COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Présidence de M. Dayras, conseiller.

Audience du 7 août.

AFFILIATION A UNE ASSOCIATION DE MALFAITEURS, (LOI DU 18 DÉCEMBRE 1893). VOLS QUALIFIÉS ET COMPLICITÉ. — DÉTENTION D’ARMES PROHIBÉES. — DÉTENTION D’ENGINS EXPLOSIFS ET DE SUBSTANCES DESTINÉES A ENTRER DANS LA COMPOSITION D’UN EXPLOSIF.

L’audience est ouverte à onze heures et demie.

Les accusés se placent comme hier entre les gardes que commande un lieutenant.

Les malles et ballots accumulés devant la Cour ont été ouverts et la table des pièces à conviction ainsi que le sol sont couverts d’objets de toutes sortes, des salières, des cafetières en argent, des fusils, une lunette, des tapis, des couvertures de soie de couleur éclatante, des valises et un attirail complet de cambrioleurs, fausses-clefs, scies à main, pinces-monseigneur, etc.

M. le président interroge Fénéon.

Le Matin 13 aout 1892. Gallica.

INTERROGATOIRE DE FÉNÉON

D. Vous êtes né à Turin et récemment employé ?

R. C’est exact.

D. Vous collaboriez au journal l’En Dehors?

R. Je ne collaborais pas à ce journal ; j’y ai écrit certains articles artistiques et littéraires sur les ombres chinoises du Chat noir, j’étais là avec M. d’Axa, et alors qu’il était à Londres il m’a chargé d’aller au journal faire une communication à l’imprimeur.

D. Vous vous êtes entremis pour empêcher la disparition du journal ?

R. Les mots sont trop forts, j’ai fait une communication insignifiante.

D. L’En Dehors insultait l’armée?

R. Je ne m’en suis pas rendu compte, chaque rédacteur avait sa liberté, je ne m’occupais pas de ce que les autres écrivaient.

D. Vous êtes l’ami de Cohen qui écrivait, à l’occasion de l’enterrement du maréchal de Mac-Mahon, une lettre où il parle de « l’enfouissement de cette vieille charogne ».

R. Cette lettre ne m’était pas adressée. Je n’ai pas à commenter les œuvres épistolaires de M.

Cohen. C’était purement en façade. Cohen aimait mieux la France que les autres pays. C’était un révolutionnaire et le maréchal avait réprimé la révolution. Dans cette lettre, on parle mal des Russes, et elle est adressée à un Russe ; elle ne m’aurait pas été adressée.

D. Vous connaissiez Kampfmeyer ?

R. Je t’ai rencontré, il parlait allemand, et moi je ne le connais pas. Nos conversations n’ont pas dû être bien dangereuses. Je le connaissais peu.

D. Vous lui aviez envoyé son mobilier ?

R. Il habitait en face de chez moi et je lui ai rendu ce service qu’il m’était facile de lui rendre. Il ne connaissait personne à Paris.

D. Vous connaissiez Matha, condamné pour provocation à des militaires ?

R Comme gérant.

D. C’est exact. Vous avez donné asile à Matha qui vint à Paris malgré sa condamnation, sur la recommandation de Cohen ?

R. Cet appartement où a habité Matha était à Cohen. J’en gardais la clef . Cohen m’a dit de la lui remettre et je l’ai fait.

D. Matha se cachait ainsi.

R. Il sortait avec des cheveux exubérants, sa barbe bien reconnaissable et un mac-farlane particulier. Il ne se cachait pas.

D. Dès votre arrestation, on vous demande ce que vous savez de Matha. Vous prétendez ne pas le connaître.

R. J’étais ému par cette arrestation, il fallait bien me laisser m’habituer aux menottes.

D. Vous connaissiez Ortiz ?

R. Je l’ai rencontré dans des lieux publics.

D. Votre concierge prétend qu’elle l’a reconnu et que vous receviez des gens suspects chez vous.

R. C’était des poètes, des artistes. Elle n’est peut-être pas compétente pour juger de la qualité de mes amis. Une confusion a pu se faire dans l’esprit de cette femme, peut-être pas très bienveillante, entre lui et une autre personne ; je ne veux pas qualifier ses déclarations, par égard pour les témoins.

