Lettre d’Etienne Léglise de Bordeaux à Toussaint Bordat. septembre 1882

Lettre de Léglise à Bordat

Bordeaux le ? septembre 1882

Compagnon Bordat,

Dans ma dernière lettre, je vous annonçais que je vous écrirais sous peu pour vous parler d’affaires sérieuses. Je vais essayer de tenir ma parole.

Je commencerai par vous dire qu’entre nous, anarchistes, il est utile de se sentir les coudes de temps à autre ; la réunion intime de Genève a démontré surabondamment cette nécessité.

Ici, depuis que j’ai rendu compte de ma délégation, en donnant un aperçu du mouvement social qui s’est opéré depuis quelque temps un peu partout et dans le bassin du Rhône et de la Loire notamment, il s’y est produit une assez forte impulsion révolutionnaire dans le sens anarchiste, à tel point que de nouveaux venus se sont prononcés pour la propagande par le fait. Un rien peut contribuer de mettre le feu au poudre. Chose qui ne manquerait pas de donner une certaine attraction dans notre milieu, où, entre nous soit dit, il paraît y avoir plus de gavés que de meurt-de-faim.

En outre depuis quelques jours, nous assistons à un spectacle des plus désopilant. Le congrès ouvrier barberetiste et Cie, tient ses séances ; il sont réunis 27 délégués qui représentent qui ou quoi ? Eux-mêmes peut-être, mais pour sûr le ventre du crucifié de Cahors ; car entre tous, ils ne forment pas le quart d’un cerveau.

En fait de four jamais jusqu’ici le socialisme bourgeois n’en a trouvé un pareil parmi les bons ouvriers du passé.

Je tiens à vous en donner une idée :

Dans la séance de mardi soir , le président a été obligé de demander grâce au public, composé de 200 personnes au plus, qui applaudissait à tout rompre depuis 10 minutes un délégué qui lui avait désopilé la rate par ses élucubrations funambulesques.

Et chose plus cocasse encore, c’est que tous ces émasculés travaillent en grand pour le compte de l’anarchie, sans le vouloir, bien entendu. Ils déblatèrent à tout propos et hors d’à propos contre les anarchistes qui sont cause, disent-ils, de la scission qui s’est produite dans la Chambre syndicale. Cette façon de s’entretenir de nous, loin de nous déplaire, nous met au contraire dans la joie.

Ils ont trouvé de la sorte le moyen de nous mettre en évidence par le canal de la presse bourgeoise, qui insère naturellement leurs canards et leurs insanités les plus indigestes. De l’état de mythe que nous étions jusqu’à présent, nous sommes, aujourd’hui, non seulement une réalité, mais presque une autorité.

Aussi avons nous décidé, comme vous devez le supposer, de profiter de cette notoriété qui nous a été faite pour répandre les idées d’anarchie parmi la masse de ces travailleurs. A cet effet, dès hier soir, dans une réunion donnée par la chambre syndicale dissidente dudit Congrès et où nous avons été convoqués, nous avons proposé et fait décider, séance tenante, par les assistants de donner une réunion publique contradictoire pour mercredi prochain, lendemain de la clôture du Congrès, et dans son même local.

L’ordre du jour est :

Du Congrès ouvrier et de la Révolution.

Comme vous le voyez, le sujet nous donne de la marge.

Je vous serre la main

A vous et à la Révolution sociale.

Léglise

PS. Dans votre prochaine, parlez-moi si faire ce peut, du projet de F., s’il y avait chance de réussite, je serai heureux de connaître la recette.

Je n’ai pas encore eu le temps de voir votre connaissance de Pont-de-la-Mage.

Je vous adresse 25 de nos brochures en échange des 25 que vous m’avez fait parvenir. Cela vous peut-il convenir ?

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre de Maurin à la rédaction de l’Etendard révolutionnaire. 18 octobre 1882

Lettre de Maurin à la rédaction de l’Etendard révolutionnaire.

