BALLE Charles, Hyacinthe [dit Cafouche]. Mouleur, ajusteur ; anarchiste des Ardennes.

Né le 6 mars 1874 à Gué d’Hossus (Ardennes) ; mort le 28 juillet 1921 à Rocroi (Ardennes) ; mouleur, ajusteur ; anarchiste des Ardennes.

Fils de Jules Balle et de Renelle, Elise Blin. Il était le frère d’Adolphe Balle.
Le 12 août 1893, Charles Balle se maria avec Marie Beauchot à la suite des pressions de la famille de Marie Beauchot, lorsqu’elle se trouva enceinte. Toutefois, les jeunes gens avaient fait le choix de se marier civilement. « Mais un qui n’était pas content, c’était le paternel de la Marie, un sale mufle à moitié loufoque, qui a obtenu un prix hors concours comme mouchard et lèche-cul. » Finalement le père réussit à les faire passer à l’église.
De la classe 1894, il était absent au tirage au sort et fut déclaré insoumis le 1er février 1896. Rentré le 14 octobre 1898, il passa dans la réserve le 1er novembre 1898. Il s’installa à Bruly-les-Couvin (Belgique) le 14 octobre 1898.
Le 5 janvier 1908, il demeurait à Rocroi, hameau des Censes Corbineaux.
Mobilisé le 2 août 1914, il était renvoyé provisoirement dans ses foyers le 27 août 1914. Resté en région envahie pendant la durée de la guerre, il fut libéré par l’armistice. Il était démobilisé le 7 janvier 1920.

SOURCES :
Archives départementales des Ardennes 1 R 117, matricule 662. Etat-civil — Le Père Peinard 17 septembre 1893.

BALLE Jules. Tisserand, journalier ; anarchiste de Rocroi (Ardennes)

Né le 16 mars 1846 à Gué d’Hossus (Ardennes) ; mort le 07 décembre 1907 à Petite-Chapelle (Couvin), Namur, Wallonie (Belgique) ; tisserand, journalier ; anarchiste de Rocroi (Ardennes).

Jules Balle était le père d’Adolphe Balle et Charles, Hyacinthe Balle.

En décembre 1893, il figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes des Ardennes, il demeurait à Hiraumont, écart de Rocroi. Le 20 novembre 1893, sur dénonciation de l’indicateur de police Henri Cornet, compagnon de Marie Diseur, on trouva chez lui à Hiraumont, Henri Moray expulsé de France et Jules Romans, marchand de journaux, soupçonné d’être recherché par la Sûreté générale.
Le 10 janvier 1894, Jules Balle était condamné par le tribunal correctionnel à 16 fr. d’amende (peine suspendue) pour n’avoir pas fait de déclaration imposée aux étrangers par la loi du 8 août 1893.

SOURCES :
Archives nationales BB18 6448, 6449, 6453, F7 12507 — Archives départementales des Ardennes. Etat-civil de Gué d’Hossus.

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 25 septembre 1895

Couverture du Néo-naturien

Préfecture de police

Direction générale des recherches

2e brigade

Cabinet

1er bureau

Réunion du cercle d’études Les Naturiens

Paris, le 25 septembre 1895

Rapport

Une réunion du cercle d’études Les Naturiens a eu lieu hier soir, salle Bouju, 69 rue Blanche.

11 personnes étaient présentes.

Bariol ouvre la séance à 9h1/2, par la lecture du procès-verbal de la dernière séance dans lequel il est dit que Mayence avait plaisanté en faisant courir le bruit que les Naturiens s’étaient rendus dans les terrains leur appartenant dans le Cantal.

« Cette farce, ajoute Bariol, n’a pu que faire du bien au groupe, car plusieurs reporters sont venus me trouver, ainsi, ainsi que Gravelle, pour avoir une explication à ce sujet et nous avons profité de leur démarche pour leur exposer nos idées au point de vue de l’état naturel tel que nous l’entendons. »

Bariol présente ensuite un nouvel adhérent pour le banquet des naturiens le sieur Merreuly qui fait partie du syndicat des commis voyageurs socialistes.

Le dit Merreuly déclare qu’il connaît une vieille demoiselle très riche qui habite la Normandie, laquelle en s’y prenant bien pourrait peut-être s’intéresser au groupe et lui céder des terrains.

Il ajoute qu’un de ses amis, un nommé Ladignac connaît aussi un riche propriétaire du Midi qui est très amateur des choses nouvelles. Il pense qu’il serait bon qu’on se mit en relations avec le dit propriétaire.

Merreuly dit ensuite qu’il a été arrêté en 1894 pour avoir détenu chez lui un drapeau rouge et que cela lui a valu d’être interné pendant 3 mois à Mazas.

Bariol invite ceux qui voudraient assister au banquet du 28 courant à se faire inscrire dès maintenant.

Se font inscrire :

Gorry, 92 rue Beaubourg ;

Morron Antonin, cordonnier, 11 rue Campagne-Première.

Le sieur Bigot fait inscrire sa femme.

Beaulieu annonce que son ami Paillet, poète et chansonnier du concert de la Plume viendra au banquet et récitera des vers sur l’état naturel.

La séance est levée à 10h30.

Gravelle s’était fait excuser, sa femme étant malade.

Archives de la Préfecture de police Ba 158

Lire le dossier Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique

Les Naturiens, des anarchistes précurseurs de l’écologie politique. 18 septembre 1895

Couverture du Néo-naturien

Préfecture de police

Direction générale des recherches

2e brigade

Cabinet

1er bureau

Réunion du groupe les Naturiens

Paris le 18 septembre 1895

Rapport

Hier soir a eu lieu, 69 rue Blanche, salle Bouju, une réunion du groupe dit Les Naturiens.

L’assistance se composait de 10 personnes.

La séance est ouverte à 10 heures par Bariol qui lit le procès-verbal de la dernière séance et excuse Gravelle qui ne peut assister à la réunion.

Bariol ajoute qu’étant soupçonné d’avoir provoqué l’insertion de trois articles parus dans l’Echo de Paris et annonçant le départ pour le Cantal d’une première colonne naturienne, il a fait une petite enquête qui lui a appris que ces articles avaient été rédigés par un frère de Mayence, connu sous le nom de Léo, lequel est coutumier de ces fumisteries qui lui rapportent le plus clair de ses moyens d’existence.

Bariol ajoute que ces articles constituent pour le groupe une sorte de réclame dont il ne faut pas se plaindre et qu’il enverra une rectification à plusieurs journaux L’Intransigeant, la Libre parole, etc…

Beaulieu dit qu’il a écrit lui-même, dimanche, à l’Echo de Paris, une lettre qu’il a signée des noms de tous les membres du groupe, pour demander une rectification, mais qu’il n’a pu obtenir satisfaction.

Ensuite, il lit un article sur l’Etat naturel, paru dans le Petit Parisien du 13 du courant, article dans lequel on rappelle que les Indiens de l’Amérique du Nord sont actuellement renfermés par la civilisation dans un espace de terrain de plus en plus restreint de sorte qu’ils vont être mis dans l’alternative de travailler ou de se laisser mourir de faim, leurs concessions ne pouvant plus leur fournir de gibier.

Bariol lit une poésie d’Horace exaltant également l’Etat naturel.

Il inscrit ensuite pour le banquet du groupe qui doit voir lieu le 28 septembre, les sieurs :

Bigot, 14 rue des Ecouffes ;

Raimbault, 32 rue Beaubourg.

Maure, 8 rue du Pont Louis-Philippe.

Chacun de ces individus verse 2 f.

La séance est levée à 10h55

Le commissaire de police.

Archives de la Préfecture de police Ba 158

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Grèves dans les bassins de Mons et de Charleroi (Belgique). Les manifestants chantent « Vive l’ouvrier et la guillotine ». Janvier 1876

Jumet (Gohyssart) point de ralliement des manifestations de grévistes.

