La vie de Fortuné Henry : L’affranchissement de la femme, l’amour libre et la Jeunesse révolutionnaire

Quatrième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

L’affranchissement de la femme, l’amour libre et la Jeunesse révolutionnaire

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 10 juillet 1890, La Fédération des groupes pour l’affranchissement de la femme organise une réunion publique salle Rousseau (café de la nouvelle Poste) 33 rue Montmartre, à proximité du quotidien Le Parti ouvrier qui se trouve au 114 de la même rue.

L’ordre du jour consiste en une présentation de la Fédération, son but, ses statuts et la nécessité du groupement féminin. Le concours de Léonie Rouzade et d’Allemane est prévu. D’autres orateurs ou oratrices doivent aussi parler : A. Grippa, Champy et Astié de Valsayre qui doit traiter de la politique féminine.

L’entrée est libre pour les femmes, les hommes devant s’acquitter, pour leur part de 3 centimes pour entrer. (1)

Document cartoliste

Une soixantaine de personnes assistent à la réunion, dont Amilcare Cipriani, Martinet et d’autres anarchistes des deux sexes. Contre l’avis de Martinet et des autres anarchistes qui s’y opposent, il est formé un bureau dont Cipriani est le président, deux femmes, Dubosc et Manteaux sont désignées assesseures. La séance débute à 9h 25 du soir.

Cipriani prend la parole, il considère que la femme, compagne de l’homme, doit occuper dans la société une place égale à celle que s’y est faite son compagnon. Le devoir de l’homme est de travailler de toutes ses forces à l’affranchissement de la femme.

Le bureau demande si Astié de Valsayre, Léonie Rouzade et Allemane, annoncés comme orateurs par le prospectus, sont dans la salle mais aucun ne se présente.

Quelqu’un lit une lettre d’Allemane qui empêché annonce qu’il a chargé Fortuné de le remplacer.

Fortuné prend aussitôt la parole. Il se prononce pour l’égalité des salaires là où la femme exécute un travail analogue à celui de l’homme. Il préconise pour les femmes l’organisation syndicale par corporation.

Martinet l’interrompt mais Cipriani le rappelle à l’ordre.

Lucien, un anarchiste dit à Cipriani d’aller se promener, qu’il est un serviteur de l’autorité, au même titre qu’un sergent de ville.

Une violente querelle s’engage, à laquelle participent les femmes anarchistes présentes. Cipriani doit quitter la salle.

Dubosc déclare que les anarchistes se conduisent d’une manière indigne et que les femmes anarchistes qui ne veulent pas de bureau et sèment le trouble, doivent se retirer et laisser les autres délibérer en paix.

Champy et Grippa tiennent le même discours. Une anarchiste crie que « les femmes n’ont pas besoin des hommes pour s’émanciper, que ce qu’il faut c’est la révolte ».(2)

A ce moment le propriétaire de la salle intervient, il fait remarquer qu’il a livré la salle à titre gratuit et qu’il serait normal que les participants consomment de boissons pour l’indemniser. Sur ces paroles des assistants se disposent à partir mais Champy les retient disant qu’il faut rester et qu’on « se souviendra de l’affront que l’on vient de subir ».

Il veut démontrer l’utilité des syndicats pour les femmes mais tous les anarchistes lui rient au nez, le vacarme reprend de plus belle et rend impossible la continuation de la discussion.

Champy propose une quête pour une œuvre de solidarité qui ne paraît pas produire grand chose.

Grippa invite les personnes désireuses d’adhérer à la Fédération de se faire inscrire au bureau situé 60 rue du Cardinal Lemoine.

La séance est levée à 11h 20.

Fortuné, à l’occasion de cette réunion garde-t-il le contact avec le groupe de femmes anarchistes présentes à cette réunion ? Toujours est-il qu’on le retrouve lié à certaines, dans un autre cadre où l’anarchiste Martinet est présent lui aussi.

C’est un article paru dans le quotidien le Gil Blas (3) qui nous explique comment Fortuné Henry évolue du socialisme à l’anarchisme… pour des raisons assez peu politiques.

« Dans le courant de l’année 1890, trois jeunes socialistes révolutionnaires, actifs, remuants : Rozier, qui âgé de 18 ans, s’était déjà vu expulser de Troyes, sa ville natale, pour faits de propagande ; Lamarre, qui devait plus tard avoir son heure de célébrité en fondant la Révolution champenoise, organe des travailleurs de la vigne dans leurs revendications contre les gros fabricants de Champagne ; Tournadre, enfin, le directeur de la Lutte, l’ennemi-né du maire de Montmartre, décidèrent de fonder à Paris et dans le département de la Seine, une Fédération de la Jeunesse révolutionnaire-socialiste ».

Document Metmuseum. New-York.

Tournadre n’est pas un inconnu pour Fortuné, ils ont collaboré au quotidien Le Parti Ouvrier.(4)

Dès le première réunion de la Fédération en juillet 1890, soixante dix jeunes gens se retrouvent. Le secrétaire provisoire Arthur Rozier espère le double de participants à la deuxième séance qui doit avoir lieu le 27 juillet. (5)

Les promenades-conférences aux environs de Paris, les discours prononcés tout le long de la route, sur des bateaux-omnibus attirent les participants et l’attention des anarchistes.

