Parquet du tribunal de 1ère instance de Mons

Mons le 28 décembre matin 1879

Monsieur le procureur général

Vous avez du recevoir hier un rapport circonstancié de M. le substitut de Maret sur les événements de ces derniers jours.

Les dépêches et les rapports que j’ai transmis depuis hier matin me donnent des inquiétudes sérieuses pour le maintien de l’ordre public.

Les ouvriers s’obstinent dans leur refus de travailler : ils sont conduits plus intelligemment qu’ils ne l’ont jamais été, et ils obéissent : à l’inverse des grèves antérieures, on ne les voit pas circuler le long des voies publiques ou se rendre en groupes près des puits d’extraction pour empêcher le travail.

Seulement, à un jour et à une heure donnés, on les voit se rassembler par milliers dans des meetings où ils ont été convoqués par des émissaires parcourant le Borinage : tout cela dénote une organisation complète.

Hier matin au moment où je conférais avec M. Demaret, une dépêche de Quaregon nous informa qu’une nouvelle tentative de destruction de maison venait d’avoir lieu : c’est, en quatre nuits successives, le quatrième fait de même nature. Ajoutez à cela des lettres et placards où les porions et les ouvriers fidèles au travail sont menacés d’être brisés en poussière (dynamite) et il deviendra évident que nous sommes en présence de tout un système : maintenir et prolonger la grève par les meetings et les explosions : plus de menaces, plus de violences sur les grands chemins ou dans les lieux publics, mais dispenser la terreur par des explosions nocturnes dont les auteurs seront difficilement découverts par la justice.

Les ouvriers grévistes n’ont pas réalisé mais la menace qu’ils avaient faite d'(?) les (?) à Dour et à Baussu (?) : en revanche, ils se sont réunis le soir dans un meeting tumultueux à Framerie : Ferd. Monniez* de Bruxelles, les a engagés à se réunir lundi 29 à 9 (?) heures du matin sur la grande place à Paturages, en armes, pour delà aller arrêter le travail à Dour, Elanges (?) et Baussu (?).

Si ma moindre infraction sera commise demain par des grévistes, nous sommes d’avis, M. Demaret et moi, de faire arrêter immédiatement le sieur Monniez par application des articles n°4 et 310 du code pénal : il a en effet par ses discours tenus dans des réunions et lieux publics à Cuesme et Trameries, tout au moins, le délit défini à l’article 310 (?)

Dans des moments difficiles comme celui que nous traversons, il serait évidemment utile que le Borinage fut parcouru par des hommes très intelligents, appartenant à la police secrète.

M. le commissaire de police de Wasmes nous disait hier que lui et ses collègues paient largement des hommes dévoués pour assister aux meetings, écouter dans les cabarets, etc… cela ne devrait pas être l’œuvre de la Sureté publique ? Or d’après ce que nous disent M. le gouverneur du Hainaut, M. l’administrateur de la Sûreté publique n’aurait pas de police secrète organisée en ce moment. Je me permets, monsieur le procureur général, de signaler cette circonstance à votre haute appréciation.

Une dernière considération : il ne faut pas espérer en ce (?), du moins un arrangement entre les patrons et les ouvriers. Ceux-ci ou du moins une grande partie d’entre eux suivent le mot d’ordre donné par les meneurs qui sont composé en Comité ou Commission socialiste (voir l’annexe ci-jointe) avec le quel les exploitants ne peuvent évidemment avoir aucun rapport.

M. Demaret qui n’a pas eu de repos depuis quatre jours vous a adressera un rapport sur l’instruction relative à la nouvelle explosion de Quaregon.

Si les grévistes s’avisent de vouloir troubler l’ordre public et (?) les lois demain, ils seront immédiatement en présence d’une force publique importante, voir plus bas.
Veuillez agréer, M. Le procureur général, l’assurance de ma considération respectueuse.

Le procureur du roi.

PS Depuis hier soir des détachements de troupes suivants sont partis pour le Borinage et postés comme suis :

Nasmes : 2 compagnies infanterie, un peloton cavalerie

Doux : 2 compagnies infanterie

Tlénu (?) 2 compagnie infanterie

Source : Grève dans le le Borinage. Décembre 1879. Inventaire des archives du parquet général de Bruxelles

*Il s’agit de Ferdinand Monier

Lire le dossier : Grèves, meetings, attentats à la dynamite dans le Borinage (Belgique)