Du Familistère de Guise (Aisne) par Jules Sibilat. 2 septembre 1886

Sibilat : « Si vous invitez un ami, le lendemain le Bureau sait combien de fois vous êtes allé à la cave »

Ayant fait partie du Familistère de Guise pendant deux ans, je vais vous donner quelques explications, non pas sur son institution, mais sur son organisation.

Monsieur Godin est la maître absolu et je vais le prouver. :

Le Conseil du Familistère se compose de 90 associés, qui acceptent ou rejettent les divers propositions faites par le Directeur, le Conseil de gérance, etc…

Eh bien, dernièrement un ex-employé au Ministère des finances est venu à Guise et M. Godin l’ayant présenté comme chef de comptabilité, on est passé au vote.

Le postulant n’ayant pu obtenir que 12 voix, M. Godin a dit qu’on n’avait pas bien compris l’importance de ce vote et qu’il fallait le recommencer, ce qui eut lieu. Mais cette fois encore, il n’y a eu que 12 voix pour son protégé ; ce que voyant M. Godin a invoqué l’article 12 des statuts qui lui confère le droit de nomination, acceptation, etc… et, passant outre, a installé le dit employé.

On vous a dit que les denrées étaient à bon marché, mais on les paie plus cher qu’en ville ; ainsi on paie le vin 0,80 centimes, motifs pour lequel j’en fis venir au prix de 0,54 centimes. Plusieurs de mes amis m’ont alors prié de leur en faire venir au même prix, mais M. Godin l’ayant appris, m’a fait appeler et m’a dit que si je continuais, il me ferait délivrer une patente de marchand de vins.

Quant à la liberté, il faut dire qu’elle n’existe pas. Si vous entrez au Familistère, un peu en goguette, et qu’un chef vienne à s’en apercevoir, vous êtes mis à l’amende d’un franc. Si vous invitez un ami, le lendemain le Bureau sait combien de fois vous êtes allé à la cave.

La fête de l’enfance, une des fêtes obligatoires du Familistère.

Il y a aussi la fête du travail et la fête de l’enfance, fêtes auxquelles vous êtes tenus d’assister, étant habillés de noir. Vous voyez alors le Grand Damas, suivi d’un cortège, composé des Conseillers de gérance, des chefs d’ateliers, de pompiers, etc…

Il ne faut pas non plus être révolutionnaire, car autrement, on vous met dehors.

Ainsi à Guise, j’avais organisé un groupe dénommé Les Egaux, mais tous ceux qui en faisaient partie ont eu tellement peur de déplaire au Grand Maître qu’au bout de 15 jours, personne n’est plus revenu.

Au point de vue de la fraternité, vous allez voir comment M. Godin la pratique.

Il existait près du Familistère un citoyen qui possédait une petite maison et un petit champ, et vendait du vin.

Le socialiste Godin désirait acquérir ce champ mais le propriétaire ne voulait pas le vendre.

Qu’à fait alors Godin ? Il fit afficher dans les ateliers qu’il était défendu d’aller boire dans ce cabaret et le débitant ayant fait faillite, Godin a acheté le champ.

Inutile de vous dire aussi qu’il existe un article des statuts qui vous force, en cas de conflit avec la Maison à vous retirer sans faire de procès.

Vous voyez par là, citoyens, combien l’institution du Familistère est démocratique, c’est à dire que M. Godin a trouvé le moyen avec deux millions d’en posséder aujourd’hui huit ou neuf.

Il est certain que les délégations qui ont visité le Familistère n’ont vu que ce qu’on a bien voulu leur laissez voir.

Quant à moi, je m’en suis retiré au bout de deux ans**, ne pouvant plus y rester.

par Jules Sibilat*

Compte-rendu d’une réunion privée du groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales tenue le jeudi 2 septembre 1886 au siège, 149 avenue de saxe à Lyon.

Archives départementales du Rhône 4 M 321 765

*orthographié Sibilla dans ce rapport

** D’après Jacques Bonnet dans Le cheval cabré ou la vie de Jules Sibilat, militant ouvrier, compagnon et anarchiste. Max Chaleil Editeur 1992, Jules Sibilat aurait travaillé au Familistère de Guise de 1881 à 1885, mais d’après ce document, il n’y serait resté que deux ans.

La vie de Fortuné Henry : Fortuné rattrapé par le « comptoir de l’injustice » !

Douzième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Fortuné rattrapé par le « comptoir de l’injustice » !

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Après avoir quitté les Ardennes, F. Henry est rentré sur Paris.

Le 22 octobre 1892, à huit heures du soir, a lieu, à Saint-Denis, salle Raymond, 79 rue de Paris, une réunion du groupe anarchiste les Anti-Patriotes. Selon un compte-rendu du Gil Blas, dès sept heures, la salle est comble. Fortuné, prononce une allocution dans laquelle il fait l’apologie de Ravachol, quand une interruption vient troubler l’orateur. Les anarchistes furieux se précipitent sur celui qui avait osé les contredire, se livrant sur lui à des voies de fait.
La victime, un nommé Jean Bertin, demeurant, 65, rue de La Chapelle, reçoit trois coups de couteau, au côté droit.
Quelques amis de Bertin veulent alors le secourir. Il s’ensuit naturellement une bagarre sanglante.
Les tables, les chaises volent de tous côtes. Quelques coups de revolver sont tirés.
M. Raymond, le propriétaire de la salle, voyant le sang couler, va chercher les agents qui arrivent bientôt accompagnés de quelques gendarmes.
L’un de ces derniers, Louis Vignolle, reçoit à l’épaule un coup de casse-tête.
Selon le journal, les anarchistes voyant qu’ils ont le dessous, avec l’arrivée de la police, quittent les lieux.
Quatre d’entre sont cependant arrêtés. Ce sont Schraag, un allemand ; Fioriani, un italien, et deux français, Joseph Sabathier et Louis Hastier.
Bertin est reconduit à son domicile. Son état inspire de vives inquiétudes.1

Le 23 octobre, se déroule une soirée familiale à Levallois. On note la présence de Chabard, Eliska, St Martin (Rousset), Ouin et Charlot. Dupont fait une courte causerie, il parle de Flor O’Squar, auteur du livre les Coulisses de l’anarchie.

Selon Fortuné l’information sur la bagarre à St Denis donnée par les journaux du matin est fausse.

A la fin du mois d’octobre, Fortuné fait effectuer un nouveau tirage de la brochure qu’il a rédigé avec Chabart « Ravachol, anarchiste ? Parfaitement ! ». La nouvelle édition est tirée à Besançon mais sans l’accord de Chabard qui, furieux, promet de se venger à la première occasion. En effet, ce retirage devait se faire à Paris et les bénéfices partagés.2

Mais cette fin octobre 1892 marque le début du marathon judiciaire de Fortuné, entamé à la suite de toutes les conférences qu’il a tenu à travers la France.

En effet, le 6 octobre 1892, la cour d’assises de la Seine le condamne, par défaut, à 4 mois de prison et 1.000 francs d’amende, pour provocation directe au meurtre et au pillage.

C’est, en effet, la manière habituelle de procéder des conférenciers anarchistes, inaugurée par Pol Martinet : utiliser la procédure judiciaire comme un moyen de propagande. Il s’agit lors d’un procès de faire défaut, c’est à dire, soit de ne pas venir à l’audience, soit de s’y présenter et d’en faire une tribune politique. Dans le second cas, le conférencier quitte ensuite l’audience et « fait défaut ». Ce moyen assez subtil d’utiliser les failles de la procédure, permet ensuite de faire opposition au jugement et de s’offrir ainsi une nouvelle occasion de développer ses idées devant le public mais aussi dans la presse qui fait le compte-rendu des audiences.

Une fois le jugement en première audience terminé et la condamnation acquise, l’appel est quasi systématique, pour s’offrir un deuxième cycle de « conférences » judiciaires. Les plus aguerris allant jusqu’en cassation, sans aucune chance de succès mais pour prolonger au maximum la procédure, avec comme effet secondaire, de rendre impossible l’arrestation, la condamnation définitive n’étant pas acquise.

Quand enfin, la condamnation est prononcée définitivement, l’emprisonnement se fait généralement dans le quartier des « politiques » à la prison de Sainte-Pélagie à Paris, au régime assez favorable.

Le 12 octobre 1892, Fortuné écrit au procureur de Paris pour l’informer qu’il fait opposition au jugement de la cour d’assises du 6 octobre : « Je suis obligé de partir ce soir en voyage et ne puis faire mon opposition que par lettre. J’attendrai donc une nouvelle assignation pour comparaître devant la cour d’assises ».3

Le 28 octobre, il écrit, cette fois au juge d’instruction de Rocroi (Ardennes) qui le convoque le lendemain à 14 heures : « Il m’est impossible de venir aujourd’hui à Rocroi. Je comparais aux assises de Bourges. Dans quelques jours vous recevrez une déclaration d’incompétence relativement au droit que la loi vous confère de m’interroger ».4

Mais le juge d’instruction de Rocroi ne s’en tient pas là, il constate l’absence de Fortuné à la convocation et délivre un mandat d’amener.5

Au même moment le ministère de l’intérieur reçoit une information d’un de ses indicateurs : Fortuné risque de se réfugier en Angleterre, pour échapper aux poursuites. L’Angleterre est alors la terre d’asile de tous les anarchistes voulant échapper à la prison.

Mais pour l’institution judiciaire, l’affaire Fortuné pose un problème juridique, une faille que les anarchistes ont repéré : l’arrestation provisoire de l’inculpé ne paraît pas possible, Fortuné n’est poursuivi que pour des infractions qualifiées de délits.6

Le 2 novembre 1892, le jury du Cher doit statuer, sur le sort du compagnon Henry, qui, dans les deux conférences qu’il est venu faire à Bourges, a prodigué des « excitations au meurtre et au pillage, des exhortations à la désobéissance des militaires et des outrages au président de la République » selon la terminologie juridique.

Avant l’ouverture de la salle d’audience, les anarchistes de Bourges se retrouvent dans la cour du Palais de justice.
Fortuné se présente devant la cour au début de l’audience et lit de longues conclusions, dans les-
quelles il conteste la compétence du jury et fait le panégyrique des doctrines anarchistes.

La cour refuse ses conclusions, Fortuné demande alors de pouvoir les développer mais cette possibilité lui est également interdite. Il déclare alors, que, dans l’intérêt de la propagation de ces doctrines, il se retire et se laisse juger par défaut, attendant d’ailleurs sans crainte « le verdict de haine dont il allait être l’objet ». Le procureur le rappelle à l’ordre et lui fait savoir que s’il continue à injurier la cour, il va le faire arrêter. Fortuné sort par la porte des témoins et revient écouter la fin de l’audience dans le public.
Il est condamné, par défaut, à un an de prison et 1.000 francs d’amende, en lui accordant « des circonstances atténuantes en raison de son jeune âge et de son peu d’expérience des problèmes sociaux » . 7

Fortuné, qui n’a pu exposer ses théories en cour d’assises, prend sa revanche le 5 novembre, à 8 h. 1\2, au Salon de Flore. Voici en quels termes il annonce sa conférence :

« GRANDE CONFÉRENCE Publique et Contradictoire par le Compagnon FORTUNÉ HENRY Ordre du jour : L’Anarchie au Palais du Mensonge (Cour d’Assises). Ouvriers, Petits Commerçants et riches, Les juges à tout faire, à la solde d’un Gouvernement corrompu et corrupteur, m’ont empêché de me défendre dans leur Temple de la Loi. L’écho de mes paroles eût été trop écouté. Tous, sans distinction d’idées et de positions sociales, auraient pu voir où étaient les véritables défenseurs de l’ordre humain. Ils ne l’ont pas voulu. Tant mieux. Ce qu’ils ne m’ont pas laissé dire chez eux, je le dirai chez nous. La réunion publique nous appartient encore ; en attendant qu’on nous ravisse cette liberté, profitons-en.

Fortuné Henry.

Les Membres de la Cour, le Procureur Général et les Avocats du Barreau de Bourges sont spécialement invités. LA DISCUSSION SERA ABSOLUMENT LIBRE Entrée : 10 centimes, pour couvrir les frais ». 8

Plus de trois cents personnes sont réunies samedi soir 5 novembre, au Salon de Flore. L’ordre du jour, en effet, ne peut que piquer la curiosité. Tout d’abord, le conférencier donne lecture des conclusions écrites qu’il a déposées à la cour d’assises, demandant que la Cour se déclare incompétente. Fortuné attaque vivement l’avocat général Plaisant qu’il qualifie « d’avocat bécheur » et le compare à « une carpe sur un perchoir ». Il déclare qu’il « n’ose pas aller chez lui, sans être accompagné par un policier ; comme Plaisant n’est ni un crétin, ni un imbécile, c’est forcément un cochon ». Pour Fortuné, les magistrats de la cour d’assises sont des brigands qui « ne connaissent pas leurs lois » et « il leur dit merde, c’est à dire tout ce qui compose la cour d’assises »

Abandonnant les membres du parquet, l’orateur tombe à bras raccourcis sur leurs auxiliaires, les commissaires de police. A l’entendre, la plaie sociale vient de là. Il les « aime » toutefois, comme hommes, mais réclame leur mort en raison du « sale métier » qu’ils exercent.

S’adressant au commissaire de police présent à la réunion, il dit : « Prenez note M. le commissaire central. Le premier cochon qui m’arrêtera, je lui brûlerai la gueule. On a prétendu que j’avais dit de tuer un commissaire de police. Eh bien, oui ! Je désire la mort des commissaires de police, des mouchards ».

Revenant sur les propos qu’il a tenu les 14 et 16 juin à Bourges et qui lui valent de comparaître en cour d’assises, il accentue encore : « les officiers sont des marlous qui vivent aux crochets d’une horizontale quelconque ; ce sont des misérables, la caserne est l’école du crime ».

A propos des lois répressives contre les anarchistes : « les préfets du Midi se joindront à ceux du Centre pour demander contre nous des lois d’exception à sa jeanfoutrerie Carnot et sa crapulerie de Loubet ».

Il explique ensuite tous les bienfaits que renferme ce mot : « anarchie ».9

Le procureur général de Bourges résume la guérilla judiciaire employée par Fortuné : « Cet individu se joue de l’autorité et ne perd pas une occasion de dire qu’il usera et abusera de tous les moyens de procédure que lui laisse la loi de 1881, pour prolonger les poursuites, afin de rester libre et de se livrer toujours aux mêmes excitations et aux mêmes violences.

C’est ainsi qu’il a fait défaut devant la cour d’assises du Cher en novembre. Il est assigné devant la cour d’assises de l’Aisne où il n’est pas douteux qu’il doive prendre la même attitude. Il y a aussi intérêt à ce que la répression soit aussi rapide que possible »10.

Fortuné vient de commettre une erreur, toutes les autres apologies pour lesquelles il est poursuivi jusqu’ici relèvent des articles 30, 31, 33 de la loi du 29 juin 1881 sur la presse (qui concerne également les réunions publiques) et sont jugées devant la cour d’assises. Mais dans ce cadre, le délit étant considéré comme politique ne permet pas d’arrestation préventive et il faut attendre le jugement définitif pour que la peine encourue soit appliquée. Cela peut expliquer que Fortuné, surtout dans son dernier meeting n’hésite pas à provoquer et à ridiculiser la magistrature. On peut imaginer, soit qu’il ne craigne pas quelques quelques mois de prison à Sainte-Pélagie, soit que plus vraisemblablement il ait prévu de fuir en Angleterre, comme son frère Emile le fait peu après.

Mais les outrages proférés dans des réunions publiques à des agents dans l’exercice de leurs fonctions peuvent également relever des articles 222 et 224 du code pénal. Sur cette question, la jurisprudence n’est pas claire et le procureur général de Bourges compte bien s’y engouffrer car si les injures proférées à l’encontre du commissaire relèvent de ces deux article, l’arrestation préventive est possible.

Dans cette optique une nouvelle information judiciaire est ouverte pour les propos tenus au Flore, afin de le déférer devant le tribunal correctionnel pour outrages au commissaire. Un mandat d’amener est délivré le 8 novembre par le juge d’instruction.