Les fondateurs de la jeune Fédération ont fait imprimer de superbes cartes rouges destinées à être remises aux membres de la Jeunesse.

Tournadre en laisse une cinquantaine au bureau du Père Peinard, quand il revient les chercher, elles ont été toutes distribuées… et la Fédération compte cinquante anarchistes de plus !

A la réunion début septembre (6),« l’invasion ne se fait pas sans protestation, malgré le talent oratoire des compagnons, malgré la présidence donnée au chien de Martinet, malgré les concessions faites au nouvel esprit, les jeunes ne voulaient point accepter en leur ensemble les théories de Kropotkine et de Reclus ».(7)

Pol Martinet, créateur de l’Anarchie. Document Maitron.

Un peu amère le nouveau secrétaire René Lamarre constate : « Le journal l’Anarchie avait fabriqué un ordre du jour pour attirer les siens à notre réunion. Ils étaient venus de tous côtés, depuis St-Ouen jusqu’à Bicêtre en passant par Charenton. Au nom de la liberté, ils nous ont obligés à lever la séance pour faire ensuite une conférence dans notre salle ». (8)

Ce fut probablement à cette occasion que Martinet, l’animateur de l’Anarchie, proposa de nommer, par dérision, son chien président de séance, au motif que les anarchistes refusent la loi sur les réunions publiques qui prévoit l’élection d’un bureau.

Les anarchistes n’hésitent pas à employer des moyens peu conventionnels, pour prendre le contrôle de la Fédération :

« C’est alors que quelques compagnons songèrent à faire donner les femmes. Et un beau soir, 58 rue Greneta, chez le mastroquet qui avait offert asile aux jeunes socialistes, on vit arriver le bataillon des amazones anarchistes, conduites par leur véritable chef de file, la superbe et solide Eliska.

Toutes les compagnes libres et de bonne volonté avaient été mobilisées, toutes les inconsolables des soirées familiales s’étaient rendues à cet appel, et cette invasion de jupons théoriciens et pratiques jeta le trouble dans la réunion.

Il n’y eut plus de grands discours applaudis, plus de longues conférences, ce fut un assaut savamment combiné, adroitement mené, une série ininterrompue de conquêtes individuelles.

Les compagnes déclaraient hardiment qu’elles ne se donneraient jamais qu’à un affranchi, un homme libre, un compagnon ; et peu à peu les dernières résistances tombèrent, les plus solides convictions furent abattues, et les fondateurs de la Jeunesse socialiste durent battre en retraite, abandonnés par leur troupe, lâchés par leurs meilleurs lieutenants, vaincus par le féminisme anarchiste. Ceux sur lesquels on comptait le plus, les Fortuné, les Champan passèrent à l’anarchie, s’y unirent : la Fédération de la Jeunesse socialiste révolutionnaire était à terre, domptée par les compagnes ».(9)

Fortuné serait devenu anarchiste en tombant sous le charme d’une compagne ? C’est la version du Gil Blas.

D’après une note de la Préfecture de police de Paris (10), Fortuné Henry aurait rejoint les anarchistes vers le mois de février 1891. Dans une interview au XIXème Siècle (11), Fortuné revendique son appartenance au mouvement anarchiste depuis 1890 ce qui correspondrait à la fin de sa collaboration au Parti Ouvrier en août 1890.

La Préfecture de police indique aussi : « Il fait parfois des conférences à la Ligue des Anti-patriotes ».

Fondé en 1882, ce groupe anarchiste parisien a été l’un des plus importants et des plus actifs, il a fonctionné régulièrement jusqu’en 1886 et s’est reconstitué ensuite. Il se réunit tous les mercredis et samedis, salle des Grandes Caves 106 rue Oberkampf et mène des campagnes très actives auprès des jeunes gens contre la patrie et l’armée. Plusieurs membres du groupe, appliquant leurs idées ne se sont pas soumis à leurs obligations militaires (12). Le groupe est animé par Louis Perrault. Le 12 juillet 1891, il publie le journal l’Anti-patriote qui n’aura que deux numéros.

Or il existe une corrélation étroite entre l’Union de la jeunesse révolutionnaire et la Ligue des antipatriotes.

Tous les mercredi il y a réunion de la Bibliothèque libre des jeunes au 98 rue de Grenelle et à l’exception de Tresse, de Raoul Rodach et de Fortuné, tous les autres sont des hommes murs. Rodach est le secrétaire de ce groupe et c’est lui qui distribue les volumes de la bibliothèque à la fin des séances.

Le samedi, sous le titre de Ligue des antipatriotes, les mêmes personnes se réunissent, on y voit Tresse, Fortuné, Cabot, Raoul Rodach, Brunet, Brunel et d’autres. Les sujets de discussion sont les mêmes les samedi que les mercredi.