Tribunal de Charleroi

Parquet

n° 572

Charleroi, le 19 janvier 1876

Monsieur le procureur général,

Depuis mon dernier rapport, la grève n’a fait que s’accroître partiellement dans mon ressort. Je dis partiellement parce que, cette fois, la grève présente un caractère tout nouveau. Elle s’éparpille. Ainsi telle fosse est en grève aujourd’hui et a, demain, son personnel presque complet ; dans une commune une exploitation chôme, les autres travaillent. Les événements qui se passent ont encore un cachet particulier, c’est que pour la première fois, les ouvriers crient A bas le Roi ! Parlent des république, de Commune, d’échafaud, de revendications sociales. Les chansons chantées ont été publiées mais je je possède un placard trouvé dans la rue, tandis que d’autres ont été passés sous les portes, et qui porte textuellement :

« Vive la République

!!! à bas le Roi !!!

A bas le gouvernement

Vive l’ouvrier et la guillotine. »

Le tout est écrit à l’aide d’un pinceau et à l’encre de Chine. A l’endroit marqué n°1 est dessiné une guillotine, au n°2 se trouvent groupés les outils des houilleurs. Ces dessins sont très biens exécutés et sont tracés par une main habile.

Tout cela porte évidement le caractère français ; nos ouvriers ne sont pas capables de pareilles choses et n’ont point pareilles aspirations.

La présence de meneurs français est, du reste, notoire. Monsieur l’administrateur de la Sûreté publique a obtenu un arrêté royal d’expulsion contre un nommé Planson et me l’a transmis. Planson avait épousé une femme belge ; il a, de cette femme, un enfant né sur le sol belge pendant le séjour du père, et vivant. L’arrêté était donc illégal (art. 2 n°2 de la loi du 7 juillet 1865, successivement promulguée à nouveau). Ce nonobstant, je l’ai fait signifier et en ai recommandé l’exécution, sauf à prendre un parti si l’étranger refusait d’obéir. Celui-ci, ancien officier de la Commune et orateur dans nos meetings, a pris peur et s’est sauvé en Hollande.

La grève à Charleroi n’eut pas éclaté sans les menées et les excitations. Dans le Centre les ouvriers peuvent alléguer un motif à leur résistance ; c’est une réduction de 20% sur les salaires. Etait-il prudent d’en agir ainsi ? Je n’ai pas à me prononcer sur ce point. Dans le bassin de Charleroi, il n’y a pas eu de réduction, et, des ouvriers en grève, neuf sur dix ignorent pourquoi ils s’y mettent.

Ils ont des chefs, affiliés à l’Internationale auxquels on a maladroitement donné de l’importance. Ces chefs donnent des ordres ; ils sont obéis. On peut dire aujourd’hui que Delwarte, cordonnier à Jumet, a mille ou quinze cents hommes, qui, à son ordre travaillent ou ne travaillent plus, et nécessairement entraînent ou intimides les autres. Quand on demande aux houilleurs ce qu’ils veulent, les moins bruts parlent d’une commission du travail qui, composée mi-partie d’ouvriers, mi partie de patrons aurait pour mission de décider tous les différents entre maîtres ou ouvriers, de surveiller l’exploitation des mines, de régler le taux du salaire en rapport avec les bénéfices faits. Les autres confondent cette commission avec les Conseils de prud’hommes. Ni les uns, ni les autres, ne comprennent la portée de leurs demandes ; ils récitent une leçon mal apprise et voilà tout.

Dans tous les meetings, les orateurs recommandent le plus grand calme, la soumission aux lois, le respect aux autorités, et sauf de très rares exceptions, ils sont obéis.

Comme moyen d’intimidation, les menaces remplissent les anciens moyens ; les menaces et les injures le long des chemins, derrière les haies, pendant la nuit ou dans l’obscurité. Mais aujourd’hui ils ont du nouveau. Ils s’organisent en cortèges au nombre de 500 à 1.000, et parcourent les communes, sans s’arrêter nulle part, mais en chantant des chansons révolutionnaires ou simplement provocatrices. Je les ai fait suivre par un fort détachement de gendarmerie (une trentaine d’hommes) ils se sont mis sur deux rangs, se sont tus, et l’ont salué la casquette à la main. Ces bandes sont conduites par des individus couverts de casquettes galonnées, et qui sont évidemment des chefs de section ; ils n’ont, du reste, ni armes, ni drapeaux. Presque toujours le noyau de ces bandes arrive du Centre, se rend à Jumet (Gohyssart) point de ralliement dans mon ressort, et de là se met en marche, grossissant à chaque pas. Dans quelques communes les rassemblements sont interdits, et on est à même de faire respecter les ordres de l’autorité ; mais dans beaucoup d’autres, les autorités communales, par besoin de faire de la popularité, refusent de prendre pareilles mesures. Sous ce rapport, il y a de quoi être affligé.

J’ai la semaine dernière parcouru personnellement et seul, les communes de mon ressort les plus voisines du Centre et c’est partout comme à Charleroi, neuf ouvriers sur dix voudraient travailler ; mais ils n’osent point.

On affirme qu’il se fait des distribution d’argent ; j’en suis convaincu, mais je n’en ai pas la preuve.

Hier, un cortège a parcouru les rues de Charleroi ; trois individus allaient de porte en porte collecter pour les ouvriers ; ils ont été arrêtés, et malgré que je sache très bien que mandat d’arrêt ne peut plus être décerné pour faits de mendicité, en bandes, en armes, et s’introduisant dans les habitations (heureuse protection pour des gens aussi dignes d’intérêt !)

Je les ai fait écrouer provisoirement. Ce matin, il a fallu leur permettre d’aller recommencer. Un autre a été arrêté à Gilly, dans les mêmes circonstances ; mais, comme celui-là a outragé les gendarmes, j’ai requis mandat d’arrêt.

Aujourd’hui encore la grève s’étend, et nul ne peut dire comment ni quand cela finira.

Comme il est aisé de le voir, peu de délits sont commis, ou tout au moins la preuve de peu de délits peut être acquise. J’ai donc peu de rapports à rédiger concernant des faits rentrant dans nos attributions.

Quant au surplus, ce sont des appréciations personnelles, et je les donne vaillent que vaillent. Je ne peux cependant dissimuler que la situation est peu rassurante, et que grâce à son hospitalité traditionnelle, la Belgique et ses institutions sont tous les jours sapées par la base dans des esprits ignorants qui ne sont ni l’intelligence, ni le cœur, mais qui sont la force et le bras.

Le Procureur du Roi.

19 janvier 1876

Au moment de signer mon rapport, tous les avis que je reçois me montrent la grève agonisant. Je crois que tout est terminé, sauf encore quelques petits mouvements individuels.

SOURCE : Grèves dans les bassins de Mons et de Charleroi, janvier 1876. Archives du parquet général de Bruxelles 219. Archives de l’Etat. Dépôt de Forest.

L’affaire Mailfait : excitation d’un militaire à la désertion. Charleville (Ardennes) 22 juin 1892

L’affaire Mailfait

Mailfait Hubert-Paulin, forgeron, né à Charleville en 1867, était condamné le 30 mars dernier, par le tribunal correctionnel de Charleville, à trois ans de prison pour excitation d’un militaire à la désertion.

A cette époque, Mailfait avait jugé prudent de mettre la frontière entre la justice de son pays et lui : aussi fut-il condamné par défaut.

Bientôt son extradition fut demandée par le gouvernement français sous le prétexte que Mailfait faisait partie d’une association connue sous le nom des Sans-Patrie.

Sans attendre les formalités nécessaires à son extradition, Mailfait, qui était sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par le procureur de Liège, demanda à être ramené en France.

On fit gré à sa demande et il arrivait dans notre ville au commencement du mois de juin.

Il se porta immédiatement opposant au jugement qui le condamnait à trois ans de prison et demanda à être jugé contradictoirement.

L’accusé

Mailfait est un jeune homme de 25 ans aux traits accusés : il est proprement vêtu d’un complet de coutil gris à carreaux. Il ne cesse de friser la petite moustache blonde qui orne sa lèvre supérieure que pour fourrer, d’un geste nerveux, sa main dans sa poche.

Il se défend d’une voix claire, sans chercher à atténuer sa responsabilité en rejetant sa faute sur ses complices.

