Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Seizième épisode. Le Cubilot devient hebdomadaire en fusionnant avec l’Égalité.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 25 août 1907, paraît le n°32 du Cubilot, avec 8 jours de retard « dus au surcroît de besogne que nous cause l’installation de l’imprimerie. » Des changements vont se produire dans l’administration du journal mais aucune précision supplémentaire n’est donnée.

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Le journal fait le point sur la grève de Revin, expliquant que « les patrons ont essayé une reprise de travail, mais ils furent déçus dans leur procédé car pas un ouvrier ne s’est présenté à l’atelier, sauf 14 à l’usine St-Nicolas qui, voyant le petit nombre qu’ils constituaient, ont fait demi tour. C’est donc un échec complet pour les exploiteurs de Revin. »

Réunie le 18 août 1907, à la salle Lamblot à Mohon, l’Union des Syndicats des Ardennes, représentant trente organisations, assure les grévistes de Revin de toute sa solidarité et les engage à lutter jusqu’à satisfaction complète.

Dans le n°34 du Cubilot du 22 septembre 1907, Taffet publie un article important, au cœur du motif du conflit social de Revin : « Les commissions du travail ». Il s’agit là d’expliquer ce que les syndicats de la métallurgie essaient de mettre en place : un véritable contrôle ouvrier. On comprend que la résistance patronale soit forte pour s’y opposer.

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« Nos camarades de Revin avaient su comprendre tous les avantages des commissions du Travail et leurs patrons, de leurs aveux même, en avaient reconnu l’utilité. Mais dans la longue lutte qui vient de se dérouler, les patrons voulant, tant par cupidité que par ploutocratie et devant le danger que lui faisait courir le Syndicat ouvrier, rester les maîtres absolus dans leurs bagnes, refusèrent désormais de tolérer ces commissions d’atelier.

Ouvriers et patrons savaient que par là, c’est le travailleur maître à l’atelier, c’est dans chaque maison la représentation officielle et permanente du Syndicat, c’est dans chaque atelier le groupement de tous les travailleurs en un seul bloc devant le patron. »

Le même numéro du Cubilot annonce une réunion du groupe libertaire de Charleville : « Les militants de Charleville et environs sont priés d’assister à la réunion qui aura lieu le dimanche 22 septembre, à 2 heures et demie de l’après-midi, Café lyonnais, 64 rue Bourbon, Charleville »

Le Cubilot n°35 du 6 octobre 1907, annonce en « Une », une nouvelle importante : le journal devient hebdomadaire : « Ainsi que nous l’avions annoncé dans notre avant-dernier numéro, notre journal s’imprime lui-même et peut dès maintenant rassurer ses amis sur sa vitalité.

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La faveur qui accueille le Cubilot dans le monde ouvrier, les colères et les mépris qu’il soulève dans le monde patronal, comme les flèches discrètement et timidement empoisonnées que lui décochent les politiciens, nous ont encouragés à faire encore des sacrifices pour intensifier la propagande d’éducation que, depuis bientôt dix-huit mois, nous poursuivons.

Plus que jamais, il est nécessaire qu’elle se fasse cette éducation et qu’à l’organisation méthodique des patrons réponde un état de conscience nouveau qui mette le prolétariat, le plus possible, en garde pour les événements qui peuvent se précipiter.

La force des organisations ardennaises doit résider dans le degré d’éducation de ses membres et l’effort de tous les militants consiste à attirer avec méthode les travailleurs et à les habituer non à être des payeurs exclusifs de cotisations, mais à s’intéresser aux graves questions économiques qu’il faut bien connaître si on veut les résoudre.

Le Cubilot est bien l’organe qui peut les y aider. Tribune ouverte à tous sans distinction d’école philosophique, on n’y traite que les questions économiques et ouvrières, exclusion faite des papotages personnels et des petitesses politiques. Dans ses colonnes, peut-être des fois véhémentement, mais toujours avec sincérité, nos rédacteurs réguliers ou occasionnels fustigent et fustigeront ceux qui vivent de l’ouvrier en l’exploitant ou en le trompant.

C’est une besogne ingrate, certes, qui n’ouvre pas toutes les portes, mais qui les ferme, qui ne prépare pas l’accès aux bonnes places où on laisse un peu de sa conscience, mais qui vous marque d’avance pour les bonnes répression des Flics 1er et autres. Elle nous plaît et elle est utile.

Dans sa rédaction, le Cubilot va subir une légère modification qui ne pourra qu’intéresser nos camarades et augmenter le nombre de ceux qui le liront.

