Document Metmuseum New-York

Dans l’anarchie

J’ai voulu connaître les anarchiste, causer avec eux, être le confident de leurs rancœurs, m’initier à leurs espérances et surtout, suivant à reculons la marche de leur esprit, me faire expliquer par quels événements, quelles influences ils avaient été amenés à se révéler anarchistes, d’inoffensifs qu’ils étaient auparavant, comme vous et moi.

Aucun interview de révolutionnaire en vue, d’orateur notoire des divers partis socialistes ne m’aurait fourni ces notions. Il m’a paru plus intéressant de m’adresser aux anonymes et de les surprendre dans l’abandon de leurs colloques habituels.

Tâche difficile. A toutes les portes d’anarchistes ou j’ai frappé, sauf une, j’ai d’abord été pris pour un mouchard. Cette suspicion à même failli me coûter cher.

C’était avant-hier à Saint-Ouen, derrière la raffinerie, dans un entrecroisement de chemins bordés de hangars contre lesquels s’adossent de sordides et basses maisonnettes toutes retentissantes d’un bruit de marmaille. Dans l’une d’elles habite le forgeron Gallot, anarchiste qui, lors des explosions, a été arrêté, puis relâché. Un anarchiste de Puteaux, nommé Jourdan, m’avait dit la veille :

  • «Si le compagnon Lévéillé, — celui que je cherchais, — n’a pas été embauché à Neuilly, il passera la journée chez Gallot, avec d’autres anarchistes qui y ont pris rendez-vous pour aujourd’hui.»

Je tombe en effet dans un conciliabule.

Par dessus la porte à claire-voie, je reconnais Mme Decamps, Caty avec une femme et trois compagnons.

Une voisine qui étendait, à la lisière du chemin, du linge à sécher, crie :

  • Gallot, on vous demande !

Tout aussitôt, Gallot, menaçant d’aspect, avec son énorme moustache, ses cheveux drus et son front bas à rides nombreuses, m’ouvre la porte, abat sa lourde main sur ma poitrine, m’accule au mur de sa demeure, pendant que la compagnie ferait le cercle :

  • « Qui êtes-vous, crie-t-il, que venez-vous faire ici? Venez-vous pour me moucharder ? Vous méritez qu’on vous chatouille les côtes!…»

— « Je haussai les épaules et regardai Caty qui d’un ton plus doux dit à Gallot qu’effectivement j’étais journaliste et que, dans la conversation que j’avais eue dernièrement avec lui il ne m’avait entendu rien dire contre l’anarchie. »

—Si Monsieur est un ami, qu’il se fasse anarchiste. Vous avez un rédacteur en chef, n’est-ce pas ?

  • Oui.
  • Et vous ne l’étranglez pas, vous ne lui tordez pas le cou?
  • Et après? Je serais bien avancé !

— Alors, c’est que vous n’êtes pas un homme

Le sort de Ravachol ne vous fait pas peur ?

— Peur ! Mais nous sommes tous prêts à nous faire couper le cou pour l’anarchie, en tendez-vous ?»

J’entendais très bien. Ils vociféraient en frémissant de la tête aux pieds. A les écouter, j’en oubliais la secousse que j’avais reçue tout à l’heure ; lorsque Mme Decamps se mit à m’invectiver, disant que la semaine dernière on était venu de la part de la police lui offrir mille francs pour trahir l’anarchie, que j’en étais sans doute, et se tournant vers Gallot : « Vous vous rappelez cet article que je vous ai montré ? »

— «C’est lui !» fit Gallot, et il se précipita sur moi. Si j’avais fait mine de me défendre, je n’en sortais pas intact. Ma tranquillité me sauva. Les compagnons s’interposèrent. Quand je fus dans le chemin, Gallot, exaspéré, me cria : « On vous fera votre compte », en me montrant le poing. Je le saluai pour me mettre en quête d’anarchistes moins farouches.

Je me transportai de Saint-Ouen à Saint-Denis, de Saint-Denis à Clichy, de Clichy à Levallois, de Levallois à Neuilly, de Neuilly à Puteaux. Là, finit la géographie parisienne de l’anarchie. Le foyer en est circonscrit dans ces communes où elle se donne du large à travers les terrains vagues, les vastes usines et les routes le long desquelles les comptoirs de marchands de vins l’échelonnent à perte de vue.

Rue Boulard, à Neuilly, à deux pas de l’a venue de Madrid, il y a un débit de vin qui, chaque soir, de six à huit heures, entend discourir des anarchistes à leur sortie de l’atelier. Ce sont presque tous des mécaniciens employés dans des fabriques de vélocipèdes très nombreuses à Neuilly où cette industrie tend à se localiser.

J’ai dîné avec eux en cet endroit avec Léveillé, sorti de prison depuis peu. Je lui avais été recommandé par Jourdan, de qui il partage la chambre depuis sa mise en liberté, aucun propriétaire ne consentant à le loger; à Levallois, où il demeurait avant son arrestation, on lui a donné congé. Même difficulté pour lui à trouver de l’ouvrage si les cama rades n’étaient pas là.

