Cour d’Assises de l’Aisne

Session du 4e trimestre de 1890

Présidence de M. de Namuroy, conseiller à la Cour d’appel d’Amiens

Assesseurs : M. Harduin et Canon, juges au tribunal de première instance de Laon.

Audience du 3 novembre

Affaire Massey. — Provocation au meurtre

Le nommé Massey, Laurent, né le 4 décembre 1869, à Saint-Quentin, employé, domicilié à Saint-Quentin, libre, a été mis en accusation et renvoyé devant la Cour d’assises de l’Aisne, comme prévenu de provocation au meurtre.

ACTE D’ACCUSATION

Le 23 août 1890, une réunion publique a été organisée à Saint-Quentin, par les soins du parti anarchiste de cette ville. Environ cinq cents personnes étaient présentes. Massey, l’organisateur de cette réunion, s’est spécialement fait remarquer par la violence de ses discours; s’adressant aux jeunes gens qui doivent être appelés sous les drapeaux, il s’est exprimé ainsi :

« Jeunes gens, le jour où nous endosserons le pantalon rouge et la tunique bleue, gardons notre conscience de révoltés et, lorsqu’on vous dira de tirer sur nos compagnons de misère en blouse, nous lèverons la crosse en l’air et nous retournant nous plongerons nos baïonnettes dans le ventre de nos supérieurs. »

Massey reconnaît avoir tenu les propos qui lui sont reprochés. Il ne travaille pas et consacre son temps à la propagation des idées anarchistes. Lors des réunions organisées à l’occasion du 1er mai 1890, tandis que les chefs du parti socialiste engageaient les ouvriers à faire une manifestation pacifique, Massey leur conseillait la violence et la grève générale, et invitait ceux que la grève réduirait à la misère, à prendre dans les magasins de Saint-Quentin ce qui leur serait nécessaire. Massey a été condamné, en 1887, par la Cour d’assises de l’Aisne, a trois mois de prison, pour provocation au meurtre et au pillage. Il a en outre, été condamné par le tribunal de Saint-Quentin, A 20 jours de prison, pour outrages aux agents, et à un mois de la même peine pour dégradation d’objets d’utilité publique et coups volontaires.

Bien que les jurés eussent été convoqués pour 10 heures, l’audience n’a commencé qu’à une heure. L’accusé, qui fait partie de la classe 1889, est appelé à faire son service dans le 3e régiment de zouaves. Il doit être dispensé comme fils de veuve.

M. le président l’interroge. — Vous avez déjà été condamné pour le même fait, à trois mois de prison. Vous avez subi aussi plusieurs autres condamnations. Vous êtes l’un des orateurs les plus écoutés du parti anarchiste de Saint-Quentin.

Vous êtes en hostilité avec le parti socialiste. Cette hostilité se traduit par des injures et des violences, seulement vous vous entendez avec eux sur ce point : la guerre aux bourgeois et aux capitalistes.

L’accusé ne répond rien.

Vous avez tenu plusieurs réunions où vous avez prêché le pillage des magasins. Mais ce qu’on vous reproche, ce sont les propos tenus dans la réunion contradictoire du 23 août.

Dans la seconde partie de cette réunion un des orateurs, Brunet, a dit qu’il n’était pas sanguinaire, mais que devant les misères de ses frères, il était prêt à faire le sacrifice de sa vie ; le citoyen Tortelier a tenu A peu près les mêmes propos.

Massey, lui, prononça les paroles contenues dans l’acte d’accusation. M. le président rappelle une partie du discours de Massey.

L’accusé reconnaît avoir tenu ce discours, et borne la ses réponses.

M. le président lui dit que tout à l’heure il aura la parole pour se défendre ; il lui recommande, dans son intérêt, de se garder de mettre de la violence dans sa défense, et de se dispenser de faire des tirades publiques.

Ou appelle les témoins :

M. le commissaire de police de Saint Quentin dit que Massey a été un bon écolier ; il devint ai un maçon, puis on en fit un employé de bureau. On n’était pas mécontent de lui. il se mit à faire de la politique ; il suivit les groupes socialistes, dont il devint bientôt un des orateurs habituels. Il eut une vie assez pénible. Le témoin rappelle les délits successifs qui ont amené l’accusé devant les tribunaux.

M. le commissaire ajoute qu’un jour Massey vint le voir et lui avoua qu’il s’était trompé, qu’il était dans une misère noire, et qu’il était disposé à cesser de faire de la politique s’il trouvait des moyens d’existence.

Massey. quoi qu’un en ait dit ajoute le témoin, n’a pas vécu de la prostitution. Du moins ce fait n’est nullement prouvé.

Deux autres témoins sont entendus ; sont MM. les commissaires de police des 2e et 3e cantons de Saint Quentin. Leurs dépositions n’ajoutent rien a ce que l’on connaît déjà. M. Fouquier, procureur de lu République prend la parole pour soutenir l’accusation. Le ministère public fait bien remarquer que ce n’est pas un procès de tendance qui est fait en ce moment ; ce que la justice poursuit, c’est la provocation directe au meurtre, délit qui tombe sous le coup de la loi.

Me Lemaître, avocat, prend ensuite la parole. L’honorable défenseur dit que les réunions socialistes n’ont pas le caractère de danger signalé par le ministère public : ces réunions sont habituelles à Saint-Quentin où l’on ne s’en émeut point. Massey se trouvait dans un milieu singulièrement propre à l’égarer. Et savez-vous qui encourageait ce jeune homme à tenir les propos qu’on lui reproche ? La municipalité de Saint-Quentin elle-même. Oui, messieurs, la municipalité a voté 450 fr. pour envoyer au congrès de Calais deux délégués qui ont tenu exactement les mêmes discours.

Me Lemaître demande l’acquittement de Massey.

Massey prend la parole à son tour. Il dit quels ont été ses débuts, sa jeunesse misérable. Il prononce sa défense rapidement, comme une chose apprise. — J’ai été obligé, l’année dernière, pour vivre. d’aller en plein hiver, ramasser des pissenlits et des escarbilles, avec ma mère qui est infirme. Je ne suis pas un méchant, comme l’a insinué tout à l’heure M. le procureur de la République. Ma nature n’est pas faite autrement que les autres ; quand j’aurai de quoi vivre, je deviendrai un citoyen comme tout le monde. ! On devient haineux à force de misère. Laissez-moi partir au régiment ; épargnez-moi la honte de m’y présenter les menottes aux mains, et vous aurez fait un acte d’humanité.

A part quelques phrases malencontreuses qui sont des réminiscences des nombreuses réunions dans lesquelles Massey a pris la parole, comme : « le gouvernement que nous subissons » la défense présentée par l’accusé empreinte d’un sentimentalisme voulu et destiné à faire impression sur l’esprit des jurés, n’a pas manqué d’habileté.

L’accusé se rassied et les jurés rentrent dans la salle de leurs délibérations. Ils en sortent au bout d’un quart d’heure, avec un verdict affirmatif, mitigé par les circonstances atténuantes. La Cour condamne Massey à six mois de prison.

Journal de Saint-Quentin 5 novembre 1890

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