Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Neuvième épisode : « L’Essai », sujet de reportages de la presse française et belge.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Durant l’hiver 1904-1905, la colonie s’est dotée de deux haridelles1 pour le transport du fumier nécessaire à la culture maraîchère. Des terres louées en dehors de la colonie sont labourées et plantées de pommes de terre et de betteraves. Des travaux de drainage sont réalisés dans la partie du jardin qui reste à défricher et fertilisée avec des scories.

Le jardin contient des légumes à profusion et la surproduction est vendue sur les marchés des villes industrielles aux alentours.

Des orages à la fin de l’été compromettent une partie des récoltes, hormis les choux qui fournissent une récolte exceptionnelle, transformés en choucroute pour tout l’hiver.2

« L’inventaire, au mois de juin, accusait un domaine de 2 hectares ½ de terre en culture maraîchère, 1 hectare que l’on préparait pour la grosse culture. Trois chevaux garnissaient l’écurie ; 20 canards s’ébattaient dans l’eau, 10 pigeons habitaient le colombier, 70 poules picoraient de tous côtés ; une bique et ses petits chevreaux broutaient dans la prairie ; des carrioles étaient remisées sous un hangar ; des ateliers, une cave indépendante, un certain nombre de bicoques en bois, la grande habitation blanche, un étang non encore complètement terminé, mais qui devrait se peupler sous peu de truites et de carpes, tout cela donnait à la colonie un aspect de vie et d’activité »3.

La colonie ne se contente pas de jardinage, elle diffuse également des idées en rapport avec les idées libertaires. Le 19 mai 1905, Fortuné répond à Eugène Humbert qui lui avait écrit le 11 mai, à propos de la vente de brochures néo-malthusiennes, que ce dernier lui avait remis mais le stock est encore intact et la colonie ne peut avancer l’argent avant que les brochures ne soient vendues.

La propagande néo-malthusienne réalisée par l’Essai n’empêche pas certains colons de procréer.

Arch. dép. Ardennes, 2 E 3/10

Le 26 mai 1905, une naissance se produit à la colonie : un enfant de sexe masculin prénommé Marcel, de père et de mère non désignées, les parents ne s’étant pas donnés la peine de reconnaître l’enfant, ni de le déclarer à la mairie d’Aiglemont. « les colons jugeant incompatible avec leurs idées libertaires la formalité de la déclaration à l’état civil, manifestèrent l’intention de s’en affranchir »4

Bien que l’identité du nouveau né ne soit jamais donnée par les colons eux-même, ni d’ailleurs le nom de la famille. Ils sont pourtant membres de la colonie à part entière et censés avoir le même rôle que Fortuné Henry, mais restent anonymes. On peut supposer que cette famille est celle de Prosper l’Aveyronnais qui quitte l’Essai en septembre.

Prosper, est un ancien poseur de voies aux tramways de Paris, un aveyronnais qui a femme et deux enfants. Georges qui a 14 ans, a quitté il y a peu de temps le lycée, et Étienne est âgé de 7 ans.

Le journaliste de la Gazette de Charleroi, lors de son excursion à Aiglemont peut constater que ce couple (le seul ayant deux deux enfants) attend la naissance d’un troisième : «  une vaste chambre réservée au couple de « camarades » qui a déjà deux enfants, – près du lit est la couchette qui attend le prochain colon dont la naissance est imminente ».

Le Journal de Charleroi donne d’autres précisions sur la chambre de la future mère qui préfère dormir dans la maison en terre plutôt que dans la nouvelle demeure en fibro-ciment : « Toutefois, il y a une chambre confortable, tapissée d’images et pourvue d’un mobilier ancien.

C’est la chambre de la dame dont je vous ai parlé et qui attend un bébé ; vous voyez le berceau est prêt à côté du grand lit. Elle aime mieux cette chambre que toute autre plus moderne, dans notre corps de logis à nous. Seulement, nous sommes parvenus à la décider à y venir momentanément parce qu’il y a plus de soleil. Ah, celui qu’on attend sera un vrai colon de la Colonie ! »

Malgré ces quelques précisions, Marcel reste encore aujourd’hui un enfant mythique dont on ignore le nom et la destinée.

Au mois de juin 1905, Liard-Courtois et Mathilde, sa compagne viennent s’installer à Aiglemont. Peintre de son état c’est un « bricoleur ingénieux, sachant tout faire »6. Sur une carte postale de la colonie, on le voit grimpé sur un escabeau entrain de peindre la salle à manger du bâtiment en fibro-ciment.

Liard-Courtois fait partie du petit cercle d’amis parisiens que Fortuné qui soutient l’Essai, Francis Jourdain évoque l’une de leurs réunions dans un restaurant : « Je me rappelle un déjeuner qui réunit dans un bon restaurant Donnay, Fortuné et quelques-uns de ses amis, notamment Matha, Liard-Courtois, Jules Lermina et moi-même. Offert par Donnay, ce déjeuner était organisé par Fortuné et, je le suppose destiné à aiguiser la curiosité généreuse de notre amphitryon.

Comme toujours, on tourna autour du pot ; Donnay ne s’illusionnait nullement sur la qualité de l’intérêt qui lui était accordé et il semblait content de nous faire parler. C’eût été desservir Fortuné que de laisser percer mon scepticisme quant à l’efficacité révolutionnaire de son entreprise ; si Donnay avait été d’un avis très différent du mien, il eût certainement regardé avec moins de bienveillance l’acharnement de mon ami. Je n’en trouvais pas moins humiliant pour mes camarades, de paraître exagérément chimériques et trop sottement naïfs »7. Maurice Donnay, ne se contente pas d’ouvrir généreusement son porte-monnaie pour soutenir l’Essai, il vient faire de petits séjours à la colonie.

Durant l’un de ses escapades à Paris, Fortuné rencontre l’un des journalistes du Temps, Fernand Mommeja et l’invite à venir à Aiglemont. Le 10 juin, celui-ci vient faire un reportage qui est publié les 11 et 13 juin 1905 sous le titre « Un phalanstère communiste ».

Cliquer sur l’image pour lire les deux articles « Un phalanstère communiste ». On peut également les lire sur Gallica ici et

Le premier article est reproduit dans Mon Dimanche, revue populaire illustrée du 6 août 1905.