Quant à l’Union de la jeunesse révolutionnaire, selon un rapport de la Préfecture de police, « elle est toute de circonstances, et compte deux membres : Saint Martin et Brunel qui font partie du précédent groupe à deux dates et à deux faces. C’est comme le Maître Jacques de Molière.

Voulez-vous parler au cuisinier des jeunes ? Venez le mercredi. Si vous voulez voir le cocher antipatriote ? Venez le samedi ; quant au valet de pied de l’Union de la jeunesse, on le trouve souvent dans les bureaux de rédaction, et chez Richepin, Mirbeau et autres littérateurs qui ont les louis faciles.

De même, les mercredis on rencontre le Tigre (13), qui reprend une peau des Panthères (14) les lundis aux Batignolles.

Le dimanche, c’est le Cercle international.

Maître Jacques changeais de livrées ; plus économes les groupes anarchistes changent d’adresses, et varient les jours de réception, mais c’est toujours les mêmes. » (15)

Quant à Émile Henry, il prend une chambre le 25 novembre 1891, au 101 rue Marcadet dans un petit cabinet au loyer trimestriel de 40 francs (16). Depuis le 10 novembre 1890, il a trouvé un emploi chez M. Félix Vanoutryve, négociant en tissus d’ameublement, 32 rue du Sentier. (17)

Notes :

(1) Le Parti Ouvrier 10 juillet 1890

(2) Rapport du 11 juillet 1890. Archives de la Préfecture de police Ba 76.

(3) Le Gil Blas 10 août 1892

(4) Le Matin du 9 mars 1894 raconte que lors d’une perquisition chez Tournadre, la police saisit une carte de visite sur le dos de laquelle était écrite l’adresse de Fortuné. Tournadre expliqua qu’il avait été le collaborateur de Fortuné au journal quatre ans plus tôt.

(5) Le Parti Ouvrier 28 juillet 1890

(6) Le Parti Ouvrier 4 septembre 1890

(7) Gil Blas 10 août 1892

(8) Le Parti Ouvrier 5 septembre 1890

(9) Gil Blas 10 août 1892

(10) Note du 16 février 1892. Préfecture de police de Paris. Archives nationales F7 15968

(11) Le XIXème Siècle 3 juin 1892

(12) Rapport d’avril 1892. Préfecture de police de Paris Ba 77

(13) Nom d’un groupe anarchiste du 20e arrondissement de Paris

(14) La Panthère des Batignolles est le nom d’un groupe anarchiste parisien

(15) Rapport de Jean du 9 décembre 1891. Préfecture de police de Paris Ba 1491

(16) Rapport 4 juin 1892. Préfecture de police de Paris Ba 1115

(17 )Rapport du 31 mai 1892, extrait de PV de M. Archer. Préfecture de police de Paris Ba 1115

Documents :

Cliquer sur l’image pour lire le journal en entier.

Quotidien, puis hebdomadaire, puis irrégulier (ne parait pas de novembre 1890 à juillet 1891) soit au total 18 numéros. Le rédacteur était Pol Martinet, le journal était imprimé 120 rue Lafayette à Paris. Il eut pour gérants Eliska Coquus, J. Couchot, Charles Baudelot et C. Baudin

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Eliska BRUGUIÈRE [COQUUS Marie, Élisa, épouse BRUGUIÈRE]

Née le 27 août 1866 à Attigny (Ardennes) ; sage femme ; anarchiste à Paris, amour libriste, conférencière ; militante communiste en Tunisie.

Née de père inconnu et de Constance, Céline Coquus agée de vingt ans, sans profession, Éliska Coquus épousa à une date inconnue un sieur Bruguière dont elle se sépara rapidement. Elle vint à Paris et fréquenta les milieux anarchistes.
En 1890, Marius Tournadre, Rozier et Lamarre fondèrent la Fédération des Jeunesses révolutionnaires-socialistes. Tournadre laissa un jour une cinquantaine de cartes d’adhésion au bureau du Père Peinard, les cartes furent distribuées à des sympathisants, la Fédération compta 50 anarchistes de plus, mais « l’invasion » ne se fit pas sans protestations, Un soir, on vit arriver chez le mastroquet qui servait de siège aux jeunes, « le bataillon des amazones anarchistes, conduites par leur véritable chef de file, la superbe et solide Eliska ». Toutes les compagnes libres avaient été mobilisées, elles déclarèrent qu’elles ne se donneraient qu’à un homme libre, un compagnon. La Fédération fut « domptée » par les compagnes : Fortuné Henry, Champan, passèrent avec armes et bagages à l’anarchie.Elle fut la compagne de l’anarchiste Chabart Paul Vincent dit l’architecte,

Le 1er novembre 1890, en compagnie de Pol Martinet de Paris, de Paul Martinet de Troyes et d’un de ses amants Gustave Leboucher, elle fit une conférence à Troyes sur le suffrage universel et le parlementarisme, autorité et liberté. Elle parla « des gens sans aveu, démontrant que ceux à qui l’on donne l’épithète de SANS AVEU sont les victimes de l’état social ; qu’ils ont besoin, autant que quiconque, de la révolution et qu’il ont le droit et le devoir de se mêler au mouvement révolutionnaire. Elle démontra encore que les vrais gens sans aveu sont les hommes que le peuple a déjà, sottement, nommés et ceux qui, pour l’avenir, se préparent ses suffrages ».

