous.
Pour ce qui est de mon irrégularité et de mon inexactitude au sujet du troisième cours, que je dirige, je mets au défi M. Didier et ses co-déposants de prouver leur mensonge. Étant un partisan actif de l’enseignement professionnel, je fais tous mes efforts pour propager ce mode d’instruction.
Si ces messieurs avaient à cœur son développement, ils auraient pu juger avec moins de partialité ma prétendue irrégularité, en visitant l’exposition de modelage que je fais tous les ans.
Je les invite à aller au baraquement B, rue des Tuileries ; ils trouveront ma vitrine où sont exposées environ 150 pièces, qu’ils entrent ensuite dans la salle à côté où est l’exposition des travaux des élèves de nos cours, et ils jugeront, à moins que leur incapacité notoire ne les empêche d’apprécier.
Si ces messieurs ont tant de rancune contre le syndicat en général, point n’est besoin d’une longue réflexion pour s’apercevoir que ce n’est que jalousie puisque, je le répète, n’ayant jamais eu l’intelligence de créer des cours techniques, ils seraient très satisfaits de voir disparaître nos cours… Les travailleurs s’instruisent au point de vue professionnel, au profit exclusif des patrons, et ces patrons les insultent.

Signé : Jamin, Léon, professeur de dessin de menuiserie et de trait »

En octobre 1884, Jamain, avec d’autres membres de la chambre syndicale des menuisiers s’opposa à des réformistes influencés par Barberet qui voulaient déclarer le syndicat dans le nouveau cadre de la loi de 1884 :

« Depuis trois ans la majorité de la Chambre syndicale des ouvriers menuisiers n’a cessé d’être révolutionnaire. Nous avions toléré quelques modérés au conseil syndical, mais ces messieurs, subjugués par un nommé P…, barberettiste, profitant de l’absence des socialistes et malgré les décisions prises en assemblée générale, firent décider qu’on se soumettrait à la loi sur les syndicats. Les véritables élus, devant un pareil escamotage, protestèrent et sommèrent les délégués usurpateurs de rendre les livres.
Ceux-ci ayant refusé, ils furent avertis qu’on s’en emparerait de vive force. Convoqués à une réunion, ces délégués ne vinrent pas, mais ayant appris qu’ils étaient réunis boulevard Rochechouart, nous allâmes les trouver, et nous nous emparâmes des livres qu’ils détenaient illégalement.
Nous sommes décidés à ne plus laisser les jésuites rentrer dans la chambre syndicale.
Signé : Testelin, Cardeillac, Anselme, Chevrel, Gros, Flament, Lallemand, Delille, Roch, Bricourt, Fontez, J. Lerouxaine, Jamin, Loperchey. »

En octobre 1884, Jamin servit de contact lors du lancement du journal anarchiste Terre et liberté auquel il collabora.

Le 24 janvier 1885, il demeurait à Honfleur, 70 rue Bucaille, le 24 février 1888, il était de retour à Paris.

En 1888-1889, on le retrouvait au Ça ira, avec Constant Martin et Émile Pouget.

Le 11 septembre 1889, Jamin participait à une réunion du groupe anarchiste La Sentinelle, à la salle Delaporte, 19 rue de Clignancourt. Il proposa qu’avec l’argent dont le groupe disposait, on fit imprimer une brochure sur le Congrès international qui venait de se tenir à Paris.

Le 29 septembre 1889, eut lieu chez le Père Rousseau, 131 rue Saint Martin, une réunion du groupe La Sentinelle. La discussion se déroula sur la nécessité de faire paraître un nouvel organe anarchiste. Ce journal devait traiter de la tactique à suivre pour favoriser et soutenir l’action révolutionnaire. Il devait comprendre une tribune libre, où tous les anarchistes pourraient développer les idées de chaque individualité. Morel, Duprat, Charveron, Jamin, Pouget, pensent qu’un organe anarchiste bien conduit peut paraître quotidiennement. Pour assurer son existence, il fallait compter sur le dévouement et le zèle de tous les groupes. Le journal de Martinet aurait pu subsister facilement, s’il avait représenté les aspirations de tous les groupes. Cet organe avait même reçu d’un grand nombre d’anarchistes de Paris et de provinces, l’argent qui lui était nécessaire. Si la Sociale de Martinet a succombé, ce fut pour des raisons autres que la question pécuniaire.

