La section de l’Internationale de Bruxelles. 16 avril 1877

16 avril 1877

La section bruxelloise de l’Internationale a tenu séance le 16 avril 77, vers 10 h du soir, au Cygne. Une vingtaine de membres étaient présents ; quelques étrangers, tels Rode, Gietsen (?), Baudry, un russe, etc ; à la suite d’une consultation tenue entre Brismée, Paterson, Standaert et autres, furent invités à se retirer.

Paterson, sur l’invitation de Brismée, lut le procès-verbal. Brismée déclare que les propositions y contenues seront résolues par le congrès prochain de Jemmappes. Le délégué qui s’y rendra devra manifester le désir de voir s’organiser un Congrès socialiste belge précédent le Congrès socialiste universel et que l’on y décide en même temps le choix de l’endroit propre à cette cérémonie. Payant (?) à l’attitude que doit prendre l’Internationale vis à vis du mouvement qui se produit dans le pays, il demande si quelqu’un désire prendre la parole sur cette question. De Paepe dit qu’il s’agit de savoir ce qui a amené la section bruxelloise à poser cette question ; c’est, ajoute-t-il, la constitution d’une Union ouvrière belge. Parlant du Congrès de Gand et des Trade Unions de l’Angleterre, il croit que l’Internationale n’a pas à s’en occuper. Les ouvriers peuvent se constituer librement en fédération et même se mêler d’un mouvement politique.

Brismée est d’avis qu’ils auraient pu d’abord se constituer en corps de métiers et puis se fédérer. Il est d’accord avec le préopinant. L’Internationale devrait seconder même le mouvement ouvrier qui, ainsi que les Gueux, composés de la classe libérale la plus avancée, demandent le suffrage universel ou toute autre réforme politique avantageuse pour la société. Mais ce qu’il désapprouve, c’est la conduite de Bertrand qui connaissant les éléments dont se compose l’Internationale et en faisant parti, cherche à exclure du sein de l’Union ouvrière des hommes ayant voué leur existence à l’enseignement du peuple, sous prétexte qu’elle ne sera formée que de salariés. Les petits patrons et ceux qui n’exercent pas de métier ou de travail manuel, souffrent souvent plus que les ouvriers. Ils ont cependant intérêt alors à seconder certains mouvements, tels que le suffrage universel, etc. Pourquoi les exclure de l’Union ouvrière ?

Bertrand répond que rien n’est encore arrêté définitivement. Il a même été question à la Chambre du travail, de l’admission de sections mixtes, partisans de la revendication des droits politiques. Le congrès de Bruxelles devant décider, il demande que cette discussion soit remise jusqu’après cette époque.

De Paepe prononce ensuite un assez long discours dans lequel il démontra les moyens employés en Angleterre par les Unions, qui arrivent insensiblement à la réalisation des réformes politiques et se rangent à l’opinion de Brismée, émise plus haut.

Il s’agit cependant de savoir si, dans le cas où l’Union admettrait l’Internationale, celle-ci y adhérerait.

Steens ayant pris la parole, entre dans un ordre de vues différent. Les hommes dirigeant l’Union appartiennent presque tous à l’Internationale ; on doit s’assurer s’ils en renient les principes et s’ils entendent fouler aux pieds ceux qui ont sacrifié une partie de leur temps, de leur bienêtre, au développement de l’intelligence du peuple. Si après tant de labeurs, s’écrie l’orateur, l’Internationale doit se voir vilipender par quelques individus aspirant à la grandeur, qu’elle les laisse faire ; son nom existera toujours et on pourra toujours dévoiler les traîtres. Si ces réflexions sont justes, le jugement et les suites seront néfastes pour l’un comme pour l’autre.

Bertrand demande que rien ne soit décidé avant que l’on ait connaissance des résolutions du Congrès de Bruxelles.

Brismée propose qu’une séance ait lieu dans les 15 jours ; on y décidera la nomination du délégué au Congrès de Jemappes.

A minuit, la séance est levée, mais au moment de quitter la salle ? Brismée annonce qu’un parisien, à la suite d’une bagarre survenue à Paris, sur le point d’être condamné, un membre de sa famille, agent de la police judiciaire, lui avait conseillé de quitter la France, attendu qu’il avait pris part au mouvement de la Commune. Or, cet homme, déjà âgé, est arrivé à Bruxelles et est sans ressources.

Il propose de faire une collecte afin de lui procurer les trois francs nécessaires pour pouvoir trouver un gîte cette nuit. La collecte, faite par Frix, produisit la somme demandée.

Source : Archives de la ville de Bruxelles POL 195

Lire le dossier La section de l’Internationale de Bruxelles

Le Communiste remplace Le Cubilot. Le procès de Mounier.

Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Vingt et unième épisode. Le Communiste remplace Le Cubilot. Le procès de Mounier.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Document Bnf Jo 12488. Cliquer ici pour lire le numéro complet

Le premier numéro du Communiste paraît le 15 janvier 1908, la présentation du journal ne souffre pas la comparaison avec celle du Cubilot, l’impression est de mauvaise qualité, la première page est à peine lisible, le dessin qui accompagnait le titre est disparu. Alors que le Cubilot est devenu hebdomadaire, le Communiste ne paraît plus que tous les quinze jours.

Bien que les documents n’en apportent pas la preuve, il semble bien que les typographes (Jean Salives et François Dardenne) venus s’installer à Aiglemont pour faire fonctionner l’imprimerie, s’en sont allés. Il ne reste probablement plus que Fortuné, l’apprenti typographe, pour faire fonctionner la presse Alauzet.