L’interrogatoire

Après les constatations légales d’identité, M. le président engage Mailfait à répéter ce qu’il a dit au cours de l’instruction

Q. Racontez-nous les faits tels qu’ils se sont passés ?

R. Oui, monsieur. Le dimanche 13 mars, la fille Moray recevait une lettre de son amoureux, Loriette, soldat à Reims, qui lui disait que ses lettres avaient été envoyées au colonel du 13ée qui allait le faire passer au conseil de guerre. J’allais chez elle en compagnie de Tisseron et de Moray et je cherchais à la consoler. Nous décidâmes alors de faire déserter Loriette qui irait la rejoindre en Belgique. Pour ne pas éveiller les soupçons, je proposai d’aller moi-même le chercher à Reims.

De cette façon Moray ne devait pas quitter son atelier et personne ne devait rien soupçonner.

Q. Vous saviez que vous alliez commettre un délit ?

R. Oui ! Mais pour moi le peine devait être moindre que pour Moray, puisque je n’étais qu’un intermédiaire.

Q. Pourquoi avez-vous agi ainsi ?

R. Par dévouement pour l’enfant !

Q. Quand vous êtes parti pour Reims, vous aviez deux lettre ?

R. Oui, monsieur. L’une pour Leroux, l’autre pour Loriette.

Q. Avez-vous couché à Reims ?

R. Non ; j’ai pris le train de neuf heures. Je suis rentré à Charleville à minuit.

Q. Avez-vous vu Loriette ?

R. Oui, monsieur, à la caserne d’abord, puis au café ensuite.

Q. Vous l’avez engagé à déserter ?

R. Oui, monsieur.

Q. Ne l’avez-vous pas pressé en lui disant qu’il irait au Biribi ?

R. S’il a dit cela, il a tort. Si j’avais été là, il n’aurait pas dit cette chose-là.

Q. Et ensuite, que s’est-il passé ?

R. Lorsque je l’ai vu décidé, je lui ai demandé quel jour il espérait filer. Il m’a répondu que le mercredi il n’allait pas à l’exercice et qu’il lui serait facile de partir. Je lui ai alors promis des vêtements civils, mais comme il n’aurait pu les recevoir que le jeudi, Leroux s’est engagé à lui en fournir. J’ai pris le train le soir même et je suis revenu à Charleville.

Q. Qu’avez-vous fait le lendemain ?

R. J’ai vu Moray qui m’a annoncé que mon voyage était ébruité et que l’on savait que j’étais allé à Reims.

Q. Vous êtes parti en Belgique avec Moray. Vous vous êtes arrêté à Liège ?

R. Oui, monsieur. C’est là que j’ai été arrêté provisoirement, mais on a maintenu mon arrestation lorsque mon extradition a été demandée.

La condamnation

Pendant la plaidoirie de son défenseur, Mailfait s’assoit au banc des accusés et fait des efforts visibles pour ne pas pleurer. Mais son émotion se calme lorsqu’il entend les rensignements fournis sur son compte par l’administration.

« Individu dangereux, paresseux, mauvais père, mauvais mari ; tel est le portrait peu flatteur que l’on fait de vous, lui dit M. le président.

« Paresseux, s’écrie Mailfait, qu’est-ce qu’il faudrait donc faire pour être un travailleur. Depuis l’âge de huit ans, je travaille à la verrerie : qu’est-ce qui nourrirait ma femme et mes enfants si ce nétait pas moi ?

Le tribunal reçoit Mailfait opposant au premier jugement et réduit sa peine à 8 mois de prison.

Le Petit ardennais 23 juin 1892

L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (6)

Martin

Martin (Auguste-Eugène), dit Coupaye, a à peine vingt-cinq ans. Il n’a pas d’antécédents judiciaires et ses patrons ont donné sur son compte les meilleurs renseignements au point de vue du travail et de la moralité. Garçon boulanger à Fumay, il vivait tranquillement et honnêtement, à l’abri de toute pernicieuse influence, lorsqu’il eut la mauvaise idée d’entrer en relations avec des anarchistes. Secrétaire du groupe socialiste l’Émancipation, il fréquenta des individus qui lui montèrent la tête et le décidèrent à être le correspondant du Père Peinard. Dès ce jour, il reçut tous les journaux anarchistes et fit de la propagande. C’est à ce moment-là, le 22 mars, qu’il fit la connaissance de Druard.

  • Druard tout à l’heure a dit que je lui ai le premier parlé de dynamite. C’est faux. C’est lui qui m’a demandé de la dynamite. J’affirme que ce qu’à dit Druard est faux.
  • Pourquoi s’adressait-il à vous, qui êtes garçon boulanger, pour avoir de la dynamite ?
  • Parce que je l’accompagnais et que je paraissais écouter ses théories anarchistes. Je lui en ai procuré par des carriers de Fumay. Je ne savais pas à quoi elle était destinée. Druard me disait que s’il y avait quelque chose, jamais il ne me dénoncerait et que s’il y avait des travaux forcés à faire, il les ferait.
  • Mais vous avez reconnu vous-même à l’instruction que la dynamite était destinée à faire une explosion ! Combien de cartouches avez-vous fourni entre toutes ?
  • Dix-neuf.

Un naïf qui s’est laissé entraîner et « qui n’a pas su s’en tirer », comme il le dit lui-même, tel semble Martin.

Raguet

Une condamnation à l’emprisonnement et à l’amende pour entraves à la liberté du travail, une seconde condamnation à cinq mois pour coups et blessures, le casier judiciaire ainsi orné de Raguet ne lui est pas favorable. Cependant, bon fils, bon ouvrier, il avait la réputation d’honnête homme, coupable seulement de fréquenter trop les cabarets et de se laisser influencer par les discours incendiaires qu’il y pouvait entendre. Né à Fumay, Raguet Louis, était carrier dans cette commune ; c’est à ce titre qu’il put se procurer des cartouches de dynamite et les donner à Martin : c’est par là seulement qu’est établie sa complicité.

Cordier

  • Cordier Léon-Eugène, quel âge avez-vous ?
  • Trente-et-un ans.
  • Vous avez été condamné à quinze jours de prison pour coups et blessures et vous jouissez d’une mauvaise réputation. Votre probité laisse à désirer. Vous avez été en outre renvoyé de chez un de vos patrons parce que vous étiez violent et paresseux. Quand avez-vous commencé à entrer en relations avec vos co-accusés ?
  • A la grève de Revin. Mais je n’ai pas pris part aux conciliabules de Bigel et de Chuillot. J’ai bien vu préparer des cartouches de dynamite par Bigel qui, sur une réflexion que je faisais, m’a dit : « Celui qui vend l’autre, on lui brûle la gueule. » Avant l’attentat de la gendarmerie, Bigel m’a dit en me montrant son cigare : « C’est pas moi qui suis le coupable, c’est mon cigare. »
  • Vous êtes poursuivis pour complicité. Vous saviez fort bien à quoi étaient destinées les cartouches et qu’on préparait des attentats.
  • C’est que Bigel venait toujours le lendemain me raconter ce qui s’était passé. Mais je n’ai mis la main à rien, pas plus que Bourgeois, non plus. Je me contentais de regarder les préparatifs.

Graux

Comme Druard, Graux a travaillé à Guise. On le signale comme aimant le désordre. Cependant, les patrons n’avaient rien à lui reprocher, si ce n’est des idées anarchistes. Il est poursuivi pour avoir conservé dans son jardin les cartouches destinées à l’un des attentats. Il affirme avoir complètement ignoré ce qu’on voulait faire.

  • Alors, pourquoi les avoir cachées ?
  • Par imbécilité.
  • Oh ! À trente-huit ans, un homme ne peut s’excuser comme un enfant.
  • Je ne savais pas ce que je faisais.
  • Mais pourquoi avez-vous remis un revolver à Chuillot pour Bigel ?
  • Je croyais que c’était pour des exercices de tir.

En somme, Graux, quoique signalé comme anarchiste, paraît avoir commis plutôt un acte de faiblesse, dans l’ignorance.

Les témoins

Le dernier interrogatoire terminé, une suspension d’audience a lieu, et à onze heures M. le président commence l’audition des témoins. La plupart ne font que confirmer en quelques mots tout ce que nous savons déjà sur la moralité et les actes des inculpés. Nous n’analyserons donc pas ces dépositions qui sont sans importance.

