Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Huitième épisode : La publication de la première brochure : « Communisme expérimental ». Fortuné menace Robrolle avec un revolver. Le repaire de contrebandiers.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Les 14 et 15 janvier 1905, Fortuné est à Amiens pour l’inauguration du nouveau local du groupe des Libertaires, rue Saint-Roch. Environ 350 personnes assistent à la conférence dont 50 femmes. Le samedi il tient une conférence à l’Alcazar.1Il y fait le procès du capitalisme, disant que les ouvriers qui produisent tout ce qui est indispensable à la vie, manquent du strict nécessaire ; il croit à une transformation de la société mais par la force ; c’est par elle seule qu’on pourra aboutir à un résultat.

Parlant de l’émancipation, il reprend les idées qu’il va exposer dans une brochure qui sortira le mois suivant.

Il expose ce qu’il entend par émancipation matérielle, intellectuelle et morale.

Il fit la description de la colonie d’Aiglemont qui aujourd’hui compte 12 membres sachant se suffire à eux-mêmes.

« Actuellement, les temps sont plus propices, plus heureux pour les libertaires. On les laisse faire des réunions, de la propagande, alors qu’autrefois, en 1894, on les traquait, on les espionnait en leur faisant subir toutes les vexations des lois scélérates ».2

Le Libertaire du 5 février 1905, annonce que Fortuné Henry vient d ‘éditer une brochure intitulée « Communisme expérimental (Préliminaires) ».

Le journal en publie le premier chapitre : « L’économie sociale se débat dans un épouvantable chaos et dans la lutte pour la vie chacun rompt la lance pour un hypothétique bien-être. On est amené à penser une vie meilleure, à caresser le rêve de jouissances plus saines et plus intenses, à créer un idéal qui fasse oublier les tortures de la chair, les angoisses du cœur, les contraintes de l’esprit.

Je ne veux pas ici faire la critique du milieu anormal dans lequel nous vivons ; de plus autorisés que moi en ont flétri les infamies et indiqué les erreurs.

Mais si nous refusons d’être aujourd’hui les Juvénal et de manier les étrivières, nous allons essayer de faire épouser nos convictions sur ce point délicat qu’est le passage de la théorie à la pratique en matière sociale.

Il est indiscutable que dans tous les domaines, économique, moral, intellectuel, une tendance s’affirme vers l’instauration d’une société plus humaine et plus harmonique ».

Le Libertaire indique la brochure se vend 10 centimes au journal et 15 centimes par la poste.

Cliquer sur l’image pour lire la brochure

A Nouzon, le groupe anarchiste Les Antipropriétaires se réunit le dimanche 22 janvier à 8 heures, pour un repas en famille.3

Le 13 février 1905, Jules Lermina donne des nouvelles fraîches de la colonie dans le Radical, non pas qu’il ait pu s’y rendre lui-même car le temps et la santé lui ont manqué, mais un de ses amis « vient d’y passer quelques jours, et j’ai ses impressions toutes fraîches — d’étonnement et presque d’admiration. Il faut avoir vu comme nous le terrain nu et marécageux que défonçaient et asséchaient deux ou trois hommes pour comprendre l’émoi qu’on éprouve maintenant à se trouver en face d’une quasi petite ville.
Un vaste bâtiment s’est élevé, simple, réalisant l’idéal des gens qui veulent un confortable moins
brillant que réel.
Au milieu, une grande salle commune se terminant par deux baies vitrées formant serre et véranda, grande cheminée de campagne, escalier hollandais, le tout revêtu de couleurs gaies, claires, douces, genre Liberty,
Quand l’hiver s’atténuant permettra d’achever l’œuvre, c’est là que seront installés les repas en commun, que seront données tous les jours des leçons aux enfants et tous les soirs des conférences, lectures, voire même des concerts.
Au dessus, règnent de belles grandes chambres, individuelles ou pour couples, aussi dortoir pour filles et garçons. Partout de l’air, de la lumière, et par les vastes fenêtres l’horizon sans fin de la forêt.
La maison a été bâtie en ferro-ciment – ciment armé qui défie le temps et l’humidité. Je n’y courrais plus risque de recevoir une douche en plein sommeil.
Autour de la maison, une activité infatigable : deux chevaux, une vache, des brouettes qui roulent, des coups de marteau, des chants… la récolte sera superbe, la culture intensive en châssis affirme merveilles…
Ce n’est pas encore l’âge d’or : parbleu ! il faut attendre ces récoltes, les premières vraiment sereines et qui assureront là vie des colons. On trime dur, on a entrepris vaillamment de grands travaux, on a quelques dettes. Bah !
Il se trouvera bien quelques bons copains pour donner le dernier coup d’épaule.
Par les résultats obtenus, on a la certitude définitive du succès. C’est très beau. Qui est-ce
qui pousse encore un peu à la roue ?
Au printemps, je compte y emmener une caravane… Prenez vos places en aidant la colonie
du — Bien-être en liberté. »4

La maison en fibro-ciment. Document cartoliste

Mounier donne de plus amples précisions sur la maison en fibro-ciment : « C’est une construction économique et saine5. La charpente une fois montée est recouverte extérieurement et intérieurement de plaques de ciment armé avec des fibres d’amiante. Il y a donc matelas d’air, sécurité absolue en cas d’incendie et une légèreté qui supprime les fondations coûteuses, la maison à 14 mètres sur 8 m. 50, elle comporte une cave, un grenier, dix pièces dont deux, la salle à manger, grâce à une véranda, et la chambre destinée aux enfants ont 9 m. 80 sur 6 mètres.. Les joints entre les plaques recouverts de toile enduite de céruse assurent une étanchéité absolue ; les chambres peintes en couleur claires ont chacune deux fenêtres ; la salle à manger, qui est la salle commune, est vitrée de deux côtés ; aux murs des peintures, une frise d’animaux étonnent à bon droit les promeneurs qui pensaient trouver d’éternelles huttes et des hommes demi-nus armés de haches en silex. 

Des camarades de Paris vinrent prêter leur concours et en mars 1905 la maison était finie.»6

C’est Francis Jourdain qui se charge de réaliser les peintures et la frise d’animaux : « Quand je vins peindre, sur les murs de la salle à manger, des coqs, des dindons, des poules, des oies, des porcs (de l’Art) Fortuné réclamait de l’Art ! Et Mounier jouait tous les soirs de la mandoline aux compagnons accablés de fatigue et de sommeil, je m’aperçus que la cordialité, si vraie lors de mon premier passage, était devenue superficielle, un peu affectée et cachait mal la chicane, la rancœur dont les malheureux commençaient de faire leur pain quotidien. La veuve au grand cœur7, on ne la voyait guère. Elle apparaissait aux heures des repas, sans qu’on l’ait vue entrer … s’asseyait au bout d’un banc, avalait silencieusement son brouet, puis retournait dans sa chambre ruminer sa déception. Ses manies, ses travers avaient vite été jugés insupportables. Elle était maintenant aux yeux de tous, une vieille raseuse, feignante, tatillonne et stupide. Personne ne lui adressait la parole. On ne savait pas comment se débarrasser de cet encombrant fardeau. La renvoyer à sa solitude ? Encore eut-il fallu pouvoir lui rendre les quelques billets constituant sa participation bénévole ; ils étaient loin ! Mais la vieille était sans famille ni amis… Personne ne la regretterait si d’aventure – un accident est si vite arrivé ! – elle dégringolait un beau jour, de la carriole maladroitement conduite dans le fossé… J’eus l’impression que les efforts faits par les colons pour écarter de leur esprit la solution entrevue, avaient pour conséquence d’augmenter l’animosité dont était entourée la peu avenante et pitoyable bienfaitrice. On lui reprochait ce qu’elle était et plus encore d’avoir, par sa seule présence, fait germer une idée affreuse et obsédante. C’est préventivement qu’elle tenait le rôle du spectacle shakespearien. L’atmosphère de drame était soutenue par la fréquente et subite apparition de quelque contrebandier hagard, traqué, qui, enjambant l’appui de la fenêtre, venait demander, pour lui et son chien chargé de tabac belge, refuge aux ennemis de la société. Ceux-ci mettaient à servir les hors-la-loi, beaucoup de complaisance et d’adroite audace. Les douaniers s’en doutaient bien, et aussi les gendarmes auxquels on peut dire que Fortuné inspirait la frousse ».8