Elle fut imprimeur-gérante du journal l’Anarchie de Pol Martinet, paru en 1890-1891. Dans la nuit du 17 au 18 avril 1891, deux ouvriers portant des paquets d’affiches anarchistes furent arrêtés boulevard Sébastopol.
Au cours de l’instruction, la police apprit que le placard, intitulé « Armée coloniale » avait été commandé par Eliska Bruguière. Le texte disait : « Simples soldats, l’enfant du travailleur est conduit à la caserne, pris à son père, afin que si le père bouge, il soit assassiné par son fils »
Elle comparut devant la cour d’assises avec les colleurs d’affiches, lors de l’audience Martinet déclara qu’il était l’auteur de l’affiche, l’affaire fut renvoyée le 13 janvier 1892.

Au début de l’audience, Martinet plaida l’incompétence du tribunal qui devrait, pour être compétent, siéger « en perruque et sans robe rouge ».
Le tribunal rejetant les conclusions de Martinet, les inculpés se retirèrent et firent défaut. Martinet fut condamné à un an de prison et Eliska Bruguière à 3 mois. Le 9 mars 1892, sur leur opposition au jugement, la cour condamna Martinet à 6 mois de prison et acquitta Eliska Bruguière.

Le 28 avril 1892, Tournadre fut condamné par défaut à 6 mois de prison, pour un article paru dans La Lutte, dont il était le gérant, diffamant l’administrateur du bureau de bienfaisance du XVIIIe arrondissement. Tournadre fit opposition à ce jugement mais n’ayant pas respecté les formes requises, le précédent jugement fut confirmé. Tournadre avait souhaité se faire défendre par une femme, aussi il avait demandé à Eliska Bruguière d’occuper cette fonction ; elle assista à l’audience, une serviette sous le bras, attendant que le président lui permette d’affirmer les droits de la femme au profit de l’accusé mais l’opposition étant rejetée, elle n’eut pas à intervenir.

Eliska Bruguière semblait à cette époque avoir été une conférencière assez recherchée, témoin la démarche accomplie par les compagnons de Reims en avril 1893. Leprêtre écrivit plusieurs fois au Père Peinard en vue d’obtenir deux conférenciers, n’ayant pas eu de réponse, un émissaire fut envoyé à Paris. On lui répondit que les compagnons étaient trop occupés en ce moment et on ajouta que « la compagnonne Eliska ne faisait plus de conférences et qu’il était inutile de compter sur elle pour l’avenir ».
Elle figurait sur un état des anarchistes au 30 avril 1893, de la 3e brigade de recherches de la préfecture de police.
Effectivement, le 4 août 1893, on la retrouva à Londres, logée chez Marc Dupont, 29 Alfred Place. La police ignorait ce qu’elle venait y faire. Un rapport de police du 16 août 1893 indiquait que « Eliska et Chabard retourneront (à Paris) dans 2 ou 3 jours ».

La suite de la biographie d’Eliska Brugière, pour la partie non anarchiste, dans le Maitron

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Chroniques de La Fédération jurassienne par Droz, indicateur de la Préfecture de police de Paris (12)

Document Éphéméride anarchiste

Neufchâtel, le 23 mars 1881,

Au banquet qui a eu lieu à l’hôtel du Vaisseau, nous nous sommes trouvés 42 dont les membres du comité de la Fédération et quelques chefs de groupes italiens et allemands.

Il n’y a eu aucun discours.

Ceux de la Chaux de Fonds en on fait à peu près autant, ils se sont réunis en très petit nombre, à l’hôtel de Gibraltar.

Le 18 mars sera plus fêté en Suisse, je le crois, car à Berne, où ils étaient les plus violents les autres années, ils n’ont rien fait cette fois.

Nous avons reçu des nouvelles de Genève. Ils ont eu un banquet très nombreux dans la grande brasserie Schiers, où tous les socialistes, allemands, russes, italiens et français ont assisté.

Nicolas Joukovsky. Document Ephéméride anarchiste.

Nous avons vu, lundi soir, le nihiliste Joukowski, qui allait à Bienne et voici ce qu’il nous a dit :

« Les nihilistes russes à Genève, Dragomanov, Krapstchine, moi et quelques autres, nous avons longuement étudié le rôle que Henri Rochefort et Olivier Pain viennent de jouer à Genève.

Personne de nous n’a jamais fait des confidences à Rochefort, notre œuvre demande plus de circonspection et est trop sérieuse pour y mêler un brouillon.

En publiant une soi-disant correspondance qu’il signait d’un D., il pouvait faire croire à la signature de Dragomanov, afin que le Conseil fédéral suisse put prendre des mesures d’expulsion contre nous.

