Tribunal de police correctionnelle de Saint-Quentin

LA MANIFESTATION DU 1er MAI A SAINT-QUENTIN

Ainsi que nous l’avons dit hier, dans l’incertitude où l’autorité se trouvait sur la journée du 1er mai, un détachement du 5° dragons est arrivé dans l’après-midi de Compiègne ; non sur la demande de la municipalité, nous dit-on, mais sur celle de la sous-préfecture.

Dès hier soir, la cavalerie a effectué plusieurs patrouilles en ville , dans les faubourgs et aux environs du Cirque, où se tenait, comme nous l’avions annoncé, une dernière réunion préparatoire. Nous avons été, nous apprend un de nos confrères présents quelque peu malmené dans cette séance, à propos des réflexions que nous nous sommes permis de faire à la fin de notre compte-rendu. Pour prendre les gens à parti, il serait convenable qu’ils fussent présents et puissent répondre. Mais de ceci on n’a cure dans certain groupe.

Rien n’a été décidé dans cette séance, où l’on a répété ce qu’on avait dit l’avant veille, et ce afin de dépister la police, qui a toujours un représentant aux réunions. La sortie a été calme, la rue n’a pas été troublée cette nuit.

Calme également durant toute la matinée d’aujourd’hui, où l’aspect de la voie publique est le même qu’en temps ordinaire.

A midi 1/2, les dragons occupent la Grand’Place. La Mairie et la Sous-Préfecture sont gardées par des détachements d’infanterie.

Au bas de la rue d’Isle, près du Cirque, où a lieu une nouvelle séance, se tiennent la police et la gendarmerie. La gare est occupée par un détachement du 87e de ligne qui surveille le passage à niveau et le faubourg d’Isle, que M. le général Lamorelle, accompagné de son officier d’ordonnance et de deux dragons, vient de parcourir.

Les troupes ont pour consigne de disperser les rassemblements de plus de six personnes et de faire circuler les piétons.

Les petits groupes d’ouvriers paraissent indécis, regardant les soldats qui les regardent. Mais au Cirque, se prépare un incident qui sera, sans doute, le plus important de la journée.

Arrestation de Langrand et de Brunet

La séance terminée, en effet, une poussée se produit dans la rue Dachery, immédiatement refoulée. Les sommations d’usage sont faites. Mais, le citoyen Langrand, son frère, et l’anarchiste Brunet n’y obtempérant pas, sont de suite arrêtés et mis à la disposition de l’autorité.

Cette arrestation cause une vive émotion parmi les manifestants, qui se demandent comment les choses vont tourner. Il est aussi question de l’arrestation de Renard; on dit qu’on a cherché après lui, mais sans pouvoir le trouver.

Du haut de la rue d’Isle, barrée par un piquet de dragons jusqu’à l’extrémité de la route de La Fère, les trottoirs sont garnis de curieux. Plusieurs magasins de la place du Huit-Octobre, de la rue d’Isle, de la rue de la Sellerie et de la Grand’Place se ferment.

On redoute un mouvement offensif des manifestants, Les dragons barrent la Grand’Place, dissipent les petits rassemblements. Tel est l’aspect de la ville au moment où nous mettons sous presse. De grandes précautions seront prises pour la nuit — et cela ne sera pas inutile.

Le Journal de Saint-Quentin 2 mai 1891

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Après les évènements qui se sont passés vendredi soir à la sortie du Cirque et les arrestations qui ont été opérées, il avait été question de tenir audience des flagrants délits samedi dans la journée. Cette audience, pour des motifs d’ordre sans doute, a été remise à ce matin à 9 heures précises. Dès 8 heures 1/2, les abords de Fervaques commencent à se garnir de curieux. Un détachement du 87e est déployé dans les cours, les couloirs, les escaliers et dans la salle d’audience. On ne laisse pénétrer le public qu’avec beaucoup de précautions, et sous l’œil vigilant des agents. Tout parait avoir été prévu par les autorités. Des officiers, des gendarmes, l’inspecteur de la sûreté vont et viennent et donnent des ordres. Une escouade d’agents garde la salle.

C’est le tour à J.-B. Langrand, qui vient d’arriver à l’instant. Nous nous contenterons aujourd’hui de signaler les chefs d’accusation relevés contre lui, qui sont les suivants :

1° Avoir par des discours et conférences, en avril et mai, excité les masses et provoqué des attroupements, à mains armées ou non ;

2° Le ler mai fait partie d’un rassemblement qu’on n’a pu disperser que par la force et après la deuxième sommation faite par le commissaire ;

3° Outrage et menaces aux agents ;

4° Coups et violences aux agents ;

5° Résistance aux agents de l’autorité.

M. le procureur a repris les faits à leur source, a rappelé l’attitude du prévenu au Congrès de Calais. On doit voir en Langrand un des principaux auteurs des troubles de ces derniers jours.

Langrand se fait son propre avocat. Quoi que troublé, il se défend assez adroitement et avec convenances. Tenant compte de la pureté de son casier, on le condamne à un an de prison.

Langrand Paul-Alfred, frère. du précédent, qui sortait de son travail au moment de l’arrestation de son frère, a voulu délivrer celui-ci et a injurié et violenté les agents. 15 jours et solidairement aux dépens.

Brunet Georges, âgé de 23 ans, anarchiste endurci, a subi deux condamnations, l’une à 3 mois de prison pour filouterie, l’autre à 500 fr. d’amende pour apposition d’affiches non timbrées.

Il est accusé d’avoir provoqué des excitations et des attroupements, et poussé à la révolte, d’outrages, etc.

Il est considéré comme auteur principal de tout ce qui est arrivé ici.

Il relève dans sa défense les paroles du ministère public.

Il expose ses funestes théories avec conviction et chaleur et ne cède rien de ses discours antérieurs. Il se fait une religion de ce qu’il croit le bonheur des travailleurs. « On ne poursuit pas l’homme en moi, on poursuit l’idée», -15 mois de prison et les dépens.

Le Journal de Saint-Quentin 5 mai 1891

Lire le dossier : Les anarchistes de l’Aisne