Commissaire spécial de police

Gare d’Angers

Angers 16 février 1894

Rapport

Des renseignements recueillis à Trélazé dans la journée d’hier et complétés ce matin, il résulte que la demeure de Mercier ou plutôt l’atelier de cordonnerie qu’il occupe dans la cour du débit Tessier est devenu depuis quelques temps, le lieu de réunions des anarchistes militants.

C’est toute la journée un va et vient d’individus suspects qui viennent apprendre auprès de lui les nouvelles ou chercher le mot d’ordre des compagnons.

On y remarque, entre autres Georget le secrétaire de la Chambre syndicale des carriers, bien connu pour ses idées anarchistes et le dimanche, Philippe, qui vient d’Angers lui apporter le concours de sa parole pour réchauffer le zèle des compagnons et faire de nouveaux prosélytes.

Quant à Chevry, on ne l’a pas aperçu à Trélazé en ces derniers temps.

On a signalé aussi parmi les habitués de l’échoppe de Mercier, le sieur Cantal d’Angers, vendeur du Petit Parisien, lequel passe presque tous ses après-midi en compagnie de Mercier, qu’il seconde dans sa propagande anarchiste. Cet individu, qui passe presque tout son temps à Trélazé, sous le prétexte de vendre des journaux et qui n’a pas d’autre moyen d’existence que le bénéfice fort minime retiré de ce commerce, paraît des plus dangereux et est devenu l’ami le plus intime de Mercier.

On remarque ce fait que, tandis que la plupart des anarchistes se montrent très réservés depuis les dernières mesures de rigueur dont ils ont été l’objet, Mercier, au contraire, affiche hautement ses idées anarchistes en mettant bien évidence son enseigne de « Cordonnerie anarchiste » et se livrant dans son atelier aux diatribes les plus violentes contre la société.

Sa propagande vise principalement à l’heure actuelle, les jeunes gens de 18 à 20 ans qui viennent à son échoppe, amenés par Georget, Ménard ou autres militants et il est à craindre que ses efforts pour les entraîner dans le mouvement anarchiste ne soient pas vains, car le nombre de ceux qui fréquentent son atelier augmente rapidement, prétend-on.

En résumé, pendant que Ménard et les autres chefs du parti anarchiste de Trélazé semblent s’abstenir de toute démonstration, par crainte de répression, Mercier a institué dans son échoppe, avec le concours journalier de Cantal et celui dominical de Philippe, un véritable cours d’anarchie à l’usage des jeunes ouvriers des carrières.

Le commissaire de police.

(2046)

Commissaire spécial de police

Gare d’Angers

Angers 21 février 1894

Rapport

Pour date suite à mon rapport en date du 16 courant, relatif aux agissements de l’anarchiste Mercier de Trélazé, j’ai l’honneur de faire connaître que les renseignements qu’il contient sont des renseignements de police, puisés à diverses sources et auprès de personnes digne de foi, bien placées pour savoir ce qui se passe dans l’échoppe du cordonnier anarchiste, mais qui se refuseraient certainement à faire des déclarations sous forme de procès-verbal ou a déposer en justice.

On me dit, d’autre part, que Mercier, à la suite de sa dernière comparution devant M. le juge d’instruction, aurait résolu de faire disparaître son enseigne de « Cordonnerie anarchiste » et de mettre fin aux conciliabules tenus journellement par les anarchistes dans son échoppe.

Sans ajouter plus de foi qu’il ne faut aux résolutions de sagesse annoncées par mercier, il semble prudent d’en attendre les effets, tout en continuant à le surveiller étroitement.

Le commissaire spécial.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates