COUCHOT, Jean, Alphonse dit « JEHAN »

Né le 10 janvier 1845 à Bidache (Basses Pyrénées) – Tailleur d’habits – Anarchiste parisien, anti-propriétaire et anti-patriote.

Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

En septembre 1881, Jean Couchot aurait été l’un des fondateurs avec Graillat du groupe La Sentinelle qui se réunissait 2 rue Berthe (XVIIIème arr.). Aux côtés notamment de Vilhem et de Louis Duprat, Jean Couchot avait été en juin 1882 l’un des fondateurs du groupe L’Aiguille regroupant à l’origine les tailleurs anarchistes.

A partir de 1886, Couchot fut membre de la Ligue Antipatriotique.

Le 15 décembre 1886, à la réunion de la section des 9e et 18e arrondissements de la Ligue des Antipatriotes, Couchot songea à faire passer dans les journaux une note invitant ceux qui auraient l’intention de déménager clandestinement, pour le terme de janvier, à s’adresser à La Ligue des Antipropriétaires.

Le 13 janvier 1887, à la réunion des Antipatriotes du 9e et 18e arrondissements, Couchot et Vallat continuèrent leur campagne antipropriétaire, sans beaucoup de succès selon le rapport de la police.

Le 16 janvier suivant, à la réunion de la Ligue des Antipatriotes , Couchot proposa un ordre du jour demandant qu’on étudie les moyens d’ouvrir les prisons de Mazas et La Roquette au jour de la révolution.

Le 7 février 1887, à la réunion de la Ligue des Antipatriotes et de la Jeunesse anarchiste, Couchot avait convoqué les groupes afin de proposer une réunion de protestation contre la Bourse du travail. Il y déclara « qu’il ne fallait pas se laisser mener par les chambres syndicales ».

Le 11 avril 1887, lors d’une réunion des sections de la Ligue des antipatriotes, Couchot, Dejoux et Tortelier voudraient que le meeting des ouvriers sans travail soit organisé en plein air. Ils trouvaient que depuis quelque temps, les anarchistes ne faisaient que des réunions platoniques et qu’il serait temps d’agir plus énergiquement.

Le 7 mai 1887, lors de la réunion des groupes anarchistes parisiens, tenue 96 rue de Richelieu, Couchot apporta 500 exemplaires de grands manifestes abstentionnistes, imprimés chez Mme Vert et les distribua aux assistants, recommandant à chacun de les placarder au plus tôt.

Le 15 mai 1887, à la réunion des sections de la Ligue des Antipatriotes et des groupes anarchistes, Lucas et Couchot proposèrent que les anarchistes se réunissent place de la Bastille pour se rendre ensuite au Père Lachaise, pour l’anniversaire de la Commune, avec drapeau rouge et noir. Il fut décidé de se rendre au Père Lachaise avec les drapeaux, mais sans fixer de lieu de rendez-vous.

Le 3 juillet 1887, la Ligue des Antipatriotes avait convoqué les groupes anarchistes de Paris à la suite des poursuites contre Miquet et Moreau devant la cour d’assises, pour avoir imprimé et distribué des manifestes intitulés Aux conscrits. Couchot et Courtois proposèrent que les anarchistes organisent une manifestation au Palais de justice, le jour du procès.

Le 18 juillet 1887, Couchot qui avait recruté une quinzaine de compagnons aida à déménager à la cloche de bois, Mlle Delacour, chanteuse de café-concert dont les meubles devaient être saisis, 38 rue des Abbesses, par son propriétaire. A dix heures du matin, la petite bande vint enlever les paquets et le mobilier mais le concierge tenta de s’y opposer dans l’escalier. Il fut saisi à la gorge par Couchot, pendant que les autres descendaient et emportaient l’objet du litige sur une voiture à bras. Le concierge réussit à se dégager, courut à la voiture et parvint à renverser les paquets sur le trottoir. Couchot fut arrêté Le 18 août 1887, il fut jugé par le tribunal correctionnel de la Seine avec Jules Leroux, Lucien Bécu, Louis Thirion, Mathias Lamensfelt, Laurent Ansiaux et Mlle Delacour. Couchot fut condamné à 4 mois de prison et Mlle Delacour à un mois, les autres participants étant acquittés.

Vers 1887, il était l’un des animateurs du groupe La Lutte avec entre autres Moucheraud, Murjas, Louiche, Delaye et Pivier. Il participait également aux réunions du groupe La Panthère des Batignoles et Ni Dieu, ni maître.

Début 1888 il avait activement participé à la campagne abstentionniste lors des élections municipales à Paris. A cette même époque, lors de réunions, il s’était opposé à la proposition de perturbations par notamment des membres du groupe Les Pieds Plats de conférences tenues à l’église Saint Gervais, estimant que « gueuler et faire du potin dans les monuments affectés au culte, ne servirait qu’à faire arrêter quelques copains » et que le jour « où l’on se rendra dans une église, ce ne sera que pour y mettre le feu ».

Au printemps 1888, il aurait fondé avec Lucas le nouveau groupe appelé Groupe d’action chargé d’organiser des meetings où selon la police « serait prêchée la propagande par le fait ».

Le 27 mars 1888, lors de la réunion de la 2e section des Antipatriotes, Duprat et Couchot firent savoir qu’ils étaient en train de créer de nouveaux groupes dans le quartier de la Bourse.

Le 1er mai 1888, à la réunion de la 2e section de la Ligue des Antipatriotes, Couchot expliqua que lors de la prochaine manifestation, si la police tapait sur les anarchistes, il ne faudrait pas se sauver comme d’habitude mais résister : « il ne suffit pas de crier dans les réunions, c’est en face du danger qu’il faut le montrer et agir ». Il annonça qu’une conférence aurait lieu le jeudi suivant, à la salle Rousseau, 31 rue de Montmartre pour traiter du Régime des prisons.

Couchot fut arrêté le 9 août 1888, avec 16 autres manifestants, lors des bagarres qui se produisirent à l’occasion de l’enterrement du général Eudes, et qui firent quinze blessés.

Il aurait également été l’un des imprimeurs-gérant de L’Anarchie (Paris, au moins 18 numéros et un supplément, du 30 août 1890 au 24 août 1891), quotidien, hebdomadaire puis irrégulier publié par P. Martinet.

Le 12 décembre 1891, à la réunion des anarchistes de Paris et de la Ligue des Antipatriotes, Cochot expliqua que les anarchistes devraient envahir les réunions où les conseillers de prud’hommes posaient leur candidature pour dire qu’il ne servait à rien de voter car « les candidats sont bons à tuer ».

Le 16 décembre suivant, à la réunion des différents groupes anarchistes parisiens, Couchot imputa à Martinet la condamnation de Grangé à 8 ans de travaux forcés.

Le 23 décembre 1891, à la réunion du groupe Les Peinards, Couchot invita à imprimer des passe-partouts disant aux ouvriers du bâtiment de ne pas travailler à la construction de prisons. Puis le 26 décembre, à la réunion de la Ligue des Antipatriotes, Couchot demanda si les anarchistes étaient bien décidés à empêcher les ouvriers du bâtiment de travailler à la construction de prisons.

Le 27 janvier 1892, à la réunion de la Ligue des Antipatriotes, Couchot expliqua qu’il était malheureux de voir comment était conduite la grève des cochers de l’Urbaine, à la tête de laquelle se trouvaient des ambitieux qui ne savaient que parlementer avec les pouvoirs publics. Il invita les anarchistes à se rendre dans les réunions de grévistes pour leur faire comprendre que ce n’est que par la révolte qu’on obtient gain de cause.

Le 10 février 1892, à la réunion de la Ligue des Antipatriotes, Couchot, à propos de la grève des cochers de l’Urbaine, reprocha à Baudelot et Baudoin d’avoir reçu de M. Lamonta, directeur de l’Urbaine, une somme de 500 francs pour aller semer le trouble dans les réunions des cochers. Pour Couchot, Baudelot et Baudoin devraient être chassés des rangs anarchistes. Baudelot répondit que Couchot savait fort bien que les principes anarchistes étaient de prendre l’argent là où il y avait, donc en prenant les 500 francs de Lamonta, il n’avait fait que mettre en exécution les théories anarchistes.

Comme de très nombreux compagnons, tant à Paris qu’en banlieue et en province, Jean Couchot, qui demeurait 28 Faubourg Sébastopol, avait été arrêté le 22 avril 1892, préventivement à la manifestation du 1er mai.

Le 23 mars 1894, Couchot qui demeurait 4 faubourg Poissonnière fut arrêté par le commissaire du quartier. En le voyant emmener par les agents, un voisin déclara : « Pour celui-là, il ne doit pas être bien dangereux, malingre et boiteux comme il est ! ». Il fut inscrit au Fichier Bertillon. Il était « connu comme organisateur de réunions anarchistes ».

SOURCES :

Fichier Bertillon — Le Père Peinard, année 1892 — Le Gaulois, 17 mars 1892 — Le Temps, 21 août 1887, 23 avril 1892 — Le Gil Blas 25 mars 1894 — Le Petit Journal 20 août 1887 — APpo BA 73, BA 75, BA 1491,1500,1509 — R. Bianco « Un siècle de presse anarchiste… », op. Cit. — Etat civil de Bidache.

Roubaix 1890 : manifestation des anarchistes sur la tombe de Vannamen, l’assassin de la rue d’Alsace

Charge de gendarmerie

Ainsi que nous l’avons annoncé il y a quelques jours, les anarchistes et plusieurs socialistes, sont allés au cimetière déposer des couronnes sur la tombe de Joseph Vannamen, l’assassin de M. R. Deplasse, directeur du tissage Vannoutryve.

Cette manifestation n’est certes pas à l’honneur de ceux qui l’ont organisée.

Nous ne pouvons que déplorer la conduite monstrueuse des anarchistes et socialistes qui ont cru devoir y prendre part d’une façon effective.

Des bagarres ont été la conséquence toute naturelle de cette déplorable manifestation.

La police a dû se montrer impitoyable et la gendarmerie a chargé la foule à plusieurs reprises.

Les gendarmes de Roubaix avaient été renforcés de quarante autres, dont vingt à cheval : les brigades de Wattrelos, de Tourcoing et de Lannoy, six gendarmes et un brigadier de Lille.

Avant la manifestation

Dès deux heures et demie, plus de mille personnes stationnaient rue de l’Alma, en face de l’estaminet du citoyen Carrette.

Sur la façade de la maison deux couronnes sont accrochées ; elles sont en perles. Sur l’une cette inscription : Les tisseurs de chez Requillard à leur compagnon, sur l’autre : Les grévistes de chez Florin font honneur à Vannamen.

La sortie des manifestants

A trois heures, le signal du départ est donné. Les manifestants sortent de l’estaminet Carette. Deux couronnes sont portées par quatre ouvriers endimanchés, qui prennent la tête du cortège peu nombreux à ce moment.

La police repousse la foule jusqu’à la rue de la Redoute et jusqu’à la rue St Vincent de Paul.

Intervention du Commissaire central

M. Barroyer, commissaire, intervient alors et interroge les porteurs de couronnes et leur demande si c’est sur l’instigation d’un groupe qu’ils vont offrir ces couronnes et si ce groupe doit former un cortège. Ils répondirent négativement.

Nous allons, disent-ils, directement au cimetière par la rue de la Gare et nous ne sommes qu’une quinzaine, comme vous pouvez le constater.

M. Barroyer les invite à prendre la rue Notre Dame et la rue du Pays pour ne pas attirer la foule, mais ils ne paraissent pas tenir compte de ce conseil et continuent leur itinéraire.

La police et la gendarmerie repoussent la foule massée rue d’Alma, derrière l’hôpital et fait ainsi place au cortège qui grossit au fur et à mesure.

A proximité de la rue Isabeau de Roubaix, la foule est tellement grande que le commissaire central force les porteurs à tourner cette rue et à suivre la rue Notre Dame, la rue des Lignes, la rue Pays, la rue Pellard, la rue Panvrée et la Grande Rue.

Arrivée des anarchistes

Le cortège formé par ces quelques socialistes était au milieu de la rue Mirabeau quand on vit tout à coup arriver, descendant la rue Blanchemaillé un groupe considérable d’anarchistes, porteurs d’une autre couronne, sur laquelle se détachait l’inscription suivante :

Les anarchistes au justicier Vannamen

Cette couronne, également en perles était portée par deux anarchistes.

De chaque côté deux individus tenant à la main un ruban rouge qui se rattachait à la couronne.

Ces manifestants chantent la Carmagnole. Vers la rue de l’Avocat, un anarchiste déplie un drapeau noir.

Une bagarre

La police vient s’opposer à l’exhibition de cet emblème séditieux et un sous-inspecteur, M. Dervaux, essaie de s’emparer du drapeau.

Il reçoit un formidable coup de poing sur la figure.

Les agents défendent leur chef. L’un d’eux s’empare du drapeau noir qu’il foule aux pieds. La bagarre devient générale, les agents reçoivent les horions et ripostent du mieux qu’ils peuvent.

Enfin, un calme relatif se rétablit et on arrête le premier agresseur qui est immédiatement conduit au dépôt.

C’est un sieur Charles Méraghe, ouvrier tisserand, âgé de 21 ans.

Dans la lutte, outre le sous-inspecteur Dervaux, les agents de sûreté Reville et Berthe ont été brutalement frappés.

Le cortège des anarchistes reprend alors sa marche.

Une brigade d’agents, sous les ordres de M. Guargualé, commissaire de police, les accompagne.

Charge de gendarmerie

Lorsque le cortège débouche sur la Grande Place, huit gendarmes barrent la route.

Les anarchistes veulent passer quand même : les gendarmes chargent alors la foule qui toute affolée se réfugie où elle peut.

Les bureaux du Crédit Lyonnais et le Grand Café sont pris d’assaut.

Seuls les porteurs de la couronne sont autorisés à passer mais on ne livre pas passage au cortège.

Plus loin, celui-ci ne tarde pas à se reformer.

Les gendarmes recommencent la même manœuvre aux environs de l’église St Marin.

Toujours le cortège réussit à se former. Il est de nouveau coupé Grande Rue, place de la Liberté.

Plusieurs personnes reçurent de légères blessures.

Un jeune homme a eu le pied écrasé par un des chevaux de la gendarmerie.

Le cortège parvient ainsi jusqu’au cimetière.

Au cimetière

L’entrée au cimetière est des plus difficiles.

Plus de 10.000 personnes sont alors massées aux alentours du cimetière.

Deux mille réussissent à y pénétrer.

On cherche la tombe de Vannamen.

Rien ne peut la faire reconnaître. Un jeune homme prétend qu’il a fait une marque et montre l’endroit d’une tombe. On s’y arrête.

Le citoyen Lorion, l’anarchiste de Lille qui a parlé samedi chez Dominique, prononce quelques paroles dont voici à peu près le sens :

C’est avec la satisfaction d’un révolté que je viens aujourd’hui vous parler sur la tombe de cet homme.

Les paroles que je prononce ne sont pas destinées à glorifier un individu.

Un jour, cet homme n’avait plus de pain, j’ignore s’il avait femme et enfants et ne veux pas le savoir. Ce que je sais, c’est qu’il souffrait ; il se trouvait sans travail et il en a demandé à ses anciens patrons qui lui en ont refusé.

Il a dirigé sur l’un d’eux un revolver et il a tué.

Je ne veux pas vous dire qu’il a bien fait, je ne veux pas parce qu’il y a des hommes autour de nous qui me mettraient en prison, si je le disais.

Citoyens et citoyennes,

Vous voyez comme on nous a traités ; la gendarmerie et la police sont à nos trousses.

Je ne veux pas qualifier leur conduite, nous en reparlerons quand nous serons les maîtres.

Des cris de : Vive l’anarchie ! Retentissent ; plusieurs femmes se font remarquer par leur exaltation.

Les socialistes

A ce moment arrivent les socialistes, qui ont été beaucoup plus calmes, il est bon de le faire remarquer.

