Je me nomme Meunier Auguste Régis, déjà interrogé.

Il résulte des renseignements recueillis au Havre qu’Hamelin a, en effet, habité cette ville pendant 8 mois, qu’il en est parti au mois de mars, qu’il a été en rapport avec le sieur Poëtte, dont il vous aurait fourni du papier à lettres et des enveloppes.

Il résulte également de ces renseignements qu’après le départ de Poëtte, le propriétaire jeta dans la rue plusieurs papiers à lettres et plusieurs enveloppes avec l’entête qui se retrouve sur le papier dont vous vous serviez.

Q. Mais comment se fait-il qu’Hamelin ait recueilli une quantité suffisante de ce papier et de ces enveloppes, pour en distribuer partout et aussi longtemps ?

En effet, il paraît qu’avant le mois d’avril il en avait déjà remis au nommé Dupiat Alfred, dit Durand Émile qui habitait Paris ?

Il est probable qu’Hamelin fabriquait lui-même ce papier pour tous les anarchistes, ses amis, soit à Paris, soit partout en France et notamment à Brest ?

R. Il n’y a rien d’étonnant qu’Hamelin ai donné de ce papier à un de ses amis à Paris. Il m’a dit qu’il avait été arrêté à Paris au moment de l’affaire Ravachol et qu’il avait été relâché ensuite.

Je ne connais pas Poëtte. Je ne saurais dire au juste combien Hamelin avait de ce papier à lettres et de ces enveloppes. Il avait cela parmi d’autres papiers. J’en prenais quand j’en avais besoin.

Q. Dans un de vos interrogatoires précédents, vous nous aviez dit que « vous n’aviez aucun souvenir d’avoir écrit à Lefèvre depuis que vous étiez à Brest. »

Vous lui avez si bien écrit que voici la lettre.

Ici, nous présentons à l’inculpé une lettre datée de Keranfurus Izella le 6 décembre 1893, commençant par ces mots : « Mes chers amis… » et la signature « Meunier »

R. Je reconnais que cette lettre est bien de moi.

Je l’ai écrite après ma conférence et je ne m’en rappelais plus.

Nous présentons à l’inculpé un petit cahier de pages blanches, saisi à Keranfurus Izella et dont plusieurs pages portent des signes au crayon assez difficiles à comprendre ?

R. Ce cahier est à Sèvre, pas à moi ; car vous le savez que la plupart des papiers saisis à mon domicile appartenaient à Sèvre.

Comme je l’ai déjà dit, Sèvre était employé comme dessinateur au port.

Je ne saurais dire si ces caractères sont de la sténographie, de l’algèbre ou autre système.

En tout cas, il est bien facile de voir que ce n’est pas mon écriture.

Sèvre était parti pour travailler au Havre, bien longtemps avant que je vinsse m’établir à Brest. Je ne l’ai jamais connu.

Q. On a également saisi parmi vos papiers une note ainsi conçue :

« Propagande par le fait.

Dynamite.

Pini – Duval – Ravachol. »

Ces notes n’indiquent pas que vous soyez comme vous le prétendez opposé à la propagande par le fait ?

R. J’avais écrit ces notes pour une conférence que je voulais faire.

A chaque fois où on me posait des questions sur différents points, j’avais préparé la note pour fixer mes souvenirs.

C’était à la suite de l’attentat de Barcelone. On me parlait, notamment assez souvent de l’attentat de Duval qui avait appartenu à la marine.

Lecture faite, l’inculpé à signé avec nous et le greffier.

2 U 2-142 Archives départementales du Maine-et-Loire

Document :

Keranfurus Izella, commune de Lambézellec, près Brest (Finistère)

Le 6 décembre 1893

Mes chers amis,

Après une active propagande, nous pouvons dire, nous anarchistes, brestois à nous : Vive Brest ! Vive l’Anarchie !

Il y a près d’un mois est venu ici un orateur catholique, le prêtre Naudet, directeur du journal « La justice sociale » de Bordeaux.

Ce cléricochon a fait une conférence publique et contradictoire, à la suite de laquelle je l’ai combattu aux applaudissements presque unanimes de la salle, le mardi suivant, même salle, nous avons organisé une pareille conférence en réponse à celle du cafard – bien entendu, il s’est bien gardé d’y venir – 1454 personnes assistaient à cette conférence dont les sujets étaient :

1° Réponse à l’abbé Naudet et Cie

2° Propriété – patrie – Liberté.

3° Les assassins !

Succès complet – aplatissement de la prêtraille.

Après Naudet, est venu le Comte Albert de Mum, celui-ci n’a pas même osé affronter la tribune publique, et est parti de Brest honteusement.

Après ces défaites successives, la prêtraille m’a offert de l’argent pour ne plus parler ni contre dieu- ni contre la religion – ni contre les prêtres – évidemment j’ai refusé avec indignation ces offres dégoutantes. Alors les cochons ont essayé de me salir en colportant toutes sortes de saletés contre moi, m’ont mis au défi de faire une réunion contradictoire avec eux, me menaçant de raconter tout ce qui s’était passé à Luçon. Les imbéciles !