Retenons seulement la déposition de M. le directeur de la poudrerie de Saint-Ponce, qui a trait à l’analyse de la bombe trouvée chez M. Deville. Cette bombe était une boîte de zinc, de forme cylindrique, de 145 millimètres de hauteur sur 72 de diamètre. Le couvercle était percé près du centre d’un trou rectangulaire irrégulier. Un mèche de mineur traversait l’orifice du couvercle et y était fixée par un brin de fil de fer recuit identique à l’échantillon saisi chez Bigel. La boîte ouverte, on a trouvé à la partie supérieure, pliée de manière à faire bouchon, une couverture des Magasins du Printemps. Ce papier était maculé de taches brunes et portait des traces de goudron provenant de la mèche. Comme nous l’avons dit, il portait en plusieurs endroits le nom de Bigel écrit au crayon. En dessous, «étaient plusieurs morceaux froissés d’un indicateur. Sous ce papier se trouvait une matière rougeâtre, onctueuse, plastique, fortement coincée par des morceaux de l’indicateur. Sous l’explosif on a trouvé une allumette en bois, coupée à moitié en longueur, disposée de manière à s’enflammer par le frottement et à mettre le feu à la matière.

A la partie inférieure la boîte était remplie de papier paraffine et de papier parcheminé. Ce dernier portait des inscriptions presque effacées sur lesquelles on a pu lire cependant : « Dynamite, matière explosible, Société générale pour la fabrication de la dynamite, février 1891. »

L’analyse qualitative démontre qu’on est en présence d’un mélange formé de nitroglycérine, de trinitrocellulose, de cellulose et de nitrate de soude ; c’était une dynamite gélatinée à base active.

La capsule de la mèche pénétrait de 7 à 8 centimètres dans l’intérieur de la cartouche. Elle était fixée par un sertissage à la pince dans une capsule en cuivre rouge.

Après avoir dévissé le sertissage, la mèche a été retirée, il a été constaté qu’elle avait été brûlée jusqu’au bout, la substance grisâtre que la capsule contient était même légèrement noircie par la combustion de la mèche. Cette capsule a été examinée ; ces capsules sont employées généralement pour provoquer la détonation de dynamite gomme et gélatinée qui sont plus difficiles à faire exploser que la dynamite ordinaire.

Par l’analyse quantitative, on a obtenu sur 100 grammes le résumé suivant : (partie non recopiée)

Le poids de la cartouche était de 350 gr. au moins correspondant à 3 cartouches ½ de 100 gr.

La dynamite gélatinée à base de nitrate de soude a plus de puissance que la dynamite ordinaire. La dynamite trouvée dans la boîte aurait produit les effets de 465grammes de dynamite ordinaire n°1. Ces effets auraient été importants et encore augmentés par suite de la résistance de la boîte qui aurait produit l’action d’un bourrage.

La charge de 465 grammes peut déblayer 5 mètres cubes de roche demi-dures et d’une résistance analogue à celle d’une maçonnerie ordinaire. On peut donc dire que l’appui du soupirail aurait été brisé et que très probablement le linteau aurait subi de grandes avaries. Il convient de rappeler qu’il suffit de 120grammes de dynamite pour briser un rail de chemin de fer. Le raté est dû à ce que le bout de la mèche n’était pas en contact suffisant avec le fulminate de l’amorce.

Si l’attentat a échoué, c’est grâce, on peut le dire, à un heureux hasard, dit en résumé le témoin.

L’audition des témoins est achevée à deux heures et demie de l’après-midi. M. le président donne alors la parole à M. Bourgueil, procureur de la République.

A ce moment, la salle est pleine et le public se presse à la place qui lui est réservée.

Le Petit Ardennais 11 novembre 1891

Lire : L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (1)

L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (2)

L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (3)

L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (4)

L’affaire de la dynamite à Revin et Charleville (Ardennes). 10 novembre 1891 (5)

Quelques remarques sur l’historiographie du mouvement anarchiste en Belgique

Tout commence par un constat et une comparaison. L’histoire des mouvements anarchistes en France, en Allemagne, en Espagne ou aux États-Unis, est abondamment documentée. C’est même assez peu de le dire. Chacun, chacune est en mesure de citer le nom d’un ou d’une anarchiste française, Louise Michel ou Sébastien Faure. N’énumérons pas, et laissons à chaque lecteur et lectrice le soin de faire l’exercice par devers soi pour chacun des pays évoqués, et pour d’autres. Par contre, citer le nom d’un ou d’une anarchiste belge avant 1918 appartient déjà au rayon des spécialistes, archivistes ou historiens, historiennes de métier. Victor Dave, peut-être, dans la mesure où Emma Goldman parle de lui – en bien ! – dans son autobiographie. Et peut-être une mention spéciale pour Jean de Boë et Raymond « la science » Callemin, qui ont tous deux actifs à divers titres dans la bande à Bonnot. En Belgique même, faut pas croire, l’histoire de l’anarchisme est largement oubliée, la présence et l’influence du mouvement amplement minimisées. Il faut attendre l’entre-deux guerres pour que des noms émergent, figures emblématiques de l’anarchisme : Ernestan (Ernest Tanrez), Hem Day (Marcel Dieu), Léo Campion (qui n’est belge qu’à moitié)…

Il faut alors se tourner vers les bibliothèques. C’est un autre constat qui s’impose alors : depuis 1970, seulement deux livres ont été consacré à l’histoire du mouvement anarchiste. Le premier, signé Jean de Meur et intitulé « L’anarchisme en Belgique – la contestation permanente », s’en tient à des généralités. Il s’agit d’un livre un peu hétéroclite, évoquant aussi bien l’existence de quelques figures marquantes que la présence d’anarchistes étrangers ayant séjourné en Belgique. La méthode historique est lacunaire, on se demande même à quelle méthodologie le livre a recours. On peut y glaner toutefois quelques témoignages de première main, introuvables ailleurs, de personnes interviewées de leur vivant par l’auteur. L’autre ouvrage, de 1996, fait basculer la balance du côté inverse. « Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914) », de Jan Moulaert (traduit du néerlandais) est une somme considérable où la rigueur de l’historien fait peu de place au lyrisme militant. C’est le but, direz-vous, à juste titre, puisque il s’agit d’une thèse de doctorat et que l’auteur ne prétend pas faire œuvre de militant. On pourrait presque dire que Moulaert, au regard de l’aspect pointu de ses recherches, a « tué » le sujet. Le chercheur a probablement dépouillé et relevé toutes les sources disponibles, avec une exhaustivité redoutable.

Deux livres, et c’est marre ! On retrouve bien des mémoires de master, quelques articles, ou conférences, un chapitre écrit par Jacques Gillen, « Les anarchistes en Belgique », dans un excellent ouvrage (Anne Morelli, José Gotovitch, Contester dans un pays prospère : l’extrême gauche en Belgique, Peter Lang, Collection Études Canadiennes, volume 6, 2007). En ligne, on trouve également une synthèse du mémoire de master de notre compagnon Nicolas Inghels (Ici & Maintenant, groupe belge de la FA), « Histoire du mouvement anarchiste en Belgique francophone de 1945 à nos jours ».
Bien-sûr, on n’omettra pas les ouvrages de référence que sont, notamment, l’Histoire de l’anarchie de Max Nettlau, et toute la bibliographie de l’histoire du mouvement ouvrier en Belgique. Concernant le premier, la focale n’est pas spécifiquement ajustée sur la « cas Belgique » et, concernant la seconde, elle fait la part belle, pour ne pas dire exclusive, au rôle du POB, parti socialiste réformiste, ancêtre du Parti Socialiste. Tout ceci, même lu en creux, nous fournit quelques enseignements utiles.

Une spécificité ?

