La cartouche de dynamite était déposée sur la fenêtre à gauche de la porte. Dessin paru dans le Petit Phare du 25 juillet 1891.

Cours d’appel de Rennes

Parquet du procureur général

Rapport à Monsieur le procureur de la république

Monsieur le procureur,

Alors que l’opinion publique attribue à une vengeance personnelle l’attentat dirigé contre M. Couillaud, banquier, il est de mon devoir de vous donner quelques renseignements sur l’enquête à laquelle je procède, et de maintenir mes affirmations en ce qui concerne un attentat anarchiste.

Il est certain que l’explosion se produisant à la banque et à la maison d’habitation semble indiquer une vengeance particulière, c’est précisément cette coïncidence qui a éveillé mes soupçons. En effet, il était plus simple, pour dérouter la justice, d’attaquer sur la banque ou l’hôtel (à proximité de la prison) ; la personne intéressée eut pu faire croire ainsi à un crime politique.

D’aucuns prétendent, sinon à un secret de famille, du moins à un avertissement ou plutôt une intimidation exercée sur la famille Couillaud.

Il faut donc penser à des motifs bien puissants, à des raisons de la plus haute importance pour ne pas craindre de semer la mort à une heure peu avancée alors que la nuit et la place Lafayette sont encore fréquentées. Les deux explosions eurent pu causer une effroyable catastrophe, un passant M. Winsher, entre autres, ne se trouvait pas à plus de 20 mètres du lieu de la seconde explosion.

Dans ces conditions, l’auteur n’avait aucun ménagement à garder, il a perpétré son crime avec une idée du mal bien arrêté. Fort heureusement les cartouches ont été mal disposées ; c’est encore là une particularité qui attire l’attention sur la façon dont, je crois, ont procédé des anarchistes inexpérimentés et que la police soupçonne.

Enfin, dans sa déclaration, M. Couillaud dit n’avoir aucun soupçon et ne pouvoir fournir aucun renseignement utile à la justice.

En second lieu, les conférences de Courtois et de Meunier ont produit à Nantes un mouvement anarchiste qui est manifeste ; la vente ostensible par les prévenus Brisset et Moru, correspondants du Père Peinard, des journaux la Révolte et autres ; les brochures et placards saisis chez eux le prouvent surabondamment. Arrêté et fouillé, Brisset est trouvé porteur de papiers portant notamment les mots : « A nous les engins explosibles, le pétrole, la dynamite, etc.. »

Courtois et Meunier, dans leurs réunions secrètes indiquaient non seulement la manière de faire sauter les bourgeois, mais la veille et le jour même du 1er mai entre chefs anarchistes tels que Cails et Tessier*, Meunier, ancien moine, s’écriait : « alea jacta est, (illisible). Le sort en est jeté, les bourgeois y passeront jusqu’au dernier ; puisque nous ne pouvons rien ouvertement, agissons à la sourdine et discrètement à cause des faux frères qui peuvent se glisser par mi nous ».

Ils le savent bien, en dirigeant leurs attentats contre des monuments publics, préfectures, mairies, palais de justice, la police procédait à leur arrestation immédiate ; c’est pourquoi Meunier recommandait d’opérer de préférence contre les banques, les bureaux de compagnies, etc…

Mon enquête a établi que dans le commencement de juillet, un individu se présenta dans le bureau de tabac de la rue Marchix, et demanda des mèches à dynamite. Le 14 juillet, deux femmes s’adressaient à la même débitante de tabac pour se procurer des étoupes à dynamite, et, dans la nuit du 14 au 15 juillet, les agents de la sûreté lacérèrent une affiche, celle-là conçue en d’autres termes que les précédentes. On lisait : les bourgeois ont leur fête, bientôt viendra celle des bons bougres ; programme de la fête, illuminations à la mairie et à la préfecture ; pétarades, bombes fulminantes et détonantes ; embrasement général. Si l’on s’en rapporte à l’écriture, ces différents placards semblent avoir été écrits par Brisset.

Huit jours après avait lieu un commencement d’exécution.

L’enquête a révélé d’autres indices.

