Préfecture de police

Police municipales2e brigade de recherches

Cabinet 1er bureau

Réunion plénière privée des membres des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue

Paris le 12 mai 1883

Rapport

Hier soir, a eu lieu, salle Chauland, 18 rue Coquillière, une réunion plénière privée des membres des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue.

On y était admis qu’à la condition de faire partie d’un groupe.

L’assistance se composait de 35 personnes, parmi lesquelles on a reconnu Duprat, Montant, Sébastien, Moreau, Hénon, Castaigniede, Couchot, Willems, Crié, Faliès, Caron, Didier, Jamin, Godar et Jean Pierre.

La séance est ouverte à 9h45.

Duprat annonce que c’est le groupe « L’Aiguille » qui a convoqué la réunion, laquelle a pour but de s’entendre sur ce que les anarchistes doivent faire au sujet des congrès qui vont s’ouvrir.

Il dit que selon lui, il faut que les anarchistes pénètrent dans les séances du congrès par la violence s’il le faut, qu’ils y prennent la parole et discutent les théories anarchistes, de manière à recruter des adhérents dans l’extrême-gauche des possibilistes.

Montant et un membre du groupe du 19e arrondissement sont d’avis de ne pas y aller du tout, ils allèguent qu’il y a autre chose de plus sérieux à faire que d’assister à des réunions de petites chapelles.

Jamin annonce que le groupe anarchiste du 11e arrondissement qui a pris récemment le titre de « Le Volcan » a préparé un rapport répondant à toutes les questions du programme du congrès des possibilistes.

Il ajoute que dans le parti, quoi qu’on n’ait pas pour habitude de nommer des délégués, il serait cependant bon d’en désigner un ou deux, qui, à la tribune du congrès, donnerait lecture de ce rapport.

Cette communication n’est pas goûtée de l’assistance et Jamin ne donne pas lecture de son rapport.

Crié annonce que les guesdistes ont convoqué à leur congrès, qui aura lieu prochainement, les blanquistes et les anarchistes adhérents ou non à l’Agglomération parisienne. Il dit que dans le cas où on ne pourrait pas pénétrer dans celui des possibilistes, qui ouvrira dimanche, il sera toujours temps de se préparer à faire du boucan à celui des guesdistes.

Couchot est d’avis qu’il faut entrer à tout prix au congrès des possibilistes, comme il est certain, dit-il, que la parole nous sera refusée, il faudra envahir la tribune, se disperser dans la salle et faire de la révolution.

Willems croit qu’il se produira ce qui a eu lieu à la 1ère séance du congrès de 1881, que la séance sera levée à cause du tumulte.

Moreau, du groupe des jeunes prolétaires de Montmartre, annonce que ce groupe, quoique indépendant et par conséquent non adhérent à l’Union Fédérative, sera quand même représenté et admis à la vérification des pouvoirs et que c’est lui-même qui est délégué.

Il ajoute que quand il prendra la parole, il combattra le parti ouvrier et émettra les doctrines anarchistes.

A ce moment la séance est très bruyante, des conversations particulières s’engagent de tous côtés.

Duprat, Willems et Crié rétablissent l’ordre et sur la proposition de ce dernier, l’assemblée décide que les anarchistes n’essaieront même pas d’assister à la vérification des pouvoirs du congrès de l’Union Fédérative, mais que le soir, à la séance publique de 8h, ils s’y rendront et que trois délégués, au nom de tous les groupes anarchistes de Paris et de la banlieue, prendront la parole de force si l’assistance ou le bureau s’y opposent et émettront les idées du parti.

Crié ajoute que les autres anarchistes se disperseront dans la salle et feront du tapage jusqu’à ce qu’on ait accordé la tribune à leurs orateurs.

Crié et Godar à qui on offre cette mission la refusent, en prétextant qu’ils ne sont pas des ouvriers manuels.

Montant, Duprat et Willems sont alors désignés à cet effet.

Sur la proposition de Duprat, l’assistance décide qu’une convocation sera insérée dans Le Citoyen et la Bataille du 13 courant, annonçant que les anarchistes se réuniront dimanche prochain, à 7 heures du soir, salle Orange, 11 place de la République.

Duprat ajoute que dans le cas où la salle serait occupée, on se réunira devant la porte et que de là on ira au congrès.

Crié prend note de cette proposition et dit qu’il s’en charge.

La séance est levée à 11 heures.

Un assistant du groupe des Partants (20e arrondissement) vend à la sortie le journal La Lutte, dont un exemplaire est ci-joint.

Au cours de la réunion on a fait connaître que Jamin, qui était depuis six mois sans travail, en a trouvé pour huit jours, à partir de lundi prochain.

Hénon a dit à Jamin qu’il regrettait de ne pas avoir pu aller visiter son exposition de dessin, rue Charlot, parce qu’il a été malade.

L’officier de paix.

Archives de la Préfecture de police Ba 73

Lire aussi : Congrès de la Fédération du Centre en 1883 : Les socialistes expulsent les anarchistes à coups de couteau

Lire le dossier : L’organisation anarchiste