Toutes les semaines, à partir du 20 octobre prochain, un nouveau rédacteur assurera la rubrique « Causerie ouvrière » où seront traitées toutes les questions intéressant le travail, l’hygiène et celle malheureusement toujours d’actualité des accidents du travail.

Une TRIBUNE LIBRE donnera l’hospitalité à tous ceux qui voudront discuter en se conformant toutefois à la condition de ne pas faire de politique et de questions de personnes.

Enfin, sous peu, nous commenceront la publication d’un feuilleton à tendance qui donnera satisfaction à ceux qui cherchent, dans le rez-de-chaussée de leur journal, quelques instants de délassement que l’on peut rendre éducatifs.

Il est probable que la parution du Cubilot hebdomadairement, à partir du 20 octobre, troublera dans leur quiétude ceux qui, depuis longtemps, avaient escompté sa chute, mais il est certain qu’elle aura pour résultat de donner un courage nouveau à tous les militants qui nous suivent avec intérêt et camaraderie dans la lutte.

Merci à tous pour le bon accueil qui nous a été fait jusqu’ici et pour le nouveau concours que nous leur demandons et qu’ils ne sauront nous refuser.

Répandez le Cubilot et abonnez-vous.

La Rédaction »

Comment le Cubilot peut-il ainsi passer d’une publication tous les quinze jours à une parution chaque semaine ? De quel renfort a-t-il bénéficié ?

Le Libertaire du 28 juillet 1907, avait publie un entrefilet annonçant que la colonie recherchait deux ou trois nouveaux colons typographes capable de s’occuper de la conduite « d’une machine en blanc », et au point de vue technique, ayant la compétence nécessaire pour prendre la direction morale de l’imprimerie du Cubilot.

Le 23 août 19071, un typographe François Dardenne arrive de Paris et vient s’installer à la colonie et il n’arrive pas les mains vides.

C’est un militant socialiste parisien, en rupture avec le Parti socialiste. En janvier 1907, il était secrétaire de la commission administrative de la Section fédérale des Jeunesses du Parti socialiste (SFIO). A l’époque, il demeurait 81 rue des Poissonniers à Paris (18ème arrondissement)2.

A la fin du mois de janvier il participait à la diffusion d’une affiche « Aux conscrits » à l’occasion du tirage au sort, pour dénoncer « la comédie grotesque du conseil de révision ». Les commandes des affiches étaient à adresser chez lui3.

Le contenu de l’affiche était clairement antimilitariste :

« Aux conscrits

Dans quelques mois, la légalité bourgeoise vous fera quitter la famille pour le régiment, l’habit de travail pour la livrée sanglante, l’outil producteur pour l’engin meurtrier, le bagne industriel pour le bagne militaire.
La classe capitaliste, qui vit et s’enrichit en exploitant votre travail, vous impose l’obligation de défendre ses privilèges c’est au prix de votre sang qu’elle veut conquérir des débouchés pour les produits créés par vous, accaparés par elle et que des salaires de famine vous empêchent de consommer suivant vos besoins.
Devenus, malgré vous, des chiens de garde du coffre-fort et des instruments de la tyrannie
patronale, oubliez-vous votre devoir de classe ?
Oublierez-vous les frères de l’atelier et du syndicat que vous retrouverez en sortant de la caserne ? Leurs intérêts, leurs revendications auront-ils cessé d’être les vôtres ?
Et si la volonté d’un gouvernement vous envoyait contre eux sur les champs de grèves, les obligeriez-vous, par la pression des baïonnettes, par le sang ouvrier versé sur le commandement des chefs, à capituler et à subir la loi du patronat vainqueur ?
Non. Ni la servitude déprimante de la caserne, ni l’éducation démoralisante du régiment, ni les brutalités, ni les injustices des galonnés n’auront raison de votre conscience.
Jamais vous ne deviendrez des fratricides.
User de vos armes contre vos frères de travail, ce serait en user contre vous-mêmes.
Pour vous, l’ennemi n’est pas le travailleur fût-il né de l’autre côté de la frontière et revêtu comme vous de la livrée militaire mais bien l’exploiteur national ou cosmopolite.
Camarades,

Vous direz aussi avec les prolétaires conscients de tous les pays, que le fusil mis entre vos mains, dans un but d’oppression et de répression peut et doit se réhabiliter en devenant le fusil libérateur, le jour où le monde du travail livrera le combat suprême contre la domination capitaliste.
La révolution ouvrière ne se fera pas contre l’armée, mais avec l’armée.
Vous viendrez rejoindre les bataillons révolutionnaires derrière la barricade, comme les gardes françaises de 1789, comme les soldats de février 1848 et de mars 1871, et votre concours assurera l’écrasement définitif de la bourgeoisie parasitaire.
A bientôt, camarades ! Vive l’internationale Ouvrière ! Vive la fraternité sociale ! 4»
Au mois de mars 1907 sortait le premier numéro de l’Egalité, organe des Jeunesses socialistes. François Dardenne, rédacteur-gérant du journal, recevait les abonnements chez lui5.

