COUR D’ASSISES DE LA SEINE

Audience du12 avril.

Présidence de M. le conseiller Feuilloley.

EXPLOSION DU RESTAURANT VÉRY ET DE LA CASERNE LOBAU. — ASSASSINAT ET TENTATIVE. — DESTRUCTION D’ÉDIFICES A L’AIDE DE MATIÈRES EXPLOSIBLES.

(Voir la Gazette des Tribunaux d’hier.)

L’audience est ouverte à midi, en présence d’un public toujours peu nombreux.

La Cour rend un arrêt, aux termes duquel le juré supplémentaire devra remplacer le sixième juré qui est malade.

L’audition des témoins continue :

Bouyer, ouvrier maçon : Drouet a transporté chez moi de la dynamite « je croyais que c’étaient des livres et, en lavant ! escalier j’ai eu peur de les avoir tachés. Alors j’ai ouvert le paquet. Il y avait cette inscription : « matières explosibles, dynamite ». J’ai été très surpris et très mécontent a ce moment, Drouet est arrivé et je lui ai exprimé mon mécontentement, en lui défendant d’apporter quoi que ce soit à l’avenir. Il m’a répondu : « Pourquoi que tu as regardé? » Drouet a alors pris le paquet et l’a emporté.

Mme Bouyer confirme la déposition de son mari; elle se tourne vers les accusés et dit qu’elle ne connaît pas ces messieurs; elle connaît Drouet qui a travaillé chez son mari et qui, un jour, a apporté le paquet contenant la dynamite.

Elle était dans une valise qu’il était allée chercher rue des Cascades.

Je n’étais pas contente de voir que Drouet avait déposé chez nous de quoi faire sauter tout Paris. Drouet nous a dit que c’était pour des carrières.

Le témoin suivant est Drouet, qui a été condamné à six ans de réclusion par la Cour d’assises de Seine-et-Oise, dans l’affaire du vol de dynamite, à Soisy-sous-Etiolles.

Nous avions rapporté à Paris environ 130 cartouches de dynamite. Pour nous en débarrasser, j’ai porté la dynamite chez Bouyer, en disant que c’étaient des feuilletons. En allant chercher ce dépôt, je suis passé chez Lécuyer et j’y ai trouvé une femme avec laquelle je suis allé chez Bouyer.

D. Comment aviez-vous confiance dans celte femme?

R. Lécuyer me l’avait indiqué ; j’avais confiance,

Marie Delange : Le surlendemain, Drouet est venu me demander ce qu’était devenue la dynamite.

Francis : Est-ce que le témoin me connaît?

Drouet : Non.

Francis: Vous voyez, messieurs les jurés, que je suis néant dans l’affaire de la dynamite.

M. le président recommande de ne pas faire descendre immédiatement Drouet à la Conciergerie, de manière à ce qu’il puisse voir sa femme quand elle aura déposé.

Femme Delcros, maîtresse d’hôtel, rue de Bretagne : J’ai logé Meunier sous le nom de Roulion. Au commencement de mars 1892, M. Rouillon a apporté un paquet; le lendemain matin je n’ai pas vu ce paquet dans sa chambre et pourtant je ne l’avais pas vu sortir.

M. le président : Ce témoignage confirme la déposition faite par M. Bricout, qui dit avoir accompagné Meunier rue de Bretagne, mais n’être pas entré avec lui dans l’hôtel.

Francis : Comment Meunier était-il habillé l’hiver ?

R. Il avait un pantalon de velours, un gilet à manches et un chapeau plat.

Francis : Jamais de la vie Meunier n’a été habillé ainsi; il avait un complet marron, comme peuvent le dire tous les ouvriers du Vieux-Chêne.

Mme Delcros : Je ne l’ai jamais vu avec un complet marron.

Francis : Bricout peut-il dire s’ils ont vu jamais Meunier avec un gilet à manches?

Bricout : Oui.