Jamin déclara : « Ce fait nous prouve qu’il faut réagir immédiatement, et lancer, si c’est possible, un nouvel organe répondant exactement aux besoins pratiques de l’Anarchie ».

Le 2 octobre 1889, une réunion du groupe La Sentinelle eut lieu 19 rue de Clignancourt. Une trentaine de compagnons y assistaient. On traita la question suivante : « De la meilleure manière de faire la révolution, ou tout au moins de former des révolutionnaires bien (illisible) et sur lesquels ou puisse compter.

Weil et Laurens soutenaient que c’était par l’égoïsme qu’il fallait faire marcher les hommes à l’assaut de la société actuelle. Duprat et Jamin veulent que l’on fasse la révolution en employant les méthodes philosophiques ; on préparera ainsi les masses à l’évolution sociale que l’on poursuivait.

Laurens leur répondit qu’une révolution violente amènerait seule des résultats. Jamin prononça alors un discours scientifique où il était question de Darwin, mais personne ne l’écouta.

Le 9 octobre 1889, le groupe La Sentinelle, se réunissait 29 rue de Clignancourt, 60 membres étaient présents. Weil, Jamin et Baudelot regrettèrent les début de l’anarchie où les compagnons n’étaient pas nombreux mais faisaient de l’action.

Selon le rapport d’un indicateur Duprat et Jamin auraient demandé que l’on s’occupa un peu dans les groupes de la question des égouts, des fils télégraphiques et aussi des endroits où peuvent se trouver des engins destructeurs. « En un mot, il faudra être prêts à faire sauter une partie de Paris, si besoin en était ».

Le 27 novembre 1889, le groupe anarchiste de Montmartre tenait une réunion au 19 rue de Clignancourt. Duprat y annonça que le groupe Les Insurgés avait l’intention d’établir une permanence et invitait en même temps les autres groupes anarchistes à suivre son exemple.

Morel et Jamin accueillirent cette nouvelle avec ferveur, estimant que l’on ne saurait trop prendre de précautions « contre les canailles qui vont encore nous gouverner pendants cette législature ».

A cette époque il fit la connaissance de Madeleine Pelletier qui n’avait que 15 ans, Jamin, qui avait une bibliothèque, lui prêta des livres de philosophie, ils ouvrirent à l’enfant des horizons nouveaux.

Madeleine Pelletier sa participa au groupe anarchiste « La femme libre », crée à son initiative, en janvier 1890, selon un rapport de police du 15 janvier 1890.
La première réunion de ce groupe était mixte : une douzaine de femmes et huit hommes, parmi lesquels Sébastien Faure et Jamain.
Les femmes critiquèrent la conduite des hommes à leur égard et se prononcèrent pour la création d’un groupe exclusivement féminin.

Le 16 janvier eut lieu, 19 rue de Clignancourt, salle Delaporte, une réunion organisée par les anarchistes de Montmartre. L’assistance se composait de 25 hommes et de 12 femmes.
La discussion aborda tout d’abord la question de savoir si les femmes pouvaient se réunir comme elles le désiraient, c’est à dire sans accepter d’hommes parmi elles.
Tennevin et Brunet étaient d’avis, au nom de la liberté individuelle, de les laisser se réunir comme elles l’entendaient. Weil combattit cette façon de voir.
Il fut pris à partie par toutes les femmes présentes et par quelques hommes qui lui reprochèrent sa conduite dans les réunions précédentes.
Fany le prévenait que s’il revenait parmi elles, il n’entrerait pas, dut-on lui jeter les verres et les carafes à la tête.
Jamain reprocha à Weil d’être trop insolent et le menaça de le souffleter.
Weil ayant mis Jamain au défi d’exécuter sa menace, il s’en suivit un corps à corps entre eux qui occasionna pendant cinq minutes un certain tumulte.

SOURCES :

Le Cri du peuple Gallica

Archives Préfecture de police Ba 1507

A suivre

JAMIN Henri, Léon, Eugène, menuisier, professeur de trait, syndicaliste, anarchiste, mentor de Madeleine Pelletier (2)

Léon Jamin fit partie du groupe des anarchistes qui agressa Yves Guyot. Le Monde illustré 17 mars 1883. Gallica.

Le 3 juillet 1881, l’Union de la fédération des ouvriers menuisiers en bâtiment tenait une réunion privée salle Vialla, rue Sain-t-Maur, 193. A l’ordre du jour : le compte rendu des délégués au congrès régional du Centre; l’organisation des cours professionnels traités par Jamin, membre de la fédération.

