Pierre Kropotkine en 1883. Album Bertillon. Septembre 1894. CIRA de Lausanne

 

Lettre de Kropotkine à Ricard

Londres 28 novembre 1881

Mon cher ami

Je n’ai pu répondre plus tôt à ta lettre que j’ai reçue à Paris. A Paris toute la journée passait en courses. Ici nous sommes arrivés tout malades de la traversée et encore un tas de courses.

Ta lettre m’a produit, je te l’avoue une triste impression et je ne peux que te répéter ce que j’ai déjà dit. Pour faire quelque chose il faut être groupés et surtout lorsque l’on a d’aussi excellents amis que ceux que j’ai vus à St Etienne. L’homme seul est incapable de rien faire ; [illisible] peut-être, mais rien faire de bon, ni de pratique. Vous êtes quelques amis et quelques amis résolus de moins s’occuper de toujours dominer sur son propre moi, comme faisaient autrefois les romantiques d’avant 1848, mais plus occupés de toujours remuer, propager ses idées, attirer de nouveaux adhérents. Quelques amis, dis-je, inspirés de cette idée pourront faire beaucoup, beaucoup plus qu’on ne pense généralement.

Pas de découragement mon cher ami. Ah ! Si le chemin de la Révolution était couvert de roses ! Peut-être alors nous ne l’aurions pas même aimé autant que nous l’aimons. La route à la barricade est longue, mon ami, très longue et dure. Et seulement ceux qui savent la parcourir avec tous ses déboires, tous les chagrins qu’elle peut occasionner, tous les tristes épisodes dont elle est semée, ceux-là seulement méritent le nom d’hommes, le nom de révolutionnaires.

Tu perds courage en te souvenant de ceux qui sont restés à moitié chemin, tandis que le mouvement se développe. Es-tu le seul à voir cela ? Crois-tu que chacun de nous n’a pas souffert et souffert plus qu’on ne le pense des défaillances qui se sont produites ? Crois-tu que la défaillance de Brousse, de Costa avec lesquels j’étais lié par des liens d’amitié sérieuse sont faciles à supporter ?

Mais lorsque je regarde autour de moi et que je vois surgir chaque jour ces ces jeunes, nouvelles forces, qui viennent apporter tant de foi et de dévouement à la révolution, j’oublie toutes ces défaillances, je vois la jeunesse qui vient à nous, qui demande qu’on l’aide un peu, un tout petit peu dans ses débuts : le reste, elle le fera elle-même. La jeunesse de St Etienne, de Vienne, de Lyon produit précisément cette impression [illisible] et il faut être bien malade, avoir le foie bien gonflé pour se décourager lorsqu’on est si bien entouré. Diable ! Il faut se multiplier, se décupler, avoir le diable au corps en ce moment comme disait Bakounine, et nous irons nous décourager, fouiller toujours dans nous même, discuter sur notre propre personne comme ces poètes malades (car ils le sont en effet) qui toute leur vie passent à s’examiner, à fouiller dans leur âme, à chercher un prétexte pour ne rien faire. Ce n’est pas le temps pour cela. Si j’avais dix fois plus de fonds (?) que je n’en ai, je leur aurai trouvé du travail. Ce que je regrette c’est que je ne puisse faire des journées de 18 heures de travail.

Allons chers amis, pas de découragement « Tous les bras sur le vaisseau » comme disent les marins pendant ces jours de tempêtes.

Salue bien des fois tous les amis de St Etienne, fais leur bien des amitiés de ma part et pour toi une bonne poignée de main fraternelle.

Pierre Kropotkine

Mon adresse est 14 River Street

Myddelton Square

Londres L. C

Source : Archives nationales BB 18 6447