Audience du mercredi 11 novembre 1891.

L’audience est reprise à 8 h. ¾, devant un public peu nombreux.

Me Philippoteaux, défenseur de Chuillot, exprime d’abord, devant la difficulté de sa tâche, le regret que Me Millerand ne soit pas venu défendre son client. Puis, recherchant où sont dans cette affaire les vraies responsabilités, il les trouve dans la criminelle propagande des meneurs et des exploiteurs des libertés publiques. Chuillot, avec l’ardeur et la sève de ses vingt-six ans, devait tomber dans le piège et se laisser dominer par les hommes qu’il croyait être les sincères défenseurs de la classe ouvrière. Malgré les renseignements fournis sur le compte de Chuillot par la police ou la gendarmerie, Chuillot a toujours été un excellent ouvrier. Son rôle dans cette affaire a été plus effacé qu’on ne l’a dit, et sa faute se réduit à une complicité légère, car, en somme, dit-il, il est loin d’être l’auteur principal des attentats, Me Philippoteaux demande donc un acquittement pour son client qui, ayant le cerveau déséquilibré, n’est pas responsable des actes que lui ont fait commettre les meneurs anarchistes de Revin. Et, citant la dernière phrase de l’article écrit hier par notre collaborateur Dominique, le défenseur en prend texte pour inviter le jury à se montrer indulgent en acquittant Chuillot.

A son tour, Me Noizet présente la défense de Druard. Il explique d’abord pour quelles raisons Druard dut abandonner sa femme qui, dit-il, employait à boire l’argent que lui remettait son mari pour les soins du ménage et des enfants. Druard, ainsi que le certifie un de ses patrons, n’aurait pas cessé d’être un ouvrier honnête et estimé de ses camarades, au contraire de ce qu’à avancé un commissaire de police mal renseigné. C’est ainsi que le 1er mai, tandis que les socialistes de Revin promenaient le drapeau rouge, Druard entré le matin à 5 heures à l’atelier, n’en est sorti que le soir à sept heures, sans avoir montré aucun velléité de manifestation. Il paraîtrait, dit le jeune et éloquent défenseur, que l’instruction aurait confondu l’accusé avec un autre Druard bien connu à Revin pour ses opinions avancées. Quant à la participation de l’inculpé aux attentats de Revin et de Charleville, l’accusation n’apporte pas la preuve de sa complicité. Il n’a été à la vérité que le jouet des auteurs du crime, et, si l’on veut en faire le bouc émissaire, c’est que ses co-accusés se sont entendus pour le charger. Mais Druard n’a à répondre que d’un fait : or, ce fait, le ministère public n’en a pas apporté la preuve matérielle. Le jury doit donc l’acquitter.

La parole est donnée de nouveau à Me Picart, cette fois pour la défense de de Martin. L’honorable avocat dit d’abord que les plaidoiries de ses confrères ont rétabli exactement les faits de l’affaire et montré sous leur véritable jour les co-accusés de Martin. Celui-ci à son tour n’est pas le Martin qu’à dépeint l’accusation. Les certificats des gens les plus honorables sont tous en sa faveur. Martin a toujours eu une conduite irréprochable, il n’a jamais été l’objet d’une plainte. Il n’a jamais su à quel emploi était destiné la dynamite. Ses camarades et lui n’ont certainement pas eu une pensée homicide. Et donnant lecture des principaux passages de l’article paru hier dans nos colonnes, Me Picart demande avec émotion au jury un « verdict d’apaisement. »

La défense de Raguet est présentée en une courte mais élégante et habile plaidoirie par Me Jacquemin, du barreau de Sedan. Raguet, dit-il, ne comparaît que parce qu’il aurait fourni une partie de l’instrument ayant servi à des attentats conçus, décidés et exécutés en dehors de lui. Le rôle de Raguet a été complètement pasif. Raguet n’a d’ailleurs jamais été anarchiste. Le maire de Fumay, M. Dunaime, conseiller général, et M. Jacquemart, député, affirment dans des lettres écrites à Me Jacquemin que Raguet est un très bon ouvrier. Il faisait partie du Comité républicain et ne s’occupait pas d’anarchie. Aussi, comme ses confrères, Me Jacquemin espère l’indulgence du jury.

En commençant son intéressante plaidoirie, Me Bougon s’écrie qu’il lui tardait d’implorer la clémence des jurés pour son client. Graux est prévenu d’avoir caché les cartouches dans son jardin. Il l’a fait par simple complaisance pour Chuillot. Me Bougon lit un grand nombre de certificats témoignant en faveur de son client, notamment une lettre de l’administrateur du Familistère de Guise donnant de bons renseignements sur son travail. Pour lui, encore plus que pour les autres, je jury doit être clément.

Les répliques

M. le procureur de la République répond en quelques mots vigoureux aux plaidoiries des avocats. Il dit que si des variations se sont produites dans les interrogatoires des accusés, c’est par suite d’une entente générale entre eux. Les aveux qu’ils ont faits à l’instruction constituent une preuve indiscutable de leur culpabilité à tous. L’organe du ministère public veut bien reconnaître que les inculpés ont subi l’influence morale des meneurs, mais il fait la part de cet entraînement en leur accordant les circonstances atténuantes. Le jury devra faire son devoir de défenseur de la société.

A cette nouvelle accusation ardemment soutenue par M. le procureur Bourgueil, les avocats répondent tour à tour par de brèves répliques. Une seconde fois, ils supplient le jury en cette affaire humainement, l’impartialité, avec tout l’indulgence d’hommes intelligents ayant à se prononcer sur des hommes simples qu’on a entraîné à mal faire les conseils pernicieux de meneurs restés dans la coulisse.

Le verdict

A midi, le jury entre dans la salle de ses délibérations.

Il en sort une heure après en rapportant un verdict de culpabilité, mitigé par les circonstances atténuantes pour Bigel, Bourgeois et Chuillot, – et un verdict d’acquittement pour Druard, Martin, Raguet, Cordier et Graux.

En conséquence, la cour prononce l’acquittement et ordonne la mise en liberté immédiate de Druard, Martin, Raguet, Cordier et Graux.

Les trois autres accusés demandent l’indulgence de la Cour.

Bigel, Bourgeois et Chuillot sont condamnés chacun à sept ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour.

En entendant le prononcé du jugement, Bigel pleure, Bourgeois se montre accablé ; seul Chuillot conserve l’impassibilité la plus complète. Au moment de quitter la salle, Bourgeois se tourne vers le public et lui crie : « On vient de condamner ma femme à mort ! »

Le Petit Ardennais 12 novembre 1891