Saison 3 : Fortuné Henry, le syndicaliste CGT, fondateur du journal Le Cubilot. Lire l’ensemble des épisodes.
Premier épisode épisode. La crise du syndicalisme dans les Ardennes : le champ est libre pour Fortuné Henry.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Au moment où il décide de laisser la colonie d’Aiglemont vivre sa vie, tout en continuant à y habiter, Fortuné Henry voit s’ouvrir dans les Ardennes un nouveau champ d’action : le mouvement syndical.

Au niveau national, de 1894 à 1908, les anarchistes conquièrent peu à peu les postes dirigeants du mouvement syndical. La toute nouvelle CGT est fortement imprégnée de l’idéologie anarchiste.

Avec quelques années de retard et dans les conditions spécifiques aux Ardennes, le processus de création de la CGT est engagé mais prend du retard et a du mal à aboutir. C’est que dans les Ardennes, l’histoire des syndicats a pris un chemin spécifique.

Jean-Baptiste Clément. Document Le Maitron.

La Fédération des travailleurs socialistes des Ardennes, organisée par Jean-Baptiste Clément regroupe 10.000 syndiqués dans 80 syndicats, lors de son assemblée fédérale de juillet 1891.1Cette période faste des années 1891-1892 est éphémère. Dès avant le départ de Clément, et d’une manière plus accentuée ensuite, l’érosion s’amplifie. Ce phénomène s’explique par la structuration même de l’organisation, qui mêle syndicats et parti. En effet, la Fédération socialiste est un regroupement de syndicats et de cercles d’études sociales (autrement dit, les sections locales socialistes).

Albert Poulain. La Vie ardennaise illustrée, janvier 1902. Archives départementales des Ardennes.

A l’époque de Clément, les syndicats sont le fer de lance de la Fédération et le parti n’est qu’un relais politique. Les élections sont un moyen de propagande et non un but. Après son départ et sous l’influence de Poulain et Lassalle, l’électoralisme prend le dessus et les syndicats deviennent la courroie de transmission du parti. Ils ne servent plus guère qu’à financer les campagnes électorales et perdent tout rôle revendicatif.

Cette déliquescence provoque une désaffection de plus en plus nette : alors qu’au 11 octobre 1891, les syndicats sont 62 à adhérer à la Fédération, contre seulement 7 cercles d’études sociales2, en 1898, elle ne groupe plus que 13 syndicats, auprès de 13 cercles d’études et en 1902, 12 syndicats face à 28 groupes socialistes.3.

Lassalle, au premier plan et Poulain. La Vie ardennaise, janvier 1900. Archives départementales des Ardennes.

A l’intérieur de la Fédération socialiste, cette hémorragie provoque des réactions. Dès le 22 février 1903, le syndicat de la métallurgie de Sedan, informe la Fédération des travailleurs socialistes, qu’il n’enverra plus de délégués à la réunion fédérale, les ordres du jour ne comportant que des questions politiques et le 28 juin 1903, le syndicat démissionne de la Fédération.4Lassalle commente ce départ : « Pas d’importance, vous n’êtes que des libertaires ».5

« Le 24 janvier 1904, les métallurgistes et les mouleurs de Revin, s’étant reformés sur des bases nouvelles, ne peuvent adhérer à la Fédération qu’au cas où les cotisations soient versées dans une caisse spéciale qui ne servirait plus à l’action politique .»6

Le 26 juin 1904, un groupement de 8 syndicats propose la création d’une Union syndicale ardennaise adhérente, avec une cotisation réduite de moitié à la Fédération socialiste, la différence servant à la propagande syndicale. Le but est de rassembler tous les syndicats, pour l’instant livrés à eux-mêmes, abandonnés à leur autonomie. Ils pourraient tous revenir à la Fédération sous l’égide de leur Union syndicale. Les mouleurs et la métallurgie de Charleville soutiennent cette demande. Poulain s’oppose à la proposition, disant que les orateurs des Fédérations de métier et ceux des Bourses du travail engagent les syndicats à refuser l’adhésion aux partis politiques.

