Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Dixième épisode : Une nouvelle orientation donnée à l’Essai. Fortuné Henry prend du recul.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

La colonie d’Aiglemont est en crise à l’automne 1905 puisque de nombreux départs se sont produits dans les mois précédent (on est passé de 13 colons à l’été1 à 8 en avril 19062).

En juillet et août, alors que l’effectif est important et que la presse encense l’expérience, il paraît tout à fait raisonnable d’envisager une extension, c’est ce que constate E. Armand dans l’Ere nouvelle : « Malheureusement l’exiguïté du terrain – on me dit qu’il a deux hectares de superficie – ne permet aucune démonstration agricole sérieuse. D’où nécessité de prendre des terres en location, – nécessité également de faire appel au concours financier des personnes intéressées à la propagande du communisme expérimental sous forme d’emprunt effectué au moyen de l’émission d’actions de 25 francs. Fortuné Henry explique qu’il a reçu 14.000 francs de souscriptions et que le passif est de 3.000 fr. pour matériaux et construction ».3

C’est lors d’une conférence le 3 août 19054 à l’Université populaire La Coopérative des Idées, 157, faubourg Saint-Antoine que Fortuné explique cet ambitieux projet, son exposé est « agrémenté de projections ».

Document Archives départementales des Ardennes. Archives d’Aiglemont. S 1 Communisme expérimental L’Essai

Mais la réduction du nombre de colons justifie-t-elle encore cette extension ? Toujours est-il qu’il adresse le 13 octobre 1905, un courrier au maire d’Aiglemont pour demander la location de terrains communaux situés sur la droite de la route de Saint-Laurent. Il souhaite que la municipalité se prononce avec « la plus grande célérité » afin de pouvoir ensemencer dès cette année.

Le 23 octobre 1905, Fortuné est à Paris, au Bois de Boulogne au Château du peuple, groupement social des universités populaires, 4 rue du Champ-d’Entrainement, pour une conférence l’après-midi sur la colonie d’Aiglement, un essai de communisme pratique ; ses résultats économiques et philosophiques (avec projections inédites). Le soir à 20 heures, le groupe d’études discute de sa causerie.

Charles Malato. Document Éphéméride anarchiste

Le 29 novembre 1905, il assiste au procès de Charles Malato, Caussanel, Vallina et Harvey, accusés de l’attentat contre le roi d’Espagne, rue de Rohan à Paris, en avril de la même année. Il est cité comme témoin à décharge par la défense. Il déclare avoir eu la visite à Aiglemont « d’un nommé Girard, se présentant comme ouvrier sans travail, se vantant de ses relations avec Malato, et qui disparut deux ou trois jours après. C’était un envoyé de la police ! »5.

Au cours de l’audition des témoins à décharge, le procureur général « M. Bulot cite des passages d’un livre de Jean Grave, parle de Ravachol, de Vaillant, d’Emile Henry, et déclare, en passant, qu’il est l’adversaire de la peine de mort. Il proteste parce qu’on a fait venir à la barre certains témoins qui n’ont rien à y faire, tels que Fortuné Henry, frère d’Emile Henry.
Ce témoin interrompt le procureur et lance cette protestation :
Je suis venu ici comme témoin de fait et non comme témoin de moralité.
M. Bulot riposte que M. Fortuné Henry ne comprend pas les sentiments qui agitent la conscience du magistrat et la pitié qu’il a pour le malheureux Emile Henry, victime des excitations des Sébastien Faure et des Grave.
Mais, Fortuné Henry voulant continuer ses protestations, M. Bulot lui interdit de parler.
Je m’en vais, s’écrie le frère d’Emile Henry.
Je ne veux plus entendre la hyène !
Le chacal rectifie une autre voix ».

A l’issue du procès, tous les inculpés sont relaxés.

Le 13 décembre 1905, Fortuné est encore à Paris, il n’est pas retourné à Aiglemont depuis le procès de la rue de Rohan.

D’après un rapport de police du 13 décembre 1905, la colonie périclite de jour en jour. Les anarchistes qui y vivent travaillent beaucoup pour arriver à ne pas joindre les deux bouts. Les campagnes agricoles se soldent régulièrement par des déficits, et à l’heure actuelle il faut de l’argent pour payer des billets en retard.

« C’est pour en chercher que Fortuné Henry reste à Paris. Il veut constituer un nouveau capital de 15.000 francs. Et il distribue aux amis qui veulent bien en prendre des actions de 25 francs. Mais les amis qui ont déjà été « tapés » pour la colonie marchent assez difficilement. Depuis huit jours de démarches, Fortuné Henry n’a pas encore trouvé le premier billet de mille »6.

Revenu à Aiglemont pour Noël, il publie dans le Libertaire7, un récit peu banal de cette journée de fête chrétienne, occasion de montrer l’orientation antireligieuse des colons. Ceux-ci en profitent pour aller labourer et rentrer de la paille au grenier, pas question de la considérer comme une journée différente des autres.

Il ne faut pas non plus perdre de temps, le conseil municipal d’Aiglemont vient d’approuver les 17 et 18 décembre la location pour huit ans de 185, 42 ares à Fortuné Henry, pour la somme de 64, 90 francs.8

Dès le 9 janvier 1906, Fortuné Henry part pour Paris, son départ fait l’objet d’un télégramme du commissaire spécial de Charleville au préfet de police, au commissaire spécial en gare de Paris Est et au préfet des Ardennes, il prend le train de 14h57, voiture de 3ème classe 5856, 4e compartiment.