En leur nom, le citoyen Wateau prononce le discours suivant :

Citoyennes et citoyens,

Notre ami regretté, Joseph Vannamen, à qui nous venons rendre un dernier hommage, joignait à une rare franchise, un caractère noble et humain.

Il ne pouvait sans colère, songer aux iniquités de notre société.

Aimant la liberté, il ne pouvait supporter la joug de l’oppression. S’il est vrai qu’on ne peut être parfait honnête homme qu’en conformant ses actes à se principes, le citoyen Jules Vannamen le fut doublement.

Non seulement il sut fouler aux pieds toutes les absurdités des diverses religions, mais il sut mourir assez libre pour chasser de son cercueil les noirs soutiens de l’ignorance, de la superstition et du despotisme, les pires ennemis de l’humanité et de la classe ouvrière.

Citoyennes et citoyens,

Vous avez pu voir comme nous que le Journal de Roubaix traite notre cher ami d’assassin et d’ivrogne parce qu’il a eu le courage de nous débarrasser d’une sangsue à la solde de la classe capitaliste, qui aux yeux de M. Reboux, était un honnête homme parce qu’il avait rempli son devoir pascal, mais pour nous, citoyennes et citoyens, Joseph Vannamen n’est pas un assassin mais bien un justicier de la classe prolétarienne.

La sortie

La foule est toujours aussi grande aux abords du cimetière.

Les gendarmes à cheval et à pied barrent la chemin entre le canal et la place Chaptal.

Les anarchistes entonnent la Carmagnole.

La foule prend patience et s’amuse de cette halte forcée.

La gendarmerie est huée.

Des pierres sont lancées contre elle, et n’atteignent heureusement personne.

Un groupe de jeunes anarchistes veut se frayer un passage, mais il est repoussé et revient à la charge plusieurs fois, sans succès.

Ce n’est que lorsque la foule commence à se disperser qu’il put traverser le pont.

Tout le monde s’est demandé pourquoi les gendarmes ont ainsi barré le passage.

Fin de la manifestation

A la tête d’un groupe d’anarchistes, l’agitateur Lorion se dirige vers la rue Pierre de Roubaix et entre pendant quelques instants dans un petit estaminet de cette rue.

Il en ressort bientôt suivi de toute une bande qui chante la Carmagnole jusqu’à la rue du Collège.

Un assez grand nombre de femme sont de la partie et crient plus fort que les hommes.

A six heures la manifestation était terminée et la ville avait repris son aspect habituel.

L’avenir de Roubaix-Tourcoing du 23 avril 1890. Bibliothèque numérique de Roubaix.

La répression de l’émeute anarchiste de Roubaix du 14 juillet 1883

Les troubles de Roubaix.

Les anarchistes arrêtés à Roubaix, au cours de la violente manifestation dont cette ville a été le théâtre le soir du 14 juillet, et que nous avons racontée, ont comparu hier devant le tribunal correctionnel de Lille.
Sur une table figuraient comme pièces a conviction des bâtons, les cannes à épée, des drapeaux rouges, des couteaux, etc.
Le premier prévenu interrogé, Jean-Baptiste Pollet, tisserand, âgé de trente-cinq ans, est un révolutionnaire bien connu à Roubaix.
M. Broyer, commissaire central de Roubaix, est appelé comme témoin. Il dit que jusqu’ici la conduite de Pollet n’avait pas été mauvaise. On l’a entendu crier « A bas les exploiteurs».
Le prévenu déclare n’avoir jamais été condamné. Il allègue que les salaires sont trop peu élevés et que les patrons sont des exploiteurs c’est pourquoi il est descendu dans la rue avec ses amis pour protester contre « la fête des bourgeois ».
« J’avais, ajoute-t-il, crié Vive la révolution sociale M. le commissaire central m’a saisi. J’ai cherché à me débarrasser et on m’a terrassé: Je ne suis pas anarchiste; j’appartiens tout simplement au parti ouvrier, et j’ai voulu protester en manifestant contre la condamnation de nos frères qui ont demandé du pain. »
M. le président donne lecture d’une lettre que vient de recevoir M. le commissaire central de Roubaix et dans laquelle celui est menacé de mort et traité de « lâche, fainéant, exploiteur », etc. etc.
Les prévenus Jean-Baptiste Dandevelle et son frère Louis viennent ensuite. Le premier a été vu par un témoin au moment où il frappait les agents et les gendarmes. Le garde Dumont a reçu un violent coup dans le dos. Il a vu le prévenu près de M. Broyer quand celui-ci a été terrassé.
Le gendarme Pluchart a fouillé, à la mairie, J.-B. Dandevelle et a trouvé dans sa poche un journal anarchiste, un couteau et un mouchoir rouge.
Le prévenu dit que le mouchoir ne lui a pas servi à faire un drapeau.
Louis Dandevelle déclare qu’il a simplement voulu porter secours à son frère, quand il l’a vu aux prises avec la police.
Le sergent de ville Dumont, rappelé par le président, déclare que J.-B. Dandevelle a tenté de l’étrangler en lui passant un lacet au cou, et que Louis Dandevelle l’a frappé dans le dos à coups de ciseau.
Le quatrième prévenu est un Belge, Vanovelle, qui a déjà été l’objet d’un arrêté d’expulsion. C’est dans sa poche qu’on a trouvé un tire-point, ou plutôt une lime fraîchement aiguisée. Les deux agents Watteau et Vandevoorde ont vu Vanovelle agitant le drapeau rouge qu’il a ensuite passé à un de ses camarades. Quand on a essayé de l’arrêter, il a fait rébellion.
Vanovelle nie avoir tenu le drapeau rouge. Il venait, dit-il, du feu d’artifice, mais nullement dans l’intention de manifester. Si on a trouvé dans ses poches une lime aiguisée, c’est parce qu’un mauvais plaisant avait sans doute profité de son léger état d’ébriété pour la lui glisser.
Mais l’un des agents soutient que la lime était dans les mains du prévenu au moment de son arrestation.
Le nommé Dejaegher est ensuite interrogé.
Le gendarme qui a procédé à son arrestation raconte que le prévenu poussait les cris de Vive la Révolution sociale! Mort aux exploiteurs et qu’il a essayé d’arracher aux mains de la force publique un de ses camarades.
Dejaegher soutient qu’il s’est borné à dire en voyant que les gendarmes et les agents étaient trois pour conduire un homme au poste, et qu’ils le tenaient par les cheveux «Je ne comprends pas qu’on se mette trois contre un. »
Le dernier prévenu est le plus jeune de tous, mais non le moins dangereux. C’est un petit jeune homme de dix-neuf ans, imberbe, maigre, nerveux. Il s’appelle Paul Bury. C’est lui qui prit, il y a quelque temps, la parole pour répondre à M. Clémenceau, à l’Hippodrome de Lille. Paul Bury portait le soir du 14 juillet un drapeau rouge et chantait la Carmagnole.
Interpellé par le brigadier de gendarmerie Izette, il l’a insulté, frappé et blessé à la jambe.
On a trouvé dans sa poche un couteau-serpette. Voici le principal passage de son interrogatoire :
M. le président. Quoique jeune, vous êtes signalé comme le chef du parti anarchiste?
Bury. Je ne suis le chef de rien, ni de personne, attendu que je suis individualiste.
D. Qu’entendez-vous par là?
R. C’est-à-dire que chaque homme doit subvenir lui-même à ses propres besoins, sans le secours de rien ni de personne.
D. Vous teniez le drapeau rouge?
R. Oui, je le tenais comme cela. (Le prévenu-prend le drapeau et l’agite aux yeux du tribunal.)
D. Vous avez frappe les gendarmes?
R. Non, parce que je n’ai pas pu me défendre si je l’avais pu, je ne serais pas ici. J’ai reçu des coups de poing et des coups de pied que je ne mets sur le dos de personne, je voudrais qu’on en fit autant pour moi.
M. Duhamel, substitut, prononce son réquisitoire. Il rappelle les premiers exploits des anarchistes de Roubaix, le 18 mars puis, arrivant aux scènes du 14 juillet, il félicite M. Broyer, commissaire central, de son courage.
M. Duhamel fait la part de responsabilité de chacun des prévenus, mais il appelle surtout l’attention du tribunal sur l’anarchiste Bury.
Il termine son réquisitoire en disant aux anarchistes que les magistrats sauront faire leur devoir et assurer la liberté de la rue aux citoyens paisibles, et en adjurant le tribunal d’être sévère, afin de rassurer les habitants de la ville de Roubaix.
Après une délibération d’une demi-heure, le tribunal a prononcé les condamnations suivantes :
Paul Bury, 1 an de prison
J.-B. Dandevelle*, 8 mois et 16 fr. d’amende
Louis Dandevelle, 3 mois;
Félix Vanovelle**, 4 mois
J.-B. Pollet, 6 mois
Charles Dejaegher***, 3 mois.
En retournant en prison, Bury s’écrie :
Je n’en aurais pas tant si J’avais porté un drapeau blanc.
Voici la copie de la lettre reçue par M. Broyer, le 16 juillet, à l’audience du tribunal correctionnel de Lille
Enveloppe
Monsieur Broyer, commissaire central à Roubaix, nous jurons qu’il mourra de nos mains.

Lettre
Vengeance! Vengeance!
A la bourgeoisie capitaliste et gouvernementale, nous leur crions Voleurs! Exploiteurs! Parjures!
A la force publique et brutale, en lui criant Lâches assassins! oui, assassins! nous vous avons vu frapper des hommes, des frères, abattus et sans défense, des hommes qui venaient protester contre des abus gouvernementaux, des hommes qui las de souffrir, las d’être trompés sous cette République bâtarde, bourgeoise et mensongère, venaient réclamer cette liberté, cette justice qu’ils n’ont pas, et vous les recevez à coups de canne plombée, à coups de fusil, vous déployez contre eux tout votre attirail de répression, et que nous avons payé de nos sueurs. Ô lâches ! Lâches ..
Bientôt nous reprendrons notre revanche. Nous vouons ces hommes au mépris, public..Nous jurons tous que chaque fois que nous se trouverons face à face avec ces hommes, que nous nous souviendrons du 14 juillet.
Vive la Révolution Mort aux traîtres
Signé Un qui a donné un coup de couteau à un roussin !

Le Temps 18 juillet 1883

*parfois nommé Dandiville

** parfois nommé Vanhoelle ou Vanowel

*** parfois nommé Dejaegbe ou Dejaeger

L’émeute anarchiste de Roubaix le 14 juillet 1883

Capture

Document Numelyo. Bibliothèque nuérique de Lyon

Capture2

Les troubles de la soirée du 14 juillet 1883

Les anarchistes de Roubaix ont voulu que la fête de l’insurrection fut insurrectionnellement fêtée. Ils nous ont donné une émeute aux lampions.

Nous ne saurions mieux faire que de publier notre carnet de la soirée.

NEUF HEURES TRENTE-CINQ MINUTES

Le feu d’artifice est terminé, la foule afflue sur la Grande Place. On chuchotte qu’une émeute se prépare. La mairie s’y attend. Depuis ce matin trois brigades de gendarmes à cheval venues de Lille, la brigade à cheval de Tourcoing, les brigades à pied de Lannoy, Wattrelos et Halluin se sont jointes aux brigades de Roubaix et se tiennent prêtes, sous les ordres de M. le lieutenant Corbiéra de Roubaix.

Le train de six heures a amené de Lille deux compagnies du 16e bataillon de chasseurs à pied, M. le Maire de Roubaix, M. le Procureur de la République, un conseiller de Préfecture, M.le commandant des pompiers, M. le lieutenant de gendarmerie, M. le commissaire central et MM. Les commissaires sont en permanence à l’hôtel de ville.

NEUF HEURES QUARANTE-CINQ

Une cinquantaine d’adolescents et d’enfants débouchent de la rue Neuve, clairon sonnant. Ils appartiennent aux écoles officielles. Ils chantent la Marseillaise et crient : « Vive la République ».

Un agent descend du perron de l’hôtel de ville et confisque le clairon. La troupe se disperse. La foule devient houleuse.

DIX HEURES

Des cris de « Vive la Révolution sociale ! A bas les exploiteurs ! » se font entendre. La police intervient : un agent est saisi par le foule, jeté à terre et foulé aux pieds. M. Broyer, commissaire central reçoit sur la tête un violent coup de gourdin dont il portera les traces pendant plusieurs jours.

Quatre arrestations sont opérées.

DIX HEURES TRENTE-CINQ

Nouveaux cris, nouveau mouvement dans la foule. Le bruit s’accrédite que les émeutiers méditent de s’emparer de l’hôtel de ville, qu’ils obéissent à un mot d’ordre communiqué à plusieurs autres grands centres.

Une nouvelle collision se produit entre les manifestants, la gendarmerie et la police. Un instant on peut croire que l’émeute va prendre de sérieuses proportions. Les gendarmes et la police donnent avec la plus grande vigueur.

Deux anarchistes sont arrêtés. On les fouille. L’un d’eux est trouvé porteur d’un couteau à lame recourbée, assez semblable au tranchet des selliers ; l’autre d’une lime triangulaire dont la pointe est fraîchement aiguisée et d’un drapeau rouge. D’autres armes ont été également retrouvées sur les premiers individus arrêtés.

Dans cette partie de la lutte, le brigadier de gendarmerie de Roubaix a reçu un coup violent au tibia de la jambe droite.

ONZE HEURES

Les gendarmes reçoivent l’ordre de monter à cheval, et de faire évacuer la place.

ONZE HEURES QUINZE

La foule est refoulée. Des collisions partielles s’engagent sur divers points. M. Henri Carette, gérant du Forçat et conseiller municipal, pénètre dans la mairie par le couloir de la police de sûreté. Il est en casquette et veston bleu. Il vient demander les noms des individus arrêtés. M. le Maire l’invite à sortir. M. Carette essaie de parlementer, mais il est obligé de s’éloigner. Il profère en sortant, quelques paroles ressemblant fort à des menaces.

ONZE HEURES ET DEMIE

Les chasseurs à pied débouchent par la rue du Viel-Abreuvoir, et viennent se placer en face de l’hôtel de ville et en face de la Bourse.

La gendarmerie fait des patrouilles dans les divers quartiers de la ville.

On éteint les illuminations de l’hôtel de ville.

La circulation est interdite sur la Grande Place et aux alentours.

UNE HEURE DU MATIN

Les patrouilles de gendarmes à cheval parcourent divers quartiers. Dans beaucoup de cabarets règne une assez vive agitation, mais dans la rue le calme est rétabli. Les chasseurs occupent la cour des pompiers et quelques ivrognes s’obstinent à chanter la Marseillaise. Pendant la soirée la Carmagnole a été chantée sur tous les points de la ville.

TROIS HEURES DU MATIN

M. le Préfet averti télégraphiquement, est arrivé à Roubaix à deux heures du matin. L’interrogatoire des anarchistes continue. Parmi eux se trouve un certain Bury, que l’on considère comme l’un des meneurs.

A quatre heures, M. le Préfet retourne à Lille avec M. Maulion, procureur de la République, et M. Poirson, conseiller de préfecture.

A cinq heures, les six anarchistes hier sont conduits à la gare de Roubaix, par un fort détachement de gendarmes et d’agents de police.

Dans la rue d’Alms, quelques individus, en voyant passer le cortège, crient de loin : Vive la Révolution sociale !

A cinq heures 20, le train part, emmenant les six anarchistes ; les deux centes chasseurs venus hier, retournent à Lille par le même train.

Les individus arrêtés

Voici les noms des six individus arrêtés hier soir :

J.-B Pollet, tisserand, 31 ans, rue St Joseph, cour Toulemende.

Paul Bury, 19 ans, tisserand, rue du Quai

Louis Dandiville, 24 ans, tisserand, rue du Nord, au Damier

J.-B. Dandiville, 31 ans, tisserand, rue de Sonbise, 17

Félix Vanowelle, 33 ans, tisserand, rue des Longues-Haies, cour Dupureur

Louis Dejaeger, 35 ans, tisserand, rue St Jean.

