Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Quinzième épisode. Taffet libéré des « geôles de la douce République ». Fortuné Henry fait-il partie du syndicat des éleveurs de lapins ?

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Taffet est arrêté depuis le 29 juillet 1907, pour des propos tenus lors de la réunion à Revin le 20 juin mais lors de l’instruction de l’affaire, les témoins sont moins affirmatifs que dans leurs dépositions devant la gendarmerie. Ils paraissent être influencés par la crainte de représailles. Quant à Taffet, il reconnaît avec certaines atténuations, l’exactitude des propos qui lui sont reprochés.

Taffet est mis en liberté, sa femme gravement atteinte de phtisie est alitée et ses trois jeunes enfants se trouvent retrouvent seuls.1

Mais la Dépêche des Ardennes se déchaîne : « Le fomenteur de troubles qui dans sa cellule se faisait humble et soumis, demandait sa mise en liberté provisoire, pour maladie de sa femme. Elle lui fut accordée, et au lieu de se rendre immédiatement au chevet de sa femme, il s’arrêtait à Revin et pour se donner de la voix, il prononçait un discours révolutionnaire. Il n’est rentré à son domicile qu’à 10h 30. »2

La prison se trouve immédiatement accolée à gauche du palais de justice.

Le journal de la droite radicale n’est pas plus tendre lorsqu’il raconte le meeting de Taffet à Revin le 3 août 1907 : « c’était Taffet que l’indulgence d’un juge avait fait sortir de la prison de Rocroi et qui profitait de ses premières heures de liberté pour humecter, avec les fidèles de Revin, son gosier desséché par une abstinence de 5 jours. On organisa une réunion dont il était le numéro sensationnel. Mais le pitre eut beau exécuter les plus remarquables de ses cabrioles habituelles, il n’arriva pas à soulever l’enthousiasme de la salle. Seuls quelques gamins, des femmes et deux douzaines de buveurs de péquet3, applaudirent ses boniments. Comme on devait s’y attendre, notre cabotin se posa en martyr. Il raconta en termes émus les souffrances qu’il avait du subir sur la paille humide des cachots, pour la défense du Prolétariat et se déclara prêt à sacrifier, pour la cause sacrée, sa liberté et son existence. Il dépeignit son attitude héroïque devant le juge d’instruction, qui dut presque lui faire des excuses.

La vérité c’est que devant le magistrat, Taffet se montra d’une platitude de limande. Il ne cessa de pleurnicher bassement et ce ne sont ses mensonges, son écoeurante obséquiosité et ses promesses répétées de ne plus exciter les ouvriers qui ont arraché, à la pitié du magistrat, son ordonnance de mise en liberté.

La frousse de notre héros était d’ailleurs encore si intense, qu’il supplia ses amis de ne pas manifester ce jour là. »4

La Dépêche des Ardennes5 ne se contente pas de caricaturer Taffet, le journal tente d’introduire la division dans l’Union des syndicats des Ardennes en reproduisant une lettre de la Fédération des mécaniciens de France :

« Paris le 12 juin 1907

Cher camarade,

Merci des renseignements que vous nous donnez sur l’Union des Ardennes. J’ai toujours cru, étant donné le caractère des initiateurs de son organisation, qu’elle ne donnerait pas de bons résultats. La grève de Revin n’en est-elle pas un indice ?

Je ne comprend pas non plus ce que vient faire l’ermite Henry dans cette Union. A quelle profession se rattache-t-il ? Eleveur de lapins ?

Cette Union ne sera qu’un prétexte pour se livrer à une propagande libertaire anarchiste, au détriment des idées socialistes. Quand, à l’exemple de Lunéville, on aura laissé que des ruines, il sera peut-être un peu tard pour s’apercevoir de l’inefficacité de la méthode anarchiste.

On ose plus se servir de bombes, on utilise la grève, jusqu’à épuisement des ouvriers, pour faire quelques révoltés et beaucoup de résignés par la suite.

Cordialement à vous »

Mais la Dépêche des Ardennes n’est pas le seul journal à tenter d’introduire le poison de la division dans les syndicats, le Socialiste ardennais publie également la missive. On se souvient que la Fédération socialiste a été contrainte de pousser ses syndicats à rallier l’Union des syndicats ardennais, faute de quoi, elle risquait de perdre toutes ces organisations.