Le télégramme donne son signalement : « 35 ans, 1m53, barbe entière, chapeau melon noir complet et pardessus foncé, sacoche en cuir noir en bandoulière ».9

A 19h12, le commissaire spécial de la gare de l’Est confirme à la Sûreté et au préfet de police : « L’anarchiste Henri Fortuné signalé par collègue Charleville est arrivé à 6h28 soir, a été pris à l’arrivée en surveillance par deux inspecteurs de la Préfecture de police ».

Le 10 janvier 1906, le préfet de police communique à la Sûreté que Fortuné : « a pris place dans train partant pour Champigny à 6h39, ayant intention prendre dans cette localité le tramway pour Bonneuil et de là se rendre à Limeil-Brévannes ».

Ce voyage à Paris semble bien lié à un nouvel appel à l’emprunt que compte lancer la colonie d’Aiglemont et correspondre à une nouvelle orientation donnée au projet que Fortuné à concocté durant les fêtes de fin d’année.

D’un point de vue moral on ne peut pas considérer que l’Essai soit une réussite, les départs sont nombreux, il reste un noyau de colon mais le motif principal des départs : la caractère assez autoritaire de Fortuné qui consulte peu les autres colons, lors des décisions importantes, est loin d’être réglé, la colonie reste encore sa chose et il a du mal à déléguer. Il faut bien considérer également que le fait de choisir des colons ayant les mêmes idées en matière politique et dont les rapports quotidiens seraient régis par l’amour (au sens altruiste) n’est pas une réussite. En effet ce parti pris néglige complètement la question des affinités individuelles, des caractères de chacun et de l’éducation reçue dans une société qui n’est pas libertaire. Les colons n’arrivent pas à Aiglemont avec un passé comparable à une page blanche où il suffit d’écrire un futur supposé radieux.

Dans le Libertaire du 13 janvier 1906, Fortuné Henry tire le bilan de deux ans et demi de vie de la colonie d’Aiglemont.

Fortuné est bien conscient de ses questions même s’il semble peu apte à remettre en cause son comportement : « Vous connaissez pour en avoir été les témoins, les déceptions, les rancunes, les envies, les haines que j’ai éveillées et que je me suis attiré.

J’en suis fier et satisfait pour l’expérience.

Elles sont pour nous, comme pour eux d’ailleurs, un enseignement salutaire qui peut-être pour certains, les empêchera de confondre plus longtemps la Révolution avec leur révolution. »10

Ceux qui ont quitté la colonie doivent se remettre en cause, mais quant à lui, son caractère n’est qu’un élément de l’Expérience, un révélateur des contradictions des autres.

Sans le dire explicitement Fortuné semble conscient que le projet de vie en commun est une impasse mais il ne peut encore tracer pleinement une nouvelle orientation au projet : « Après deux ans et demi d’expérience, il serait peut-être sage de faire une mise au point qui, pour nous d’abord, pour les camarades qui s’intéressent ensuite, marque le chemin parcouru, nous sorte de l’oubli volontaire dans lequel nous nous sommes placés et fixe d’une façon précise le but, non pas que nous pouvons atteindre, mais auquel nous pouvons tendre ».

Il insiste beaucoup sur la réussite matérielle de la colonie depuis la hutte où il était solitaire : «  Notre nouvelle et spacieuse demeure, le confortable que nous avons crée, la lumière, l’air et l’art qui s’en dégagent sont l’assurance d’un stade franchi, la preuve de ce que des hommes libres peuvent faire ».

Mais un Essai de communisme pratique ne peut se contenter de réussir matériellement d’autant que cette réussite doit beaucoup à des financements extérieurs, à des emprunts jamais remboursés.

Pourtant la colonie anarchiste est devenue dans les Ardennes une référence pour de nombreux militants ouvriers, un centre de propagande influent où les visiteurs d’un jour se pressent. Cet Essai suscite la curiosité, l’enthousiasme même, on admire, on soutien mais pas un instant un ardennais n’est prêt à franchir le pas de venir s’y installer et à vivre le communisme en pratique au jour le jour. Etre anarchiste, certainement mais en vivant son anarchie de chez soi. Lutter avec les anarchistes, oui mais à condition de retourner dans sa maison le soir.

Fortuné le reconnaît : « Autour de nous, ils sont nombreux ceux en attente de l’acte promis que nous réaliserons. ». En attente d’un acte mais lequel ?

Une nouvelle orientation se dessine pour la colonie mais il n’arrive pas encore à se dégager de ses objectifs initiaux : « Par la réunion, difficile peut-être, de camarades pensant identiquement et mus par des espoirs pareils, arriver à constituer un milieu artificiel meilleur, qui soit susceptible, par la loi d’influence, de produire des éléments pouvant devenir des centres d’éducation et d’activités nouvelles ».

Il espère encore que l’Essai, par l’influence qu’il exerce va donner l’idée à d’autres de créer de nouvelles colonies qui peu à peu vont investir le pays : « Notre effort, nous sommes bien d’accord n’est-ce pas ? Portera à constituer une réserve, non pas faite d’argent, mais de blé, paille, pommes de terre, bétail, volailles, ruches, etc… destinée à favoriser l’installation d’une autre colonie d’abord, d’autres colonies ensuite ».