Marseille 18 octobre 1882

Le groupe anarchiste international qui a pris l’initiative de l’organisation de cette fédération, en attendant qu’elle puisse être, vous prie d’insérer la communication suivante :

« Le groupe A. I. dans sa séance du 17 courant, à l’unanimité, voté des félicitations aux courageux compagnons de révolte de Montceau, de Rouan, de Vienne, etc…, se déclare solidaire de leurs actes, les engage à persévérer dans leur vaillante initiative, en leur assurant de se trouver bientôt au poste où le devoir l’appelle, et où sont déjà les anarchistes de ces localités.

A bientôt et vive la Révolte Internationale ! »

« Le groupe Anarchiste International envoie son adhésion au manifeste révolutionnaire socialiste des groupes anarchistes de Paris et leur promet son concours dans la lutte. »

Il flétrit la conduite des misérables qui nous gouvernent et attentent encore une fois à la liberté, – ce droit le plus sacré – en arrêtant sur de simples soupçons le compagnon Bordat, auquel nous adressons nos poignées de main et nos félicitations pour sa part active au mouvement.

Merci d’avance pour l’insertion de ces décisions, compagnons, et à bientôt une nouvelle lettre plus détaillée et complète. A vous et à la Révolution.

Maurin

PS Si vous aviez renseignements à nous demander, adressez lettres : Rue du Pont, 6 à Maurin

Aux compagnons de l’Etendard révolutionnaire, des groupes de France et de l’étranger

Compagnons,

[illisible] de ne pas entendre la voix du parti révolutionnaire marseillais, se mêler aux cris de révolte et de vengeance de tous nos frères de tous les points du globe, nous avons résolu d’organiser pour toutes les éventualités : propagande et action des groupes reliés entre eux par une fédération.

Notre œuvre est en bonne voie et sous peu nous vous adresserons le programme manifeste de cette fédération des groupes révolutionnaires de Marseille et peut-être du Midi.

Nous faisons pour cela appel à tous les révolutionnaires désintéressés, c’est à dire à tous les communistes anarchistes ; en leur promettant sous peu de leur indiquer le lieu où seront reçues les adhésions.

Quoique vous publiez, que ce soit sans signature ou avec signature collective : Le groupe.

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre d’Octave Liégeon à Toussaint Bordat. 9 août 1882

Reproduction du cachet figurant sur la lettre.

Lettre de Liégeon à Bordat, datée de Villefranche, le 9 août 1882

Compagnon Bordat

Veuillez avoir l’obligeance de nous faire savoir de suite s’il y a des trains à prix réduits pour la réunion de Genève et aussi le jour et l’heure du départ de la Délégation de Lyon, à seule fin que notre Délégué puisse se joindre à eux.

Recevez, Compagnon, nos salut révolutionnaires

Pour le groupe du Glaive

le secrétaire

O. Liégeon

rue Rolland

Impasse Fradin, 9

PS Répondez-nous de suite, vous nous obligerez

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre de Pierre Kropotkine à Jean Grave. 22 mai 1882

Pierre Kropotkine en 1883. Album Bertillon. Septembre 1894. CIRA de Lausanne

Lettre de Kropotkine à Grave

Londres 22 mai 1882

Cher ami

Je suis très content de voir que tu a inséré ton excellent travail dans le Droit social.

N’y a-t-il pas moyen de le mettre sous forme de brochure. On pourrait revoir les épreuves et faire quelques petites corrections. Le Droit social n’a-t-il pas conservé la composition ?

Comme la fin de ton travail était restée chez moi et que tu peux en avoir besoin maintenant, je te l’envoie.

Donne moi de tes nouvelles, des nouvelles de Jeallot et de tous les amis. Je suis ici tout à fait isolé et pris par la propagande du nihilisme russe au sein des anglais.

Ça mord ! Mais ils sont lents à bouger les anglais.

Je te serre bien fraternellement la main.

Pierre Kropotkine

Mon adresse est :

55 Myddeston square

Londres

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre d’Elisée Reclus à Jean-Baptiste Ricard. 8 juin 1882

Elisée Reclus photographié par Nadar. Document Éphéméride anarchiste.

