Lettre de Léglise à Bordat

Bordeaux le ? septembre 1882

Compagnon Bordat,

Dans ma dernière lettre, je vous annonçais que je vous écrirais sous peu pour vous parler d’affaires sérieuses. Je vais essayer de tenir ma parole.

Je commencerai par vous dire qu’entre nous, anarchistes, il est utile de se sentir les coudes de temps à autre ; la réunion intime de Genève a démontré surabondamment cette nécessité.

Ici, depuis que j’ai rendu compte de ma délégation, en donnant un aperçu du mouvement social qui s’est opéré depuis quelque temps un peu partout et dans le bassin du Rhône et de la Loire notamment, il s’y est produit une assez forte impulsion révolutionnaire dans le sens anarchiste, à tel point que de nouveaux venus se sont prononcés pour la propagande par le fait. Un rien peut contribuer de mettre le feu au poudre. Chose qui ne manquerait pas de donner une certaine attraction dans notre milieu, où, entre nous soit dit, il paraît y avoir plus de gavés que de meurt-de-faim.

En outre depuis quelques jours, nous assistons à un spectacle des plus désopilant. Le congrès ouvrier barberetiste et Cie, tient ses séances ; il sont réunis 27 délégués qui représentent qui ou quoi ? Eux-mêmes peut-être, mais pour sûr le ventre du crucifié de Cahors ; car entre tous, ils ne forment pas le quart d’un cerveau.

En fait de four jamais jusqu’ici le socialisme bourgeois n’en a trouvé un pareil parmi les bons ouvriers du passé.

Je tiens à vous en donner une idée :

Dans la séance de mardi soir , le président a été obligé de demander grâce au public, composé de 200 personnes au plus, qui applaudissait à tout rompre depuis 10 minutes un délégué qui lui avait désopilé la rate par ses élucubrations funambulesques.

Et chose plus cocasse encore, c’est que tous ces émasculés travaillent en grand pour le compte de l’anarchie, sans le vouloir, bien entendu. Ils déblatèrent à tout propos et hors d’à propos contre les anarchistes qui sont cause, disent-ils, de la scission qui s’est produite dans la Chambre syndicale. Cette façon de s’entretenir de nous, loin de nous déplaire, nous met au contraire dans la joie.

Ils ont trouvé de la sorte le moyen de nous mettre en évidence par le canal de la presse bourgeoise, qui insère naturellement leurs canards et leurs insanités les plus indigestes. De l’état de mythe que nous étions jusqu’à présent, nous sommes, aujourd’hui, non seulement une réalité, mais presque une autorité.

Aussi avons nous décidé, comme vous devez le supposer, de profiter de cette notoriété qui nous a été faite pour répandre les idées d’anarchie parmi la masse de ces travailleurs. A cet effet, dès hier soir, dans une réunion donnée par la chambre syndicale dissidente dudit Congrès et où nous avons été convoqués, nous avons proposé et fait décider, séance tenante, par les assistants de donner une réunion publique contradictoire pour mercredi prochain, lendemain de la clôture du Congrès, et dans son même local.

L’ordre du jour est :

Du Congrès ouvrier et de la Révolution.

Comme vous le voyez, le sujet nous donne de la marge.

Je vous serre la main

A vous et à la Révolution sociale.

Léglise

PS. Dans votre prochaine, parlez-moi si faire ce peut, du projet de F., s’il y avait chance de réussite, je serai heureux de connaître la recette.

Je n’ai pas encore eu le temps de voir votre connaissance de Pont-de-la-Mage.

Je vous adresse 25 de nos brochures en échange des 25 que vous m’avez fait parvenir. Cela vous peut-il convenir ?

Source : Archives nationales BB 18 6447