Puis c’est au tour de journalistes belges, venus assister au procès d’un crime à Barbaise (Ardennes), à la cour d’assises à Charleville. Ils en profitent pour faire une excursion à Aiglemont. Leur articles sont publiés dans la Gazette de Charleroi du 11 juin 1905 et dans le Journal de Charleroi des 15 et 16 juin 1905.

Mais avec l’automne de nouvelles dissensions se produisent : « Une famille quitta en septembre, la colonie pour retourner à Paris ; un ménage venu en juin prit quelques temps après le même chemin pour des raisons analogues aux départs précédents. La sélection continuait »8.

André Mounier ne donne pas l’identité des colons abandonnant l’Essai, mais le ménage est probablement celui constitué de Liard-Courtois et de Mathilde : « Au bout de quelques mois, il regagnait sans joie la rue Gabrielle, s’étant chamaillé avec Fortuné désordonné, assurait-il, et affreusement autoritaire ; et puis Mathilde, la femme de Courtois, ne pouvait décidément pas s’entendre avec la compagne de Fortuné. 9»

Quant à la famille, Il s’agit certainement celle de Prosper l’Aveyronnais.

Le 16 octobre 1905, un colon d’Aiglemont, Etienne De Richaud est condamné, par défaut, à 6 jours de prison et à 500 francs d’amende.10

On ne sait pratiquement rien concernant la venue de De Richaud à Aiglemont mais Liard-Courtois le connaissait : le 9 janvier 1902, lors d’une conférence publique de Liard-Courtois à la Bourse du travail de Lyon, De Richaud était présent dans la salle en tenue militaire  et au début des années 1900, De Richaud faisait de la propagande anarchiste dans les villages de la Marne où il séjournait. Cela  peut expliquer sa présence à L’Essai.

Notes :

1 Mauvais chevaux maigres.

2 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p.9

3 Milieux libres par G. Narrat, p. 125

4 Milieux libres par G. Narrat, p. 126

5 La Gazette de Charleroi 10 juin 1905

6 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950

7 Ibid.

8 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p. 8 et 9

9 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950

10 Le Petit ardennais 17 octobre 1905. Archives départementales des Ardennes.

Documents :

La Gazette de Charleroi 11 juin 1905

Document BelgicaPress

Chez les anarchistes !

Une colonie communiste libertaire. – Vers le bonheur ! – Visite à « l’Essai » d’Aiglemont. – Communisme expérimental. – Retour au temps patriarcal. – Tout par la terre.

Les anarchistes viennent de faire bruyamment, reparler d’eux. Mais il y a anarchistes et anarchistes, et si les uns sont de vulgaires criminels, les autres, des utopistes, peut-être, sont de braves gens qui rêvent d’une société meilleure, et qui ne font, à coup, à coup sûr, de mal à personne.

Parmi ceux-ci se peuvent ranger les communistes d’Aiglemont (Ardennes françaises) que nous croyons d’actualité de faire connaître.

A Charleville, où nous avait amené récemment une affaire de Cour d’assises, un aimable confrère nous avait dit :

« Profitez donc de l’occasion et allez visiter ici tout près une colonie communiste libertaire. Vous en retirerez certes des impressions intéressantes et un grand enseignement ».

L’idée était tentante, et un sapin nous conduisit, en une heure, hors ville, loin de toute agglomération, dans un site admirable des Ardennes, là-bas au-dessus d’Aiglemont.

Après quelques centaines de mètres dans un chemin herbeux, nouvellement tracé, nous arrivons chez les « camarades » – appellation qui, dans le vocale socialiste, se traduit par « citoyen », – de la colonie « l’Essai », où se fait depuis deux ans du communisme expérimental.

Nous défilons entre deux longues étendues de terrains défrichés au milieu des grands arbres de la forêt. C’est la « Clairière » et dans le paysage se profilent quelques habitations rustiques dominées au premier plan par un vaste pavillon, tout battant neuf.

Une jeune femme vient au devant de nous, et nous souhaite cordialement la bienvenue, en se mettant à notre disposition pour visiter la colonie.

Celle-ci compte actuellement dix personnes : trois femmes, trois enfants et quatre hommes.

Le premier qui en conçut l’idée, il y a deux ans, fut un libertaire, Fortuné Henry, frère d’ Emile, dont le nom évoquera toute une période troublée de notre histoire : les attentats anarchistes de Paris, du Terminus, de la rue des Bons-Enfants, du restaurant Véry, etc…

Seul, avec son chien, et après s’être rendu acquéreur des terrains que nous foulons et qui démontrent les grands pas faits depuis la conception de ce projet, par son auteur, Fortuné Henry se construisit une cabane de branchages et de terre battue où il pouvait à son aise philosopher.

« Le Libertaire » avait parlé, et fait appel aux camarades désireux de s’isoler pour vivre en commun une vie toute de liberté, de calme, exempte des règles et des lois de notre civilisation policée.

Un italien, résidant à Genève, Francho, répondit à l’appel et les deux hommes, avec l’aide de camarades, venant les visiter le dimanche, la première habitation fut édifiée. Elle offrait déjà plus de confortable, mais l’âtre fumait tant que les vitres, les murailles en furent bientôt toutes « culottées » comme passées à la résine.

Entre temps, une femme, notre interlocutrice, Adrienne, et sa fille Andrée, amies de Henry, étaient venues de Paris en vacances de Pâques, et elles s’y étaient si bien trouvées qu’elles avaient décidé d’y demeurer. Ce furent ensuite un ménage avec un enfant, un joli bambino, puis encore deux vieillards, un homme et une femme.

Tous vivent exclusivement du travail de la terre et de l’élevage.

Les hommes font les plantations, les labours, les femmes se partagent la besogne autre. L’une s’occupe des poules, des canards et des chèvres, une autre de la vache, la troisième du linge, et toutes mettent la main à la cuisine.

En somme, ces amoureux du grand air et de la liberté sont des pacifiques, ayant leur idéal qui n’est pas sans séduction.