Lettre d’Elisée Reclus à Ricard

Clarens 8 juin 1882

Mon cher compagnon

Nous venons de tenir notre petit conciliabule de la Fédération jurassienne, enfin laissant son nom officiel de congrès ; mais le nom ne fait rien à l’affaire. Somme toute, nous avons été assez contents sur toutes les questions importantes, nous avons été unanimes dans nos délibérations. Même deux ou trois camarades qui penchaient un peu vers l’idée de faire de l’agitation municipale afin de donner de l’occupation à ceux d’entre nous auxquels la lutte à longue portée ne suffit pas, ont fini par se ranger à notre avis. Ils ont cru que cette agitation serait encore un piétinement dans le vide.

Il est certain que le vent est à la lutte. Les grèves prennent une importance de plus en plus grande. Il me semble que le temps est venu de donner un caractère plus stratégique à la lutte.

Il a été souvent question comme d’un idéal irréalisable d’une grève générale ; mais jusqu’à maintenant nous n’avons eu que des grèves partielles. Une seule industrie avec les branches qui en dépendent, strictement, tel a été jusqu’à maintenant le théâtre de la lutte. Une révolution partielle est toujours vaincue, pour triompher elle doit se faire internationale ; une grève partielle ne peut être qu’une défaite, pour l’emporter, elle doit prendre un caractère inter industriel. C’est pour en arriver là qu’il importe tant de se voir entre camarades appartenant à tous les corps de métier. Il ne faut pas favoriser mes réunions où ne se trouvent que des individus appartenant à une même corporation ; l’esprit de corps, de clocher, de commune, de nation est notre plus grand ennemi. Il faut arriver à nous comprendre les uns, les autres, afin d’arriver à travailler en commun.

Salut bien cordial à vous et aux compagnons que vous aurez l’occasion de voir.

Elisée Reclus.

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre de Victor Ricois à propos du congrès de Londres. 9 février 1881

Journal La Révolution sociale

Administration

Circulaire du Comité fédéral de l’Union révolutionnaire de la Belgique

Paris 9 février 1881

Compagnons,

Nous vous accusons réception de votre communication concernant le Congrès révolutionnaire de Londres.

Une communication officielle nous est aussi parvenue du compagnon Most et il ne nous reste qu’à nous soumettre à la situation qui nous est créée par les organisations londoniennes, bien que nous aurions préféré que le Congrès révolutionnaire se tint dans la capitale de l’Angleterre et cela pour plusieurs raisons, dont la principale est tout le travail que nous avons déjà fait en province pour le dit congrès et que nous serons obligés de recommencer.

Il n’y a cependant pas à se désespérer ; nous pensons qu’il est de toute nécessité que deux congrès aient lieu cette année, dont l’un aura pour mission de reconstituer cette libératrice humaine, l’Association internationale des travailleurs.

Si nous ne voulons plus voir la Révolution vaincue ou escamotée, il faut qu’il y ait démarcation absolue, séparation complète entre les évolutionnistes réformistes, parlementaires et les révolutionnaires ; entre traîtres ou futurs Jules Favre du socialisme et les combattants désintéressés !

A l’œuvre donc compagnons ! Pour les prochaines luttes qui se préparent, et ne ménageons pas plus nos coups pour le socialisme frelaté que pour le chancre bourgeois et capitaliste.

Salut égalité !

Un des membres présents

Victor Ricois

Source : Archives nationales BB 18 6447

Lettre d’Emile Gautier à Arsène Crié. 22 février 1881

Lettre de Gautier àCrié

Paris, le 22 février 1881

Mon cher Crié,

L’idée qui consiste à faire imprimer les noms des correspondants du Congrès de Londres dans nos journaux anarchistes, est purement et simplement une merveille d’absurdité. J’avais compris d’abord qu’il s’agissait d’adresser à tous les groupes connus, un appel sous enveloppe fermée, pour apprendre à toutes les fractions du parti la réunion internationale projetée et de leur permettre de s’y faire représenter. Et si j’avais parlé de « danger » à ce propos, c’est qu’une indiscrétion est toujours possible.

