La lumière. La réunion de la salle du Commerce.

Le compagnon Leboucher explique que la réunion est convoquée pour statuer sur le cas de Druelle.

Il invite les membres du jury institué par le Cri du peuple à indiquer sur quelles preuves ils se sont basés pour dire que Druelle était un mouchard.

Les compagnons Chaumat, Constant Martin, Graillat, Ferré sont les seuls membres du jury présents dans la salle.

La parole est donnée au compagnon Ferré qui affirme qu’il a condamné au vu des documents et à l’audition de témoignages qui lui ont paru concluants.

Le compagnon Couchot donne communication d’une lettre qui lui a été adressée par la rédaction du Cri du peuple. Dans cette lettre le Cri du peuple s’engage à publier les résolutions prises par l’Assemblée.

Le citoyen Constant Martin déclare que le jury ne s’est engagé au secret qu’au sujet de la divulgation du nom de l’agent de police qui a fourni les renseignements au jury.

Pour tout le reste, le citoyen Constant Martin croit pouvoir donner des explications absolues.

Constant Martin déclare que son opinion sur Druelle n’a pas été faite par des preuves matérielles, lesquelles n’existent pas, mais par une série de preuves morales accablantes. Le dossier qui nous a été fourni a été rédigé par l’agent dont on ne peut donner le nom.

Dans ce dossier il était dit que la préfecture avait été obligée de fournir à Druelle l’argent qu’il avait gaspillé au détriment de la caisse des détenus politiques ; ce qui m’a impressionné dit-il, c’est qu’à une certaine époque j’avais appris que Druelle n’osait paraître dans les réunions précisément parce qu’il avait dépensé l’argent des prisonniers. Bref, ma conviction a été faite, quoiqu’il n’y eût pas de preuves matérielles. J’ai proposé de faire appeler Druelle et de rendre le verdict en sa présence. Ma proposition a été repoussée.

Sur interrogatoire du compagnon Duprat, le citoyen C. Martin déclare que le mouchard qui fournit des dossiers au Cri du peuple se qualifie de démissionnaire.

Le compagnon Chaumat explique que sa conviction est faite aujourd’hui et qu’il est certain que l’œuvre qu’on a fait accomplir au jury est une infamie, Quercy du Cri du peuple et Chaumat, auraient d’abord lu le dossier fabriqué par l’agent de police. Sur ce dossier aucune date ne figurait. Ce qui a décidé le jury, c’est l’affaire des petits papiers. Or, dit Chaumat, j’ai constaté que les carrés de papier n’étaient pas pareils, que ceux où se trouvaient l’écriture de Druelle étaient découpés de façon différente. Pour moi, ajoute Chaumat, on a visé dans cette affaire, non un individu, mais un parti. On a voulu déshonorer le parti anarchiste.

Le compagnon Leboucher explique qu’étant prisonnier, j’ai entendu le juge d’instruction Benoit dire à Druelle, prisonnier aussi : – On vous accuse d’être un mouchard. – Si j’étais libre, répondis Druelle, j’irais brûler la cervelle à mon calomniateur. – Promettez-le, répliqua le juge, et immédiatement, je vous mets en liberté. – Je n’ai pas besoin de vos injonctions pour faire ce que je dois faire. Chaumat affirme que Quercy, à la deuxième séance du jury, a affirmé que tous les papiers soumis à la première séance étaient pareillement découpés. Chaumat affirme que Quercy n’a pas dit la vérité sur ce point.

Le compagnon Tony Graillat. – J’allais au jury pour défendre Druelle, mais l’on m’a dit que Druelle avait dénoncé un de nos camarades, qu’il avait vendu l’original de l’adresse des révolutionnaires anglais, ainsi que le timbre des révolutionnaires de Lille.

Du reste, c’est la preuve des bouts de papier qui a été concluante. A la première séance, c’est devant nous que l’écriture de Sabin a été reconnue, mais à la deuxième, nous sommes allés au domicile même des agents qu’emploie le Cri du peuple et là nous avons renouvelé l’épreuve qui, de nouveau, a été concluante. C’est moi qui ai demandé l’exécution immédiate de Druelle.

Le compagnon Leboucher. – Je dis qu’on ne doit pas accuser quelqu’un sur des bouts de papier.

Vous avez reconnu que les dépositions, devant le jury, ont été faites par des mouchards.

C’est une raison pour que ces dépositions soient fausses. Nous sommes livrés à une coterie de journalistes. L’accusation que le juge Benoit entame contre nous n’est basée que sur le compte rendu du Cri du peuple. C’est le Cri du peuple qui m’envoie en cours d’assises. Je ne dis pas que Druelle n’est pas un mouchard, mais je dis que je n’ai pas la preuve qu’il le soit, et que, jusque-là, je réserve mon jugement.

