Une cartouche a failli faire sauter la banque Rousselot, place Lafayette

(Par dépêche)

Nantes, 24 juillet. — Cette nuit, vers dix heures et demie, rue Deshoulières, une cartouche de dynamite, qui avait été placée sur la fenêtre de M. Couillaud, gendre de M. Rousselot, banquier, a éclaté dans la salle à manger où elle a tout brisé. Toutes les vitres du quartier, notamment celles de la prison voisine, ont volé en éclats.

Un quart-d’heure plus tard, une nouvelle cartouche a failli faire sauter la banque Rousselot, place Lafayette.

L’immeuble n’a pas été endommagé, mais de nombreuses vitres ont été brisées dans le voisinage.

On n’a eu aucun accident de personne à déplorer, mais l’émotion est considérable.

Les dégâts causés par ces deux explosions de dynamite ont été moins graves qu’ils auraient dû être. Les cartouches introduites dans un tuyau d’un mètre au-dessus du trottoir derrière une dalle, n’ont pas produit l’effet terrible qu’elles auraient eu dans le granit. La dalle a été tordue et effilée jusqu’à une hauteur de trois mètres. Toutes les fenêtres de trois ou quatre maisons ont été brisées.

La police a recherché si la banque Rousselot n’avait pas mis quelque entrepreneur en faillite ; l’on n’a rien trouvé à ce sujet, mais on rapproche les attentats des menaces proférées lors du récent procès Meunier en cour d’assises.

On fait remarquer que l’hôtel Couillaud et la banque Rousselot, en outre des griefs ordinaires des anarchistes contre les banques, sont proches de la gendarmerie, de la prison et du palais de justice.

L’attentat, suivant certaines personnes, serait à la fois une vengeance contre la condamnation de Meunier et un avertissement donné au prisonnier qu’on ne l’oublie pas.

Les trois individus arrêtés sont des anarchistes ; l’un habite Nantes depuis onze mois, les deux autres sont arrivés récemment de Lille et du Havre. Ils habitaient ensemble.

L’un a été arrêté cette nuit même sur la place Lafayette par le commissaire central, qui trouvait ses allures louches , les deux autres l’ont été dans la matinée.

A leur domicile commun, on a trouvé des valises remplies de publications anarchistes.

Dans leur interrogatoire, ils ont affirmé leurs opinions, disant hautement qu’il faut que la bourgeoisie soit dynamitée, mais ils ont nié énergiquement être les auteurs de
l’attentat de la nuit dernière.

Voici les noms des trois individus qui ont été arrêtés :

Brisset, peintre, âgé de vingt ans; Moru, menuisier, âgé de trente-cinq ans, et un nommé Rivolet*.

La police a découvert les mèches qui ont été achetées récemment dans une boutique, rue du Marchix.

Deux des individus arrêtés arrivent d’Angers. Or la police se rappelle qu’un vol de dynamite a été commis récemment aux ardoisières de Trélazé, vol dont les auteurs restèrent inconnus. Cependant aucun indice certain n’est encore découvert.

Toute la soirée, la foule a continué d’affluer place Lafayette où la dalle broyée par l’explosion a été remplacée.

Les vitriers sont occupés à remettre partout des carreaux.

Le procureur général, M. Giraud, et le procureur de la République, M. Broussard, sont en permanence sur les lieux.

Le parquet a interrogé de nombreuses personnes.

Gil Blas 26 juillet 1891

*Il s’agirait de Henri Rivollet

A lire également : Un crime d’état : l’Affaire des anarchistes angevins. Des condamnés pour délits d’opinion