Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Neuvième épisode. Fortuné Henry, mentor du premier congrès de l’Union des syndicats des Ardennes de la CGT .

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le n°23 du 14 avril 1907 du Cubilot, l’annonce en Une de la première page, ce premier congrès de l’Union des syndicats des Ardennes est un véritable événement, en témoigne le déplacement de dirigeants de premier plan de la CGT : Yvetot, secrétaire des Bourses du travail représente la CGT ; Merrheim, secrétaire de la Fédération de la métallurgie ; Lenoir, secrétaire de la Fédération des mouleurs ; Coupat, secrétaire de la Fédération des mécaniciens ; Blanchard, secrétaire régional de la métallurgie de Nancy, Boudoux, secrétaire de l’Union des syndicats de Meurthe-et-Moselle. Tous vont donner des conférences avec Fortuné Henry (Jean Prolo) les samedis, dimanche et lundi, 13, 14 et 15 avril, en marge du congrès.

Document Archives départementales des Ardennes. PERH320 1. Collection privée Philippe Decobert. Cliquer ici pour lire le journal en entier.

Dans un article intitulé « A l’oeuvre », Fortuné brosse les enjeux de cette assemblée et pour bien souligner le rôle qu’il joue dans cet événement, parle de « nos travaux », alors que par sa situation de colon de l’Essai, il n’est pas salarié et ne peut logiquement être membre d’un syndicat. Mais à cette époque, il y a peu de rigidité statutaire pour entrer dans un syndicat et il est fréquent que des orateurs ou des journalistes soient délégués par des syndicats, pour les représenter.

Pour Fortuné « la cohésion indispensable pour réussir dans le combat économique ne pouvait être obtenue que par une volonté soutenue de réunir tous les éléments ouvriers sans la préoccupation des écoles politiques auxquelles ils appartiennent ; elle ne pouvait être que le fruit d’une sage entente pour laquelle les disputes du pouvoir devaient se taire, laissant enfin les travailleurs devenir conscients et se souvenir de la véritable lutte des classes qui soulève contre les jouisseurs et les parasites tous ceux qui produisent des muscles ou du cerveau. »

C’est un rappel de la motion votée au Congrès d’Amiens de la CGT en octobre 1906, sur l’indépendance du syndicalisme par rapport aux partis politiques.

Fortuné met d’ailleurs les points sur les « i » : « Libres seront ceux qui voudront s’occuper de politique de le faire, mais ils le feront en dehors, et nous leur demandons de le faire sans les petites manœuvres et les petites mesquineries ordinaires. »

Les deux députés socialistes Poulain et Lassalle, brocardés dans la Vie ardennaise n°156 du 15 avril 1902. Archives départementales des Ardennes PER H 25. Zoom ici

Il peut paraître curieux qu’un anarchiste comme Fortuné puisse se réclamer d’un syndicalisme apolitique mais la contradiction n’est qu’apparente car dans sa bouche, et celle des anarchistes, la politique est assimilée à la « politique politicienne », voire électoraliste, qu’il combat. Cette primauté de l’indépendance syndicale, est partagée par d’autres courants, désormais situés à l’intérieur du nouveau parti socialiste : les anciens blanquistes, maintenant animés par Édouard Vaillant et les socialistes insurrectionalistes de la Guerre sociale de Gustave Hervé.

C’est Taffet,dans l’article « Autour du Congrès ! » qui explique ce que va être la ligne politique (non politicienne) de l’Union des syndicats des Ardennes, tournant autour de deux pivots : le syndicalisme révolutionnaire et l’action directe : «  Pour ma part, je ne doute pas un seul instant, de l’issue favorable qui sera donnée à nos travaux, et je suis persuadé que la tactique syndicaliste révolutionnaire, qui prédomine à l’Union des Syndicats des Ardennes, ne reçoive l’approbation de tous. ». Il définit ensuite ce qu’il faut entendre par action directe : « elle consiste à se passer d’intermédiaires et de toute intervention de personnalités politiques, dans les conflits économique, et à laisser les intéressés seuls débattre leurs différents ; sans rêver qu’ils ne s’accompagneront jamais de grabuge.