On se lève de grand matin, l’été, les hommes filent à la culture, et bien que le travail ne soit pas obligatoire, il va de soi que chacun coopère à l’action commune de tirer du sol la subsistance quotidienne : le soir l’on fait la lecture dans la grande salle du pavillon ou de la musique. Le savoir de Francho est universel, il joue de la flûte et du cor en artiste, fait de l’ébénisterie en excellent, et s’occupe en outre de l’instruction des enfants.

Le dimanche, c’est jour de repos, consacré à la réception de visiteurs, plusieurs centaines chaque semaine.

Les « camarades » des alentours, de Nouzon principalement, viennent employer leurs loisirs à la colonie, pour parachever les travaux commencés. En ce moment, ils creusent un étang que viendra alimenter un clair ruisselet aux eaux vives coulant au bas de « L’Essai ». Et actuellement, avec le concours de tous, l’exploitation est déjà considérable.

A la première habitation est venue s’ajouter les bâtiments d’élevage, l’atelier de menuiserie, le hangar aux provisions, et enfin le grand pavillon dont nous parlions au début de cet article.

Les colons vendent un peu de tout. Des légumes, des œufs, des pommes de terre – qui, contrairement à ce qui fut aux alentours, donnèrent une récolte splendide l’an dernier – des brochures de propagande :

« Vers le bonheur » de Sébastien Faure ; « Communisme expérimental », de Fortuné Henry ; « L’enseignement bourgeois et l’enseignement libertaire » ; « A nos frères les paysans », d’Elysée Reclus, etc…

Car l’argent est encore nécessaire à nos pionniers du communisme pratique : les vêtements et les chaussures ne se cultivent pas, il faut les acheter de même que l’outilllage. Puis, les fonds aident à l’agrandissement, à l’édification de nouvelles constructions, qui seront habitées par des camarades futurs, les candidats à « L’Essai » ne faisant pas défaut.

La meilleure entente n’a cessé de régner parmi nos colons, et l’introduction de la femme n’a pas apporté la brouille que nous fit connaître « La Clairière ».

A Aiglemont, on ne boit que de l’eau, on mange de la viande une seule fois la semaine et les légumes forment presque exclusivement la base de la nourriture des communistes-libertaires.

Quelques fois, on se paie le luxe d’une friandise. Ainsi, le jour de notre visite, les hommes ayant envoyé des fleurs à ces dames, celles-ci leur firent la surprise, pour leur retour, d’un succulent gâteau au riz.

Tout le monde partage ; chacun, sans y être contraint bien entendu, et sans cesser de garder en propre ce qu’il possède, linge, vêtements, meubles, fait abandon à la communauté des bénéfices extraordinaires qui peuvent lui survenir. Les enfants même font profiter les « grands » des friandises que les visiteurs leur apportent ou que les pourboires leur permettent d’acheter.

Nous le disions ci-dessus, nombreux sont les promeneurs qui, des environs, prennent « L’Essai » comme but de ballade, indépendamment des compagnons de Nouzon et d’Aiglemont, qui y vont naturellement par esprit de solidarité.

Le maire de Charleville, et sa femme, sont des hôtes assidus de la colonie qui eut à enregistrer d’autres visites importantes : Jules lermina y fit un séjour prolongé tout au début des travaux, alors que les premiers libertaires logeaient dans l’habitation enfumée qui faisait eau de toutes parts à chaque pluie ; Maurice Donnay, le charmant psychologue, y vint aussi passer quelques jours et le grave « Temps » y délégua un de ses collaborateurs pour se livrer à une enquête « de visu » sur ce communisme expérimental.

La vie y est délicieuse, semble-t-il, et une « remembrance » vous vient aux lèvres tout naturellement, dans ce site paradisiaque.

Pour un peu l’on chanterait :

C’est là que je voudrais vivre…

Que l’on ne croie pas, d’ailleurs, que dans cette colonie libertaire, l’anarchie règne en suprême maîtresse.

Au contraire, une comptabilité scrupuleuse renseigne les entrées et les sorties, et le « Doit et avoir » est observé à la lettre.

Il n’y a pas de coulage, pas de fuite, et la seule dépense de luxe que se permettent les colons-hommes, est le tabac qui, au surplus, ne coûte pas cher, la frontière est proche…

C’est du tabac belge que l’on fume, c’est du café belge que l’on boit. Pas beaucoup, mais une tasse après le repas fait tant de plaisir.

Tout témoigne de la complète communauté d’idées des membres de « l’Essai » et des maximes rappellent à chacun, le but poursuivi. Elles sont peintes un peu partout, à l’extérieur et à l’intérieur des bâtiments. Nous en relevons quelques-unes :

« Ni Dieu, ni maître » – « Le plus de bien être possible au prix de la moindre souffrance possible » – « Nul ne peut être heureux, tant qu’il y a un seul malheureux ».

Ce sont là des principes que, pour la plupart, on ne refuserait pas d’admettre !

La chambre de Fortuné Henry est un modèle d’austérité. Elle serait aussi bien le refuge d’un moine ou d’un ascète travailleur.

Un lit, une table, une chaise. Les murs sont blanchis à la chaux, quelques photographies, et une bibliothèque renfermant plusieurs centaines de volumes.

C’est d’une propreté, d’un ordre admirable, et dans leur simplicité les colons ont tout prévu.

  • Voyez, nous dit notre aimable interlocutrice, la « camarade Adrienne », en conduisant dans une vaste chambre réservée au couple de « camarades » qui a déjà deux enfants, – près du lit est la couchette qui attend le prochain colon dont la naissance est imminente…

Bref, la tentative fructueuse de « L’Essai » peut et doit rencontrer des imitatrices. A Amiens, nous dit-on, le même effort est fait avec un égal succès. Aussi bien rien ne s’oppose à ce que de petits groupements d’individus, las de vivre une vie énervante, trop conventionnelle à leur gré, se « retirent » loin des hommes, pour méditer en paix sur les destinées de la société future qu’ils voudraient voir revenir aux beaux temps des premiers âges du monde.

On peut amener sa femme. N’est-ce pas le bonheur complet et cela ne vaut-il pas mieux que de se faire trappiste ou bénédictin ?

Mais les bonnes gens des alentours d’Aiglemont, dont l’esprit simpliste adore par contradiction les histoires romanesques, veulent voir dans « L’Essai », poursuivi par Fortuné Henry et ses disciples, un but tout autre.