Le même jour, le commissaire de police, accompagné de plusieurs agents, se présente chez Pierre Petit, charron aux Justices, route de Dun, où loge Fortuné, il essaye de se sauver, mais en vain. Il est écroué à la maison d’arrêt de Bourges et poursuivi, en police correctionnelle, sous l’inculpation d’outrages aux agents dans l’exercice de leurs fonctions.11L’outrage aux agents est considéré comme un délit de droit commun et fait donc l’objet d’une information spéciale, permettant son arrestation.12

Le jour même Emile Henry participe à l’attentat de la rue des Bons Enfants. Mais selon une lettre d’Emile Henry : « Eh bien, j’ai appris le lendemain par un journaliste que Fortuné était sucré à Bourges et que l’on me recherchait ».13

Le 10 novembre 1892 à 10h 23, la Sûreté nationale de Paris, transmet un télégramme chiffré, au ministère de la justice : « L’anarchiste Fortuné Henri ayant été arrêté à Bourges, il y aurait le plus grand intérêt à ne pas le relâcher et à obtenir le plus promptement possible la conversion en condamnation définitives des condamnations par défaut qu’il a encourues devant plusieurs cours d’assises. Fortuné est extrêmement dangereux et sa campagne incessante fait beaucoup de mal. Il a annoncé hautement son intention de quitter la France au moment où il serait forcé de purger ses peines ».14

Notes :

1 Gil Blas 24 octobre 1892

2 Rapport du 26 octobre 1892 F7 15968

3 Lettre de F. Henry Archives de Paris D.2U8 295

4 Lettre de F. Henry du 28 octobre 1892 Archives départementales des Ardennes 3 U 2122

5 Décision du juge d’instruction du 29 octobre 1892. Archives départementales des Ardennes 3 U 2122

6 Note du 2 novembre 1892. Archives nationales BB18 6461

7 Lettre du préfet du Cher du 4 novembre 1892. Archives nationales F7 15968

8 L’Indépendant du Cher 5 novembre 1892

9 L’Indépendant du Cher 8 novembre 1892

10 Lettre du procureur général de Bourges du 8 novembre 1892. Archives nationales BB18 6461

11 L’Indépendant du Cher 10 novembre 1892

12 Note de la Direction des affaires criminelles et des grâces du 10 novembre 1892. Archives nationales BB18 6461

13 Rapport de l’indicateur Zob du 21 décembre 1892. Archives de la Préfecture de police Ba 1115

14 Archives nationales BB18 6461

Document:

Document Archives nationales BB 18 6461

Godin : crapules, canailles et compagnie. 7 avril 1888

Le déballage (Godin & Cie) tient vraiment a faire parler de lui.

Un garde-chiourme du nom de Froment, connu plutôt par son éloquence ; pardon, par son parler en vache espagnole, n’est pas gêné de dire aux prolétaires : « J’ènne veux point d’observation, j’in donne, m’in j’nin reçois pont. ».

Cet homme, parvenu, rudoie et insulte les pauvres travailleurs exploités par la bande des sous Godin qui mènent à leur guise tous les travailleurs de l’établissement.
Le garde-chiourme en question a vraiment des questions humanitaires à dire aux ouvriers. Dernièrement, au sujet d’un de ses parents (à Lagonie) il trouva un remède très rustique: un kilogr. de clous à bride comme potion, pour soulager ce malheureux.

Étant sous la direction du patronat, le crétin ne comprend pas comment les travailleurs ne peuvent se soutenir pendant le rude labeur qu’ils ont à accomplir. Il y a de cela un peu de temps, il faisait amender cinq ouvriers du bagne de philan-tro-pie à 5 francs d’amende, chacun, pour avoir eu l’audace de boire un peu de café pendant les heures de travail. Enfin, tout cela, nous prouve à quel point l’humanité est mise en principe dans cet établissement.

Le vieux Godin avait vraiment raison en disant qu’il ne savait pas à qui confier la direction de son établissement.

A l’heure actuelle, au lieu d’avoir pour titre : ASSOCIATION DU TRAVAIL & DU CAPITAL. FONDEE PAR J-B. A. GODIN, on pourrait, sans exagérer, mettre :
CRAPULES (pardon) CANAILLES & COMPAGNIE (Merci. !)

L’Idée ouvrière 7 avril 1888

Familistère Godin à Guise : « comment l’on est dupé dans cet eden du travail ». 5 février 1888

 

Travail des enfants à l’atelier de vernissage Godin

A notre tour anarchistes de dire notre mot sur le familistère de Guise, puisque les journaux bourgeois n’ont pas hésité à proclamer que M. Godin avait résolu la question sociale ; mais si c’est ainsi qu’ils entendent faire le bien-être de l’ouvrier — comme le disait avec juste raison notre ami Sibilat, une victime familistérienne, nous sommes prêts a descendre dans la rue pour avoir mieux.

Examinons donc l’œuvre qui vient d’être mise à jour par une grande partie de la presse. Le familistère a eu une très forte direction, que nous appelons une aristocratie ouvrière, car la plus grande partie sont des petits ouvriers parvenus à monter en grade, grâce à plus ou moins de platitude. La direction est donc considérable, et tout cela ne ronge pas mal le salaire des ouvriers ; et, c’est encore cette direction qui ramasse les plus gros des bénéfices, et pour preuve, l’on n’a qu’à examiner le titre d’un directeur (grugeur) ou d’un
contre-maître (rapporteur) avec celui d’un travailleur qui aura apporté 15 ou 20 ans d’activité, et vous jugerez, de l’égalité ; c’est ce que les journaux bourgeois n’ont pas cité. Et pour mieux faire nous pouvons désigner un sieur Barbari de nom et de profession ; car c’en est encore un qui doit son titre à toutes les diminutions de salaires qu’il a faites en arrivant à l’ajustage. Voilà un homme qui- a quitté l’association en emportant une fortune ; voyez seulement s’il y a un ouvrier qui a eu 15 ou 20 ans de présence, et qui a un titre de 5 000 fr. sans avoir obtenu une faveur. Et de la liberté, que l’on
juge un peu ; il y a quatre mois de cela, l’on renvoya les ouvriers anarchistes ou socialistes et l’on allait trouver les amis des citoyens privés de travail ; tout en leur disant; si vous vous occupez encore de la question sociale, l’on vous fera comme aux autres. Quant à l’humanité familistérienne, elle est propre. Un père de famille de cinq ou six enfants ne pourra rentrer au palais social, et pour le motif d’avoir eu trop d’enfants exposée être renvoyé du bagne quand l’ouvrage n’ira pas trop bien ; et pourtant, il aura produit autant qu’un habitant du familistère; même mieux. Quand le père de famille vient vient à mourir avant d’avoir 15 ans de présence aux ateliers, on flanque
la veuve et les orphelins à la porte en leur offrant 200 fr. selon les ordres du conseil de gérance ; ou bien on attendra que la veuve ait un peu oublié la mort de son époux, et on lui présente sous toutes réserves un nouveau galant qui se chargera de combler le vide.