La maison en fibro étant terminée, Robrolle, le charpentier, considère alors que sa mission est terminée et décide de repartir à Paris avec sa compagne. Il réclame alors à Fortuné la somme nécessaire aux deux voyages et de quoi payer un terme de loyer : « Cela ne fit pas l’affaire du monsieur qui me dit catégoriquement n’avoir pas d’argent à mettre à ma disposition pour payer mon loyer ; il prétendit que, dans la société bourgeoise, où de nouveau j’allais vivre, les scrupules étaient un bagage inutile.

Et puis du reste, me dit-il, je n’en ai pas.

Il n’en avait pas ! Une fois encore, je le prenais en flagrant délit de mensonge. Il ne se doutait pas alors, que j’avais la certitude que 700 francs étaient justement destinés à être versés entre les mains de bourgeois contre lesquels il médisait cinq minutes plus tôt. Que ne s’affranchissait-il de scrupules lui-même ?

Je lui demandai donc à voir les livres, afin de me rendre compte de l’état présent de la Colonie. Il accepta. Je me levai pour en prendre connaissance. Mais à peine étais-je près de la porte de la chambre où ils étaient enfermés, que je reçus ces paroles qui, pour moi, étaient une injure : Tu n’as pas le droit de voir les livres ! Tu n’es pas colon.

Je ne pus avaler cette insulte sans brocher, je le cinglai de deux mots, qui résumaient toute ma pensée : Menteur, canaille. Je n’attendis pas longtemps la réplique et je fus immédiatement récompensé des trois mois de collaboration assidue que j’avais apportée.

Se levant brusquement, Fortuné saute sur moi et me gratifia de quelques coups ; puis craignant avec juste raison, que je ne prenne l’attaque, il me lâcha soudain, et courut vers sa chambre à coucher, en hurlant : Adrienne ! Mon revolver ! Mon revolver ! Comme mus par un ressort, les témoins de cette navrante scène se levèrent, et tandis que les uns me maintenaient pour ne pas que j’inflige à mon insulteur la correction méritée, les autres s’efforçaient d’empêcher Fortuné de faire usage de son revolver. Cette dispute eut malgré tout un effet salutaire car, décidé cette fois à aller chercher les 100 francs qui m’étaient indispensables, Fortuné m’annonça que je pourrais partir le jour même. »9

Lorsqu’il évoque ce départ de Robrolle et de sa compagne, Mounier le fait en des termes moralisateurs et en minimisant l’altercation, Fortuné n’ayant pas forcément le beau rôle dans cette affaire : « Jusque là, malgré les conditions matérielles défectueuses, un travail ingrat et pénible, la situation morale avait été parfaite, grâce à une compréhension très nette de la besogne à accomplir et une volonté énergique.

Nous reviendrons en détail, dans une autre brochure, sur ces incidents très intéressants comme données exactes pour une autre expérimentation. Pour nous ils sont partie prévues de l’évolution de mentalités ayant des stades d’émancipation à franchir…Ces événements se sont produits depuis et se produiront sans doute encore, ils sont inhérents à la phase d’expérimentation et d’éducation.

Ils eurent pour résultat le départ des éléments discordants, la loi de sélection s’accomplissait ».10

La brochure annoncée pour expliquer ces départs ne parut jamais et la vie à la colonie reprend son cours.