En page sept, une partie de la colonne est même remplacée par le communiqué suivant : « Grâce à la température sibérienne dont nous sommes gratifiés (il fait 14 degrés de froid à cinq heures du matin, dans notre imprimerie pendant que nous composons ces quelques lignes), un camarade typographe a accidentellement mis en pâte le paquet de composition qui devait occuper cette place. Nos lecteurs et amis excuseront les défectuosités de ce numéro ; nous saurons les éviter à l’avenir. »

Bien sûr Le Cubilot hebdomadaire ne comportait que 4 pages mais si le Communiste en a le double, le journal est devenu plus théorique et n’a plus guère de lien avec les Ardennes. Fortuné ne se cache plus derrière un gérant de paille, comme l’était Mounier, il occupe désormais officiellement la fonction … et les risques juridiques qui vont avec.

Dans le Communiste, aucune trace de la campagne antimilitariste menée par Le Cubilot, l’absence de Dardenne qui avait marqué ce tournant lors de la fusion avec L’Egalité n’y est probablement pas étrangère.

Avec le Communiste, Fortuné semble vouloir en revenir à son but premier, lorsqu’il fonda la colonie d’Aiglemont : « Ainsi que notre dernier numéro du Cubilot – auquel le Communiste succède – l’a indiqué, nous avons décidé de continuer et de compléter ici le travail de propagande sur un plan quelque peu nouveau, celui des réalisations possibles. »1

Contrairement à ce qu’affirme la Dépêche des Ardennes, les poursuites contre Mounier, le gérant du Cubilot ne cessent pas, bien au contraire, Fortuné n’est pas inquiété puisque Mounier a endossé la paternité des articles les plus antimilitaristes mais le journal de droite extrême poursuit sa campagne de dénigrement dénuée de fondements objectifs : « Poursuivi avec son gérant, pour avoir publié dans son factum anarchiste, un article intitulé Pro Patria, le supérieur de la congrégation libertaire du Vieux Gesly n’a trouvé rien de mieux que de laisser disparaître un journal qui, d’après lui, huit jours auparavant, était en pleine prospérité.

Fortuné Henry n’aime pas les juges. Il ne se gène pas pour le dire, mais il ne veut pas comparaître devant eux et cela se comprend.

C’est pourquoi la presse si généreusement offerte par M. Corneau à l’imprimerie du compagnon Fortuné, publiera le Communiste qui ne différera de la feuille tombée que par le titre. »2

Dans sa haine contre Fortuné, la Dépêche ne comprend rien aux véritables raisons qui conduisent à la fin du Cubilot.

Qaunt à Mounier, il s’était bien présenté à la convocation du juge d’instruction Edmond Garnier le 30 décembre 1907 qui lui avait notifié son inculpation pour les articles antimilitaristes du Cubilot. Le 22 janvier 1908, un huissier remet entre les mains d’Adrienne Tarby, à la colonie d’Aiglemont, la notification de la fin de l’instruction du juge Garnier. Le 10 février s’est encore Adrienne Tarby qui reçoit la notification de l’huissier informant Mounier de son renvoi devant la cour d’assises des Ardennes.

Mais depuis le 25 janvier 1908, Mounier a définitivement quitté la colonie et le 18 février il est condamné par défaut à 3 mois de prison et 500 f. d’amende par la Cour d’assises des Ardennes.

Réfugié en Suisse, il habite depuis début mai 1908, le hameau de La Sarvaz canton du Valais.

Document IIHS Amsterdam. Cliquer ici pour lire la brochure en entier.

En janvier 1908, paraît la brochure n°8 des Publications périodiques de la colonie communiste d’Aiglemont : L’École, antichambre de caserne et de sacristie d’Émile Janvion .4

Document Bnf Jo 12488. Cliquer ici pour lire le numéro complet

Le 1er février 1908, sort le n°2 du Communiste. Dès l’article de Une, la rédaction s’excuse : « Le Communiste ne paraît aujourd’hui que sur quatre pages.

Les raisons qui nous obligent à cet écourtement étant surtout techniques, n’intéresseraient pas nos lecteurs.

Nous nous dispensons donc de les donner.

Nous les prions de nous excuser.

Mais pour les dédommager, nous les informons que le prochain numéro sera accompagné d’une superbe prime qui, nous l’espérons, aura l’heur de leur plaire et qui consistera dans un très beau portrait d’Elisée Reclus. » Les lecteurs du journal ne seront jamais dédommagés puisque ce numéro deux est le dernier. Les difficultés pour composer le journal sont bien réelles et Fortuné ne semble plus capable de publier le Communiste.

Dans l’article « Communisme pratique », il revient sur les buts assignés à l’Essai d’Aiglemont lorsqu’il créa la colonie, ces tentatives pratiques sont un laboratoire pour montrer que le communisme est possible mais il ne faut pas se leurrer, elles ne pourront à elles seules renverser le capitalisme : « On doit se garder de croire que, même multipliés, ces essais puissent avoir au point de vue social au autre rôle que celui d’éducation. Il ne peut venir à des esprits sérieux, l’idée de constituer de toutes pièces et avec des éléments qui, quoique choisis, sont encore fort défectueux, une société d’être raisonnables vivant raisonnablement dans la société de fous où nous vivons. »

Puis Fortuné annonce un nouveau projet, il va se créer dans les Ardennes un groupement de production communiste : « Nous ne sommes pas indiscrets en disant que bientôt les Ardennes verront s’établir un groupement de métallurgistes qui donneront, par le fait, l’exemple de ce que l’on peut faire dans le domaine de la production.