A cela j’ai répondu par une conférence publique et contradictoire dont le sujet était :

Les dernières manœuvres des saltimbanques noirs et la dernière réponse des anarchistes.

Cette réunion avait lieu dimanche dernier, 3 du présent mois. Après avoir montré le rôle du prêtre depuis près de 2.000 ans, avoir flétri toute la bande, je me suis expliqué sur les faits que la gent cléricale me jetaient à la face, je me suis glorifié de tout et mes explications ont été couvertes d’applaudissements et de cris de : Vive Meunier !

Ce fait, Desgrée du Loup, avocat, millionnaire, fanatique, hypocrite doublé d’un imbécile, monte à la tribune, il balbutie, il hésite, il bafouille. Alors je reprend la parole. Je l’accuse d’avoir essayé de m’acheter. Je produis des témoins qui l’écrase et je termine ainsi en parlant d’eux tous :

Ces gens-là, cela bave comme l’escargot

Cela salit comme la chenille

Cela pourrit comme la vermine. Ne les persécutons pas, ces gens qui tiennent de la louve, du renard et du bouc : de la louve, par la cruauté, du Renard par la ruse, du bouc par la lubricité.

Non, ne les persécutons pas, car on ne combat pas le crapaud, on l’évite, on ne tue pas l’hyène, on la chasse à coup de pierre ! A bas les prêtres et leurs souteneurs !

Degrée du Loup reprend encore, mais il dénature tellement et les faits et mon discours que la salle indignée de son impudence jésuitique, le force, au milieu des huées, des cris, des sifflets, le force, dis-je, à descendre de la tribune. Il traverse la salle en insultant les compagnons, ceux-ci n’y tenant plus l’empoignent, le conduisent à la porte et là, lui administre une de ces corrections qui font époque dans la vie d’un cafard. Je crois que jamais plus l’envie ne lui prendra de mordre Meunier ou d’attaquer ni les libre-penseurs, ni les anarchistes ; et l’abbé Garnier, qui doit venir ici faire une conférence, fera bien de rester où il est, s’il ne veut essuyer pareil échec.

Quand au compte rendu de cette réunion, que vous avez pu voir dans « le petit journal », il est faux de tous points :

D’abord à cette réunion, je n’attaquais pas l’idée de patrie.

Aucun ouvrier n’a été blessé grièvement, ni surtout foulé au pied, un anarchiste seul a reçu un coup de bâton sur la tête.

Et alors que cela se passait, je n’avais pas disparu, mais j’étais à la tribune, terminant ma conférence au milieu des applaudissements et les cris de : A bas la Calotte ! Vive l’Anarchie !

Il n’y a eu ni arrestation, ni procès-verbal.

Les anarchistes n’ont pas été dispersés, mais sont partis en masse, chantant la Carmagnole à tue-tête. C’est vrai cependant que la salle s’est vidée sous la surveillance d’une ½ douzaine de policiers.

Les pauvres ! Que pouvaient-ils contre 5 ou 600 personnes. Un mot de moi eut suffit pour les faire écraser comme des vermines qu’ils sont.

Pour le 24 décembre, nous organisons un grand bal qui sera précédé d’une conférence par Meunier et suivi d’un réveillon Révolutionnaire.

De plus, sous peu, nous allons faire construire une vaste salle pour nous réunir, car le groupe anarchiste augmentant de jour en jour, nous ne trouvons plus d’assez grand local pour nos réunions particulières.

Donc, vous le voyez, la propagande va bien, l’Anarchie fait des progrès, des vrais pas de géant, encore un peu, et la vieille société corrompue et corruptrice va s’effondrer dans son ordure, sur ce fumier poussera la fleur de l’Anarchie, et alors l’humanité sera libre, heureuse, autant qu’il lui est possible de l’être.

Advienne donc l’Anarchie, salut de l’humanité !

Je suis fatigué, très fatigué même, néanmoins ma santé est excellente et je compte bien vivre – si on ne me tue pas avant, car les Cafards d’ici ont juré de faire mon affaire ! On verra bien – je compte bien vivre jusqu’à 100 ans !!!

Comment allez-vous tous ? Quoi de nouveau ou d’extraordinaire dans la paisible ville de Luçon ?

Mes amitiés aux enfants. Mes respects aux dames, aux amis cordiale et vigoureuse poignée de main.

Voici l’adresse à laquelle on peut m’écrire :

Georges, chez Bizien à Keranfurus Izella, en Lambézellec près Brest (Finistère)

Tout à tous et à l’anarchie !

R. Meunier

Archives départementales du Maine et Loire 2 U 2-143

Lire le dossier : Les anarchistes à Angers : premières victimes des lois scélérates