Le 4 mai 1905, à Paris au siège de la Jeunesse républicaine, 12 place des Victoires, Jules Lermina fait une conférence sur la colonie libertaire d’Aiglemont.11

La renommé de l’Essai franchit la frontière, à Charleroi (Belgique), le 7 mai, à la Maison du peuple de Gilly, on envisage une excursion à la colonie communiste d’Aiglemont.12

Document IISH Amsterdam. Cliquer sur l’image pour lire l’article « Une visite à la colonie communiste d’Aiglemont, p. 2

Adolphe Balle dit Pierre des chênes, un anarchiste ardennais qui milite des deux côtés de la frontière rend visite à la colonie le lundi de Pâques. Poète à ses heures, il faut une description bucolique de l’Essai : « Enfin, derrière une aspérité de terrain, la colonie apparaît entière. L’aspect en est des plus engageant : au premier plan les terres en culture, à gauche la nouvelle maison d’habitation d’un style à la fois simple et élégant où le souci de l’art s’accuse ; derrière les ateliers, les étables, l’ancienne maison d’habitation en torchis, couverte d’herbes sauvages ; enfin dans le fond, les vestiges de la hutte en gazon où F. Henry passa seul plus de 6 mois. C’est là que notre vaillant camarade médita la plan de ce qu’aujourd’hui, j’ai sous les yeux.

Voici à droite, l’étang à demi creusé où plus tard les colons feront de la pisciculture ; puis des châssis, et face à la bâtisse nouvelle, un joli parterre où déjà croissent de belles fleurs. Le tout ayant pour horizon les hautes futaies de chênes dominant la verdure naissante des taillis.

Les colons sont absents et ce sont les compagnes qui me reçoivent dans la grande et belle salle aménagée avec goût, sans luxe inutile : une armoire vitrée contenant des livres, au milieu la grande table où chacun trouve place pour les repas en commun, devant et derrière, ornées de plantes d’appartement, de grandes vitrines laissant pénétrer l’air et la lumière abondamment. De chaque côté les chambres des colons, la cuisine. Tout cela est propre et on respire librement dans ce milieu où chacun cherche et trouve son bonheur dans celui d’autrui.

Un ami de la colonie me fait visiter les ateliers, les étables, la cave. C’est bien tenu. Les étables surtout sont bien ventilées, le parquet de béton témoigne de l’importance accordée à l’hygiène. Les animaux : chevaux, vaches, chèvres, chevreaux, lapins y vivent à l’aise.

Entre temps les colons qui étaient allés quérir des pieux pour une clôture – en prévision des déprédations du gibier rongeur – sont rentrés. Les chevaux dételés et soignés, dîne.

Repas substantiel et sobre : potage, tranche de bœuf, légumes. Pour boisson de l’eau de source et du café, point d’alcool.

Après le dîner, causeries, lectures, chants. Puis librement chacun reprend le travail interrompu par le temps du repas. Et je ne suis pas à mon aise à me sentir là, les bras ballants à côté de ces braves qui binent, sarclent, piochent ou manient la cognée et la serpe. Pourquoi, diable, me suis-je endimanché ? …

C’est lundi de Pâques et voici que des localités d’alentour les visiteurs affluent par centaines : ouvriers endimanchés, jeunes filles aux claires toilettes, mamans promenant leurs bébés, bourgeoises et bourgeois, professeurs en vacances, etc… défilent dans l’allée rustique.

Il en est ainsi tous les jours de fête me dirent les colons, dont les yeux rayonnent.

Tout ce monde-là achète des brochures libertaires et des cartes vues de la colonie – que Toto, la charmante fillette, étale avec symétrie sur la table à ce destinée – ou engagent avec les colons d’intéressantes discussions.

Puis lentement, avec le déclin du jour, la cohue s’écoule.

Les outils rangés, le bétail soigné, chacun rentre et s’assied commodément près du foyer. Cependant les compagnes préparent la collation, un camarade a décroché et accorde sa mandoline, un autre se saisit d’un volume de chansons notées, le concert commence. Et de la grande salle le chœur des voix monte pur, dans la sérénité de la forêt, dont l’écho répète avec ampleur les strophes de l’Hymne à l’anarchie.

Pierre des chênes ».13

Ce mois d’avril 1905, marque également le début d’accrochages divers avec les autorités environnantes, incidents au demeurant assez bénins, hormis le plus fâcheux avec les douanes.

Il y a tout d’abord quelques explications aigres-douces avec les agents des eaux et forêts, à propos des obligations du régime forestier, avec lequel les colons prennent quelques libertés.