Quant aux réclamations des ouvriers il y a un comité de délégués qui propose de donner tant aux malades, ou s’occupe de mettre un vieux disloqué en retraite des augmentations de salaire, et subventions pour arriver à vivre. Mais le conseil de gérance est là pour annuler toutes les décisions prises par les ouvriers ou de les envoyer à la niche ; comme le fait un certain maganas de Polonais, que l’on appelle Séchutovick.

Voilà travailleurs étrangers du familistère, comment l’on est dupé dans cet éden du travail. Pourtant M. Godin disait dans ses conférences que la vie était garantie à tous ses ouvriers : la preuve est là, c’est qu’on est obligé de soutenir plusieurs travailleurs pour ne pas qu’ils crèvent de faim.

Quand aux caisses qui sont instituées, c’est toujours avec les retenues, amendes ou cotisations, que l’habile fondateur a pu fonder des caisses de secours mutuel et de retraites pour la vieillesse qui est durement arrachée, et pas toujours donnée. Quant à la répartition des bénéfices soi-disant cédée aux ouvriers, n’importe quel habile personnage de son espèce qui serait assez ambitieux, pour que l’on parle de lui, ne serait gêné de les donner, tout en ayant une fortune évaluée à 20 millions, et tout en
s’octroyant consciencieusement un titre qui pourrait porter 400.000 fr. !

Inutile d’en dire davantage, nous espérons pouvoir un jour nous expliquer plus longuement ; mais quant à nous autres anarchistes, M. Godin n’emporte pas notre estime dans sa tombe, car il a une tache qui n’est pas digne d’un socialiste pacificateur ; c’est d’avoir voté des félicitations à l’armée de Versailles qui venait d’assassiner 35.000 Parisiens défendant le droit et la justice. Et nous ne cesserons de le répéter, cet homme figure dans les annales des bandits qui siégeaient à Versailles pour maintenir l’ordre et le régime capitaliste actuel ; ordre qui permet au gros richard de sa sorte d’exploiter les travailleurs, et de les priver de travail quand ils osent revendiquer leurs intérêts contre tous les coquins qui les oppriment.

L’Idée ouvrière 5 février 1888

Gustave Mathieu licencié de chez Godin, crée un groupe anarchiste à Morlanwelz (Belgique). 31 décembre 1887

Gustave Mathieu. Document Éphéméride anarchiste.

BELGIQUE

Morlanwelz*. — L’ex-Versaillais Godin a fait de la bonne besogne sans le vouloir ; il nous à mis à la porte sous prétexte que nous n’avions pas les mêmes idées que lui et a cru comme son camarade Thiers qui prétendait avoir tué le socialisme, tué l’anarchisme dans sa bicoque familistérienne, mais il s’est trompé, on lui montre que si les hommes s’en vont, les idées restent ; aussi les camarades de Guise continuent-ils activement la propagande.

A Morlanwelz un groupe s’est formé qui marche très bien.

Dimanche 18 décembre, grande manifestation ; une conférence a eu lieu ensuite ou les citoyens Merschaut, Maroile, Conieur et le compagnon Mathieu ont pris la parole et développé les théories révolutionnaires.
Le même jour conférence anarchiste à Framerie, le compagnon Basse est arrêté à son issue et reconduit à la frontière.
Le lendemain, il est revenu à Morlanwelz.

Dimanche 25, le R. P. Jadoul donnait une conférence chez M. Marticot ; il a été contredit par Mathieu.
La police étant venue lui demander son adresse, les ouvriers croyant qu’on venait l’arrêter, se mirent à faire un vacarme effroyable et partirent en cortège chez M. Marticot ou une conférence anarchiste fut donnée par Mathieu et Basse. Un grand nombre de brochures ainsi que le procès Jahn y ont été vendus. En somme bonne semaine pour la propagande. Les commissaires et les patrons auront beau nous traquer, ils ne feront qu’activer la propagande et ainsi, avancer l’heure de la Révolution Sociale.

L’Idée ouvrière 31 décembre 1887

*Morlanwelz près de Charleroi est à 90 kms de Guise

Exploités de l’usine Godin. Prière à M. Godin 17 décembre 1887

Le placard a été collé sur le mur d’un café de Guise.

Guise (Aisne). — Un placard manuscrit que nous reproduisons ci-dessous, a été posé sur le mur d’un sieur Gallet débitant:

Exploités de l’usine Godin,

PRIÈRE A M. GODIN

« Notre père qui êtes au Familistère, que votre nom soit banni comme il mérite de l’être ; votre vie est ébranlée, votre volonté n’est pas plus faite à l’usine, que dans la ruche sociale.

Rendez-nous ce que vous nous avez volé et ce que vous nous volez tous les jours ; pardonnez aux délégués qui prétendent soutenir vos intérêts, comme nous pardonnons à vous et à votre bande de voleurs. Ne vous laissez pas succomber à la tentation des conseil de gérance, mais délivrez-nous des voyous qui suivent : 1° Sikutowick, 2° Hennequin père, 3° Hennequin Auguste, 4° Bernardon, 5° L’homme aux cigares, Donneau, 6° Duval.
SIGNÉ :
Malheur à celui qui arrachera cette affiche.

