L’Encyclopédie anarchiste donne cette définition de l’estampage :

ESTAMPAGE n. m.

Terme populaire servant à désigner l’acte qui consiste à abuser de la confiance des camarades pour leur soutirer de l’argent. On appelle estampeur celui qui se livre à cet exercice malhonnête et ce mot est devenu synonyme d’escroc.

Dans son esprit, le mot estampage ne renferme pas son origine. Nous pensons qu’il est usité dans le sens péjoratif qu’on lui prête de ce fait que : la monnaie étant de pièces frappées ou estampées, on a dénommé estampeur celui qui s’en procure en usant de certains moyens frauduleux.

L’estampage n’est pas le vol ; c’est plutôt un abus de confiance. Dans les milieux d’avant-garde, où la solidarité s’exerce sur une grande échelle, et où la sensibilité des individus est continuellement tenue en éveil, il n’est pas étonnant de rencontrer de faux camarades qui profitent du bon cœur des compagnons pour vivre sur le commun et se procurer des ressources de façon malpropre. Cela est certainement regrettable, mais il n y a aucun moyen sérieux de pallier à cet état de choses. Toutes les organisations, quelles qu’elles soient, ont leurs parasites ; c’est une conséquence logique de la société bourgeoise qui repose sur le vol.

Etre victime de l’estampage ; se faire estamper ; être estampé, etc…

On appelle également estampage l’acte qui consiste à vendre une marchandise à un prix supérieur à sa valeur réelle. Le commerce (voir ce mot) n’est pas une chose honnête en soi ; nous l’avons démontré. De gros ou de détail, il donne naissance à un nombre incalculable de combinaisons plus ou moins louches ; mais c’est surtout en ce qui concerne le petit commerce que s’applique le mot estampage. Le monde pullule de charlatans qui, par leur bagout, s’attaquent aux naïfs et aux crédules et leur placent des articles inutilisables présentés avec une certaine recherche. C’est du reste la présentation que l’on paie car l’article en général ne vaut rien. Ceux qui se livrent à ce genre d’estampage sont nombreux surtout dans les grandes villes.

En un mot, l’estampage est une maladie sociale qui puise son germe dans la société imparfaite que nous vivons.

Dans la mesure du possible, il faut, dans nos groupes et cercles anarchistes, éloigner les estampeurs, car en outre qu’ils arrachent aux camarades des ressources qui pourraient être employées plus utilement, leurs actes sont indélicats, ils trompent les compagnons sincères et dévoués et nuisent à la bonne harmonie qui doit régner dans nos organisations.

Léon Jamin dans son roman autobiographique Petit-Pierre : histoire et souvenirs d’un apprenti explique clairement comment au nom d’une morale anarchiste il se sépara des pratiques d’estampage, ayant cours chez certains compagnons du tour de France, pour entrer dans le syndicalisme :

PETIT-PIERRE SE SÉPARE RADICALEMENT DES « CRAPAUDS VERTS »

Travail, justice, amour, Régnez, c’est votre tour ! EUGÈNE POTTIER.

Un penseur a écrit quelque part : « L’homme libre qui de plein gré, unit sa force à celle d’autres hommes agissant de par leur volonté propre, a seul le droit de désavouer les erreurs ou les méfaits de soi-disant Compagnons. » Et c’est ici le cas de Petit-Pierre qui, nous avons pu le constater, se sentait invinciblement, attiré, par l’ardeur de son âme rêveuse, vers l’étude dans l’art de connaître les difficultés que présente sa profession dans toute son étendue.

Et c’est ainsi qu’aux environs de sa dix-neuvième année, c’est-à-dire trois ans à peine après avoir terminé son apprentissage, qu’eût lieu son arrivée à Paris, où, de suite, son tempérament se porta vers les arts qui devenaient, pour lui, un véritable culte, notamment pour tout ce qui touchait à son métier. Il en fut de même pour les questions de philosophie sociale, pour lesquelles il se passionnait fortement.

