La Cocarde enquête sur le couple Bricout-Delange parmi leurs voisins.

LES ANARCHISTES. NOTRE ENQUÊTE SUR LES ÉPOUX BRICOUT

Rue des Gravilliers. — Un bon ménage. — Dettes de quartier. — Les impressions d’une rue.

Comme actuellement on s’occupe beaucoup dans toute la presse du ménage Bricout, que l’on soupçonne, non sans raison, d’avoir participé a l’attentat commis boulevard Magenta, nous avons pensé qu’une enquête faite sur ce ménage anarchiste intéresserait les lecteurs de la Cocarde.

Nous nous sommes rendu ce matin rue des Gravilliers où habitaient en dernier lieu les Bricout, et nous avons recueilli les renseignements suivants :

Comme ils avaient l’air d’honnêtes gens, et qu’ils possédaient quelques meubles, on leur loua sans difficulté un petit appartement de 400 francs au sixième étage. Bricou; qui de son état était menuisier, quittait son logement le matin à six heures où il ne rentrait que pour déjeuner, et le soir à sept heures.

Pendant la journée sa femme — ou sa maîtresse; à ce sujet les avis sont partagés dans le quartier — recevait un assez grand nombre de visites, des hommes surtout et, c’était durant l’après-midi un bruit de voix continuel dont les locataires voisins se plaignaient même assez vivement.

On ne peut, au sujet des gens que recevait la femme Bricou, donner des détails précis, mais il résulte des quelques signalements que nous avons pu recueillir que Drouet était un habitué de ces five o clock anarchistes.

Les voisins ont fréquemment entendu des discussions politiques, où revenaient ces mots: « cochons de bourgeois ». Les noms de Ravachol et de Gustave Mathieu étaient également prononcés.

Mais n’étaient ces colloques, et ce va-et-vient de visiteurs, rien dans l’allure des Bricou ne pouvait faire prévoir qu’ils étaient affiliés aux anarchistes. Aucune de ces allures mystérieuses qui attirent l’attention, aucune sortie nocturne. On se couchait tranquillement à neuf heures; aucune discussion surtout entre ces époux assortis.

Bricou est âgé d’environ trente ans; c’est, paraît il, un beau gaillard, solide, portant retroussée une moustache brune. Les yeux sont clairs bien qu’enfoncés sous l’arcade sourcilière. Il a également le teint un peu rouge.

On prétend unanimement que c’était un ouvrier laborieux.

La femme Bricou – Mme Bricou, comme on dit dans le quartier — est une petite boulotte au teint laiteux des rousses, avec beaucoup de taches de rousseur sur la peau. Ses cheveux sont complètement rouges, l’œil est petit et malicieux.

Elle parle vite et d’abondance. Une bonne femme du quartier nous dit qu’elle avait un air égaré « de femme pas comme les autres ».

Une autre nous déclare « qu’elle avait toujours l’air de parler pour les autres ».

A cette question que nous posons : — Buvait elle ?

On répond qu’elle était d’une sobriété extrême ainsi que Bricou.

Les époux Bricou étaient plutôt gênés. Au moment de leur arrestation ils devaient encore 95 francs à la propriétaire de l’immeuble qu’ils habitaient et une somme de dix-sept francs à un charbonnier marchand de vin demeurant au n° 8 de la rue des Gravilliers.

Ajoutons, pour être complet, que la première arrestation des époux Bricou n’avait pas produit dans le quartier une vive émotion.

La deuxième arrestation de la femme Bricou a préoccupé davantage l’opinion publique. Contrairement à ce qu’on a dit, elle ne s’est pas débattue quand on l’a arrêtée ; elle s’est contentée de protester avec énergie contre la brutalité des policiers de M. Lozé.

Ajoutons que la femme Bricou a été de nouveau interrogée ce matin par M. Atthalin, et que Bricou sera ramené du Havre à Paris incessamment, son état s’améliorant chaque jour.

La Cocarde 18 juin 1892