Pour mettre les choses au clair, quelle serait l’importance à accorder, au sein d’un mouvement internationaliste, à une éventuelle spécificité belge ? Si c’était pour s’en arranger au profit d’un chauvinisme cocardier, tout le monde s’accorderait pour dire : plutôt crever. Mais à y regarder de plus près, cette spécificité existe pour ainsi dire malgré nous, toutes et tous, militants anarchistes. Chaque nation a tracé, au seul gré de puissances réactionnaires, des frontières et des identités qui ont fini par déterminer des contextes sociaux, culturels et politiques fondamentalement différents, selon qu’on se trouve au-delà du Rhin, des Pyrénées, de l’autre côté de l’Atlantique ou de la Méditerranée, ou encore outre-Quiévrain. Et pour chaque pays, on pourrait encore ajouter les nuances régionalistes qui ont la peau dure, pour le meilleur comme pour le pire. Certaines identités régionales ont pu constituer des bastions de résistances à des états centralisateurs autoritaires, tout comme elles peuvent former le terreau de séparatismes teintés de nationalisme xénophobe.

Toujours est-il que ces conditions, même avec la plus noble et résolue des volontés de s’en affranchir, déterminent nos manières de militer, de lutter, de résister et de s’opposer, selon le lieux où les hasards de la vie ont conduit à faire naître chacun, chacune d’entre nous. Ce qui peut fonctionner dans un pays ne conduit pas au même succès dans un autre, et vice versa. Dans la lutte positive, orientée vers l’objectif commun qui nous porte, et dans une dimension internationaliste, ces spécificités tendent à s’estomper. Sans doute pas entièrement, en tout cas insuffisamment. En tout cas, le mouvement anarchiste belge s’est particulièrement nourri de l’anarchisme étranger (relire ce qui vient d’être dit pour comprendre en quel sens le mot est ici employé) – France, Allemagne, Italie, plus particulièrement – car la Belgique s’est trouvé être dès le milieu du 19e siècle un carrefour cosmopolite et point de ralliement de nombreuses factions révolutionnaires des quatre coins de l’Europe.

Une vision d’ensemble

L’histoire des luttes ouvrières en Belgique fait l’objet d’une historiographie abondante, qui permet d’en établir une vue d’ensemble. Pour le mouvement anarchiste, on l’a dit plus haut, rien de tel. L’ouvrage de Jan Moulaert couvre la période qui commence avec la pénétration de la première internationale en Belgique et s’achève à l’aube de la première guerre mondiale. Le mémoire de master de Nicolas Inghels s’intéresse à la période qui suit la seconde guerre mondiale. Entre les deux, nada, Nichts, nitchevo. Aucun ouvrage ne brosse un tableau global, une sorte de « Ni dieu ni maître » à la belge, pour faire écho au documentaire de Tancrède Ramonet.

Nous avons voulu évoquer l’ouvrage de Jan Moulaert comme une sorte d’incontournable, tant par la méthodologie historique que par le travail phénoménal de recherche, parfois d’exhumation, des sources. Certes, et l’on n’y reviendra pas. Mais pour autant, cet ouvrage n’est pas dénué de défaut, voire de travers. Dans l’ensemble, le rôle des anarchistes dans les luttes sociales est assez systématiquement minimisé. Si c’est l’histoire qui l’établit, qu’y faire, dirons-nous ? Pas de révisionnisme possible, fût-ce pour donner la part belle aux anars belges fin de siècle et d’avant la Der des der. Oui mais nul ne peut prétendre à l’objectivité historique absolue et Jan Moulaert n’échappe pas aux interprétations des sources, voire à certains partis-pris. Peut-être même a-t-il contribué à les rendre définitifs. D’abord en pointant deux défauts majeurs dans l’anarchisme belge, tant au nord qu’au sud du pays et dans la capitale : le manque d’organisation (qui est avant tout une méfiance envers toute forme d’organisation centralisatrice, débouchant régulièrement sur l’échec de toute tentative de fédéralisation) et l’absence de figure d’envergure. Pas de Proudhon, pas de Sébastien Faure, pas de Reclus, pas d’Erich Müsham belge. Il manque peut-être une plume de renom à la Belgique, un grand penseur, un intellectuel figure de proue. Peut-être. Mais c’est aussi renvoyer assez injustement au rôle de petits tâcherons les infatigables faiseurs de journaux, les conférenciers, les mobilisateurs de manifestation et les fauteurs de grève qui ont hautement contribué à mener les luttes ouvrières dans l’arène politique et économique.

Le second parti-pris, en non des moindres, c’est d’avoir concentré son récit autour d’un axe dominant, à savoir le rapport d’exclusion mutuelle qui anime les anarchistes et les socialistes réformistes. Grande est et demeure la tendance à ramener l’essentiel du travail de propagande des anarchistes à se définir négativement et systématiquement contre les positions théoriques et la stratégie réformiste et parlementaire du Parti Ouvrier Belge. C’est une part de la vérité mais pas en son entier.

Ce qui est et demeure vrai, et le constat ne prête à nulle interprétation, c’est que le succès du POB auprès des classes laborieuses ont significativement fait de l’ombre et, pour ainsi dire, volé la vedette aux anarchistes belges. La raison de ce succès s’explique diversement, probablement en grande partie en raison de la force d’organisation de la structure de parti, des figures de proue bien connues du mouvement et peut-être aussi (mais on s’en tiendra alors à lancer cela à titre d’hypothèse car il s’agit de psychologie des masses), parce que la stratégie et l’encadrement mis en place par le POB correspondaient mieux aux aspirations et aux modes d’action du monde ouvrier belge. Il y aura un prix à payer : en entrant dans la sphère de la respectabilité parlementaire, les représentants du monde ouvrier allait rendre celui-ci favorable à l’idée d’une défense militaire du pays et en faire la chair à canon des va-t-en guerre toutes obédiences politiques confondues, lors de la boucherie de 14-18. Pourtant, la Belgique était neutre, mais… ceci est une autre histoire !…

Et à propos d’histoire, quand nous parlions de voler la vedette, il reste indiscutable également que l’histoire des luttes ouvrières en Belgique a été assez exclusivement éclairée à la lumière de l’histoire du socialisme parlementaire, au point de phagocyter sans vergogne l’influence des anarchistes dans lesdites luttes. Nous, anarchistes, en avons l’habitude, tant il nous revient de rappeler à chaque premier mai que cette date constitue un moment appartenant en propre à l’histoire anarchiste et, quand les imposteurs socialistes entonnent l’Internationale, que ce chant évoque sans équivoque l’insurrection communarde.

Des sources abondantes et accessibles

Au point de vue de la méthode, commençons par nous dire que le travail de Moulaert, pour précurseur qu’il ait été, mériterait une refonte ou, à tout le moins, de s’atteler à faire l’histoire du mouvement anarchiste belge des origines à nos jours. Désormais, les sources, qui sont abondantes, sont également devenues nettement plus accessibles. Le Mundaneum de Mons détient une collection considérable liée à l’anarchisme (journaux, tracts, etc.), numérisés et accessibles sur simple demande par mail. Un site permet aussi la consultation de nombreuses archives d’époque, françaises et belges, celui des Archives anarchistes. Dominique, gestionnaire du site, nous a par ailleurs spontanément ouvert les portes virtuelles de son fonds documentaire.

Des figures peu connues mais actives

Les têtes pensantes et chevilles ouvrières du mouvement anarchiste belges sont peu connues et peu représentées, dans le Maitron par exemple. Pourtant, Egide Govaerts, Edouard Wagener, les frères Davister pour ne citer que ceux-ci, ont exercé une activité considérable, critiquable à bien des égards, souvent insuffisantes, mais n’est-ce pas en grande partie le propre de cette « mémoire des vaincus » qui compose le récit anarchiste ?

Où sont les femmes ?

Enfin, un travail considérable nous attend si l’on s’en tient aux travaux de recherche de Jan Moulaert. Car s’il est bien une frange de la population belge qui s’avère être singulièrement absente de son histoire du mouvement anarchiste, ce sont bien les femmes. Pas de Louise Michel, pas d’Emma Goldman, pas de Nathalie Lemel belge. Bien-sûr, il faut se garder de toute forme de révisionnisme, fût-il positif. Les conditions culturelles et sociales ont plus que probablement tenu les femmes éloignées pour ne pas dire exclues des groupes et des actions militantes. Mais le bon sens indique aussi qu’elles ne peuvent pas ne pas y avoir pris une part, d’une façon ou d’une autre. Il est à craindre malgré tout qu’en fouillant les archives avec méthode, on ne trouve guère de trace de la présence féminine dans les luttes ouvrières. Comme souvent, ce n’est pas qu’elles en aient été absentes mais sans doute que le rôle qu’elles y ont tenu a été considéré comme négligeable, et donc qu’il n’a pas été jugé utile, y compris par des compagnons de l’époque, d’en conserver la trace.