Une industrie à base communiste destinée à la fabrication d’outillage est en passe de voir le jour.

Ce groupement libre fabriquera et certaines fédérations de métier seront dès maintenant les intermédiaires entre ces travailleurs et ceux qui ont à employer les produits de leur fabrication, pour assurer le succès économique de la tentative…Bientôt, nous l’espérons, nous pourrons entretenir nos lecteurs d’une tentative qui les intéressera par ses origines et par le but qu’elle poursuit. »

La fin du Communiste ne nous permettra pas d’en savoir plus. S’agit-il d’étendre et de coordonner des tentatives de créations d’entreprises ouvrières, nées durant la grève générale de Revin ? (les sociétés en nom collectif dites les 20, les 22 et les 40)5

Notes :

1 Article « A l’oeuvre » Le Communiste n°1 15 janvier 1908

2 La Dépêche des Ardennes 10 janvier 1908

3 Cour d’assises 3U 2413 Archives Départementales des Ardennes

4 Réédition d’une brochure déjà parue à La Guerre sociale ([imprimerie de la Colonie communiste « L’Essai » d’Aiglemont] 1907, 31 p.).

5 Historique des mouvements ouvriers à Revin (1891-1914) par Tinel. Collection personnelle.

(© D. Petit, 2020, tous droits réservés)

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 10 mai 1895

10 mai 1895

Les Naturiens ont passé par bien des malheurs. Un article de M. Louis Besse, rédacteur à la Petite République, à la Patrie et ailleurs, leur a porté tort. Cet article paru dans la Patrie indiquait que M. Gravelle avait trompé tout le monde en annonçant qu’il avait une terre offerte dans le Cantal pour sa colonie anarchiste. C’était un peintre farceur désireux d’ajouter une facétie à toutes celles, dont ses confrères s’étaient rendus coupables à Montmartre. Une note dans le même genre signée Grenet, a paru dans le Soleil.

M. Gravelle en a été très affligé, et il est allé faire rectifier aux deux journaux.

Il a dit que son groupe continuait son action et que personne n’avait à réclamer quoi que ce soit, surtout des souscriptions versées.

L’affaire a fait grand tapage dans le monde anarchiste et M. Gravelle et ses amis veulent la porter en public, en donnant une conférence à ce sujet, salle Octobre ou ailleurs.

Le compagnon Georges est dans la combinaison, prenant fait et cause pour M. Gravelle.

Source : Archives de la Préfecture de police Ba 1508

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LES NATURIENS

Notre entrefilet sur les « Naturiens » nous valu une lettre, fort spirituelle d’ailleurs, du peintre Gravelle. Dans cette épître, notre aimable correspondant nous affirme qu’il n’a pas le moins du monde renoncé à son expérience. S’il n’est pas encore parti avec ses amis — qui n’ont pas eu à donner la démission de leurs emplois, puisqu’ils exercent des professions libérales — c’est qu’il a du renoncer au terrain, primitivement choisi, pour des raisons diverses.

Ce terrain, situé dans la Champagne pouilleuse, appartient à un ami du peintre, et c’est pour éviter au dit ami des tracasseries administratives et des ennuis de famille qu’il a abandonné l’idée de le mettre à contribution.

Le grand prêtre « des Naturiens » a la plaisanterie facile. Il nous met au défi de lui fournir ou de lui faire obtenir « la concession d’un terrain fertile à raison de 12.000 mètres carrés par personne (portion dévolue à chaque habitant en France), de préférence boisé et en friche, avec végétation, même sur roches. » « Voilà, ajoute-t-il, qui n’est pas exigeant ».

Il n’est peut-être pas exigeant de demander quelques hectares de terres fertiles, mais nous avouons ne pas avoir ça sur nous. Peut-être se trouvera-t-il quelque bonne âme, sinon plus généreuse que nous-mêmes, du moins mieux pourvue, qui voudra bien mettre « les Naturiens » à l’épreuve. S’il existe, ce personnage à la fois bienfaisant et philosophe, qu’il se montre ! M. Gravelle et ses amis l’attendent avec impatience.

« Pour plus de sécurité pour le donateur, il sera dressé acte de concession de propriété inaliénable et inexploitable pour la durée de cinq ans ou à perpétuité, à volonté, ou bien encore il sera consenti un bail de location pour la même durée. »

Tout cela est fort bien, mais il nous sera permis de dire à M. Gravelle que nous sommes en France et non en Amérique. Nous ne demanderions pas mieux que de voir « les Naturiens » réussir et trouver l’esprit généreux ou utopiste, selon le point de vue où l’on se place, qui leur fournirait les moyens d’action dont ils ont besoin ; mais nous sommes obligés de maintenir nos premières et pessimistes conclusions. Les « Naturiens » ne partiront pas en mai pour la terre promise ; ils ne verront pas davantage leur Eden en juin ; ils ne le verront non plus en juillet, août, septembre, ni de sitôt. Puissions-nous mentir pour notre joie à tous.

H. Grenet.

Le Soleil 12 mai 1895

Meeting à Liège (Belgique) de l’anarchiste Cardinal. 21 mai 1887

Compagnie de Liège

Gendarmerie

Meeting socialiste-anarchiste

Hier, 21 courant, un meeting socialiste-anarchiste, auquel assistaient 150 à 200 personnes environ, a été tenu de 8 ½ à 9h1/2 du soir chez le nommé Léopold Laeleregnes, dit B ?, rue St Gilles, 383, à Liège.