Francis : Meunier est bossu, il n’a que 1 m. 64, et on prétend qu’il est plus grand que moi. Alors Francis saute lestement sur son banc, se tient bien droit et demande en ricanant si Meunier est plus grand que lui.

Femme Bourdeau, concierge rue du Mont-Louis, 7 : Au commencement d’avril deux individus sont venus pour voir un de mes locataires, surnommé Leclerc, peintre ; ils ont fait ouvrir par un serrurier la porte de son logement, ils ont donné des renseignements qui prouvaient qu’ils connaissaient M. Leclerc; c’était le samedi 23 avril. L’un de ces individus était petit et un peu contrefait; l’autre, plus grand, avec beaucoup de cheveux. Le petit portait une valise.

On présente au témoin la photographie de Meunier, qu’elle reconnaît, ainsi que le fac-similé de la valise avec laquelle Meunier est venu rue Mont-Louis le samedi 23 avril.

D. L’individu qui accompagnait Meunier ressemblait- il à Francis?

Le témoin : Je ne le reconnais pas.

Francis : Mes camarades diront que ce jour-là, je n’ai quitté l’atelier qu’à sept heures du soir

Disnar, marchand de vins, rue des Gravilliers, 5 : A l’époque des explosions un individu est venu prendre chez moi un verre de vin, a déposé une valise qu’il est venu chercher deux heurts pics tard; il a dit qu’il allait rue Beaubourg quand il a laissé la valise.

Sur la demande de M. le président, Marie Delange raconte comment Meunier lui a demandé d’aller chercher du fard chez un coiffeur; elle est allée rue Réaumur chez M. Vigier-Lafosse, coiffeur.

M. le président : C’est un détail qui n’avait jamais été relevé dans l’instruction.

Vigier-Lafosse, coiffeur. 4, rue Réaumur : Au mois d’avril, une dame est venue me demander du fard, comme elle trouvait que c’était trop cher, je lui en ai cédé une petite boîte pour un franc.

Me Aliès : Est-ce que Mlle Delange ne se fardait pas ?

Marie Delange : Jamais; j’ai acheté la boite pour Meunier.

M. Vigier-La fosse : Les dames n’avouent pas ces choses-là. (Rires dans l’auditoire.)

Après une courte suspension, on introduit la femme Véry (vif mouvement d’attention) :

Veuve Véry, trente-sept ans, sans profession !

D. Dans les temps qui ont précédé l’effroyable malheur qui vous a frappée,vous avez reçu de nombreuses lettres de menaces ? 

Le témoin : Oui, Monsieur le président.

D- Arrivons au jour de l’attentat. Au moment de l’attentat, où étiez-vous?

R. J’étais en train de dîner.

D. Quelle heure était-il ?

R. Environ, 9 h. 25.

D.Qui est-ce qui était-là ?

R. Il y avait Soupault, un de mes garçons, ma petite fille et Lhérot, mon frère

D. Est-ce qu’on ne prenait pas souvent les autres garçons pour Lhérot?

R. Oui, monsieur le président.

D. N’avez-vous pas vu quelqu’un venir au comptoir?

R. Je ne m’en rappelle pas.

D. Votre mari n’était-il pas au comptoir?

R. Oui, monsieur.

D. Que faisait-il?

R. Il examinait ses factures.

D. (à Bricout). C’est bien ce que vous a dit Meunier ?

Bricout : Parfaitement.

D. (au témoin). Est-ce qu’à une table il n’y avait pas trois ouvriers?

Le témoin : Oui, monsieur.

D. Les ouvriers ont demandé un madère. N’est-il pas vraisemblable que votre camarade ait tendu le bras par-dessus la tête d’un consommateur pour prendre la bouteille de madère sur un rayon ?

R. Oui, Monsieur, c’est possible.

D. (a Bricout). Meunier a bien dit qu’un garçon avait pris une bouteille par-dessus sa tête.

Bricout : Oui, Monsieur.

D. (au témoin). Pendant combien de temps avez-vous été malade ?

Le témoin : Très longtemps. Je le suis encore.

