Le Château branlant se trouvait 25 de la rue Deguinguand, à Levallois-Perret

Les cinq anarchistes empoignés hier au saut du lit sont de vieux chevaux d’anarchie. Ils sont connus pour tels. Ils ne s’en cachent point. On peut leur prêter autant de marmites explosibles qu’on voudra. Leur arrestation n’a surpris personne, pas même eux. Ils se savent à la discrétion de la police, qui les a déjà maintes fois coffrés.

Léveillé, notamment, est une ancienne connaissance. Je n’ai pas oublié que l’année dernière il m’introduisit dans le monde anarchiste. Sa parole : que je n’étais point un mouchard, me fut comme un sauf-conduit qui m’a permis dès cette époque d’approcher sans risque les plus défiants de ses coreligionnaires. Il me souvient d’un dîner que nous avons fait ensemble à Neuilly, en compagnie d’une douzaine de ses amis qui, ayant tous été plus ou moins emprisonnés, me ra contèrent leur captivité avec une furibonde éloquence.

Léveillé, lui, se taisait. Des déceptions, d’amour avaient rembruni sa face et paralysé sa langue. Les orages de l’anarchie ayant effrayé sa compagne, il était resté seul ; et les quatre mois de prison préventive que lui avait valu sa participation à l’échauffourée de Clichy, survenue le 1er mai 1890, ses séjours à Mazas, que, pour l’intimider, la police lui faisait faire de temps à autre, tous ces mauvais souvenirs s’exaspéraient dans son silence par le regret de la liaison à jamais rompue.

En décembre dernier, il avait trouvé enfin femme à son goût. Il s’était mis avec une dame Moreau que la tombée de ses charmes avait reléguée dans la banlieue. Et au numéro 25 de la rue Deguinguand, à Levallois-Perret, ils vivaient paisibles, lui travaillant à Nanterre, dans une forge, elle faisant des ménages, quand l’irruption matinale de douze agents sabra leur nuitée.

Cette maison de la rue Deguinguand, le peuple de Levallois l’appelle : le Château branlant. C’est une sorte de casernement où des fourmillements de petits ménages sont si étroitement logés que : linge, vêtements, vaisselle, rebordent sur l’appui des fenêtres. Quant à la marmaille, elle a la cour pour y grouiller. La façade, fraîchement recrépie, reluit, il est vrai, d’un blanc criard. Mais de même le visage des vieilles femmes trop fardées.

Enfin, voilà madame Moreau exaspérée bien entendu, qu’on lui ait pris son homme. Elle nous invite à l’aider à noyer son chagrin dans une boisson quelconque. Et nous y consentons volontiers. Dieu quelle luronne ! Voilà comme elles sont toutes dans l’anarchie, prêtes à se cogner avec les agents au besoin. « Mais ils étaient douze pour arrêter Léveillé. Ah bien! que je leur ai dit; faut-il être lâches tout de même. » Du reste, sans inquiétude sur le sort de Léveillé qui, de puis les affaires de l’an dernier, est resté tranquille, sortant peu, pris aux jupes de cette Madame Moreau. Elle ne s’est pas toujours appelée Mme Moreau, parait-il. A l’en croire elle aurait eu, une splendeur de jeunesse, de belles robes, de riches bijoux, de chics amis « qui, s’ils se souvenaient d’elle, seraient assez puissants pour lui obtenir la liberté de Léveillé ». On va donc à l’anarchie par tous les chemins ?

La rue Deguinguand vient mourir au pied des fortifications, presque en face de la porte d’Asniéres. Au numéro 2 se dresse, dominant devant soi le glacis, une grise maison à trois étages dont la façade porte en gigantesques lettres noires : « Blomey, entrepreneur de charpentes ». Entre la maison et le chemin de ronde s’étend un terrain enclos de planches, mal jointes. A travers on voit des damiers de petites cultures au milieu desquels se dresse une cahute à toit de bois et à murs de même, élevés à mi-hauteur d’homme.

C’est dans cette maison qu’habite, avec sa femme et sa fillette, M. Bondon et cette cahute lui appartient. Tapissier de. son état, il y entassait fauteuils, chaises, canapés qu’il trouvait à réparer. Les compagnons venaient l’y trouver. On faisait la causette et c’est leur rassemblement qui a éveillé la police.

Nous pénétrons dans l’enclos, ce qui est aisé, les portes ne fermant que par un fil de fer aisé à détacher. Nous plongeons, du regard, dans la cahute. Elle contient, jetés pêle-mêle, des outils, des rebuts, des chaussures. Dans un coin, le terrain a été boule versé, marque qu’on a farfouillé. C’est là, en effet, qu’on prétend qu’auraient été enterrées par des compagnons, puis déterrées par la police, de ces marmites explosibles, au moyen desquelles les anarchistes ce rappellent, de temps à autre, au mauvais souvenir de leurs contemporains.

Comme nous allons nous retirer, survient Mme Bondon, une petite femme frêle et pâle, portant dans ses bras sa fillette qui pleure. Elle vient de la préfecture de police, où elle est allée voir son mari. Il l’a rassurée : « Je suis moins effrayée que ce matin, me dit-elle. Je ne me doutais de rien. La veille, nous avions eu à dîner un ami de mon mari, ce Vinchon. Il est sans travail. On aurait été des loups de le chasser. Il mangea donc. Il but et puis, comme il pleuvait très fort, il demanda de coucher là. J’étendis un matelas. On s’ôta pour lui une couverture. Et ce matin, à quatre heures, il était prêt à partir pour Ivry, où il espérait s’embaucher. Il est dessinateur en broderies. Avec mou mari ils sont allés aussitôt prendre un verre chez le marchand de vin qui est là tout près.