Deux orateurs, dont un ouvrier inconnu et l’anarchiste Cardinal de Liège, y ont pris successivement la parole. Le 1er qui s’est exprimé en wallon, a attaqué le comité général du parti ouvrier et les partisans de l’établissement des sociétés coopératives, qu’il traite d’escroquerie ; il préconise la grève générale et a dit qu’il fallait se rallier au programme de Défuisseaux.

Le citoyen Cardinal monte ensuite à la tribune et attaque également les meneurs du parti ouvrier qui, dit-il, se sont créé de bonnes places au détriment de l’ouvrier, et qui vont se gorger de vin et de viande pendant que celui-ci crève de faim. Il combat ensuite toutes les formes de gouvernement, depuis le gouvernement républicain, jusqu’au gouvernement despotique du Tsar, disant que la société est pourrie, qu’elle doit être renouvelée, et que dans cette pourriture, il faut passer le râteau pour en faire le fumier qui fera germer le bon grain. Les orateurs ont été très applaudis et les cris de vive Défuisseaux, vive la grève générale et vive la révolution ont été poussés à plusieurs reprises. Cette séance s’est terminée sans incident et l’ordre le plus parfait n’a cessé de régner.

22 mai 1887

Source : XV A 59 Archives de la province de Liège. Sûreté publique. 1ère partie

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 7 mai 1895

Paris le 8 mai 1895

Les Naturiens réunis hier soir, dans leur local habituel, ont continué à s’entretenir de la conférence qui doit être faite le samedi 18 courant à la salle du Commerce qu’ils n’ont pu obtenir pour samedi prochain.

Étaient présents à cette réunion : Zisly (2160), Bariol (273.246), Latscha, Gravelle (218.418), Victor Henry (4468) et François (315.132).

Rendez-vous a été pris pour mardi prochain.

Ce soir, représentation donnée par l’Oeuvre au théâtre des Menus Plaisirs, boulevard de Strasbourg. Par le fait de ce spectacle, les conférences qui se tiennent le mercredi au café Procope et à la salle du Trésor n’auront pas lieu.

Un nouveau groupe est signalé par les anarchistes qui fréquentent la « Marmite », rue de l’Aqueduc. Ce groupe, qui s’intitule « les Mutualistes déshérités de Paris », a son siège rue de Meaux. D’ici quelques jours de nouveaux détails plus précis, seront fournis à ce sujet.

Cossé

Source : Archives de la Préfecture de police Ba 1508

Meeting à Dison, par les Cercles d’études sociales de Dison et L’Etincelle de Verviers (Belgique) le 18 mars 1886

Compagnie de Liège

Lieutenance de Verviers

Le 18 mars 1886, un meeting a eu lieu chez Decourly, café du Midi à Dison, par les Cercles d’études sociales de Dison et L’Etincelle de Verviers. Ont pris la parole successivement : 1° Davister Jean, bouquiniste à Verviers. Il engage l’assemblée à écouter les contradicteurs comme les orateurs de son parti.

2° Davister Guillaume, frère du précédent, bouquiniste à Verviers : la classe ouvrière est plus lâche que les animaux car ces derniers prennent leur nourriture où ils la trouve. Les magasins regorgent de marchandises, pourquoi ne nous emparons-nous pas de cette production qui nous appartient, pour nourrir nos enfants ? Commençons par briser les machines et les métiers qui coupent les bras de l’ouvrier, car les manifestations pacifiques n’ont amené aucune amélioration au sort de l’ouvrier.

3° Mouier de Bruxelles, démontre que la presse a blâmé et traité de voyous les meneurs des manifestations de Liège et Charleroi, que pour lui, les voyous, ce sont les maîtres et la bourgeoisie. Il termine en invitant les ouvriers à suivre l’exemple de leurs frères de Liège et de Charleroi.

4° Fils, tisserand à Verviers, recommande à l’assemblée de bien retenir ce que viennent de dire les orateurs précédents et engage vivement les ouvriers à lutter contre la gendarmerie, la police et les autorités : « Nous avons tous prêché la révolution sociale à nos frères de Liège et de Charleroi, pourquoi ne voudrions nous pas à leur aide en les imitant ?

Davister Guillaume engage les ouvriers à se réunir demain lundi, à 8 heures du soir à la salle de l’Alhambra à Verviers, qu’à la suite du meeting qui y sera donné, on imiterait les actes passés à Liège et Charleroi et « advienne que pourra ». La majorité de l’auditoire a applaudi et répondu « nous y serons ». Environs 130 personnes assistaient à la réunion. L’ordre n’a pas été troublé.