Jamin fréquentait l’établissement du Père Rousseau, c’est là c’est là qu’il connut connut Viard, délégué au commerce, sous la commune de Paris: puis Camélinat, le préposé à la monnaie ; ainsi que Albert Goulé, Mortier, Constant Martin, autres membres actifs de la commune insurrectionnelle, puis Elisée Reclus, les poètes Eugène Pottier, auteur de l’Internationale, Jean-Baptiste Clément l’auteur de la chanson Le temps des cerises.
Sans oublier cet autre poète, Constant Marie, dit le « Père La Purge» ; Jules Guesde; Paul Lafargue; Prudent Dervilliers ; John Labusquière; le Dr Susini ; Protot ; Dereure, le cordonnier ; le père Gaillard , Victor Considérant, l’un des survivants des journées de juin 48 qui, en même temps, était phalanstérien. Jamin suivait, mais de loin, cette phalange de la Démocratie sociale. Alors qu’il se lia davantage avec Emile Pouget ; le peintre Luce, Louise Michel, Digeon, Jean Grave, Pierre Kropotkine.

La Chambre syndicale des ouvriers menuisiers en bâtiment du département de la Seine avait élu domicile chez le Père Rousseau. Cette Chambre syndicale avait comme membre un tribun très populaire du nom de Montant, qui, avec quelques autres, eut l’idée de cet important meeting dit «des sans travail », qui eut lieu le 9 mars 1883, et dont la résolution définitive avait eu lieu salle Horel, rue Aumaire. Ayant comme organisateurs et signataires, de l’affiche : Cardeillac, le véritable instigateur ; Labat, Montant, Naudet, Tortelier.

Le 10 mars 1883, une réunion se tenait, les organisateurs du meeting de l’esplanade des Invalides, Montant en tête, avaient provoqué cette réunion publique, dans la salle d’Austerlitz, au no 2 du boulevard Contrescarpe. La salle, très petite, avec une galerie supérieure, au pourtour, était resserrée entre un débit de vin et un café. A huit heures, une vingtaine d’arrivants stationnent devant la porte et s’interrogent mutuellement au sujet de Louise Michel. Était-elle arrêtée ? Les uns disaient oui, les autres non. Enfin le patron ouvrit la salle on entra.
A huit heures et demie, il y avait cent personnes environ, et parmi elles une trentaine d’anarchistes. L’inquiétude était dans l’air; elle se trahissait par une certaine froideur et des chuchotements, les compagnons délégués à l’entrée pour la perception des frais de la salle s’entretenaient avec indignation de l’attitude des journaux à propos du meeting de l’Esplanade et jetaient des regards furieux sur un groupe de journalistes, faciles à reconnaître à cause de leurs chapeaux hauts de forme qui détonnaient dans ce milieu de chapeaux mous à larges bords.

Montant donna la parole au compagnon Jamin. Aussitôt apparaissait sur les degrés de l’estrade un homme assez chétif d’aspect il avait le visage blême, le corps petit et anguleux. Il avait été un des principaux organisateurs du meeting et avait pris la parole dans la fameuse réunion des quatre-vingts menuisiers en bâtiment dans la salle Horel, rue Aumaire, où la manifestation avait été décidée. Il était professeur de dessin au trait pour la menuiserie. Il ne monta même pas à la tribune, mais resta sur les degrés, et, le bras tendu vers un groupe de reporters prenant des notes dans un coin de la salle, il s’écria furieusement :
« Aujourd’hui que je m’aperçois que la presse bourgeoise est ici, je la dénonce à l’indignation des compagnons. Qu’il en vienne un de ces journalistes à la tribune expliquer pourquoi nous avons été vilipendés dans la presse. Qu’ils se fassent entendre, afin que nous voyions ce qu’ils ont dans le ventre. En attendant, je leur crache à la face. »
Personne ne souffla mot; les crayons des reporters coururent toujours sur le papier. La salle applaudit et le citoyen Montant tordit sa moustache sur la scène avec une visible satisfaction. Les délégués, à l’entrée, jubilaient. Quelques anarchistes se montraient au doigt le groupe des journalistes et se disaient que tout à l’heure on allait les « chauffer ».