Durant la matinée, le calme a régné dans toute la ville.

Journal de Roubaix du 16 juillet 1883

Les troubles de Roubaix

Les journaux du Nord nous apportent des récits détaillés des troubles qui ont éclaté à Roubaix dans la soirée du 14 juillet.
Depuis plusieurs jours, la police était avertie que les anarchistes de cette ville avaient résolu de protester contre les condamnations prononcées à Lille à la suite des manifestations du 18 mars et contre les condamnations de Louise Michel et de ses amis. Elle était avertie aussi que les anarchistes devaient être armés. Ils devaient profiler, pour manifester, du moment où la grande place serait encombrée par les curieux revenant du feu d’artifice.
L’autorité avait pris ses précautions. On avait appelé trois brigades de gendarmerie à cheval de Lille, la brigade de gendarmerie à cheval de Tourcoing, et les brigades à pied de Launoy Wattrelos et Hallem. Le train de six heures du soir avait amené en outre deux compagnies du 16e bataillon de chasseurs.
Vers dix heures du soir, au moment où la foule qui revenait du feu d’artifice débouchait sur 1aplace, une bande de cent cinquante individus s’y rua en agitant des drapeaux rouges et eu criant Vive la Révolution sociale ! A mort les exploiteurs. Elle se dirigea sur l’hôtel de ville. M. Maulion, procureur de la République; M. Poirson conseiller de préfecture M. Broyer, commissaire central, et les autres commissaires de Roubaix descendirent sur le perron. Un des manifestants s’étant approché, criant plus fort que les autres et agitant un drapeau rouge, le commissaire central alla droit à lui et le saisit au collet. Ses amis, au nombre de huit, on dix, se ruèrent sur M. Broyer; l’un d’eux, J. B. Pollet. lui asséna un vigoureux coup de gourdin qui l’étendit à terre. Le
nommé Dendiville essaya de lui porter un autre coup, mais les agents de police dégagèrent le commissaire et purent le relever. M. Broyer a une forte contusion à la tête; son cbapeau a fort heureusement amorti le cou. L’arme dont J.-B. Pollet s’est servi est un gros bâton de sapin.
Les gendarmes et les agents arrêtèrent en même temps que Pollet, Dendiville et un autre individu qui furent immédiatement incarcérés à l’hôtel de ville. Ou trouva sur eux de longues lames de cannes à épée, des limes récemment aiguisées, des ciseaux de tisserand.
On espérait que les manifestants s’en tiendraient là et on laissa circuler la foule, qui devait d’ailleurs traverser la place en revenant de la fête.
Mais bientôt les anarchistes reparurent. Deux groupes, massés autour du drapeau rouge, s’avancèrent vers l’hôtel de ville. Le drapeau était porté par le nommé Bury, qui criait Vive la Révolution sociale ! A bas les exploiteurs ! Bury fut arrêté avecun de ses compagnons. Il avait entre les mains une serpette de bourrelier et cherchait à frapper un agent.
Dans la bagarre, un gendarme reçut à la jambe, du nomme Dejaegbe, un coup de tire-point qui lui fit une blessure profonde.
La foule grossissant toujours et menaçant les les abords de l’hôtel de ville, on fit monter les gendarmes à cheval et évacuer la place. Les chasseurs vinrent pour garder les issues et campèrent dans l’hôtel des pompiers. Des patrouilles de vingt hommes furent chargées d’assurer l’ordre en ville.
A ce moment, M. Carrette, conseiller municipal et gérant du journal socialiste le Forçat, pénétra dans l’Hôtel de ville, en bourgeron de toile bleue et en casquette, et vint réclamer les noms des agitateurs arrêtés. On les lui refusa naturellement et il eut une altercation avec M. le maire. Invité à sortir, il menaça de revenir avec sa bande à trois heures de la nuit. Mais il ne tint pas parole et vers une heure du matin l’ordre était rétabli. M. Cambon, préfet du Nord, arriva à ce moment et il resta à Roubaix jusqu’à quatre heures.
Voici, d’après l’Echo du Nord, la liste des personnes arrêtées :

J. B. Pollet, 31 ans

Vanhoelle (Belge), 33 ans

Louis Dandiville, 24 ans

J. B. Dandiville, 31 ans;

Ch. Dejaegbe, 19 ans.

Tous sont ouvriers tisserands, demeurant à Roubaix. L’un d’eux avait sur lui un numéro du journal la Lutte de Lyon. Tous se sont proclamés anarchistes, partisans de la Révolution sociale, voulant faire leurs affaires eux-mêmes parce que les conseillers généraux et municipaux qui se disaient partisans de leurs idées les trahissaient le lendemain de l’élection.
Des groupes se sont reformés hier dimanche sur la grande place de Roubaix, l’après-midi. Des patrouilles les ont dispersés sans rencontrer de résistance. A huit heures du soir, la ville avait repris sa physionomie habituelle des dimanches.
Les troupes de la garnison de Lille envoyées à Roubaix séjourneront dans la caserne des pompiers pendant quelques jours.

Le Temps 17 juillet 1883

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Réunion publique des anarchistes parisiens concernant l’émeute de Roubaix.

Le procès de Louise Michel et consorts (5)

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[CP vue de la boulangerie rue des Canettes à Paris, ayant fait l’objet d’un pillage le 9 mars 1883 (et non 1884 comme indiqué ) lors de la manifestation des « sans-travail » conduite par Louise Michel et Emile Pouget.] Document cartoliste.

Nous avons, dès hier, fait connaître dans notre deuxième édition le résultat des longs débats auxquels cette grosse affaire a donné lieu.
Le jury, après une délibération qui n’avait pas duré moins d’une heure et demie, a rapporté à quatre heures vingt minutes un verdict affirmatif sur toutes les questions à l’égard de Louise Michel, Pouget et Moreau dit Garreau, mais avec admission de circonstances atténuantes ; négatif en faveur de Mareuil, Enfroy, Martinet et la femme Bouillet.
La cour a immédiatement prononcé l’acquittement de ces derniers. Puis, M. le président Ramé a demandé aux trois autres accusés s’ils avaient quelque observation à faire sur l’application de la peine. «Aucune!» ont répondu sèchement, l’un après l’autre, Louise Michel et Pouget.
Quant à Moreau, que les gardes avaient peine à maintenir sur son banc, il s’est écrié avec véhémence « J’ai à dire ceci Voilà six ans que je suis exploité par une bande d’exploiteurs, et j’y serai toujours !»
La cour s’est retirée dans la chambre du conseil pour délibérer. A cinq heures un quart, elle est rentrée en séance, et, statuant sans l’assistance du jury, elle a condamné Thiéry et Corget, défaillants, à deux ans de prison et trois cents francs d’amende.
Immédiatement après, elle a, vu la déclaration du jury, prononcé un autre arrêt condamnant Louise Michel à six ans de réclusion Pouget, à huit ans de la même peine, et Moreau, qui n’était, lui, comme Thiéry et Corget, inculpé que de distribution de brochures, à un an de prison.
Louise Michel et Pouget ont été en outre placés sous la surveillance de la haute police pendant dix années.
De violents murmures, partis du fond de la salle, littéralement bondée de curieux, ont accueilli ces condamnations, et c’est au milieu des cris de: « Vive Louise Michel » poussés par un groupe d’amis de «la grande citoyenne », que le président a prévenu les condamnés qu’ils avaient trois jours francs pour se pourvoir en cassation. «Jamais s’est écriée Louise Michel. Jamais! Vous avez trop bien mérité de l’empire !»
Le tumulte a redoublé, et les huissiers ont eu beaucoup de peine à faire évacuer la salle.
Dans les couloirs, quelques altercations se sont produites. C’est ainsi que le citoyen Lisbonne, ancien colonel des fédérés, directeur des Bouffes-du-Nord et « ex-forçat de la Commune », comme il s’intitule lui-même, a engagé avec un avocat, dont une réflexion à l’endroit de Louise Michel lui avait déplu, une discussion fort aigre qui aurait pu avoir des suites fâcheuses sans l’intervention conciliante de M. le commandant Lunel. Le citoyen Lisbonne faisait entendre des paroles plus que vives contre les avocats.
M. Lunel l’a doucement conduit hors du Palais, devant les grilles duquel stationnaient, place Dauphine, quelques groupes de curieux, et l’incident. a été clos.
Le verdict était naturellement l’objet des commentaires les plus variés.
La Bataille déclare ce matin qu’après la condamnation des accusés, au milieu des cris confus qui ont été poussés, une voix a crié :   — Président Ramé, souviens-toi de Bonjean !
Disons, enfin, que le chef du jury avait reçu vendredi une lettre de menace.

Le Temps du 25 juin 1883 Gallica

Iconographie : cartoliste

Le procès de Louise Michel et consorts (4)

Fin de l’audience du 22 juin.

Le réquisitoire

Voici le résumé du réquisitoire prononcé par M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire, etdont nous n’avons pu donner qu’une rapide analyse dans notre deuxième édition.
« Je vais essayer, messieurs les jurés, a dit en commençant M. l’avocat général, de vous montrer sans phrases qu’il ne s’agit point ici de faits d’ordre politique. On a cherché simplement à exciter des désordres par une manifestation qui a fini, par bonheur, en ridicule équipée.
La manifestation du 9 mars a souleva contre elle l’unanime désapprobation de l’opinion. Les chambres syndicales ont vivement engagé les ouvriers à n’y pas prendre part, et elles en ont avec raison répudié les conséquences. Le Mot d’Ordre, qui ne peut être suspect, l’a durement qualifiée, et la Lanterne, qui ne peut l’être davantage, a déclaré qu’il y avait dans cette émeute des fous qu’on devait envoyer à Charenton et des factieux qu’il fallait traduire en cour d’assises.
Il me sera facile de démontrer qu’il n’y avait pas de fous, le 9 mars. Mais il se rencontre toujours des personnes qui, pour dissimuler l’exiguïté de leur taille et ranimer leur popularité expirante, veulent monter sur des échasses, pour attirer maigre tout les regards de la foule. C’est le cas de Louise Michel.
Les témoins à décharge, dont la déposition doit être, je me hâte de le dire, absolument respectée, ont fait de ses vertus privées, de ses qualités de cœur un éloge auquel j’accorde une créance entière. Seulement, je crois que ces vertus s’exercent dans un cercle très étroit, et qu’en dehors des fidèles de sa petite église, la « grande citoyenne » n’a pour le reste des humains, pour la société actuelle qu’une haine profonde. C’est pourquoi, désolée que la manifestation générale eût avorté, elle a tenu à faire de son côté sa petite manifestation.
Oui, sur l’esplanade des Invalides, cette Louise Michel, digne d’être estimée de ses amis, je la vois, toute prête à prendre un drapeau, à former une bande et à marcher à la guerre sociale; je la vois toute prête à organiser le pillage; non que je songe pour cela à l’accuser d’être elle-même une pillarde, elle veut seulement, vous dis je, assouvir ses haines ».
M. l’avocat général examine le rôle de l’accusée au cours de la manifestation. Elle y a joué visiblement le rôle d’un chef. C’est elle qui a pris la tête de la bande, c’est elle qui a demandé le drapeau noir, qu’elle portait et qui était bien le signe du commandement. Etait-ce là une manifestation pacifique, parce que le drapeau était noir au lieu d’être rouge ?
« Mais ce drapeau noir, le drapeau noir des grèves, suivant une pompeuse expression de l’accusée, nous savons bien quelle est sa signification. Voici ce que disait Louise Michel elle-même qui vous faisait entendre hier des paroles douces, presque attendries, voici ce qu’elle disait le 3 juillet 1882, à l’Alcazar de Lyon:
« Je salue les victimes de toutes les réactions! Je salue Fournier! Je salue le drapeau noir sous lequel nous devons marcher, drapeau noir qui, le jour venu, sans pitié ni merci, fera le tour du monde.
« Je fais appel à la révolte. Il faut se débarrasser de ces gens-là (les bourgeois) comme on se débarrasse d’un obstacle. »
Ce drapeau dont vous connaissez maintenant la signification pacifique va devenir un signal.On le verra s’abaisser, se relever, marquer les arrêts. La sinistre comédie du pain va commencer.
Ces ouvriers sans travail jetteront des pains au ruisseau: ils prendront des gâteaux, ils casseront des assiettes, ils feront voler des vitres en éclats; et parmi eux les boulangers trouveront des gens bien mis, et la police des repris de justice.
Les boulangers ont remis volontairement du pain, dites-vous ? Ah je le crois bien! Qui de nous, s’il était boulanger, en entendant crier «̃ Du pain ou du plomb !» ne tâcherait de faire ce qu’ont fait ces boulangers, qui de nous ne fermerait pas sa caisse et, se faisant tout petit, ne remettrait du pain aux pillards ?
On appelle cela donner ! En vérité, il faut avoir une certaine habitude de se moquer des auditoires pour se figurer que, devant le jury de la Seine, de pareilles théories pourront être accueillies. Donner Mais autour de ce cadeau de force des boulangers, il y a le bruit des assiettes qu’on casse.
Le peuple a pris; et c’est au moment où Louise Michel s’arrêtait, c’est au moment où le drapeau s’est abaissé que le pillage a toujours commencé. Que penser du chef qui viendrait dire dans ces circonstances Je n’ai pas commandé; je n’ai pas regardé; je n’ai pas écouté. Est-ce que je m’occupais de ces choses?
Vous appartenez pour la plupart, messieurs les jurés, au commerce, vous êtes comme ces braves boulangers, qui ont eu le courage de venir déposer ici, des hommes qui avez élevé vos familles à force de travail, d’épargne et de probité; vos parents, vos amis ont comme vous boutiques ouvertes, vous habitez une ville de deux millions d’âmes et vous ne pourriez y jouir de la sécurité du lendemain !
il suffirait qu’une ancienne institutrice devenue Euménide de cinq cents individus arbore un drapeau, pour que les vitres volent en éclats, que les marchandises soient pillées.
Et si vous trouviez cela extraordinaire, il y aurait derrière vous un monsieur, un citoyen, je me trompe, un compagnon qui dirait « Tape dur, gâche serré » et vous recevriez écrite sur la nuque la première ligne de l’anarchie! (Sensation.) Pouvez-vous accepter cela?
La demoiselle Michel n’a pas pillé, je l’en crois incapable, mais elle a prêché le pillage, elle y a présidé, parce que, dans son fanatisme, elle a cru y voir le commencement de la révolution sociale.
Vous ne pouvez, messieurs, couronner un pareil acte par l’impunité.
Mais Louise Michel était-elle le chef unique ! Non, à côté du général, il y avait ses lieutenants. Pouget et Mareuil. Mareuil, cependant, ne doit pas être confondu avec Pouget. C’est un honnête et digne ouvrier, qu’on a fanatisé. Il a pris part avec une ardeur indéniable à la manifestation. Mais on n’a surpris sur ses lèvres pendant les arrêts de la bande que des injures à la police.
Le jury, jugeant sur son âme et conscience, verra ce qu’il doit faire de lui,
Tout autre est Pouget. Les écrits abominables, les engins meurtriers trouvés chez lui révèlent son caractère.
Pouget est le rêveur du crime, l’organisateur de la guerre sociale. Lui; « en prenant le bras de Louise Michel, il s’est lié à elle d’une façon indissoluble », et le jury dans son verdict ne les séparera pas.
La manifestation a pris fin sur la place Haubert. Là, devant l’officier de paix, Louise Michel a prononcé un mot qu’elle a renié avec énergie « Ne me faites pas de mal. » Pourquoi ces protestations? C’est un cri de femme. Elle ne pousse pas si souvent de ces cris-là ». (Sourires.)
Revenant à ce propos à Louise Michel, M. l’avocat général regrette de ne pouvoir lui parler comme à une de ces femmes de la république romaine, dont on faisait l’éloge en disant simplement « Elle fila la laine et garda sa maison. »
« Que n’a-t-elle écouté l’avertissement que lui donnait le hasard quand on lui a remis sur l’esplanade, pour hampe de son drapeau, un manche à balai ! » (Hilarité générale.)
Le ministère public passe ensuite à l’expédition et à la distribution des brochures. Pouget est le principal accusé dans cette partie du procès. Les autres ne sont que ses complices. M. l’avocat général requiert énergiquement contre lui.
— MM. les jurés vont vous apprendre, dit-il à Pouget, qui sourit, qu’un sourire n’est pas une réponse aux crimes odieux qui vous sont reprochés.
Puis, après avoir lu les passages les plus saillants de la brochure, M. l’avocat général s’écrie .
« Ces gens-là, dont la mauvaise foi est digne de Loyola, prennent un nom pour faire croire qu’ils sont un parti ! Et quand on songe à leurs doctrines, on se croirait vraiment en face de Peaux-Rouges ivres de leur existence sauvage et qui se jetteraient sur la civilisation pour l’égorger, Ils ont cru que les soldats assassineraient leurs chefs! ils ont oublié qu’aujourd’hui qu’il n’y a malheureusement plus de frontières, l’armée, c’est la frontière vivante, et que dans les casernes on a l’œil fixé, non pas sur cette loque à réclame du 3 mars, mais sur le drapeau de la France ils ont oublié que nos soldats et nos officiers formaient une seule famille prête à se faire tuer demain, s’il le faut, pour la patrie, comme l’autre jour l’officier de marine et ses matelots. C’est là, je le répète, un crime anti-français, et vous ferez justice, une bonne fois, messieurs, de ces apôtres du parricide (Sensation prolongée).
M. l’avocat général examine ensuite isolément le rôle de chacun des autres accusés, et termine ainsi :
Je ne vous demande pas, messieurs, de prendre souci ni crainte des théories anarchistes. Dans notre pays, où le bon sens finit toujours pour avoir raison, ce sont choses naines et pygmées. Je vous dis seulement Jugez l’affaire comme je l’ai fait moi-même, dans la plénitude de votre sang froid, et si ma parole ne vous a pas suffi, descendez alors dans votre conscience, le juge des juges, qui ne trompe personne; elle vous dira, j’en suis sûr Voilà des gens très dangereux, qui ont voué à la société, c’est-à dire à nous tous, une haine à mort, et alors rien ne vous empêchera plus de condamner! (Longue sensation.)