Nous ne voyons pas toujours les grévistes calmes, sages et bien gentils, quand ils sont victimes d’iniquités patronales et de brutalités policières.

Pour d’autres et on les croit, l’action directe, c’est faire du bruit, briser portes et fenêtres, incendier les châteaux, casser la gueule au patron, etc.,etc…

Non. Nous sommes partisans de l’action directe, car au fur et à mesure qu’elle s’établira, elle sera une preuve que la conscience ouvrière s’accroît, s’affirme nettement. » Mais pour Taffet, il ne s’agit pas seulement d’une tactique syndicale pour remporter les conflits sociaux avec le patronat, il s’agit d’une première étape vers un changement de société : « De la mise en demeure à l’action directe, de l’action directe à la révolte, de la révolte répétée, étendue et soutenue dans un ensemble de localités à la grève générale expropriatrice. »

Fortuné ne se contente pas d’écrits pour influencer la nouvelle donne du syndicalisme ardennais, dès le 28 mars, il donne un conférence sur le sujet, à Vrigne-aux-Bois, où il fait une réunion sur la question syndicale. Il explique ce qu’est l’action directe, ses attaches avec le syndicalisme et montre combien est indispensable l’union des travailleurs, en dehors des clans politiques.

Le Congrès, tant attendu et discuté et débattu arrive enfin les dimanche et lundi 14 et 15 avril 19071. Il se déroule à Mohon, salle Lamblot, un espace suffisant dans une auberge, pour contenir la cinquantaine2 de délégués présents. Manquent à l’appel la Bourse du travail de Sedan et les travailleurs des transports3.

Les deux séances du dimanche sont présidées par Alphonse Taffet des métallurgistes de Mohon, avec comme assesseurs Lefevre, des mouleurs de Revin et Sauvage des métallurgistes de Monthermé.

Les syndicats représentés au Congrès étaient au nombre de 29 : les métallurgistes de Vireux, Thilay, Flize, Vieilles-Forges, Vrigne-aux-Bois, Raucourt, Monthermé, Couvin (Belgique), Bourg-Fidèle, Vivier-au-Court, Les Mazures, Maubert-Fontaine, Gué d’Hossus, Renwez, Revin, Givonne, Charleville. Les mouleurs de Nouzon, Deville, Revin, Monthermé, Charleville. Les ardoisiers de Rimogne, Fumay, Haybes. Le bâtiment de Charleville. Les verriers de Charleville. Les carriers de Monthermé. Les mécaniciens de Nouzon.

Galantus et Merrheim de la Fédération des métallurgistes, Lenoir de la Fédération des mouleurs et Boudoux de l’Union des syndicats de Meurthe-et-Moselle assistent au Congrès.

L’ordre du jour prévoit l’examen de la propagande syndicale. Une discussion s’engage entre Lenoir, Rieux, Sauvage, Lefèvre, Taffet, Bourlan, Quénelisse, Merrheim, Gilbert, Galantus, Dié, Liégeois, Boudoux. La motion approuvant la tactique et la propagande de la CGT est adoptée à l’unanimité.

Arrive ensuite la question de l’unité syndicale : doit-on maintenir les Fédérations de métiers ou doit-on leur préférer les Fédérations d’industries ? Après discussion et intervention de Gilbert, Lefèvre, Rieux, Moliteau, Taffet, Dié, Lenoir, Merrheim, Galantus, Bourcier, Boudoux, Prévoteaux et Sauvage, le Congrès vote à l’unanimité le principe de la fusion des des syndicats de métiers dans les Fédérations d’industrie.