D. Votre petite fille a été malade également?

R. Oui, monsieur le président.

Jules Lhérot : vingt-cinq ans, jardinier.

D. Depuis l’acte de courage que vous aviez accompli en allant prévenir le commissaire de police de la présence de Ravachol, vous étiez l’objet de menaces continuelles?

R. Oui, Monsieur.

D. Est-ce qu’il n’arrivait pas souvent qu’on prenait vos camarades pour vous?

R. Très souvent.

D. Le jour de l’explosion où étiez-vous?

R. A la la quatrième table, avec ma sœur, ma nièce, et le garçon Soupault qui venait de s’asseoir à côté de ma nièce, après avoir servi trois ouvriers menuisiers.

D. Vous n’avez pas remarqué qui est venu au comptoir, à ce moment-là?

R. Non, monsieur le Président.

D. Meunier, dont voici la photographie, était-il venu dans l’établissement depuis l’arrestation de Ravachol?

R. Je ne me rappelle pas cette figure-là.

D. A la table numéro 1, quelque temps avant l’explosion, n’est-t-il pas venu quelqu’un ?

R. Oui, un jeune homme très pâle, les cheveux en brosse, avec un grain de beauté. Il devait avoir un journal entre les mains.

D. Avez-vous été blessé par l’explosion.

R. J’ai souffert pendant deux mois de l’oreille droite et je suis resté sourd de celte oreille-là.

Cadieux, trente-quatre ans, garçon de café.

D. — Vous étiez chez Véry le jour de l’explosion ?

Le témoin; Oui, Monsieur.

D. Quelle heure était-il ?

R. Entre neuf heures un quart et neuf heurt s et demie.

D. Que faisait le patron ?

R. Il était en train de réunir ses factures.

D. Vous n’avez pas vu venir au comptoir d’autre personne qu’Hamonod et Gaudon.

R. Je ne m’en rappelle pas.

M. le Président donne lecture de la déposition du troisième garçon Soupault, qui est parti pour Chicago. C’est lui qui a pris la bouteille de madère en tendant le bras par-dessus la tête d’un consommateur.

Brunier, 35 ans, menuisier : J’étais, le jour de l’explosion, avec deux de mes camarades dans le restaurant Véry. Tout d’un coup j’ai vu quelqu’un qui me faisait signe du dehors. J’y ai été et je lui ai demandé ce qu’il me voulait. Il m’a répondu : « Rien. »

Et je lui ai dit : « En voilà-t-il un imbécile, qui m’appelle et qui n’a rien à me dire. » Je suis revenu auprès de mes camarades et aussitôt une explosion formidable s’est produite et le gaz s’est éteint. Nous nous sommes pris alors tous les trois par la main et nous sommes sortis. C’est à ce moment que nous nous sommes heurtés dans un agent qui nous a arrêtés.

Gaudon, trente ans, rue de Châteaudun : Le 25 avril dernier, je sortais à sept heures de mon atelier. J’ai emmené Hamonod dîner avec moi. Après dîner nous allions rentrer, quand Hamonod m’a dit : «Allons donc faire un tour chez Véry.» Nous y avons été et Hamonod a demandé deux rhums. On les a versés et nous allions trinquer quand l’explosion a eu lieu. Pour moi, l’explosion a eu lieu à nos pieds.

D. Vous avez été longtemps malade?

Le témoin : Je suis resté six mois à l’hôpital.

Mme Molard , concierge de Francis, entre dans des détails circonstanciés sur les vêtements qu’il portait. Francis les conteste.

L’accusé Francis : Ce n’est pas étonnant que ma concierge dise tout cela. Je n’avais pas de quoi lui donner d’étrennes. Si j’avais donné cent sous à ma concierge, elle dirait : « M. Francis, mais c’est le plus honnête homme du monde. »

La fille Delange reconnaît le veston qu’elle a été chercher chez Francis. La concierge le reconnaît également.

L’accusé Francis : On a toujours parlé à l’instruction d’un veston marron foncé.Que je perde mon nom, si c’est là un veston marron foncé.