L’Idée ouvrière 17 décembre 1887

La vie de Fortuné Henry : Fortuné pousse une pointe dans les Ardennes.

Onzième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Fortuné pousse une pointe dans les Ardennes.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

D’après un rapport de police, au mois de mars 1892, la Fédération socialiste ayant fait mettre à l’index le Père Peinard, Pouget, l’animateur du journal demande à Fortuné Henry de se rendre dans les Ardennes faire une tournée de conférences anarchistes.

« Henry se serait mis en route armé d’un revolver et d’un couteau-poignard, avec l’intention de s’en servir si J. B. Clément l’attaquait trop vivement ». 1

Le Père Peinard2 nous tient au courant de son périple :

Ardennes. Après s’être fait un peu de lard dans la brousse, pour se dérouiller, Fortuné va pousser une pointe dans les Ardennes.

Il y sera la semaine prochaine et il se promet de secouer chouettement les puces aux jean-foutre de la haute et aux fumistes qui endorment le populo pour y refaire son pognon.

Samedi, il sera à Saint Quentin et de là, il file dare dare sur Mézières.

Le 2 octobre 1892, Fortuné et Gustave Bouillard, dit le Grand Bouillard de Nouzon3, membre du groupe anarchiste les Sans Patrie, arrivent à la gare de Revin, où ils sont attendus par Emmanuel Delobbe, conseiller municipal, belge naturalisé depuis peu et qui a pris une part active lors de la grève chez Faure en 1890-1891. C’est la 3ème réunion où Bouillard accompagne Fortuné Henry.

Ils rencontre le brigadier de gendarmerie qui demande leurs noms mais Fortuné refuse de donner le sien.

Fortuné est hébergé dans le quartier de la Bouverie

Durant son séjour à Revin, Fortuné habite chez Cornet et Amélie Dromzée-Diseur, débitante au quartier de la Bouverie. Il porte une valise contenant des brochures anarchistes.

De grandes affiches rouges sont collées dans la ville : « Grande conférence publique et contradictoire, organisée par les anarchistes ardennais, avec le concours de Henry Fortuné, copain du Père Peinard. Programme : Ce que veulent les anarchistes ».

Le 4 octobre 1892, au matin le brigadier se rend chez Cornet pour connaître l’identité de Fortuné et savoir s’il était autorisé à apposer des affiches.

Cornet répond au brigadier que l’autorisation a été donnée par le maire à Bouillard.

Le brigadier fait savoir que le collage d’affiches est illicite, Fortuné lui répond : « Je ne reconnais aucune loi française et je collerai mes affiches, étant protégé par la loi du 29 juillet 1881 ». Prouvant qu’il ne manque ni de répartie, ni d’humour pour un anarchiste qui refuse les lois. Le brigadier soulevant cette contradiction, Fortuné rétorque : « Tout ce qui nous est favorable, nous l’invoquons ».4

Le brigadier se rend ensuite chez le maire, pour vérifier les propos de Cornet et de Fortuné. Celui-ci confirme avoir donné l’autorisation pour la réunion et le collage à Bouillard qui le 30 avril a déjà collé des affiches « Le Père Peinard au Populo ».

La salle du Théâtre se trouve au premier étage de la mairie.

Le soir la conférence publique et contradictoire à lieu à 8h du soir, salle du Théâtre de la mairie. Depuis Tortelier en 1888, c’est le second conférencier anarchiste à venir dans les Ardennes.

Amélie Dromzée-Diseur, la logeuse, accompagne Fortuné et le grand Bouillard à la réunion. Charles Blin, mouleur est nommé président.Il est également pensionnaire chez Amélie Dromzée-Diseur.

Vers 9 heures quarante, le commissaire spécial Valache, paie 15 centimes de droit d’entrée, puis se place dans la salle près de la porte d’entrée. Environ 120 personnes dont un tiers de femmes assistent à la réunion. Devant la scène se trouve le maire de la commune Arsène Dupont5, avec son agent de police et concierge de la mairie. On remarque aussi Clamart, ancien secrétaire de la grève chez Faure en 1890-1891, Milard, noyauteur renvoyé de l’usine Faure pour hostilité à l’employeur pendant la grève, plusieurs grévistes non réembauchés de l’usine Bichet-Miette et des membres du conseil municipal sont également présents.

Bouillard est assis à une table sur le palier du 1er étage, à l’entrée de la salle où il vend des brochures.

Quatre hommes sont au bureau dont Fortuné.

Au début de la conférence, F. Henry est assez modéré et s’en tient à des généralités dur l’anarchie mais peu à peu il en arrive à exhorter les auditeurs à brûler les usines et à mettre à mort les patrons.

A l’arrivée du commissaire, Fortuné engage vivement « les forçats des bagnes capitalistes à mettre en pratique les conseils et à suivre les exemples des vrais anarchistes en se se laissant plus berner par les gouvernements et les patrons, ni désarmer leur colère par leurs femmes ou leurs enfants timides, qui les empêchent souvent de se venger des gueuseries des capitalistes.

Surtout, mes frères et mes copains, quand vous avez un coup à faire, ayez grand soin de le faire seul, sans en dire un mot à personne, même à un copain dont vous seriez sûr, car vous pouvez avoir affaire à des mouchards qui nous montent le coup pour nous faire pincer. Estourbissez les bourgeois, sans rien dire ; comme çà lorsque vous serez appelés devant les juges d’instructions ou autres fripouilles enjuponnées, vous pourrez les envoyer chier, car ils ne trouveront personne pour vous faire condamner en témoignant contre vous. Je suis venu pour faire connaissance avec les bons copains des bagnes de Revin et faire une collecte pour les camarades des Ardennes victimes des bourgeois. Ce n’est qu’en nous connaissant et en nous entraidant que nous pourrons arriver au branlebas qui foutra toutes les canailles en bas. ».6Il parle ensuite d’un patron de Revin qui paye ses ouvriers en ayant à portée de sa main un revolver. « Si tout le monde s’entendait, on devrait brûler vifs les patrons qui agissent de la sorte, car celui-là est un sauvage ».