Pas de lectorat pour une histoire de l’anarchisme belge

La bonne volonté, la curiosité, le souci d’une historiographie renouvelée sont une chose. Pour autant, y a-t-il un lectorat qui puisse trouver digne d’intérêt ces vieilleries ? L’important n’est-il pas d’avantage de se concentrer sur les luttes d’aujourd’hui, ici et maintenant ? Certes, il convient de ne pas se cantonner dans les cartons poussiéreux des archives. Pourtant, à lire les textes de la presse anarchiste belge d’époque, on ne peut qu’être frappé par le ton actuel de ses analyses et de ses revendications. Au fond, les injustices n’ont pas tellement changé et les luttes d’antan font volcan nos mémoires. Rien de tel pour raviver la flamme des luttes d’aujourd’hui et annoncer encore et toujours une société d’égales et d’égaux, sans classe, sans état, affranchie de l’esclavage du salariat.

Enfin, une histoire du mouvement anarchiste devrait tendre à chercher comment il a peiné à s’implanter en Belgique. L’une des hypothèses à retenir renvoie au phénomène de pilarisation de la société belge. Pour faire bref, l’organisation en piliers – linguistiques, philosophico-religieux, politiques et socio-économiques : en établissant toute une série de corps intermédiaires, associations, syndicats, mutuelles, etc., la Belgique a pour ainsi dire codifié le dialogue social au point de laisser assez peu de place aux épisodes à caractère insurrectionnel, ou aux groupes politiques n’appartenant à aucun pilier, hors réseau en quelque sorte. Par ailleurs, l’appartenance à ces piliers autorise l’attribution de subsides et financements publics. On ne peut exclure que cette situation conditionne une certaine forme de loyauté envers le pouvoir subsidiant, autrement dit l’État.

Dans ce contexte, nous, anarchistes, ne pouvons que renoncer à obtenir une place « respectable » qui nous assurerait une reconnaissance officielle – dont nous ne voulons pas – pour devenir des acteurs et actrices du dialogue social. Peut-être parce que nous demeurons fidèle au principe selon lequel la liberté ne se demande pas, elle se prend. Pour autant, depuis toujours, malgré cette pilarisation, des collectifs et groupes non pilarisés ont existé, existent et continueront d’exister. Il apparaît donc essentiel pour nous anarchistes d’occuper une place, dans la contestation, la solidarité avec les luttes ouvrières, prolétaires, féministes, aux côtés des migrants et des victimes du capitalisme, contre le fascisme et l’extrême-droite, les dérives sécuritaires et policières, le pouvoir et la volonté de contrôle de l’État, pour la juste répartition des richesses confisquées par les dominants et les nantis. En attendant la révolution sociale.

Christophe De Mos

MORAY Henri, Joseph [dit Jean de l’Ourthe]. Ferronnier, plâtrier puis journaliste ; militant libertaire dans les Ardennes françaises et belges.

Henri Moray. Document Le Maitron.