Puis un autre jour, un gendarme en uniforme vient visiter la colonie avec sa famille, au milieu du flot des curieux. Les colons lui intiment l’ordre de faire demi tour.

Une autre fois, des officiers de Mézières à cheval au cours d’une promenade, pénètrent sur les terres de la colonie. Ils sont violemment expulsés.

Un huissier de Charleville, vient une autre fois remettre du « papier bleu » à la colonie, l’un des colons emporté par la colère, le menace d’une bêche qu’il tient à la main. L’homme prend la fuite, sans demander son reste.

Comme le raconte Francis Jourdain, la colonie d’Aiglemont est devenue le refuge des contrebandiers de tabac qui savent que les douaniers ne les poursuivront pas, craignant les représailles de Fortuné que l’on sait armé. Les colons de l’Essai considèrent également que cette activité de contrebande de tabac peut apporter un revenu complémentaire. Les douanes cherchent donc à mettre fin à ce trafic.

Au cours du mois d’avril, en passant devant le bureau de douane de Gespunsart, Fortuné Henry et André Mounier refusent de se laisser fouiller, ils allèguent que la visite à corps est un attentat à la liberté individuelle. Le lieutenant des douanes doit intervenir, il tente vainement de leur faire entendre raison. Il obtient tout de même que les deux anarchistes remettent la quantité de tabac (400 gr.) et d’allumettes (250 gr.) qu’ils ont sur eux. Des poursuites sont engagées et les deux compères se retrouvent au tribunal correctionnel le 24 mai 1905. Le Petit ardennais décrit cette audience originale : « Henry et Mounier se seraient présentés à Gespunsart, au poste des douanes, porteurs d’une petite quantité de tabac et d’allumettes. Les inculpés affirment avoir répondu poliment à la question du douanier et avoir remis les marchandises de contrebande, 200 grammes environ de tabac. Le douanier, lui, affirme avoir été insulté parce qu’il voulait fouiller Henry et Mounier. C’est ici que, l’affaire devient intéressante. Un agent a-t-il le droit de fouiller dans la rue ou dans son bureau, un promeneur tranquille, qui aura fait la. déclaration exigée par la loi. Le préposé des douanes qui verbalisa croit que « oui ». Fortuné Henry affirme que « non ». Et il l’affirme en des conclusions excessivement claires et explicites, qu’à titre de document purement et simplement cette cause étant une des très rares et peut-être l’unique en son genre — nous croyons devoir publier. »14

L’affaire est mise en délibéré mais le tribunal, guère sensible aux arguments de Fortuné les condamne à 3 jours de prison, 500 fr. d’amende chacun et solidairement à une autre amende de 500 fr.

C’est la première condamnation de Fortuné depuis son installation à Aiglemont. Ce ne sera pas la seule.

Notes :

1 Le Libertaire 8 janvier 1905

2 Archives nationales F7 15968

3 Les Temps nouveaux 21 janvier 1905

4 Le Radical 13 février 1905

5 On ignorait à l’époque les dangers de l’amiante contenu dans le fibro-ciment. C’est au cours du montage et des démontage que le danger est le plus grand, lors du perçage des plaques pour les fixer, des poussières d’amiante peuvent pénétrer dans les poumons. Sur les danger du céruse, peinture au plomb voir https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9ruse

6 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p. 7

7 Il s’agit d’Emilie, voir « Campagne de publicité pour la colonie d’Aiglemont »

8 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950

9 La ferme d’Aiglemont. l’anarchie 8 février 1906

10 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p.7

11 Le Petit parisien 4 mai 1905

12 Les Temps nouveaux 6 mai 1905

13 L’Insurgé 13 mai 1905

14 Le Petit ardennais 25 mai 1905. Archives départementales des Ardennes. Les conclusions de Fortuné sont reproduites en document.

Document :

Les conclusions de Fortuné Henry au procès en correctionnelle du 24 mai 1905

« Conclusions déposées devant le Tribunal correctionnel de Charleville le 24 mai 1905, demandant le rejet des prétentions de l’Administration des Douanes envers Fortuné Henry et And. Mounier.

1° Comme non fondées.

2° Comme non conformes au respect que l’on doit à la dignité humaine.