La défense

Après une suspension d’audience, la parole est donnée à Me Balandreau, avocat d’office de Louise Michel.
« Messieurs les jurés, dit Me Balandreau, la volonté de Louise Michel est de se défendre elle-même elle a déclaré formellement qu’elle ne veut pas d’avocat. Mais pour obéir aux prescriptions de la loi, le président a dû lui désigner un défenseur d’office, et c’est moi qui ai été choisi. Je me suis mis à la disposition de Louise Michel mais devant sa volonté inébranlable j’ai dû céder. Peut-être, dans une autre cause, aurais-je passé outre. Ici, comme je pense, contrairement à l’opinion de M. l’avocat général, que le procès est surtout politique, j’ai cru qu’il était de mon devoir de m’abstenir, et je prie M. le président de donner la parole à Mlle Louise Michel, que le jury écoutera certainement avec cette bienveillance à laquelle a droit tout accnsé qui se défend lui-même ».

Plaidoirie de Louise Michel

M. le président. La parole est à l’accusée Louise Michel.
Louise Michel se lève aussitôt.
« Je demande pardon, dit-elle, à Me Balandreau d’avoir refusé son concours; j’ai dû refuser aussi celui de Me Laguerre, qui avait courageusement défendu plusieurs de nos amis de Lyon.
Mais il y a quelque chose de plus important, dans ce procès, que l’enlèvement de quelques morceaux de pain. II s’agit d’une idée qu’on poursuit il s’agit des théories anarchistes qu’on veut à tout prix condamner.
On insiste sur la fameuse brochure A l’Armée ! à laquelle le ministère public semble s’être appliqué à faire une publicité à laquelle on ne s’attendait guère.
On a agi autrement durement envers nous en 1871. J’ai vu les généraux fusilleurs; j’ai vu M. de Galliffet faire tuer, sans jugement, deux négociants de ̃Montmartre qui n’avaient jamais été partisans de la Commune; j’ai vu massacrer des prisonniers parce qu’ils osaient se plaindre.
On a tué les femmes et les enfants; on a traqué les, fédérés comme des bêtes fauves j’ai vu des coins de rue remplis de cadavres. Ne vous étonnez pas trop si vos poursuites nous émeuvent peu.
C’est une chose hardie, pour une femme, n’est-ce pas pour une femme de présenter elle-même sa défense, robe contre robe?
On refuse à la femme le droit de penser; on est habitué à la considérer, comme l’a dit Proudhon, comme ménagère ou comme courtisane.
Pourquoi avons-nous abrité la manifestation sons le drapeau noir. Parce que ce drapeau est le drapeau des grèves et qu’il indique que l’ouvrier n’a pas de pain.
Si notre manifestation n’avait pas dû être pacifique, c’est le drapeau rouge que nous aurions pris; il est maintenant cloué au Père Lachaise, au-dessus de la tombe de nos morts. Quand nous l’arborerons, nous saurons le défendre.
On parlait tout à l’heure de soldats tirant sur les chefs : Eh bien à Sedan, si les soldats avaient tiré sur les chefs, pensez-vous que c’eût été crime ? L’honneur au moins eût été sauf. Tandis qu’on a observé cette vieille discipline et on a laissé passer M. Bonaparte, qui allait livrer la France à l’étranger.
Mais je ne poursuis pas Bonaparte ou les d’Orléans, je ne poursuis que l’idée. J’aime mieux voir Gautier, Kropotkine et Bernard dans les prisons qu’au ministère. Ils servent l’idée socialiste, tandis que dans les grandeurs on est pris par le vertige et on oublie tout.
Quant à moi, ce qui me console, c’est que je vois au-dessus de vous, au-dessus des tribunaux, se lever l’aurore de la liberté et de l’égalité humaine.
Nous sommes aujourd’hui en pleine misère et nous sommes en République, mais ce n’est pas là la République.
La République que nous voulons, c’est celle où tout le monde travaille, mais aussi où tout le monde peut consommer ce qui est nécessaire à ses besoins; la République que nous voulons, c’est celle où l’on a les yeux fixés sur l’avenir, où l’on ne s’endort pas dans le présent, où l’on ne s’attarde pas dans le passé.
On parle de liberté: il y a la liberté de la tribune avec cinq ans de bagne au bout. Pour la liberté de réunion, c’est la même chose. En Angleterre, le meeting aurait eu lieu, en France, on n’a pas même fait les sommations de la loi pour faire retirer la foule, qui, serait partie sans résistance.
Le peuple meurt de faim, et il n’a pas même le droit de dire qu’il meurt de faim. Eh bien, moi, j’ai pris le drapeau noir et j’ai été dire que le peuple était sans travail et sans pain. Voilà mon crime : vous le jugerez comme vous voudrez.
Vous dites que nous voulons faire une révolution. Mais ce sont les choses qui font les révolutions c’est le désastre de Sedan qui a fait tomber l’empire, et quelque crime de notre gouvernement amènera aussi une révolution. Cela est certain. Et peut-être vous-mêmes, à votre tour, vous serez du côté des indignés, si votre intérêt est d’y être.
S’il y a tant d’anarchistes, c’est qu’il y a beaucoup de gens dégoûtés de la triste comédie que depuis tant d’années donnent les gouvernants.
Je suis ambitieuse pour l’humanité moi, je voudrais que tout le monde fût assez artiste ou assez poète pour que la vanité humaine disparût. Pour moi, je n’ai plus d’illusion. Et tenez, quand M. l’avocat général parle de ma vanité, eh bien j’ai trop d’orgueil même pour être un chef : il faut qu’un chef, à des moments donnés s’abaisse devant ses soldats et puis, tout chef devient un despote.
Je ne puis pourtant pas prendre l’accusation de pillage au sérieux. Ce n’est pas ce pain-là qui aurait apporté un soulagement à nos misères. Le but de la manifestation était d’avoir du travail. Parmi ces ouvriers, il s’est trouvé des jeunes gens qui avaient faim, et sans que nous nous en occupions, ils ont pris quelques, miettes. Voilà tout.
Donc, si vous voulez me punir, je commets tous les jours des délits de presse, de parole, etc. Eh bien, poursuivez-moi pour ces délits.
En somme, le peuple n’a ni pain ni travail, et nous n’avons en perspective que la guerre. Et nous, nous; voulons la paix de l’humanité par l’union des peuples.
Louise Michel termine en ces termes :
Voilà les crimes que nous avons commis.
Chacun cherche sa route nous cherchons la nôtre et nous pensons que le jour où le règne de la liberté et de l’égalité sera arrivé, le genre humain sera heureux.
On dit que nous ne reconnaissons ni la patrie ni la famille. Nous reconnaissons la famille, mais nous l’agrandissons, et nous l’étendons à l’humanité tout entière. Advienne que pourra, pourvu que la liberté et la légalité se fassent ».
Après ce plaidoyer, qui a été débité avec une extraordinaire volubilité, l’audience a été levée à cinq heures.
Audience du 23

Plaidoirie de Pouget

L’audience est ouverte à onze heures et demie.
M. le président. — La parole est au défenseur de Pouget.
Me Pierre se lève et déclare qu’il aurait voulu démontrer que le procès actuel n’est qu’un procès de tendance, mais que devant la volonté formelle exprimée par son client, qui veut se défendre lui-même, il est obligé de s’incliner.
J’espère, dit-il, messieurs les jurés, que vous lui accorderez votre bienveillance, d’autant plus que Pouget est un garçon studieux qui a su se concilier les sympathies de tous ceux qui le connaissent. Vous rendrez d’ailleurs, j’en suis convaincu, un verdict absolument négatif qui démontrera que la France est encore un pays de liberté, le pays de la liberté de penser.
M. le président. – Accusé Pouget, vous avez la parole.
Pouget se lève aussitôt. On remarque un verre d’eau à côté de lui.
« Un des maîtres de notre langue, dit l’accusé, Boileau, a dit « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ».
J’ai cependant mieux aimé écrire mon plaidoyer, afin de conserver toujours la modération dont j’ai résolu de ne pas me départir. Je vous prierai seulement de vous attacher moins à la forme qu’au fond de ma défense.
Pouget, lisant, commence par déclarer qu’il partage entièrement les idées de Louise Michel, pour laquelle il professe, dit-il, une admiration absolument justifiée.
Il ne renouvellera pas les éloquentes protestations qu’elle a fait entendre hier. Ce qu’il veut proclamer cependant et hautement, c’est que, quel que soit le résultat de ce procès, il « conservera inébranlables ses convictions » et n’aura jamais « qu’un seul désir, celui de faire triompher les idées anarchistes ».
Suit une véritable conférence sur le jury, dont il recherche l’origine et les tendances, et dans l’impartialité duquel il finit par dire qu’il ne peut guère avoir confiance.
Il y a, dit-il, deux sortes le justices : l’une basée sur les lois de la nature, l’autre d’essence exclusivement humaine et qui subit mille variations. La première seule est la bonne, et c’est celle dont les anarchistes veulent provoquer l’avènement. Cette justice n’a rien de commun avec celle qui est appelée à se prononcer aujourd’hui sur les poursuite exercées contre les accusés.
Pouget fait ici le procès aux procédés de l’instruction et rappelle l’incident relatif au testament saisi chez lui et qui a été ouvert lors de sa présence. Il se plaint que le président lui ai imposé un avocat d’office; il le remercie pourtant de lui avoir choisi un défenseur qui n’est pas réactionnaire. Arrivant à la manifestation du 9 mars, il affirme que c’était bien une manifestation pacifique des ouvriers sans travail, et exprime à ce propos « tout son dédain » aux journalistes qui ont essayé de faire sur ce point prendre le change à l’opinion.
Pouget fait le procès à la République actuelle, qui seule est responsable des misères du peuple. Ne s’est-elle pas « jouée de toutes ses revendications » ? N’a-t-elle pas poursuivi ceux qui s’en faisaient les généreux champions? Mais, malgré tout, malgré le procès de Lyon et une foule d’autres, les idées anarchistes progressent, parce que c’est te ce côté qu’est l’avenir. Tout a été jusqu’ici leurre pour le peuple. Que sont devenus les immortels principes proclamés dans la déclaration des droits de l’homme ?
La Révolution de 1789 a avorté.
L’accusé boit après la tirade dans laquelle il développe cet idée, et il continue ainsi:
Quels sont les profits que les classes populaires, les travailleurs, retirent de la République actuelle ? Les libertés, même les plus essentielles, sont méconnues, et l’on a « le triste spectacle d’une République prohibant ce qu’une monarchie autorise »
En Angleterre, le meeting du 9 mars n’eût pas été empêché. On prohibe les manifestations des travailleurs, mais on tolère d’autres manifestations. On a célébré librement l’anniversaire de Victor Hugo.
Le 9 mars, on ne commettait aucun délit, et cependant la manifestation a été brutalement dispersée
sans les sommations préalables exigées par la loi.
La réunion n’était pas séditieuse, à moins qu’on ne traite la misère de séditieuse. Le drapeau noir est le drapeau de la misère.
Si la manifestation n’eût pas été pacifique, serait-on allé sans armes à l’esplanade des Invalides ?
Quant aux faits de pillage, l’accusé déclare que, lui aussi, il y a été absolument étranger. Si l’on avait voulu piller, aurait-on respecté les boutiques des bijoutiers?
Cette accusation de pillage ne peut tenir debout. Quelques actes isolés ont pu être commis, mais il n’y avait nul plan concerté.
«Je ne veux pas, dit-il, rechercher quels en sont les auteurs, mais, si des malheureux affamés ont pris du pain, je les excuse. L’homme que la société laisse mourir de faim n’est pas criminel, même quand il revendique violemment son droit de vivre.
« Donc, qu’on ne parle plus de pillage ni d’instigation au pillage. »
Pouget, en terminant cette première partie de sa défense, exprime la conviction qu’il a démontré au jury l’inanité de l’accusation à cet égard. Il demande une suspension d’audience, qui lui est aussitôt accordée.
L’audience est suspendue à midi vingt.
Dix minutes après, Pouget reprend la parole.
J’aborde, dit-il, la seconde partie de l’accusation qui, à mon sens, eût dû être jugée à part. Nous ne faisons pas un procès de tendance, a-t-on dit souvent dans l’instruction comment donc se fait-il que des passages d’écrits non publiés aient été reproduits dans l’acte d’accusation et dans le réquisitoire? Peut-on condamner pour des intentions?
En ce qui touche les ingrédients chimiques trouvés chez lui, Pouget déclare qu’il a le goût des expériences scientifiques et que ce n’est pas là chose défendue.
Ces fioles, d’ailleurs, ne contiennent que ce qui est nécessaire pour faire de la physique amusante.
Il critique encore une fois le rapport et les déclarations de l’expert et affirme que les liquides
analysés ne pourraient nullement enflammer du bois.
En rattachant cette seconde accusation à la manifestation du 9 mars, alors qu’il n’y avait entre elles aucun lien, on voulait effrayer le jury.
Nous regarder comme des conspirateurs, s’écrie Pouget, mais c’est insensé ! Rien, en effet, de plus contraire aux doctrines anarchistes que les conspirations. Nous agissons au grand jour, nous ! Nous sommes, des révolutionnaires et non des conspirateurs !
Pbuget s’explique ensuite sur la brochure et proteste qu’elle était uniquement destinée à répondre aux complots monarchistes, aux d’Orléans et aux Bonaparte, qui pratiquaient, eux, l’embauchage dans l’armée.
A l’appui de cette protestation, il donne lecture de divers passages de la brochure A l’Armée ! auxquels il est, en effet, possible de donner une signification révolutionnaire générale, n’ayant nul rapport avec les idées anarchistes.
Les provocations que contiennent ces passages, poursuit-il, ne sont pas plus étranges que celles qui tombent chaque jour de la bouche des gouvernants.
Au point de vue légal, il n’y a pas provocation punissable, car la provocation n’est punissable que lorsqu’elle a trait à la désobéissance à l’ordre précis d’un chef donné pour l’exécution des lois. Or, tel n’est pas ici le cas. Au surplus, ces provocations sont aussi légitimes que celles que M. Grévy adressait en 1830 aux soldats de Charles X.
Pouget rappelle également l’exemple du major Labordère, « dont la courageuse désobéissance à l’ordre de ses supérieurs à été une des causes de l’avortement des entreprises réactionnaires de l’ordre moral ». Nul ne songe à poursuivre M. Grévy, dit-il; le major Labordère a été récompensé. Pourquoi nous punirait-on, nous qui avons voulu simplement défendre les droits populaires?
Le jury de Paris ne sera pas plus Implacable que le jury de l’Aveyron, qui acquitta les accusés de Narbonne en 1871, que le gouvernement espagnol, qui a acquitté les vaincus carlistes. Une seule chose l’inspirera, c’est la justice, mais cette justice qui ne plie jamais sous les événements ».