Une légende prétend qu’il y a quelques siècles les châtelains d’Aiglemont durent fuir au plus vite devant le soulèvement de voisins, et qu’avant d’assurer leur retraite, ils enterrèrent un trésor de plus de deux millions…

Vous comprenez la suite, les libertaires – selon les bonnes gens du crû – sont des malins et sous couvert de venir faire des labours et des plantations, ils font des fouilles pour retrouver le magot !

NEMO.

*********************************

Journal de Charleroi 15 juin 1905

Document BelgicaPress

L’Essai

Une colonie communiste en Ardennes

Vers la colonie d’Aiglemont. – Belle promenade. Intéressante excursion. Itinéraire. – A travers bois. – Souvenirs et impressions. – La clairière de Gely. – Bienvenue. – Le cottage. Comme des Robinsons. – De rudes débuts.

Je sais que la vérité est dans les choses, et non dans mon esprit qui les juge, et que, moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité.

(L’Emile : J. J. Rousseau)

C’était, il y a quelques jours, à Charleville, nous sortis à minuit de la Cour d’assises de Mézières et accompagnés de confrères, nous regagnions dans la nuit, à travers les rues désertes, notre hôtel, échangeant au sujet de ce crime de Barbaise à l’épilogue duquel nous venions d’assister, des idées, des impressions, pénibles comme toutes celles que laisse généralement le spectacle des assises.

Et comme on allait se souhaiter la bonne nuit et prendre congé, songeant que le lendemain, un tout premier premier train nous emporterait, notre excellent confrère Puel, du « Petit ardennais », nous dit à brûle-pourpoint : « C’est bien dommage que vous n’ayez pas vu la colonie ? Ca vous eût bien intéressé ».

  • Quelle colonie ?
  • La colonie d’Aiglemont (Ardennes française). Une colonie communiste, créée par un groupe de libertés ayant à leur tête Fortuné Henry.
  • La colonie d’Aiglemont… Henry… il me semble, en effet, avoir entendu parler de cela… la tentative est-elle sérieuse … ?
  • Il paraît. Cet Henry est un homme de beaucoup d’initiative, de grande énergie, qui a déjà réalisé des choses étonnantes. Il me semble que vous pour vous, c’est à voir, à étudier… Quelqu’un vous y guiderait.
  • Et certes, nous la verrons. Nous n’aurions garde d’y manquer.

Au revoir donc et à demain ; au retour de la colonie, nous aurons ainsi le plaisir d’en causer.

Ainsi fut décidée notre excursion.

***

Le lendemain de bonne heure, nous nous mettions en route. Mais laissez-moi, afin de vous aidez si par hasard l’excursion vous tentait, vous indiquer les deux moyens de la faire. D’abord, vous devez prendre le train Charleroi-Vireux, Nouzon, cette dernière gare juste avant celle de Charleville, où vous êtes ainsi dispensé d’aller. Descendre là et prendre le petit chemin de fer de la « Cachette », que vous quittez pour n’avoir plus à parcourir que quinze à vingt minutes à pied.

Une autre combinaison est celle que nous avons choisie ; elle donne, pour quelques minutes de chemin de fer de plus l’occasion de voir une jolie petite ville et de rencontrer – ce fut le cas pour nous – des gens charmants.

Au reste suivez-nous.

Dans l’alignement des voitures, à l’ombre des grands arbres des squares de la gare, nous choisissons un automédon et en route pour Aiglemont !

Coup d’oeil aux arcades de la Grand place, traversée du pont, avec à gauche vue sur la Meuse, le vieux moulin, la verrerie, le belvédère, etc.

Nous laissons de côté le village de Montcy Saint Pierre, aux vergers et aux haies, tout blancs de la blancheur de linges mis au sec. C’est le pays des blanchisseuses et nous rappelle Poupehan, sur la Semois.

Aiglemont, – son nom l’indique si vous le décomposez – est là haut, haut, haut perché. On y arrive au pas, car la pente est rude. Traversée rapide d’une localité qui rappelle aussi la Semois. Détail caractéristique, devant les plus grosses demeures, toutes à l’air aussi campagnardes, il y a un amoncellement de fumier. C’est là un étalage qui permet de connaître les paysans les plus cossus.

On juge de la dot de la jeune fille que l’on convoite, au tas de fumier accumulé devant l’habitation de ses parents ! !

Nous sommes ici au-dessus du plateau.

Un arrêt au « Petit Sabot » une toute petite guinguette, la dernière habitation sur la route, à la lisière du bois, dans lequel il va falloir s’enfoncer. Habitation isolée, cabane presque, plutôt que café, mais excellente affaire – nous dirons pourquoi.

La femme y est affable, souriante ; parbleu, comment en serait-il autrement ? La fortune lui a souri depuis qu’un groupe d’hommes à eu l’idée de venir vivre d’une vie laborieuse et simple, là, au fond de la vallée !

Au fond de la vallée nous y descendons pédestrement ; c’est plus facile qu’avec la voiture et la promenade pleine de charme, surtout que maintenant d’épaisses frondaisons nous protègent contre les rayons d’un soleil brûlant.

Parfois nous suivons de petits sentiers, puis dans les clairières c’est un épais tapis d’herbe et de mousse que nous foulons, de sorte que pas un bruissement de pas, pas un frôlement de branche ne peut effrayer tout le petit monde ailé, dont le ravissant concert s’élève, interrompu et joyeux.

Et nos voix ne troublent pas davantage les merveilleux chanteurs ; la solitude et la paix qui règnent ont eu sur nous leur influence.

Les compagnes et les compagnons qui nous ont suivi sont devenus tout à coup silencieux.

A quoi songent-ils ? A quoi nous songeons nous même : à la colonie.

Nous ne sommes pas encore au but, mais depuis si longtemps que nous errons dans les taillis, semblant nous isoler de plus en plus, nous songeons à ces êtres – que nous allons finir par trouver, par découvrir, et qui volontairement, eux, sont venus là, comme dans quelque Thébaïde, chercher à quelques-uns, loin des autres hommes, chercher, un peu de bonheur, de l’apaisement, de l’oubli aussi peut-être.