A la fin du meeting, quelques journalistes se levèrent et se dirigèrent vers la porte. Ils furent suivis par le compagnon Jamin, qui attira de nouveau l’attention de l’assemblée sur eux. Quelques pourparlers s’engagèrent; on projetta de s’opposer au départ des reporters qui, sentant gronder de dangereuses colères autour d’eux, prudemment et vivement gagnèrent la sortie.

Le 11 mars, Jamin était au meeting des ouvriers du bâtiment au chômage, salle Rivoli, avec un groupe d’anarchistes qui, mené par Émile Digeon, appela sans succès l’assistance à aller renforcer le rassemblement de protestation place de l’Hôtel-de-Ville.

Des incidents tumultueux se produisirent dans cette réunion, à laquelle avait été convoqué le citoyen Yves Guyot, où ce dernier exposait les causes de la crise qui sévissait dans l’industrie du bâtiment. Tout se passait dans le plus grand calme, devant un auditoire composé d’une grande partie de maçons, lorsqu’une centaine d’anarchistes, ayant à leur tête notamment M. Digeon, Mlle D’Erlincourt, s’introduisit dans la salle, interrompant l’orateur et provoquant des scènes de désordre, excitant l’assistance se rendre place de l’Hôtel de Ville pouf manifester.
M. Yves Guyot, protestant contre cette attitude, les nouveaux venus envahirent la tribune, frappant M. Yves Guyot au visage à coups de poing, à coups de chaise et à coups de canne, la police, requise par quelques assistants, fît évacuer la salle. Quelques arrestations étaient faites, parmi lesquelles celles de Charles Godard, Émile Quinque, Jamin et Fernande d’Erlincourt. M. Yves Guyot se retira le visage tout en sang, mais refusa de porter plainte.

Léon Jamin ne fut libéré que le 25 mars 1883.

Le 11 avril 1883, lors du procès de Godard et Quinque, il fut cité comme témoin à décharge et expliqua que les incidents n’auraient pas eu lieu si Yves Guyot n’avait pas déclaré que les anarchistes étaient à la solde du député bonapartiste Gustave Cuneo d’Ornano. Il affirma que Godard n’avait frappé personne. « Godard, dit-il, est resté tout le temps à côté de moi. ». Yves Guyot lui répondit qu’il avait déclaré : «Vous faites le jeu de M. Cuneo d’Ornano, vous répondez à l’appel qu’il a signe. »

Le 11 juillet 1883, quatre arrestations étaient opérées à Paris. A cinq heures, on prenait chez eux Crié, rédacteur de la Bataille, Jamin, Crespin et Digeon, et on les conduisait à la préfecture de police, dans un des locaux dépendant du service de la sûreté. Vers onze heures, après une courte comparution devant le juge d’instruction, ils furent mis en liberté.

Au même moment, il était membre du groupe anarchiste du XIème arrondissement baptisé le Volcan, peu avant il avait fait une exposition de ses dessins rue Charlot.

Le 15 mai 1883, Jamin fait partie du groupe des anarchiste qui tenta d’imposer sa présence au congrès de la Fédération du Centre. Ils étaient trois ou quatre, parmi lesquels le compagnon Jamin, ils se défendirent du reproche qui leur était fait d’être payés pour faire du tapage. « On m’a appelé type, dit le compagnon Jamin, quand je me suis présenté au contrôle. C’est le secrétaire de l’Union fédérative, le citoyen Balin. Je ne veux pas être traité de type. » Il fallut les expulser pour les faire taire. La mêlée déborda dans la rue, où trois gardiens de la paix intervinrent pour faire circuler les batailleurs. Lors d’un nouveau retour des anarchistes, Balin, qu’on était allé chercher, arriva. C’était un grand et vigoureux jeune homme, qui avait pris une part active à l’organisation du congrès. Il se dirigea vers Jamin. «Oui, lui dit-il, je vous ai appelé type et je maintiens le mot. Et, si vous continuez à m’embêter, je vous flanquer ma main sur la figure. Au reste, je vous dis aussi que vous êtes stipendiés; et, si cela vous plaît, je vais mettre les points sur les i tout de suite. »
Les trois anarchistes filèrent. La veille un de leurs amis avait reçu, dans les galeries, un coup de couteau à la jambe.

A suivre

SOURCES :

La Presse, Le Rappel, Le Gaulois, Le Temps sur Gallica

Petit-Pierre, histoire et souvenirs d’un apprenti, Paris, Niclaus, 1912. Gallica

JAMIN Henri, Léon, Eugène, menuisier, professeur de trait, syndicaliste, anarchiste, mentor de Madeleine Pelletier (1)

Jamin Léon jeune. Document Gallica.

