Cour d’assises des Ardennes

Présidence de M. Thomas, conseiller à la Cour d’appel de Nancy.

Troisième affaire. Affaire de la dynamite. Bourgeois (Clovis-Alcide), Chuillot (Henri-Vital), Cordier (Léon-Eugène), Druard (Marc-Aimé-Melchior), Graux (Augustin-Joseph), Martin (Auguste-Eugène), Raguet (Louis), Bigel (Eugène), sont accusés de destruction d’édifices à l’aide de la dynamite.

Après une suspension d’audience d’une demi-heure, l’audience est reprise, et M. le président appelle l’affaire de la dynamite.

Il y a peu de monde dans la salle. On pouvait s’attendre à une plus grande affluence, étant donné le bruit qu’a fait cette affaire et le retentissement qu’elle a eu dans le département. Il est vrai que la difficulté d’entrer à la Cour d’assises a dû retenir chez eux beaucoup de curieux.

A 4 heures, les huit accusés sont introduits. Quatre s’assoient au banc ordinaire des accusés, les quatre autres à un banc spécialement placé pour eux devant celui des avocats.

M. le président donne d’abord lecture de deux arrêts, le premier déclarant que M. Deville, qui est à la fois juré et témoins, ne pourra siéger comme juré ; le second ordonnant que deux jurés supplémentaires seront adjoints au jury de jugement.

L’identité des accusés ayant été constatée, il est procédé au tirage au sort des jurés. Le chef du jury est M. Beaumont.

M. le greffier Thierry donne lecture de l’acte d’accusation qui est ainsi conçu :

Acte d’accusation

Contre :

1° Bigel Eugène, ajusteur, demeurant à Revin ;

2° Bourgeois Clovis-Alcide, 32 ans, mécanicien, demeurant à Revin ;

3° Chuillot Henri-Vital, 26 ans, mouleur, demeurant à Revin ;

4° Cordier Léon-Eugène, 32 ans, ajusteur, demeurant à Gespunsart ;

5° Druard Marc-Aimé-Melchior, 37 ans, modeleur, demeurant à Revin ;

6° Graux Augustin-Joseph, 28 ans, ajusteur, demeurant à Revin ;

7° Martin Augustin-Eugène, 24 ans, boulanger, demeurant à Fumay ;

8° Raguet Louis, 32 ans, carrier à Fumay ;

accusés de destruction et tentative de destruction d’édifices à l’aide de mines et complicité.

Le procureur général près la cour d’appel de Nancy, vu l’arrêt rendu par la cour, chambre des mises en accusation, à la date du 10 octobre 1891, par lequel les sus-nommés ont été renvoyés renvoyés à la cour d’assises du département des Ardennes, pour y être jugé, conformément à la loi, vu l’article 241 du code d’instruction criminelle, expose que de la procédure résultent les faits suivants :

Dans la nuit du 11 au 12 juin dernier, 3 cartouches de dynamite placées dans un soupirail des caves de la gendarmerie, à Revin, firent explosion, broyant en partie les pierres de taille de la base et du côté droit, en brisant dix carreaux.

Dix jours après, dans la nuit du 21 au 22 juin, une nouvelle explosion, provoquée par le jet de trois cartouches dans la cave de la gendarmerie à Charleville, renversa un mur intérieur en briques, arracha de leurs gonds et projeta à l’intérieur des caveaux quatre portes munies de fortes ferrures. Ce crime produisit une vive émotion, car le malfaiteur avait très vraisemblablement chois le moment où la caserne était occupée seulement par les femmes et les enfants, tout le personnel de la brigade ayant été détaché à Château-Regnault à l’occasion d’une grève.

Malgré les recherches les plus actives, tant à Revin qu’à Charleville, les auteurs de ces attentats demeuraient inconnus, lorsque le 16 juillet dernier, au matin, le sieur Alfred Jurion découvrit sur une des fenêtres du sous-sol de la maison habitée par le sieur Deville-Corneau, industriel à Charleville, une boîte à laquelle adhérait un fragment de mèche calcinée. Le châssis de la fenêtre avait été légèrement brûlé. Le directeur de la poudrerie nationale de Saint-Ponce fut requis immédiatement de procéder à l’ouverture de cette boîte. Il y trouva 465 grammes de dynamite gélatinée additionnée de nitrate de soude, recouverte de morceaux d’un indicateur des chemins de fer de l’Est et d’une couverture d’un catalogue des magasins du Printemps, le tout formant bouchon.

