Tortelier qui est menuisier et qui crie sans cesse contre les patrons, à l’avantage d’en avoir un coulant, car chaque fois qu’il désire s’absenter, il le peut, sans perdre sa place.

Au second rang des orateurs anarchistes se place Faure Sébastien. Voyons d’abord si c’est une anarchiste.

Il est très retiré et n’est familier avec aucun compagnon. Il a peut-être lu Qintilien et il sait qu’un orateur perd à être connu en robe de chambre.

Il y a un fait certain, c’est que Faure ne conclut jamais et que, dans les groupes quand il y va, il a toujours un mal de gorge qui l’empêche de discuter.

Comme doctrine, il a lu Karl Marx et il se sert de l’ouvrage du créateur de l’Internationale pour faire la critique de la société actuelle.

Il découpe ça et là dans ses ouvrages des parties saillantes auxquelles il adapte des finales de son cru.

Il ne dédaigne même pas, comme il l’a fait remarquer à la salle des Capucines, de répéter des phrases entières de Guesde.

Ses discours sont de la mosaïque, car on y trouve de tout, excepté du Faure.

Servi par une excellente mémoire, il apprend par cœur le discours qu’il doit répéter et comme le public de la salle des Capucines pas plus que le public anarchiste, n’est familiarisé avec les auteurs socialistes, on le prend pour un brillant improvisateur et ses inégalités oratoires sont mises au compte du manque de rhétorique d’un talent primesautier.

Aussi passe-t-il, chez les anarchistes, pour un émule de Mirabeau.

Il avait une belle occasion lors de la grève de Lens, quand Roques l’avait pris comme rédacteur de l’Egalité, de montrer ses facultés générales, mais tout au plus donna-t-il quelques articles très plats.

C’est depuis ce moment que Roques, en vrai barnum des lettres, a fermé son journal aux anarchistes.

L’anarchie possède aussi son orateur judiciaire, Tennevin.

Deux individus qui se font appeler « la Terreur des huissiers », les frères Morel, ont montré à Tennevin qu’on pouvait tirer parti de l’ambiguïté de quelques textes du Code ; celui-ci en a profité pour plaider en cours d’assises la cause de quelques compagnons.

Cela lui est d’autant plus facile qu’il va toujours au devant du réquisitoire de l’avocat général et qu’il se borne généralement à accuser la société qui ose poursuivre ses amis.

Il se fait passer pour licencié en droit, mais c’est aux compagnies de discipline qu’il a pu faire d’amères réflexions sur la jurisprudence militaire, mais jamais place du Panthéon, il n’a mis le nez dans le code civil.

En réunions publiques, il donne à froid le mot grossier ; comparé aux autres orateurs, il est nul au point de vue théorique.

Avec Leboucher, nous entrons dans la catégorie des dévoyés ; depuis sa sortie de Sainte-Anne, le malheureux a des moments de lucidité.

Il dévore tous les ouvrages qui lui tombent sous la main, principalement ceux qui concernent les sciences biologiques. Doué d’un timbre de voix très éclatant, d’un geste dramatique, il tonne, surtout en réunions publiques, contre les dictateurs.

Fait étrange, les choses acquises se groupent très bien dans ce cerveau d’halluciné pendant une demi-heure ; son argumentation est serrée, sa phrase a de l’ampleur, en un mot c’est un tribun.

Après c’est une défaillance et il retombe dans sa monomanie de la persécution.

Montant parle très peu maintenant. C’est un anarchiste des premiers jours. Il croit pouvoir transformer la société par le simple tableau d’une humanité altruiste et génreuse, meilleure que l’ancienne. Comme on n’a pas à hésiter entre les deux formes de société, il croit que le peuple n’hésitera pas à faire une révolution pour accomplir ce qu’il appelle « ses grandes destinées »

Laurens (Lucien) n’est pas un orateur, mais il parle très souvent dans les réunions publiques. C’est un travailleur, il est employé chez Lyon-Alemand (le conseiller municipal) et nourrit les enfants des Baudelot, son beau-frère.

Il intervient dans toutes les questions théoriques ou pratiques qui intéressent la propagande ; il est très logique, très honnête, dit juste ce qu’il faut dire et se fait toujours écouter, ce qui est énorme dans un tel milieu ; en un mot, c’est le Malesherbes de l’anarchie.

Maintenant qu’on a vu à peu près quel est le caractère et le genre propres aux écrivains et aux orateurs, voyons ce qu’est le reste du troupeau et comment il peut se classer.

Actuellement, c’est à dire aujourd’hui même, car rien n’est si variable que les groupements anarchistes, il n’y a, à vraiment parler que trois groupes.

On commencera par le moins important, il faut citer le groupe des 5e et 13e arrondissements. Il a son siège 11 place d’Italie, chez Jacquet, cafetier, dans le sous-sol, et ses réunions ont lieu tous les samedis.

Bertrand, Dejoux et Denéchère y font toutes les semaines une petite causerie sur un sujet quelconque d’économie sociale.