Voilà maintenant qu’il s’agit de livrer l’affaire à la publicité, de lui donner le plus grand retentissement possible ! On veut donc provoquer la police ! Il y a quatre dix-neuf chances sur cent pour que les compagnons dont les noms auront été ainsi révélés soient arrêtés dans les 48 heures, jugés et bel et bien condamnés, dans le pays où l’Internationale est hors la loi. Inutile d’ajouter que ce sera la mort du pacte en voie de formation en France, et du parti déjà formé en Italie et en Espagne. Je ne sais pas si dans ces deux derniers pays un procès de ce genre serait de nature à faire du bien à la cause. Cependant, je ne crois pas que les anarchistes italiens et espagnols aient à se féliciter outre mesure de la grêle de persécutions qui les accable depuis quelques années. Mais ce que je sais, c’est que, en France, dans la situation où se trouvent les esprits, il ne pourrait rien nous arriver de pire que d’être poursuivis et condamnés pour délit d’organisation. S’il s’agissait d’un délit d’action, ce serait autre chose. On ne réussirait qu’à augmenter le nombre des peureux.

Qui diable a eu cette malencontreuse idée ? Ce doit être un allemand. En ce qui me concerne, je trouve idiot de courir des risques stériles. Je suis prêt, et je pense bien n’avoir pas besoin de multiplier les affirmations pour te convaincre, à payer de ma personne quand il le faudra. Mais je ne veux pas aller me jeter bêtement dans la gueule du loup, surtout quand cela ne peut servir à rien. Pas de pétard, Nom de Dieu ! Il faut savoir attendre, il faut savoir rallier mystérieusement nos forces et faire au parti, dans le silence, des ongles et des dents, avant de compromettre son existence par une manœuvre imprudente. [illisible] à qui sera destiné cet appel qu’on veut publier dans sept ou huit journaux. Est-ce à nos ennemis ou à nos amis ? C’est apparemment à nos amis. Eh bien ? Est-ce que la reproduction d’un document dont ils auront déjà connaissance leur apprendra quelque chose de nouveau ? Non !

Il n’y aura en plus qu’une imprudence commise dont les conséquences pourront être terriblement fatales. Est-ce à nos ennemis ?

Alors c’est une déclaration de guerre, déclaration trop anodine et faite dans la pire condition.

Réfléchis un peu et tu comprendras sans peine l’excellence des raisons que je donne.

En fait de noms et d’adresses de groupes à t ‘indiquer, voici ceux sur lesquels je crois devoir attirer particulièrement l’attention des organisateurs.

Poisson, 10 rue de Jouy. C’est le secrétaire général des groupes blanquistes. Il fera parvenir à Eudes la lettre que tu dois lui écrire le plus tôt possible, en lui demandant son adhésion au Congrès et en l’invitant à s’entendre avec moi (Eudes, pas Poisson) à ce sujet. C’est là un point capital que je te supplie de ne pas négliger.

Baillet, 145 boulevard d’Italie ;

Gabriel Mollin, 28 rue de Lourcine (Il compte organiser un groupe de communistes anarchistes à Bourges)

Louis Hébrard, rue des Cercleurs prolongée à Cette (Hérault) de ma part.

Paul Leguillanton, 26 rue du Marché à Nantes (Mantes?) de ma part.

Jules Lemale, relieur, 76 rue de [illisible]

Tomachot, tapissier, 144 rue St Maur ;

Bérard, ébéniste, 123 Faubourg St Honoré ;

Hénon, chaisier, 24 rue de Charenton ;

Lagarde, peintre, 3 rue de l’Abbaye ;

Lemmeray, horticulteur, chez M. Ferré, 116 rue du Bois à Levallois-Perret ;

Thoinard, sculpteur, 35 passage Tocanier ;

Hemery-Dufoug, ébéniste, rue Ginoux, 15 (Paris-Grenelle)

Martelet, 150 avenue du Maine ;

Boyer, 144 rue Consolat à Marseille (il est très connu)

Je te serre la main.

