Commissariat spécial près la préfecture du Rhône.

1° Dispositions prises pour la réunion publique de dimanche 7 novembre 1886

2° Critique de l’adoption par le Congrès* des 8 heures de travail.

Compte-rendu d’une réunion privée des membres du groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales tenue le jeudi 4 novembre 1886, au siège, avenue de Saxe, 149.

La séance a été ouverte à 8 heures et demie du soir sous la présidence du nommé Roncier, socialiste-révolutionnaire, et levée à 10 heures trois quart.

Sur la demande du nommé Watier, socialiste révolutionnaire, les dernières dispositions ont été prises au sujet de l’organisation de la réunion publique annoncée pour dimanche prochain, salle Rivoire.

Il a été décidé que 35 affiches seraient apposées aux Botteaux, 35 à la Guillotière, 15 à la Croix-Rousse, 10 à Perrache et 5 à Vaise.

Les nommés Chavrier et Vallet, anarchistes, ont été désignés d’avance le premier comme président de la dite réunion et le second comme secrétaire.

Le nommé Drivon, socialiste-révolutionnaire a été chargé d’un rapport sur la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales.

Le nommé Blonde, anarchiste, traitera de l’Étude socialiste ; le nommé Denonfoux, socialiste, des heures de travail ; le nommé Chavrier, de la mise en pratique des résolutions prises par le congrès.

Enfin le nommé Bernard, anarchiste, choisira selon les circonstances le sujet qu’il lui plaira de traiter.

La contradiction sera admise sur chacun des sujets traités de la part des membres du groupe de la Bibliothèque.

Ces dispositions prises, il a été passé à l’ordre du jour qui était : Suite de la discussion sur les résolutions du Congrès (voir réunion du 21 octobre 1886, rapport du 25)

Les orateurs ci-après ont pris successivement la parole en ces termes :

Bernard :

« Je me demande si l’adoption par le Congrès des 8 heures de travail peut trouver son application, car d’après un pointage qui a été fait des voix qu’on pourrait obtenir dans les Parlements européens, en faveur de cette résolution, il a été constaté qu’on obtiendrait à peine 15 voix en France, 22 en Allemagne et aucune en Angleterre.

D’un autre côté des délégués au Congrès ont prouvé qu’en 8 heures on pouvait faire le même travail qu’en dix heures ; par conséquent, cela étant, la situation ne changera pas, puisque la trop grande production, cause du chômage, ne diminuera pas avec huit heures de travail ».

Monnier, anarchiste :

« Je n’approuve pas les socialistes qui préconisent les 8 heures de travail ; car c’est retarder la Révolution que de laisser entrevoir aux travailleurs qu’avec cette loi de 8 heures leur position sera améliorée. Ce n’est pas ainsi qu’on obtiendra des travailleurs de devenir des révolutionnaires ».

Chavrier :

« Cette loi de huit heures de travail est anti-révolutionnaire, et si nos mandataires veulent, sinon empêcher, tout au moins retarder cette révolution ils n’ont qu’à voter la dite loi.

J’entends toujours parler de Révolution, mais je désirerais savoir si l’ont est prêt pour la faire.

Je ne le crois pas.

Il y a trois ou quatre ans, j’ai posé à Reclus cette question : Dans combien de temps pensez-vous que la Révolution puisse se faire ?

Ce à quoi il m’a répondu : dans dix ans.

Ainsi, d’après lui, nous avons encore à attendre pendant six ans.

A l’heure actuelle la Révolution est donc impossible. Il faut auparavant qu’elle se fasse dans les cerveaux.

La nouvelle loi de huit heures, tout en profitant à quelques travailleurs, amènerait forcément la baisse des salaires, par conséquent elle ne serait pas à notre avantage ».

Monnier :

« Cette loi ne donnerait pas du travail à ceux qui chôment, car l’industriel s’arrangerait de manière à n’employer que le même nombre de travailleurs en augmentant son outillage ».

Vallet :

« Je ne comprends pas qu’on préconise ou qu’on vote une chose qu’on sait être mauvaise.

Ainsi cette loi de huit heures amenant, d’après Chavrier, la baisse des salaires, je me demande comment les ouvriers feraient pour vivre quand actuellement ils ne gagnent que 2 francs 50 centimes ou 3 francs par jour ; ceci est ridicule.

Ce qui arrête la Révolution ce sont les coureurs de candidatures, les querelles entre révolutionnaires, les diverses Écoles blanquistes, collectivistes, anarchistes, etc…

Si au lieu de faire de la candidature, on faisait de la Révolution, cela vaudrait beaucoup mieux. »

Chavrier :

« Je ne suis pas de cet avis et je voudrais voir beaucoup plus d’Écoles qu’il en existe.

Il y a cinq ou six ans, avant l’apparition de l’École anarchiste, l’École collectiviste n’était guère composée que de cent membres ; les anarchistes sont venus et se sont joints aux socialistes dont ils ont ainsi augmenté le nombre.

Qu’une nouvelle École se forme encore, celle des amorphistes, par exemple, que veut créer Bernard et le parti révolutionnaire se trouvera posséder un certain contingent. »

La soirée étant avancée, 10 heures trois quart, le président a levé la séance et chacun s’est retiré sans qu’il se fût produit aucun incident.

Lyon le 5 novembre 1886

Le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

*Il s’agit du Congrès du 11 octobre 1886, à Lyon qui voit la création de la Fédération nationale des syndicats.

Le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers