Belgique

On sait que les mineurs du Borinage se sont mis en grève. La grève continue et jusqu’ici rien ne fait prévoir une reprise des travaux. Les journaux nous apportent des détails sur cette grève, importante par le nombre de travailleurs qui y prennent part, sinon par l’énergie déployée par ces victimes de la cupidité capitaliste. Les mineurs se sont contentés de manifester pacifiquement devant le palais de justice de Mons, au nombre d’environ 12,000, en reproduisant avec quelques variantes sur leurs bannières, les désidératas des tisseurs lyonnais d’il y a un demi siècle. Malgré cette altitude, le gouvernement n’a pas manqué, sous prétexte de protéger la liberté du travail, d’envoyer des troupes dans le Borinage, et la gendarmerie d’arrêter une centaine de mineurs. La misère est affreuse et des détails navrants nous sont fournis par les journaux bourgeois radicaux qui, tout en rendant compte de l’affreuse situation des mineurs de Cuesmes, de Wasmes, de Pâturage, leur recommandent de se montrer dignes, ce qui dans leur langage d’exploiteurs hypocrites veut dire pacifiques. Comme toujours les femmes.se montrent, quand la détresse est extrême, plus décidées que les hommes; quelques unes sont allées piller du charbon sans se soucier d’être arrêtées.Pour beaucoup, au contraire, la prison,ce serait le pain, tandis que la maison, c’est le froid, la faim, la misère sans autre espérance que des mois de souffrances ; et combien de mineurs ne pourront plus reprendre les travaux: les compagnies, une fois la grève terminée, feront un triage soigneux des mineurs qu’elles reprendront et malheur a celui qui aura osé élever la voix contre l’odieuse conduite des directeurs et autres personnages à la tête des compagnies, il sera impitoyablement renvoyé, sans tenir compte de son âge et de sa famille sans ressources.

Une douzaine de mineurs ont été condamnés à des peines variant de un mois à deux mois de prison.

Malgré le caractère tout pacifique que la grève a en général, il faut dire cependant qu il s’est produit quelques faits individuels qui dénotent la grande envie qu’ont quelques mineurs de lutter contre l’exploitation capitaliste avec d’autres armes que des bannières et des devises dont se moquent les actionnaires. Mercredi des mineurs ont essayé de faire sauter, avec de la dynamite, la maison du directeur-gérant du charbonnage des XVI actions, à Pâturages, près de Mons. L’explosion n’a fait que lézarder la maison. D’autres explosions ont eu lieu dans les maisons de différents hauts employés des compagnies sans plus de résultat.

En face d’une pareille agglomération d’individus unis dans la résistance aux détenteurs la fortune minière, et qui luttent pour un malheureux morceau de pain, il nous semble que la lutte devra forcément, dans un avenir récent, prendre un caractère d’acuité qu’il nous étonne même de ne pas trouver dès l’abord de ce mouvement gréviste. Sans doute, nous ne blâmerons pas nos frères mineurs de la conduite qu’ils ont cru bon, encore une fois, de suivre pour arriver à un bon résultat, à une amélioration, mais ils s’apercevront bientôt, ils se sont aperçus déjà, que pacifiques ou pas les compagnies appuyées par l’armée, la police, la magistrature auront toujours gain de cause et que l’estomac vide des mineurs sonnera lui-même le rappel aux puits. Ce ne sera bientôt plus, la propagande d’expropriation aidant, pour une augmentation de salaire —reconnaissance tacite du droit d’exploitation capitaliste— que les mineurs se lèveront, mais bien pour la prise de possession des mines, pour les arracher aux fainéants qui les exploitent aujourd’hui en affamant les producteurs.

Le Révolté 14 mars 1885

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