Emile Gautier

Ecris à Eudes dans le sens que je t’ai dit

Confidentiel

Je connais intimement Casabianca. C’est un bon garçon, très dévoué, un peu bêta. Kahn semble convaincu d’escroquerie en Suisse et en France. J ‘ai une lettre d’Elisée Reclus, écrasante contre lui, et dont je suis à la veille d’être forcé de faire usage. Tu n’as pas idée de nos emmerdements ici. Il paraît que l’Alliance (pour laquelle j’ai déjà fait une conférence) compte me désigner comme son orateur à la réunion du 18 mars. C’est épatant : je n’en fais pas partie. Il va de soi que j’ai accepté avec enthousiasme.

Il est probable que je réussirai à me faire déléguer à Londres. Je représenterai le Cercle du Panthéon et les Communistes de la Maison-Blanche, peut-être les Ours (sic) de Cette et les Révolutionnaires du XVe arrondissement.

Source : Archives nationales BB 18 6447

Le fonctionnement de l’Internationale, tel que décidé au Congrès de Londres en juillet 1881

Pièce trouvée chez Gautier*

1° Il n’y a pas de Conseil général

2° Des relations permanentes ou autrement devant s’établir entre les divers groupes représentés ici, dont chacun devra connaître l’adresse de tous les autres et pourra se mettre en correspondance avec eux.

3° Un bureau central de renseignements et de statistiques sera établi à Londres, sans préjudice des rapports.

4° Le bureau central de renseignements sera chargé de la rédaction d’un bulletin international dans lequel aucun article de doctrine ne pourra trouver place, mais qui se contentera d’insérer les communications des divers groupes adhérents.

Il sera rédigé en autant de langues qu’il y aura de langues représentées dans l’Internationale.

Toutes les sections le recevront.

5° Les frais de publication de ce bulletin seront payés par des cotisations volontaires.

Tous les groupes seront invités à se constituer un fonds de réserve destiné à couvrir les dépenses qu’occasionnerait tel ou tel acte révolutionnaire à accomplir dans n’importe quel pays et dont l’utilité serait reconnue par eux.

Source : Archives nationales BB 18 6447

*Il fut délégué des groupes du 6è, du 11ème et du 20ème arrondissements de Paris, au congrès international de Londres qui s’ouvrit le 14 juillet 1881

Lettre d’Emile Gautier à Arsène Crié. 10 février 1881

Lettre d’Emile Gautier à Crié

La Commune

Journal de la république démocratique et sociale

10 rue St Joseph

Paris 10 février 1881

Mon cher Arsène,

Je ne sais vraiment pas que penser de la Conférence de Londres. En France, le vent n’est pas orienté dans ce côté-là. Les préoccupations de propagande locale, et toutes les dissensions intestines qui accompagnent fatalement l’ occasion d’un parti, absorbent toute l’attention. IL n’y a rien à faire, pour ainsi dire, du côté de l’organisation d’un congrès international. Peut-être les groupes français iront-ils jusqu’à y participer, où que ce soit, mais ce sera le bout du monde. Il ne faut pas compter sur eux pour s’occuper activement de son organisation.

Les quelques efforts que j’ai fait en ce sens ont absolument échoué, et toute mes propositions sont restées sans écho.

Dans de pareilles conditions, mieux vaut sans doute que la Conférence projetée et qui doit être secrète si j’en crois ce que m’a écrit Most, il y a quelque temps, se tienne en Suisse. Cela sera plus commode pour les groupes du Midi, les seuls, je le crains bien, qui consentent à se mêler de l’affaire. J’aurais bien désiré, en ce qui me concerne, assister à cette réunion, parce que, soit dit sans forfanterie, je suis bien de tous les anarchistes de France, le mieux outillé pour faire de bonne besogne. Mais je ne sais, sacré Dieu, comment je pourrais faire. Tu n’as pas d’idée du gâchis qui règne ici. Il m’est impossible de t’expliquer cela dans une lettre, et même plusieurs conversations n’y suffiraient pas.