***

Et soudain, nous débouchons dans une vaste clairière encaissée dans la colline boisée, mais qui tout de même s’ouvre sur une large tranche de ciel bleu.

C’est comme si soudain, un rideau se fut levé, comme si un voile se fut déchiré ; de l’ombre nous passons en pleine et éclatante lumière.

Le soleil dore un tableau étrange et que rien ne semble animer. Il est vrai que nous avons encore quelques centaines de mètres à parcourir pour arriver aux habitations que nous apercevons : des huttes, des baraquements, des hangars, des cases ?

J’ai certes déjà vu cela, souvent, il y a des années … Au milieu d’une autre flore, c’était aux Antilles, à la Guadeloupe, à la Martinique, à Haïti, quand nous éloignant des ports et de la côte, nous chevauchions dans la forêt ou la montagne. Que de souvenirs ! Tout cela n’est plus que vision maintenant, hélas !

Ce paysage de campement, mais notre imagination l’a créé cent fois, au temps de nos premières lectures avec Mayne-Reid, Fenimore Cooper et Jules Verne aussi. Nous l’avons planté en rêve dans le Far West ou dans l’Arkansas, et nous ne nous sommes point fait une autre idée des fermes Boers, à l’époque où nous suivions, palpitants, la défense d’un héroïque peuple de paysans, luttant, essayant en vain de résister et de triompher de la plus et de la plus criminelle des agressions.

Comme nous avançons dans la clairière, nous éloignant du bois, le ramage des oiseaux s’est éteint pour nous, comme si nous ayant découverts, les petits chantres s’étaient blottis, surpris, inquiets peut-être à la vue d’étrangers à ces lieux, de profanes. Mais c’est un autre mrmure qui s’élève, celui du ruisselet qui coule en cascade au pied de la colline.

Nous avons franchi, quelques peu étonnés aussi de notre audace, une clôture en fils de fer et nous voici dans un chemin qui traverse un terrain cultivé : champ de pommes de terre, jardin, terres fraîchement remuées et semées, couches primitives, et çà et là quelques fleurs, potager ou parterres que des mains à coup sûr novices ont tracés, arrangement simple, mais charmant.

Et nous sommes arrivés ainsi tout près d’une maison de planches, sorte de cottage rustique, peint en vert clair, aux fenêtres et aux portes grandes ouvertes, sans que rien nous permette de conclure que notre présence a été signalée. Et cependant, on nous a aperçus, car comme nous allons mettre la main sur le loquet qui ferme une petite porte-barrière, une femme apparaît, ouvre, ouvre et répondant à notre salut un peu embarrassé de gens persuadés qu’ils sont importuns, nous dit avec un accent, nous dirons pas seulement français, mais très parisien, – il n’est pas écrit sur nos visages qu’on pourrait nous appeler citoyennes et citoyens – ce qui n’est au reste pas libertaire, « Bonjour messieurs et dames, entrez donc ! »

***

Nous passons dans la cour où folâtre un petit chien. – Il n’a point songé à aboyer – ce n’est pas son habitude – mais au contraire, il fait fête aux visiteurs. C’est le fils d’un camarade qui fait partie de la colonie qui nous salue ensuite, un joli bambin, à la figure éveillée, au teint bruni, qui trottine pied nu, portant des brassées de bois, tachant lui aussi, paraît-il, se rendre utile.

Sa mère est à la cuisine que nous traversons, occupée à préparer le repas du soir, et son bonjour prononcé, elle ne songe pas à se distraire davantage de sa tâche, tandis que nous entrons dans la salle spacieuse, élevée et inondée de clarté.

Ce qui frappe surtout en entrant, c’est la grande cheminée à crémaillère, où sont entassées des bûches, comme si on n’attendait plus que l’allumette à y mettre. Ce n’est plus de saison, mais cela vous fait songer qu’il doit faire bien bon ici, l’hiver à la chaleur de la flamme.

Aux murs quelques dessins, une mandoline, un cor de chasse, un râtelier chargé de pipes. Comme meubles, une grande table, une armoire vitrée pleine de libres et de brochures, quelques chaises. C’est ici la salle à manger, la salle de lecture, la salle de réunion, la chambre commune en un mot.

Nous nous excusons encore, expliquant le mobile de notre curiosité, toute sympathique d’ailleurs. Nous voulons voir le citoyen Fortuné Henry, dont on nous a parlé…

  • Oh, comme vous tombez mal, les camarades sont tous aux champs. Ils ont fait de grandes plantations de pommes de terre et ils y sont occupés tout le jour, ne rentrant que le soir le plus souvent. Le petit que vous avez vu leur porte le dîner à midi. Fortuné regrettera beaucoup de ne s’être pas trouvé ici.
  • Mais peut-être vous-même, si nous ne sommes pas indiscrets, pourriez-vous nous renseigner et vous faire notre guide.
  • Mais, je veux bien essayer, dit celle qui nous a reçu si aimablement et qui nous invite, à nous asseoir. Puis souriante, elle répond à toutes nos questions.
  • D’abord où sommes-nous ici ? Loin d’Aiglemont déjà ?
  • Oui, on dit toujours Aiglemont, mais en réalité, nous sommes ici à Gély. Et la colonie que vous venez visiter s’appelle L’Essai.C’est à-dire qu’on y tente une expérience de communisme.
  • Comment et à qui l’idée en est-elle venue ?
  • Oh, vous devez savoir que l’idée n’est pas neuve, mais enfin le choix de ce campement est dû à Fortuné Henry. Il était venu, il y a deux ans, en cour d’assises, et par des camarades, il connaissait Charleville. Le pays lui plaisait. Vous ignorez sans doute que Fortuné, qui a maintenant 36 ans, voyageait beaucoup, étant représentant de la Pharmacie centrale de Paris et c’est ainsi qu’il était venu en Ardennes pour ses affaires.
  • Il charcha donc des compagnons pour tenter la chose avec lui ?
  • Pas du tout ; il vient ici seul d’abord avec son chien et son fusil. Il s’était creusé un trou dans la terre, l’avait couvert de branchage, s’était fait une retraite et vécut là six mois, dans la plus grande solitude.
  • Comme un Robinson ! Que faisait-il ?
  • Il piochait, défrichait, creusait fiévreusement dans cette clairière, et les paysans qui, sceptiques en parlaient et secouaient la tête comme avec pitié l’appelaient : l’homme des bois.
  • Puis il mit une annonce dans le Libertaire et quelques temps après, de Genève, un autre camarade, un nommé Francaux, âgé d’une trentaine d’années vint le retrouver. Cela lui plut aussi.