M. le président : Tenez, Francis, vous contestez avoir dit : « Que je perde mon nom, si Lhérot ne saute pas !» Et vous venez précisément de vous servir de la même expression. (Mouvement.)

M. le Président donne lecture des procès-verbaux qui ont été dressés à Londres, lors de la saisie des vêtements de Francis.

Femme Seillery, vingt-trois ans, blanchisseuse.

D. L’année dernière vous demeuriez 30, rue des Francs-Bourgeois. A cette époque Meunier ne venait-il pas assez souvent vous dire bonjour ?

Le témoin : Oui, Monsieur le président.

D. Quel vêtement portait-il ?

R.Un complet noir et blanc.

D. Et comme coiffure?

R. Un chapeau de paille.

D. Est-ce qu’un certain jour il n’est pas venu vous demander de recevoir chez vous un paquet et de n’en rien dire à votre mari ?

R. Non, Monsieur le Président.

D. Le dimanche 24 avril, n’avez vous pas été avec Meunier à la foire au pain d’épices ?

R. Oui, Monsieur

D. N’avait-il pas ce jour-là un pantalon qu’il ne portait pas habituellement ?

R. Je n’ai pas remarqué.

D. Est-ce que dans la soirée du 25, vous n’avez pas été réveillée par Meunier.

R. Oui, mon mari s’est levé, lui a ouvert, il n’avait pas de chapeau

D. Combien de temps est-il resté ?

R. Un instant seulement.

D. Est-ce qu’il paraissait troublé ?

R. Pas du tout.

D, Comment était-il habillé ?

R. C’était foncé, c’est tout ce que je peux vous dire.

D. Vous avez moins de mémoire aujourd’hui qu’au cours de l’instruction. Vous donniez à cette époque des renseignements bien plus précis ?

R. Je ne me rappelle pas tout cela.

D. Vous avez passé par des alternatives bien bizarres Vous avez commencé par dire que vous ne saviez rien, puis confrontée avec la demoiselle Delange, la mémoire vous est revenue et aujourd’hui vous paraissez singulièrement gênée?

R. Pas du tout.

M. le président donne lecture au témoin de la déposition beaucoup plus précise qu’il a faite devant M. le juge d’instruction.

D. Pourquoi vous souveniez-vous au mois d’octobre et ne vous souvenez-vous pas maintenant?

Le témoin : Je ne sais pas.

D. Vous ne savez pas. Moi, je m’en doute.

R. je ne me rappelle pas avoir dit tout cela.

Auguste Monot, concierge, 19, rue Tiquetonne.

D. Vous avez eu Francis comme locataire, jusqu’à quelle époque?

Le témoin : Jusqu’au mois d’avril 1891.

D. Il a quitté voire maison pour aller demeurer rue Beaubourg.

R. Je ne sais pas, il n’a pas donné d’adresse.

D. Ne lui avez vous pas connu un costume foncé?

R. Parfaitement, brun foncé à raies.

L’accusé Francis : J’ai eu en effet au mois d’avril un veston marron, mais ce n’était pas celui là.

Le témoin: C’était bien un veston absolument pareil à celui-là. Je l’affirme.

On amène Francis près du témoin et on lui fait mettre le veston.

D. Témoin, regardez bien Francis avec ce vêtement là. Le reconnaissez-vous comme celui qu’il portait?

Le témoin: Parfaitement.

La femme Molard: (rappelée): C’est bien celui-là.

M. le président : Je constate qu’il ne vous va pas mal.

L’accusé Francis (avec violence) : Après tout, dites que c’est moi qui ai fait sauter le restaurant Véry. Je m’en bats l’œil.

M. le président : Tâchez de parler en termes plus convenables. Je vous parle sérieusement et poliment de choses sérieuses, et je ne souffrirai pas que vous me répondiez sur ce ton. Ne recommencez pas.

L’accusé Francis : Vous cherchez les infiniment petits.