L’assistance applaudit frénétiquement.

C’est à ce moment que Clamart qui s’était placé en face de la scène, se détache du groupe et s’approche du commissaire spécial Valache en lui disant : « Qu’est-ce que tu fais là, sale mouchard ? ».

Valache répond : « Çà ne vous regarde pas, la réunion est publique pour tout le monde ».

Clamart lui rétorque : « Les mouchards ne sont pas du public, mais si tu as payé tu peux rester ».

Aussitôt, il confie à Fortuné : « Tais-toi, camarade, car il y a là un sale mouchard qui t’écoutes et ça pique la mouche ».

L’appariteur Malcotte passant près du commissaire spécial, celui-ci lui manifeste, à voix basse, son étonnement de la neutralité qu’il manifeste au moment où on l’insulte.

Alors, Marie Adène Baret, épouse Routa, dite Lahyne, journalière à Revin, l’approche et lui dit très haut : « Allons pas de mouchard ici, fous-moi le camp, ce n’est pas ta place ici ».

Valache répond encore que la réunion est publique et qu’il a payé sa place d’entrée. Mais à ce moment Bouillard le bouscule en le poussant du ventre et en disant : « Pourquoi m’empêches-tu d’entrer, sale mouchard, fous le camp ou je te casse la gueule ».

A ce moment là, Fortuné Henry crie depuis la scène : « Camarades, levons la séance en faisant une collecte pour les copains ».

Toute l’assistance crie : « Vive l’anarchie ! La police à l’eau !».

Le commissaire spécial Valache est menacé d’être jeté dans la Meuse près de ce pont.

Valache cherche à quitter la salle mais la porte est gardée par Bouillard. Celui-ci veut lui donne un coup de poing qu’il réussit à éviter, il force le passage et gagne l’escalier.

Il entend Marie Adène Baret qui crie: « Défoncez le mouchard, cassez-lui la gueule ! »

Toute la salle hurle à ce moment là, le commissaire est poursuivi dans l’escalier et jusque dans la rue. Là se croyant serré de très près par Bouillard, il s’arrête et crie : « Si tu fais un pas de plus vers moi, je te brûle la gueule avec mon revolver ». La menace fait son effet et il en profite pour s’éloigner.

En se retournant, il voit Clamart et Bouillard qui le montrent du poing, tandis que la foule crie : « Défoncez le mouchard, à l’eau ! » Il faut dire que la Meuse n’est pas très loin.

Le calme revenu, F. Henry, Bouillard, Amélie Dromzée-Diseur, Delobbe, Baudet, Borgniet et Charles Blin font les comptes à la table, près de la porte d’entrée.

Le 5 octobre 1892, Fortuné Henry fait une conférence à Nouzon. Le Père Peinard rend compte de l’événement : « Mercredi réunion épatante à Nouzon. A entendre les chefs possibilards7, ils n’allaient faire qu’une bouchée de ce petit là. Va te faire foutre !

Quand le copain a commencé par décrocher les timbales des ambitieux pour les foutre au diable, ils n’ont plus eu envie de jaser.

Fortuné a montré que rien n’est à attendre d’une révolution autoritaire, où le mouvement sera conduit par des gas socialos jusqu’au bout des ongles… mais étatistes.

Il a prouvé que les conceptions anarchistes sont seules en harmonie avec la nature humaine et que tout est à attendre d’une révolution économique faite dans cet esprit.

Les nouzonnais qui avaient radiné en nombre à la réunion, n’arrêtaient pas de faire marcher leurs battoirs. Ils ont montré que la confiance qu’ils ont eu dans les réformes est bougrement à la baisse, et qu’ils ne comptent que sur la chambardement général. »8

Le lendemain, Fortuné donne une conférence à Neufmanil, village industriel mais plus petit que Nouzon, il y a moins de monde.

Dès le 7 octobre 1892, par télégramme chiffré adressé à la Sûreté à Paris, le préfet informe que Fortuné visite les communes industrielles des arrondissements de Mézières et Rocroi et y fait des conférences au cours desquelles il développe « les théories anarchiques les plus violentes ».9

Sans plus attendre le préfet saisit le procureur de la république le 11 octobre, pour que des poursuites soient engagées contre Fortuné et les anarchistes de Revin. L’institution judiciaire fait diligence, puisque le procureur général de Nancy, dont dépend le parquet de Rocroi, demande de requérir des poursuites pour les violences et outrages au commissaire spécial Valache.

Aussitôt le Père Peinard commente l’événement : « Les quelques conférences que Fortuné a faites dans les Ardennes la semaine dernière viennent de foutre en rogne les marchands d’injustice de Rocroi et de Charleville.

Il paraît qu’on va le poursuivre pour la trifouillée d’excitations habituelles »10

Effectivement, la justice ne traîne pas, dès le 17 octobre, le préfet annonce à la Direction de la Sûreté que le parquet de Rocroi ouvre deux informations, l’une à l’encontre de Fortuné pour les propos qu’il a tenu et l’autre contre les auteurs des insultes et violences contre le commissaire spécial. Le jour même, le juge d’instruction de Rocroi commence ses investigations et demande des renseignements à la Sûreté générale. Le 19 octobre, il interroge les témoins. Les affaires ne traînent pas !

