Le mariage de Bricout et Delange dans le bureau du directeur de la prison de la Santé. Le Journal illustré 30 juillet 1893.

Le mariage d’un forçat

Un de mes amis, qui a des intelligences dans la prison de la Santé (côté des fonctionnaires, bien entendu) m’écrivait l’autre jour: « Si tu veux assister, au mariage d’un des prisonniers; l’anarchiste Bricout, avec sa maîtresse Mlle Delange c’est pour lundi, à neuf heures. Je t’attendrai à la porte. »

A l’heure dite nous entrons nous traversons une cour carrée dont les murs cachent sous un feuillage de lierre le plâtre bruni dont-ils sont recouverts, murs de vieille et poétique demeure si: du grillage aux portes, du grillage aux fenêtres n’évoquait à mes yeux, les prisonniers que je ne vois pas. Cette cour n’est pas pour eux. Leur captivité commence derrière le bâtiment qui fait face à rentrée.

Ce bâtiment loge le directeur, renferme ses bureaux, le personnel écrivaillant. De la cour on y accède par quelques marches. Elles mènent à un couloir s’allongeant en rectitude devant soi, bouché par une porte, coupé à angle droit par un autre couloir. Nous le prenons par la droite ayant soin de marcher les pieds bien à plat sur le parquet pour éviter de glisser, tant la surface en est frottée et polie.

Nous, passons devant trois portes fermées. La quatrième est ouverte. Nous y voilà sans doute. Elle donne dans une vaste pièce peinte en blanc, ornée de photographies, qui sont des vues de la prison, meublée d’une longue et large table et de chaises bois et cuir. C’est le cabinet du directeur, C’est ici que Bricout va venir pour se marier. Voici M. Demay, adjoint au maire du quatorzième arrondissement, accompagné de M. Baruel, employé à la mairie. Celui-là est ceinturé d’une écharpe, celui-ci porte sans solennité de gros livres qu’il dépose ensuite sur la table. Ils sont suivis de deux employés du greffe désignés pour servir de témoins à la mariée. Mais, retranché derrière la table, un homme de mine pleine et bonasse, à uniforme pareil à celui des officiers de paix, les regarde s’apprêter, puis invite maire et employés de mairie à prendre place à côté de lui; C’est le directeur. Lentement, processionnellement arrivent Mlle Delange, une puissante paysanne de vingt-cinq- ans à l’œil doux, aux cheveux carotte, le visage constellé détachés de rousseur; puis son père, un petit brun renfrogné ! Puis sa mère, le nez en l’air, point honteuse. La future supporte entre ses bras un enfant qui tète.

Tiens, M. Fédée en bourgeois ! Pourquoi ici ? Il salue, s’écarte et attend. Enfin voici Bricout : pour un prisonnier, une figure bien réjouissante de santé. On en oublie la grisaille de sa veste et de son pantalon de prisonnier, le burlesque de sa tête rasée et l’attitude lamentablement respectueuse que lui imprime la consigne de tenir de sa main droite à la hauteur des reins ses deux sabots qu’il a déchaussés tout à l’heure avant d’entrer. Après avoir convenablement souri, à tout le monde et embrassé sa maîtresse qui le lui rend bien, il se poste, fixe devant le directeur, ses deux gardiens debout derrière lui; ce sont ses témoins.

Du ton dont un professeur admonesterait un élève pour qui il a un faible, le directeur adresse à Bricout quelques mots préliminaires à la cérémonie: Bricout c’était votre vœu d’être marié et père selon la loi. Le voilà., exaucé. Vous le voyez, tout est prêt.

Devant Bricout, Mlle Delange et les parents de celle-ci, rangés sur quatre sièges, chacun devant la table, se passa cela comme à l’ordinaire sauf que de la part de l’adjoint il n’y eut pas de discours. Il était réservé à M. Fédée de le débiter. Discours paternel quoi que militairement jeté, discours encourageant pour Bricout que son sermonneur assurait de la bienveillance de l’administration. Elle ne le perdrait pas de vue, l’administration, sachant que dans l’anarchie il avait été un égaré. Qu’il persévérât à se bien tenir, qu’une fois en Calédonie il évitât de fréquenter. : « Vous savez qui, n’est ce pas Bricout, vous savez qui ? » il lui en serait tenu compte. « Le plus pénible c’est la traversée ; mais elle vous sera allégée par quelque argent que m’a remis pour vous une généreuse personne. Et voilà trente francs pour aujourd’hui.» Pauvre Bricout ! Ces libéralités-là, c’est comme si on te demandait pardon de n’avoir pas réussi à te faire acquitter en échange de tes aveux.

