COUR D’APPEL D’AMIENS

AFFAIRE LANGRAND & BRUNET

Hier ont comparu devant la deuxième chambre de la cour, Langrand et Brunet, appelants d’un jugement du tribunal correctionnel de Saint-Quentin qui les a condamnés : le premier à un an. le second à 15 mois de prison pour faits d’excitation à la révolte et de résistance à l’autorité dans la journée du 1er mai dernier.

Nos lecteurs sont au courant des faits.

M. Tattegrain, conseiller rapporteur, fait un exposé succinct des incidents qui se sont passés à Saint-Quentin. Langrand avait été pré venu par un inspecteur de police qu’aucune manifestation ne serait tolérée et qu’il serait considéré comme responsable de ce qui arriverait, ce à quoi Langrand avait répondu qu’on sortirait quand même, puisque la fédération l’avait décidé. Suit la lecture des dépositions des agents. Ces documents se ressemblent toujours entre eux, même un peu trop.

Il en ressort que Langrand a certainement insulté les agents et la troupe, mais qu’il n’a frappé personne. Les sergents de ville ont été quelque peu houspillés par les compagnons de Langrand qui voulaient dégager celui-ci.

M. Delpech, président. — Vous n’avez ja mais été condamné ?

R. Non, M. le président.

D. Vous êtes marié, vous êtes tulliste ?

R. Oui, j’ui deux enfants ; comme ouvrier, mon patron déclare que l’on peut compter sur moi.

D. Vous êtes le grand meneur des grèves de Saint Quentin. Vous êtes du Conseil des prud’hommes, vous avez été conseiller municipal de Saint-Quentin, et vous vous êtes présenté à la députation ?

R. Oui.

D. Vous êtes anarchiste ? Possibiliste ?

R. Non, les uns ne vont pas assez loin, les autres trop, nous sommes dans le milieu, socialistes.

D. Vous êtes allé au Congrès de Calais, où vous avez été très violent ?

R. Soit, mais cela ne regarde plus personne ; si j’étais coupable alors, il fallait m’arrêter.

D. Nous sommes d’accord. Mais après avoir demandé que la démonstration du ler mai fût pacifique, voyant votre popularité vous échapper, vous vous êtes mis à la remorque de Brunet, un jeune homme de 22 ans ?

M. le président Delpech cite les paroles violentes prononcées par Langrand dans les réunions du Cirque. Langrand conteste vivement, trop vivement, il répond que ces paroles ont été très générales et n’avaient pas d’application immédiate : « la révolution, dit-il, ne s’improvise pas, elle vient à son heure : nous n’avons qu’à la préparer. »

Puis, une courte discussion s’engage sur la propriété, pour laquelle l’accusé aurait les idées de Proudhon.

Langrand dit qu’il ne s’est jamais attaqué à la petite propriété — il est petit propriétaire lui même. A la fin de l’interrogatoire, Langrand nie énergiquement avoir frappé les agents. Il s’est débattu et a été fortement meurtri lui-même.

Me Miilerand présente la défense de l’accusé. Il fait une plaidoirie aussi « non politique » que possible.

M. Corentin Guyho soutient l’accusation. « Il y a délit d’acte, dit-il, délit de sécurité sociale. » M. l’avocat général dépeint le milieu spécial saint-quentinois, qu’il compare assez justement à un baril de poudre. Une petite profession de foi républicaine pour finir et le ministère public conclut à la confirmation du jugement de Saint-Quentin.

M° Millerand réplique par quelques mots d’une grande clarté et d’une éloquence simple qui produisent un grand effet. M. Corentin Guyho reréplique.

Me Millerand reréplique.

La Cour remet son jugement A samedi. L’affaire Brunet commence aussitôt après. Nous en dirons un mot demain. (L’Echo de la Somme).

Journal de Saint-Quentin 30 mai 1891

Immédiatement après l’affaire Lengrand est venue celle de Brunet qui, sur la demande de Me Millerand, avait été disjointe de la première.

Georges Brunet a déjà subi une condamnation. I1 a vingt-trois ans et fait profession d’anarchie. Dans la journée du 1er mai, A Saint-Quentin, il a tenu des discours d’une extrême violence, disent les rapports de police, et a opposé de la résistance aux agents qui l’ont arrêté. L’interrogatoire est très court. Me Faglin présente avec éloquence la défense de l’accusé. Après le réquisitoire de M. Corentin Guyho, le tribunal remet à aujourd’hui son arrêt. Brunet, comme nous l’avons dit, est appelant d’un jugement du tribunal de Saint Quentin qui le condamne à 15 mois d’emprisonnement.

Amiens, 30 mai, 3 heures 45. La Cour rend un arrêt réduisant à 3 mois la peine d’un an de prison prononcée contre le citoyen Langrand par le tribunal de police correctionnelle de Saint-Quentin. Celle de Brunet est réduite de 15 à 6 mois. Les deux appelants sont, en outre, condamnés aux dépens.

Journal de Saint-Quentin 31 mai 1891

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne