Lettre de Gautier àCrié

Paris, le 22 février 1881

Mon cher Crié,

L’idée qui consiste à faire imprimer les noms des correspondants du Congrès de Londres dans nos journaux anarchistes, est purement et simplement une merveille d’absurdité. J’avais compris d’abord qu’il s’agissait d’adresser à tous les groupes connus, un appel sous enveloppe fermée, pour apprendre à toutes les fractions du parti la réunion internationale projetée et de leur permettre de s’y faire représenter. Et si j’avais parlé de « danger » à ce propos, c’est qu’une indiscrétion est toujours possible.

Voilà maintenant qu’il s’agit de livrer l’affaire à la publicité, de lui donner le plus grand retentissement possible ! On veut donc provoquer la police ! Il y a quatre dix-neuf chances sur cent pour que les compagnons dont les noms auront été ainsi révélés soient arrêtés dans les 48 heures, jugés et bel et bien condamnés, dans le pays où l’Internationale est hors la loi. Inutile d’ajouter que ce sera la mort du pacte en voie de formation en France, et du parti déjà formé en Italie et en Espagne. Je ne sais pas si dans ces deux derniers pays un procès de ce genre serait de nature à faire du bien à la cause. Cependant, je ne crois pas que les anarchistes italiens et espagnols aient à se féliciter outre mesure de la grêle de persécutions qui les accable depuis quelques années. Mais ce que je sais, c’est que, en France, dans la situation où se trouvent les esprits, il ne pourrait rien nous arriver de pire que d’être poursuivis et condamnés pour délit d’organisation. S’il s’agissait d’un délit d’action, ce serait autre chose. On ne réussirait qu’à augmenter le nombre des peureux.

Qui diable a eu cette malencontreuse idée ? Ce doit être un allemand. En ce qui me concerne, je trouve idiot de courir des risques stériles. Je suis prêt, et je pense bien n’avoir pas besoin de multiplier les affirmations pour te convaincre, à payer de ma personne quand il le faudra. Mais je ne veux pas aller me jeter bêtement dans la gueule du loup, surtout quand cela ne peut servir à rien. Pas de pétard, Nom de Dieu ! Il faut savoir attendre, il faut savoir rallier mystérieusement nos forces et faire au parti, dans le silence, des ongles et des dents, avant de compromettre son existence par une manœuvre imprudente. [illisible] à qui sera destiné cet appel qu’on veut publier dans sept ou huit journaux. Est-ce à nos ennemis ou à nos amis ? C’est apparemment à nos amis. Eh bien ? Est-ce que la reproduction d’un document dont ils auront déjà connaissance leur apprendra quelque chose de nouveau ? Non !

Il n’y aura en plus qu’une imprudence commise dont les conséquences pourront être terriblement fatales. Est-ce à nos ennemis ?

Alors c’est une déclaration de guerre, déclaration trop anodine et faite dans la pire condition.

Réfléchis un peu et tu comprendras sans peine l’excellence des raisons que je donne.

En fait de noms et d’adresses de groupes à t ‘indiquer, voici ceux sur lesquels je crois devoir attirer particulièrement l’attention des organisateurs.

Poisson, 10 rue de Jouy. C’est le secrétaire général des groupes blanquistes. Il fera parvenir à Eudes la lettre que tu dois lui écrire le plus tôt possible, en lui demandant son adhésion au Congrès et en l’invitant à s’entendre avec moi (Eudes, pas Poisson) à ce sujet. C’est là un point capital que je te supplie de ne pas négliger.

Baillet, 145 boulevard d’Italie ;

Gabriel Mollin, 28 rue de Lourcine (Il compte organiser un groupe de communistes anarchistes à Bourges)

Louis Hébrard, rue des Cercleurs prolongée à Cette (Hérault) de ma part.

Paul Leguillanton, 26 rue du Marché à Nantes (Mantes?) de ma part.

Jules Lemale, relieur, 76 rue de [illisible]

Tomachot, tapissier, 144 rue St Maur ;

Bérard, ébéniste, 123 Faubourg St Honoré ;

Hénon, chaisier, 24 rue de Charenton ;

Lagarde, peintre, 3 rue de l’Abbaye ;

Lemmeray, horticulteur, chez M. Ferré, 116 rue du Bois à Levallois-Perret ;

Thoinard, sculpteur, 35 passage Tocanier ;

Hemery-Dufoug, ébéniste, rue Ginoux, 15 (Paris-Grenelle)

Martelet, 150 avenue du Maine ;

Boyer, 144 rue Consolat à Marseille (il est très connu)

Je te serre la main.

Emile Gautier

Ecris à Eudes dans le sens que je t’ai dit

Confidentiel

Je connais intimement Casabianca. C’est un bon garçon, très dévoué, un peu bêta. Kahn semble convaincu d’escroquerie en Suisse et en France. J ‘ai une lettre d’Elisée Reclus, écrasante contre lui, et dont je suis à la veille d’être forcé de faire usage. Tu n’as pas idée de nos emmerdements ici. Il paraît que l’Alliance (pour laquelle j’ai déjà fait une conférence) compte me désigner comme son orateur à la réunion du 18 mars. C’est épatant : je n’en fais pas partie. Il va de soi que j’ai accepté avec enthousiasme.

Il est probable que je réussirai à me faire déléguer à Londres. Je représenterai le Cercle du Panthéon et les Communistes de la Maison-Blanche, peut-être les Ours (sic) de Cette et les Révolutionnaires du XVe arrondissement.

Source : Archives nationales BB 18 6447