Charles Boutet, le rédacteur du journal, en profite donc pour introduire ses propres critiques, tout en faisant semblant de condamner la lettre de la Fédération des mécaniciens :

« Si au début de sa constitution, l’Union des syndicats des Ardennes a été quelque peu cahotée dans les sentiers de l’anarchie, si, à certains moments, on put craindre qu’une scission dans le prolétariat ardennais jusqu’alors fortement uni, si quelques libertaires purent croire que la classe ouvrière était prête à abandonner son ancienne tactique, féconde quoi qu’on en dise, pour se lancer, à corps perdu dans l’inconnu d’une action violente et désordonnée », il n’est est plus rien aujourd’hui selon le Socialiste ardennais avec l’arrivée des syndicats socialistes : « en adhérent à la jeune Union des Ardennes, ils lui apportèrent leur esprit méthodique, leur clair bon sens, leur énergie calme et réfléchie dont l’empreinte se manifeste aussitôt dans une orientation plus prudente de l’organisation.6 »

Le journal prend un peu ses désirs pour des réalités. Mais il en profite à son tour pour critiquer Taffet, tout juste sorti de prison, et dont l’orientation ne lui convient pas :

« Je sais que certains écarts de parole et de plumes de son secrétaire ont paru donner raison à ceux qui ne veulent voir dans l’Union qu’un foyer d’anarchie, mais nos camarades auraient tort de donner à ces manifestations verbales ou écrites plus d’importance qu’elles n’en comportent.

Evidemment, en dehors des fonctions qu’ils occupent à la tête ou dans l’administration des organisations syndicales, les libertaires conservent le droit de dire ou d’écrire ce qui leur plaît et le citoyen Taffet en use en écrivant ironiquement dans le Cubilot, qu’il n’y a plus d’énergie, qu’elle est émasculée depuis que le peuple est devenu une immense machine à voter et à cotiser. »

Malgré ces propos un peu perfides, le Socialiste ardennais lui ouvre ses colonnes pour le laisser s’expliquer à propos de son arrestation :

« Je viens de faire un séjour dans les geôles de la douce République clémentiste. Quel est mon crime ? D’avoir, à Revin, le 18 juin, dans une réunion publique, proféré un discours excitant au meurtre, au pillage et à l’indiscipline militaire, dit l’accusation. Je répondrai : mensonge !

En effet, les gendarmes, le lendemain de ladite réunion, ont recueillis des témoins de complaisance, des bribes de phrases que j’avais soi-disant prononcées, et, après les avoir grossies à dessin, ils ont accouché d’un rapport qui fut transmis au ministère de la guerre. Picquart le rescapé, d’accord avec son collègue de la justice, ordonna des poursuites contre moi, en prescrivant de procéder à mon arrestation.

On juge de mon étonnement quand je me vis arrêté, 40 jours après le soi-disant délit ! Je me rendis à la maison d’arrêt, où on vint me chercher, menottes aux mains, pour me transférer à Rocroi.

Je fis une demande de mise en liberté provisoire, car j’avais ma femme dangereusement malade et mon absence prolongée pouvait la tuer.

J’eus la satisfaction de rencontrer un juge qui mena impartialement cette affaire et je fus mis en liberté 6 jours après.

Je ne puis croire cependant que la justice puisse étayer une accusation sur des témoignages sans valeur et aussi stupides que ceux fournis.

Mais il est probable que je serai poursuivi, soit en cour d’assises ou en correctionnelle ; d’ailleurs les journaux réactionnaires excitent aux poursuites, les plats-valets genre Domelier crient victoire, poussent des hurlements de joie, lorsqu’on nous emprisonne ; ils auraient tort de se gêner. »7

Le Socialiste ardennais lui permet également de répondre aux propos de Boutet, tenus dans le journal : « Eh bien ne vous en déplaise, j’ai écrit : il n’y a plus d’énergie, elle a été émasculée depuis que le peuple est devenu une immense machine à voter et à cotiser. Ce que je maintiens. Mais il ne faut pas cependant donner à ce que j’écris un autre sens que celui que j’y attribue.

N’ayant pas les mêmes champs d’action, il arrive tacitement qu’il y ait entre moi et Boutet divergences de vues. Lui, veut faire des électeurs, et moi des révoltés.

Il y a quelques temps les socialistes étaient de fervents révolutionnaires, pourquoi sont-ils si vite devenus des pacifistes, en même temps qu’ils changeaient si souvent d’étiquette ? Simplement pour conserver les mamours du bulletin de vote.

