COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Audience du 13 avril.

Présidence de M. le conseiller Feuilloley.

EXPLOSION DU RESTAURANT VÉRY ET DE LA CASERNE LOBAU. — ASSASSINAT ET TENTATIVE. — DESTRUCTION D’ÉDIFICES A L’AIDE DE MATIÈRES EXPLOSIELES.

(Voir la Gazette des Tribunaux des 12 et 13 avril).

L’audience est ouverte à midi un quart.

On devait entendre au début de l’audience les docteurs Brouardel et Vibert, mais le docteur

Brouardel étant au congrès de Dresde et le docteur Vibert se trouvant malade, on introduit M. Vielle, l’inventeur de la poudre sans fumée, qui a été désigné comme expert dans cette affaire.

Paul Vielle, ingénieur des poudres et salpêtres : Mes constatations ont été faites deux jours après l’explosion. Toutes les fois que des explosifs violents sont employés, ils laissent dans une zone très étroite des traces significatives de leur action.

Les débris du comptoir avaient été mis en charpie absolument. Cette première constatation et l’existence d’un trou énorme indiquaient qu’une charge d’explosif avait été posée tout près du comptoir. La charge n’avait pu être placée dans la cave, où, au contraire, des objets très fragiles étaient intacts.

Les projections étaient très nombreuses. Nous n’avons pu relever, sur aucune de ces projections, le moindre objet étranger au comptoir ou au sol et nous en avons conclu que l’explosif était placé sous une enveloppe légère, non métallique. Nous n’avons retrouvé qu’une toute petite pièce eu cuivre. Il est possible que cette pièce ait appartenu à la fermeture d’une valise, mais je ne puis rien affirmer.

Nous avons cherché à préciser la nature de l’explosif employé. Nous avons examiné des poussières qui se trouvaient au-dessus du centre de l’explosion, et nous y avons trouvé des matières siliceuses employées généralement dans la confection de dynamite à base de nitroglycérine. Il en résultait, avec une très grande probabilité, que l’explosion avait été causée par la dynamite.

Girard, directeur du Laboratoire municipal : J’ai été commis pour examiner avec M. Vielle le théâtre de l’explosion. Je suis arrivé sur les lieux à 11 heures du soir. J’ai dû chercher l’endroit où l’explosion s’était produite. En cherchant, j’ai trouvé un trou béant qui me paraissait produit par la dynamite. Cependant je n’osais rien affirmer, parce qu’on m’avait dit que les blessés étaient tout noirs. J’allai les voir a Saint-Louis et je constatai que ce noir provenait d’un commencement d’incendie, déterminé par des bonbonnes de kirsch qui avaient pris feu.

Nous avons cherché partout les traces d’une enveloppe métallique : nous n’avons rien trouvé. L’analyse des débris métalliques que nous avons recueillis nous a en effet prouvé qu’ils provenaient du comptoir. Nous en avons tiré cette conviction que l’engin n’était pas dans une enveloppe métallique. Nous avons alors recherché quelle était la nature de l’explosif employé.

Nous avons trouvé, en analysant des poussières grattées au plafond, que c’était certainement de la dynamite.

Me Aliés : Est-ce qu’un retard quelconque apporté à la découverte de la dynamite, au pont de Flandre, ne pouvait pas amener de très grands malheurs?

Le témoin : Parfaitement. Nous avons dû prendre de très grandes précautions pour détruire cet amas de dynamite, dont la composition chimique s’était modifiée.

Une explosion spontanée aurait très bien pu se produire. Si cette explosion s’était produite, il ne serait rien resté du pont de Flandre.

Me Allés : Est-ce que la découverte de cet amas de dynamite n’a pas amené un profond soulagement dans le monde administratif et judiciaire, auquel le témoin est mêlé?

M. le président : Oh. je vous répondrai, si vous voulez, à la place du témoin. Ce soulagement s’est produit, non seulement dans le monde administratif et judiciaire, mais dans le public tout entier.

On appelle le témoin Soulage, déjà entendu à l’audience d’hier. Il ne répond pas et, sur la demande du défenseur de Francis, M. l’avocat général envoie un inspecteur de police le chercher à son domicile.

M. le président annonce qu’il posera, comme résultant des débats, la question aggravante de maison habitée, qui a été omise dans l’arrêt de renvoi.

La parole est donnée à M. l’avocat général Laffon pour soutenir l’accusation.

M. l’avocat général est interrompu, presque dès Je début, avec beaucoup de violence par l’accusé Francis.

M. le président : N’interrompez pas. Vous aurez la parole tout à l’heure et vous direz tout ce que vous voudrez pour votre défense. Mais je ne souffrirai pas que, M. l’avocat-général soit interrompu. Ainsi ne recommencez pas.