Le compagnon Tony Graillat. – J’affirme que Druelle est un mouchard. Je le jurerai jusqu’à ce que j’ai des preuves du contraire.

Le compagnon Digeon. – Appelé le premier au Cri du peuple. On m’a proposé d’être le juge de Druelle et douze autres mouchards. J’ai refusé. J’ai proposé de demander une délégation de groupes anarchistes. On a préféré constituer un jury composé en partie d’ennemis du parti anarchiste. J’ai demandé une ligne de l’écriture de Druelle, émanant de la Préfecture. On n’a pas pu me la fournir.

Au Cri du peuple, il n’y a d’autre écriture de Druelle que celle des lettres qu’il a lui-même écrites à ce journal.

En résumé, il n’y a de preuves ni pour ni contre ; que chacun fasse, à l’égard de Druelle, ce que sa conscience lui inspirera. Quant à l’accusation de détournements de fonds, quel est parti qui, sous ce rapport, peut être exempt de suspicion. Où donc est l’argent de la souscription pour la statue de Blanqui ?

Le compagnon Roussel lit des lettres qu’il a reçues, qui prouvent que, depuis longtemps, des lettres anonymes étaient envoyées en province pour engager les Révolutionnaires à se méfier de Druelle.

Roussel voit là une manœuvre. Une de ces lettres explique que le timbre des forçats de Lille a dû être envoyé à la police de Paris, par la préfecture de Lille.

Le compagnon Martinet. – Il n’est que trop vrai que des membres du jury ont déclaré que ce qui les avait surtout influencé, c’est la conviction de leurs co-jurés anarchistes.

Le citoyen Joffrin et le citoyen Barrois ont déclaré cela à la salle Pérot. Il y a eu des délégués anarchistes qui ont assisté à la deuxième séance du jury ; ces délégués devraient bien dire ce qui s’est passé à cette deuxième séance.

Le compagnon Duprat. – Il y a longtemps que le Cri du peuple machinait cette affaire contre Druelle. Pourquoi a-t-il attendu aussi longtemps pour porter ses accusations ? Toute cette aventure est mauvaise. On a choisi des témoins parmi des anarchistes du quinzième, qui étaient en froid avec Druelle. Quand Chaumat s’est retiré du jury, on a choisi pour le remplacer le plus ardent ennemi de Druelle, Hémery-Dufoug. Pour moi, je ne crois pas que Druelle soit un mouchard. Je fais mon devoir en disant cela. Qu’il fasse le sien.

L’affaire des bouts de papier n’a été que de la pure comédie. Il y avait beau jour que le Cri du peuple avait demandé aux secrétaires de la préfecture, qu’il a à sa solde, s’ils seraient capables de reconnaître l’écriture de l’agent secret qu’ils connaissent sous le nom de Sabin.

Le compagnon Miche. – Je suis du groupe des Misérables. Dans les discussions entre Hemery et Druelle, je ne prend parti ni pour l’un, ni pour l’autre.

J’ai demandé au jury des preuves, sinon matérielles, tout au moins morales. Ce qui m’a convaincu de la culpabilité de Druelle, c’est qu’il a mangé l’argent des détenus politiques. Le compagnon Gallais a dit aussi comme moi : tout accuse Druelle.

Le citoyen Wilhems. – J’ai donné à la salle Lévis, un papier à Druelle. Si je savais que Druelle soit un mouchard, je le dirais, mais je ne le sais pas. Mais, si c’est un mouchard, nous devons l’exécuter ici, s’il ne l’est pas, ce sont les gens du Cri du peuple qu’il faut exécuter.

Le compagnon Gallais donne des explications sur la caisse des détenus politiques.

Il lit une lettre de la mère de Druelle dans laquelle celle-ci dément les propos et les allégations que les compagnons Hémery et Lefèvre ont mis dans sa bouche.

Le citoyen Lavaud. – Je blâme les gens qui, révolutionnaires ou se disant révolutionnaires, au moment où nous devrions nous serrer les coudes, cherchent à déshonorer un parti. Pour condamner quelqu’un, ce qu’il me faut, c’est non une présomption morale, mais une preuve matérielle. Cette preuve, vous ne l’avez pas eue.

Vous aviez une conviction morale, vous deviez chercher la preuve, vous ne l’avez pas fait. Vous avez eu grand tort. Vous avez fait beaucoup de mal au parti révolutionnaire ; il y a antagonisme entre les anarchistes et les autres groupements révolutionnaires. C’est dans cet antagonisme que je trouve la cause de toute cette aventure. Cet antagonisme me désole, et c’est pourquoi je me tiens en dehors de tout groupe, me réservant de marcher avec ceux qui les premiers feront quelque chose d’efficace.

