Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Dix-septième épisode. La fin de la grève de Revin et les minorités agissantes.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

A Revin la grève se termine sans qu’il soit possible de déterminer un véritable vainqueur de ce long conflit social, dont Taffet avait fixé les enjeux : le contrôle ouvrier des entreprise. S’il est certain que cet objectif n’est pas atteint, qu’obtiennent les travailleurs de Revin ? Un accord est signé le 30 août 1907 entre les délégués ouvriers et patronaux. Le 5 septembre la grève est terminée et le 12 septembre, les enfants mis en pension dans des familles ouvrières des Ardennes rentrent à la maison1.

Deux articles du nouveau règlement, à l’origine du conflit, sont modifiés : l’article 2 autorise les sorties, uniquement pour se rafraîchir, instaure une tolérance d’une heure pour l’entrée et la sortie, l’application de la journée de 10 heures et le renvoi n’est appliqué qu’après l’avertissement aux ouvriers coupables d’absences reconnues injustifiées. En ce qui concerne l’article 3, aucun ouvrier ne peut être inquiété en raison de ses opinions politiques et lors d’un conflit avec un contremaître, seul le patron a le pouvoir de licencier.2

Document Archives départementales des Ardennes. PERH320 1. Collection privée Philippe Decobert. Cliquer ici pour lire le journal en entier.

Le n°33 du 8 septembre 1907 du Cubilot, sous la plume de Taffet analyse ce compromis : « Le grand conflit qui depuis quatre mois a passionné toute la région industrieuse des Ardennes est enfin terminé. Or, comme il faut être logique, je ne crierai pas victoire, mais je me permettrai de donner quelques appréciations.

Tout d’abord, l’article premier du règlement patronal était l’application de la journée de 10 heures.

Oh ? Combien nous souhaitions cette application ; car il est regrettable que des ouvriers soient obligés de peiner pendant 14 heures pour arriver à faire leur journée et cependant cela se passait chez MM. Faure et ailleurs ; or, j’en déduis que l’application intégrale de la journée de dix heures obligera les exploiteurs à augmenter la main d’œuvre sur certains articles.

L’article 2 comportait la mise à pied ; cette mise à pied n’est pas tout à fait éliminée, mais on peut dire qu’elle n’est pas applicable du fait qu’un ouvrier peut justifier de son absence, les cas ne manquent pas et il est surtout convenu qu’il sera permis d’intervenir dans toute punition non justifiée, nos amis n’y failliront pas.

L’article 3, qui n’était autre que l’arrogation du droit de renvoyer un ouvrier sans indemnité, est détruit de par le procès-verbal, car il est dit qu’une délégation ouvrière sera entendue chaque fois qu’un renvoi donnera lieu à des interprétations erronées ; or, pourquoi un ouvrier qui fait le bien-être de son patron serait-il renvoyé pour une vétille ? Cela ne peut s’admettre et nos amis [illisible] qu’ils sont unis chaque fois que pareil fait se produira.

Mais je dois dire surtout que le système de réembauche n’est pas tout à fait à notre convenance, car il est facile à un patron de laisser sur le pavé ceux qui pourraient, de par leur franchise, lui paraître gênants.

Enfin j’en conclus que personne n’aurait eu le pressentiment de la force de cohésion et de discipline observée par les ouvriers. On nous dit en pleine anarchie, mais qu’il me soit permis d’objecter que la victoire morale de Revin nous lave de toutes les attaques. Le syndicat de Revin condamné à mort est au contraire en bonne santé, et le stimulant fourni par Messieurs les patrons lui donne la vigueur nécessaire pour affronter les luttes futures.

Al. Taffet »

Cette vision optimiste de la fin de la grève de Revin, n’est pas partagée par tout le monde, ainsi paraît dans le Cubilot n°35 du 6 octobre 1907, une tribune libre intitulée « L’organisation de la Révolution » : « Le réveil qui s’est manifesté en Ardenne, cette dernière année et qui se clôture après l’escarmouche avant-coureuse de Revin, par le statut quo aboutira à un avortement banal, avortement à ajouter à tous les autres qui se sont produits un peu partout – les militants d’il y a vingt ans comprendront ce que je veux dire – si l’éducation quotidienne du troupeau ne nous fait pas encore et toujours des hommes pour la lutte, des unités conscientes, des individus.

Cette œuvre tentera les plus dolents et les plus blasés ; pour l’entreprendre nous sommes peu nombreux, certes ; c’est justement ce qui nous enrage ; mais enfin nous sommes, et nous ne seront pas de sitôt réduits au silence, même si la ploutocratie impérialiste de France veut coffrer Taffet et les autres camarades qui ont assumé la tâche de « soulever le Prolétariat » suivant la pittoresque expression de la Guerre sociale…. Il faut que les minorités agissantes se révèlent, attestent leur existence, manifestent. Cela ne se produit pas ainsi aujourd’hui – je le constate douloureusement – à propos du mouvement revinois, par exemple, qu’avons-nous à signaler ? Quelques hommes ; ce n’est pas assez, et si les bons camarades en qui sommeillent des militants voulaient bien venir hardiment à l’action, ce n’est certainement pas des demi-victoires que nous enregistrerions.

Un de la basse-classe. »

Ainsi les quatre mois de grève n’aboutissent qu’à une semi-victoire ou semi-défaite et la perspective dressée par cette tribune est un appel à l’action des minorités, sans que l’on sache très bien pour quoi faire ? Dans cette minorité agissante Taffet est un des personnages centraux, dans le Cubilot n°33 du 8 septembre 1907, celui-ci explique son rôle dans l’Union des syndicats des Ardennes : « Il est possible que cela ne plaise point à certains de voir l’anarchiste Taffet à la tête de l’Union, cela je le regrette. Tout d’abord, je dois dire que je ne sais pas si je suis anarchiste, mais ce que je puis dire c’est que je suis révolté contre toutes les iniquités sociales actuelles, et qu’il est de mon devoir de faire le plus de révoltés possible.