Le 23 octobre 1904, la métallurgie de Mohon annonce qu’elle ne se fédérera pas si l’Union syndicale. n’est pas acceptée, la proposition est repoussée par 32 voix contre 6. La métallurgie de Mohon n’est donc pas admise à la Fédération socialiste.

Dès lors la métallurgie de Monthermé quitte la Fédération socialiste le 3 septembre 1905, suivie par les mouleurs de Deville. Puis c’est au tour du syndicat de Nouzon, de Vrigne, de la métallurgie de Raucourt de démissionner en 1905 et 1906.

A l’initiative des métallurgistes de Mohon, un comité d’action fédéral de la métallurgie est mis en place, il réunit les syndicats adhérents individuellement à la CGT.

Le 24 avril 1905, le comité d’action prépare le 1er mai et envisage les moyens de la propagande en vue d’obtenir les 8 heures de travail par jour. Il discute de l’attitude des syndicats confédérés, vis à vis des organisations non confédérées.7

Ces syndicats, adhérents à la CGT, votent à l’unanimité la résolution suivante : « Considérant que tous les syndicats ouvriers travaillent vers le même but qui est l’émancipation du prolétariat, doivent subir les mêmes obligations.

Considérant que plusieurs organisations, soit par esprit d’égoïsme ou toute autre raison, s’obstinent à se tenir isolées de la CGT.

Considérant aussi qu’il importe de lutter efficacement contre le patronat solidement organisé, de réunir toutes les forces ouvrières en un même faisceau.

Les organisations confédérées prennent la résolution de cesser toute relation avec les syndicats isolés et de considérer comme nuls et non avenus les appels à la solidarité et autres, non apostillés du label confédéral ».8

Le numéro de l’Avant-garde où la démission de la métallurgie de Monthermé est annoncée en première page.

Le 20 juillet 1905, l’Avant-garde, journal socialiste et syndicaliste révolutionnaire, annonce la démission des métallurgistes de Monthermé et ajoute un commentaire : « Un camarade nous envoie l’ordre du jour suivant. Nous sommes heureux de le publier au moment où cette Fédération de politiciens radicaux réclame les foudres du Parti contre Hervé et L’Avant-garde.

Le syndicat des métallurgistes de Monthermé,

Considérant que la Fédération des Ardennes n’est plus aujourd’hui qu’une institution politique, et que les progrès réalisés sur le terrain syndical ne sont pas son œuvre, mais bien celle des Syndicats eux-mêmes et des Fédérations centrales ;

Que la Fédération des Ardennes, toujours absorbée par les questions politiques et électorales, n’a jamais rien fait pour l’éducation de ses adhérents ;

Considérant que de nombreuses propositions formulées par les Syndicats ont toujours été rejetées par les groupe politiques, majoritaires, et que dans ces groupes, ils s’en trouvent qui, quoique constitués de travailleurs refusant de se syndiquer, viennent à la Fédération faire la loi aux Syndicats.

Considérant qu’un projet d’Union des syndicats adhérents à la Fédération des Ardennes fut repoussé par celle-ci, parce que les Syndicats réclamaient la possibilité de discuter eux-mêmes de leurs intérêts corporatifs, et que (ce qui démontre bien que la Fédération des Ardennes marche avec le gouvernement) elle reproche à Varède de préconiser l’action directe dans ses écrits, disant que le journal n ‘était pas conforme à la conduite des élus ;

Considérant que le « Socialiste » renfermerait dernièrement un article de Vital Rousseau, qui n’était qu’un tissu de calomnies à l’adresse d’Hervé et de tous les socialistes de l’Yonne, puisque tous pensent comme Hervé, et que ce même article insulte grossièrement le prolétariat organisé dans la personne du Comité confédéral ;

Qu’il est maintenant bien établi que la Fédération des Ardennes est une véritable organisation politique, que cette politique a été répudiée par les Syndicats parce que condamnée dans les Congrès corporatifs, et qu’il est de toute nécessité pour un Syndicat d’observer strictement les décisions des Congrès ; qu’en conséquence, un Syndicat qui ne veut point faire de politique ne doit pas être affilié à une Fédération qui ne fait rien d’autre ;

Décide le retrait de son adhésion à la Fédération des Ardennes ».