Mais déjà les prémisses d’un changement se font jour, il souhaite « Voir des liens sérieux s’établir et se resserrer entre des gens destinés aux mêmes luttes et animés des mêmes espoirs.

La puissance de propagande de chacun se décupler parce qu’il sentira l’appui immédiat du camarade et qu’il n’aura plus à compter avec le boycottage dont sont victimes les militants ».

Les sympathisants de l’Essai sont bien en attente de liens entre militants désireux de lutter et animés du même espoir : une révolution prochaine. Mais il ne sont pas prêts à franchir le pas d’une vie communautaire.

Ce dont ont besoin ces visiteurs de l’Essai, ouvriers des usines métallurgie de la Vallée de la Meuse c’est plus d’un pôle d’animation du mouvement ouvrier, un lieu de rencontre pour discuter, d’une bibliothèque pour s’éduquer, et cela Fortuné le pressent :

« Par l’installation d’une bibliothèque sérieuse et d’une Université populaire, par des conférences les plus nombreuses possible, faire l’éducation et la conquête de populations qui ne demandent que cela.

Rayonner, en somme, le plus possible et non plus bâtir sur le sable, mais édifier avec toutes les garanties de solidité ce que vingt ans de discussion et d’idéalisme nous ont mis tous à même de réaliser. »

Mais un autre projet chemine dans l’esprit de Fortuné : créer une imprimerie à Aiglemont, pour éditer, brochures et journal : «  Avoir à sa disposition le matériel nécessaire pour occuper quelques camarades, mis ainsi dans la possibilité de faire en s’amusant la brochure intéressante, le journal, la revue, le livre ».

Naturellement pour se lancer dans ce nouveau défi, il faut de l’argent, d’autant que la colonie a des dettes :

« 1° Pour liquider la dette de 1.800 fr. que nous avons ;

2° Pour assurer l’outillage mécanique nécessaire, les terres, les engrais, etc…

3° Pour ne pas rester des paysans de La Bruyère qui gratteraient la terre de leurs ongles et ne pas piétiner sur place dans la réalisation de ce que nous nous sommes montrés capables de faire ;

La Colonie l’Essai d’Aiglemont contracte un emprunt de 15.000 fr., en parts nominatives de 25 francs, 50 francs et 100 francs.

Cette somme sera remboursée par fractions de 3.000 francs tous les ans à partir du 1er novembre 1910. »

Pour donner une plus grande ampleur à la diffusion de cet appel de fonds, Jules Lermina en reprend les aspects essentiels dans le Radical du 12 janvier 1906 et le Petit ardennais publie de son côté un article le 13 janvier 1906.

Mais ce mois de janvier 1906 marque un autre tournant, pour la première fois un autre colon, André Mounier s’exprime publiquement. Fortuné ne vient-il pas de l’annoncer : « Aujourd’hui, nous avons atteint le développement désiré, Fortuné n’est plus – et il vous le demande – que le colon, que le camarade qui vous aime, dont vous connaissez les aspirations qui doivent être les vôtres et qui livre à des compagnons qu’il croit conscients et raisonnables cette colonie qu’il a eu, vous le savez, tant de peine à édifier et à défendre. »

Fortuné passe donc le flambeau de l’animation de la colonie à d’autres, il va pouvoir se consacrer à d’autres tâches qui vont l’occuper pleinement.

Désormais L’Essai va passer au second plan, le projet de vie ne commun va continuer jusque 1909 mais Fortuné en abandonne la direction, c’est André Mounier qui devient l’animateur du lieu de vie mais avec orientation plus réaliste et moins autoritaire que celle de Fortuné.

Dans le Libertaire du 28 janvier 1906, André Mounier semble bien avoir une position plus réaliste que Fortuné concernant les difficultés de la vie en commun : « Tous sont d’accord sur les grands principes, mais il ne faut pas oublier que la vie, et surtout la vie en commun, est faite de riens. Tous les jours n’apportent pas leur tribut à la propagande, de lutte contre un bourgeois, un douanier, un galonné. Les heures héroïques sont rares ; tandis que plusieurs fois par jour vous vous asseyez à la même table, en face des mêmes convives, répétant les mêmes gestes, ce qui est une joie durable et très grande si vous vous aimez, la pire des souffrances si l’harmonie est rompue. »

Mais ce changement de leadership plus conforme à l’orientation libertaire du projet va avoir une conséquence : la quasi absence de production de documents concernant la vie de la colonie qui continue à vivre sa vie, sans que l’on sache vraiment comment.

Un document officiel nous apprend tout de même qui habite l’Essai le 4 mars 1906, il s’agit du recensement de la population d’Aiglemont11 auquel les colons se sont pliés.

Au lieu dit « Gély » demeurent :

1° Fortuné Henry qualifié de chef de ménage, jardinier, patron

2° Adrienne Tarby, sa compagne

3° Mounier André, jardinier (patron Henry)

4° Porcher Pierre, né en 1879 à Paris, jardinier (patron Henry)

5° Guillot Jean, né en 1881 à Paris, jardinier (patron Henry)

Ce recensement ne concorde pas tout à fait avec le décompte fait par André Mounier le 9 mars 190612 : « Nous sommes cinq hommes célibataires sauf un, deux compagnes et une enfant ». Il apparaît qu’Emilie, la femme âgée n’a pas été décomptée par le dénombrement officiel, pas plus que la fille d’Adrienne Tarby et un colon supplémentaire serait arrivé ?