Tu ne pourrais t’y reconnaître qu’en passant un mois ou deux au milieu de la fournaise.

Somme toute, le parti anarchiste n’est pas organisé. Ce sont les premiers groupes formés qui tiennent la clef des relations des groupes entre eux.

Or, ces premiers groupes, dont le plus important est l’Alliance, formé d’individus qui se sont un peu hâtivement improvisés anarchistes, sont menés par des des gens qui n’inspirent aux compagnons quelque peu perspicaces qu’une confiance relative. D’autre part, ces meneurs me tiennent en suspicion : ils ne m’ont jamais pardonné au fond ma querelle avec Guesde, resté l’objet de leurs secrètes amours, ni surtout mon indépendance d’allure et mon indiscipline. Cependant, les préventions se dissipent peu à peu, et les meneurs eux-mêmes, mes ennemis fanatiques, sont obligés de me faire bonne mine, autrement ils seraient lâchés par les leurs, par les honnêtes naïfs qui ne comprendraient pas leurs distinctions, ni leurs jalousies mesquines.

Cette situation ambiguë ne laisse pas de gêner considérablement mon action. En revanche, j’exerce une influence énorme sur une masse de révolutionnaires de bonne foi qui ne sont pas peut-être encore anarchistes, mais n’en sont pas loin. Je puis dire que j’ai là une véritable armée dans la main.

J’ai en outre rallié autour de moi un certain nombre d’anarchistes conscients et qui ne sont certes ni les moins intelligents, ni les moins actifs, parmi lesquels, au premier rang, je citerai Mollin, notre délégué au Congrès du Havre. Ce sont ceux-là qui composent le Cercle du Panthéon et qui composeront dans quelques jours le Cercle de la Maison-Blanche.

Au surplus, je veux me consacrer entièrement désormais à une besogne souterraine dont j’attends d’excellents résultats. Cette besogne se décompose en trois parties :

1° Faire des recrues dans les rangs du grand public, de la foule anonyme ; rallier les révolutionnaires modestes, qui dégoûtés de tout le tapage qui se fait, rongent leur frein dans un coin ; rallier notamment les débris du vieux parti communiste, les galvaniser et les intéresser à l’idée moderne ;

2° Relier ce groupe parisien aux groupes socialistes de province qui ne sont pas exposés à la même gangrène que les politiciens ouvriers ou autres de Paris ;

3° Faire avec les Blanquistes quelque chose d’analogue à votre union révolutionnaire de Belgique. Seul, je suis à même de faire cela, parce que seul j’ai les attaches d’amitié avec les chefs Blanquistes. Un seul point nous gêne : c’est leur tardive passion pour l’action électorale. J’espère cependant triompher de cette difficulté. Nous en avons déjà causé Eudes et moi, et je crois qu’il y a là un excellent filon à exploiter. Most pourrait peut-être m’être d’un grand secours à cet égard. Si tu as bientôt l’occasion de lui écrire, touche-lui un mot de cela. Demande-lui aussi pourquoi il a cessé de collaborer à la Révolution sociale.

Il se peut que la scission ait été fâcheuse, comme tu le dis : mais elle était nécessaire. J’ai fait inutilement toutes les concessions que pouvait comporter le respect de la dignité. J’en eusse fait d’autres encore que tout fut quand même resté stérile : on voulait m’expulser de la Chapelle, après avoir en vain essayé de me compromettre. Mes soupçons, ne te le dissimule pas, vont très loin, très loin… et ce qui s’est passé ces jours derniers entre Spilleux, un de mes amis et moi, n’est pas de nature à les dissiper. Nous avons, en effet, sollicité de Spilleux des explications relatives à la collaboration de Jean Meunier, et à l’existence d’un personnage inconnu qui promettait de payer les frais d’un procès possible en diffamation. Ces explications nous étaient bien dues, puisque nous avons tous les deux appartenu à la rédaction du journal et puisque nous en avons assumé notre large part de responsabilité. Spilleux s’est refusé catégoriquement à nous rien dire : même il avait pris avec nous un rendez-vous ultérieur dont il s’est dégagé par une lettre insolente, et que je garde.

