Gravelle, fondateur des « Naturiens » habitait rue des Norvins.

LES « NATURIENS

Pendant une bonne partie de la journée d’hier, ce n’étaient, rue des Norvins, tout en haut de la Butte-Montmartre, que longues théories de journalistes anxieux, venant interroger le grand prêtre de la religion économique nouvelle, M. Gravelle, fondateur des « Naturiens ». C’est qu’une sinistre nouvelle s’était répandue sur la capitale. Le fameux départ pour le Cantal, annoncé à grand fracas depuis longtemps, n’aurait pas lieu, du 1er au 30 juin, ainsi qu’il avait été dit. Il n’aurait même jamais lieu.

Pourquoi ? La chose mérite d’être expliquée.

Lorsque, l’an dernier, le peintre Montmartrois Gravelle lança un appel aux amateurs de la vie naturelle, il eut soin d’annoncer qu’un riche propriétaire du Cantal mettait à sa disposition un vaste domaine de quelque quarante hectares, avec grasses prairies, animaux domestiques, cavernes profondes, cours d’eau poissonneux, arbres Fruitiers et ustensiles de première nécessité.

On devine si la perspective de vivre en pleine nature, sans percepteur ni police, eut le don d’émouvoir les esprits libres. Les demandes affluèrent et furent l’objet d’un sévère examen. La société des « Naturiens »» n’en fut pas moins constituée et, comme toute société qui se respecte, lança un journal illustré, s’il vous plaît ; l’Etat naturel.

Eh! bien, de tout cela il ne reste rien que des regrets et des désillusions. Il paraît que le philanthrope auverpin n’a jamais existé que dans l’imagination des fondateurs des « Naturiens » et que les quarante hectares de terres bénies, destinées à devenir un petit paradis terrestre, sont situées dans la lune.

Le plus drôle de l’affaire, c’est que certains adhérents de la nouvelle société ont donné leur démission de leurs emplois et se trouvent maintenant, comme on dit, le bec dans l’eau. Toujours l’histoire de Perrette et le pot au lait et de la Peau de l’ours.

Jamais Lemice Terrieux, de joyeuse mémoire, n’avait obtenu un succès comparable à celui de M. Gravelle.

H. Grenet.

Le Soleil 5 mai 1895