C’était presque un sentiment d’artiste, encore ignorant du beau, qui le poussait rapidement dans les sentiers de la suprême beauté esthétique, autrement dit, vers tout ce qui tend à ennoblir le cœur et l’esprit de l’homme dans ses diverses sensations.
C’est pourquoi à côté de ces sensations élevées, il en était d’autres non moins séduisantes, non moins belles, toutes imprégnées de haute noblesse et de générosité.

Cette dernière évolution s’accomplissait, un peu, à son insu, dans le domaine de l’observation philosophique et rationnelle du milieu ambiant qu’il fréquentait et aussi par l’influence de ses lectures qu’il choisissait, parmi les meilleurs écrivains de son temps, entre autres : Force et Matière, de Louis Büchner ; La Philosophie, d’André Lefèvre; La Descendance de l’Homme avec l’Origine des Espèces, de Charles Darwin; Science et Matérialisme, du docteur Charles Letourneau, ainsi que la Physiologie des passions du même auteur. De même qu’il n’ignorait pas l’Émile, ni le Contrat social, de Jean-Jacques Rousseau.

Toutes ces lectures, de haute portée scientifique et sociale, avaient inspiré chez Petit-Pierre le désir, encore imprécis, de connaître davantage, afin d’arriver à comprendre plus facilement le mouvement intense de la vie sociale qu’il observait autour de lui, dans les ateliers ou dans les réunions corporatives et autres !

Étant donné cet état d’esprit, il se mit à suivre attentivement toutes les réunions publiques, chaque fois qu’il en avait l’occasion !

Au cours de ces réunions, il avait retenu les paroles qu’un orateur avait citées: lesquelles paroles n’étaient autres que celles si profondes et si vraies du grand encyclopédiste Diderot, lorsque ce dernier écrit :

« J’admire le fanatique, quand, par hasard, il rencontre la vérité, il l’expose avec une netteté et une énergie qui brise et renverse tout. »

Ces paroles avaient frappé profondément l’âme de ce cœur d’apôtre à l’esprit combatif, au point qu’il ne se lassait de les répéter, au fil de ses conversations, avec d’autres camarades de son âge.

Petit-Pierre comprit aussitôt qu’il était maintenant de son devoir de s’affilier à l’un des groupements syndicaux de sa corporation qui répondait le mieux à ses aspirations de sincère et vaillant lutteur. La suite de ses actions démontrera le bien-fondé de ses inspirations !

Ces réflexions l’amenèrent à donner sa. démission de la Société de l’Union des Travailleurs du tour de France, pour se faire inscrire, comme membre adhérent, à l’Union de la Fédération des Ouvriers Menuisiers en Bâtiment. Ce qui ne l’empêcherait nullement de conserver, par devers lui, les bonnes sympathies et les solides amitiés qu’il avait trouvées dans la société de laquelle il allait démissionner!
Bien au contraire.

Voici en quels termes fraternitaires était rédigée sa démission :

Mes braves et loyaux compagnons de trimard et de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de France, je vous prie de bien vouloir transmettre ma démission au bureau de votre fraternelle Société, où, pendant près de trois années, j’ai été membre actif. Je prie tous les sociétaires, dans la plus prochaine assemblée générale, de la ratifier.

En remettant ma démission, je liens à proclamer hautement les excellents rapports qui ont toujours existé entre tous ses adhérents et moi; et au milieu, desquels j’ai commencé mon évolution sociale de trimardeur, m’étant trouvé, jusqu’à présent, dans une parfaite communion d’idées de mutuelle solidarité, d’esprit de dévouement.

Puissent continuer ces marques de déférence et d’encouragement parmi vous tous, qui avez été mes meilleurs camarades! mes meilleurs amis!…

Mais actuellement, me trouvant depuis près de quatre mois dans la Capitale, je crois nécessaire, à mon évolution de combatif, de prendre un autre sentier que celui de la mutualité, afin d’apprendre à lutter, d’une manière plus efficace encore, contre tous ceux qui, de près ou de loin, oppriment les travailleurs.