Il pourrait bien lui en cuire un de ces jours quand la répétition d’attaques semi-transparentes dans une feuille de chou qui n’a désormais d’anarchiste que le nom, m’aura fait perdre patience.

Je te le répète : il est très difficile de renseigner complètement un absent comme toi sur la situation exacte. Il est des choses qu’on ne comprend qu’à la condition de les avoir observées de visu.

Seulement, tu me connais assez pour savoir que j’ai dû avoir de biens graves raisons pour agir comme j’ai agi. Je n’ai eu qu’un tort dans cette affaire, c’est d’avoir eu un instant confiance en Spilleux. Je n’y serai pas repris.

Je te serre la main.

Emile Gautier

Source : Archives nationales BB 18 6447

Une partie de l’instruction de l’affaire des 66 anarchistes de Lyon se perd dans le dossier des émeutiers de Montceau-les-Mines, jugés à Riom. 5 décembre 1882

Cour d’appel de Lyon

Cabinet du procureur général

Lyon, le 5 décembre 1882

Monsieur le Directeur,

Je prend la liberté de vous écrire pour vous prier de prendre au sujet de notre affaire des anarchistes, quelques mesures de réglementation qui deviennent indispensables.

Vous avez bien voulu lors de ma visite à Paris me communiquer diverses pièces et différents documents ou journaux. J’ai pu juger de l’importance qu’ils avaient et depuis mon arrivée ici et la marche de la procédure ouverte à Lyon, j’ai pu en saisir encore davantage tout l’intérêt.

Aujourd’hui, grâce à mes rapports [illisible] avec M. Fochin, mon collègue de Dijon, et à des conférences avec M. Vergès et M. Mariani, nous avons liquidé la détention en Saône et Loire. Il n’y a plus qu’un inculpé à transférer à Lyon, c’est Gautier, détenu à Châlons. Gautier sera envoyé un de ces jours, mais il paraît que M. Fochin dont la conduite dans nos relations a été de tout point fort aimable [illisible] à Châlons des résistances dont je ne parle que pour mémoire, car dans une lettre récente, il affirme devoir en triompher.

Voici ce sur quoi je dois appeler toute votre attention et demander votre intervention.

La plus grande partie des pièces dont M. la Garde des sceaux avait une copie, celle que vous aviez vous-même – ces pièces ne nous ont pas encore été adressées. M. Mariani nous a exposé analytiquement leur contenu et fait sentir leur utilité. Le procureur de Charolles nous a fait connaître qu’il [passage illisible] qu’on a transmis à Châlons.

Il est à craindre que la plus grande portion de ces documents ne soit renfermée dans un ou deux dossiers qui ont été communiqués au parquet de Riom par la parquet général de Dijon. Sans doute il est possible que dans l’affaire de Montceau-les-Mines, ces papiers, notes, lettres etc.. puissent offrir quelques moyens de preuve. Mais il est en tout cas certain que ce n’est que très indirectement que ces dossiers auront un rôle dans les débats des assises. Pour nous, au contraire ces pièces sont indispensables ! Ainsi des lettres de Gautier et autres. Il est de toute nécessité et urgence que cela nous soit attribué.

M.Fochin, sur mes prières insistantes a demandé à Riom qu’on lui renvoyât le dossier communiqué. Mais je ne vois rien revenir et notre information s’est a pris forcément du retard.

Je conviens qu’il y a des inconvénients matériels difficiles à vaincre provenant notamment de la tenue des assises, durant le moment le plus précaire de notre information, mais cependant notre intérêt qui est le plus direct prime tous les autres.

Le procureur général

Fabreguettes

Source : Archives nationales BB 18 6447