Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Dix-huitième épisode. L’affaire Matha. Le Cubilot hebdomadaire. Plainte du ministre de la guerre contre le journal.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Rappelons qu’une enquête avait fait découvrir qu’une caisse, saisie dans la cour du Libertaire, contenait du matériel de fausse-monnaie et un numéro du Cubilot. Des poursuites furent engagées contre Matha, le gérant du journal. Le 1er juillet 1907, une perquisition avait lieu à la colonie d’Aiglemont. Dès ce moment le Cubilot fit campagne faveur de Matha.

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon. Collection Gilman. Métropolitan museum of art. New-York

Le 12 octobre 1907, Fortuné participe à un meeting à la salle du Progrès social, 92 rue de Clignancourt, à l’ordre du jour : « L’affaire Matha et la liberté d’opinion ». La salle est bondée, 450 personnes y assistent. D’autres orateurs interviennent : Charles Malato, Paraf-Javal et Jules Lermina. Fortuné déclare : « Il y a 20 ans que je connais Matha. Nous avons longtemps habité la même chambre et partagé le même lit. Chaque fois que je viens à Paris, je couche chez Matha. Mon ami s’occupait exclusivement de propagande. Ce n’est donc pas lui qui, se sachant surveillé par la police, eut été assez bête pour conserver au Libertaire tout un attirail de faux-monnayeur… Il explique ensuite que la caisse découverte par la police contenait des brochures anarchistes, des numéros du Libertaire et quelques exemplaires d’une feuille que lui, Fortuné Henry, édite pour son compte.

De là, à me considérer comme étant le complice de Matha, il n’y avait qu’un pas, et cette crapule de Leydet ordonna aussitôt qu’une perquisition fût pratiquée à la colonie d’Aiglemont.

Trois agents de la sûreté, le procureur de la république et 30 gendarmes se présentèrent à la colonie tandis que nous étions absents et que, seule, une femme se trouvait chez nous…

Ces individus fracturèrent nos meubles, vidèrent nos pots de confiture et nos conserves d’oseille pour fouiller dedans. Ils s’en furent bredouilles, n’emportant pour tout butin que notre comptabilité…

Lorsque nous rentrâmes de notre travail, l’indignation nous gagna. Je pris immédiatement le train pour venir casser la gueule à Leydet (sic). Je dus de ne pas être arrêté et ne pas mettre à exécution mon projet, à une circonstance toute fortuite. Leydet, en effet, très occupé, procédait à l’interrogatoire de Soleillant. Cette crapule (Leydet) ne me laissa pas pénétrer dans son Cabinet. C’est au seuil de la porte qu’il me reçut.

— Je suis – lui dis-je – Fortuné Henry, d’Aiglemont, je viens chercher les papiers que vous avez fait cambrioler chez moi, par vos apaches.

La hyène se redressa et, revenu de sa surprise :

—  Je ne puis tolérer un pareil langage, bégaya-t-il.

—  Je ne suis pas venu ici pour vous demander si vous êtes disposé à tolérer mon langage. Je veux la comptabilité que vous avez donné ordre de me voler.

—  Si vous continuez sur ce ton, je vais vous faire arrêter.

—  Et moi, je vais vous étrangler, salaud ! lui répondis-je.

Eh bien ! Camarades, Leydet, l’homme de toutes les sales besognes, le lèche bottes des puissants, l’être misérable que nous retrouvons toujours chaque fois qu’un mauvais coup se prépare contre les militants, n’a pas osé me faire arrêter. Il était blême ; il tremblait !

Le lendemain, le procureur de la république en personne, faisait 4 kilomètres à pied pour me remettre mes papiers (ovations).

Fortuné Henry profère ensuite des menaces contre la police et se déclare disposé à lutter jusqu’au sacrifice pour sauver Matha. »1

Lors du procès en Cour d’assises du 19 au 21 novembre 1907, devant la vacuité du dossier, l’avocat général renonce à son réquisitoire contre Matha, qui fut acquitté le lendemain.

Mais Fortuné n’en a pas terminé avec les juges. Le 14 octobre 1907, vers 15 heures, Henri Paulet, wattman2de la Compagnie des tramways de Charleville, descend l’avenue de la gare, lorsqu’il heurte avec son tram, une tapissière3 attelée d’un cheval dans laquelle se trouvait Fortuné Henry et un colon surnommé le Savoyard.

Le choc culbute le cheval et brise les brancards. Furieux, Fortuné, aidé de son compagnon, se précipitent sur le wattman qui veut offrir ses services pour relever le cheval et tous deux lui administrent une sérieuse raclée. M. Paulet a deux dents cassées à la mâchoire supérieure et une forte éraflure derrière l’oreille gauche.4

Le 4 décembre 1907, Fortuné se retrouve devant le tribunal correctionnel, pour coups et blessures sur le wattman. A l’audience il explique qu’il a agit par réflexe et déclare que M. Paulet est responsable de l’accident et qu’il était en légitime défense mais le tribunal ne le suit pas, le condamne à 15 jours de prison et aux dépens.5

Le Cubilot depuis sa fusion avec l’Egalité a pris une orientation nettement antimilitariste qui marque également le début d’ennuis judiciaires.

Document Archives départementales des Ardennes. Cliquer ici pour voir le journal en entier

Dans le n° 35 du journal, paru le 6 octobre 1907, un article intitulé « Pro Patria » et signé par Jean Prolo, inaugure cette campagne contre l’armée : « Depuis quelques jours déjà le mouvement inusité des gares, montre que l’ogre Patrie, comme chaque année, reçoit sa provende de chair fraîche.