On s’attela à la besogne et petit à petit, de cette sorte de caverne, on en vint aux premières habitations : la hutte, puis l’étable, etc., comme vous pourrez voir tantôt.

Toujours par la lecture du Libertaire, ce fut moi la troisième personne attirée ici. J’y vins peut-être bien en curieuse, mais je trouvai tout de suite à m’occuper, soignant le linge, faisant la lessive… Cependant je ne songeais pas à tester. Je disais toujours : j’attendrai telle et telle date, puis je partirai ; les fraises, le dernier délai fixé, vinrent, et je ne suis pas partie. Vous voyez, je ne le regrette pas, je suis heureuse.

  • Maintenant, votre nombre a grandi ?
  • Oui, cette dame que vous venez de voir est venue avec son mari et son enfant, le garçonnet de tout à l’heure. Nous avons une fillette de 10 ans, Andrée qui est notre petite chevrière. Puis il y a encore une autre dame seule ; bref, nous sommes douze en tout.
  • De sorte qu’en retirant les femmes qui ne peuvent pas évidemment se livrer à des travaux de force, vous ne restez qu’une poignée pour défricher, terrasser, construire.
  • Ah voilà. Des camarades viennent aussi nous aider. Ils viennent de Charleville ou de Nouzon, le dimanche, – en semaine ils sont à leurs usines – et ce sont eux qui en ce moment, viennent utiliser leur loisir dominical à creuser, à agrandir l’étang que vous verrez tantôt.

Nous avons d’ailleurs rencontré des dévouements vraiment touchants. Ainsi un soir, un ferronnier de Neufmanil, M. Aryle, qui avait entendu parler de Fortuné, vint au bois Gély.

Il trouva – c’était en été – l’herbe haute et drue et conseilla de la couper.

  • Fortuné répliqua : c’est très bien, mais il me faudrait un outil. Enfin, j’essaierai.

M. Aryle s’éloigna sans rien dire, mais le lendemain en se levant cependant de grand matin, Fortuné ne fut pas peu surpris de voir un homme en bras de chemise qui fauchait la prairie. C’était M. Aryle qui faisait de la solidarité à sa manière.

  • Brave homme !
  • Peu à peu, nous avons agrandi notre propriété – ne riez pas – le sol n’ayant pas été repris par le prolétariat, il faut bien qu’en attendant, nous composions avec la société actuelle. C’est ainsi que nous avons acheté de la terre au maire d’Aiglemont, grâce à l’argent amassé dans des circonstances point banales : la deuxième année de notre culture, alors que la sécheresse avait ruiné tous les potagers de Charleville, nos légumes parfaitement réussis firent prime sur le marché.

C’est un camarade de Paris, charpentier-menuisier qui vint passer trois mois ici, et construisit la maison où nous nous trouvons. Quand il eut fini, il s’en est retourné chercher de la besogne dans la capitale.

Ah, dame, ça va bien, à présent, mais les débuts, ce qu’ils furent durs ! Nous n’avions pour nous abriter qu’une hutte en une sorte de terre glaise, couverte de chaume. Il y pleuvait, à ce point qu’un jour d’orage, Jules Lermina, que vous connaissez de nom sans doute, étant venu passer quelques jours avec nous, fut tout inondé, presque noyé…

Et l’hiver, il fallait se calfeutrer, alors la fumée de notre feu nous empestait.

Ah, ce n’était pas drôle…

Et, ce disant, il passe sur les traits de la camarade Adrienne, un sourire qui veut dire que si pénibles que furent ces épreuves, le souvenir en est passé pour faire place au bonheur présent.

BILLY-YOUNG

Journal de Charleroi 16 juin 1905

L’Essai

Une colonie communiste en Ardennes

La famille libertaire. – Comment on vit au Phalanstère. – Ses premières ressources. – Les visiteurs et les amis. – Une légende. – A travers la colonie. – La culture et l’élevage. – Les projets. – Un idéal. – Au revoir !

Notre conversation reprit, en étant arrivé à questionner sur la vie des colons :

  • En somme, comment est composée la famille dans votre phalanstère ?
  • Eh bien, après Fortuné, il y a moi et Andrée, qui a 10 ans, la petite blonde que vous avez vue. Puis, c’est un nommé Prosper, ancien poseur de voies aux tramways de Paris, un aveyronnais qui a femme et deux enfants. Georges qui a 14 ans, a quitté il y a peu de temps le lycée, et Étienne est âgé de 7 ans. Enfin, c’est André, fils d’un riche propriétaire bourguignon qui, après s’être préparé à des études agronomiques, a fait son service militaire, et il est venu vivre de notre vie.
  • Et quelle est l’organisation de votre vie ?
  • C’est bien simple. On travaille beaucoup, car nous ne pouvons compter uniquement sur le coup de main fraternel de nos amis. Les femmes s’occupent de la cuisine, du linge, de la lessive, de la basse-cour, des fleurs, chacun a son poste. Moi, j’ai le soin de la maison et des canards. L’autre camarade s’occupe des poules et des lapins, etc., etc. Les hommes vont aux champs, défricher, labourer, semer, récolter.
  • Mais il vous a fallu quelques ressources initiales ?
  • Oui, ce sont encore des camarades qui nous ont aidé.

Fortuné avait mille francs d’économie, mais il a fallu des hommes généreux comme Anatole France, Maurice Donnay, des écrivains, des savants, des artistes pour l’aider.

Maintenant, heureusement, nous commençons à pouvoir nous débrouiller, grâce au produit de notre basse-cour, de notre culture.

Tout en écoutant, nous avons à nouveau promené nos regards autour de nous, de la bibliothèque à la mandoline, du cor de chasse au râtelier de pipes.