Le compagnon Tortelier raconte que Moreau, contre-maître de l’ex-général Eudes, aurait déclaré à une époque remontant il y a deux mois, à Leperchez que Druelle était un mouchard et qu’il le tenait de Massard, du Cri du peuple.

Massard l’a toujours nié. Aujourd’hui le Cri du peuple avoue qu’il le savait depuis longtemps. Dans cette affaire, il y a eu de la cachotterie, chose mauvaise. On devrait juger Druelle en public, comme on l’a fait pour Lhullier.

Le compagnon Druelle. – Dans mon affaire il y a la haine systématique du Cri du peuple et la haine d’une coterie. D’anciens amis se sont retournés contre moi. Leur animosité contre moi vient de causes personnelles. J’ai perdu ma place, j’ai perdu mon gagne pain, pour avoir mis mon nom sur une affiche révolutionnaire.

J’ai été nommé secrétaire du groupe des Misérables, et, avec Hémeri-Dufoug, je me suis occupé de propagande. Celui-ci me faisait des observations sur mes dépenses. Je répondis que j’avais de l’argent à toucher à ma majorité, et, qu’en attendant, ma mère rembourserait ce que je pourrais dépenser. Hémery-Dufoug n’est pas là ! Moi j’y suis. Pourquoi mon accusateur n’est-il pas là. A une époque il a reconnu qu’on avait eu tort de m’attaquer. Pourquoi se joint-il ensuite à une accusation aujourd’hui.

Et Lefèvre qui m’accuse aussi et qui n’est pas là non plus, et Lefèvre, qui osera dire qu’il est un homme honnête ? Qui de ceux qui le connaissent pourra dire qu’il est estimable. Il voulait me faire de la morale, je ne pouvais l’accepter d’un homme aussi sale.

Quant aux accusations du Cri du peuple, c’est à partir du discours de Saint-Ouen que j’ai eu la preuve de ses machinations. J’ai eu tort de ne pas donner suite immédiatement à cette affaire.

On m’accuse d’avoir livré un manifeste, c’est faux. On m’a accusé d’avoir livré Ely. Quand Ely a été arrêté, il y avait plus de quinze jours qu’il était là, et il courait dans les réunions avec une grande imprudence.

Et Tony Graillat ! Qui m’accuse et croit encore que je suis un mouchard, Tony Graillat, comment se fait-il qu’il soit ici, si je suis un mouchard ? Je peux l’envoyer au bagne. Allons Tony Graillat, que faites-vous là ? Qui est-ce qui sait des choses terribles contre vous ? Qui, sinon moi .

Le compagnon Leboucher interrompt pour faire remarquer que Druelle vient de dire qu’il pourrait envoyer Graillat au bagne s’il était un mouchard.

Le compagnon Graillat. – Je reconnais que je ne suis pas le seul que Druelle aurait pu compromettre ; il y en a beaucoup d’autres dont il connaît les secrets, comme il connaît les miens.

Le compagnon Druelle. – On m’accuse d’avoir gaspillé l’argent des détenus politiques. Je ne dois des comptes qu’à la commission. Si je ne les rends pas d’une façon complète, on aura le droit de m’appeler voleur. Jusque-là, personne n’a le droit de m’incriminer. Je reviens au Cri du peuple.

Dans la nuit qui suivit la séance du jury, je me rendis au Cri du peuple et je demandais à Quercy sur quelles preuves il se basait. Pour toutes preuves, il me mit sous les yeux un fragment de papier de mon écriture. Ce fragment d’une lettre que j’avais écrite moi-même au Cri du peuple ; le papier ne venait pas de la préfecture, mais des bureaux du journal. Sont-ce là des preuves !

Toute la haine du Cri du peuple provient des résolutions que j’ai fait voter deux fois à la salle Lévis, résolutions où il est formellement dit qu’il faut se débarrasser des ambitieux et que le peuple ne veut plus de palinodies parlementaires.

Et depuis que le mot d’ordre a été donné partout c’est le parti anarchiste qu’on vise. Dès qu’un anarchiste paraît à une tribune dans une réunion, chacun crie : Sabin ! Sabin ! C’est le parti qu’on veut déshonorer. Ne vous laissez pas faire.

La réunion,

Considérant qu’il n’y a pas de preuves contre Druelle, est d’avis qu’il a le droit, n’étant pas un mouchard, de brûler la cervelle à son premier accusateur.

Terre et Liberté 20 décembre 1884

Lire le dossier complet : L’anarchiste Druelle était-il l’agent Sabin de la préfecture de police ?