Sur cette couverture de catalogue était écrit au crayon en plusieurs endroits le nom de Bigel. Elisa Bigel, âgée de douze ans, sœur de l’inculpé reconnut que c’était elle qui s’était amusée à écrire son nom sur cette couverture pour s’apprendre à faire les B. Les soupçons se portèrent sur Eugène Bigel, ajusteur à Revin qui était venu dans sa famille à Charleville le 13 juillet et en était reparti le 16 juillet au matin.

Cet individu mis en état d’arrestation opposa d’abord aux charges accablantes qui pesaient sur lui, les dénégations les plus absolues. Mais il finit par entrer dans la voie des aveux et il se reconnut l’un des auteurs de l’explosion de Revin et l’auteur de l’explosion de la caserne de gendarmerie de Charleville et de la tentative commise sur la maison Deville.

Il avoua même un quatrième crime qui était jusqu’à ce jour demeuré inconnu. Dans la nuit du 21 au 22 juin, quelques instants avant de se rendre à la gendarmerie, il avait jeté dans la cave du commissariat de police de Charleville, deux cartouches de dynamite, dont la mèche était allumée. Ces cartouches par une circonstance indépendante de sa volonté n’avaient pas éclaté.

Les aveux de Bigel étaient sincères, ils amenèrent l’arrestation de neuf individus qui sont les nommés Chuillot, Druard, Bourgeois, Cordier, Graux et Blin, ouvriers métallurgistes à Revin ; Durbecq, mouleur, Martin, garçon boulanger et Raguet, carrier à Fumay.

Le nommé Blin a été traduit devant le tribunal correctionnel de Charleville et condamné à trois mois d’emprisonnement et 100 francs d’amende pour détention illicite de dynamite et Durbecq a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu, sa participation effective aux attentats n’ayant pas été établie.

Les huit autres inculpés ont tous prit part aux faits qui motivent les poursuites soit comme auteurs principaux, soit comme complices, Martin et Raguet ont procuré à Druard et à Chuillot des cartouches de dynamite, les amorces et les mèches qui ont servi aux quatre attentats sachant qu’elles devaient y servir.

En ce qui concerne l’explosion de Revin : Druard remit à Chuillot trois cartouches amorcées, puis dans la soirée du 11 juin, après une entente préalable, Bigel, Bourgeois, Chuillot et Cordier préparèrent l’engin explosif en l’entourant de terre et de chiffons, puis Bigel et Bourgeois allèrent ensemble le placer sur le soupirail de la cave de la caserne après avoir allumé la mèche à l’aide d’un cigare que fumait Bigel.

En ce qui concerne la casene de gendarmerie et le commissariat de police de Charleville, c’est encore Druard qui remit à Chuillot dans une boîte en tôle, cinq cartouches qu’il avait reçues également par Martin et Raguet.

Chuillot les donna à Bigel qui dans la nuit du 21 au 22 juin, jeta deux cartouches dans la cave du commissariat de police et quelques instants après trois cartouches dans la cave de la caserne de gendarmerie.

Les cartouches jetées au commissariat de police, quoique n’ayant pas fait explosion, n’ont pas été retrouvées ; cependant on a découvert dans la cave un morceau de mèche de mineur calcinée, et un morceau de papier parcheminé dans lequel on enveloppe toujours les cartouches de dynamite.

En ce qui concerne la maison Deville-Corneau, Chuillot reçut directement de Martin qui les tenait lui-même de Raguet, onze cartouches de dynamite ; il en cacha six dans le jardin de graux avec le consentement de celui-ci et remit cinq autres à Bigel, en présence de graux qui savait à quel usage elles étaient destinées.

A l’aide de la boîte précédemment donnée par Druard, Bigel prépara un engin dont les effets devaient être désastreux, et dans la nuit du 15 au 16 juillet, il alla le placer sur la fenêtre de la maison Deville-Corneau. Si l’explosion ne s’est pas produite, ce n’est, au dire de l’expert, que parle plus grand des hasards.

Les renseignements fournis sur ces huit individus sont déplorables. Bourgeois, Cordier et Raguet ont déjà été condamnés à l’emprisonnement et sont signalés comme aimant le désordre. Bigel quoique très jeune, est exalté, brutal et violent. Chuillot est mal considéré et très redouté ; il s’est toujours fait remarquer par la violence de son langage. Martin est le propagateur à Fumay des idées anarchistes. Enfin, Graux et Druard passent pour des individus dangereux.

Le Petit ardennais 10 novembre 1891