Notes :

1 L’Ere nouvelle n° 36 de juillet-août 1905

2 « Cinq hommes célibataires sauf un, deux compagnes et une enfant ». En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p. 9

3 L’Ere nouvelle n° 36 de juillet-août 1905

4 Le Radical 4 août 1905

5 Le Temps 30 novembre 1905

6 Archives nationales F7 15968

7 Le Libertaire 31 décembre 1905

8 Archives départementales des Ardennes. Archives d’Aiglemont N4 Location de biens communaux 1832-1936

9 Archives nationales F7 15968

10 Le Libertaire 13 janvier 1906

11 Archives départementales des Ardennes. Archives d’Aiglemont F1 Recensements 1836-1936

12 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p. 9

Documents :

Le Libertaire 31 décembre 1905

Jour de Noël

Frisée de fin de givre, la forêt est réellement belle par cette journée de décembre. L’estompe légère du brouillard la ouate de ce gris bleuté qu’on n’imite pas et laisse au loin deviner seulement les grands abris familiers et les côtes que si souvent l’on escalade.

Nous sommes à la Colonie d’Aiglemont, et tandis que déjà on atèle les chevaux au brabant resté sur le dernier sillon, un promeneur matinal venu chercher le Libertaire de la semaine, manifeste sa surprise de voir travailler un jour de Noël. Quel courage ! Point, camarade, répond un ami. Nous ne faisons que la besogne nécessaire pour nous libérer des premiers besoins, point de zèle dans notre geste, ce n’est qu’un geste conscient.

Et déjà, les chevaux tirent, éventrant la terre, tandis, qu’intéressé, le promeneur suit.

  • Et ! Quoi, vous ne fêtez pas le doux enfant de la crèche, le rédempteur venu il y a dix-neuf cents ans ?
  • Oui, j’entends ; votre Dieu, celui au nom duquel votre Église a étranglé les voix de révolte pendant des siècles, qui vous fait courber le front sur les marches, dans un sentiment d’idiote crainte ou vous permet la liesse et la débauche d’une nuit d’orgie pourvu qu’elle commence après la messe. Non, camarade, nous n’avons pas la joie à date fixe.

Nous sommes toujours prêts, au hasard des circonstances, à fêter l’ami qui revient ou le bon moment que nous aimons vivre.

Et puis, voyez-vous, le Jésus-Christ que vous croyez fêter, par la comédie d’un jour, ne fut point le conçu sans péché de votre catholicisme, ni le fondateur de votre religion d’inquisition, il fut – et avant lui il y eût d’autres comme il y en a eu depuis d’ailleurs – l’anarchiste pour lequel Caïphe n’était que le précurseur de Bulot.

Vivant à notre époque, il eût sans doute appuyé son rêve de solidarité et de libération d’un peu de fulminate de mercure à l’adresse des juges, des scribes et des pharisiens.

Et je suis à me demander qui mérite le plus mon indignation, de ceux qui se sont emparés de ce crucifié pour s’en faire des rentes et un objet d’asservissement ou de la foule stupide qui leur sert d’appoint par son besoin de maîtres, son mysticisme et sa lâcheté.

Cependant que le dialogue se continue sur ce sujet, les chevaux se sont arrêtés et soufflent, le brouillard s’est levé et un faible rayon de soleil achève de poétiser ce tableau réellement impressionnant.

Des tours et des tours sont faits, le labour avance, et dételés, maintenant les chevaux rentrent le pas un peu plus vif, vers le bon foin qui les attend au râtelier.

Le promeneur est là depuis des heures, insouciant du temps, intéressé de tout ce qu’il apprend.

  • Voulez-vous manger la soupe avec nous ? Dit une compagne.

Un peu surpris, il accepte, de la joie plein les yeux.

On cause, le repas se prolonge, d’autres promeneurs sont venus, rentrent presque respectueusement dans la grande salle que les bourgeois de Charleville appellent le repaire et qu’eux sont surpris de trouver si confortable.

  • Mais vous avez des enfants et leur chagrin doit être grand de savoir leurs petits camarades de leur âge gâtés de jouets ?
  • Non, nous leur disons, dans une autre langue, tout ce que nous vous avons dit à vous, et ils comprennent, et puis nous avons l’habitude de ne pas nous astreindre à des dates pour leur créer des plaisirs et ils savent que des jouets leur seront donnés demain, sans motif d’époque, comme ils leur ont été donnés hier parce qu’ils sont bien raisonnables et nous ont donné de la joie.
  • Nom de Dieu ! Je ne ferai pas réveillon ce soir ! Dit une voix, c’est le promeneur du matin.

Et pendant ce temps, la petite Renée, couchée à plat ventre sur des images D’Épinal, soliloque. On l’écoute.

  • Vous aussi, on vous aimerait bien, mais on ne peut pas, puisque vous êtes des méchants, puisque vous tuez.

On se penche pour voir à qui elle s’adresse. C’est l’histoire de Jean de Calais dans laquelle rutile l’or des uniformes.