  • Mais vous ne pensez pas qu’à travailler. Il faut aussi du repos, de la récréation ?
  • Eh bien, nous en prenons aussi. Cette salle ne nous sert pas seulement de salle commune pour les repas, mais on s’y réunit tous les soirs. On y lit, on y fait des causeries, un peu de musique, du chant, et on étudie. Un camarade assure l’instruction de Andrée et de son jeune frère. La plus grande liberté règne ici, mais aussi le plus grand désir de bien faire.
  • Et le régime ?
  • Oh, tout à fait campagnard, presque végétarien. Par exemple beaucoup de café, mais proscription absolue absolue absolue de toute boisson alcoolique, rien que de l’eau et du lait… Il n’y a que la pipe et le tabac qui soient encore tolérés.
  • Ah par exemple, nous comprenons cela. Il nous semblait bien que ce râtelier chargé de pipes ne pouvait être purement… décoratif.
  • Cette abstinence complète, on a dû l’imposer ?
  • Pas du tout, nous en avons compris l’absolue nécessité et personne ne s’en plaint.

Tenez, si l’un de nous va en ville et qu’il lui arrive – on est parfois obligé, – de prendre un petit verre de vin, il rentre malade…

  • La solitude ne vous pèse-t-elle point trop ?
  • Mais, non. Nous l’avons cherchée. Et puis, nous ne sommes pas si seuls, à douze vivant le plus fraternellement du monde, en toute liberté, indépendants, ce qui est à l’un étant à l’autre, partageant tout, réalisant enfin : « Tous pour un et un pour tous ! »

Et puis, n’avons-nous pas des visites. Je vous parlais tantôt de Jules Lermina, bien d’autres qui connurent Fortuné, viennent de Charleville ; Maurice Donnay a aussi passé quelques jours avec nous, s’intéressant à notre œuvre, et il y en a tant encore, dont vous serez bien surpris d’apprendre les noms, qui, appartenant à tous les mondes, parfois ne partageant même pas du tout nos idées, mais convaincus qu’il faut jeter les bases d’une société meilleure, viennent suivre nos efforts…

Mais, ils sont même si nombreux ceux qui s’y intéressent que le dimanche, il y a des centaines de personnes qui arrivent ici en excursion, je dirai même presque en partie de plaisir, qui y passent la journée, mais, c’est à la condition de n’y collationner que selon le régime des œufs, du pain frais, du lait, de l’eau claire. Par exemple, c’est le « Petit Sabot » à la sortie du bois qui en profite. Pour sûr, il doit y en avoir pas mal qui boivent un coup de vin blanc à la sortie !

A ce moment nous sommes tentés de jeter un coup d’oeil à la bibliothèque, aux brochures. Il y en a des tas et la première qui nous frappe, c’est : « Communisme expérimental » (Préliminaires), par Fortuné Henry ; puis « Aux jeunes gens », de Kropotkine, « A mon frère le paysan » d’Elysée Reclus, « Le machinisme » par Jean Grave, « La colonisation » par Jean Grave, « Patrie, guerre et caserne » par Charles Albert, « Enseignement bourgeois et enseignement libertaire » de Jean Grave, « Vers le bonheur » par Sébastien Faure, etc., etc., toutes les publications des « Temps nouveaux » en un mot.

  • Vous vendez ces brochures ?
  • Mais oui, il s’en écoule des quantités le dimanche et aussi de nos collections de cartes postales illustrées, que voici.

Très intéressante en effet cette collection de la colonie l’Essai d’Aiglemont (Ardennes) marquant les diverses étapes.

1° On voit Fortuné Henry à la lisière du bois avec son chien, auprès de sa hutte de branchage ;

2° On construit les premières habitations, la cabane de terre glaise – les compagnons sont au travail et dans un coin la petite Andrée caresse une chèvre dont elle a la garde ;

3° Le creusement de l’étang, tableau charmant. Fortuné Henry et un autre compagnon sont à la tâche ;

4° C’est la vue des bâtiments d’élevage ;

5° Une intéressante vue générale de la clairière ; puis la photographie de quelques amis de la colonie.

  • Mais au reste suivez-moi ; nous allons parcourir tout cela, nous dit Mme Adrienne, qui nous montre d’abord quelques chambres : celle de Fortuné Henry et la sienne, car selon la théorie libertaire, chaque camarade et chaque compagne a sa chambre. Nous y voyons un portrait d’Henry : une belle physionomie, le visage encadré de barbe, à l’expression intelligente et douce. Cette chambrette est ornée de papiers et de livres.

Vous voyez, nous dit la camarade, indépendamment de la chambre commune, chacun a un petit chez soi, où il peut lire, écrire, se reposer, au milieu de ses bibelots, de ses souvenirs.

***

Puis, sortant du cottage aux murs blanchis, mais que bientôt Steinlein viendra décorer, nous allons tout au bout de la clairière, là où il y a une petite mare et une source dont on lèvera les barrages dès que le grand étang sera construit et prêt à être peuplé de truites et de carpes. En attendant, il y a une soixantaine de canards qui barbotent.

Le chien, un molosse, n’a pas aboyé à notre approche – on n’aboie pas aux amis – et d’ailleurs tout ce qui peuple cette basse cour : canards, poules, il y en a une soixantaine, chèvres, nous entourent et ne sont point effarouchés du tout.

Nous voyons ce qui reste de la hutte où Henry a séjourné six mois, et c’est à ce moment que la camarade nous parle d’un racontar qui a couru le pays.

Il y a eu ici un vieux château – le manoir de Gély – bâti en 1764 là où sera notre étang, par les descendants d’un serf de la forêt ardennais, nommé Remy le Sarteur, qui s’était affranchi.

Ces seigneurs de Gely, qui étaient riches, avaient excité la jalousie des autres châtelains de Gespunsart, de Château-Regnault et de Neufmanil, qui un jour que le manoir était abandonné, l’envahirent et le pillèrent. Or figurez-vous qu’on a imaginé que Fortuné n’est venu que pour y faire des fouilles afin de retrouver un magot qui y a été caché : deux millions !

  • Ah, si c’était vrai. Ce serait à lui souhaiter de les découvrir.

Et tous nous nous mettons à rire.

Nous passons dans la première hutte. Elle a été quelque peu transformée depuis, mais les murs ont gardé des noirceurs de fumée et certains endroits grossièrement replâtrés montrent par où s’écoulaient les cataractes du ciel.