Né le 11 septembre 1857 à Nalliers (Vendée). Menuisier, puis professeur de menuiserie et de trait ; syndicaliste, conseiller prud’hommes de Paris, anarchiste.

Léon Jamin était le benjamin d’une famille, de deux garçons et deux filles.

Après trois ans d’études primaires, il voulut entrer en apprentissage de menuisier mais à 10 ans ses parents le placèrent dans un ferme comme pâtre. Au bout d’un an, il quitta cet emploi et revenant chez lui demanda à être menuisier. Mais comme un emploi d’apprenti ne rapporterait rien à la famille, il fut placé comme « petit garçon de café ». Il quitta de lui-même cet emploi et travailla comme « petit groom » chez un noble à Nantes. Son employeur le licencia au bout d’un an et demi car il refusait d’aller à la messe le dimanche.

Revenu chez lui, sa mère le gifla mais son père le fit mettre en apprentissage de menuisier chez un cousin. Durant son apprentissage, il fabriqua le dimanche, pour son propre compte des petites vitrines destinées aux jeunes femmes qui voulaient y déposer leur bouquet de mariage. Au bout d’une année, il fut capable de donner des leçons de trait à son patron. A la fin de son apprentissage, à 16 ans, il fit son Tour de France, muni de son livret d’ouvrier : « Jamin, dit Petit-Pierre, cheveux châtains, sourcils châtains, yeux roux, nez gros, barbe naissante, bouche moyenne, taille 1m64, menton pointu, visage ovale, teint coloré, signes particuliers : néant ».

Il commença par Luçon (Vendée) où il se fit embaucher dans un atelier comprenant trois ou quatre autres « trimardeurs ». L’un d’eux « Dauphiné », lui enseigna la géométrie. A 18 ans, il partit avec Dauphiné pour Nantes. Là il adhéra à l’Union des travailleurs du tour de France et fut logé chez la mère de l’Union, 2 rue du Port Maillard. Il y resta onze mois, puis partit pour Angers où il resta trois mois chez un menuisier rue du Mail. Il s’employa ensuite à Brion, près de Beaufort-en-Vallée (Maine et Loire). Là il s’entraîna à « l’art du trait » en lisant Nouveau Vignole à l’usage des menuisiers, par A.-G. Coulon chez Dunod, éditeur à Paris.  Il quitta cet emploi pour aller à Paris où il arriva en 1876.

Il se mit à suivre les réunions publiques. Il démissionna de l’Union des travailleurs du tour de France et adhéra à la Fédération des ouvriers menuisiers du bâtiment.

Voici en quels termes était rédigée sa démission :
« Mes braves et loyaux compagnons de trimard et de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de France, je vous prie de bien vouloir transmettre ma démission au bureau de votre fraternelle Société, où, pendant près de trois années, j’ai été membre actif. Je prie tous les sociétaires, dans la plus prochaine assemblée générale, de la ratifier.
En remettant ma démission, je tiens à proclamer hautement les excellents rapports qui ont toujours existé entre tous ses adhérents et moi; et au milieu, desquels j’ai commencé mon évolution sociale de trimardeur, m’étant trouvé, jusqu’à présent, dans une parfaite communion d’idées de mutuelle solidarité, d’esprit de dévouement.
Puissent continuer ces marques de déférence et d’encouragement parmi vous tous, qui avez été mes meilleurs camarades ! mes meilleurs amis!…
Mais actuellement, me trouvant depuis près de quatre mois dans la Capitale, je crois nécessaire, à mon évolution de combatif, de prendre un autre sentier que celui de la mutualité, afin d’apprendre à lutter, d’une manière plus efficace encore, contre tous ceux qui, de près ou de loin, oppriment les travailleurs.

Votre ex-collègue,

MIJAN*, dit PETIT-PIERRE. »

Ce qui détermina Jamin à démissionner de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de
France, ce fut surtout la conduite déplorable, à son avis, que tenaient quelques-uns de ses membres qui étaient venus, à son grand désappointement, habiter sous le même toit que lui.
Effectivement, malgré qu’il s’en était écarté, il y avait à « l’Hôtel des Vertus » quelques unionistes qui se réunissaient là, presque chaque soir, dans le but d’élaborer le projet d’une société de «pouffeurs » qui se dénommaient, « les crapauds verts » dont l’initiateur était un ouvrier zingueur, dont les allures déplaisaient fortement à Jamin qui se sépara d’eux aussitôt, préférant se livrer à la propagande sur les problèmes sociaux.