C’est bien, n’est-ce pas le moment de dire : où allons-nous, si on ne respecte plus les goinfreries que permet L’Église pour perpétuer les mensonges de départ et si des petites filles de cinq ans gueulent déjà contre le drapeau.

Oui, où allons-nous ?

Vers du mieux, vers du meilleur, vers la suppression des dogmes et des sottes croyances.

Et la journée s’achève par un voyage de paille qu’on rentre au grenier, par le frugal repas, un peu de musique, par le thé et quelques gâteaux secs qu’on aurait aussi bien pu prendre hier comme on pourra recommencer demain.

Liberté ! Vous dis-je.

Fortuné Henry

Aiglemont, 25 décembre 1905

*********************************************

Le Libertaire 13 janvier 1906

A Aiglemont

Par la volonté vers la cité libertaire. – Situation morale et financière de l’Essai – Réalisations actuelles et projets d’avenir. – la leçon de l’exemple.

Nous avons demandé à nos amis de « la colonie l’Essai » des nouvelles de leur situation ; voici la réponse que nous adresse Fortuné henry. Quoique un peu longue, nous croyons devoir la communiquer à nos lecteurs :

Aux camarades de la Colonie d’Aiglemont.

Mes chers camarades,

Notre effort, parti vous le savez avec très peu de ressources, aidé d’assez nombreux concours que notre histoire indiquera, mais contrarié par des hostilités peut-être plus nombreuses encore, est arrivé à édifier cette colonie où nous sommes et où une vie plus supportable est réservée à ceux qui voudront être des collaborateurs francs et décidés, et non des mangeurs de marrons tirés.

Après deux ans et demi d’expérience, il serait peut-être sage de faire une mise au point qui, pour nous d’abord, pour les camarades qui s’intéressent ensuite, marque le chemin parcouru, nous sorte de l’oubli volontaire dans lequel nous nous sommes placés et fixe d’une façon précise le but, non pas que nous pouvons atteindre, mais auquel nous pouvons tendre.

La hutte primitive où seul je rêvais et espérais ce qui est aujourd’hui, est bien loin, la première habitation où nous avons été généreusement enfumés et dans le cadre de laquelle nous avons subi nos privations est déjà oubliée. Notre nouvelle et spacieuse demeure, le confortable que nous avons crée, la lumière, l’air et l’art qui s’en dégagent sont l’assurance d’un stade franchi, la preuve de ce que des hommes libres peuvent faire ; et il ne serait pas étonnant, tellement les hommes sont enfants que les incroyants d’hier deviennent facilement les optimistes de demain.

Jusqu’à présent et en raison d’engagements personnels (malgré qu’à aucun moment je n’aie consenti à être quelque chose dans la situation foncière) j’ai assumé des responsabilités, et tenu des engagements qui auraient qui auraient pu être collectifs.

Je me dois et je vous dois, de vous donner les résultats et les situations matérielle et morale que vous connaissez aussi bien que moi, mais que je tiens à consigner.

Situation économique

Recettes de juin 1903 à décembre 1905 …………………..17. 623, 40

Dépenses………………………………………………………………..18. 491, 50

Détail des dépenses de juin 1903 à décembre 1905, c’est à dire pendant deux ans et demi :

Nourriture……………………………………………………………….3.504, 55

Correspondance………………………………………………………….210, 05

Frais généraux……………………………………………………………3.700, 20

Grains et fourrages………………………………………………………..918, 10

Voyages ……………………………………………………………………..500, 95

Argent à colons…………………………………………………………….507, 35

Semences et engrais………………………………………………………228, 65

Locations, terres et prés…………………………………………………..74, 50

Matériaux…………………………………………………………………..5.590, 90

Matériel………………………………………………………………………1.215, 65

Prêts………………………………………………………………………………..60, 00

Achat d’animaux……………………………………………………………..977, 95

Immeubles………………………………………………………………………969,65

Travaux payés……………………………………………………………………33,00

Total………………………………………………………………………….18. 491, 50

Nous devons, y compris une somme de 1.087 fr. de bois de charpente, un total de 1.857 fr. 05.

La situation, vous le voyez, devant les trois grands bâtiments édifiés, est des meilleures et un bilan de l’actif de la colonie serait certainement de nature à nous satisfaire, ainsi que nos nombreux amis.

Situation morale

Des obstacles bourgeois ainsi que des obstacles venant de ceux qui se cataloguaient nos amis et que la morale (car il y a une morale anarchiste) classe, comme le faisait Flaubert, dans ceux qui pensent bassement, nous avons tous supporté la lutte ; nous sommes sortis victorieux.

Nos actes de révolte consciente, notre attitude sans ambiguïté sur le droit de propriété, les prétentions seigneuriales des maîtres de forges, le droit de chasse, la morgue des militaires galonnés, l’inquisition douanière, et la non culture des terrains communaux ont dégagé l’esprit du paysan – celui qui nous intéresse. – fait toucher du doigt la vérité que nous représentons, et moralement opéré la conquête de gens qui, sans cela, ne seraient jamais venus à nous.

Autour de nous, ils sont nombreux ceux en attente de l’acte promis que nous réaliserons.

Moralement, sans fausse pudeur, à part des imbéciles qui ne comptent pas ou comptent trop, nous avons acquis une formidable influence que notre future attitude ne doit pas compromettre.

