Lettre d’Emile Gautier à Ricard

16 juin 1882, Paris

Mon cher Ricard,

Excellente idée que celle du pèlerinage révolutionnaire à la Ricamarie ! Comment s’est-il passé ? Je vois avec plaisir que le mouvement stéphanois va bien et que comme partout, les évolutionnistes votards y perdent du terrain.

Il n’y a plus à s’y méprendre, les foules anonymes – je ne parle pas des intrigants qui rêvent de plus d’honneurs ou de galons – vont aux paroles et aux actes les plus révolutionnaires. Les politiciens prétendaient autrefois qu’un minimum était nécessaire pour rallier les masses que des déclarations trop violentes devaient effaroucher, à les entendre, c’est le contraire qui est vrai. Les meneurs font aujourd’hui des efforts inouïs pour réprimer l’élan révolutionnaire de l’armée qu’ils ont rassemblée en lui parlant révolution et qui est bien plus avancée qu’eux.

As-tu remarqué ce phénomène caractéristique qui saute aux yeux à Paris mais qui doit être général ? Que penses-tu de la Bataille et de M. Paul Brousse ? Est-il assez économiste et assez pédant ! Quelle odieuse engeance que ces doctrinaires du socialisme ! Ils sont pire encore que les doctrinaires bourgeois dont ils ne sont que les piteux plagiaires, moins encore le talent !

A côté de ces empoisonneurs de conscience, il y a encore place superbe à prendre pour un journal quotidien carrément révolutionnaire boute-feu de la guerre sociale … si nous en avions eu avant six mois, le parti anarchiste compterait ses militants par centaines de mille.

Confidentiel. Je suis en train d'[illisible] des capitalistes pour tâcher d’avoir des fonds pour fonder un organe quotidien qui nous manque. Je ne désespère pas de réussir parce que je leur présente la question au point de vue commercial et en faisant miroiter à leurs yeux la possibilité de faire de gras bénéfices. Que veux-tu ? Il faut bien chercher l’argent où il est, et il n’y a pas se faire scrupule d’emprunter à l’ennemi des armes pour le combattre.

Peut-être bien tout de même que ça se fera. Et alors toutes voiles dehors ! Ecris-moi donc pour me donner des nouvelles de la région.

Prière aux compagnons stéphanois de nous envoyer le plus tôt possible le montant des 200 « mort aux voleurs » qu’ils ont reçu, l’échéance approche. Je compte sur ta diligence pour cela. Poignée de main.

Emile Gautier

Source : Archives nationales BB 18 6447