Femme Monot, concierge, 19, rue Tiquetonne : Francis a été notre locataire jusqu’au mois d’avril 1891. Il avait un veston brun marron foncé qu’il portait toujours.

D. Est-ce bien celui-là?

Le témoin : Certainement.

Francis : Il était tellement à moi que je ne peux pas seulement me baisser avec.

D. Avez-vous connu le pantalon et le gilet pareils ?

Le témoin : Je ne ma rappelle pas du pantalon et du gilet, mais je suis certaine du veston.

On ramène l’accusé Francis à son banc.

Femme Delaunay, soixante-trois ans, rue de Venise.

D. Vous êtes la belle-mère de Francis. Je comprends tout ce que votre situation a de difficile et de pénible ici, mais le serment est une chose sérieuse et vous devez à la justice la vérité. L’année dernière, au mois d’avril , où demeuriez-vous?

Le témoin. Chez mon fils Guillaume.

D. Vous l’avez quitté à un certain moment ?

R. Oui, pendant une quinzaine de jours.

D. A quel moment ?

R Je ne m’en rappelle pas.

D. Au commencement de l’année, vous aviez demeuré chez votre fille Mme Francis?

R. Oui, Monsieur le Président.

D. N’avez-vous pas fait un travail à un veston de Francis?

R. J’ai raccommodé la doublure aux poches.

D. N’avez-vous pas remis une pièce à l’entournure ?

R. Je le crois.

D. N’avez-vous pas remis un bouton?

R. Je ne m’en rappelle pas.

D. A quelle époque avez-vous fait ce travail ?

R. Je ne m’en rappelle pas. C’était peut-être aux environs des mois de mai et de juin.

D. Ce n’est pas ce que vous avez dit à M. le juge d’instruction.

R. J’avais dit au hasard. Je suis vieille, je ne me rappelle pas.

M. le président donne lecture au témoin de sa déposition devant M. le juge d’instruction. La femme Delaunay reconnaissait alors formellement le veston et indiquait les différentes réparations qu’elle y avait faites, au plus tard, disait-elle, au mois de février.

Me Desplas : Au moment où Mme Delaunay a déposé chez le juge d’instruction, où était-elle et qui la menait chez M. le juge d’instruction ?

Le témoin : J’allais partir pour Bruxelles chez une de mes filles ; M. le juge d’instruction m’a dit de rester et, comme je n’en avais pas les moyens, j’ai été logée pendant huit ou dix jours rue du Petit-Pont et mes dépenses ont été payées par la préfecture de police.

Me Desplas : Ces largesses de la préfecture de police sont peut-être excessives et elles ne se rencontrent que dans les procès dirigés contre les anarchistes.

M.le président : Vous discutez cela.

Francis : Quand j’ai dit cela à M. le juge d’instruction, il m’a dit que c’était impossible. On avait séquestré les vêtements de ma belle-mère, pour l’empêcher de partir. Voulez-vous demander au témoin sous quel nom on lui avait loué une chambre.

Le témoin: Sous mon nom de fille.

Me Desplas : Qu’avait-on dit à Mme Delaunay au sujet de l’arrivée possible de sa fille à Paris?

Le témoin : On m’avait recommandé d’en prévenir la préfecture de police.

Le Dr Rrouardel et l’expert Vielle ne devant déposer que demain, on entend ensuite les témoins cités à la requête de l’accusé Francis.

Edouard Guttin, dit Chauvière, vingt-huit ans, ciseleur, rue de Venise, 13 : Francis a eu un vêtement brun qui a été découpé pour faire de petits vêtements à ses enfants.

D. A que le époque ?

Le témoin : Je ne pourrais pas préciser.

D. Comment est ce vêtement ?

R. Marron.

D. Comment avez-vous su qu’il avait été découpé ?

R. J’ai vu les petits vêlements des enfants.

D. Et le veston brun qui est là, le connaissez-vous.

R. Je l’ai vu sur le dos de Soulage, il y a peut-être dix-huit mois.

D. Est ce que Francis et Soulage n’étaient pas grands camarades ? —

R. Je ne pourrais pas vous dire.

Francis : Nous étions simplement camarades d’atelier.