Chair fraîche que dans deux ans elle rendra sous forme d’alcooliques, de syphilisés, de tuberculeux ou de mouchards…Et tandis que les mieux doués, les plus forts, les plus beaux gars s’en vont à l’école de la paresse et de l’ivrognerie, les malingres et les souffreteux, les phtisiques et les estropiés restent pour travailler et faire des enfants, pour gagner le budget de la guerre et de la marine et régénérer l’espèce. »

Dans le même numéro du Cubilot, Taffet qui a assisté au XIIIe congrès de l’Union fédérale des ouvriers métallurgistes de France à la salle de la coopératives l’Egalitaire rend compte des discussions auxquelles assistaient 98 délégués représentant 113 syndicats.

Le 19 octobre 1907, le préfet des Ardennes demande au maire d’Aiglemont de lui adresser les exemplaires du Cubilot qui ont dû, depuis l’impression du journal dans le village, être déposés à la mairie, en conformité des articles 3 et 10 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, faisant obligation à l’imprimeur et au gérant de déposer chacun deux exemplaires du journal.6

Le 20 octobre 1907, paraît le n°36 du Cubilot. Le journal y annonce le début d’une crise dans l’automobile. Un article évoque la situation des établissements Porcher à Revin où malgré la grève de légers bénéficies ont été réalisés mais des ouvriers de l’usine n’ont pas encore été réembauchés alors que le carnet de commandes est très chargé. Poursuivant sa campagne antimilitariste, le Cubilot évoque la situation d’un soldat déserteur, condamné à deux ans de prison. Dans la série d’articles intitulée « L’organisation de la Révolution » signée « un de la basse classe », l’auteur anonyme propose : « Pourquoi les révolutionnaires d’une même localité ne tenteraient-ils pas des essais de vie collective (jardins communistes, soupes communistes permanentes, achats en commun, gardiennages de jeunes enfants, agapes fraternelles, etc.) où tout en trouvant de sérieux avantages pécuniaires, ils contribueraient à améliorer leur mentalité et à dissiper les préjugés qui ont cours, si souvent, dans la classe ouvrière. » On retrouve là un « melting pot » des expériences tentées à l’Essai et utilisées dans la grève de Revin mais dont la généralisation ne trouve pas d’écho.

Le 25 octobre 1907, le ministre de la guerre dépose plainte contre André Mounier, le gérant du Cubilot, pour la publication de plusieurs articles injurieux envers l’armée. Une information judiciaire est ouverte à raison des injures contenues dans l’article « Pro Patria ».7

Collection Bnf JO-25065. L’entête de très mauvaise qualité a été modifiée. Lire le journal entier ici

Le 3 novembre 1907, paraît le n°37 du Cubilot, le journal fait le point sur les conditions d’impression : « Grâce au dévouement et à l’énergie des camarades de la colonie d’Aiglemont, les quatre derniers numéros du Cubilot ont été tirés à bras.

Ça a été un travail considérablement dur, parce que la machine était neuve.

Nous avons été retardés dans l’installation du moteur, c’est ce qui nous a mis dans l’obligation de ne pas paraître samedi dernier.

Ce numéro est le dernier que nous tirons dans ces conditions et notre parution à partir d’aujourd’hui devient régulière.

C’est hebdomadairement que nous paraissons. »

Taffet, dans un article intitulé « Syndicats et Fédérations » lance un appel aux 16 organisations syndicales, adhérentes à l’Union des syndicats des Ardennes qui n’appartiennent pas à une Fédération nationale, de faire leur devoir et de rejoindre leur fédération de métier ou d’industrie comme les 18 autres qui l’ont fait, en application des statuts de la CGT.

Le journal annonce que Merrheim, secrétaire de la Fédération de la métallurgie, vient dans les Ardennes, et avec Taffet, fera une série de réunions sur le Syndicalisme et l’organisation ouvrière. La tournée de propagande sera clôturée le 10 novembre 1907 à Braux, salle de la mairie par une conférence sur le syndicalisme par Taffet, secrétaire de l’Union des syndicats et Fortuné Henry, du Cubilot.

De son côté le groupe libertaire se réunit le dimanche 3 novembre 1907 au café Lyonnais, 64 rue Bourbon à Charleville.

Collection Bnf JO-25065. Lire le journal entier ici

Le n°38 du Cubilot du 10 novembre 1907, annonce en page deux, sur 3 colonnes : « Dernière heure. Plainte du général Picquart contre le Cubilot. L’ex-défenseur de Dreyfus, pourvoyeur de prison.

Collection Ville de Paris / BHVP

Le Cubilot étant sous presse, une bonne nouvelle nous parvient.

Nous arrêtons son tirage pour informer nos lecteurs que le journal est poursuivi en la personne du camarade André Mounier, son gérant, pour un article paru dans le numéro 35, sous le titre : « Pro Patria », de notre collaborateur Jean Prolo.

Outrages à l’armée ! ! C’est la Grande Muette qui parle… Nous lui répondrons à huitaine.

Le Cubilot »

1 Archives nationales F7/15968. Rapports 13 octobre 1907. F7/12723 rapport 13 octobre 1907.

2 Le wattman est le nom que l’on donne au conducteur d’un tramway.

3 Voiture hippomobile à quatre roues.

4 La Dépêche des Ardennes 15 octobre 1907.

5 La Dépêche des Ardennes 5 décembre 1907.

6 Archives communales d’Aiglemont S1 Communisme expérimental L’Essai.

7 Archives départementales des Ardennes 3 U 2413

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