Souvent on le voyait, partir aux réunions-conférences qui se tenaient au Quartier Latin, à la salle d’Arras plus particulièrement, alternant avec celles données par l’Union de la Fédération des Ouvriers Menuisiers du Bâtiment, dont il devint bientôt l’un des membres les plus actifs.

Il avait, depuis longtemps déjà, l’intention de préparer une conférence sur deux sujets différents, qu’il avait entendus traiter par des conférenciers, mais qui, selon ses impressions, étaient, ou simplement ébauchés ou incomplets.
Il se proposait donc d’aborder, en première ligne, celui ayant trait à l’esprit des syndicats, sujet, on s’entretenait beaucoup dans les milieux ouvriers, et même parmi les patrons. Surtout dans son atelier, ou plus particulièrement le compagnon Janot s’occupait beaucoup de la question sociale. Puis, en second, sur la participation aux bénéfices.
Il proposa aux administrateurs de l’Union de la Fédération de faire sur ces questions une ou plusieurs causeries. Ce qui fut accepté aussitôt. Notamment, par Papin et Larcher avec lesquels il travaillait dans la même maison, qui, eux, poussèrent immédiatement à l’organisation d’une réunion spéciale.

Cette réunion aura lieu un samedi soir, salle Horel, 13, rue Aumaire. Dès que fut formé le bureau, il monta à la tribune pour exposer à ses camarades comment il comprenait le fonctionnement des syndicats, et le devoir des syndicalistes envers eux-mêmes.

Il débuta en ces termes :

— « N’ayant pas l’habitude de la tribune, j’ose espérer, mes chers camarades, que vous serez assez
indulgents, en m’accorder votre bienveillance, qui, pour moi, sera une marque de solennelle fraternité, en même temps qu’un précieux encouragement

— Nous vous l’accordons, camarade, lui fut-il répondu par tous les assistants !

— Merci, mes amis.

Or, devant ce témoignage de sympathie, laissez-moi vous exprimer ce qu’à mon humble avis doit-
être un syndicat, ou plutôt comment doivent fonctionner tous les syndicats et tous les syndiqués ?…

Vous le savez comme moi, et certainement mieux que moi-même, que c’est une institution remontant à une époque déjà lointaine, mais que nos gouvernants ont voulu rendre toute moderne ; quoiqu’il en soit, le but doit-être d’opposer une résistance énergique à l’empiétement du « prétendu droit patronal » et en même temps un groupement d’équitable solidarité envers tous les camarades d’une même profession, autrement dit une marque de déférence entre tous les syndiqués?…

— Mais c’est parfait, fait Larcher, en applaudissant Jamin.