Moi, je me suis recouchée et j’allais me rendormir quand les agents sont arrivés. Monsieur, ils ont fouillé partout chez moi… Ils n’ont trouvé que des brochures. C’est en redescendant qu’ils ont pincé mon mari et Vinchon. »

Des marmites elle ne sait rien sinon qu’elle suppose que c’est une invention de la police, tout au moins d’un des anarchistes qui avaient accès dans la cahute, lequel, brouillé avec Bondon, se sera vengé par cette traîtrise. Son mari pense de même, Vinchon aussi. Qui est ce Vinchon qu’on ne connaît point? Elle ne le dit pas… Elle ne veut pas le dire : « C’était un malheureux. Nous l’avons recueilli. Faut bien s’entraider… »

Marchand, lui, est réputé dans Levallois pour la fougue de ses convictions. C’est un jeune homme de vingt-cinq ans, briquetier, ainsi que son père, laborieux, sage. Il était sur le point de se marier avec une jeune fille du voisinage. Sa mère m’a montré dans une armoire le beau vêtement qu’il s’est commandé dans ce vertueux dessin. Mais voila ! Il ne veut pas démordre de l’anarchie et la fiancée en a pris peur. Elle hésite. Le beau vêtement risque de moisir dans l’armoire… L’arrestation d’hier a mis le mariage à l’eau, elle en gémit, la pauvre femme. Que de fois elle s’est levée, la nuit, pour recommander à son fils, couché dans la pièce voisine, de souffler la bougie qu’il consume à lire les brochures anarchistes, et la Révolte et le Père Peinard. Mais lui : « Mère, pas d’observation !» d’un ton qui tranche net.

Cependant, ne le voyant pas. aller plus loin que lire, elle se rassurait. Plus d’explosions. Arrêté l’année dernière aux approches du 1er mai, son fils lui avait été rendu avec une déclaration d’innocence… « Est-ce que ça va recommencer, clame-t-elle, les mains jointes et les doigts entrelacés? Ça va donc devenir une habitude pour ces bandits qui vont chez le monde de nous réveiller à quatre heures, de nous brutaliser, de mettre tout sens dessus dessous ? La prochaine fois, ce serait à coup de revolver que je les recevrais, s’ils ne m’avaient volé celui que nous avons acheté de nos économies. »

En sortant du 132 de la rue du Bois, où demeure Marchand, je me rends au 24 de la rue Vergniaud, où je croyais qu’habitait encore l’anarchiste Ouin, qu’on disait arrêté, lui aussi. — « Monsieur Ouin, s’il vous plaît? — M. Ouin ? me réplique un vieux monsieur, il est déguerpi depuis avril. Et ce n’était pas trop tôt. Sous prétexte que ses opinions lui interdisaient de payer son terme, il s’est logé gratis ici pendant deux ans, donnant à gîter, par surcroît à des camarades qui menaient chez lui un vacarme du diable. Un va et vient jour et nuit ! Enfin il est parti, mais auparavant il a tout cassé, tout brisé dans le logement. Et heureux encore qu’il ait consenti à s’en aller ! Imaginez-vous qu’il avait endoctriné toute la maison et qu’à son exemple, les autres locataires se refusaient à payer ! II doit encore ses contributions, le scélérat! »

Je connais Ouin. C’est un homme qu’il est agréable de connaître, — sauf pour celui qui le loge — parce qu’il aime à rire. Sa dernière farce est de jeudi dernier. Je la rapporte parce que les anarchistes récemment arrêtés y ont contribué. Les élections au conseil général en ont fait les frais. Il imagina de les tourner en dérision, et pour ce, invita ses amis à une réunion publique, où après force discours burlesques, fut nommé un comité, arrêté un programme, choisi un candidat, pour la forme. Ce candidat fut Bondon. On lui rédigea de bouffonnes affiches, et le dimanche suivant, jour du ballottage, trois d’entre les farceurs votèrent pour lui. Ces trois voix figurent dans le procès-verbal des élections. Ouin s’en amusa toute une journée.

Au demeurant, le meilleur homme du monde. Chacun a sa morale. Ouin a la sienne, qu’il a payée bien souvent de la prison. Mais cette fois on l’a laissé libre. En outre des anarchistes ci-dessus mentionnés, il n’a été embastillé qu’un tout jeune homme de Courbevoie, le petit Spannagel, tête brûlée s’il en fut. A dix-sept ans, il était déjà tout feu et flamme pour l’anarchie.Il en a dix-neuf maintenant et son exaltation s’en est accrue. Il demeure avec ses parents, honnêtes ouvriers, s’il en fut, et, ouvrier lui-même, il est fort prisé de son patron. Le commissaire de police de Courbevoie, chargé de l’appréhender, le connaissait déjà pour l’avoir arrêté l’année dernière. Mais, comme l’année dernière, il n’a découvert chez lui que des brochures de propagande anarchiste dont il est impossible de faire un crime.

E. C.

L’Echo de Paris 18 mai 1893