La 3e séance du Congrès s’ouvre le lundi, avec un bureau composé uniquement de grévistes, sous la présidence de Liégeois, des métallurgistes de Revin, avec comme assesseurs Gillotteaux et Hamaide des ardoisiers de Haybes. La question de la neutralité politique des syndicats est abordée, après avoir été amorcée au cours des séances précédentes. Boudoux, Prévoteaux, Sauvage, Galantus, Bourlan, Bouzin, Merrheim, Lefèvre, Fortant et Coupaye prennent part à la discussion. Il est décidé que la neutralité politique doit être rigoureusement observée au sein des syndicats, mais les syndiqués, comme citoyens, conservent le droit de faire de la politique en dehors. Les secrétaires de syndicats ne doivent pas se servir de leur titre pour faire de l’action électorale. La motion rédigée en ce sens par Taffet est adoptée.

Ferrette des métallurgistes de Charleville demande, qu’en cas de grève, on ne fasse pas appel au concours des parlementaires. Dié voudrait que l’on puisse faire appel à toutes les bonnes volontés, Merrheim, Galantus, Taffet et Boudoux demandent que l’on laisse à chaque syndicat la liberté de diriger son action autonome, en faisant en sorte que l’on évite d’introduire la politique dans les grèves. Finalement une motion invitant les syndicats à s’efforcer de ne faire appel qu’aux Fédérations départementales, régionales et nationales d’industries, pour solutionner les conflits est adoptée.

Merrheim propose au Congrès le vote de la motion adoptée au Congrès d’Amiens4. Elle est adoptée.

Après l’expédition de questions diverses, Taffet présente une motion de flétrissure contre le gouvernement qui a fait arrêter Yvetot et Marck et qui engage les grévistes de Nantes à ne reprendre le travail que lorsque les deux emprisonnés seront libérés.

Lefèvre fait un historique des grèves de Revin, une motion des syndicats revinois est votée à l’unanimité. Liégeois lève la séance en soulignant l’importance du Congrès qui vient d’avoir lieu et en félicitant les congressistes de la courtoisie qu’ils ont apporté dans leurs discussions.

Les congressistes se séparent aux cris de « Vive l’émancipation des travailleurs, par les travailleurs eux-mêmes ! »

Une quête faite à l’issue de chaque séance, en faveur des grévistes de Haybes et Revin, produit la somme de 29 fr. 05.

Le dimanche 14 avril 1907, une conférence est donnée à Mohon. Boudoux, Merrheim, Boutet et Fortuné Henry prennent la parole, le Socialiste ardennais évoque une forme d’œcuménisme entre militants toutes tendances confondues : « il résulte des explications loyales échangées de part et d’autre, que sur la question syndicale, tous les militants sont d’accord pour reconnaître l’importance et rechercher les moyens d’augmenter la puissance des groupements économiques. C’est d’un bon augure pour la prospérité de l’Union des syndicats des Ardennes. »5

Le Lundi 15 avril à 20 h30, une conférence est organisée à Charleville dans la salle de la Manufacture. 500 personnes y assistent. Dié est le président avec comme assesseurs Fortant et Albert Demoulin. Boudoux, Fortuné henry et Merrheim prennent la parole et sont applaudis. Une motion de protestation contre l’arrestation d’Yvetot et Marck est votée. La séance est levée à minuit.

A propos de cette conférence de Charleville, La Dépêche des Ardennes, journal de droite, fait un compte-rendu beaucoup plus polémique et entame une campagne de dénigrement de la CGT, de Fortuné Henry et de la colonie d’Aiglemont qui persistera jusqu’en 1909 : « Avant-hier soir, devant un auditoire de 200 personnes, composé presque exclusivement d’anarchistes, les compagnons Fortuné Henry, le fondateur de la colonie d’Aiglemont ; Boudoux, l’agitateur des grèves de Longwy et Merrheim, le secrétaire général de la Fédération des syndicats de la métallurgie et membre de la commission de la CGT ont fait une longue conférence contre le patronat, sur l’action directe, la grève générale et l’antimilitarisme.

MM. Clémenceau, Viviani et Briand ont été violemment pris à partie et traités courtoisement de crapules par les orateurs anarchistes, tandis que le président de la république était traité de dindon de l’Elysée. »6

Les bureaux de la Dépêche des Ardennes sont à droite de la maison avec un balcon.