Francis : Qu’on dise la vérité et je ne dirai rien. Mai je ne veux pas qu’on dise des mensonges.

A ce moment le témoin Soulage arrive et remet à la Cour le gilet semblable au veston saisi et qu’il prétend avoir été donné par lui à la femme Francis.

La fille Delange (après avoir examiné le gilet) : Il me semble que c’est bien celui que j’ai été chercher chez Mme Francis.

M. le président : Nous n’avions pas le gilet. Le voici retrouvé : c’est tout ce qui résulte de l’incident.

Me Desplas : Puisque Soulage est là, voudriez-vous lui demander si, le 25, Francis a dit devant lui à la fille Delange, au café du Progrès, comme le prétend celle-ci, que Meunier était allé à la foire au pain d’épices et que l’explosion aurait lieu le soir.

Le témoin : Je n’ai rien entendu de cela.

La fille Delange : Francis m’a dit cela tout bas. On ne dit pas ces choses-là tout haut dans un café où il y a du monde.

M. le président : Appelez M. Passenot.

M. Passenot est appelé et se présente à la barre.

M. le président : J’ai prié M. le directeur de la Belle-Jardinière de nous envoyer un de ses meilleurs essayeurs. Il a envoyé M. Passenot. Je le désigne comme expert et on va procéder à l’essayage du gilet et du veston sur Soulage et sur Francis.

M. Passenot prête le serment prescrit par la loi et procède à l’essayage.

L’expert Passenot : Le veston et le gilet sont un peu justes pour M. Soulage et un peu larges pour M. Francis. On peut les avoir vendus aussi bien pour l’un que pour l’autre. Dans certaines maisons, si le vêtement est un peu juste, on dit au client qu’il va très bien et, s’il est un peu large, on lui dit encore qu’il va très bien. (Hilarité).

M. le président : Ainsi il peut aussi bien avoir été vendu pour l’un que pour l’autre.

L’expert : Oh ! certainement.

M. le président : Veuillez examiner la doublure du veston. Est-ce la doublure originaire ou une doublure rapportée ?

L’expert : C’est la doublure originaire, il y a simplement une pièce rapportée.

M. le président : Eh bien, quand M. le commissaire de police, a fait observer à Soulage que la doublure du veston ne répondait pas à ce qu’il avait décrite, Soulage a répondu qu’on l’avait changée. M. l’expert déclare que c’est la doublure originaire. Messieurs les jurés apprécieront,

Francis : J’avais demandé, dès le mois de juillet, un supplément d’information. Et c’est seulement huit jours avant le jugement que le commissaire de police a fait cette enquête. C’est une manœuvre de la dernière heure.

M. le président : Si je n’avais la volonté très arrêtée de laisser à la défense toute sa liberté, je ne tolérerai pas un pareil langage Vous avez en effet demandé un supplément d’instruction aussitôt que j’ai été désigné pour présider les assises, M. le Procureur général m’a transmis cette demande et immédiatement j’ai fait procéder à l’enquête que vous sollicitiez. Il faut que MM. les jurés sachent comment les choses se sont passées.

M. l’avocat général, vous avez la parole pour continuer votre réquisitoire.

M. l’avocat général Laffon reprend son réquisitoire.

M. l’avocat général demande contre Francis un verdict exemplaire, mais il ne s’oppose pas à l’admission des circonstances atténuantes en ce qui concerne Bricout et la fille Delange.

Me Ledu présente la défense de la fille Delange et Me Aliès celle de Bricout.

Après leurs plaidoiries, l’audience est suspendue de cinq heures à sept heures.

A la reprise, Me Desplas prend la parole pour présenter la défense de Francis.

M. le président demande aux accusés s’ils ont quelque chose à ajouter à leur défense.

Sur leur réponse négative les débats sont clos.

Le jury entre à 9 h. dans la salle de ses délibérations.

M. le président autorise Bricout à communiquer, pendant la suspension, avec la fille Delange, et Francis à recevoir la visite de sa femme.

Le jury revient à 10 heures et demie, avec un verdict négatif, en ce qui concerne la fille Delange et Francis, affirmatif avec circonstances atténuantes en ce qui concerne Bricout.

M. le président prononce l’acquittement de la fille Delange et de Francis.

Francis : Messieurs les jurés, je vous remercie.

Après délibération en chambre du conseil, la Cour condamne Bricout à vingt ans de travaux forcés et dit qu’il n’y a lieu de réduire en sa faveur l’interdiction de séjour.

Bricout : C’est malheureux parce que je suis innocent.

L’audience est levée à onze heures.

La Gazette des tribunaux 14 avril 1893