1° Comme non fondées.

A. — En fait

B. — En droit.

A. — En fait.

Attendu que dans son assignation l’Administration des Douanes prétend avoir saisi 400 grammes de tabac haché, 200 grammes d’allumettes en bois et 50 grammes d’allumettes en cire ;

Attendu que dans cette même assignation elle demande l’application d’une seconde amende précisément parce que F. Henry et Mounier ont fait entrave au service de la douane en ne se laissant pas visiter ;

Attendu que ces deux prétentions contradictoires s’excluent ;

Qu’en effet, si les prévenus n’ont pas voulu se laisser visiter, il est impossible de prétendre qu’on leur a saisi des marchandises qu’ils voulaient entrer en fraude, et que d’autre part si on leur a saisi tabac et allumettes il est incompréhensible que l’Administration des Douanes prétende que F. Henry et A. Mounier ont mis entrave à son service en ne se laissant pas visiter ;

Il résulte clairement de ces simples réflexions qu’au moins une des demandes des Douanes est injustifiée et par conséquent ne peut être admise.

Pour ces motifs : plaise au Tribunal débouter l’Administration des Douanes de l’une ou l’autre de ses prétentions comme impossible à accepter, injustifiée et non recevable.

B. — En droit

Attendu que les prévenus ont déclaré au préposé des Douanes qu’ils avaient du tabac et des allumettes, ce qui est d’un usage constant ;

Qu’au surplus, ils se sont immédiatement dessaisis de ces objets, car leur intention, comme il est facile de le reconnaître, n’était pas de frauder le fisc ;

Mais que après cette déclaration faite, ils se sont refusés de se laisser fouiller par les douaniers ; Attendu que la loi du 4 germinal an II, l’arrêté du 14 fructidor an X et la loi du 28 avril 1816 sont absolument muettes quant à la visite sur les individus ;

Attendu que le droit de fouille accordé par la loi aux inspecteurs et préposés des douanes n’est prévu et ne s’applique qu’aux bâtiments et aux véhicules;

Qu’en réalité, cette visite personnelle n’est possible et n’est tolérée que parce que les hommes habitués à s’incliner devant toutes prétentions dès l’instant qu’elles viennent de fonctionnaires, le veulent bien;

Qu’aucun texte ne peut être invoqué ;

Que c’est contre tout droit légal que les préposés des douanes de Gespunsart avaient la prétention de visiter et de fouiller F. Henry et A. Mounier.

Par ces motifs. : plaise au Tribunal déclarer illégale la prétention à la fouille sur les prévenus par les préposés des Douanes et reconnaître qu’ils n’ont pu commettre le dé-lit d’entrave à l’exercice de la douane.

2° Attendu que dans la présente poursuite il ne s’agit pas d’un délit de fraude puisque Fortuné Henry et A. Mounier ont déclaré et fait remise des objets qui étaient en leur possession ;

Attendu qu’il appartient à un Tribunal soucieux d’équité et de la dignité de ses justiciables d’examiner au fond, malgré la nouveauté de l’incident ;

Attendu que la force d’une République est proportionnée à la dignité et à la fierté morale de ses citoyens :

Que c’est bien ce souci, dans l’esprit du législateur, qui a fait négliger d’introduire dans la loi de germinal an II un dispositif ayant trait à la visite individuelle ;

Attendu que le fait pour des préposés des Douanes de fouiller et de se livrer à des attouchements sur des citoyens constituent, puisque la loi ne les y autorise, le délit d’attentat sur les personnes prévu et puni par le Code pénal ;

Attendu que le dommage supposé que pourrait subir le fisc, dommage purement pécunier ne peut être comparé au dommage moral causé à la nation par l’avilissement de la fouille imposée aux populations des frontières.

Pour ces raisons de haute morale, appuyées par l’absence absolue de textes s’y opposant, plaise au Tribunal reconnaître en fait, en droit et en morale les prétentions de Fortuné Henry et André Mounier fondées, les renvoyer des fins de la plainte et condamner l’Administration des Douanes aux dépens.

Source : Le Petit ardennais 25 mai 1905. Archives départementales des Ardennes.