Nous avons de source certaine que M. Hamburger, notre ministre en Suisse, demande notre départ.

Je vais, en ce moment, faire protester quelques russes qui viennent de Zurich à Bienne.

Nous voulons protester contre la conduite de Rochefort, cet indigne à l’égard de nous tous russes.

Cet homme est un blagueur qui ne vise qu’à la célébrité et fait plutôt les affaires de ses adversaires que celles du parti socialiste.

Si lundi soir, il avait encore été à Genève, Drogomanov l’aurait provoqué car, dans la matinée dudit lundi, les russes ont eu connaissance d’une quantité de lâches mensonges débités par Rochefort dans une réunion où il s’est trouvé vendredi ».

Jakowski a fini en nous disant : « Puisque ce blagueur ne vit que de scandale et de diffamation, nous lui taillerons des croupières ; il apprendra que si nous conspirons en faveur de notre patrie martyrisée, nous ne choisissons pas comme confidents des hommes de son espèce ».

Il doit retourner à Genève en passant par Berne.

Ils ont reçu à Genève un russe (Tcherkesoff) que vous avez expulsé de paris ces jours derniers, il doit venir à Neufchâtel jeudi.

Pindy nous a fait dire que Jeallot, l’un de ses correspondants à Paris, avait été arrêté et que la fédération devait envoyer une centaine de francs pour lui, ce qui sera fait.

Droz

Source : Archives de la Préfecture de police de Paris Ba 438

Lire les autres chroniques de Droz ici

La vie de Fortuné Henry : le rédacteur du quotidien le Parti ouvrier

Troisième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Le rédacteur du quotidien le Parti ouvrier.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 8 avril 1888, paraît le journal quotidien le Parti Ouvrier, lancé par Jean Allemane qui « fait figure de chef de file des forces anti-boulangistes du parti possibiliste. La première des quatre pages du journal est réservée à la propagande anti-boulangiste. Allemane met en garde sur les dangers du boulangisme ». (1)

Lors de l’arrivée de Fortuné Henry au Parti ouvrier, la rédaction et l’administration du quotidien  sont situées 114 rue Montmartre.

C’est le 17 mai 1890 que Fortuné Henri publie son premier texte dans Le Parti Ouvrier. Dans un article intitulé Le travail de nuit, il définit le but de son action politique : « Nous voulons, nous, par la suppression du travail de nuit d’abord, par la diminution de la journée de travail ensuite, arriver à faire des hommes conscients, justes et émancipés ». Dans Un crime patronal, paru le 4 juin 1890 à propos d’un contremaître d’une verrerie parisienne qui a tiré à coups de revolver sur un ouvrier, Fortuné conclut : « Ah ! Si c’était un bourgeois quelconque que les ouvriers, dans un moment de colère légitime (puisqu’ils sont continuellement des volés), auraient watrinés (2), l’assassin n’aurait sûrement pas échappé. La classe prolétarienne demande vengeance de l’assassinat commis sur un des siens ». On voit déjà apparaître ici, une des idées que défendra plus tard F. Henry, lorsqu’il sera devenu anarchiste : celui de la légitimité de la violence exercée par les travailleurs exploités par les capitalistes.

Avec Les verriers paru le 14 juillet 1890, c’est un autre combat qu’il met en avant : celui de la lutte des salariés contre leurs mauvaises conditions de travail, ce sera plus tard la base de son combat dans les Ardennes puis dans la CGT.

Pour rédiger son article, il s’appuie sur un rapport établi par la chambre syndicale des verriers de la Seine et de la Seine-et-Oise : « L’ouvrier verrier est astreint à un travail journalier de douze heures à une température minima de 60°à 70° ». Il y dénonce l’apprentissage « des gamins de 12 à 14 ans débutant par le chauffage des cannes servant à extraire le verre fondu du creuset ». Mais leur calvaire ne s’arrête pas là : « Ce sont aussi des gamins qui sont employés à tendre les moules et à souffler derrière. C’est ce dernier travail qui est le plus fatigant car l’enfant soufflant à pleins poumons, s’il n’est pas changé d’emplois, devient chétif, malingre, ne peut plus manger par suite de l’horrible chaleur à laquelle il est accoutumé et s’épuise avant l’heure.

On comprend facilement que chez l’enfant dont la gorge est continuellement en contact avec un brasier, obligé qu’il est pour renouveler l’air nécessaire à son travail, de boire continuellement de l’eau, on comprend, disons-nous, que son estomac littéralement noyé se refuse ou tout au moins ait une certaine répugnance à absorber les aliments ».

Dans un article intitulé L’assistance publique (3), Fortuné fait le récit de deux accidents mortels survenus à Brévannes à l’asile pour vieillards : « Nous sommes peinés de devoir donner de pareils conseils à l’Assistance publique qui devrait être le service le mieux organisé d’une société civilisée, mais c’est vraiment pousser un peu loin l’incurie que de laisser 300 vieillards octogénaires dans un asile, sans un médecin attaché à l’établissement ».