En d’autres termes, reprend l’orateur, le syndicat a pour mission principale, comme je viens de le dire à l’instant, de tenir tête aux exigences de plus en plus arbitraires des caprices de Monsieur «Veau d’Or », comme le disait il n’y a pas bien longtemps dans une réunion, d’un autre groupement, le citoyen Jules Guesde. C’est-à-dire le « dieu Capital », lequel sans le concours du « Roi Travail ! » ne pourrait guère être utile, s’il n’était livré qu’à lui-même !
C’est pourquoi, il est du devoir de tout salarié d’une même profession d’une industrie quelconque, en un mot le devoir de tous les exploités de se grouper fortement dans leur syndicat respectif d’abord, et de se fédérer ensuite, afin de se mieux connaître pour étudier d’un commun accord les moyens efficaces, et susceptibles d’obtenir un peu plus de liberté encore !
Lesquels moyens peuvent être : ou pacifiques ou violents? Selon la clairvoyance ou le degré d’intelligence des détenteurs de ce même dieu « Capital-Argent » pour que cesse, au plus vite, la hideuse exploitation de l’humanité par elle-même.
Pour y arriver lentement peut-être, mais sûrement, le moyen qui me paraît le plus pratique et le plus rationnel à la fois, consisterait, selon moi, à organiser le Travail de façon telle, qu’il soit une nécessité obligatoire pour la santé, une sorte de gaieté physique qui est la loi même pour tous ! au lieu d’être une fonction tyrannique, brutalement imposée aux producteurs considérés jusqu’à présent comme des mercenaires que l’on écrase sans pitié; comme des bêtes de somme se débattant, sans cesse, au milieu des souffrances morales et des tortures de la faim.
Oui, c’est toi, Roi Travail, qui, dans un avenir prochain deviendras le fécond inspirateur !… Et par ton suprême génie créeras tous délassements ! C’est pourquoi il est bon de te consacrer toutes nos pensées ! toutes nos actions !..
Oui, sous ton égide royale, viendra un moment où tu seras organisé de telle façon que tous les producteurs accepteront d’accomplir librement et avec joie la tâche quotidienne qui incombera à chacun, parce qu’alors elle répondra, cette tâche, aux goûts, et aux natures diversifiées à l’infini ! et permettra, ainsi, d’instituer un mieux-être, d’où naîtra une part de bonheur inconnu des nécessités de la consommation. Ce, dans le domaine industriel d’abord !
Il en sera de même de la production du sol ! en ce sens que la bonne mère nature peut donner de quoi nourrir au moins quatre fois plus que la vie humaine n’en exige. Et cela actuellement, où la science, notre grande émancipatrice, n’en est encore qu’à son « berceau ».
Oui, le travail savamment organisé établira l’harmonie, entrevue et rêvée par des penseurs, dans les rapports économiques, et fera cesser les divisions intestines qui existent au sein de ces immenses ruches humaines à mentalités si différentes, en faisant disparaître des oisifs comme on en voit dans notre belle société actuelle !…
Quoi de plus grandiose, de plus attrayant : le libre et utile Travail où l’on verra chaque individu accomplissant avec courage et gaieté de cœur sa tâche sociale pour le bien de Tous par Tous !
Voilà, camarades, ce que pourront les forces organisées du syndicalisme. C’est pourquoi j’en appelle à tous les prolétaires. Ce, dans l’intérêt général de la classe ouvrière, dont nous sommes, de s’unir de plus en plus étroitement dans ses syndicats, car il serait grand temps que les hommes vivent en harmonie. Cela, ils le peuvent, s’ils le veulent, en s’abreuvant aux sources fertilisantes, pures et fécondes, aux riches et puissantes mamelles de notre mère à tous : la Terre où il serait si doux de vivre en frères amis, et non en ennemis comme dans le présent, sans savoir pourquoi !
Un mot encore avant de terminer sur ce sujet : Je viens de dire que le plus grand ennemi de l’homme était l’homme lui-même. Et pourtant, ce n’est pas là le but de l’existence de vivre constamment en chiens de faïence, alors que cette existence les convie à la fraternité, ainsi que le fait remarquer Léon Metchnikoff, quand il dit : «Que faire pour triompher de tous les éléments hostiles qui nous entourent et pour voir couler nos jours en toute sérénité ? La foi enfantine en une providence tutélaire étant écartée, la croyance naïve en une nature clémente qui nous caresse ayant disparu,
comment arriverons-nous à fonder une vraie morale scientifique dont l’accomplissement nous donne toutes les joies compatibles avec notre nature ?
La seule voie qui nous soit ouverte est, de nous associer pour discipliner toutes les forces sauvages, cruelles, contradictoires de la nature brute, et les mettre au service d’un monde nouveau d’utilité commune, d’équité et de bonté mutuelle. »
— Mais, c’est parfait, répondit l’assemblée lorsque Jamin eut terminé ce premier exposé.

Dans la seconde partie, il fit l’éloge de Godin et du Familistère de Guise. Pour ébaucher le canevas de son exposé Jamin était allé se documenter dans les livres de Fourier, Proudhon et Robert Owen.