Et pourtant le peuple, au lendemain d’une élection, que fait-il ? Il se repose sur ses lauriers, attendant que celui en qui il a placé sa confiance, lui apporte sa libération définitive. Et vous le laissez dans cette funeste espérance, jusqu’à ce qu’une élection nouvelle vienne le tirer de sa léthargie.

Vous faites croire aux travailleurs que tout dépend du parlementarisme, c’est un leurre ; vous faites d’eux une masse moutonnière et suiveuse et, comme cela s’est vu trop souvent, un marche-pied d’arrivistes. »8

Malgré toutes ces polémiques entretenues à droite et gauche, à Aiglemont le journal poursuit son œuvre.

Document Archives départementales des Ardennes. Cliquer ici pour lire le journal

Le Cubilot n°31 paraît le 4 août 1907, Fortuné Henry y fait le point sur la grève de Revin : « le patronat Revinois sentant la défaite va user des pires moyens : de l’émeute si c’est possible, après avoir usé de la mauvaise dynamite qui n’a pas pris. » Des propos tout de même un peu surprenant de la part d’un anarchiste, certes convertit au syndicalisme, mais tout de même.

« Depuis trois mois en effet le calme des grévistes ne s’est pas démenti, malgré provocations, arrogances : depuis trois mois peuple et troupe sont en présence sans que le sang ait coulé, apeurant les grévistes que l’on veut faire entrer, vous pensez bien que ça ne fait pas l’affaire de l’ordurier Domelier, ni de celui qui non seulement lui dicte sa prose, mais la lui écrit sous la signature d’un groupe d’ouvriers, ou de l’ouvrier écoeuré et qui reste dans la coulisse… Les patrons s’aperçoivent aujourd’hui, trop tard pour certains, que la faillite les attend et que celui qu’ils connaissent tous, en joueur féroce a martingalé sur leurs usines, que peut-être il engloutira.

M. Houzelot a rouvert son usine ; depuis deux mois six patrons désirent le faire, sans oser, croyant quand même qu’ils vaincront.

Eh ! Bien non, ils ne vaincront pas, parce que d’abord le droit est du côté ouvrier et que l’organisation des Ardennes est aujourd’hui trop puissante pour être entamée, même par la coalition de tous les appétits de nos industriels…Du courage et du sang froid, l’ennemi se débande, il va battre en retraite, il est près de capituler. »

Dans le même numéro du Cubilot, on peut lire un appel pour une réunion des libertaires à Charleville :

« Les camarades libertaires de la région sont instamment priés d’assister le dimanche 4 août courant, à la réunion du groupe. Rendez-vous à 2h. ½ précises, chez un camarade cafetier, rue de Tivoli 31, à Charleville, de l’autre côté du passage à niveau.

Les camarades devront y venir nombreux et sont priés d’être exacts.

Si le temps le permet, on effectuera une sortie de propagande.

Ordre du jour :

1° Causerie par un camarade sur la propagande faite par le groupe jusqu’à ce jour ;

2° Intensification de la propagande ;

3° Distribution de journaux et brochures.

Présence indispensable. »

Au sommet de l’Etat on s’inquiète toujours de l’activité de Fortuné Henry, lui prêtant même des projets qu’il n’a pas. Ainsi le 8 août 1907, le garde des sceaux répond au ministre de l’intérieur qui lui signalait la présence de Fortuné tenant des discours évolutionnaires et antimilitaristes à Saint Dié dans les Vosges : « sa présence n’a même pas été signalée dans cette dernière localité »9

Ou encore le préfet de police de Paris qui signale qu’il est probable que Fortuné henry se rende au congrès anarchiste d’Amsterdam du 24 au 31 août 190710. Mais on ne l’y verra pas.

Fortuné reste au centre des préoccupations des uns et des autres. Et il va bénéficier d’un renfort inattendu.

Notes :

1 Archives nationales BB/18/2353/2

2 La Dépêche des Ardennes 5 août 1907

3 Eau de vie de prune.

4 La Dépêche des Ardennes 7 août 1907

5 La Dépêche des Ardennes 25 août 1907

6 Le Socialiste ardennais 28 août 1907

7 Le Socialiste ardennais 10 août 1907

8 Le Socialiste ardennais 31 août 1907

9 Archives nationales F7/15968

10 Ibid. Le compte rendu analytique du congrès :  https://archive.org/stream/compterenduanal00unkngoog#page/n3/mode/2up

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