  • C’est un principe parmi nous, m’explique un de mes commensaux, que ce qui appartient à l’un appartient à tous. Quand l’un de nous chôme, il ne manque de rien. Nous nous relayons pour le loger et pour le nourrir et chacun s’occupe de lui chercher du travail. Nous constituons en petit la société que nous rêvons en grand.
  • Pourquoi mangez-vous si peu, lui demandai-je.
  • Pourquoi? me répond son voisin, parce que l’anarchisme le nourrit. Tel que vous le voyez ce compagnon consacre à la propagande le temps qu’il ne passe pas à gagner son pain. Il ne mange pas, il ne dort pas, il n’a pas de maîtresse. Quand il a amassé quelques économies, il s’interrompt de travailler et passe la journée à payer des demi-setiers aux ouvriers qui chôment pour les endoctriner et les acquérir à l’anarchisme. Aussi ce qu’il nous en amène de compagnons ! Chez nous on lit très peu. C’est par la parole qu’on « se raisonne.» Quelques brochures et c’est tout. Entrez dans nos taudis, vous n’y trouverez pas de livres, parce que dans les livres il y a toujours de la morale et que de la morale nous n’en voulons plus. Nous nous défions même de Kropotkine et de Reclus, parce que, ne vivant pas avec nous, enfermés dans leur cabinet, ils arrivent à ne pas voir le monde du même œil que nous qui peinons. Ce ne sont pas des gens à mettre la main à la pâte. Ils ne sont pas hommes à faire sauter les maisons. Ravachol qui sait à peine lire a plus fait pour répandre l’anarchie que tous leurs bouquins.
  • J’entends bien qu’étant hommes d’action vous avez du mépris pour les hommes de pensée. Mais Kropotkine et Reclus sont des gens de travail, des hommes doux, tandis que Ravachol a tué un ermite.
  • Qu’est-ce que cela nous fait ? Mais au contraire, plus l’anarchiste fait de mal et plus de titres il a pour être des nôtres. Car s’il a tué, volé, c’est qu’il n’avait pas le nécessaire, c’est donc qu’il avait été plus maltraité par la société. Aussi, incendiaires, assassins, voleurs n’ont qu’à venir à nous. Nous ne refusons personne. C’est dans ce qu’on est convenu d’appeler le rebut de la société que dorment les plus grandes forces intellectuelles et physiques. Seulement elles sont déviées, parce que la Société est mal faite. Si je vous disais que je ne vais pas à Paris parce que la vue de tout ce luxe est une souffrance pour moi. Je vois des hôtels magnifiques et je songe à mon taudis, si étroit; que lorsqu’on est venu pour m’arrêter, trois agents sur six ont seulement pu pénétrer. Nous ferons donc sauter un de ces hôtels. Seulement il faut attendre que la policé se soit relâchée. Pour l’heure, toute la rousse est à nos trousses. Léveillé sera suivi ce soir en rentrant à Puteaux. Et même on a fait exprès de le lâcher, avant le 1er mai : s’il se prépare quelque chose ce jour-là, on espère découvrir nos projets en surveillant ses allées et venues. Mais pas mèche qu’on sache rien!… .
  • Cependant Ravachol s’est fait prendre bien maladroitement…
  • Comment, vous croyez vous aussi à ce racontar ! Ravachol était trop prudent pour faire de la propagande aussi légèrement. J’ai dîné avec lui chez les Chaumartin, sans savoir qui il était. Ne me connaissant pas, il n’a pas dit un mot de l’anarchie. La vérité, c’est que Lhérot est de la police en qualité d’indicateur et que Ravachol était filé déjà. Notre avis est que Mme Chaumartin a parlé.
  • Mais, enfin, ces explosions, à quoi vous serviront-elles ?
  • Encore deux ou trois dynamites et les bourgeois effrayés quittent Paris. Pour quelques portes à bas, vous avez vu quelle frousse. Que sera-ce donc dans quelques mois? En 1789, les nobles ont émigré parce que les paysans brûlaient les châteaux. Nous voulons déterminer une panique pareille chez les bourgeois. Nous verrons ensuite… »

C’était, un beau parleur que j’avais devant moi. Il était écouté avec un admiratif ébahissement, par un Italien récemment expulsé. Singulière, l’histoire de cet Italien. La police le fourre dans un wagon à destination de Belgique. Il arrive à Bruxelles où un fonctionnaire quelconque lui remet vingt francs et l’introduit dans un wagon à destination de Paris. Il rentre en son logement. Deux jours après il reçoit l’ordre de se présenter devant le commissaire de police qui lui tient ce langage :

« Je sais que vous n’avez rien fait. Aussi je vous laisse tranquille. Mais à une condition, c’est que vous ne fréquenterez plus d’anarchistes. » Naïf, le commissaire; Au dernier mot du récit, tout le monde se mit à rire, Car on rit aussi dans l’anarchie. Et je pris congé de mes révolutionnaires jus qu’à la prochaine explosion.

EDOUARD CONTE

L’Echo de Paris 23 avril 1892