Lettre de Gautier à Bordat

Bayeux jeudi

Mon cher Bordat

Ta lettre est venue me trouver naturellement en retard au fond de la Picardie où viennent de m’appeler des affaires personnelles. Elle m’a profondément surpris. Vraiment je ne comprend plus rien à ce qui se passe.

Je vais répondre mot pour mot, article par article, et j’espère que tu seras satisfait, une bonne fois pour toute, parce que tu n’as pas idée du découragement, de la fatigue d’esprit et du gaspillage de force que tous ces potins sans fin traînent à leur suite. J’ai mis une lettre à ton adresse (illisible) à la poste de Paris lundi soir à six heures cinq minutes. C’était au bureau de tabac qui est en bas de ma maison 48 avenue Parmentier.

Tu vois que je précise. Cette lettre dont l’affranchissement avait exigé deux timbres contenait non pas un article de moi, j’avais été trop souffrant toute la semaine pour y songer mais ma correspondance de [illisible], accompagnée d’une lettre personnelle pour toi. Voilà pour l’article.

2° On ne m’a jamais fait dire de ne plus écrire à l’Étendard, peut-être en a-t-on eu l’intention, je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est qu’on s’est bien gardé de m’en parler, on doutait probablement de l’accueil que j’aurais fait à pareille insinuation.

J’ai bien entendu parler d’un journaliste véreux qui avait réussi à se glisser dans le conseil de rédaction du Droit social, mais je connais assez nos amis de Lyon et toi surtout. J’avais assez de confiance en eux pour ne pas m’effrayer de cela. Je pensais bien que le Monsieur ne serait pas long à être exécuté, le jour où il deviendrait gérant. Au surplus ceux qui m’ont parlé de cela n’en ont pas conclu qu’il fallait cesser de collaborer au journal, au contraire. Quant à ce qui est de vous refuser notre concours à l’avenir, c’est une monstrueuse calomnie, au moins en ce qui me concerne moi et mes amis personnels : Crié, Grave, Vaillat… Nous n’avons jamais songé à discuter le drapeau si vaillamment planté à Lyon, et aujourd’hui où la mitraille légale pleut sur lui, moins que jamais. Tu peux compter sur nous jusqu’au bout. Je me crois autorisé à parler également au nom des trois amis que je viens de te nommer, quoique je n’aie pu les consulter, étant à cinquante heure de Paris. Mais je suis sûr qu’ils pensent et feront comme moi. Au surplus mon cher ami, n’en devrait-il rester qu’un, je serai celui la.

En ce qui concerne ce que Bernard a pu dire en allant se marier à Lyon du peu de besogne faite depuis quelques mois par les anarchistes parisiens, aucune mission ne lui a été donnée pour cela mais entre nous ce qu’il dit est malheureusement la vérité. N’importe qui tombant de Lyon à Paris éprouverait la même douloureuse surprise. Je me prépare à faire un suprême effort pour galvaniser le mouvement cet hiver ! Ce n’est pas remarque le que la propagande ne marche pas mais c’est avec une lenteur !!! Quant à Bernard, je ne sais s’il va faire un groupe, il m’a dit le contraire la veille de son départ. Il avait commencé à en organiser un qu’il a abandonné depuis par découragement, dit-il. Il m’a promis de se mettre de celui que je dois organiser dans mon nouveau quartier et pour lequel j’ai déjà ramassé des quantités d’adhésions.

Je dois dire que Bernard depuis qu’il est à Paris ne s’est presque occupé de rien… Les camarades même s’en étonnent fort.

Pour l’affaire de la Ricamarie, il m’a paru tout au contraire qu’elle avait fait un excellent effet, au moins sur les amis avec lesquels j’ai eu l’occasion d’en parler.

Voilà mon cher Bordat des explications complètes sur ce que tu me demandes. Tu vois qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Tu peux toujours compter sur moi, tant en ce qui concerne personnellement qu’en ce qui concerne la Fédération.

Poignée de mains à tous les camarades de Lyon et de Genève.

Je te serre la main fraternellement.

Emile Gautier

Avise-moi si tu as reçu ma lettre du lundi : aurait-elle été subtilisée à la poste.

Ecris-moi toujours 48 avenue Parmentier, dans quelques jours, je retourne à Paris.

Source : Archives nationales BB 18 6447