Me Lenoël-Zévort présente la défense de Mareuil.

Me Lenoël-Zevort reproche au parquet d’avoir négligé « les messieurs bien mis » qui la dépoition de M. Moricet en fait foi– allaient dans les boulangeries dire qu’il fallait « laisser faire ».
C’est de ce côté qu’il fallait chercher les véritables coupables.
Puis, après avoir mis en garde le jury contre les impressions de terreur sous l’empire desquelles l’avocat général a voulu le placer, il discute brièvement les charges relevées contre son client, dont il sollicite l’acquittement.
Mareuil est un ouvrier honnête, laborieux, a-t-il dit en terminant, M. le président l’a reconnu, M. l’avocat général l’a reconnu aussi. Celui-ci même s’est pour ainsi dire désintéressé de la poursuite à son égard.
Le jury ne peut donc rendre qu’un verdict négatif en faveur d’un accusé qu’on a eu le tort, les paroles mêmes du ministère public justifient cette appréciation, d’impliquer dans le procès et de détenir préventivement pendant quatre mois.
Me Pierre, en quelques mots, demande l’acquittement du prévenu Moreau.
Après lui, Me Laguerre prend la parole pour défendre la femme Bouillet, Enfroy et Martinet,
Après avoir déclaré qu’il veut avant tout exprimer à Louise Michel « l’hommage de sa sincère admiration et de son profond respect », Me Laguerre sa livre à des considérations générales au sujet du procès, puis examine la situation de chacun de ses clients, dont il réclame énergiquement, lui aussi, l’acquittement. « Sur trois, d’ailleurs, dit Me Laguerre, M. l’avocat général a abandonné l’accusation ‘à l’égard de deux; de la femme Bouillet, en déclarant que le jury déciderait en sa prudence, ce qu’il doit faire à son endroit de Martinet, en oubliant même d’en parler dans son réquisitoire (Sourires.)
Le jury rendra un verdict de liberté; il se souviendra qu’il est le représentant de la grande ville révolutionnaire dont chaque pavé a donné plus de libertés à la France qu’aucune autre. Est-ce à dire que ce sera l’approbation des doctrines ?
Le jury n a pas à se prononcer sur les doctrines, et M. l’avocat général le lui rappelait fort justement hier; ce sera l’appréciation exacte, juste des faits qui lui sont soumis.
L’audience est suspendue à 2 h. 20. A la reprise, M. l’avocat général répliquera brièvement.
A la reprise de l’audience, à deux heures trente-cinq, M. l’avocat général a la parole pour repliquer. Il maintient que le procès n’est nullement politique, qu’il s’agit uniquement dans la cause de crimes et délits de droit commun.
Le président demande ensuite aux accusés s ils ont encore quelque chose à dire pour leur défense.
Louise Michel se lève. M. l’avocat général, dit-elle, prétend que je suis la première accusée. Puisqu’il en est ainsi, c’est moi seule qui dois être retenue; les autres, il ne fallait pas les poursuivre; ils doivent être relâchés, du moment que je les ai fanatisés Oui. J’accepte le rôle de première accusée. Il y a longtemps que j’ai fait le sacrifice de ma personne.
Mais je répète que je suis une accusée politique. Le procès, quoi qu’en dise M. l’avocat général, est politique et rien que politique. C’est là ce que messieurs les jurés ne perdront pas de vue.
Qu’est-ce que je veux? La Révolution, car c’est elle qui fera disparaître la misère. La Révolution Mais vous voyez bien qu’elle est inévitable! Je l’appelle de tous mes vœux et puisse-t-elle venir bientôt !
Martinet, Enfroy et la femme Bouillet protestent que l’accusation n’est pas fondée à leur égard.
M le président donne lecture des questions auxquelles le jury aura à répondre, et celui-ci entre à deux heures quarante-cinq dans la salle de ses délibérations.

Le Temps 24 juin 1883 Gallica

Le procès de Louise Michel et consorts (3)

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Fin de l’audience du 21 juin.

Les interrogatoires se sont terminés par ceux d’Enfroy, de Moreau dit Gareau, de Martinet et de la femme Bouillet, qui n’ont pu trouver place dans notre première édition et que nous résumons pour nos lecteurs de Paris.
Enfroy, bonnetier à Troyes, a été condamné trois fois, pour vol, à l’emprisonnement, et une autre fois pour coups et blessures. Il explique ainsi qu’il suit ses antécédents :
Voici pourquoi j’ai été condamné. Je suis fils naturel. J’ai été livré fort jeune au vagabondage, et c’est parce que j’étais en mauvaise compagnie que j’ai commis quelques fautes. J’ai volé quelques fruits.
Mais depuis que je suis un homme et un socialiste, j’ai appris à être honnête. On n’a rien à me reprocher : Je suis marié, j’ai deux enfants et c’est moi qui les fais vivre par mon travail de chaque jour.
Enfroy déclare qu’il ne connaissait pas Pouget et qu’il n’était pas en relations avec lui. Pouget, de son côté, déclare qu’il a envoyé des brochures à Enfroy. parce qu’il savait qu’il était socialiste, sans avoir sur lui d’autres renseignements.
Enfroy reconnaît qu’il a reçu une trentaine de brochures A l’armée ! et des journaux; il a annoncé cet envoi à Moreau, son ami, à qui, dit-il, i1 fait part de ses affaires. Il ne lui a pas remis des brochures pour les distribuer.
Moreau, typographe à Troyes nie avoirdistribué des brochures aux soldats et en avoir jeté dans la caserne d’infanterie.
Martinet, bonnetier à Reims, nie également tout fait de distribution. « J’avais, dit-il, quelques exemplaires de la brochure que Moreau m’avait donnés. Mais ma femme les a brûlés, les trouvant compromettants. »
Mme Bouillet, cabaretière à Roanne, a cinquante-deux ans, et n’a jamais été poursuivie. Elle ne connaissait pas Pouget.
D. Est ce que vous êtes anarchiste?

R. Mon Dieu monsieur, je ne connais pas ça, moi. J’ai bien assez d’occupations avec mon commerce. surtout avec les mauvais payeurs. (Rires.)
Elle reconnaît avoir reçu un colis, mais elle l’a remis, sans l’avoir ouvert, à deux individus qui sont venus le lui demander dans la soirée.
Pouget, interrogé, déclare qu’il a expédié à Mme Bouillet un colis contenant des brochures pour qu’elle les remit à un de ses amis dont il refuse de faire connaître le nom. « Mme Bouillet est absolument étrangère à tout mouvement anarchiste », dit-il en terminant.
L’Interrogatoire des accusés terminé, M. le président fait remettre à Pouget le testament qu’il a réclamé.
— Je prie les jurés, dit l’accusé, de constater que le testament qui m’avait été confié en dépôt a été ouvert.C’est une infamie de la justice.
M. le président. — Je ne puis tolérer une pareille expression. Le juge d’instruction a usé d’un droit.

Audition des témoins

M. Bouché, boulanger, rue des Canettes, raconté l’invasion de sa boutique :
Les individus qui sont entrés chez moi, le 9 mars, criaient Du pain, du travail et du plomb! Je leur al dit : Prenez le pain, mais ne cassez rien.
D. Qui était en tête de la bande?
R. Une femme vêtue de noir.
Le président (montrant Louise Michel). — La reconnaissez -vous?
H. Oh! pas du tout !
D. Les individus qui ont pénétré chez vous étaient-ils des gamins?
R. Mais non, monsieur, c’étaient des hommes raisonnables. (Hilarité.)
D. (A Louise Michel). vous disiez que c’étaient des gamins?
R. Oh tous ceux qui sont entrés dans les boutique n’étaient pas des gamins. Si on ne les retrouve plus, je sais pourquoi et je l’ai dit c’est qu’ils sont de la police. (Rires.)
Mme Augereau, boulangère, dit qu’elle a vu Louise Michel s’arrêter devant sa porte. Des individus sont entrés en criant. « Du pain ! » On a presque tout enlevé. Une assiette et deux vitres ont été cassées.
Louise Michel avait le dos tourné quand «quelques-uns de ceux qui étaient à sa suite » sont entrés dans la boutique.
— Ma fille, poursuit-elle, a entendu le mot Allez, mais elle ne sait pas si c’est Louise Michel qui l’a prononcé.
D. Devant le commissaire de police, vous avez été, je crois, plus affirmative.
R. Je ne pense pas.
Louise Michel. Je ne sais si je me suis arrêtée devant la boutique de Mme Augereau. Je n’avais aucune raison pour cela. Je n’ai pas dit le mot: Allez. Quant à la hampe du drapeau, si je l’ai agitée, c’est bien possible. Il y avait trois heures que je portais le drapeau.
M. le président (au témoin). Avez-vous vu agiter le drapeau?
R. Je ne sais pas.
Mme Auçereau déclare que c’est contrainte et forcée qu’elle a laissé prendre le pain. Un agent a voulu protéger la boutique. Mais, devant l’attitude de la foule, il a dû se retirer. Les envahisseurs n’étaient pas exclusivement des gamins.
Mlle Rosalie Augereau, 17 ans, était dans la boutique de sa mère; elle a vu la bande s’arrêter, et Louise Michel frapper la terre avec sa hampe ; elle a entendu le mot « Allez », mais ne sait pas si c’est Louise Michel qui l’a poussé. Quand la boulangerie a été envahie, elle n’a plus rien vu,
tant elle était émue.
Louise Michel. La mère n’a vu que mon dos. Mademoiselle prétend qu’elle m’a vue m’arrêter. Au milieu des cris qu’on poussait, il est impossible qu’elle ait pu faire une constatation sérieuse… Vraiment, je ne puis cependant pas discuter cela. Je parle devant des hommes sérieux. Je ne ris pas et je ne joue pas. (Rires).
Le président (au témoin). Votre déclaration est conforme à celle que vous avez faite à l’instruction.
M. Morlcet, boulanger, boulevard Saint-Germain, est descendu du premier étage au moment de l’invasion de sa boutique. Sa femme était seule au comptoir, ses petites filles s’étant sauvées.
Un individu bien vêtu s’est approché de moi, poursuit M. Moricet, et m’a dit « Ne leur dites rien; laissez-les faire. » Cela m’a rassuré. (Rires.)
Le président. Connaissez-vous cet-individu?
R. Nullement.
Le président.– Combien étaient-ils, les envahisseurs?
R. Quatre-vingts environ, et, parmi eux, il y avait, des hommes très bien. (Mouvements.)
D. Y avait-il des gamins?
R. Quelques-uns, mais aussi des hommes très raisonnables. (Rires) Des assiettes ont été cassées.
Louise Michel proteste qu’elle n’a pas donné le signal de l’invasion, pas plus cette fois que les autres « Accusez-moi de tout ce que vous voulez; de toute espèce de délit contre le gouvernement mais cette accusation-là, s’écrie-t-elle, je la repousse absolument. »
Me Etienne Pierre fait observer que les messieurs très bien mis n’avaient pas à recevoir d’ordres de Louise Michel. Ils ont donc obéi à des impulsions personnelles.
Mme Moricet était à son comptoir elle a vu la bande s’arrêter, ayant Louise Michel à sa tête.
Louise Michel a posé son drapeau à terre et s’est mise à rire eu regardant la boulangerie, qui, a été aussitôt envahie.
Louise Michel proteste énergiquement contre la déposition du témoin.
Le témoin reconnaît avoir d’abord donné quelques morceaux de pain aux envahisseurs, mais parce que leur attitude l’avait effrayée. Il y avait des jeunes gens de seize à dix-huit ans, « mais qui n’étaient pas dans une tenue d’ouvriers. »
Me Lenoël-Zévort demande au président d’ordonner, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, la citation de M. Chaussedat, peintre, qui déposera que Louise Michel ne s’est pas arrêtée devant la boulangerie Moricet, et qu’elle était à plus de cent mètres en avant lorsque cette boutique a été envahie.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire réclame, à son tour, l’audition des demoiselles Moricet.
M. le président déclare qu’il sera fait droit à ces demandes.
M. Carnat, officier de paix, dit que Louise Michel, quand il s’est avancé, place Maubért, pour l’arrêter, s’est écriée « Ne me faites pas de mal! ». II n’a pas entendu qu’elle ait ajouté «Nous demandons du pain ! ».
Pouget l’a traité de « lâche » et de «canaille».
Quant à Mareuil, il n’a rien dit.
Sur l’interpellation de Pouget, le témoin dit qu’il n’a pas remarqué qu’en tête de la bande il y eût des hommes armés.

Louise Michel proteste qu’elle n’a pas dit : Ne me faites pas de mal, mais bien : On ne nous fera pas de mal.
Le témoin, répondant à une question d’un des avocats, déclare qu’il a entendu dire vaguement qu’il y avait deux femmes dans la bande. Lui n’en a vu qu’une, Louise Michel.
Me Pierre. La défense n’en retient pas moins le fait.
Louise Michel, se levant vivement. Je prie la défense de me laisser plutôt accuser que d’indiquer personne. (Mouvements.)
L’agent de police Ghénier confirme sur divers points la déposition de M. Carnat,
D. Mareuil criait-il ?
R. Oui Vive la révolution ! « A bas la police !.
Me Lenoël-Zévort le témoin a été entendu quatre fois, et c’est la première fois qu’il mentionne ce cri.
Mareuil proteste qu’il ne criait pas.
M. le président. Il est certain que le témoin vous accuse aujourd’hui pour la première fois. Messieurs les jurés apprécieront.
Blanc, gardien de la paix au 6e arrondissement :
Le 9 mars dernier, un gardien est venu prévenir l’officier de paix qu’on pillait une boulangerie rue des Canettes. Nous nous sommes mis à la poursuite de la bande et nous l’avons atteinte place Maubert. M. l’officier de paix a arrêté Louise Michel qui lui a dit « Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain! ». Pouget a traité M. l’officier de paix de lâche et de canaille. Mareuil criait: «A bas la police à bas le Vidocq ! Vive la révolution sociale!» Les assaillants avaient des cannes plombées, des revolvers et des couteaux.
Louise Michel.– Je n’ai jamais dit « Ne nous faites pas de mal », mais seulement « On ne nous fera pas de mal ». Tous ces messieurs étaient dans le plus grand trouble.
D. (à Louise Michel).– Il n’y avait que. vous de sang-froid?
R. Nous en avons tant vu! Je proteste pour l’honneur de la révolution
Gaudillière, gardien de la paix au 6° arrondissement.