La cérémonie, comme dit le directeur de la Santé, est terminée. Mais on ne peut pas se séparer comme ça. On l’allonge donc d’un second acte qui se passe à quelques pas plus loin dans le greffe, pièce identique, verdie de cartons entassés dans des casiers dont l’ombre est heureusement combattue par des aperçus sur un jardin, le jardin du directeur.

Que faire pour marquer une noce ? C’est la question que muettement se firent tous les assistants. Mais M. Fédée y veille. Je le vois tirer de son porte-monnaie une pièce de cinq francs, la donner à Mme Bricout; avec un mot à l’oreille. Elle confié son enfant à son mari, s’éloigne et cinq minutes après, nous la voyons revenir les mains, embarrassées de jambon, de pain et d’une bouteille de vin. — Voilà deux verres, dit un des gardiens.

—Rien que deux dit Bricou. Vous garderez ce que vous ne boirez point.

« Mangez,mangez», fait vivement la mère de la mariée. » Triste repas de noce direz-vous. Non. Pas triste du tout: » Les mariés sont tout aises, sans plus d’émotion que s’ils s’étaient attablés chez un troquet. Bien plus curieuse à observer est l’affectation des assistants à ne pas les gêner de leurs regards. En attendant qu’ils aient fini leur sommaire déjeuner, on cause entre soi.

« Je voudrais bien fumer », fait Bricout. Il n’avait pas sitôt dit qu’un des gardiens le contentait, de tabac. A la première bouffée, ah ! quel ravissement le saisit. Bon homme, le directeur tirait sa montre, de moment en moment, allongeant le temps qu’il avait mesuré au prisonnier. Et la réflexion égrillarde ? me dis-je, celle que doit provoquer l’impossibilité pour les mariés de se prouver leur amour ; elle ne vient donc pas. Elle vient et c’est un gardien qui la chuchote avec un rire étouffé. Chez les nouveaux mariés, aucun geste ne révèle le même regret, non, pas même lorsque le directeur, s’ébranlant enfin, fait un geste de séparation. Un sonore baiser, puis un autre. Le départ en procession de Mme Bricout et de ses parents effectué, Bricout assujettit sous son bras gauche le pain restant, de la main droite saisit la bouteille au quart pleine, et une dernière fois souriant, se retire, talonné par ses gardiens, désormais impassibles.

L’Écho de Paris 19 juillet 1893

Un démenti en l’air

Le Temps publiait hier la note suivante : « Plusieurs journaux, en racontant le mariage de Bricout avec Marie Delange, ont ajouté que M. Fédée, officier de paix, avait remis à Bricou, aux nom de la préfecture de police et d’un anonyme, une certaine somme d’argent. M. Fédée n’a fait aucune libéralité de cette nature et il n’est pas exact davantage qu’il ait adressé une allocution aux mariés. » Cette note a été reproduite hier par d’autres journaux. J’ai raconté ce mariage. J’y assistais. J’ai vu, de mes yeux vu, M. Fédée donner de l’argent aux mariés. Je l’ai entendu, leur débiter un petit discours. Je n’admets pas que qui que ce soit me donne un démenti, surtout le Temps qui n’a rien vu rien entendu, dont aucun rédacteur n’était là présent.

E. C
L’Écho de Paris 21 juillet 1893

LES NOCES D’UN ANARCHISTE

A la prison de la Santé. Le mariage de Bricout. La cérémonie. Projets d’avenir.

Une curieuse- cérémonie a eu lieu hier matin à la prison de la Santé. Fernand Bricout, l’anarchiste condamné par la cour d’assises de la Seine à vingt ans de travaux forcés pour sa participation à l’explosion du restaurant Véry, y a épousé sa maîtresse, Marie Delange, voulant avant son départ pour la Nouvelle-Calédonie, légitimer un enfant qu’il avait eu de cette dernière, une petite fille née à Saint-Lazare.

