Cour d’assises de l’Aisne Présidence de M. OLIDIN, conseiller à la Cour d’appel d’Amiens. Audience du 13 mai 1893

Émission de fausse monnaie

Les nommés : 1° Bériot, Henri, né à Paris le 17 octobre 1861, garçon de café, sans domicile fixe ;

Phalip, Pierre, né à Lacaune (Tarn) le 2 juillet 1864, ouvrier menuisier, sans domicile fixe.

Ont été mis en accusation et renvoyés devant la Cour d’assises de l’Aine, comme prévenus d’émission de fausse monnaie et tentative d’émission.

ACTE D’ACCUSATION

Le 6 novembre 1892, vers 6 heures du soir, la gendarmerie de Fresnoy-le-Grand était avertie que deux individus étrangers à la commune mettaient de la fausse monnaie en circulation dans les débits de la localité. Après avoir suivi les traces de leur passage dans plusieurs débits où ils avaient laissé en paiement de fausses pièces de 5 fr. en argent, la gendarmerie arrêtait ces deux individus à la gare, vers dix heures, au moment où ils allaient prendre le train à destination de Saint-Quentin.

L’un d’eux, Bériot, possédait une somme de 94 fr.60 c.en pièces d’argent autres que des pièces de 5 fr. ; l’autre Phalip, ne possédait que 2 fr., mais, en visitant les cabinets d’où il revenait au moment de l’arrivée des gendarmes sur le quai, on trouva un fourreau de cuir contenant une cinquantaine de pièces fausses de 5 fr.

Ces pièces, ainsi que celles qui avaient été mises en circulation, sont à l’effigie de la République Française, et aux millésimes de 1849, 1851, 1873. Elles ont été analysées à l’administration des monnaies. Leur poids n’est en moyenne que de 18 à 19 grammes. Leurs faces sont un peu ternes, aussi a-t-on trouvé sur chaque accusé, une petite peau qui leur servait a les frotter avant l’émission. . Les deux accusés ont toujours refusé de s’expliquer sur les faits criminels qui leur sont reprochés. Ils ont également refusé de faire connaître leur identité ; la recherche et la découverte de cette identité a motive la durée assez longue de l’information.

Sur le premier point, l’instruction a établi que pendant cette journée du 6 novembre, ils avaient mis en circulation un assez grande quantité de pièces de 5 fr. fausses dans les communes d’Essigny-le-Petit, Croix-Fonsomme et Fresnoy-le-Grand. Soit séparément, soit ensemble, ils faisaient une petite dépense chez un débitant et lui présentait une des pièces fausses sur laquelle on leur rendait la monnaie Ce fait d émission restait parfois à l’état de tentative, quand le débitant n’avait pas de monnaie, ou reconnaissait la fausseté de la pièce et la rendait.

Sur le second point, l’information a fait connaître l’identité de l’accusé. L’un d’eux Bériot Henri, a habité autrefois Fresnoy-le-Grand. Marié en 1890, sa paresse et son caractère faible l’ont amené à abandonner sa femme et ses deux enfants au mois d’octobre 1892. Phalip est originaire du Tarn, il a quitté son pays d’origine vers 14 à 15 ans. Il a travaillé comme ouvrier ébéniste à Paris, et, ces dernières années, il était devenu le gérant d’un journal anarchiste.

Interrogatoire

Les antécédents de Bériot ne sont pas mauvais ; il est arrivé à Paris en 1877 ; il s’y est marié, a deux enfants et gagnait sa vie de sa profession de garçon de café. Les choses allèrent ainsi jusqu’au jour où il fit connaissance d’un individu qu’il ne désigne que sous le nom de « le Petit Breton » et qui le lança dans la propagande anarchiste.

L’accusé répond : « Je lui dois la liberté. »

D. — Et de quoi viviez-vous alors.

R. — Je faisais le métier de camelot.

D. — C’est ainsi que vous vous trouvez à Saint-Quentin, où vous rencontrez Phalip. Vos opinions concordent.

R. — Pas tout à fait : il est anarchiste et moi allemaniste. C’est-à-dire que je trouve que le pays n’a pas besoin de députés pour vivre et prospérer.

D. — Vous avez donné de faux noms à l’auberge

R. —Je n’ai jamais fait attention au nom que je donnai. Du moment que je ne faisais rien de mal, je crois que je peux vivre librement sous n’importe quel nom.

D — Vous allez à Croix-Fonsomme et à Essigny avec Phalip. Vous y prenez des consommations que vous payez avec une pièce de 5 francs fausse.

R. — Je ne sais pas avec quelle pièce j’ai payé. Je n’ai jamais émis de fausse monnaie.

Phalip interrogé sur les mêmes faits oppose les mêmes dénégations.

D. — A Phalip : Vous vous présentez chez un charcutier à Fresnoy-le-Grand, vous demandez pour 30 centimes de saucisson et vous pavez avec une pièce qu’on vous rend parce qu’on la constate fausse.

R. — Je n’ai pas acheté de saucisson à Fresnoy-le-Grand.

L’accusation suit les inculpés chez diverses personnes, où la môme scène se reproduit. Tantôt ils demandent un vermouth, tantôt un amerpicon, tantôt du café, tantôt du chocolat ; et toujours le paiement a lieu avec une pièce de 5 fr. qu’on change.