Au moment où son départ allait avoir lieu pour aller tirer au sort, son groupement corporatif L’Union Fédérative des Ouvriers Menuisiers en Bâtiment, était en pleine désagrégation. Les idées franchement fédéralistes de ce groupement, auquel appartenaient Larcher, Papin, remplissant les fonctions de secrétaire-trésorier; Aumaréchal, Leveillé, le dos rond, ainsi que son vieux copain, Pégon, et autres, imbus des mêmes principes, n’étaient pas encore bien compris des nombreux membres qui composaient la corporation des menuisiers, qui, souvent, furent d’esprit rétrograde, à cette époque, avec les Droudin, les Pericat et quelques autres.
C’est pourquoi Jamin redoutait un mouvement de recul. Et cela lui causait énormément de peine d’être obligé de partir à un pareil moment, d’autant qu’il avait appris qu’un autre groupement corporatif était sur le point d’éclore!… Il aurait tenu, avant son départ de Paris, de suivre les premières réunion de ce nouveau groupement, espérant pouvoir y exposer ses idées émancipatrices.
Son désir était donc de s’affilier à ce groupement de combat, sur le terrain d’évolution économique. Groupement justifié dans son appellation moderne de : Chambre Syndicale Ouvrière des Menuisiers en Bâtiment du Département de la Seine.
Jamin pensait que plus il y aurait d’ouvriers qui se syndiqueraient, plus grandes seraient les chances de succès dans leurs revendications.
Cela l’intéressait d’autant que le siège social de ce groupement allait avoir lieu chez un bistro, qu’il connaissait, ayant été mis en relation directe avec lui, au cours d’une promenade à travers les dédales du pavé parisien, où tous deux avaient été, par des amis communs, présentés l’un à l’autre.
Et c’est ainsi que Jamin connut le nom de ce marchand de vins qui s’appelait : Paul Rousseau.
Le 28 décembre 1877, il partit à l’Hermenault (Vendée) pour tirer au sort, il eut le n°66. Puisqu’il n’y avait que soixante-treize conscrits dans le canton, il était, maintenant, certain qu’il appartiendrait à la deuxième portion. Par conséquent, il n’en, aurait, que pour un an, échappant aux 5 ans de service.

Dans l’attente de partir à l’armée, il revint à Paris, dès son arrivée il eut soin de se rendre rue des Gravilliers, dont il avait gardé la chambre en payant un mois à l’avance, puis au 79 du boulevard Beaumarchais.
Il fit sont service militaire à partir du 16 novembre 1878 au 137e régiment d’infanterie à Fontenay-le-Comte (Vendée) au lieu de s’y présenter à l’heure exacte de la convocation qui était avant midi, il arriva le soir à six. heures ! Il fut de suite conduit à la « salle de police » où il passa huit jours.

Il arriva à la fin de son année, il avait récolté en tout vingt-huit jours de salle de police et de prison, soixante jours de consigne à la chambre. Punition anodine, qui ne fut pas porté sur le livret militaire. Il fut aussi sur le point de passer en conseil de guerre. Cela pour avoir refusé d’accomplir une corvée que lui avait commandé le caporal de chambre.
Le sergent-major, disant qu’il ne comprenait pas qu’on fit passer un homme en Conseil de guerre pour une vétille, Jamin échappa à une grave punition.

A la fin de l’année 1879, il était de retour à Paris. Il retrouva sa chambre du boulevard Beaumarchais, 79, qu’il avait sous-loué à son ami Auguste, comme lui, professeur de trait, qui avait bien voulu accepter de la lui garder, pendant le temps que durerait son année de service militaire.

Trois ou quatre jours après, il fut embauché chez un patron de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. Mais à l’exemple de son ami Auguste, il avait travaillé l’art du Trait, il se décida à monter un cours professionnel. Cela l’engagea à chercher un local approprié. Il en découvrit un rue Amelot, près de la place de la République. C’est à ce moment qu’il entra comme contremaître chez « le Père Morel », rue Charles V, le 1er décembre 1879.
Ses cours étaient très fréquentés, tous les menuisiers appartenant, soit à la Chambre syndicale où lui même était inscrit, soit à l’Union des Travailleurs du Tour de France, ou bien encore aux sociétés de compagnons; tous connaissaient l’érudition de Janin qui devint un véritable maître dans l’art difficile de l’enseignement du trait. Il resta environ deux années consécutives dans cette maison.

Jamin suivit, d’une façon assez régulière, certains cours de philosophie que l’on donnait à l’école d’anthropologie, rue de l’Ecole-de-Médecine.

A suivre

SOURCES :

Petit-Pierre, histoire et souvenirs d’un apprenti, Paris, Niclaus, 1912. Gallica

Arch. Dép. De Vendée 1R 384 Registres matricules

*MIJAN est l’anagramme que JAMAIN utilisait dans son roman que l’on peut considérer comme autobiographique « Petit-Pierre, histoire et souvenirs d’un apprenti« . Sa préfacière le reconnait d’ailleurs explicitement en disant que Petit-Pierre,« lui ressemble comme un frère ».