Les libertaires qui s’ignorent sont légion, les gestes qui doivent les dégager des langes étroits qui les enserrent doivent être faits et nous sommes, je crois, sur une voie dont la méthode de pénétration paraît scientifiquement infaillible.

Je crois sage, à cette place, de nous mettre exactement d’accord sur le but poursuivi dès les débuts de l’œuvre.

Des concours nouveaux – sains, je le souhaite – vont se greffer sur les nôtres et j’estime qu’il est indispensable de bien déterminer le caractère du rêve fait pour maintenir sinon la lettre, du moins l’esprit, de ce que j’ai toujours poursuivi : devenir le sérieux laboratoire de sociologie libertaire qui peut et doit nous donner des certitudes remplaçant des hypothèses.

Par la réunion, difficile peut-être, de camarades pensant identiquement et mus par des espoirs pareils, arriver à constituer un milieu artificiel meilleur, qui soit susceptible, par la loi d’influence, de produire des éléments pouvant devenir des centres d’éducation et d’activités nouvelles.

Dans les limites de la Colonie, créer un état de liberté qui nous montre comment les hommes se conduisent sans les contraintes : et déterminer les phénomènes que produit le rapprochement d’êtres que la science anarchiste d’aujourd’hui laisse à l’hypothèse pure.

Voir des liens sérieux s’établir et se resserrer entre des gens destinés aux mêmes luttes et animés des mêmes espoirs.

La puissance de propagande de chacun se décupler parce qu’il sentira l’appui immédiat du camarade et qu’il n’aura plus à compter avec le boycottage dont sont victimes les militants.

Par ce confort et une installation raisonnable, permettre à tous les colons de compléter leur éducation et de s’instruire et devenir ainsi des compagnons mieux outillés pour la lutte.

En face de l’encasernement rêvé par les socialistes, donner le spectacle d’hommes libres dans un milieu libre, artisans et jouisseurs d’un bien-être toujours grandissant.

Par l’installation d’une bibliothèque sérieuse et d’une Université populaire, par des conférences les plus nombreuses possible, faire l’éducation et la conquête de populations qui ne demandent que cela.

Rayonner, en somme, le plus possible et non plus bâtir sur le sable, mais édifier avec toutes les garanties de solidité ce que vingt ans de discussion et d’idéalisme nous ont mis tous à même de réaliser. Nous avons, dispersés peut-être, tous les éléments nécessaires ; le travail difficile est de les réunir et surtout de vouloir, mais vouloir, non pas comme des enfants que l’on fouette et qui cèdent, mais avec l’anergie et la virilité qui viennent à bout de tous les obstacles.

Mais si, pendant de longs mois, l’initiative individuelle a été utile, en tant qu’orientation générale, dont on ne pouvait s’évader sans cesser logiquement de concourir à l’œuvre première, j’estime – aujourd’hui qu’un point sérieux est acquis et qu’une vitalité indiscutable est assurée à l’Essai – j’estime, dis-je, qu’il est temps que l’œuvre devienne impersonnelle, et que la hutte du primitif que je fus, se change en clan communiste volontairement mis en marge de la société.

Parti seul, j’ai été fatalement le directeur de ma tentative. Resté presque seul, malgré que j’avais des collaborateurs, mais qui les uns ne m’avaient pas compris, d’autres m’avaient trop compris, je suis encore demeuré l’inspirateur de la Colonie.

Je l’ai fait, conscient que je devais le faire. Aujourd’hui, nous avons atteint le développement désiré, Fortuné n’est plus – et il vous le demande – que le colon, que le camarade qui vous aime, dont vous connaissez les aspirations qui doivent être les vôtres et qui livre à des compagnons qu’il croit conscients et raisonnables cette colonie qu’il a eu, vous le savez, tant de peine à édifier et à défendre.

Vous connaissez pour en avoir été les témoins, les déceptions, les rancunes, les envies, les haines que j’ai éveillées et que je me suis attiré.

J’en suis fier et satisfait pour l’expérience.

Elles sont pour nous, comme pour eux d’ailleurs, un enseignement salutaire qui peut-être pour certains, les empêchera de confondre plus longtemps la Révolution avec leur révolution.

Voyons maintenant, voulez-vous le développement que nous pouvons donner à la Colonie d’Aiglemont.

Jusqu’à présent, la culture conduite en même temps que les travaux divers d’édification a été non pas négligée, mais incomplète. Nous nous sommes bornés à une culture moitié jardinière, moitié intensive qui demande à s’étendre par la grande culture, base économique indispensable par ses rendements en grains, fourrages et blé surtout.

Nous avons décidé, et nos ensemencements en seigle sont déjà faits, de prendre toutes les terres que nous aurions l’occasion de louer et, tout compte fait, je crois qu’au printemps nous n’aurons pas loin de 9 à 10 hectares en culture.

Nous parlerons tout à l’heure des moyens dont il nous faudra disposer pour supporter les nouvelles charges que va nous créer cette mise en valeur, pour l’instant, suivons notre développement.

Notre effort, nous sommes bien d’accord n’est-ce pas ? Portera à constituer une réserve, non pas faite d’argent, mais de blé, paille, pommes de terre, bétail, volailles, ruches, etc… destinée à favoriser l’installation d’une autre colonie d’abord, d’autres colonies ensuite.