Le 20 octobre le procureur général de Nancy informe le garde des sceaux qu’il a « prié le magistrat instructeur d’en hâter, autant que possible, la solution »11. Le juge d’instruction est sous la pression du parquet !

Le procureur général de Dijon estime pour sa part qu’il n’y a pas lieu de poursuivre Fortuné Henry pour les propos qu’il a tenu dans cette ville le 31 août. Il estime qu’un procès donnerait un écho aux idées anarchistes et permettrait à Fortuné de se victimiser.

Il est bien le seul à avoir ce point de vue au sein de l’institution judiciaire, F. Henry entame dès lors un véritable marathon judiciaire.

Notes :

1 Note de la Préfecture de police de Paris du 20 octobre 1892. Archives départementales des Ardennes 3 U 2122

2 Le Père Peinard 25 septembre 1892.

3 Actuellement Nouzonville (Ardennes)

4Rapport du 8 octobre 1892. Archives nationales F7 15968

5 Un socialiste révolutionnaire très proche des anarchistes.

6 Rapport du 4 octobre 1892. Archives des Ardennes 3 U 2122.

7 La Fédération socialiste des Ardennes est rattaché au POSR de tendance alémaniste mais les anarchistes locaux la considère comme possibiliste (réformiste) depuis qu’ils l’ont quittée.

8 Le Père Peinard 9 octobre 1892

9 Télégramme 7 octobre 1892 Archives nationales F7 15968

10 Le Père Peinard 16 octobre 1892

11 Lettre du 20 octobre 1892 Archives nationales BB18 6461

Document :

Plan de la salle du Théâtre de la mairie de Revin. V marque les positions du commissaire Valache, B celle de Bouillard. 2 U 1078 Archives départementales de Meurthe et Moselle. Cliquer sur le plan pour l’agrandir.

 

Godin à Guise : « sommes-nous donc obligés d’entretenir sept ou huit parasites ? » 10 décembre 1887

Guise (Aisne). — Vieux travailleurs, c’est encore à vous que je m’adresse. Il faut que la lumière dessille vos yeux, il ne faut pas que vous ressembliez à ces idoles qui avaient des oreilles pour ne pas entendre.
Or, sachez-le, l’ex-Versaillais Godin, républicain genre Wilson, Limouzin et Cie, socialiste jusqu’à la bourse a promis non seulement d’éteindre le paupérisme, mais encore de nous enrichir en quelques années. Et nous, braves gens, braves bêtes, nous, traîne-fardeaux, porte-misères, nous, avons cru aux paroles mielleuses, aux billevesées, aux calinotades* dictées par Bernardot, débitées par un vieillard qu’ont subjugué deux femmes. Naïfs imbéciles nous applaudissions aux paroles de quelques sinistres farceurs.
Nous nous sommes retrouvés Gros-Jean comme devant. Nous faisons jaillir les millions et notre activité ne peut satisfaire les Mélidès** du Conseil de gérance. Nous sommes environnés de propres à rien, — les uns ne pouvant avaler un sabre veulent se battre en duel — et ces messieurs pour se reposer non du travail de l’usine, mais des heures passées dans la fainéantise, se retrouvent le soir devant un tapis vert.
Pendant que nous cherchons à oublier notre misère et nos peines, l’or que nous gagnons roule sur une table, les conseillers jouent le biribi et le lansquenet. Après une nuit d’insomnie, la face bleuie, les lèvres violacées, l’œil hébété, ils nous menacent de l’amende, ils veulent nous retirer notre pain. Quand donc finira un tel état de choses ; sommes-nous donc obligés d’entretenir sept ou huit parasites ? sommes-nous forcés d’emplir le porte-monnaie et la bedaine des commensaux de là
porcherie qui siège au Familistère le mardi et le vendredi ?

L’Idée ouvrière 10 décembre 1887

*niaiseries, fadaises, bêtises

**Prestidigitateur grec

Fonderie Godin à Guise : ce sont les pauvres diables qui paient les bêtises de leur directeur ! Novembre 1887

Guise (Aisne)., — Ouvriers, mes chers camarades, vous n’avez pas comme nous l’avantage de travailler pour le compte du grand philanthrope Godin, et sous les ordres de Bernardot, Sckutowick et consorts, socialistes pacifiques, qui croient que le travailleur est une éponge destinée à nourrir et à enrichir quelques bohèmes, qui traînaient hier encore un soulier et une savate dans un coin de la France.

On vous dira que ces vautours ne diminuent pas les salaires, que nous vivons au mieux avec nos directeurs, avec ces braves gens qui trouvent le mamaou et le hareng des mets suffisants pour l’ouvrier. On aura raison et le devoir pourra servir des renseignements à chacun de vous.

Le grand directeur dit moulage il y a quelques années, fit construire un cubilot. Ce cubilot ne servit jamais, il coûta cinquante mille francs, peu s’en fallut qu’il ne fit sauter l’usine. De là, vint le nom de Marnaval. A l’heure actuelle, on construit deux cubilots. Pour rattraper l’argent perdu, on a trouvé un moyen très simple : les nouveaux ouvriers embauchés sont payés vingt-huit centimes, l’heure au lieu de quarante. Économie par jour et par homme: un franc vingt centimes.
La cinquième roue de carrosse qui dirige soi-disant le moulage, est payée six cents francs par mois, sa part de bénéfices s’est élevée à quatre mille francs ; ajoutez à cela au moins trois mille francs pour les rentes de son titre ; vous arrivez à la somme de 14. 200 fr. Et ce sont les pauvres diables qui paient les bêtises de leur directeur ! Quelle splendeur ! quel progrès que le système du grand homme qui est devenu philanthrope en même temps que Versaillais !

UN MOULEUR

L’Idée ouvrière 26 novembre 1887