D. Vous étiez souvent chez Cohen ?

R. J’allais rarement chez lui, sauf à la fin, où j’y allais plus souvent à cause d’une traduction qu’il faisait et pour laquelle je l’aidais. Le plus souvent je le hélais depuis la cour et il descendait.

D. Vous avez vu chez Cohen, Emile Henry ?

R. Jamais je ne l’ai vu. _

D. Vous viviez dans le milieu anarchiste !

R. Je vais expliquer comment j’ai cherché à créer un mouvement littéraire, appelé depuis symboliste, et en peinture impressionniste ; j’ai été curieux des écrits de certains littérateurs dont je n’ai jamais connu l’ensemble des doctrines.

D. On a trouvé chez vous au ministère de la guerre onze détonateurs et une fiole de mercure ?

R. Ces objets étaient dans la chambre de mon frère, je les ai trouvés après sa mort dans un cabinet et je les ai emportés au ministère de la guerre, lors de notre déménagement.

D. N’y avait-il pas des lettres ?

R. Oui, trois cartons, qu’on a toutes dépouillées devant moi, sans y trouver rien de suspect.

D. Pourquoi ce transport ?

Je redoutais, après le départ de Cohen, des perquisitions et peut-être une arrestation, et alors j’ai emporté mes lettres qui ne contenaient rien de subversif. On m’a renvoyé une liste d’objets que j’avais au ministère de la guerre; cette liste commence par une médaille de Sainte-Hélène et finit par une peau de chamois qui n’ont rien de dangereux.

D. Votre mère a dit que votre frère avait trouve ces tubes dans la rue.

R. Il n’y a rien d’impossible. Le juge d’instruction m’a reproché de les avoir gardés et de ne pas les avoir jetés dans la rue ; ce qui prouve bien qu’on peut trouver des objets pareils sur la voie publique.

D. C’est bien peu vraisemblable, votre père n’aurait pas gardé ces objets, il était employé à la Banque de France, et on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.

R. Je ne pense pas qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils qui était employé au ministère de la guerre. »

D. On dit que ces tubes vous ont été remis par quelqu’un que vous ne voulez pas nommer.

R. Je maintiens rigoureusement mon explication.

M. le président fait chercher parmi les pièces à conviction les détonateurs et un petit flacon en verre jaune qui sont présentés à MM. les jurés.

D. Ce flacon vient de chez Émile Henry. Il a été pris chez lui après son arrestation et l’accusation dit qu’il a été porté chez vous. Henry l’a reconnu.

R. Émile Henry a cherché assez longtemps à mystifier ceux qu’il appelait ses adversaires pour qu’on n’ajoute pas grande foi à ses déclarations ; il y mettait de la bravade ; si on lui avait présenté un tonneau de mercure, il l’aurait reconnu tout aussi bien.

D. Vous avez dit que vous croyiez que ces détonateurs n’étaient pas des engins explosifs. M. Girard a fait des expériences prouvant qu’ils sont dangereux.

R. Cela prouve que je me trompais sur la nature de ces objets.

D. C’étaient des engins dangereux.

R. Je le sais maintenant.

D. Le mercure peut servir à faire des explosifs?

R. Il sert aussi à faire des baromètres et des thermomètres.

D. On vous accuse d’avoir détenu ces engins sans motif légitime.

R. Je crois que les circonstances dans lesquelles je vous ai dit les posséder, indiquent suffisamment que la détention en était légitime.

INTERROGATOIRE DE MATHA

 

L’Univers illustré 16 aout 1894. RetroNews.

D. Vous avez été plusieurs fois condamné pour provocation à des militaires ?

R. Comme gérant de journal.

D. C’est exact. Vous étiez garçon coiffeur, et membre du cercle international anarchiste ?

R. Non ; j’y suis allé comme on va au concert.

D. Vous alliez chez Constant Martin.

R. J’y ai pris mes repas.

D. Vous avez fondé le Falot Cherbourgeois.

R. J’ai prêté mon nom, mais je ne l’ai pas fondé.

D. Vous êtes un chef anarchiste. Dans une réunion du Père Peinard, avec Emile Henri, vous rédigiez une protestation que la Révolte a insérée. Vous devenez le gérant de l’En Dehors en collaboration avec Fénéon.