On entend ensuite la femme qui habite avec M. Chauvière. Elle confirme sa déclaration.

Femme Francis, vingt-cinq ans, rue de Venise, 30. Vous demeuriez l’année derrière rue Beaubourg.

Vous vous rappelez qu’un certain soir du mois d’avril, Marie Delange est venue chez vous chercher des vêtements de la part de votre mari.

Le témoin : Non, Monsieur. Elle n’est pas venue.

D. Connaissez-vous ce veston?

R. Oui, c’est un camarade, nommé Soulage, qui me l’a donné.

D. C’est bien la vérité ?

R. Oui.

D. L’avez-vous toujours dite à l’instruction ?

R. Toujours.

D. Vous avez cependant fait à M. le juge d’instruction des déclarations mensongères. 

R. Je n’avais pas l’intention de le faire.

Francis : Le 26 avril, j’étais en prison, pour une chose que je n’avais pas faite. Ma femme et mes enfants étaient dans la misère.

Lucien Terrier, quarante-huit ans, menuisier : Je connais Francis depuis douze ans. Le 4 juin, j’ai vu Francis chez mon patron vers dix heures du matin. Nous avons déjeuné ensemble chez un marchand de vin de la rue du Marché-Saint-Honoré de onze heures à midi.

D. Comment était-il habillé?

Le témoin : Je ne m’en rappelle nullement.

L’accusé Francis : La femme Molard dit qu’elle m’a vu à onze heures. Voilà la vérité de ma concierge

La femme Motard, rappelée, maintient qu’elle a vu Francis ce jour-là, à onze heures.

D. Témoin qu’est-ce qui précise vos souvenirs sur ce point?

Le témoin : C’est que c’est ce jour-là que j’ai été renvoyée par mon patron. Je me suis reporté à mes notes de travail et c’était bien le 4 juin,

Arthur Mataigne, trente-quatre ans, menuisier: J’ai connu Francis à la chambre syndicale des menuisiers.

Je connais aussi Bricout depuis huit ans. Je sais que Francis et Soulage se fréquentaient, comme moi je fréquentais Francis.

D. Ne saviez-vous pas qu’ils s’occupaient tous deux d’anarchie?

Le témoin : C’est probable.

D. Qu’est-ce que vous savez à l’occasion d’un veston?

R. Quand Soulage est venu travailler au bazar de l’Hôtel-de-Ville, il portait un veston qui était celui-là, ou qui lui ressemble beaucoup.

Lantier, vingt-six ans, menuisier : J’ai vu Francis au mois de juin, vers neuf heures, en costume de travail. C’était dans les premiers jours de juin. Je ne peux pas préciser la date.

Alphonse Soulage, trente ans, menuisier: Je connais Francis depuis trois ans. Je l’ai connu dans les ateliers et à la chambre syndicale.

D. Ne l’avez-vous pas accompagné à son départ pour Londres ?

Le témoin : Oui, mais il m’avait dit qu’il partait pour Bruxelles.

D. Que savez-vous au sujet de ce veston ?

R. C’est un veston qui m’appartient et que j’ai donné à Mme Francis, au commencement de juin 1892.

D. Cependant vous aviez dit à M. le commissaire de police que la doublure était à carreaux noirs et blancs.

Messieurs les jurés peuvent constater que cette description ne répond nullement à la réalité.

R. J’avais donné d’autres vestons à Mme Francis pour ses enfants, et j’ai confondu.

D. Fille Delange, vous persistez à déclarer que ce veston est celui que vous avez été demander à la femme Francis de la part de son mari?

La fille Delange : Parfaitement.

Interpellés sur ce point, Monot et la femme Molard maintiennent aussi formellement que ce veston était bien le veston de Francis.

La suite des débats est renvoyée à demain.

L’audience est levée à six heures.

La Gazette des tribunaux 13 avril 1893