D. Louise Michel a-t elle prononcé quelque parole place Maubert ?
R. Elle a dit « Surtout ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain ».
Louise Michel. — Troisième variation ! Les précédents témoins ne me faisaient pas dire « surtout ». M. le président. Eh bien, vous ferez plaider que tous n’avez pas dit « surtout ».
Louise Michel. J’ai bien le droit de relever les variations des témoins. Je ne me suis jamais prosternée devant personne. Je n’ai jamais demandé grâce. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, vous pouvez nous condamner, mais je ne veux pas que vous nous déshonoriez.
Le cocher de fiacre Grandeau dépose :

Le 9 mars, je stationnais place Maubert, quand tout à coup j’entends un grand bruit en même temps la foule arrive un individu ouvre ma voiture, jette Louise Michel dedans et s’empare de ma voiture malgré ma résistance. Je l’ai retrouvée sur le pont Marie.
Me Lenoël- Zévort. Le témoin a-t-il dit à l’agent Blanc qu’on lui avait donné cent sous ?
R. Non, monsieur.
Le témoin Blanc, rappelé :
J’ai trouvé le cocher le soir de la manifestation, je lui ai demandé s’il avait été rétribué et il m’a répondu qu’il avait reçu 5 francs.
Le témoin Grandeau. Je maintiens n’avoir rien reçu.
Louise Michel. — Je constate une fois de plus que ces messieurs déposent dans le plus grand trouble.
Femme Mondo, maîtresse d’hôtel, rue de Bretagne, 31
Pouget loge chez moi. Il est sorti le 9 mars au matin et il n’est pas rentré de la nuit. Quelqu’un s’est présenté pour le demander vers six heures; c’était un grand jeune homme blond. Il m’apportait un petit mot de la part de M. Pouget pour prendre quelques ouvrages qui étaient dans sa chambre. Je ne l’ai pas laissé entrer parce que je ne reconnaissais pas l’écriture de M. Pouget.
D (A Pouget). — Pourquoi aviez vous envoyé ce billet? ̃
Pouget. — Parce que les gens de la police font toujours main basse sur tout ce qu’ils trouvent.
M. le président. — Je ne puis, laisser passer cette assertion. Tous les objets saisis font l’objet d’un inventaire spécial et sont restitués à leurs propriétaires après les débats. Pas de ces insinuations !
Girard, chef du laboratoire municipal à la préfecture de police.
J’ai analysé un grand nombre de liquides, saisis chez Pouget et contenus d’ans des fioles. La plupart sont des mélanges de sulfure, de carbone, de phosphore et de pétrole léger. Le mélange connu sous le nom de feu fénian en chimie, est extrêmement dangereux.
Sur la demande de l’accusé Pouget, M. l’expert procède avec le contenu de deux fioles à une expérience. Il verse quelques gouttes de liquide sur du papier; au bout de quelques instants le feu brille et une épaisse fumée s’en dégage avec une odeur d’ail très prononcée.
L’accusé fait observer que le bois ne brûlerait pas aussi facilement. L’expérience renouvelée avec un autre flacon donne les mêmes résultats.
L’expert reprend sa déposition et constate qu’il a trouvé encore un grand nombre de matières dangereuses.
M. le président à l’accusé Pouget. — Pourquoi aviez-vous ces matières chez vous?
L’accusé. — Elles sont chez tous les chimistes ?
M. le président, — Oui, mais vous n’êtes pas chimiste et l’on trouve chez vous, en même temps que les matières incendiaires, les petites brochures contenant l’instruction pour s’en servir. Le jury appréciera s’il y a là détention de matières incendiaires.

L’audience est levée à cinq heures trois quarts.

Audience du 22 juin.

L’audience s’est ouverte à onze heures et demie.
Me Pierre proteste contre l’arrestation du prévenu Moreau, dit Gareau, qui a été effectuée à la sortie de l’audience d’hier, par M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires.
Moreau, dit-il, a été arrêté parce qu’il a été condamné le 22 décembre 1882 à deux ans de prison par le tribunal correctionnel de Poitiers. Or, le jugement a été rendu par défaut. Je prie M. le président de faire apporter les scellés concernant Moreau, et l’on y trouvera divers certificats établissant que le prévenu ne pouvait pas se trouver à Poitiers au moment où les faits qui lui sont reprochés se seraient passés.
M. le président. — Les scellés seront apportés si M. l’avocat général n’y voit aucun inconvénient.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire. — Me Pierre proteste contre le Code d’instruction criminelle. C’est moi qui ai fait arrêter Moreau, un mandat d’arrêt ayant été décerné contre lui par M. le juge d’instruction de Poitiers, comme c’était mon devoir. Il a été condamné pour escroquerie et port illégal de la médaille militaire. Me Pierre n’a pas la prétention de faire juger par la cour d’assises un délit dont le tribunal de Poitiers est compétemment saisi.
M. le président. L’incident est clos.
Louise Michel protesté contre l’exclusion dont les parents des accusés ont été, dit-elle, l’objet à l’audience d’hier.
On avait cependant affirmé que le public serait admis sans carte, ajoute-t-elle.
Me Lenoël-Zevort, s’associant à cette protestation, déclare que si la porte d’entrée de la salle d’audience est ouverte au public, il n’en est pas de même de la porte extérieure du Palais, qui est rigoureusement consignée, à ce point que des plaideurs ont été hier dans l’impossibilité de se rendre dans diverses chambres civiles où ils avalent affaire dans ces conditions, on ne peut pas dire que les débats soient véritablement publics.
Me Laguerre. — Monsieur le président, vous avez le droit de faire respecter la publicité des débats. Or, c’est un public spécial qui pénètre dans la salle d’audience. Je fais appel à votre équité pour faire cesser cet état de choses.
M. le président. – On. a pris, dans cette affaire, les mesures d’ordre d’usage. Vous tirerez de la situation actuelle tels avantages que vous jugerez bon dans l’intérêt de la défense.
Pouget demande que M. Girard soit rappelé. Il conteste diverses assertions de l’expert et demande que les scellés apposés sur les fioles soient représentés. Je prétends, dit-il, non seulement que les expertises ont été faites à vue de nez, mais même qu’on a changé le liquide contenu dans certaines fioles.
Suit une discussion chimique entre Pouget et l’expert. Mais il est procédé à une expérience qui établit que les observations de l’accusé ne sont pas fondées.
La clôture de l’incident est prononcée.
Moreau se lève et demande l’apport des pièces réclamées déjà par Me Pierre. Il proteste avec force contre son arrestation.
M. l’avocat général. — Vous réclamerez les pièces au parquet de Troyes.
Messieurs les jurés, je puis ajouter à ce que je vous ai déjà dit que Moreau est aussi sous le coup d’un mandat décerné par le juge d’instruction de Troyes, sous la prévention de vol.
L’incident est clos.
L’audition des témoins continue.
Mlle Marie Moricet, entendue en vertu du pouvoir discrétionnaire du président, déclare qu’elle connaissait Louise Michel pour avoir vu sa photographie. C’est elle qui l’a montrée à sa mère.Elle a parfaitement remarqué qu’elle a posé à terre la hampe du drapeau et s’est mise à rire.
Louise Michel. — Je ne puis pas répondre à là déposition de cette enfant. J’ai répondu hier à Mme Moricet, qui tremblait comme la feuille. Je répondrai au réquisitoire. C’est une déposition apprise par cœur.
Il y aurait vingt petites Moricet, que toutes répéteraient la même chose.
M. le président « (à Louise Michel). Vous n’avez pas de questions à adresser à Mlle Moricet?
R. Oh! non, monsieur. Je serais honteuse de discuter ce témoignage. Je répondrai au réquisitoire:
Mlle Berthe Moricet confirme la déposition de sa sœur.
Louise Michel. — C’est honteux, ces dépositions d’enfants devant des hommes sérieux
M. Emile Chaussedat, peintre, entendu comme les deux précédents témoins en vertu du pouvoir discrétionnaire du président, déclare, sur l’interpellation de la défense, qu’il travaillait boulevard Saint Germain chez un horloger, au Cadran-Bleu, qu’il a vu Louise Michel portant son drapeau noir et suivie d’une soixantaine de personnes. Plus loin, derrière elle, à cent mètres environ, il y avait une masse d’un millier de manifestants. Il s’est avancé et a vu devant la boulangerie Moricet un certain nombre de personnes auxquelles le boulanger et sa femme jetaient du pain. Louise Michel ne s’ tait pas arrêtée.
M. le président (à Louise Michel). –Vous n’avez plus de questions à adresser au témoin?
Louise Michel. J’ai à remercier le témoin de rendre hommage à la vérité.

Le témoin Geiser, employé aux messageries de l’Est, dépose qu’il a reçu les colis déposés par Pouget sous le faux nom de Martin.
M. le président. — Deux contenaient des brochures A Armée ! II est ̃possible d’en conclure que les autres renfermaient les mêmes objets.
Pouget. — Si vous procédez par induction, monsieur le président, vous irez loin!

Mme Martin est la veuve de ce Martin, un fort de la halle, dont Pouget a emprunté le nom.
Mon mari, mon fils et moi, dit-elle, nous avons été incarcérés, puis relâchés. Mais l’émotion de Martin a été telle, qu’il est mort peu de temps après.
Pouget. — On a fait entendre le témoin pour impressionner le jury. Mais vraiment, M. Martin n’a pas pu mourir parce qu’il a été amené devant le commissaire. D’ailleurs, si j’ai pris son nom, c’est un pur hasard. Je voulais expédier des colis en province sous un faux nom. Si j’avais choisi un nom, c’eût été celui d’un commerçant connu a la halle et non celui d’un fort de la halle
Le témoin. — Mon mari n’en est pas moins mort et il ne m’en reste pas moins six enfants à élever.
Le président. — Tout le monde ici. madame, respecte votre malheur; vous pouvez vous retirer.

Les témoins entendus ensuite sont des militaires des garnisons de Reims, Troyes et Roanne, qui déposent sur les faits de distribution des brochures A l’Armée !
Henri Yvon, soldat au 132e d’infanterie, à Reims, déclare que le 10 mars, c’est-à-dire au lendemain
de la manifestation du 9 mars, un individu lui a remis « pour lire le soir » une brochure qu’il a lue, dans la chambrée, et qu’il a ensuite portée à son colonel.
Le facteur de ville Lacoste, da Reims, à livré, le matin du 10 mars, un colis postal à la femme de Thiéry, et dans l’après-midi un second colis à Thiéry lui- même.
Le caporal Rouchery, du 132e d’infanterie, a reçu, le 11 au soir, en rentrant à la caserne, une brochure. « Tenez, lui a dit l’inconnu qui la lui a remise, tenez, militaire, si vous voulez lire, prenez-moi ça. »
Il a donné la brochure au lieutenant de sa compagnie, après l’avoir lue à haute voix dans la chambrée.
Le soldat Martinaut, du 37e de ligne, à Troyes, en faction au poste de police de la caserne le 11 mars, a aperçu derrière le corps de garde une douzaine de brochures qu’il a signalées à un de ses camarades. Celui-ci les a prises et portées au sergent de garde.
Enfroy. –A l’instruction, le témoin a dit qu’un curé avait passé plusieurs fois devant la caserne; il pourrait parfaitement se faire que ce fût lui qui ait jeté les brochures dans le quartier.
M. le président. – Ah! oui, le curé?
Enfroy. — Sans doute; les curés, dernièrement, en on fait bien d’autres à Troyes
Le sergent Biot confirme la déposition de Martinaut; mais il parle de deux paquets de brochures. « On en a trouvé, dit-il, jusque dans les égouts. »
Enfroy. — On jetait les papiers dans les égouts! La distribution n’était donc guère dangereuse!
Le soldat Layen évalue à cinquante le nombre des brochures trouvées.
Moreau. — Voilà bien des contradictions !
Louis Devillard, casernier à la caserne d’infanterie, à Troyes, a trouvé « des papiers » le 11 au matin, au pied du mur de la caserne, près de son logement, à l’intérieur.
J’ai vu, dit-il, que c’était contraire à la discipline et j’ai averti le sergent de garde. Il a fait des recherches, et, derrière le poste, il a trouvé un certain nombre de brochures dans un caniveau.
D. Combien en aviez-vous trouvé personnellement?
R. Trois.
L’adjudant Belloc, du 37e d’infanterie, à Troyes, a été prévenu le 11 au matin, par un soldat de garde, que. quelques brochures avaient été trouvées dans un ruisseau de la cour du quartier. Il y en avait une trentaine. Il les a fait détruire, sauf une, qui a été remise au colonel.
Moreau. — Peut-on jeter des brochures dans la caserne sans être vu du factionnaire?
L’adjudant. Certainement, lorsqu’il fait demi-tour, par exemple.
M. le président. — Et puis, c’était pendant la nuit.
Moreau. — En tout cas, s’il y a eu des brochures distribuées, ce n’est pas par moi. Un curé est passé trois fois devant la grille; ce ne peut être que lui qui a jeté les brochures. (Hilarité.) ̃
L’audience est suspendue a une heure.

Le Temps 23 juin 1883 Gallica

Le procès de Louise Michel et consorts (2)

Le procès de Louise Michel et consorts (2)

Le Monde illustré 17 mars 1883

Le Monde illustré 17 mars 1883. Gallica.

C’est aujourd’hui que, devant la cour d’assises de la Seine, se sont ouverts, ainsi que nous l’avions annoncé, les débats de ce procès.
Un service d’ordre des plus rigoureux avait été organisé par les soins du commandant Lunel, en prévision de l’affluence des curieux que les grandes affaires d’assises ne manquent pas d’attirer au Palais.
Avant onze heures, le public non seulement n’a pas pu pénétrer dans la salle d’audience, mais même la grande porte d’entrée de la place Dauphine lui a été absolument interdite. Seuls, les avocats en robe, les journalistes et les témoins ont été, à dix heures et demie environ, admis dans l’enceinte réservée et dans le prétoire.
Dans la grande cour du Palais, quelques groupes, dans lesquels on remarquait des orateurs des réunions publiques, se sont présentés et ont protesté contre le refus d’entrer qui leur a été opposé.
La citoyenne Gouëstre, bien connue des réunions anarchistes, où elle chante quelquefois la Marianne, pérorait au milieu d’un groupe. Vers dix heures, M. Henri Rochefort est arrivé au Palais.
Peu de notabilités dans l’enceinte réservée, et derrière les fauteuils de la cour quelques magistrats seulement. Sur la table des pièces de conviction, on remarque divers paquets; un certain nombre de fiches contenant l’adresse d’un certain nombre d’individus habitant diverses villes de France; des débris d’assiettes cassées, le revolver saisi chez Pouget, le mouchoir qui renfermait les 74 francs en pièces d’argent saisies également sur Pouget, le carnet de cet accusé, les trois limes aiguisées en forme de poignard, une presse à copier, les 600 brochures : A l’armée !, les engins incendiaires trouvés à son domicile, et enfin le drapeau noir que portait Louise Michel pendant la manifestation, et qui est enveloppé dans du papier.
A onze heures dix, la cour entre en séance et décide que, vu la longueur des débats, il sera désigné deux jurés supplémentaires.
Sur l’ordre du président, un huissier de service fait l’appel des prévenus libres, au nombre de six comme on sait, et dont nous rappelons les noms Léon-Justin Thiéry, de Reims; Jacques-Adolphe Moreau; Marie-Paul-Ange Martinet et Henri Enfroy, de Troyes; Claude Gorget et la femme Bouillet, de Roanne.
Thiéry et Gorget ne répondent pas à l’appel de leur nom et défaut est donné contre eux.
Le président constate ensuite l’identité des autres prévenus libres, qui sont assis dans le prétoire, à côté de la barre.
Il est à remarquer que Enfroy s’est présenté, contrairement sans doute à l’attente de l’accusation, qui le représentait comme étant en fuite avec Gorget. Enfroy a même déclaré dans les couloirs du Palais qu’il n’avait jamais quitté Troyes. Il avait simplement, dit-il, changé de logement.
Après une suspension d’audience, pendant laquelle a eu lieu le tirage du jury de jugement, Louise Michel, Pouget et Mareuil sont introduits par les gardes.
Les accusés sont souriants, et c’est d’un pas fort allègre que Louise Michel s’avance, elle échange en passant près des gradins réservés aux journalistes une poignée de main avec les citoyens Crié, du Citoyen et la Bataille, et Pierre Giffault, de l’Intransigeant.
MM. Rochefort, Lissagaray, Meusy et les citoyens Digeon, Letailleur et Maës vont, dès qu’elle est assise, s’entretenir un instant avec elle.
La cour reprend l’audience à midi moins un quart, et le président constate l’identité des trois accusés détenus. ̃
Louise Michel déclare avoir quarante sept ans et exercer la profession d’institutrice.
Il est inutile de faire son portrait; il est suffisamment connu.
Pouget, lui, est un tout jeune homme de vingt-deux ans; physionomie fort intelligente; une fine moustache noire décore sa lèvre supérieure.
Quant à Mareuil, qui est âgé de trente ans environ, il est petit et porte toute la barbe fort longue lui aussi a l’air de ne pas manquer d’Intelligence.
Le premier est courtier en librairie, le second cordonnier.
Après la prestation de serment des jurés, lecture est donnée de l’arrêt de renvoi de la chambre des mises en accusation et de l’acte d’accusation.
Nous pouvons nous dispenser de donner ce dernier document, après l’exposé que nous avons fait dans notre numéro du 19 des charges relevées contre les accusés.
Toutefois, nous devons rappeler que Louise Michel, Pouget et Mareuil comparaissent sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte.
Les autres sont inculpés de provocation au meurtre et au pillage, et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, ou de complicité; le tout par voie de distribution de brochures.
Pouget est spécialement prévenu de complicité de ces délits pour avoir envoyé les brochures distribuées. De plus, il a à répondre de port d’arme prohibée et de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Au banc de la défense sont assis Me Balandreau, défenseur d’office de Louise Michel, et Me Etienne Pierre, Lenoël Zévort et Laguerre, qui parleront respectivement en faveur de Pouget, Mareuil et de la femme Bouillet; les autres prévenus n’ont pas encore choisi d’avocat.
Trente-deux témoins ont été cités par l’accusation et six par la défense.
MM. Rochefort, rédacteur en chef de l’Intransigeant, Vaughan et Meusy, rédacteurs, figurent au
nombre de ces derniers.

