Collection particulière E. B-C

Le conseil de guerre du Babant, présidé par M. le major comte Vander Burght, du 1er régiment de guides, assisté de MM. Baron Goffinet, commandant au 1er guides ; Diedenhove, capitaine commandant aux grenadiers ; des lieutenants Orban de Xivry et Tempels, des grenadiers et des sous-lieutenants comte de Mérode, des guides et leclercq, du train, vient de consacrer une douzaine d’audiences à l’examen des faits reprochés par la justice française à l’anarchiste Placide Schouppe, notre compatriote, arrêté, on s’en souvient, en mars 1893, au Café des Boulevards.

Schouppe, cavalier au 1er régiment de guides, condamné, depuis son arrestation, à deux années de correction pour désertion, s’était vu octroyer en France, par la cour d’assises de la Seine, dix ans de travaux forcés pour complicité dans différents vols qualifiés, perpétrés à Paris ou dans la banlieue en 1888 et 1889.

Déporté en Guyane, avec son ami et complice l’anarchiste Pini, il parvint à s’évader et à se réfugier en Belgique, son pays natal, où il fut arrêté, sur les indications de la police française, dans les circonstances que l’on sait.

Les vols qui lui sont reprochés, au nombre de neuf, sont presque tous très importants. L’un d’eux est évalué à 120.000 francs, un second à 80.000 francs, d’autres s’élèvent à des sommes variant de 25.000 à 30.000 francs. Au total, pour près de 300.000 francs. Tous ces vols ont pour auteur Schouppe, Pini, Julien Schouppe et autres anarchistes de marque.

Adjuré par la justice de déclarer où la bande avait caché son butin, Schouppe, qui connaît la cachette, s’y refuse obstinément.

Les vols commis par la bande, à Paris et dans les environs, sont des plus audacieux et exécutés d’une façon qui démontre une sérieuse organisation de la redoutable association de dangereux malfaiteurs, dont Schouppe était l’un des chefs.

Ces bandits, sous prétexte de « restitution sociale » pratiquaient le vol avec escalade et effraction.

L’attitude de l’accusé, au cours de ces longs débats, n’a pas varié. Il nie toute participation aux crimes, reconnaissant seulement avoir pu recéler de bonne foi des objets qui lui auraient été remis par son camarade Pini, objets dont, affirme-t-il, il ignorait la provenance.

Malheureusement pour lui, les dires de Schouppe sont démentis par … Schouppe lui-même. En effet, on a saisi une volumineuse correspondance, écrite par lui, à l’insu de ses gardiens, dans sa cellule à la prison de Saint-Gilles, et adressée à un « compagnon » détenu comme lui ; il eut la malchance de la remettre, trompé par la cagoule réglementaire qui couvre le visage de tous les prisonniers, à un « mouton », qui s’empressa de la communiquer à qui de droit. Dans cette correspondance, Placide, tout en déclarant approuver la doctrine de Proudhon : « La propriété, c’est le vol’, termine en disant qu’à sa sortie de prison, « il continuera à travailler dans l’ombre pour exterminer les bourgeois, et qu’il ne cédera pas devant ses lâches interrogateurs. »

A Paris, Schouppe, qui est ouvrier serrurier mécanicien, vivait sans travailler, dépensant l’argent sans compter. Il occupait au faubourg Saint-Martin un luxueux appartement. Sa femme et lui, habillés avec recherche [illisible] à M. l’auditeur militaire Chomé qui lui demande quelles étaient ses ressources, « qu’ il avait des économies »

Confronté à Paris, dans le cabinet de M. le juge d’instruction Atthalin, avec une vieille demoiselle de 65 ans, chez laquelle il avait « opéré », il lui dit : « Mademoiselle, si vous étiez plus jeune, je vous rembourserais ; mais à votre âge, il vous en reste assez pour ce que vous avez encore à vivre ! »

Schouppe, dans sa correspondance, appelle cela « exproprier les bourgeois de ce qu’ils détiennent illégalement au préjudice des masses ». Ni lui, ni ses complices n’ont jamais volé, ils ont « repris » et « exproprié des bourgeois d’un léger superflu ! ».

Le 12 juin 1889, Schouppe dévalise, à Courbevoie, un pavillon occupé par un M. Ricaud. Ce vol commis en plein après-midi, n’a pas pris plus de de vingt minutes. Schouppe, pour déménager tout ce qui garnissait le pavillon, avait mis à profit le court moment pendant lequel le propriétaire s’était absenté pour montrer à Pini, qui s’en déclarait amateur et qui paraissait vouloir le louer, un immeuble contigu.

Comme nous l’avons dit, c’est M. l’auditeur militaire Chômé qui, dans cette affaire, occupait le siège du ministère public. Ce magistrat, dont le réquisitoire a paru faire un grand effet, a demandé au conseil de se montrer moins indulgent que les juges français et de condamner Schouppe non pour recel, comme l’avait fait le jury français, mais pour vols qualifiés.

La tâche ingrate de défendre l’ami de Pini et d’Emile Henry, l’apologiste des crimes des Vaillant, des Ravachol et des Caserio, était dévolue à Me Maurice Feron.

Après une heure et demie de délibération, le conseil de guerre a rapporté un jugement condamnant Placide Schouppe, pour vols qualifiés et recels, à 15 années de réclusion et à 20 années de surveillance spéciale de la police.

La Chronique 20 février 1895