Fortuné est bien placé pour avoir des informations sur l’hospice puisque sa mère habite en face de l’établissement, où elle tient une buvette à l’enseigne L’Espérance.

Fortuné semble même s’investir dans l’organisation interne du journal. En effet  au début du mois d’août 1890 se tient la première Assemblée générale constitutive de la Société anonyme et à capital variable Le Parti Ouvrier, organe des socialistes – révolutionnaires de France et d’Algérie.
On y discute des statuts et sur l’article 27, Sacré, en son nom et au nom de quelques autres actionnaires, donne lecture d’un amendement soutenu par Fortuné Henry et combattu par Victor Sadoul et Julliette. Janvier propose un deuxième amendement, tendant à demander à l’Union Fédérative du Centre (5) l’admission de la Société du journal le Parti ouvrier. Après quelques observations de Sadoul et Julliette l’assemblée décide qu’elle discutera cet amendement à la deuxième assemblée générale constitutive.

Mais en fait cette implication dans la vie du journal est de courte durée.

Son dernier article dans le Parti ouvrier est publié le 24 août 1890, en première page, a pour titre « Une nécessité », il traite de la question du mandat impératif , lors des élections et marque déjà une forme d’évolution politique et son rapprochement avec l’anarchisme, la question de l’électoralisme étant le point central de discorde entre les anarchistes et tous les autres courants socialistes.

Au mois de juillet 1890, Fortuné habite au 7 quai de Valmy où il occupe une chambre de 130 francs de loyer annuel. Son frère Emile qui a quitté le domicile de sa tante, habite avec lui. Tous deux participent à des réunions anarchistes, fréquentent les compagnons Duprat, Constant Martin, Marchand, Léveillé, Gallau, Louiche, Bastard, Matha, les frères Etiévant et Ortiz. (4)

Émile et Fortuné Henry demeurent au 7 quai Valmy.

Comment Fortuné en est-il venu à rompre avec le socialisme révolutionnaire pour rejoindre l’anarchisme ?

Notes :

(1) Les alémanistes (1882-1905). Itinéraires, place et rôle dans le mouvement socialiste français par Didier Bigorgne. Thèse de doctorat Université de Paris XIII.

(2) Lynchage du sous-directeur des mines de Decazeville, Watrin, qui a eu lieu le 27 janvier 1886.

(3) Le Parti ouvrier du 14 août 1890

(4) Notice sur Emile Henry du 15 février 1894. Préfecture de police de Paris Ba 1115

(5) Il s’agit de la Fédération régionale du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire.

Documents :

LE TRAVAIL DE NUIT
Demain samedi la Commission parlementaire chargée d’étudier la question du travail de nuit doit déposer son rapport.
Nous n’avons pas besoin d’insister sur l’importance de cette question, qui tient en haleine et passionne une partie de la classe ouvrière.
Dans notre société dite civilisée, où le travailleur devrait avoir la jouissance du produit de son travail et où la plupart du temps il n’a que labeur pour lui, souffrance et misère pour les siens, ceux qui prétendent vouloir arriver à équilibrer les charges sociales devraient s’étudier à établir sinon un système égalitaire du travail, du moins un allègement des charges excessives qui pèsent sur certains.
Le travail de nuit atrophie et tue les générations actuelles. C’est le comblé ment du crime de surmenage ; en un mot, c’est l’exploitation à l’ombre, beaucoup plus terrible que celle faite en plein jour.
Nous affirmons, nous, que l’homme mûr qui fournit un travail de nuit de douze heures perd sa force d’homme, sinon matériellement, tout au moins moralement ; car ses facultés se paralysent par la fatigue, l’éducation civique n’arrive plus jusqu’à lui, et il est alors plus facile au patronat d’en faire une brute soumise, un être qu’il ne craint pas de voir se lever.
Nous voulons, nous, par la suppression du travail de nuit d’abord, par la diminution de la journée de travail ensuite, arriver à faire des hommes conscients, justes et émancipés.
Mais où la question prend un caractère beaucoup plus sérieux, c’est lorsque l’on aborde le travail de nuit des enfants.
Et alors, ô bourgeois sans cœur qui vivez du travail des autres, qui ce craignez pas de livrer nos enfants au saturne industriel, qui les jetez aux vices qu’engendrent votre exploitation et votre haine du salariat, nous vous disons:
Criminels vous ôtes, parce que vous n’avez aucune attention pour eux, parce que la lutte de classes qui est flagrante et que vous niez avec tant d’aplomb, fait que la haine que vous avez vouée au père couve encore chez vous pour l’enfant.
Ah! si c’était un fruit de vous-même qu’on livrerait pendant douze heures aux travaux forcés de nuit, si c’était un de vos fruits que l’on forcerait d’entrer le soir à l’usine, se traînant plutôt qu’il ne marcherait, nous sommes persuadés que vous réclameriez la suppression du travail de nuit.
Si c’était votre femme, qui d’habitude se béate dans la dentelle ou dans un lit de plume, qui fût obligée de fournir ce que vous appelez le tribut, vous pousseriez de hauts cris.
Mais si c’était vous-même, vous en crèveriez, sinon de haine contre ceux qui vous l’imposeraient, du moins de peur.
Mais il est absolument établi que le travail de nuit est un surmenage, un acte inhumain, un acte de barbarie.
Donc, au nom du travail, au nom de l’humanité et de la justice, nous demandons la suppression du travail de nuit.
Et, de la sorte, nous ne faisons que nous conformer au programme économique du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire.
Fortuné Henry.
Le Parti Ouvrier 17 mai 1890