Fils de Mathieu Moray (1829-1900), employé des chemins de fer, et de Marie-Thérèse Englebert (1836-1921), Henri Moray avait une sœur, Marie-Thérèse. Il fréquentait régulièrement la bibliothèque de Charleville (Ardennes), « s’occupant de littérature », cette expérience d’autodidacte, lui sera utile afin d’élaborer, plus tard, une méthodologie pour organiser des bibliothèques au service du peuple.
En novembre 1887, il était secrétaire de la commission d’organisation des bals de solidarité à la salle de la Manufacture à Charleville, en faveur des grévistes de Vivier-au-Court (Ardennes).
Le 8 janvier 1888, il fut nommé secrétaire de la commission de propagande de la Fédération socialiste des Ardennes. À ce titre les billets pour le banquet de l’Étincelle, vendus 2 francs, à l’occasion de l’anniversaire du 18 mars, pouvaient être retirés chez lui, 53 route nationale.
Le 26 avril 1888, il fit une conférence à Monthermé avec Jean-Baptiste Clément, à l’invitation de la chambre syndicale, pour les élections municipales du 6 mai.
En juin 1888, il participait à l’organisation d’une soirée de solidarité avec les grévistes des ardoisières de Rimogne.
En août 1888, Moray était à Rimogne, pour un meeting électoral, ce qui lui valut des reproches d’un groupe d’ouvriers républicains socialistes qui estimaient que ce n’était pas à un belge de venir leur donner des conseils sur ce sujet, puisqu’il ne pouvait pas voter.
Lors de la réunion de la fédération socialiste le 4 novembre 1888, le secrétaire fit la lecture d’une lettre de L. Besse de la Ligue des jeunes travailleurs socialistes de Paris demandant une allocation pour continuer ses conférences, avec Moray, dans les Ardennes. La proposition fut refusée par manque d’argent et Besse continua seul ses réunions.
La même année, il participa à Sedan à la rédaction du journal La Révolution dont le gérant était Achille Baicry ; il y rédigea des articles sur les questions générales du socialisme et diffusa le journal à son domicile.
Un entrefilet paru dans La Révolte du 8 août 1891, montrait qu’il se rapprochait des anarchistes : « Moray à Charleville. Envoyez-nous le montant des numéros que vous désirez ».
Il adhéra au groupe anarchiste « Les Sans-Patrie » créé à Charleville le 18 octobre 1891.
Le 20 février 1892, une perquisition fut opérée au domicile de trois membres du groupe. Le commissaire de police saisit chez Moray deux lettres d’ (écrit parfois Lorriette), le compagnon de sa sœur, soldat au 132e de ligne, en garnison à Reims. Dans ces lettres, Loriette critiquait le colonel de son régiment. Ces lettres furent remises au colonel qui fit convoquer Loriette pour le réprimander. Celui-ci s’affola et prit la décision de déserter. Il écrivit à Moray en ce sens.
Le 13 mars les anarchistes de Charleville se réunirent, il fut décidé d’aider Arthur Loriette à déserter. Le 14 mars, Moray écrivit, en ce sens, au compagnon Leroux de Reims. Paulin Mailfait était chargé par le groupe d’aller porter cette lettre à Leroux, un compagnon de Reims qui consentait à favoriser la désertion. Le 16 mars, Loriette se rendit chez Leroux qui lui remit des vêtements civils puis il déserta, se rendit à Charleville où il fut arrêté et fit des aveux complets.
Moray s’enfuyait alors en Belgique en compagnie de Paulin Mailfait. Tous deux trouvèrent de l’ouvrage dans une chaudronnerie de Flémalle-Haute où ils arrivèrent le 23 mars 1892. Ils logeaient dans un cabaret où se réunissaient les anarchistes. Le tribunal correctionnel de Charleville le condamna le 30 mars, par défaut, à 3 ans de prison, pour l’affaire de désertion.
En Belgique, Moray prit la parole dans une réunion publique, il fut arrêté par la police belge à la suite des attentats de Liège, puis relâché. La police belge l’avait pris pour Mathieu, le complice de Ravachol.
Le 11 avril, le juge d’instruction de Charleville rendit une ordonnance de non-lieu à propos d’une affaire d’outrage au commissaire de police et d’association illicite, dans laquelle Moray était inculpé. Au cours de l’instruction, la police découvrit chez Moray, une lettre de Bourguer de Reims datée du 19 février 1892, dans laquelle l’anarchiste rémois expliquait qu’il venait d’être condamné à un an de prison par défaut et qu’il allait s’enfuir en Belgique.
Dans la nuit du 1er au 2 mai 1892, un soldat du bataillon des chasseurs éclaireurs rentrait chez lui à Liège, vers 2 heures du matin, lorsqu’il fut suivi par trois anarchistes qui tentaient de le ridiculiser : « Voilà, certes, un fameux défenseur de la patrie » disait l’un, « donne-moi ton fusil, je te montrerai comment on devrait s’en servir » disait l’autre, les quolibets allaient bon train. Agacé, le soldat finit par les mettre en joue, baïonnette au canon. L’un des trois anarchistes tira un coup de feu, sans l’atteindre. Une mêlée s’engagea et un autre coup de feu fut tiré. Arrêtés, on trouva un revolver sur Jamotte mais pas sur Moineau qui avait eu le temps de cacher son arme. Moray fut arrêté en leur compagnie. Il comparut le 18 mai devant le tribunal correctionnel avec Moineau et Jamotte, pour menaces à main armée et rébellion. Moray fut acquitté, Jamotte était condamné à 4 ans de prison, Moineau à 3 ans.
Quant à Moray, il se retrouvait en Belgique sur le pavé, sans un sou. Comble de malheur, il tomba malade et dut entrer à l’hôpital. À peine convalescent, il chercha du travail, mais, sans force, il abandonnait le chantier où il était employé. Il se résigna alors à revenir en France et se constitua prisonnier à la gendarmerie de Vireux (Ardennes), le 7 août 1892. Il fut écroué à la maison d’arrêt de Rocroi (Ardennes) puis à celle de Charleville qu’il dut quitter quelques jours plus tard pour entrer à l’hôpital, où, atteint de la fièvre typhoïde, il fit un long séjour. Là, il écrivit le récit de son voyage en Belgique, odyssée navrante, toute de souffrance et de misère. Moray eut à se plaindre du régime de l’hôpital de Charleville car confia-t-il « à part l’eau bénite, tout le reste manque ». Il sortit de l’hôpital le 28 septembre.
Le tribunal de Charleville le condamna le 6 octobre 1892 à 8 mois de prison, pour complicité dans la désertion de Loriette. Il purgea sa peine dans les prisons de Charleville et de Rethel. Libéré le 22 janvier 1894, il fut reconduit à la frontière, le 10 juin, vers la Belgique, à la suite de l’arrêté du 29 mai 1893. Le père de Moray qui demeurait à Charleville rue du Daga, sollicita auprès du maire, l’autorisation pour son fils de revenir en France mais le préfet refusa cette mesure de clémence.
Il rentra clandestinement en France où, sous le nom de Henri Moreau, il aurait travaillé comme terrassier à Paris, il y fréquentait Bastard. En novembre 1893, il fut hébergé par Adolphe Balle et Romans à Hiraumont, écart de Rocroi. Sur dénonciation de l’indicateur de police Henri Cornet, compagnon de Marie Diseur , il fut arrêté le 22 novembre et condamné à 2 mois de prison, pour infraction à l’arrêté d’expulsion qu’il accomplit à la prison de Rocroi. Il fut à nouveau expulsé le 22 janvier 1894. La police saisit sur lui une liste d’adresses, dont celle de Madame Leroux (son mari avait participé à Reims à l’affaire de désertion, puis s’était jeté à l’eau lors d’un transfert avec les gendarmes et était décédé).
Revenu en Belgique, il collabora à plusieurs journaux anarchistes, La Bataille éditée à Namur en 1895-1902, puis l’Insurgé publié à Herstel-Liège en 1903-1909. Il envoya également des articles à La Misère parue à Paris en 1898, à L’Union des Travailleurs éditée à Charleroi (USA) et à l’Insurgé, organe anarchiste de Liège.
En janvier 1895, alors qu’il était colporteur de journaux à Esneux (Belgique) il avait adressé le 31 janvier, une lettre au président de la République française pour demander la levée de son interdiction de séjour afin de lui permettre d’aider ses vieux parents restés en France mais le procureur général de Nancy s’opposa à sa demande, le 14 mars 1895.
Les 7 au 8 avril 1901 il avait, semble-t-il, participer au congrès anarchiste tenu à Bruxelles auquel avaient assisté une trentaine de délégués dont Chapelier, Mestag et Peuchot. Il résidait à cette époque à Liège.
Lors de « l’enquête sur les tendances actuelles de l’anarchisme » lancée dans Le Libertaire par Jean Marestan, il avait répondu : « Mon idéal est une société où tous seraient garantis de la faim, de la soif, de la guerre, de l’ignorance par leur travail qui ne serait plus salarié comme il l’est aujourd’hui…La société de demain, fondée sur la solidarité de tous ses membres, doit être une société d’hommes conscients, respectueux de la vie, de la liberté d’autrui… » Pour y parvenir il préconisait « la suppression de toute armée permanente ou non…faire reconnaître par chacun que les sexes sont égaux et que par conséquent la femme doit avoir les mêmes droits que l’homme…l’éducation en commun des filles et des garçons…combattre les Églises, les dogmes par tous les moyens susceptibles de terrasser les croyances puériles…par la propagande écrite et parlée…le groupement économique de tous les salariés…ma fondation de ligues pour la paix, le désarmement… »
En décembre 1911, il sollicita de nouveau, le retrait de son arrêté d’expulsion mais cette requête fut refusée par le président du conseil.
Sur l’acte de décès de sa mère le 11 mai 1921, il était indiqué qu’il exerçait le métier de surveillant des travaux publics à Charleville. Arthur, Ernest Loriette, tourneur en fer, signait comme gendre de la défunte,
En mai 1949, Moray entra à la maison de retraite La Quiétude au château de Fallais à Braives (Belgique), propriété de la Prévoyance sociale.

SOURCES :

Le Père Peinard, 10 avril 1892 — Etat signalétique des anarchistes étrangers expulsés de France, n°1, mars 1894 — Archives Nationales F7 12504, 12507, BB18 6453 — Archives de la Ville de Bruxelles POL 209-3 — Le Libertaire, 16 janvier 1904 — La Meuse 3, 6, 20 mai 1892 — Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières. Archives de la Fédération socialiste des Ardennes. Le Courrier des Ardennes — Archives de la Préfecture de police de Paris, Ba 1499, 1503. — Archives Départementales des Ardennes, 4U 289, 4 U 206, 4 J 4, 2 J 30 (ville de Charleville, état des étrangers). Le Petit Ardennais 23 novembre 1887, 1er mars, 30 avril, 21 juin, 22 août 1888, 7 octobre 1892, 25 décembre 1893 — Archives Départementales de la Marne, 30M74 — Archives Départementales de Meurthe et Moselle, 2U 647 — La Révolte. — Bianco René, 100 ans de presse anarchiste, — Dominique Petit, Terres ardennaise, n° spécial, n° 46, Visages du mouvement ouvrier, mars 1994. — Notes de Marianne Enckell. — Renseignements et photo transmis par Philippe Lambert, de la famille d’Henri Moray.— Notice Henry Moray du Dictionnaire des militants anarchistes.

OEUVRE :

Causeries libertaires, I ; L’Esclave moderne, 1re causerie : le travail, le travailleur, Namur : L. Roman, 1900, 31 p. (Bibliothèque du journal La Bataille). — Causeries libertaires, I ; L’Esclave moderne, 2e causerie : de la réhabilitation du travail, dégénérescence par excès de travail, Namur : L. Roman, 1900, 36 p., (Bibliothèque du journal La Bataille). — Causeries libertaires : bibliothèques ouvrières et socialistes. Namur : L. Roman, 1902, 32 p. (Bibliothèque du journal La Bataille). — Causeries libertaires : l’esclave de l’esclave, Namur : L. Roman, 1902 ? [(Bibliothèque du journal La Bataille)].