Phalip. — J’ai acheté du chocolat chez une femme Destrés ; mais j’ai payé avec une pièce de 2 fr.

D. — C’est la femme Destrés qui s’étant aperçue après votre départ de la fausseté de la pièce de 5 fr. que vous lui aviez remise, prévint la gendarmerie; on commence une enquête et l’on vous arrête à la gare le soir. Bériot n’a sur lui que de la menue monnaie. D’abord on ne trouve que 2 fr sur Phalip ; mais on a découvert ensuite un rouleau de pièces de 5 fr. dont il s’était débarrassé dans des cabinets. Ce Phalip a une odyssée. On a été un mois sans pouvoir établir son identité et on n’y serait peut-être point parvenu s’il n’avait pas eu l’imprudence en prison de signer une lettre « Pot à colle. » Or, la police de Paris établit vite que « Pot à colle » était le titre d’une feuille anarchiste paraissant quelquefois, dont le gérant était un nommé Phalip, dit Boileau, dit Pépé, dit Petit Parisien, dit Petit Anarchiste, etc., etc.

R. — Mes idées n’ont rien à voir dans l’affaire.

D.— Vous avez le droit d’avoir toutes les idées que vous voulez ; mais vous n’avez pas celui de voler. On ne retient ici que le vol par émission de fausse-monnaie. Or, à la gare de Fresnoy, on a trouvé dans les cabinets au moment de votre arrestation, 50 pièces de 5 fr. fausses — et cela dans les cabinets des dames — ou vous aviez eu la précaution de vous rendre pour détourner les premiers soupçons.

R. — Ces pièces ne venaient pas de moi.

D — Chacun de vous était armé d’un revolver à 6 coups. Celui de Phalip était chargé. Celui de Bério ne l’était pas; mais Bériot avait dans sa poche une boite de 5 cartouches.

R. — C’est vrai — et c’est pour nettoyer nos revolvers que nous avions la peau qu’on a prétendu destinée à faire briller les pièces.

M. le président fait passer sous les yeux de MM. les jurés les pièces de 5 fr. remises en paiement par les accusés tant à Fresnoy qu à Croix-Fonsomne, et le rouleau de 50 pièces trouvées à la gare.

Audition des témoins.

Berthe, brigadier de gendarmerie, a fait l’en quête à Fresnoy et a procédé à l’arrestation des accusés. Ceux-ci ont été formellement reconnus par les marchands et débitants auxquels ils avaient passé dans la journée des pièces de 5 fr. fausses.

Bazin, receveur à la gare de Fresnoy-le-Grand, a fait, après l’arrestation des accusés, la découverte du rouleau de pièces de 5 fr. dans les cabinets des dames. Or, quand on arrêta Phalip, il revenait des cabinets. Et le gendarme Martin venait de le chercher vainement dans le cabinet des hommes. Crapet, débitant à Fresnoy-le-Grand, a vendu un quart de chocolat à Phalip, qui a payé avec une pièce de 5 fr.

Phalip prétend que c’est faux.

Le témoin maintient énergiquement son affirmation. Il reconnaît parfaitement l’accusé.

Femme Boquet, charcutière à Fresnoy, a vendu pour 30 cent, de saucisson à Phalip, qui lui a remis une pièce de 5 fr. Elle l’a reconnue fausse et l’a rendue a l’accusé, qui lui a dit alors : Je n’ai plus que 15 cent, sur moi ; donnez-moi un cervelas de 3 sous, ce qui fut fait. Phalip se retira avec la pièce fausse en disant qu’il connaissait la personne qui la lui avait donnée, qu’il allait lui rendre.

Femme Destrés, épicière à Fresnoy, même déposition à propos d’une demi-livre de chocolat. C’est elle qui a été prévenir la gendarmerie. Phalip prétend avoir payé le chocolat avec une pièce de 2 fr. Femme Hamelet. débitante à Fresnoy ; Machet, charcutier ; Mérelle, débitante ; Lesage, débitante ; Bouclet, débitante ; veuve Blandin, épicière ; Rambruile, débitante ; Dudebout, épicier ; Vaudevelde, entendus successivement comme témoins, confirment tous les points de l’accusation. Ils reconnaissent les inculpés et affirment avoir reçu d’eux des pièces de 5 fr. en paiement de consommations diverses.

Les accusés protestent. Il semble résulter de ces dépositions que Phalip payait avec la pièce fausse et qu’il remettait en suite à Bériot la petite monnaie après l’échange. C’est ainsi qu’on n’a trouvé que de la menue monnaie sur Bériot et que les pièces de 5 francs étaient toutes en possession de Phalip. Bériot. n’aurait donc pas directement émis de fausse monnaie ; mais il serait le complice direct de Phalip qui l’émettait.

M. Stentier, substitut, prononce le réquisitoire.

Me de Grilleau présente la défense de Bériot et Me Roujon celle de Phalip.

Dix questions sont posées au jury qui répond affirmativement sur toutes et accorde aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes.

En conséquence la Cour condamné Bériot et Phalip à 5 ans de réclusion et 100 fr. d’amende et les affranchit de l’interdiction de séjour à l’expiration de leur peine.

Bériot proteste de son innocence. Phalip crie à deux reprises : « Vive l’anarchie ! A bas le capital ! »

(Journal de l’Aisne).

Journal de la ville de Saint-Quentin 16 mai 1893