A 9 heures du soir, l’attention du sieur Duchemin, garçon de magasin chez Max et Cie, fut attirée par la façon vraiment étrange dont le regardaient trois individus d’allures suspectes, lesquels se promenaient rue Deshouillères. Il se dit : « ces individus ont dû faire un mauvais coup ; ils me prennent sans doute pour un agent de police chargé de les surveiller et plus loin, se retournant sur eux, s’aperçut que deux des individus l’avaient suivi pendant que le troisième restait rue Deshouillères.

Or, la sentinelle de faction dans le chemin de ronde, dit avoir distingué de l’autre côté du mur de la prison, des chuchotements, des appels, des ricanements, puis une première explosion, ajoutant : « je les ai entendus prendre la fuite, ils étaient au moins deux, sinon trois ».

Un autre témoin a remarqué un individu rue Lafayette, s’arrêtant en face la rue Dugommier et se retournant pour regarder dans la direction du palais de justice, alors que l’explosion allait se produire. Le sieur Jaumoine, garçon chez le sieur Sarrasin, rue Lafayette, au bruit de la détonation, sort dans la rue et entend un individu dire aux passants : « ne vous effrayez pas, c’est une fête et il y a encore un second coup à tirer ».

Certes, ce langage et les allures bizarres de tous ces individus peuvent être considérées comme une grande imprudence dans l’hypothèse d’une vengeance personnelle.

Tout porte à croire que ce crime a été commis par des anarchistes venus de dehors et suggéré à des jeunes gens encore inexpérimentés à manier des engins explosibles mais imbus des principes anarchistes, comme Brisset par exemple, qui, âgé de 20 ans, montre un cynisme révoltant.

Pour obéir à leur programme, ils avaient réellement l’intention de faire sauter la banque Rousselot à proximité de trois monuments publics. Ils ont remarqué M. Couillaud sortir le dernier de la banque, à 10 heures du soir, l’ont suivi deux ou trois fois et constaté qu’il habitait rue Deshouillères précisément derrière la prison. A leur tour, ils ont pensé qu’en dynamitant la banque et l’hôtel, ils pouvaient faire croire à un motif étranger à un but politique.

Aucun anarchiste n’a été vu sur les lieux de l’attentat, évidemment c’était se signaler à la police, ce qui prouve que tous s’attendaient à quelque chose ; peut-être ne connaissaient-ils pas les auteurs mais ils savent que le coup a été fait par quelques uns des leurs. Moru n’a pas demandé aux agents les motifs de son arrestation ; il a dit : « avez-vous un mandat de justice ? ». Quant au jeune Brisset : « lorsque j’ai appris le coup, je me suis attendu à être arrêté » ; de plus, alors que je le conduisais au parquet, il m’a déclaré : A Paris, lors d’un attentat à la dynamite, on a été forcé de relâcher les anarchistes, faute de preuve ».

Ce sont précisément ces deux individus qui, le 29 courant, se sont promenés avec la nommée Mercier dont l’amant est inculpé de vol de dynamite à Trélazé, tous deux de passage, venant d’Angers, descendus rue Foureroy chez Moru, celui-ci à Nantes depuis deux mois, également d’Angers.

Si l’on considère que Nantes est la seule ville où lors de la période du 1er mai, la police a, par elle-même, livré au tribunal correctionnel quatorze manifestants condamnés à des peines variant de 6 jours à 3 mois d’emprisonnement, et déféré à la cour d’assises quatre des principaux meneurs Courtois, Genest, Cails, Meunier, ce dernier actuellement détenu à la maison d’arrêt ; deux autres condamnés par défaut à 2 ans et 18 mois de prison.

Certains indices, certains renseignements de police permettent de supposer que s’ils n’obéissent pas à un signal, les anarchistes ont voulu faire une manifestation ou plutôt jeter un défi à la justice, en raison des condamnations portées contre eux.

Nantes le 26 juillet 1891.

Le commissaire central.

Source : Arch. Nat. BB18/6455

Lire : Double attentat à la dynamite contre la banque Rousselot à Nantes le 23 juillet 1891 (1)

*Il s’agirait de Mathurin Letessier