Mais ce n’est là qu’amuse-bouche, la véritable attaque en règle est menée par Domelier, le rédacteur en chef de la Dépêche  dans un article intitulé « L’oeuvre de la CGT dans les Ardennes » :

« Ah ! Les bourgeois auraient dû se déranger de de leurs douces habitudes et assister à la conférence où les compagnons Boudoux, l’agitateur de Longwy ; Fortuné Henry, le fondateur de la colonie d’Aiglemont et Merrheim le célèbre propagandiste de l’antimilitarisme et de l’action directe, ont pris successivement la parole.

Comme moi, ils auraient été stupéfaits du progrès que l’idée anarchiste (je ne dis même pas socialiste, c’est déjà trop réactionnaire) a fait dans les masses populaires. »

Domelier décrivant le public du meeting de Charleville, n’y va pas par quatre chemins : « les 3 ou 400 auditeurs, aux pâles visages, aux yeux brillants de haine, qui d’après les paroles des orateurs, entrevoyaient déjà la tableau sanglant du Grand soir, le nivellement de la société et le triomphe, non du prolétariat, mais de la population déchaînée, ruée dans le massacre et dans les ruines.

Que ce fut les compagnons Boudoux, Fortuné Henry ou Merrheim, le refrain était toujours le même : guerre aux bourgeois, mort à la bourgeoisie. Et plus les tirades étaient violentes, plus les phrases étaient incendiaires, plus la plèbe applaudissait. Elle voyait déjà les cités en flammes, les coffre-forts éventrés, et sur les cimes du Mont-Olympe ou sur les hauteurs du plateau de Berteaucourt, elle devinait les bras sinistres de la Veuve, dressés dans l’horizon rougeoyant, hypnotisée par les lueurs d’acier du couperet, coupant les têtes des bourgeois, comme jadis son aïeul sur la place de Grève décapitait les ci-devant.»

La peur suscitée par la création de la CGT, amène du côté de la population bourgeoise une peur proche du délire mais l’article apporte aussi des éléments intéressants, quoiqu’au trait un peu forcé sur le rôle joué par Fortuné dans cette renaissance du syndicalisme : « Le syndicalisme, maintenant, a un chef dans les Ardennes. C’est Fortuné Henry qui, de sa villa d’Aiglemont, tient dans ses mains une partie de la vie ouvrière et le jour est proche où un signe parti de cette gorge sauvage de la forêt, presque isolée de toute communication, précipitera l’armée prolétarienne sur le patronat désarmé qui, malgré tous les cris d’alarme, n’a pas su répondre à l’organisation révolutionnaire, par l’organisation bourgeoise7 ».

Domelier n’oublie qu’une chose : le rôle joué par les militants syndicaux ardennais dans le processus de création de la CGT, Fortuné n’est pas leur maître à bord, capable de déclencher la Révolution.

Au-delà des outrances de Domelier, Fortuné Henry peut être satisfait de son rôle de mentor du syndicalisme et de l’oeuvre accomplie. Il n’est donc pas étonnant qu’il aille faire part aux parisiens de cette nouvelle expérience.

Le 22 avril 1907, il présente le mouvement ouvrier dans les Ardennes à l’Université populaire La Coopérative des idées, 157 Faubourg Saint-Antoine à Paris.

Cette nouvelle force que vient d’acquérir la classe ouvrière des Ardennes, avec la création de la CGT ne va pas rester sans conséquence : une grève générale va se déclencher à Revin.

Notes :

1 L’essentiel du compte-rendu de ce congrès provient d’un article du Socialiste ardennais du 17 avril 1907. Le n°24 du Cubilot qui devait en rendre compte, n’est pas à ce jour retrouvé.

2 Chiffre donné par le Petit ardennais du 16 avril 1907.

3 Ibid.

4 Qui sera plus tard et encore aujourd’hui nommée Charte d’Amiens, alors qu’à cette époque elle était considérée comme un « ordre du jour ».

5 Le Socialiste ardennais du 17 avril 1907

6 La Dépêche des Ardennes 17 avril 1907

7 La Dépêche des Ardennes 18 avril 1907

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