Interrogatoire de Louise Michel

A midi et demi, l’interrogatoire commence
Le président. Avez-vous été condamnée depuis l’amnistie?
Louise Michel déclare qu’elle a été condamnée à quinze jours de prison, lors de la manifestation Blanqui, mais parce qu’on ne l’a pas laissée se défendre.
D. Vous étiez à la manifestation du 9 mars?
R. Hélas! oui, je suis toujours avec les misérables. Lors de la manifestation des Invalides, les ouvriers sans travail voulaient montrer au gouvernement qu’ils avaient besoin de pain.
Comme je croyais que la vile multitude serait balayée par le canon, j’y suis allée.
D. Vous avez poussé à la manifestation?
R. Parfaitement, bien que je sois convaincue de l’inefficacité des manifestations pacifiques.
D. Vous connaissiez Mareuil et Pouget?
R. Oui, Mareuil est un excellent garçon; quant à Pouget, il est fort intelligent, et je suis très heureuse de le voir s’occuper de choses sérieuses, par ce temps où le niveau moral est véritablement trop abaissé.
D. II était à peu près votre secrétaire, et c’est lui qui envoyait des brochures de propagande révolutionnaire ?
R. Ces brochures étaient envoyées non pas à nos adhérents, mais à des personnes curieuses de nos opinions.
D. Pouget, reconnaissez-vous que vous vous êtes livré à cette propagande ?
R. Je l’ai reconnu et je le reconnaîtrai toujours.
D. (A Louise Michel.) Passons aux faits du 9 mars. Etiez-vous d’accord avec Pouget ou avec Mareuil pour aller à l’Esplanade?
R. Avec personne, monsieur. J’y suis allée, et si j’ai pris un drapeau noir, c’est que le cri de la faim ne devait pas passer inaperçu.
D. C’est donc fortuitement que vous vous êtes trouvé. Etait-ce bien une réunion des ouvriers sans travail ? Si l’on juge la réunion d’après les constatations judiciaires auxquelles elle a donné lieu, il y avait un tiers de repris de justice.
R. Je ne pouvais demander à chacun son état civil mais si la police ne s’en était pas mêlée, il n’y aurait pas eu de trouble.
D. N’est-ce pas après la dispersion de la manifestation que vous avez songé à faire votre manifestation particulière ?
R. Je n’ai fait aucune manifestation particulière.
D. Vous avez demandé cependant un drapeau noir?
(L’huissier déploie le drapeau.)
R. Et l’on me l’a donné; mais personne ne l’avait préparé à l’avance.
D. Connaissez-vous la personne qui vous l’a remis?
R. Non; mais la connaîtrais-je, que je ne vous donnerais pas son nom.
D. Vous êtes partie de l’Esplanade portant le drapeau. Pouget et Mareuil vous tenant chacun par un bras. Quel fêtait votre but?
R. Nous voulions faire entendre le cri des ouvriers sans travail, et montrer quel était leur nombre. Le drapeau déployé était le drapeau des grèves. Je n’ai suivi aucun itinéraire choisi à l’avance. Nous avons marché au hasard.
D. Pourquoi vous êtes-vous arrêtée devant la boulangerie Bouché, rue du Four-Saint-Germain?
R. J’ai pu m’arrêter quelquefois, mais sans intentions nous étions entourés de gamins. Ils nous ont dit à un moment donné qu’on leur avait remis du pain et des sous.
D. M. Bouché affirme que cinq ou six individus ont pénétré chez lui armés de cannes, et que ce n’est que sous l’empire de menaces qu’il a laissé prendre son pain.
R. Ces individus n’étaient pas des nôtres, monsieur. Ils ne sont pas sur ces bancs c’est de la mise en scène venant de la police.
D. Vous avez été vue à la tête de la bande par M. Bouché.
R. Je ne me suis nullement occupée des boulangeries.
D. Vous avez cependant une théorie sur le pain.
R. Pour les autres, oui, mais pour moi, c’est autre chose.
Si jamais je meurs de faim, après avoir travaillé constamment pour la République, je lui jetterai ma vie à la face mais du pain, je n’en demanderai pas!
D. Quand on a voulu vous arrêter place Maubert, Vous avez dit Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain. Cela expliquerait les faits du pillage.
R. J’ai dit On ne nous fera pas de mal. Je n’ai nullement demandé grâce.
D. Vous vous êtes cependant arrêtée devant la boulangerie Augereau aussi ?
R. Mais j’étais dans l’impossibilité de distinguer si c’était une boulangerie. Ainsi, je vois bien messieurs les jurés, mais je ne les distingue pas du tout.
D. N’avez vous pas dit Allez ?
R. J’ai pu dire Allez; mais non dans le sens que vous attachez à ce mot.
D. Chez M. Augereau, on a tout cassé?
R. J’ai vu piller et tuer bien autrement, moi.
D. Alors, cela vous est indifférent, ce pillage ?
R. (d’une voix ferme). Oui, monsieur. Qu’importe, d’ailleurs, un peu de pain pour un jour, quand on peut mourir de faim le lendemain Je n’ai nullement encouragé l’invasion des boulangeries. Mais j’aurais agi tout autrement si j’avais pu procurer du pain à cette foule éternellement. J’aurais, dans ce cas, considéré l’abstention comme criminelle.
B. Avez-vous agité la hampe du drapeau?
R. J’ai bien pu l’agiter pendant le parcours.
D. Vous avez ri aussi devant la boulangerie Moricet.
R. De quoi aurais-je ri? Des malheureux qui m’entouraient et qui demandaient du travail et du pain ?
D. Vous prétendez que c’est un mouvement spontané provenant de gens mourant de faim. Comment ont-ils donc respecté les boulangeries rencontrées sur leur passage avant celle de la rue des Canettes?
R. Mais c’est ce qui prouve qu’il n’y avait nul complot pour le pillage dos boulangeries.
D. Mais non, c’est ce qui prouverait qu’on a obéi à un signal quand les autres boulangeries ont été envahies. Eh bien, il y a une chose déplorable. c’est que tous ces désordres ne se soient produits qu’à l’instigation de gens qui agissaient dans l’intérêt de leur popularité.
R. (Interrompant.) S’il y avait un intérêt de popularité, je me serais fait arrêter à la tribune. Non, il n’y avait aucun intérêt pour moi. Je suis allée à la manifestation parce qu’il y avait des meurt-de-faim.
D. Vous avez été protégée place Maubert par Pouget et Mareuil et vous avez pu vous sauver.
R. Mes amis ne voulaient pas que je me fisse arrêter ce jour-là. Je regrette de les avoir écoutés; une autre fois, il n’en sera pas ainsi.
P. Savez-vous si Pouget avait envoyé la brochure A l’armée ! en province?
R. Non, monsieur, lorsque les d’Orléans embauchaient contre la République, j’ai embauché, moi, pour la République. J’ai jeté le cri de détresse. Je n’ai connu l’envoi de Pouget qu’à l’instruction, mais je savais qu’il les avait reçues et qu’il les tenait de Herzig.
D. Alors, la brochure était destinée à l’embauchage pour la République ?
R. Oui, monsieur. (Rires.)
Louise Michel déclare qu’elle ignorait si Pouget s’occupait de chimie, mais que son goût pour ces études scientifiques ne l’étonne point et qu’elle ne saurait que l’encourager.
Elle revendique également comme sien le revolver trouvé sur Pouget.
M. le président. Laissons de côté ce revolver. A mon sens, il n’a aucun rôle à jouer dans la manifestation.
R Mais puisqu’on dit que la manifestation n’était pas pacifique!
D. Vous appelez manifestation pacifique une manifestation où l’on pille trois boutiques? (Hilarité.)
R. Oh monsieur, ce n’est rien, cela. J’appelle manifestations non pacifiques celles de 1871. Celles-là, oui.
M. le président (sévèrement). Vous n’avez cependant pas le droit, à vous seule, de jeter la perturbation dans une ville comme Paris. Asseyez-vous.

Le Temps 22 juin 1883 Gallica

Le procès de Louise Michel et consorts (1)

Le procès de Louise Michel et consorts (3)

 

Le procès de Louise Michel et consorts (1)

La manifestation du 9 mars. Pillage d’une boulangerie. Louise Michel.