28 mars 1886

Source : Archives de la province de Liège. Sûreté publique. 1ère partie XV A 45

Meeting du groupe anarchiste de Verviers à Seraing (Belgique) le 10 octobre 1886

Compagnie de Liège

Lieutenance de Seraing

Gendarmerie

Meeting socialiste

Le 10 courant, un meeting organisé par le groupe anarchiste de Verviers a eu lieu dans la salle Legrand à 4 heures relevée, à Seraing. On peut évaluer à 1.500 le nombre de personnes qui y assistaient. Le nommé Huse, tisserand à Verviers qui préside prend la parole ; il préconise les associations ouvrières, recommandant aux ouvriers de bien s’unir. Cet orateur qui n’avait pas l’heur de plaire aux nombreux socialistes qui étaient dans la salle, a du cesser son discours et quitter la tribune au milieu des huées et des sifflets de ceux-ci. Les nommés Weisman, tisserand et Dubois, fileur, également de Verviers veulent faire l’éloge des révolutions de 1793 et 1848 mais à leur tour, ils sont sifflés et hués par l’assistance et doivent abandonner la tribune. Le nommé Chabot de Seraing prend la parole, il parle en faveur du suffrage universel et cherche à établir la différence qui aurait existé entre les événements de Decazeville et ceux de Charleroi et Liège, il dit que les ouvriers en grève ont été soutenu par le conseil municipal de cette localité qui leur a donné du pain, qu’à Chareroi au lieu de leur donner des secours, le général Vandermisen leur envoyait du plomb. Un sieur Lemaire, secrétaire de la Ligue ouvrière de Seraing prêche la révolution sociale mais sans effusion de sang ; on doit l’obtenir dit-il, par le suffrage universel.

Le meeting était terminé à 5h1/2, l’ordre n’a pas été un instant troublé et on a constaté la présence d’aucun militaire. Plusieurs exemplaires du journal Ni dieu ni maîtres on été jetés par une main inconnue dans la salle.

11 octobre 1886

Archives générales du royaume. Province de Liège. XIV A 235 Archives de la province de Liège. Sûreté publique. 1ère partie

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 1er, 2 et 7 mai 1895

Paris le 1er mai 1895

Les Naturiens qui se sont réunis hier soir ont décidé d’organiser une réunion publique à la salle du Commerce, 94 faubourg du Temple, le samedi 11 courant. Ils ont prié Brissac, Georges et Gravelle de prêter leur concours, ces derniers ont accepté.

A cette réunion d’hier qui était présidée par Bariol (273.246), assistaient Bruneau (2409), Georges (327.639), Belpeaume (338.961), Gravelle (218.418), Beaulieu (326.660) et Zisly (2560) l’ancien directeur du Paria, journal manuscrit.

Cossé

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Paris le 2 mai 1895

Une réunion du groupe Les Naturiens a eu lieu mardi soir 69 rue Blanche, à laquelle assistaient Bariol (273.246), Zisly (2560), Gravelle (218.418), Brissac (149.465), Beaulieu (326.660), Georges (327.639) et quelques autres, dont deux nouveaux.

Une conférence sera faite la semaine prochaine par Brissac, Georges et Gravelle, la salle n’est pas encore indiquée…

Finot

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Préfecture de police

Direction générale des recherches

2e brigade

Cabinet 1er bureau

Au sujet du groupe Les naturiens

Paris le 7 mai 1895

Rapport

Le groupe des Naturiens a été fondé par quelques individus qui mécontents de la civilisation actuelle, préconisent le retour à l’état primitif.

Ils subissent l’influence de Gravelle, bien connu dans les milieux anarchistes et qui publie à intervalles irréguliers, le journal L’Etat naturel*, illustré par lui-même.

Un exemplaire de ce journal a été transmis le 7 novembre dernier par un rapport de mon service, concernant ledit Gravelle.

Le groupe se réunit tous les mardis dans un débit de vins situé 69 rue Blanche.

Au cours de ces réunions, on discute parfois l’organisation d’un phalanstère que Gravelle rêve de créer en France même et dont les sociétaires seraient tenus de vivre à l’état naturel.

Gravelle prétendait même l’an dernier, qu’un « admirateur de la vie primitive » avait mis à sa disposition pour réaliser son projet, une forêt de huit hectares, située au sommet d’une montagne en Auvergne. Il semble que ce don n’a jamais existé que dans son imagination, car il n’en parle plus depuis.

Les principaux membres du groupe des Naturiens sont des anarchistes scientifiques ; on peut citer parmi eux les nommés Bariol, Brissac, Maurin, Victor Barrucand qui font déjà partie du groupe des Harmoniens.

La propagande qu’ils mènent est plus extravagante que dangereuse et n’a guère servi, jusqu’à ce jour qu’à défrayer la chronique de quelques journaux.

Le commissaire de police.

*le rapport indique par erreur L’Etat primitif

Archives de la Préfecture de police Ba 1508

Interview des naturiens Bariol et Gravelle par Georges Izambard, à propos de la colonie naturienne. 22 septembre 1895

Georges Izambard. Document Wikipédia.

LES NATURIENS

Il y a trois ou quatre ans, des nouvellistes nous apprirent qu’on avait aperçu des hommes des bois, vêtus de peaux de bête, dans les fourrés des environs de Rambouillet, en un lieu nommé Poulampot. Des ethnologues, consultés, rappelèrent qu’en 1831 des disciples de Considérant s’étaient précisément installés non loin de là, à Condé-sur Vesgre, dans un domaine privé mis à leur disposition par M. Baudet-Dulory. L’épreuve ayant échoué, la colonie s’était dispersée; mais il était possible que des entêtés du système fussent demeurés en Seine-et-Oise, cherchant leur vie dans les bois et y faisant souche de néo-sauvages.

Plus de doute : c’était eux ou leurs descendants qu’on avait signalés à Poulampot. Informations prises, il s’agissait tout bêtement d’une équipe de bûcherons auvergnats recrutés pour la coupe des arbres et vivant de la vie forestière dans des cabanes improvisées.

Voici que les néo-sauvages rentrent en scène.