Votre ex-collègue,

MIJAN*, dit PETIT-PIERRE.

Ce qui détermina Petit-Pierre à démissionner de la Société de l’Union des Travailleurs du Tour de France, ce fut surtout la conduite déplorable, à son avis, que tenaient quelques-uns de ses membres qui étaient venus, à son grand désappointement, habiter sous le même toit que lui.

Effectivement, malgré qu’il s’en était écarté, il y avait à l’Hôtel des Vertus quelques unionistes qui se réunissaient là, presque chaque soir, dans le but d’élaborer le projet d’une société de « pouffeurs » qui se dénommaient, par avance, « les crapauds verts » dont l’initiateur était un ouvrier zingueur, dont les allures déplaisaient fortement à la droiture de Petit-Pierre qui se sépara d’eux aussitôt, préférant se livrer à la propagande sur les problèmes sociaux.

Cet initiateur, un fort beau gars du Midi, se faisait appeler le Beau Achille, à cause, sans doute, de son abondante chevelure crépue au noir d’ébène.
De plus, grand blagueur. Mais cette faconde n’eut été rien, si ce n’eut été sa théorie d’estampeur. Cela répugnait d’autant plus à Petit-Pierre que ce genre de vie, se faisait au détriment d’un pauvre vieux travailleur — cordonnier de son état — qui avait eu beaucoup de peine à amasser quelques maigres économies lui ayant permis de sous-louer cet hôtel du 9 de la rue des Gravilliers.

Chaque soir, lorsqu’il rentrait, Petit-Pierre voyait le brave père Bayeux derrière son comptoir, assis sur la banquette, devenir de plus en plus triste, avec ses grosses lunettes bleues sur le nez, ce qui faisait un contraste étrange avec sa tête blanchie sous le poids des ans.

Il en était de même de sa malheureuse compagne qui, elle, était assez gaie, sous l’influence de l’ivresse.
C’était là l’œuvre du Beau Achille, le fondateur des « Crapauds verts », qui prenait plaisir à cette basse manœuvre de griser la « maman Bayeux », comme il l’appelait, afin de tromper, à la porte de sortie, sa surveillance, au moment où filaient les bagages de quelques-uns d’entre eux, afin de partir sans payer leur nourriture. C’était, disaient les « Crapauds verts », la manière de déménager à la «cloche de bois » et de poser un fort « tasseau chez le bistrot ».

Non que Petit-Pierre en eut été offusqué, du moins aurait-il compris ce genre d’estampage si, à la rigueur, il s’était pratiqué sur le dos de plus gros marchands de vins, restaurateurs ou gros propriétaires qui auraient eu le moyen d’en supporter les conséquences?… Et encore !…

Mais là, c’était la ruine certaine de ces pauvres vieillards qui allaient misérablement à la culbute en continuant de faire du crédit à plusieurs «Crapauds verts» dont l’intention, par trop voyante, était de ne pas payer !

Parmi eux étaient de nombreux menuisiers qui, maintes fois, avaient tenté, sans succès du reste, d’entraîner avec eux Petit-Pierre dans leur manœuvre déloyale !…

— Non, mes amis! je ne saurais vous suivre sur un terrain où je ne puis vous approuver. Je préférerais labourer la terre avec mes ongles que d’écouter vos pernicieux conseils, en ce sens que ces procédés ne peuvent servir en rien la cause que j’entends défendre : celle de l’Humanité. Seuls, en effet, les actes de solidarité je les accepterais avec toutes leurs conséquences ! Alors que les vôtres me paraissent empreints d’un, égoïsme étroit, tant ils sont vulgaires !

— Imbécile, va ! fait son camarade de lit Moizon.

— Soit ! En tous cas, je me refuse net à vous suivre!… Et, de ce jour, je me sépare de toi, ainsi que de tous les «Crapauds verts». J’aime mieux me livrer à l’étude des problèmes économiques et sociaux, qui, parallèlement aux questions professionnelles et artistiques, me paraissent de beaucoup. plus dignes et plus profitables à l’Humanité que de pousser à la ruine de pauvres têtes qui ont blanchi à la peine.