Le 3 septembre 1905, à la réunion de la Fédération socialiste des Ardennes, on lit la lettre de démission de la métallurgie de Monthermé et l’article de l’Avant-garde « qui fut distribué en grand nombre et qui contient des allégations inexactes à l’égard de la Fédération ».9

Depuis le 1er septembre 1905, l’Union des syndicats des Ardennes est adhérente à la Fédération des Bourses du travail de la CGT et fait une propagande active en faveur du repos hebdomadaire, l’Union annonce : « La propagande se continue très intensivement. Les résultats promettent car ce n’est plus qu’une question de jours pour que se joignent à l’Union des syndicats, les mouleurs de Vrigne aux Bois ainsi que ceux de Saint-Michel (Aisne) et des métallurgistes de Fromelennes ».10

Le 6 septembre 1905, le XIIe Congrès national des ouvriers métallurgistes qui se tient dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris, décide de créer des secrétaires régionaux et tente cet essai dans deux régions : la Meurthe et Moselle, les Ardennes, la Meuse et La Haute-Saône et le Doubs.11

Lors des élections de 1906, la Fédération socialiste mène une campagne outrageusement électoraliste et refuse de s’engager dans la bataille des 8 heures de travail.

Le 20 mai 1906, une Bourse du travail se crée à Sedan, 39 rue de l’Horloge., elle comprend 13 syndicats dont trois adhérent à la Fédération socialiste.12

Du côté de l’Union des syndicats, l’organisation stagne, certains syndicats refusent d ‘adhérer comme les ardoisiers de Fumay le 19 avril et le 27 octobre 1906, pour des raisons financières « ne pouvant faire le sacrifice de payer des cotisations fédérales à deux endroits 13». Le syndicat fait en même temps preuve d’un esprit d’ouverture, et montre la nécessité de pouvoir bénéficier d’un journal où s’exprimer, en soutenant la création du journal anarchiste L’Affamé : « le conseil autorise et engage le secrétaire du syndicat à y envoyer des articles syndicalistes. Une liste de souscription envoyée par ce journal sera mise en circulation et le produit de cette liste sera envoyé au journal ».14

En-tête du 1er numéro en date du 3 décembre 1905. Document Éphéméride anarchiste.

Ce périodique n’eut qu’un seul numéro mais cet épisode montrent qu’il existe une place pour un journal anarchiste ouvert aux syndicats.

Fortuné Henry qui recevait chaque week-end une foule nombreuse à la colonie d’Aiglemont dont une grande majorité d’ouvriers comprend rapidement qu’une place est à prendre et lance le Cubilot.
Notes :

1 Des luttes ardennaises par Henri Manceau. Editions sociales 1969, p.80

2 Jean-Baptiste Clément. Une page d’histoire ardennaise par Didier Bigorgne Editions Terres ardennaises 1985, p. 156

3 Des luttes ardennaises par Henri Manceau. Editions sociales 1969, p. 101

4 Manuscrit André Manceau pour Des luttes ardennaises. Archives Terres ardennaises.

5 Ibid

6 Ibid

7 Le Socialiste ardennais 15 avril 1905 Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières

8 Le Socialiste ardennais 6 mai 1905 Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières

9 Registres de la Fédération socialiste. Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières.

10 La Voix du peuple 10 décembre 1905

11 La Voix du peuple 10 et 17 septembre 1905

12 Réunion du 24 juin 1906. Registres de la Fédération socialiste. Médiathèque Voyelles Charleville-Mézières.

13 Les cotisations à la Fédération nationale et à l’Union syndicale des Ardennes.

14 PV des réunions du conseil syndical des ardoisiers de Fumay 27 octobre 1906. Archives départementales des Ardennes. 1 Mi 275 B5