Cette fois, c’est sous le nom pittoresque de naturiens qu’un de nos confrères nous les signale. Fouriéristes éparpillés sur les deux versants de Montmartre, et pas riches, naturiennement, ils attendaient qu’un généreux Mécène, gagné d’aventure à leur cause, comme jadis les Baudet-Dulory, les Arthur Yung et les Albert Brisbane, les mît en état de tenter une expérience en grand.

Cet homme s’est rencontré, paraît-il, en la personne d’un enfant du Cantal, un M. Teyssèdre — on le nomme — qui leur aurait offert là-bas, sur ses terres, une réduction de l’Eden : bois, prés, vallons, collines et rivières, avec une douzaine de bestiaux pour commencer.

Et, tout de suite, un M. Mijoule, de Mauriac, se piquait au jeu, fouchtra ! et leur faisait cadeau, à son tour, de six belles vaches montbéliardes. Il n’y avait plus qu’à partir. Si bien que, tel jour, à telle heure, notre confrère les a vus, de ses propres yeux, descendre des hauteurs de la Galette jusqu’à la place Blanche et, là, s’enfourner au nombre de trente — quinze hommes et quinze femmes — dans des chariots attelés de percherons fringants, et fouette, cocher ! En route pour la nouvelle Icarie !

Ces percherons fringants nous rappellent la célèbre jument de Roland, laquelle n’avait aucun défaut, hormis qu’elle était morte. Il n’y a de vrai dans toute cette histoire que l’existence à Paris d’un groupe platonique de naturiens. Le reste est une mystification de rapin en belle humeur : M. Mijoule et ses six vaches grasses, M. Teyssèdre et ses châteaux en Auvergne, c’est, en bon argot, du «battage ».

— Et nous serions désolés, me dit un naturien, qu’on nous crût les auteurs de cette fumisterie. Fervents adeptes d’une idée que nous croyons féconde et régénératrice, nous sommes avant tout des « sérieux ». Nous laissons rire, mais nous ne rions pas avec les rieurs. Qu’on nous blague, soit ! La blague, qu’est-ce que ça prouve ? Ça passe, et l’idée reste.

Celui de ces messieurs qui me parle ainsi, M. Bariol, ancien journaliste, ancien candidat dans les Basses – Alpes, est certainement une des têtes de la petite école montmartroise ; il scande ses mots, pose ses phrases, correct et courtois, en sa roideur un peu solennelle de prédicant.

Tout différent au premier abord est M. Gravelle, le chef reconnu des naturiens. Figure un peu poupine, à cause le ses joues rondes, encadrées d’une barbe opulente et soyeuse; presque l’air jovial. Mais ne vous fiez pas à.cette impression : c’est un énergique; tout respire en lui la virilité, et c’est aussi un artiste : l’œil est brillant, la voix chaude.

— J’ai habité longtemps l’Amérique, me dit-il, et particulièrement le Paraguay, pays montagneux s’il en fut, couvert , d’immenses forêts, où vivent, de chasse surtout,les Guaranis indigènes.

C’est là qu’il faut voir l’homme, jeté en pleine nature, heureux comme un dieu dans la triomphante splendeur de sa force et de sa beauté. De retour en France, j’éprouvai comme une angoisse a retrouver si chétifs et si minables, si blêmes et si délabrés, tels enfin que votre civilisation nous les a faits, nos pauvres compagnons de prolétariat, depuis le mineur, aux poumons saturés de poussières de charbon, jusqu’à l’employé de bureau, bouffi de graisse malsaine et ballonné par l’inaction. Quel contraste entre cette existence prisonnière, dont la mort seule les délivrera, et ces glorieuses humées d’air libre que je rêve pour mes naturiens, et qu’il serait d’ailleurs si aisé, si aisé ! de procurer-à tous sans exception !

— A tous?

— Certainement à tous!.. Ecoutez-moi : Il est avéré qu’un hectare de terrain en partie boisé pourvoit à l’alimentation d’une quantité de bestiaux dont le produit annuel représente mille kilos de viande. Mille kilos de viande par an, c’est plus que suffisant pour la nourriture d’un individu. Or la France, qui compte 38 millions d’habitants, a une superficie de 53 millions d’hectares environ. Défalquez-en l’espace occupé par les rochers stériles, les landes, les marais, les fleuves, les rivières, les routes, il reste environ 45 millions d’hectares disponibles, soit plus d’un hectare par habitant. Et encore notez bien que les enfants et les vieillards ont des besoins plus restreints que les adultes. Ajoutez a la reproduction des bestiaux les fruits, les végétaux, les poissons, que sais-je encore? et dites-moi si l’alimentation de tous n’est pas largement assurée à raison d’un hectare par personne ?

– Moyennant le partage des terres, alors ?

– Sans doute, on y viendra; mais je n’en demande pas tant pour le moment.

Qu’est-ce que je veux pour l’heure?

Prouver par une expérience solennelle que « la misère n’est pas fatale ». Et, pour cela, que faut-il ?Qu’un riche propriétaire, ou, mieux encore, qu’une municipalité rurale consente à nous céder, pour une durée de cinq ou dix années, un territoire suffisamment vaste, autant que possible sur roches, avec ruisseaux ou sources, et convenablement boisé. Il nous faudrait, pour le bien, douze mille mètres carrés par personne, soit, si nous sommes vingt, vingt fois cet espace. Il ne s’agit pas pour nous de l’exploiter commercialement ou industriellement ; pas même de défricher la terre, de semer le blé, de moissonner, labeur ingrat! mais simplement d’y parquer des vaches, des taureaux, des moutons, des porcs, des lapins et des poules, et nous ne vivrons que de leurs produits.