Fénéon : Comment, collaborateur de l’En Dehors !

D. Dans la mesure indiquée précédemment. (A l’accusé):Vous étiez en relation avec Emile Henry, Chericotti, Marocco ?

R. Je ne les ai pas fréquentés, mais je les ai rencontrés quelquefois.

D. Vous revenez à Paris, en janvier 1894, alors que vous étiez menacé d’une arrestation. Pourquoi êtes-vous revenu?

R. Parce que cela m’a fait plaisir… et puis c’est tout.

D. Vous avez été logé par Fénéon ?

R. Non pas ; j’ai été chez Kampfmeyer, c’est Fénéon qui m’a remis la clef.

Fénéon : Et je n’ai pas introduit Matha dans l’appartement.

M. l’avocat général lit une lettre de Matha à Sébastien Faure relative à la propagande anarchiste et à la manifestation du ler mai à laquelle Sébastien Faure était opposé. Il y parle d’une réunion au Père Peinard et cite les noms des assistants.

Sébastien Faure : Je demande à dire que cette lettre…

M. le président : Vous n’avez pas la parole.

Sébastien Faure : … est tout l’opposé de ce qu’on me reproche, et prouve le contraire d’une entente.

Me Desplas : Il y a intérêt, en présence d’un fait qui accuse mon client, qu’il puisse se défendre.

D. Vous plaiderez.

Me Morel : Où a été trouvée cette lettre ?

Sébastien Faure : Chez moi à Marseille, il y a deux ans, et depuis ce jour elle dormait dans l’oubli,

quand on l’a mise au jour, pour les besoins de l’affaire d’aujourd’hui.

D. Vous vous entendez pour prendre une décision relative à l’anarchie ; c’est ce qu’on vous reproche. — R. Je n’ai pris aucune décision.

D. Pourquoi êtes-vous revenu à Pans en janvier 1894?

R. Je m’ennuyais à Londres et je préférais dix mois de Pélagie à dix ans de Londres. Je pensais qu’on m’avait quelque peu oublié.

D. Vous êtes reparti pour Londres ensuite, pourquoi, puisque vous aimiez tant Paris? Puis vous êtes revenu à Paris.

R. Quand ce ne serait que par fantaisie, qu’est-ce que ça prouverait ?

D. Vous êtes arrivé la veille de l’attentat du café Terminus, puis vous avez quitté la rue Lepic pour

aller loger chez les époux Bosseau; on suppose que ces voyages avaient un intérêt pour l’anarchie. On ne circule pas ainsi en s’exposant à une arrestation uniquement pour sou plaisir. L’accusation vous dira que vous serviez d’intermédiaire entre les anarchistes de Paris et ceux de Londres.

R. Je pourrais raconter n’importe quelle histoire. Voulez-vous un roman ?

D. Je vous demande la vérité.

R. Je vous la dis.

D. Vous n’avez pas de raison pour circuler ainsi.

R. A donner, non.

Me Justal : Le voyage a eu lieu un mois avant l’attentat du Terminus.

L’accusé : J’ai fait le voyage avec un détective anglais. Je m’attendais a être arrêté en arrivant. Je ne peux préciser aucune date, je cite ce fait qui est exact. Je connaissais le détective.

Me Justal : Matha est arrivé fin janvier et est reparti au début de février.

D. De quand est l’attentat du Terminus ?

M. l’avocat général : Le 12 février.

D. Vous étiez à Paris peu avant l’attentat?

R. Pas la veille.

M. l’avocat général : Vous êtes rentré à Paris le 7 février avec un détective anglais, c’est peut-être ainsi qu’on a connu votre présence à Paris.

Me Justal : C’est vers fin mars seulement que Matha a quitté la rue Lepic pour aller rue Cadet.

M.l’avocat général : C’est une erreur, Matha a déclaré qu’il était allé rue Cadet chez les Bosseau peu après l’attentat.

La Gazette des tribunaux 8 août 1894