Au mois de mai 1907, des poursuites judiciaires étaient engagées contre l’affiche « Aux conscrits ».6

Au début du mois de juin 1907, François Dardenne était arrêté et inculpé de provocation au meurtre, provocation de militaires à la désobéissance, outrages à l’armée. Il était poursuivi par 35 parquets.7

Pendant son incarcération, l’intérim de l’administration du journal l’Egalité était assurée par M. Ducarnoy.8
Dès la fin juin, l’Egalité reprenait sa publication, François Dardenne y publiait un article sur la propagande.9

Mais le 31 juillet 1907, des divergences apparaissaient entre Dardenne et la 42e section du Parti socialiste : elle lui retirait le soin de faire paraître le numéro 5 de l‘Egalité.10

Dardenne répliquait et donnait son point de vue dans l’Humanité : « Contrairement à ce qu’il est dit, jamais la 42e section ne m’a retiré le soin de faire paraître le journal l’Egalité. La commission du journal, en sa dernière séance, m’a au contraire chargé de sa rédaction.

Les lecteurs de l’Egalité peuvent eux seuls juger si la ligne que nous avons suivie s’est modifiée.

Ce que nous tenons à déclarer, c’est que le journal n’est pas l’organe de quelques groupes de jeunesse, mais de tous les groupes de jeunesses socialistes révolutionnaires de France. »11

Au mois d’août 1907, Dardenne arrive à la colonie d’Aiglemont et met ses compétences de typographe au service de l’imprimerie du journal. C’est probablement au même moment qu’un autre typographe répond à l’appel lancé par le Cubilot, il s’agit de Jean Salives.

Le n°34 du Cubilot du 22 septembre 1907, précise que le journal est désormais imprimé à la colonie, avec cette mention : « Travail fait en camaraderie ».

Dans le n°35 du 6 octobre 1907, une mention est ajoutée, qui peut paraître anodine mais déclenche une polémique avec le Socialiste ardennais : « Travail fait en liberté et en camaraderie par des ouvriers syndiqués ». Le journal socialiste conteste que que ce soient des syndiqués qui impriment le Cubilot car aucun d’entre eux n’est adhérent à la Fédération du livre.

François Dardenne apporte un démenti à ces propos en se présentant à la rédaction du journal socialiste, muni de son livret syndical de la région parisienne. Mais André Renaux le rédacteur de l’article lui fait remarquer que depuis son arrivée à Aiglemont, il n’a pas donné signe de vie au syndicat de Charleville. Or comme typographe syndiqué, d’après les statuts fédéraux, lorsqu’un membre de la Fédération du livre quitte une section pour aller travailler dans une autre ville, il doit adhérer à celle de son nouveau domicile. André Renaux qui est adhérent au syndicat des typographes a pris des renseignements auprès du comité syndical et il lui a été répondu que les ouvriers du Cubilot n’ont pas déposé de demande d’admission.

Après cette visite au Socialiste ardennais, François Dardenne régularise sa situation auprès du syndicat typographique de Charleville.12

Son arrivée à Aiglemont, ses démêlés avec le Parti socialiste parisien rendent impossible la publication de l’Egalité qui ne paraît pas durant le mois de septembre. Afin de donner plus d’ampleur à la propagande antimilitariste et antipatriotique, la fusion de l’Egalité et du Cubilot est décidée. La rédaction de l‘Egalité lance donc l’appel suivant : « Propagez le Cubilot ; faites-nous des abonnés ! »13

Ce renfort apporté par Dardenne et son journal est aussi un piège pour le Cubilot, en accentuant à outrance la campagne antimilitariste, la répression va s’abattre sur le journal.

Notes :

1 Le Socialiste ardennais 2 novembre 1907

2 L’Humanité 11 janvier 1907

3 L’Humanité 25 janvier 1907

4 L’Humanité 11 février1907

5 L’Humanité 21 mars 1907

6 L’Humanité 30 mai 1907

7 L’Humanité 4 juin 1907

8 L’Humanité 6 juin 1907

9 L’Humanité 23 juin 1907. Dardenne sera condamné par la cour d’assises de la Seine au début février 1908 à 6 mois de prison avec sursis. L’Humanité 9 février 1908

10 L’Humanité 27 août 1907

11 L’Humanité 29 août 1907

12 Le Socialiste ardennais 2 novembre 1907

13 Le Libertaire 27 octobre 1907

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