Des peaux de nos bêtes, nous nous ferons des vêtements que nous perfectionnerons à notre gré, que nous pourrons même tailler avec goût, au mieux de notre coquetterie. Car, vous savez, nous sommes gens de progrès, nullement hostiles aux raffinements compatibles avec la bonne vie de nature. Quant à nos femmes.

– Ah ! ah!

— Ne riez pas ! Nous les rendrons très heureuses, ayant tant de raisons d’être gaillards. Et, d’ailleurs, essentiellement monogames.

– Oui dà ? J’en prends acte.

– Prenez ! Et tenez pour certain que nos temps sont proches.

— J’entends. Mais le terrain, qui vous le prêtera ?

— On nous en a offert un dernièrement, non pas dans le Cantal, comme on l’a dit, mais dans la Haute-Marne.

C’était vers la Champagne pouilleuse, tout en plaines, sans ombre de bois, et il n’y avait guère que seize à dix-huit hectares. J’ai dû refuser, n’admettant qu’un essai décisif. Mais ces premières offres, encore qu’incomplètes, montrent déjà ce que nous pouvons espérer.

N’est-ce pas vrai, monsieur Bariol ?

– Oui, certes , reprit celui-ci, qui avait laissé parler son camarade. D’ailleurs, nous ne restons pas inactifs : depuis six mois environ que notre groupe est constitué, nous avons un comité d’action, nous tenons des réunions,nous donnons, des conférences, soit au numéro 80 du boulevard de Clichy, soit au 69 de la rue Blanche, où se réunissent, tous les mardis nos plus zélés partisans : M. Beaulieu, ancien rédacteur de la Revue libertaire, M. Dennerhac*, directeur de l’Humanité nouvelle; M. Pinet, rédacteur à la revue le Passant; MM. Mayence, Guérin, d’autres encore que vous retrouverez rue Lepic, 11, le 28 septembre prochain, si vous voulez être des nôtres, car nous affirmerons ce jour-là notre existence par un dîner.

— Je dîne, donc je suis, fis-je étourdiment.

Mais un imperceptible froncement de sourcils de cet homme sévère me donna l’impression d’un rappel à l’ordre.

— Enfin, poursuivit-il, nous avons un journal à nous, l’Etat naturel, fait et illustré par M. Gravelle. Il ne paraît plus depuis six mois, c’est vrai, et n’a eu que deux numéros, mais tirés à quinze mille chacun, et aujourd’hui si bien épuisés qu’ils sont introuvables.

— En résumé, vous professez, à ce que je vois, une sorte de fouriérisme par petits paquets : vingt par ici, vingt par là.

— En tout cas, nous ne sommes pas des isolés. Il existe à Bordeaux un groupe analogue qui cherche, par la voie de la presse, un capital de dix mille francs pour s’établir. En Italie, nous avons eu un devancier, La Cecilia, qui est allé fonder une colonie en Amérique, dans les parages du Brésil. En Allemagne, un mouvement semblable se dessine. Croyez-moi, nous serons bientôt légion.

— C’est le bonheur que je vous souhaite, dis-je, en me retirant, après avoir serré la main de ces deux vaillants apôtres.

Et, chemin faisant, je voyais leur rêve prendre corps ; je nous supposais parvenus à l’époque bénie prophétisée par Fourier, a cette « phase d’harmonie » qui doit consacrer, d’après lui, l’union idéale de la nature et du progrès. Que de régals ! que de délices ! L’eau de mer changée en limonade. et l’eau de Seine aussi, sans doute; les poissons s’attelant aux vaisseaux pour les promener sur les flots et les renflouer au besoin ; les bêtes féroces se substituant gentiment aux bêtes de somme. et les taureaux s’avouant d’eux-mêmes animaux domestiques ; les hommes ayant tous sept pieds de haut et vivant des cent quarante-quatre ans d’enfilée… histoire de laisser aux jeunes le temps de se produire; trente-sept millions de calculateurs égaux à Newton… et aux plus ferrés de nos experts ; trente-sept millions de poètes égaux à Homère… et à M. de Montesquiou ; trente-sept millions d’écrivains dramatiques égaux à Molière et à… (ici un blanc)… Mais, surtout, oh ! surtout, cet œil magique au bout d’une queue, d’une queue de taille à satisfaire les plus ambitieux !

Voilà ce que nous promet la phase d’harmonie. Mais, entre nous, j’ai bien peur que nous n’en soyons encore qu’à la phase d’incohérence.

GEORGES IZAMBARD

Gil Blas 22 septembre 1895

*pseud. de Zisly Henri

Le faux départ des « Naturiens ». 20 septembre 1895

Les Naturiens

Qui l’eût cru ? Voici que les phalanstériens renaissent. En province, dans certaines petites villes où le chemin de fer n’arrive pas, on trouve encore quelques jeunes gens exaltés par la lecture de Mürger et le souvenir de Saint-Simon : — ils se réunissent, forment une popote et partagent gaiement des joies médiocres. Cela nous fait rire.

Malgré cela, il ne faut se moquer qu’à demi des Naturiens. C’est une secte, encore ignorée du public, mais, qui fera parler d’elle. Peut-être, en flânant, avez-vous déjà remarqué aux devantures des libraires un journal illustré qui s’intitule pompeusement L’Etat naturel. C’est, l’organe des Naturiens. Les illustrations varient peu ; elles rappellent très exactement celles du Robinson Crusoé. Ici des couples sont nus sous un ciel ardent. Là, vêtus de peaux d’ours, chaussés de bottes grossières, et coiffés d’un bonnet en poil de lapin, ils raillent dans un paysage de neige et de glace la misère de l’homme moderne qui grelotte sous ses habits de drap lorsque le froid sévit. Ces dessins d’une facture âpre et les articles qui les accompagnent sont l’œuvre d’un dessinateur de talent, M. Gravelle, fondateur de la secte des Naturiens.