C’est pendant les trois derniers jours de cette semaine que doivent avoir lieu, ainsi que nous l’avons annoncé, les débats du procès de Louise Michel et de ses huit coaccusés. L’affaire figure sur le rôle pour les s audiences des 21,22 et 23 juin.
Voici la liste complète des inculpés, dont nous avons d’ailleurs déjà donné les noms nous y ajoutons seulement aujourd’hui l’indication de leur âge, lieu d’origine, profession et domicile:
Louise Michel, née à Vronconrt, arrondissement de Chaumont (Haut.-Marne), le 29 mai 1830 ou 1836*, femme de lettres, demeurant boulevard Barbes, 45, détenue.
Jean-Joseph-Emile Pouget, né à Pont-de-Salars, arrondissement de Rodez (Aveyron), le 12 octobre 1860, courtier en librairie, demeurant rue de Bretagne, 31, détenu.
Eugène Mareuil, né à Rompsay, arrondissement de la Rochelle (Charente-Inférieure) le 21 février 1859, cordonnier, demeurant rue Saint-Sébastien 18, détenu.
Léon Justin Thiéry, né à Flavigny-le Grand, arrondissement de Vervins (Aisne), le 18 février 1853, courtier de commerce, demeurant à Reims, rue Gambetta, 42, libre.
5° Jacques- Adolphe Moreau, dit Gareau. né à Brioux, arrondissement de Melle (Deux-Sèvres), le 1er novembre 1859 ou 1860**, typographe, demeurant à Troyes, rue de la Cité, libre.
Marie-Paul-Ange Martinet, né à Bougie (Algérie) le 22 mai 1857. bonnetier, demeurant à Troyes, rue Saint-Vincent-de Paul. 44 bis
Henri Gérosine Enfroy, né à Arcis sur-Aube (Aube), demeurant à Troyes, rue Gambey, 18, en fuite
Claude Gorget, né à Riorges, arrondissement de Roanne (Loire), le 22 février 1852, jardinier, demeurant à Roanne, en fuite.
9° Femme Bouillet, Marie-Anne Lacroix, née à Lyon (Rhône), le 24 juillet 1831, cabaretière, demeurant à Roanne (Loire), libre.
Louise Michel, Pouget et Mareuil ont été depuis quelques jours transférés à la Conciergerie, où ils ont été Interrogés par M. le conseiller Ramé, qui doit présider les assises.
Nous sommes en mesure de préciser dès aujourd’hui les points sur lesquels porteront les débats, c’est-à-dire les charges relevées à l’encontre des accusés.
Et d’abord. le procès comprend en réalité deux affaires distinctes l’une de l’autre au point de vue du moins de l’inculpation, mais qui ont été jointes à raison de certaines circonstances que nous ferons connaître tout à l’heure. Louise Michel, Pouget et Mareuil sont seuls, eu effet, poursuivis pour des faits se rattachant directement à la manifestation du 9 mars. Ils comparaîtront sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte. Mais Pouget et Mareuil auront de plus à répondre d’outrages par paroles a des agents de là force publique. Pouget est même provenu de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Quant aux six derniers accusés, les uns sont inculpés de provocation directe au meurtre et à l’incendie et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, les autres sont poursuivis simplement comme complices de ces crimes. Pareille complicité est également reprochée à Pouget, qui par conséquent, à ne considérer que les chefs d’accusation se trouve le plus compromis.
L’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte résulterait, d’après l’information, des faits suivants:
Lorsque, le 9 mars, vers trois heures de l’après-midi, la police eut repoussé les manifestants et dégagé l’esplanade des Invalides; une bande de cinq ou six cents personnes, à la tête de laquelle se trouvait Louise Michel, que Pouget et Mareuil tenaient chacun par un bras, parcourut en se retirant une partie du boulevard Saint-Germain.
Rue des Canettes, une vingtaine de manifestants se détachèrent de la bande et envahirent la boulangerie Bouché, en criant : « Du pain, du travail ou du plomb ! ». Le boulanger fut même menacé par cinq ou six d’entre eux, qui étaient armés de cannes plombées. Cependant ou ne lui fit pas de mal. Les pillards se contentèrent de prendre les pains et de les jeter a leurs camarades restés dans la rue.
Après quoi, ils se retirèrent. Une vitre fut brisée dans la bagarre.
Rue du Four-Saint Germain, n° 13, la même scène se produisit chez Mme Augereau, boulangère. Seulement on brisa quelques vitres de plus, ainsi que les assiettes qui contenaient les gâteaux dérobés en même temps que les pains.
Enfin, devant la boulangerie de Mme Moricet, boulevard Saint Germain, 125, nouvel arrêt de la bande et nouvelle invasion.
Les envahisseurs criaient: Du travail et du pain !
La dame Moricet s’empressa de couper des morceaux de pain et de leur offrir, mais elle ne put préserver sa boutique du pillage. Pains et gâteaux tout fut emporté, et les assiettes furent brisées.
Or, l’information croit avoir établi que le signal du pillage a été donne par Louise Michel et ses
deux acolytes. On sait qu’elle portait un drapeau noir. C’est en frappant la terre avec la hampe de ce drapeau et en disant « Allez! » qu’elle aurait ordonné l’invasion de le la boulangerie Augereau.
Quant à la boulangerie Moricet au dire Mme Moricet elle même, elle n’aurait été également envahie que sur le signal de Louise Michel, qui, s’étant écartée de Pouget et de Mareuil, aurait agité puis posé à terre, la hampe de son drapeau, et se serait mise à rire en regardant du côté de la boutique.
Quoi qu’il en soit, l’officier de paix du poste central de la place Saint-Sulpice n’atteignit la bande, à la poursuite de laquelle il s’était mis avec ses agents. que sur la place Maubert. Il essaya d’arrêter Louise Michel, mais Pouget se jeta en avant, la foule entoura les agents, en criant : « Enlevez la police ! Vive la Révolution Tuez Vidocq ! » et Louise Michel put s’esquiver. Pouget et Mareuil cependant purent être maintenus en état d’arrestation.
L’un et l’autre avaient poussé les cris les plus injurieux, contre la police.
Pendant la bagarre, le drapeau noir, « le drapeau noir des grèves », pour employer l’expression même de Louise Michel, abandonné par celle-ci, avait passé de main en main, et les agents ne
purent s’en emparer qu’à grand peine. L’un d eux, reçut même, en essayant de l’arracher à un manifestant, un violent coup de canne sur la nuque, qui l’étourdit complètement.
L’arrestation de Pouget, qui, par parenthèse, fut trouvé porteur d’un revolver à six coups chargé et de 74 francs en pièces d’argent, eut des conséquences absolument inattendues.
Dans la journée du 11 mars, deux jours après le meeting des Invalides et à la veille de celui de l’Hôlel-de-Ville, plusieurs exemplaires d’une brochure intitulée A l’armée ! étaient trouvés dans les trois quartiers d’infanterie de Reims.
La veille au soir, un inconnu en avait remis deux à un caporal et a un soldat du 132e de ligne.
A Troyes, dans la nuit du 10 au 11, douze exemplaires de la même brochure étaient ramassés dans la cour de la caserne d’infanterie par un adjudant de service.
A Roanne, enfin, un soldat du 98° de ligne en recevait un, dans la soirée du 10, des mains d’un individu qu’il ne connaissait pas.
Cet appel à l’armée commençait par ces mots : « Soldats ! n’oubliez pas que vous étiez hier parmi les prolétaires et que vous y rentrerez demain ! ».
Pour eu faire connaître l’esprit, il nous suffira, du reste, de citer le passage suivant :
Moyen à employer par les soldats décidés à aider la Révolution, quel que soit leur nombre :
« A la première nouvelle de l’insurrection, chaque soldat révolutionnaire devra incendier la caserne où il se trouvera. Il devra mettre le feu aux paillasses, en ayant préalablement le soin d’en vider une pour donner plus de prise à l’incendie.
Pour mettre le feu, il pourra se servir d’un mélange de potasse et d’alcool.
Au milieu de la confusion qui se produira nécessairement dès que l’incendie se sera propagé, il faudra pousser à la révolte et frapper impitoyablement les officiers jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul debout ».
Et la brochure se terminait par cette phrase :
« Soyez sans pitié envers ceux qui, pour satisfaire des ambitions criminelles, précipitent la France dans des déchirements épouvantables ».
Malgré les recherches les plus actives, peut-être ne serait-on pas arrivé à découvrir les auteurs de ces distributions si l’on n’avait trouvé sur Pouget sept récépissés de colis postaux, adressés précisément à Reims, Troyes, Roanne, Vienne, Amiens, Bordeaux et Marseille.
Le destinataire de Vienne n’avait pu recevoir 1’envoi, pour l’excellente raison qu’il purge en ce moment une condamnation à quatre mois de prison prononcée contre lui par le tribunal de Lyon pour affiliation à l’Internationale. La justice fit saisir le colis, et l’on constata qu’il contenait 93 brochures: A l’armée !
A Reims, une perquisition pratiquée au domicile du destinataire, Thiéry, n’amena la découverte d’aucune brochure; mais, maigre les dénégations de Pouget et de Thiéry, qui affirment que le colis ne contenait que des exemplaires d’un manifeste intitulé : La Première des Anarchistes aux travailleurs ; les Anarchistes et l’Internationale, le parquet pensa et continue à penser que les brochures trouvées dans les quartiers d’infanterie, n’avaient pu être reçues que par Thiéry, après avoir été envoyées par Pouget.
Le destinataire de Troyes, Enfroy, avait encore chez lui, au moment où la police s’y transporta, un exemplaire de la brochure, et l’information aurait de plus établi qu’il avait embauché pour la distribution des exemplaires expédiés par Pouget ses camarades Moreau, dit Gareau, et Martinet, aujourd’hui poursuivis comme complices.
C’est la femme Bouillet, cabaretière, qui aurait, à Roanne, reçu le colis; l’individu qui a remis un exemplaire de la brochure au soldat Girard, du 96e de ligue, ne serait autre que Gorget.
On n’a constaté à Amiens, à Bordeaux et à Marseille, aucun fait de distribution.
Toutes ces brochures, cela paraît démontré à l’accusation, ont été expédiées par Pouget, qui, du reste, avait pris pour faire ces divers envois le faux nom de Martin.
C’est même, ainsi que l’indique la date des récépissés, dans la matinée du 9 mars que ces envois ont été faits.
Au surplus, on a trouvé 600 exemplaires de ces mêmes brochures, au domicile de Pouget, le soir de son arrestation, et deux lettres ont été ultérieurement saisies qui en ont fait connaître la provenance. C’est un certain Herzig, de Genève, avec lequel Pouget était depuis longtemps eu correspondance, qui les lui avait adressées.
Cette coïncidence de l’envoi des brochures en province avec la manifestation du 9 mars n’a pas paru fortuite à l’accusation elle pense, au contraire, qu’il y avait entre le mouvement qui se produisait à Paris et les faits de distribution une étroite connexité. Les meneurs espéraient, sans doute que, grâce à cette propagande, l’agitation qu’ils commençaient a Paris s’étendrait en province. De là, la jonction des poursuites.
Ajoutons qu’on a trouva chez Pouget, qui est représenté comme un anarchiste des plus actifs, outre de nombreux journaux et brochures anarchistes, trois limes aiguisées en forme de poignard, des capsules de fulminate de mercure pareilles a celles dont on se sert pour faire partir des cartouches de dynamite; des fioles contenant une solution de phosphate dans un mélange de pétrole léger et de sulfure de carbone, et plusieurs autres engins incendiaires.
Pouget sera défendu par Me Etienne Pierre, Mareuil, par Me Lenoël Zévort, et Thiéry, par Me Laguerre.
On sait que Louise Michel voulait se défendre elle-même, mais que M. le président Ramé, pour se conformer à la loi, a dû lui désigner d’office un défenseur. C’est à Me Balandreau. secrétaire de Me Gatineau, qu’incombera la tâche de combattre l’accusation en ce qui la concerne.
On ne connaît pas encore le nom des défenseurs de ceux des autres accusés qui ne sont pas en fuite.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire occupera le siège du ministère public.
P.-S. La Bataille, dit ce malin, que la citoyenne Louise Michel lui fait remettre la note
suivante :
Le procureur général trouvant inutile d’assigner mes témoins, parce que « le revolver trouvé sur Pouget est du calibre permis », je suis obligée de les assigner moi même, par huissier.
Il ne s’agit pas pour moi que le revolver soit de tel ou tel calibre; mais je ne souffrirait pas qu’un autre accusé prenne sur lui une chose, quelle qu’elle soit, qui m’appartient.
LOUISE MICHEL
.

On sait que les journaux socialistes disent, qu’il y a lutte de générosité entre Pouget et Louise Michel, qui prétendent tous deux avoir été possesseurs du revolver en question.

Le Temps 19 juin 1883 sur Gallica

*1830 est son année de naissance.

** 1859 est son année de naissance

Le procès de Louise Michel et consorts (2)

Chez Louise Michel. Interview dans le Gaulois 1881

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Le Voleur » du 11 novembre 1881. Collection E.B.C.

Hier matin, le Citoyen publiait la lettre suivante :

Paris, 22 janvier 1881.

Citoyen rédacteur,

Puisque le froid et la faim se chargent d’amnistier à leur manière les citoyens qui reviennent de la déportation ou du bagne, ayant souffert dix ans pour la République.
Puisque les vieillards et les jeunes filles ne trouvent d’autre refuge contre la misère que la mort.
N’y aurait-il pas moyen, pour toutes ces misères, d’organiser d’immenses conférences publiques dans des salles de spectacle offertes, pour quelques heures, dans les journées du dimanche, par des directeurs bienveillants (puisque, vous le savez, la location des salles absorbe le prix de l’entrée).
La première pour les amnistiés.
Louise Michel
P. S. Je tiens à la disposition des journaux de la réaction (toujours au bénéfice des
amnistiés) :

1° Quelques feuilles de vers bondieusards, écrits dans mon jeune âge;

2° Une demi-heure d’interrogatoire chez moi (à condition toutefois que ledit interrogatoire sera écrit, devant moi, en double, -ils sont trop habiles pour nous) :
La feuille, 20 francs
L’interrogatoire, 20 francs.
De quoi me diffamer pondant huit jours. Qu’importe ! Rira bien qui rira le dernier.
L. M.

Immédiatement, nous avons détaché auprès de Mlle Michel le jeune Mermeix, muni d’une jolie pièce de soixante francs et des instructions suivantes :
– Obtenir de Mlle Michel DEUX demi-heures, dans le cas où la première ne suffirait pas, et une simple feuille de vers bondieusards.
Mermeix est allé, a déposé son offrande et est revenu avec la conversation et les vers qu’on va lire.

Voici le reçu que lui a délivré son interlocutrice :
24 janvier 1881.
Reçu de monsieur Mermeix, rédacteur du Gaulois, la somme de soixante francs, prix d’une conversation, et d’une pièce de vers, au bénéfice des amnistiés.
Louise Michel.

Nous ne regrettons pas nos soixante francs. D’abord, il nous plaît de penser que nous serons utiles à quelques-uns de ces pauvres diables d’amnistiés, dont leurs amis ne s’occupent plus guère, maintenant qu’ils ne peuvent plus servir de prétexte à manifestation.
Ensuite, Mlle Michel nous séduit. Elle se démène avec une vraie énergie. C’est un mâle.
Et, parbleu du moment où tant d’hommes sont des femmes, quand, par hasard, on trouve une femme qui est un homme, cela fait plaisir.
J-C

C’est à La Chapelle, tout en haut du faubourg Poissonnière, rue du Polonceau, quartier de la Goutte-d’Or.
Louise Michel occupe un petit logement au quatrième. Elle habite avec sa mère.

La pièce où nous entrons est une salle à manger grande comme la main, garnie de meubles simples, proprement entretenus. Un poêle en faïence, un buffet et une table en noyer, des chaises quelconques. Près de la fenêtre, la mère de Louise Michel, une vigoureuse paysanne, raccommode des bas, courbée sur son ouvrage, les pieds sur une chaufferette. Louise est assise près de la table. Devant elle, une écritoire est ouvert. Beaucoup de papiers épars.
L’entretien commence.

Citoyenne, j’ai vu dans un journal l’offre que vous faites à la presse de quelques pièces de vers et d’interrogatoires à 20 francs la pièce, au bénéfice de la caisse des amnisties. Je m’empresse de profiter de votre invitation collective, qui me procure le plaisir de vous voir et la satisfaction de concourir à une œuvre philanthropique.
La citoyenne nous explique qu’elle a a imaginé ce moyen de vendre des conversations, parce qu’elle ne peut plus faire de conférences. Sa mère est malade et ne veut plus rester seule le soir.
Louise Michel nous fait ensuite des conditions. Elle-même écrira ses réponses et nous livrera un texte que nous n’aurons pas le droit de modifier. Accepté.
Ce qui suit est du Louise Michel, pur de tout alliage. Nous avons mis seulement un peu d’ordre dans le dialogue et, de quelques passages, complété le texte avec nos propres souvenirs.

Depuis quand faites-vous de la politique ?
J’ai commencé à faire de la politique, c’est-à-dire de la révolution, quand, en apprenant à lire dans l’histoire des Gracques, j’ai vu, en tête d’un livre fait pour les enfants, l’image de Tibérius assassiné à la tribune.

Mais, depuis ce jour jusqu’à votre entrée dans les combats de la politique, il s’est passé beaucoup d’années. Vous avez été institutrice, heureuse, dans une vie calme n’en avez-vous pas quelque regret?
Je n’ai jamais de regret d’aucune chose du passé, parce que l’horizon change à chaque progrès que fait l’intelligence, et, plus celle-ci s’agrandit, plus l’idéal est grand.

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Passons à des objets plus actuels. Approuvez -vous ou désapprouvez-vous la campagne menée contre les hommes les plus dévoués et les plus éminents de l’intransigeance, par la Révolution sociale, votre journal ?
Je signe mes articles dans tous les journaux où j’écris, et laisse aux autres à expliquer les leurs. Pour moi personnellement, je dis à chacun ne que je pense de ses opinions.

Et sur le fond des doctrines de la Révolution sociale, que pensez-vous ?
Je suis anarchiste. Et je conseille aujourd’hui l’abstention. A mon avis, le vote n’a plus d’autre utilité que de faire naître des groupements sociaux. Mais nos amis n’ont rien à faire au gouvernement tel qu’il existe. Ils n’y arriveraient en majorité que si la révolution était faite.

Comment croyez-vous qu’arrivera la révolution ?
Elle résultera d’un écroulement causé par quelque épouvantable crime comme Sedan. Je ne veux pas que nos amis empêchent cette catastrophe. Leurs voix isolées pourraient arrêter beaucoup de mal et retarder la chute de la vieille société.

Vous êtes donc systématiquement anarchiste ?
Les querelles des écoles ne sont rien pour moi. Chacune de ces écoles me parait fournir une des étapes par lesquelles va passer la société socialisme, communisme, anarchie. Le socialisme, auquel nous touchons réalisera et humanisera la justice. Le communisme perfectionnera cet état nouveau qui aura son expression dernière dans l’anarchie.
Dans l’anarchie, chaque être aura atteint son développement complet. Peut-être des sens nouveaux seront-ils trouvés.
L’homme ayant atteint sa plénitude, n’ayant plus ni faim, ni froid, ni aucune des misères présentes, sera bon. Alors plus de code, plus de gendarmes. Plus de gouvernement l’anarchie. Tout ce que nous voyons de cette ère est poésie, sublime rayonnement de justice.

Ce sera l’idéal réalisé ?
Non, car de ces sommets on en apercevra d’autres. Les forces de l’humanité se tourneront vers les sciences, et renverseront les obstacles qui s’opposent à la conquête de la nature.

Nous vous avons souvent entendu prêcher l’émeute et la révolution sanglante.
Point. J’ai dit seulement qu’il ne fallait pas craindre de tuer un homme pour en conserver cent.

Vous approuvez la théorie du régicide de Félix Pyat ?
Absolument. C’est le système que les nihilistes emploient.

On vous a prêté un aphorisme déjà fameux, qui visait évidemment M. Gambetta : Quand les cochons sont gras, on les tue ?
Jamais je n’ai dit de semblables grossièretés. Les amis de M. Gambetta 1’insultent en le comparant à un animal. Je ne veux pas qu’on tue les porcs, et pour cela je ne les laisserai pas engraisser.

Causons philosophie. Vous êtes matérialiste et athée ?
Oui, parce que j’ai reconnu que de l’idée de Dieu et des récompenses éternelles dérivaient toutes les tyrannies.

Mais vous avez été catholique ?
Oui, car j’ai de la poésie. J’admirais les martyrs du cirque et les conspirateurs des Catacombes. A tel point qu’enfant j’eusse pris avec plaisir la cornette des sœurs de charité.

Ici, la mère de Louise intervint pour dire « Ah! pourquoi t’ai-je empêchée de le faire ? »
Notre interlocutrice continua.

Devenue matérialiste, mais toujours fanatique, car je suis une fanatique, je me suis dévouée à la cause des opprimés comme je l’eusse fait, en mon âge de foi, à Dieu. Aujourd’hui, je suis encore avec les martyrs du cirque.
Voyez, continua-t-elle, la révolution sociale et le matérialisme sont liées, comme l’est l’idée de Dieu avec les tyrannies de la vieille société. Un monde nouveau émerge. Il est encore à sa période héroïque. Il a ses poètes, ses bardes, ses martyrs. Ainsi il arrive à chaque rénovation de l’humanité.

Le mal et le bien n’ont donc pour vous aucune sanction ultérieure ?
Aucune autre que les austères jouissances de la conscience.

Louise Michel nous en avait bien dit pour quarante francs. Les dernières secondes de la seconde demi-heure battaient leur tic-toc. Nous nous en allâmes en pensant à la vieille mère de cette mystique, qui aurait voulu voir sa fille religieuse.

Le Gaulois 25 janvier 1881