TISSERON Jean-Baptiste, Jules. Ouvrier brossier ; anarchiste de Charleville (Ardennes)

Né le 31 janvier 1863 aux Mazures (Ardennes) ; ouvrier brossier ; anarchiste de Charleville (Ardennes)

Le 16 septembre 1882, il avait été condamné par la cour d’assises de la Seine à deux ans de prison pour avoir détourné une lettre chargée (lettre recommandée avec mention de la valeur déclarée). À sa sortie de prison, il travailla chez un boulanger mais ne put y rester pour raison de problèmes de santé, il se fit embaucher comme brossier. Il devint socialiste après avoir assisté à une conférence.
Le 12 janvier 1889, il était admis au Cercle d’études socialiste L’Étincelle de Charleville. Le 2 février 1889, il réclamait la laïcisation de l’Hôtel-Dieu. La laïcisation de l’hospice et de l’orphelinat étaient adoptés par l’Étincelle, le 16 février. Le 23 février 1889, il était élu contrôleur de la caisse du journal socialiste l’Émancipation. Tisseron était adjoint au comité électoral socialiste.
Le 28 septembre 1889, Tisseron proposa au 2e tour des élections de voter pour Wignacourt le candidat de droite, afin d’en finir avec , le député radical. Cette proposition était refusée. Le 2 novembre 1889, il proposait la création d’une pharmacie municipale. Il réclamait que les conseillers municipaux socialistes viennent aux réunions de groupe, pour savoir à quoi s’en tenir sur cette proposition, jugeant qu’ils assistaient trop rarement aux réunions du Cercle. Des membres lui répondirent que c’était au comité de vigilance d’assurer cette liaison. Mais pour Tisseron ce comité ne fonctionnait pas, il se fâcha et donna sa démission de l’Étincelle. Mais il réintégra le Cercle peut après.
Jean-Baptiste Tisseron était marié et avait deux enfants. Il avait prénommé son fils, né le 12 mars 1890, Jean-Baptiste, Clément. J.-B. Clément fut témoin et signa en mai une photographie : « Au citoyen et ami Tisseron, le père du petit Jean-Baptiste Clément qui sera, je l’espère, un soldat de la Sociale ou qui changera de nom. »
Le 31 mai 1890, Tisseron était l’un des membres organisateurs des réunions publiques de l’Étincelle. Le 12 juillet 1890, il proposait qu’en cas de refus de la municipalité de fournir gratuitement les fournitures scolaires, les conseillers municipaux socialistes démissionneraient mais sa proposition ne fut pas adoptée. Le 18 octobre 1890, Tisseron considérait que J. B. Clément avait eu tort de refuser la candidature qu’on lui proposait à Paris, pour remplacer Joffrin. Le 30 novembre 1890, il était nommé membre de la commission du Cercle. Le 21 janvier 1891, Tisseron donnait sa démission de secrétaire de L’Étincelle.
Le 20 juin 1891, après la mise à l’index du Père Peinard et la démission de Thomassin, Tisseron continua à assister aux réunions du Cercle.
Le 27 juin 1891, Tisseron était nommé délégué à la Fédération socialiste des Ardennes, pour y défendre le rapport de l’Étincelle.
Il fut exclu le 3 octobre 1891 du Cercle L’Étincelle, sans que le motif soit connu. J.B. Tisseron adhéra alors au groupe anarchiste des Sans-Patrie et fut chargé des relations avec les autres groupes anarchistes, en particulier ceux de Charenton et de Reims, ainsi qu’avec les déserteurs et réfractaires français à Londres et Bruxelles.
Le 22 février 1892 il avait été l’un des orateurs d’une conférence organisée à Charleville par les employés de chemin de fer où il avait dénoncé l’exécution de 4 compagnons anarchistes à Xérès (Espagne), il avait démontré que le suffrage universel était une tromperie et s’était solidarisé avec les compagnons belges Moray et Van Praët qui venaient d’être expulsés de France. À la suite de cette réunion il fut inculpé avec treize membres des Sans-Patrie d’outrage à commissaire de police et association de malfaiteurs. La procédure fut conclue, le 11 avril, par un non-lieu.
Tisseron, était abonné au Père Peinard et demeurait 15 rue du Daga à Charleville
Le 14 avril 1892, Tisseron était inculpé dans la procédure engagée à la suite de la désertion du soldat Loriette. Une lettre du groupe les Sans-Patrie qu’il avait écrite fut trouvée chez Leroux à Reims, l’un des organisateurs de la fuite du soldat. Cette lettre ambiguë, fut interprétée par la justice comme étant une preuve de son implication : « Compagnons, pour l’affaire en question, vous pouvez y aller carrément, la chose étant imprévue, vous ne recevrez rien par la présente, mais nous vous engageons à faire face à la dépense pour la semaine prochaine pour le remboursement. Vous comprendrez à demi-mot ce que nous voulons dire. Avancez donc l’argent qui vous sera remboursé par nous. Courage et diligence, c’est par la Sociale. Vive l’anarchie. Les Sans-Patrie de Charleville. »
Mais Tisseron donna une autre explication, Les Sans-Patrie avaient l’intention d’organiser une tournée de conférences de Fortuné Henry mais le groupe n’avait pas d’argent (il restait 27 sous en caisse). Fortuné Henry avait écrit à Tisseron de se presser de lui envoyer l’argent pour ses frais. Tisseron avait alors écrit à Leroux à ce sujet. Mais cette version ne convainquit pas les juges, il fut condamné par défaut à trois ans de prison. Il s’enfuyait alors en Belgique, à Liège (avril 1892) puis à la Capelle (Aisne). Tisseron était inculpé dans l’instruction pour association de malfaiteurs.
Le 29 avril 1892, Tisseron était arrêté à La Capelle où il travaillait sous un faux nom.
Le 25 mai 1892, le tribunal correctionnel le condamna à 6 mois de prison, pour avoir favorisé la désertion de Loriette.
Le jugement rendu contre lui fut finalement cassé par la cour d’appel de Paris le 7 juillet 1908 et il fut réhabilité.
Le 21 novembre 1893, une perquisition avait été effectuée à son domicile, Tisseron déclarait qu’il s’y attendait, la presse l’ayant averti.
Tisseron figurait sur l’état récapitulatif des anarchistes de décembre 1893, il était noté « sans profession ».
En décembre 1893, le commissaire avait saisi un paquet qui lui avait été envoyé de Londres et qui contenait un très grand nombre du manifeste Les Dynamitards aux panamitards.
Le 1er janvier 1894, comme trois autres compagnons, Louvigny, Gosset et la femme Moray, il fut l’objet d’une perquisition au cours de laquelle fut arrêté le compagnon Paul, Arthur Henriet, vannier à Paris, hébergé depuis quelques jours par Tisseron et trouvé porteur de quelques journaux anarchistes et de la brochure Riches et pauvres. Tisseron et Henriet furent incarcérés, ce dernier déclara qu’il était anarchiste et ne reconnaissait à personne le droit de l’empêcher d’exposer ses idées.
Le 19 février 1894, une perquisition à son domicile ne fit découvrir que des coupures de journaux.
Le 27 février 1894, le substitut du procureur de Charleville M. Bourgueil reçut un billet anonyme : « Un ami dévoué vous prévient que des bombes sont arrivées à Charleville et que la première sera pour vous. Veillez surtout mercredi soir à 11 heures » Le 28 février, il recevait un deuxième billet : « N’oubliez pas que c’est demain soir à 11 heures que Tisseron doit vous exécuter. » Une perquisition fut effectuée chez Tisseron, des brochures et des journaux anarchistes furent saisis.
Le 1er mars le substitut recevait un troisième billet : « La perquisition de ce matin a fait croire à T….(Tisseron probablement) qu’il était vendu, çà sera pour un autre jour, mais je vous préviendrai à temps. Veillez quand même. Avez-vous regardé dans la maison de Troclet. »
Le 10 mars 1894, il fut l’objet d’une nouvelle perquisition au cours de laquelle la police avait saisi diverses adresses et des coupures de journaux.
Le 17 novembre 1894, le procureur général de Nancy, signalait que Tisseron était devenu clérical très militant, qu’il allait régulièrement à la messe et voyageait avec Dombray-Schmitt, candidat royaliste aux dernières élections législatives. Tisseron faisait des conférences sur le socialisme chrétien.

SOURCES :
Archives Départementales de la Marne 30M75 — Le Père Peinard, 28 février 1892 — Archives. Nationales F7 12504, 12506, 12507,12508, 12509 BB 18/6448, 6449, 6453 — Notice Jean-Baptiste Tisseron du Dictionnaire des militants anarchistes — Archives départementales des Ardennes 4U 715, 774 — Médiathèque Voyelles de Charleville-Mézières, Archives du Cercle l’Étincelle 1888-1896 — Le Pays 14 septembre 1882.