LES VERRIERS
Le Parlement vient de s’occuper de cette question qui passionne un nombre considérable de travailleurs. C’est de la question du travail de nuit.
Dans un article précédent, nous avons dénoncé tout ce qu’avait de barbare ce travail, durant lequel l’ouvrier est si terriblement exploité.
Nous avons entre les mains un document très curieux qui nous permet de donner des renseignements précis sur une des branches de l’industrie du département de la Seine où ce travail est imposé d’une façon impitoyable, nous voulons parler des verreries.
Nous nous sommes procurés le rapport que la chambre syndicale des verriers de Seine et Seine-et-Oise a adressé à la commission parlementaire chargée de l’étude de cette grave question.
L’importance de ce rapport n’échappera à personne.
L’ouvrier verrier est astreint à un travail journalier de douze heures, à une température minima de 60 à 70°C.
Longues et nombreuses sont les étapes par lesquelles doit passer l’enfant qui entre à la verrerie avant d’arriver à pouvoir se dire ouvrier.
Des gamins de 12 à 14 ans débutent par le chauffage des cannes servant à extraire le verre fondu du creuset. Ils sont en outre chargés de porter les pièces à la recuisson afin de les faire refroidir insensiblement pour éviter l’éclatement.
Ce sont aussi des gamins qui sont employés à tendre les moules et à souffler derrière. C’est ce dernier travail qui est le plus fatigant car l’enfant soufflant à pleins poumons, s’il n’est pas changé d’emploi à temps, devient chétif, malingre, ne peut plus manger par suite de l’horrible chaleur à laquelle il est accoutumé et s’épuise avant l’heure.
On comprend facilement que chez l’enfant dont la gorge est continuellement en contact avec un brasier, obligé qu’il est pour renouveler l’air nécessaire à son travail, de boire continuellement de l’eau, on comprend, disons-nous, que son estomac littéralement noyé se refuse ou tout au moins ait une certaine répugnance à absorber les aliments.
Lorsque ce petit paria a été occupé au chauffage des cannes, à tendre les moules et à souffler il est placé à l’emploi de chauffeur où il est chargé de repasser au four les pièces en cours d’exécution qui ont cessé d’être malléables.
Oh ! si le chef de place auquel le chauffeur est soumis n’avait jamais qu’une pièce entre les mains, ce dernier pourrait reprendre haleine, mais l’ouvrier ayant toujours deux, trois et même quatre pièces en route, le chauffeur est constamment en contact avec cette fournaise qui sert à la fois à fondre le verre et à réchauffer les pièces à une température moyenne de 1.800 à 2.000 degrés.
Cet emploi présente les mômes inconvénients que celui de souffleur. Ces chauffeurs sont des jeunes gens de quatorze à dix-sept ans ; ils sont obligés de boire constamment, et quelle boisson encore !
Tous les enfants qui sont employés à ces travaux sont des enfants de familles pauvres, qui ne peuvent attendre de les bien caser ou sacrifier plusieurs années d’apprentissage. Et l’on voit ainsi ces pauvres êtres fournir un labeur de douze heures et même plus, soutenus seulement par du pain sec et un peu d’eau de chicorée. Ajoutez à cela deux heures d’écoles pour tous ceux âgés de moins de seize ans, qui, avec le temps passé au rangement d’atelier, fait toujours un minimum de travail de quinze heures.
l.c salaire qui est donné à ces parias est de 30 à 50 fr. par mois. C’est monstrueux.
Ah! que de réformes à faire; ah! quelle lutte sans merci nous devons engager contre le capital. Puissent tous ceux qui y sont intéressés le comprendre et entrer résolument dans la bataille, car du concours de tous les spoliés dépend la victoire.
***
Mais les souffrances du verrier ne s’arrêtent pas là.
Après un stage de trois ans, l’enfant arrive au poste de cueilleur de verre, poste très important, car de lui dépend toute la production de ce que, en termes du métier, on appelle place, c’est-à-dire la collectivité qui travaille sur un creuset. Le meilleur est âgé de 17 à 20 ans et obligé de fournir à la place une moyenne de 1.200 pièces par jour.
Il est à remarquer que la place se trouve à une distance de douze mètres du creuset et c’est par conséquent 21.000 fois que l’ouvrier fait le trajet.
Son salaire est de 90 francs par mois. Après un nouveau stage de trois ans, il passe second souffleur, c’est alors seulement qu’il peut être considéré comme ouvrier verrier.
Après cinq ans de stage, s’il a des dispositions, l’homme passe souffleur. II faut alors qu’il joigne à une grande agilité une sûreté de main peu commune pour donner aux pièces des dimensions rigoureusement exactes.
Eh bien ! cet ouvrier obtient un salaire de 135 francs par jour après un apprentissage moyen de quinze à dix huit ans, après les souffrances et les misères qu’on lui a fait endurer.
Mais, arriver au poste de chef de place, c’est pour le verrier gagner le bâton de maréchal. En effet, dans les petites places, il n y a qu’un chef pour douze hommes et dans les grandes places, comportant la confection des appareils de chimie, de pharmacie, les siphons, etc., il n’y en a qu’un par 20 à 22 ouvriers ; c’est-à-dire qu’il faut pour y arriver, non seulement avoir un véritable talent, mais encore un esprit malléable qui soit à la discrétion du maître et qui fasse peser sur ceux qui sont sous ses ordres le poids de son autorité et de son dévouement au patronat.
Le salaire du chef de place est de 220 francs.
Il faut avouer que devoir posséder le talent, la santé et souvent des capacités policières pour gagner 220 francs, ce n’est réellement pas de trop.
Le travail de la verrerie est fourni par deux équipes qui vont, l’une de six heures du matin à midi et de six heures du soir à minuit, et l’autre de minuit à six heures et de midi à six heures du soir.
Il ressort clairement de cela que l’ouvrier n’a même pas le temps strictement nécessaire pour prendre ses repas et un repos suffisamment réparateur.
Une des conséquences fatales de ce surcroît de travail qui fait que les pauvres enfants souvent ne résistent pas à la peine, c’est que le vagabondage ouvre d’abord sa porte à ces parias qui s’y élancent et où souvent même l’abîme ou quelquefois le crime les conduit.
Nous croyons donc que les revendications formulées par les verriers ne sont pas excessives et que le Parlement aura sinon la justice de les accorder du moins la prudence.
Ces revendications sont les suivantes ; Journée de travail de 8 heures consécutives de jour;
Suppression du travail de nuit dans les usines et création d’inspecteurs régionaux des verreries nommées par les syndicats et rétribués par l’Etat.
Fortune Henry.
Le Parti Ouvrier 10 juillet 1890