Je sais aussi que certains liens de camaraderie qui existent entre Fortuné Henry et moi n’ont pas le don de plaire à certains socialistes, mais qu’ils me permettent de le dire que je ne fais pas de Fortuné ce qu’ils ont fait de Poulain : un fétiche et un adjudant des malfaiteurs qui nous régissent. Je vois en Henry un collaborateur à l’idée poursuivie, rien d’autre et je dois dire surtout qu’il n’est dans l’Union que l’ami prêtant son concours sans aucune rétribution ; il n’assiste jamais aux réunions du comité depuis que je suis secrétaire, ce sont donc les délégués des syndicats adhérents qui donnent l’orientation et la marche à notre organisation départementale…Eh bien, peut-être que l’on me traitera d’anarchiste, mais je dis que l’Union des syndicats doit se considérer comme étant en insurrection permanente contre la société capitaliste ; qu’elle doit réchauffer et développer dans son sein l’embryon d’une société où le Travail sera tout. C’est ce que nous devons faire, c’est ce que nous ferons.

Al. Taffet. »

Mais ce rôle d’animateur de la « minorité agissante » que Taffet tente de jouer n’est évidemment pas du goût de la Dépêche des Ardennes qui défend le point de vue des industriels : « Il est réellement triste de constater avec quelle facilité les parasites de la Sociale et les mauvais bergers de l’anarchie exploitent la crédulité des travailleurs. Parmi les plus cyniques, il convient de signaler le trop fameux Taffet, que l’on peut voir élégamment vêtu, parader sur sa bécane ou trônant dans on bureau de la rue Victoire Cousin.

Le siège de l’Union des syndicats des Ardennes, rue Victoire Cousin.

Taffet est bien le type de ces fainéants révolutionnaires, sans aucun fond, mais dotés d’un tel toupet qu’ils arrivent à en imposer à ceux qui croient avoir à faire à des natures loyales et sincères. Or Taffet n’est ni l’un, ni l’autre. Il s’est engagé dans le syndicalisme et la CGT pour vivre sans travailler. Je ne connais qu’une seule politique, dit-il un jour à un militant, celle du pain dans l’armoire. Cette phrase dépeint bien l’individu. Taffet n’est entré dans la politique révolutionnaire que parce qu’il y trouve son profit et s’il avait plus d’avantages à passer à l’ennemi, il le ferait sans scrupule. Son langage l’indique assez.

Le petit agitateur de Mohon a toujours cherché l’occasion de quitter l’atelier qui lui paraissait un bagne, pour s’élever au rang de parasite de la Sociale et il n’a même pas la pudeur de rester modeste dans ce rôle.

Des militants indignés m’ont déclaré qu’ils avaient été écœurés de son attitude au congrès de Mohon. Alors que les ouvriers n’avaient même pas le moyen de s’offrir une chope de deux sous, Taffet sablait le champagne dans une arrière boutique du café. La grève de Revin a été également pour lui une bonne occasion de profiter de l’erreur des ouvriers. Qu’allait-il faire dans cette région, puisqu’il n’était ni ouvrier, ni du syndicat des métallurgistes de Revin ? Il pratiquait tout simplement sa politique si chère du pain dans l’armoire. Qu’on aille pas dire que son rôle de secrétaire de l’Union des syndicats l’y obligeait, car si son dévouement à la cause ouvrière avait été sans bénéfice, on peut être certain que ce petit bonhomme serait resté tranquillement chez lui. Il est pouffant ! Depuis qu’il est délégué de la CGT, il se croit quelqu’un. Il se figure être un grand orateur et un parfait écrivain. Aussi en profite-t-il pour raser les lecteurs du journal anarchiste du supérieur de la Congrégation libertaire d’Aiglemont et se noyer dans les problèmes ardus d’économie politique ou sociale, formules abstraites dans lesquelles il n’entend pas un traître mot. Et ses articles n’ont jamais qu’un seul but, l’organisation des grèves. Taffet est gréviculteur par excellence. Donc, il aime la grève, pour lui cela se comprend. Pendant que les pauvres malheureux grévistes cessent le travail et meurent de faim pour obtenir d’illusoires satisfactions, les meneurs genre Taffet ont bon temps. Sous prétexte d’entretenir leur zèle en prononçant des discours incendiaires et subversifs, ils excitent les prolétaires à la haine des patrons, car la lutte des classes est pour eux un excellent appât pour pêcher en eau trouble. »3

Ce conflit social d’ampleur laisse un goût amer à Revin. Les craintes de Taffet à propos des conditions de reprise du travail des grévistes se révèlent fondées : les entreprises Morel et Druart reprennent des ouvriers belges, favorisant le chômage et la baisse des salaires. Le syndicat est obligé de mettre à l’index les entreprises qui se livrent à ces manœuvres afin de les obliger à embaucher de la main-d’œuvre locale. Il crée un bureau de placement pour mettre en relation les salariés avec les entreprises qu’il estime convenables.4

Notes :

1 Cinq mois d’un combat ouvrier : la grande grève revinoise de 1907 par Grégory Kaczmarek. Revue historique ardennaise n°49 2017

2 Ibid.

3 La Dépêche des Ardennes 4 novembre 1907

4 Cinq mois d’un combat ouvrier : la grande grève revinoise de 1907 par Grégory Kaczmarek. Revue historique ardennaise n°49 2017

 

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