Son but? Vous l’avez deviné. Exciter l’homme à déserter les villes, à s’affranchir de toutes les servitudes, à suffire lui-même à tous ses besoins, à recommencer enfin, tout en profitant des découvertes et perfectionnements modernes, la libre vie à travers la monde de l’homme préhistorique. Mon Dieu oui ! Cela vous étonne peut-être ? M. Gravelle a la prétention de réformer nos mœurs et de suffire à tous ses besoins, même aux plus raffinés, loin de nos usines, de. nos fabriques et de nos magasins, confiant dans sa patience, son ingéniosité, sa foi.

Beaucoup plus heureux que d’autres, M. Gravelle à tout de suite groupé autour de lui quelques fervents adeptes. Parmi ceux-là, quelques-uns se contentent de l’approuver théoriquement, tel M. Pierre Denis auquel nulle théorie d’ici-bas n’est étrangère. Quelques-uns, dès la première heures se déclarèrent résolus à tenter l’expérience… Il na faut pas plaindre les novateurs. Le temps des méconnus est passé. Toutes les voix qui prophétisent sur ce globe fortuné sont entendues. M. Gravelle n’eut pas plutôt manifesté publiquement son amour de la nature qu’un riche propriétaire du Cantal, M. Teyssèdre mit généreusement à sa disposition un vaste domaine.

Bois, pré, vallon, collines et petites rivières, une douzaine de bestiaux par surcroît, il n’en faut pas plus à M. Gravelle pour opérer sa démonstration. M. Teyssèdre a bien de la bonté. M. Gravelle a bien de la veine. Toutefois l’expérience est intéressante, il faut la noter, la suivre. Ce matin, sur les hauteurs de Montmartre, au n°30 de la rue Ravignan, devant la boutique d’un petit charbonnier du Cantal, «joyeux, contents, le coeur l’aise », les Naturiens au nombre de trente, quinze hommes et quinze femmes, se sont groupés autour de leur chef. Sans tristesse, sans remords, avec une sorte de pitié méprisante, ils ont secoué sur la pavé montmartrois la poussière de leurs souliers et après un dernier regard à la Ville, que de là haut on aperçoit presque tout entière, ils se sont mis en marche très allègrement vers la place Blanche où les attendaient trois chariots attelés de percherons fringants.

Je les suivais, ravi de leur joie enfantine. Tous ces naturiens sont pour la plupart des artistes, ils se font delà vie naturienne une idée chimérique et charmante. Tandis qu’ils grimpaient en voiture, je les observais. Pas un, pas une, n’a jeté sur le Moulin-Rouge un regard d’adieu. Cette austérité part d’un bon naturel. Naturiens de Montmartre, je ne vous crois qu’à demi sincères. Je pense à vos soirées d’hiver, là-bas, dans le Cantal et je vous vois dépouillant votre costume préhistorique pour venir à Paris, discrètement, sans que la presse en sache rien, boire à la coupe des plaisirs et des voluptés. Le Cantal, après tout, ça n’est qu’en Auvergne. On voit à Paris des gens qui reviennent de plus loin.

GEORGE BEC.

L’Echo de Paris 15 septembre 1895

Interview express

Le faux départ des « Naturiens »

Rencontré hier soir, à Montmartre, tout en haut, sur la butte, le peintre Gravelle, le champion du «retour à l’état naturel » : — Eh quoi ! pas encore parti ? Ou avez abandonné la colonie «naturienne» ? — Comment, vous aussi ? — Dame ! il a été fortement question… — Oui, je sais : l’Echo de Paris, il y a quelques jours, a annoncé, avec des détails particulièrement pittoresques, le départ pour le Cantal d’un convoi d’une trentaine de « Naturiens » de l‘un et l’autre sexe. Malheureusement, ce n’est rien moins qu’exact. Et il est même probable que c’est pour atténuer l’effet de ce « canard » que votre confrère, le lendemain, revenant sur ce départ, a conté que moi-même je n’attendais, pour rejoindre la colonie, que l’organisation du second convoi. Tout cela est faux, absolument. L’Echo a été tout bonnement victime d’une fumisterie de mauvais goût dont je crois bien, du reste, connaître l’auteur, lequel n’en est plus, à mon ; égard, à sa première farce ridicule. « Jamais même personne ne nous a offert dans la Cantal une propriété où tenter l’expérience de la vie à l’état naturel. On a, il est vrai, une fois mis à disposition quelques hectares de terre : mais c’était dans la Champagne pouilleuse ! Il eût fallu vraiment trop travailler pour vivre, c’était contraire à nos principes, cependant, je ne désespère pas du tout tenter un jour l’aventure et j’attends avec confiance qu’un propriétaire pas bourgeois, à l’esprit ouvert aux idées nouvelles, et intérressé par notre doctrine, nous offre gracieusement un coin dans quelque bonne terre ; on verra bien si nous sommes des utopistes ou des rêveur» ! « En attendant, l’idée marche, je vous l’affirme. »

Et nous quittons Gravelle, en l’encourageant à conserver cette espérance en l’avenir, qui fait la force des convaincus.

RG

La Petit République 20 septembre 1895