UNE NÉCESSITÉ
Dans toutes les campagnes électorales que le Parti ouvrier a soutenues contre les candidats bourgeois, la majeure partie des débats a porté sur un point qui doit nous intéresser au plus haut degré, puisqu’il fait notre force.
Nous voulons parler du mandat impératif.
Parmi nos adversaires, les uns — les plus honnêtes — répondaient carrément qu’ils ne l’acceptaient pas, parce qu’ils avaient une conscience capable de résister à tous les chocs et que cette conscience leur dicterait, même dans les moments les plus difficiles, la façon dont ils devraient guider leur conduite.
D’autres — ceux-là étaient les roublards — prétendaient qu’ils ne pouvaient accepter le mandat impératif, parce que la loi l’interdisait, et que, d’ailleurs, quand bien même ils l’accepteraient, auprès des présidents de la Chambre ou du Conseil municipal, leur démission n’aurait de valeur qu’autant qu’ils voulaient bien la reconnaître et qu’il leur plairait d’abandonner leur indignité parlementaire ou municipale.
En face de ces deux conduites, se plaçait celle suivie par le candidat du Parti ouvrier qui acceptait le mandat impératif, et qui remettait entre les mains de son comité sa démission en blanc, gage de soumission aux considérants et au programme du Parti ouvrier.
La supériorité des partis socialistes sur les fractions bourgeoises repose justement sur l’acceptation de ce mandat qui met l’élu sous la dépendance directe de ses mandants, qui peuvent de la sorte opérer un contrôle constant, empêchant les représentants de s’écarter dans leur conduite et de compromettre le développement du Parti.
Aussi, au fur et et à mesure que le Parti ouvrier se développera, que ses besoins ainsi que les à coup dont il est l’objet se multiplieront, il faudra assurer au mandat impératif une sanction complète.
Il faut absolument que tout militant, qui a compris l’utilité de ce mandat, étudie les moyens de ne pas le laisser protester.
Eh ! ma foi, si dans la vie civile comme dans la vie commerciale, il y a des huissiers et un tribunal pour assurer le paiement d’un mandat qu’un particulier a accepté d’un autre, il est nécessaire que des huissiers politiques et des tribunaux révolutionnaires s’établissent et qu’ils aient charge de ne pas laisser revenir la signature de ceux en qui le Parti a mis sa force, son espoir, en un mot sa destinée.
Si les partis socialistes, qui ont accepté le mandat impératif, veulent marcher de l’avant, s’ils ne veulent pas avoir la perspective de leur annihilation qui peut se produire par suite de la défection de quelques hommes, il est urgent qu’ils étudient les moyens fermes de sanctionner le mandat impératif.
L’occasion s’en présente, puisque des congrès se préparent.
C’est là une nécessité.
Fortuné Henry.
Le Parti Ouvrier 24 août 1890

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