Avec sa haute cheminée, quelques vêtements qui pendent sur des cordes, quelques vieux coffres, un mobilier plus que rustique, on dirait une cabane de pêcheurs. Toutefois, il y a une chambre confortable, tapissée d’images et pourvue d’un mobilier ancien.

  • C’est la chambre de la dame dont je vous ai parlé et qui attend un bébé ; vous voyez le berceau est prêt à côté du grand lit. Elle aime mieux cette chambre que toute autre plus moderne, dans notre corps de logis à nous. Seulement, nous sommes parvenus à la décider à y venir momentanément parce qu’il y a plus de soleil. Ah, celui qu’on attend sera un vrai colon de la Colonie ! »

Maintenant nous passons à l’étable, le plus grand bâtiment qui a permis d’inscrire en grandes lettres, tout au long, des devises comme celles-ci : « Nul ne peut être heureux tant qu’il y aura un être malheureux », « Ni Dieu, ni Maître », « Le plus de bonheur possible au prix de la moindre souffrance possible. »

Ici, c’est l’étable, l’écurie, la lapinière ; il y a une vache, place pour trois chevaux qui sont aux champs, des chèvres et des lapins, une vraie ménagerie, plus loin un hangar où sont des carrioles et à côté des caves que les colons ont creusées.

***

Ce qui frappe, c’est la propreté, l’ordre.

Rien de pêle-mêle, rien d’abandonné. Comme dans la menuiserie à côté qui est pourvue de tous les instruments récents, tout est à sa place et rien qu’à sa place. C’est vraiment parfait.

Nous revenons, toujours fort intéressés, vers le cottage, croisant Andrée et Etienne, et escortés de canards, de poules, qui avec force « couacs ! Couacs ! » et toujours gloussant, semblant nous faire la conduite, à travers la petite ferme.

  • Mais c’est de l’élevage que vous faites ? Disons nous.
  • Mais oui, et nous faisons de la culture. Certains légumes sont assez rares à Charleville, nous porterons les nôtres, nos pommes de terre sur le marché, puis nos œufs, nos volailles. Nous ne sommes pas riches, et si nous pouvions augmenter nos ressources, cela nous permettrait de faire venir encore quelques camarades malheureux pour partager nos travaux.
  • Votre bonheur et vos espoirs aussi ! Avez-vous fixé un chiffre maximum ?
  • Je crois que Fortuné l’a fixé à vingt. Nous aurons donné l’exemple, d’autres pourront aller l’imiter aux environs, multiplier les phalanstères, faisant comme Remy le Sarteur qui s’étant émancipé devint homme libre.
  • Vous m’avez dit tantôt que l’entente était parfaite entre vous.
  • Oui, c’est une vie fraternelle que nous vivons.
  • Mais s’il se glissait parmi vous un paresseux, un être nuisible.
  • Je vous réponds comme Fortuné le ferait sans doute, qu’on imagine difficilement qu’un homme venant vivre au milieu d’autres qui travaillent tous pour le bien commun, puisse rester à rien faire. En outre, si par hasard, cela arrivait et était sans remède, on l’expulserait, que voulez-vous ?

Nous étions revenus vers la cuisine où l’autre dame continuait les apprêts du repas du soir.

  • Ils vont revenir tantôt du travail, avec des fleurs des champs, bien fatigués, fort en appétit sans doute et comme surprise, nous dit notre guide, nous leur faisons aujourd’hui un gâteau de riz. Ce qu’ils vont nous faire risette en rentrant ?

Tout cela est dit sur un ton de simplicité, charmant et qui fait qu’on n’interromprait pas la causerie, qu’on questionnerait toujours et qu’on attendrait même le retour des compagnons, si l’heure ne nous pressait. En effet, il se fait tard ; déjà le soleil s’est couché derrière les collines et l’ombre commence à s’étendre.

  • Peut-être les rencontrerez-vous en route ! Dit la camarade Adrienne.
  • Au revoir !

Nous nous éloignons et comme nous laissons derrière nous la colonie, à l’autre bout de la clairière, nous nous retournons encore jetant un dernier coup d’oeil. Quel tableau reposant et qui fait penser à une vie meilleure, laissant l’impression, comme le disait Henry, d’un idéal enfin trouvé, qui fasse oublier les tortures de la chair, les angoisses du cœur, les contraintes de l’esprit.

Certes, comme il l’a dit dans sa brochure datée d’Aiglemont 1905 :

« Le point le plus délicat, le travail le plus laborieux est sans contredit la constitution du milieu initial. Car il ne faut pas nous dissimuler les difficultés de la tâche ; avec des éléments imparfaits, munis des tares de la société que nous voulons réduire, il nous faudra bâtir la cité du rêve, dans laquelle les hommes donneront volontairement leur effort, sans s’occuper de ce que les autres consomment; dans laquelle, faisant une évolution rapidement volontaire, il nous faudra faire abstraction des passions qui résultent d’une fausse morale et d’un prolongement de l’idée de propriété.

Arriver à comprendre que les êtres s’appartiennent complètement, que l’affection et l’amour sont des valeurs d’échange et des facteurs de bonheur général au lieu d’être la source de douleurs particulières, ce sera déjà la suppression presque complète des désaccords passionnels.

Je crois fermement, quels que soient les déboires et les difficultés qui attendent notre première tentative, difficultés et déboires qu’il ne faut pas se dissimuler qu’il y a en nous et autour de nous des éléments suffisants pour former la primitive cellule.

Mettons-nous donc à l’oeuvre, notons rigoureusement avec l’exactitude qui convient à une expérience aussi grave les phénomènes qui se produiront, et si les circonstances voulaient un jour que les premiers à la tâche ne puissent poursuivre la route, des matériaux seront là tout prêts pour de nouveaux ouvriers de l’avenir ».

Nous croyons nous, que ceux qui se sont mis à tracer la voie sont capables de la poursuivre en l’élargissant toute grande, et c’est d’ailleurs le vœu que nous formons avec tous ceux qui ayant visité la colonie n’ont plus cessé de s’y intéresser comme à une tentative vraiment humanitaire.

BILLY YOUNG