A neuf heures et demie arrivaient à la prison le troisième adjoint du maire du quatorzième arrondissement, M. Demay, accompagné d’un employé de l’état civil, M. de Baruel. La future était déjà là avec ses parents et son enfant. Elle était fort simplement vêtue d’une robe noire ornée tout en blanc, le cou orné de quelques médailles de sainteté; la belle-mère, en noir, avec la traditionnelle chaîne en or à coulant ; le beau-père revêtu d’un complet éblouissant, tous très joyeux d’assister à la petite fête, comme si.la noce devait se terminer par une promenade au bois et une forte brèche dans les caves, d’un restaurateur des environs.

M. Patin, directeur de la Santé, attendait tout ce monde dans son cabinet, où se trouvait M. Fédée, officier de paix des brigades de recherches, son secrétaire et quatre gardiens de la prison, désignés pour servir de témoins aux époux.

Devant l’adjoint.

Quand l’adjoint, l’écharpe à la ceinture, eut pris place au bureau directorial, Bricout fut extrait de la cellule 39 qu’il occupe dans la deuxième division de la prison; puis, vêtu du costume pénitentiaire complet de bure marron, béret gris sur la tête et sabots aux pieds; il fut amené par un gardien devant sa fiancée.

Il y eut d’abord une embrassade générale, entre ceux que l’anarchiste ne voyait depuis quatre mois qu’à travers la grille du parloir, puis, le calme rétabli, l’adjoint lut aux futurs les articles du Code par lesquels ils se devaient réciproquement aide et protection. Après le oui sacramentel prononcé par tous deux sans la moindre hésitation, il les déclara unis au nom de la loi.

Aussitôt, M. Fédée s’avança, et, rompant le silence, adressa à Bricout le petit speech que voici presque mot à mot :

« Bricou, vous avez été un grand coupable, mais personne ne doute de votre repentir et de la ferme intention que vous avez de rendre un jour, par une conduite exemplaire, un nom intact à l’enfant que vous venez de légitimer.

Quand vous serez là-bas, évitez les mauvaises fréquentations, oubliez dans le travail les théories qui ont fait votre perte et l’administration, qui est disposée à se montrer bienveillante envers vous, ne vous perdra pas de vue.

Si vous ne donnez lieu à aucune plainte, dans trois ans votre femme ira vous rejoindre à nos frais, puis viendront les faveurs, et, plus tôt que vous ne le pensez, la liberté. Ne l’oubliez jamais.

En attendant je vous remets, pour votre pécule, une somme de 35 francs de la part de la préfecture de police; je vous annonce en outre qu’un anonyme nous a remis pour vous une assez forte somme, qui servira à adoucir les rigueurs de votre transport et à assurer l’entretien de votre enfant. Maintenant, au moment de nous quitter sans doute pour jamais, je vous souhaite bon courage et à votre femme et à votre enfant bonheur et bonne santé. »

« Merci, monsieur, répondit humblement Bricou, déguisant mal son émotion, je vous promets de bien me conduire. »

Sa femme et sa belle-mère pleuraient franchement, tandis que la petite fille, insensible aux paroles de M. Fédée réclamait à grands cris un peu du lait maternel.

Le verre en main.

La cérémonie terminée, les époux et leurs parents ont été autorisés à passer une heure ensemble dans le greffe de la prison. Puis M. Patin, qui a bon cœur, trouvant les noces de son pensionnaire un peu sèches, a permis aux époux de trinquer ensemble. La femme Bricout est rapidement allée chercher un litre de vin, une livre de pain et un jambonneau et, le verre en main, les nouveaux mariés ont repris leurs projets d’avenir.

Bricout fumait avec délices quelques cigarettes que M. Patin lui avait données pour que la noce fût complète. A onze heures, le moment de la séparation ayant sonné, Bricout a été réintégré dans sa cellule pour y reprendre la fabrication des sacs en papier qui constitue son occupation journalière, tandis que la nouvelle Mme Bricout regagnait, toujours très joyeuse, Levallois-Perret en compagnie de ses parents.

Jeudi prochain, un nouveau mariage aura lieu à la Santé, celui d’un charretier de la Villette nommé Albrecht; mais, pour celui-ci, il y aura une cérémonie religieuse que Bricout avait déclinée.

Le Matin 18 juillet 1893