Avoir devant soi pour en faire remise à un groupe de camarades voulant faire exactement comme nous des vivres et du matériel plutôt que des pièces de cent sous qui s’épuisent généralement vite.

Nous grouperons autour de nous, dans la colonie, ou en dehors d’elle, des petites industries libres qui feront économiquement partie de notre vie même. Sur le coteau proche pourra s’élever l’habitation du camarade tailleur, qui fera nos vêtements et ceux des colons voisins, le cordonnier qui nous chaussera, sinon finement, du moins commodément, etc…

Nous arriverons rapidement, si des hommes de bonne volonté le veulent, à être assez nombreux, pour constituer une petite société harmonique, se suffisant presque entièrement et capable alors de fournir le noyau nécessaire pour que les cours, les récréations communes, les conférences sérieuses, le théâtre un jour, deviennent possibles.

Alors la musique que nous faisons le soir, ne sera pas pour nos seules oreilles.

Et dans ce cadre dont nous aurons rempli le tableau, les enfants (les nôtres et ceux que des camarades nous confieront) évolueront, privilégiés de grandir dans un pareil milieu.

Oui mes amis, tout cela, vous le savez par tout ce qui a déjà été fait ici, n’est pas du rêve, c’est la réalité qu’il faut vouloir.

Pénétrons-nous que plus nous créerons, plus nous jouirons, plus viendront nombreux les convaincus que notre geste aura conquis, et notre joie de propagandiste sera faite de la conscience éveillée chez les avachis d’aujourd’hui.

Mais vous savez le projet qui m’a toujours tenu au cœur. Il n’y a pas d’indiscrétion d’en causer un peu puisque dans quelques jours nous devons en entretenir les lecteurs du Libertaire.

J’ai voulu parler d’imprimerie.

Avoir à sa disposition le matériel nécessaire pour occuper quelques camarades, mis ainsi dans la possibilité de faire en s’amusant la brochure intéressante, le journal, la revue, le livre.

Créer par la suite un centre intéressant à Aiglemont ou ailleurs, où la pensée se canalise d’abord, se concrétise ensuite, voilà bien, n’est-ce pas, de quoi séduire les moins orgueilleux.

Eh ! Bien, si vous le voulez, cela nous le réaliserons et rapidement.

Je parle à des convaincus, à des gens qui savent ce qu’ils peuvent et votre œil n’interroge pas et vous ne demandez pas comment nous ferons face avec ce développement rapide que doit prendre la Colonie ?

Puisque vous avez décidé que cette sorte de manifeste soit communiqué aux camarades par la voie du Libertaire, disons en quelques mots :

1° Pour liquider la dette de 1.800 fr. que nous avons ;

2° Pour assurer l’outillage mécanique nécessaire, les terres, les engrais, etc…

Pour ne pas rester des paysans de La Bruyère qui gratteraient la terre de leurs ongles et ne pas piétiner sur place dans la réalisation de ce que nous nous sommes montrés capables de faire ;

La Colonie l’Essai d’Aiglemont contracte un emprunt de 15.000 fr., en parts nominatives de 25 francs, 50 francs et 100 francs.

Cette somme sera remboursée par fractions de 3.000 francs tous les ans à partir du 1er novembre 1910.

Peut-être un pareil sacrifice eut-il paru énorme, demandé au commencement de la tentative. Mais après deux ans et demi d’efforts constants, d’énergie indomptable, de ténacité inlassable, il est probable et à souhaiter que les camarades libertaires qui se sont intéressés ou s’intéresseront à notre œuvre.

Il ne nous reste qu’à continuer, en l’amplifiant encore la propagande obscure, mais sérieuse que nous avons faite à Aiglemont.

Fortuné Henry

Aiglemont, 1er janvier 1906

prière d’adresser tout ce qui concerne la colonie, correspondance, souscriptions, demandes de parts, à la Colonie Communiste d’Aiglemont (Ardennes)

*************************************

Le Libertaire 28 janvier 1906

Colonisation anarchiste

Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile pour les camarades et dans l’intérêt du but que nous poursuivons, comme complément à l’article de F. H., sur la colonie d’Aiglemont, de donner à l’aide d’observations recueillies pendant de longs mois d’expérimentation, un aperçu de la mentalité indispensable pour être un élément d’harmonie dans un milieu libre.

Comme il s’agit d’un cas déterminé, que ce qui suit est une réponse à ceux qui journellement nous écrivent, nous prions les camarades de ne pas généraliser outre mesure, de ne pas conclure du communisme d’un façon définitive d’après ce que nous dirons. Nous n’entendons pas juger, sans réserves, fixer des limites, créer un type en dehors duquel rien ne serait bon.

Loin de là est notre pensée. Parmi les camarades, il peut s’en trouver se croyant enthousiasmés à juste raison par les horizons qu’offrent nos théories qui à l’essai seraient fort marris.

D’autres qui cherchent un champ d’activité, rêvent une action féconde en la plénitude consciente de leur moi qui nous ignorent.

Nous allons donc, bénéficiant de l’expérience acquise, indiquer très brièvement ce qu’il est nécessaire d’être pour tenter de vivre en communiste libertaire.