— Ah ! moraliste ! ajoute à nouveau Moizon qui, lui aussi, avait eu soin de faire filer, à la cloche de bois, sa malle et autres menus bagages lui appartenant en propre : cela sans en prévenir, bien entendu, Petit-Pierre.

Celui-ci ne s’aperçut de la manœuvre qu’en rentrant se coucher.

— Non, je ne suis pas un moraliste, au sens que toi et tes comparses attribuez à ce mot. En tous cas, avoue que c’est honteux de chercher, chaque jour, le moyen de griser, cette pauvre vieille, infirme de corps et aussi d’esprit, dans le but de leur faire perdre nourriture et loyer ! A quoi ça vous avancera-t-il, s’adressant à Rideau, un autre membre de la Société des « Crapauds verts », qui assistait à la conversation?…

— Tu as peut-être raison, camarade, ripostent Rideau et Moizon, acculés parla logique irréfutable des arguments de Petit-Pierre. Mais que veux-tu, tout n’est pas rose dans la, vie. Puis ce n’est pas un crime que de poser un « fort tasseau d’un mètre » sur le nez d’un bistro ! Tant pis si ça tombe sur les caboches du père et de la mère Bayeux !

— Si ce n’est pas un crime, en tous cas c’est une honte. Vous êtes tous des sans cœur ; allez-vous en.
Vous me dégoûtez tous ! Vous entendez. Tous me faites horreur, vous dis-je!

— Est-ce que, par hasard, tu serais devenu un censeur ? clame un autre « crapaud vert » qui, assis près d’eux, avait entendu le dialogue échangé?… Ce dernier est devenu, par la suite, un important bistro, à qui il ne faisait pas bon de demander un crédit, ni même un acte de solidarité, maintenant qu’il est à son tour empoisonneur public !…

— Ah ! fous-nous la paix, avec tes principes d’honnêteté, fait Langlais, dit « gueule de bois», un autre « crapaud vert » qui, également, avait entendu la discussion.

— Eh bien !vous aussi, je vous prie de me « foutre » la paix avec toutes vos sales histoires à dormir debout. Car, ainsi que je vous l’ai déjà dit, à dater de ce jour, vous entendez, jamais vous ne me verrez avoir des rapports avec, vous !

— Pas même avec nous, Petit-Pierre, fait une charmante et délicate petite blonde, à la mine éveillée, avec son nez en « pied de marmite », laquelle faisait son apparition, au moment où il prononçait les derniers mots de sa phrase.

— Avec vous ! comme avec tous les autres « crapauds verts », dont vous et votre ami Émile faites partie. La rupture entre tous les « crapauds verts» et moi est irrévocablement définitive. Je saurai vous démontrer la puissance de mon inébranlable volonté !…

Petit-Pierre avait le droit de tenir ce langage à tous les « crapauds verts », dont il ne pouvait, par droiture, approuver les actes et théories d’estampage ! C’était plus fort que lui.

Aussi, à dater de ce jour, les « crapauds verts » ne virent plus Petit-Pierre accepter de sortir avec eux. Mais il n’avait pas renoncé pour cela au travail qu’il préparait pour sa nouvelle société corporative où il s’était fait affilier ! Souvent on le voyait, partir aux réunions-conférences qui se tenaient au Quartier Latin, à la salle d’Arras plus particulièrement, alternant avec celles données par l’Union de la. Fédération des Ouvriers Menuisiers du Bâtiment, dont il devint bientôt l’un des membres les plus actifs.

C’est ainsi qu’il arriva à meubler rapidement sa mentalité, en l’éclairant, ainsi qu’il a été dit, sur tous les problèmes d’économie sociale.

Petit-Pierre : histoire et souvenirs d’un apprenti par Léon Jamin, Gallica

*anagramme de Jamin