Il n’y va guère qu’une dizaine de camarades qui écoutent les allocutions, en prenant une chopine et qui ne passent jamais la rive gauche, sauf à de rares exceptions.

Ce groupe organise pour ce jour, 16 courant, une grande conférence 199 avenue de Choisy, à l’Alcazar d’Italie, au bénéfice de la presse.

La Sentinelle de Montmartre, qui a son siège 19 rue de Clignancourt est fréquentée par Tortelier, Charveron, Courtois, Baudelot, Laurens (Charles) et Laurens (Lucien), Bernard, Duprat, Ridoux, Marchadié, Paillette, Lucien Weill, Vivier, Luss (actuellement en tournée à Toulouse) Faure, Brunel et Brunet.

Les discussions y sont animées. On s’y occupe surtout de l’événement du jour au point de vue anarchiste et on y choisit des sujets de conférences.

Quand il y a une notabilité, on y discute un sujet quelconque : propriété foncière, agricole, etc…

Il y a de l’intérêt parce que les discussions y sont très approfondies.

Les réunions ont lieu tous les mercredis à 9 heures mais il n’y a jamais personne avant 10 heures ; il est vrai qu’après les causeries viennent les chansons et qu’il n’y a guère de séance qui ne se termine avant 2h du matin.

Le troisième groupement qui contient tous les autres, est le Cercle international, dont le siège est à la salle Horel 13 rue Aumaire. C’est là le cœur de l’anarchie, car c’est là qu’est la caisse.

Il n’y a pas de cotisations et chacun donne ce qui lui plaît. Cela n’empêche pas qu’il y ait dans la caisse, laquelle est entre les mains de Cabot, plus de 150 francs.

C’est sur cette somme qu’il a pu payer les frais de transport du matériel de l’imprimerie jurassienne qui s’élevaient à 140 francs.

Dans la journée de vendredi, Paul Reclus est venu remettre à Cabot 100 francs sur la somme versée.

Tout le Paris anarchiste se trouve au Cercle le dimanche ; c’est là que se commentent les faits de la semaine, qu’on se rencontre, qu’on échange des impressions et qu’on prend toutes les mesures nécessaires à la propagande générale : réunions, affiches, placards, et qu’on y décide l’envoi de secours aux détenus, etc..

En un mot, on y fait la grande et la petite cuisine du parti.

Les allemands et les italiens y vont, mais n’y parlent jamais parce que l’accès en est trop libre.

Toutes les autres petites réunions se font chez Cabot, 62 rue des marais ; on y va chercher l’argent, on en porte, on y transmet une quantité considérable de communications pour la Révolte, en un mot, c’est le refuge sacré.

Il est bon aussi de signaler les querelles de personnalités et d’écoles qui existent dans ce parti.

A la Révolte, on est honnête ; on est altruiste et si l’on est matérialiste, ce n’est qu’au point de vue religieux.

Le groupe des orateurs est entièrement partisan du vol, mais à une condition, c’est qu’il sera fait en vue de la propagande et qu’il profitera exclusivement à celle-ci. Cabot, budgétivore ( je reviendrai sur ce bizarre personnage), Laurens (Lucien), Duprat, etc… sont tous d’accord sur ce point, et leur désaccord avec Grave prend même en ce moment une tournure violemment agressive.

Mais ceux-ci, à leur tour, sont en contradiction absolue d’idées avec Charles Laurens, Baudelot, Vivier, Viard, Bausoin, Courtois, Charveron, Martinet, Leroux (celui-ci est actuellement en prison à Versailles pour vol de fruits).

Ces derniers mènent la Chambre syndicale des hommes de peine, à la Bourse du travail.

Ils parlent de ces principes que l’homme nait fatalement égoïste, qu’il n’a pas à se préoccuper du voisin, que l’unique morale consiste dans la plus grande satisfaction possible de tous les besoins, satisfaction acquise par quelque moyen que ce soit.

S’introduire chez un ami et le dévaliser est moral, parce que cet ami ruiné voudra en ruiner un autre et qu’à la fin il s’attaquera à ceux qui possèdent.

Tous les jours, aux hommes de peine, des malheureux viennent s »inscrire pour avoir du travail ; on leur promet tout ce qu’ils veulent, on leur assure même du travail pour le lendemain s’ils veulent laisser leur bourse et d’aucuns le font.

Baudelot triomphe alors en disant : « Maintenant ils n’ont plus qu’à voler, c’est leur seule ressource. J’ai encore fait un révolté. »

Le clan Grave et le clan Cabot-Tennevin ne partagent pas cette façon de voir et c’est ce qui a disloqué la Chambre des hommes de peine, désavouée en assemblée générale du Cercle International.

Voilà où en est actuellement ce parti.

Pour le moment, comme la Chambre n’a encore rien décidé et que l’opinion est calme, on ne juge pas à propos de faire d’autres actes de propagande que les réunions avec placards.

Jean

Archives de la Préfecture de police Ba 76