Nous répétons à dessein, ces deux mots qui sont la caractéristique de ce que nous pensons ici pour qu’il n’y ait pas confusion avec d’autres formes de communisme. Tels par exemple, le communisme à tendances spiritualistes, avec les éléments de réussite tels que l’abstinence, la chasteté, n’ont pas l’universalité dont nous nous réclamons, voulant sans autre réglementation, que celle de la raison, la satisfaction complète des appétits, besoins, facteurs scientifiquement nécessaires à un développement harmonieux, intégral, somme toute naturel.

Ainsi les camarades qui, désirant devenir colons, nous demandent les heures de travail, de récréation, les détails sur la nourriture, ont une conception plutôt malheureuse de ce qu’est un milieu libre, et doivent être des ouvriers ou employés modèles pour leur patron. Ils ignorent cette soif de liberté, sans frein, qui ardemment décuple la vie. Ce ne sont pas des libertaires.

Reprenons cet examen. Actuellement une sélection, au point de vue physique, s’impose à cause du travail matériel auquel nous sommes astreints et qui nécessite sinon une constitution très robuste, tout au moins une absence totale de tares physiologiques. Tant à cause de cas à prévoir de contagion que par l’obligation de fournir un rendement maximum avec le minimum de dépenses et d’énergies moindres (Enfants, femmes, maladifs).

Mais la situation économique que nous traversons, n’étant que momentanée, les vrais facteurs d’harmonie de réussite sont du domaine moral.

Ces facteurs sont ce que nous appelons les qualités d’hommes qui font d’un individu un anarchiste. Nous les diviserons en deux catégories, les unes qualités négatives, les autres qualités positives.

Les premières sont constituées par la non extériorisation et l’annihilation de ce que l’atavisme, l’éducation, le milieu dans lequel nous avons passé, ont laissé de mauvais en nous. Elles peuvent se ramener à un effort de volonté permanente.

Ne pas critiquer à l’excès, ne pas débiner un camarade, ne pas commander, ne pas considérer SA compagne, SES enfants comme sa propriété, ne pas avoir de préférence pour les siens, à plus forte raison lorsqu’elle s’exprime au détriment des autres.

Pour les questions de travail une fois la mise les habitudes générales, ne pas considérer les camarades colons plus anciens, comme des chefs qui doivent toujours indiquer ce qu’il y a à faire.

Avoir assez d’initiative pour travailler seul à l’intérêt commun. Ne pas vouloir tout transformer, tenir compte des difficultés du début. Avoir le désir d’apprendre sans cesse. Penser que nos adversaires sont multitude, bien armés ; se défaire de cette opinion qu’il suffit de croire profondément soi-même pour convaincre les autres.

Nous écrivons à des camarades qui s’intéressent au communisme, qui comprendront que ce n’est pas être trop ami du détail, que d’insister à ce sujet. Tous sont d’accord sur les grands principes, mais il ne faut pas oublier que la vie, et surtout la vie en commun, est faite de riens. Tous les jours n’apportent pas leur tribut à la propagande, de lutte contre un bourgeois, un douanier, un galonné. Les heures héroïques sont rares ; tandis que plusieurs fois par jour vous vous asseyez à la même table, en face des mêmes convives, répétant les mêmes gestes, ce qui est une joie durable et très grande si vous vous aimez, la pire des souffrances si l’harmonie est rompue.

Les qualités positives sont les facultés que tous les hommes ont en eux, qui s’extériorisent suivant les tempéraments et qui trouvent leur complet épanouissement dans un milieu libre. Amour de la justice et de la liberté, respect de la dignité d’homme des camarades, et conscience de la sienne.

Irrespect total absolu de l’autorité sous quelque forme qu’elle se présente. Chaque fois qu’il est possible, faire disparaître un préjugé, frapper un maître, ici c’est journellement en travaillant ; avoir une réelle activité de propagande, il n’en est pas d’inutile. S’imposer, s’affirmer comme tels (libertaires) envers et contre tous, abstraction volontaire, momentanée du moi devant l’intérêt collectif, pour un bien supérieur et général. Bien se pénétrer que ce qu’on veut on le peut.

Avoir une conception claire, précise de ce qu’est l’anarchie. Savoir que plus l’on travaille pour les autres, plus les chances de bonheur possible s’accroissent pour soi-même…

Ceci n’est qu’une ébauche, aux camarades de compléter.

Nous avons voulu donner une esquisse de ce que doivent être ceux qui ont l’ardent désir de modifier, par le communisme libertaire, l’état douloureux pour beaucoup, immoral pour tous, de la société telle qu’elle est. Nous l’avons fait en toute simplicité, souhaitant que les camarades réfléchissent sur eux-mêmes, comme nous réfléchissons sur nous et que ceux qui voudront partager nos luttes le fassent en connaissance de cause.

La colonie est loin d’une terre promise, comme en désirent beaucoup d’hommes, dans laquelle il sera surtout question de bien vivre et de ne rien faire, mais c’en est une pour ceux qui veulent la vie féconde, le geste puissant, sans contrainte. Ils trouveront dans le fors d’eux-mêmes à une cause de Justice, de Vérité, des jouissances très grandes et sans limites. Ouvriers de leur propre bonheur, ils travaillent à celui de l’humanité en la beauté morale de leur consciente liberté.

Un colon d’Aiglemont.

André Mounier