Groupe d’Études sociales en voie de formation

Titre provisoire : les Sceptiques

Titre définitivement adopté :

Bibliothèque D’Études scientifiques et sociales.

25 mai 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Groupe D’Études sociales en voie de formation

Un groupe d’études sociales est en voie de formation, sur l’initiative du nommé Bernard, serrurier, anarchiste et avec le concours des nommés Rocheron, Chavrier, Blonde, Martin, Monot et deux autres ouvriers.

Le but de ce nouveau groupe sera l’étude de toutes les questions économiques et des sciences telles que la géométrie, l’astronomie, etc.

Toutes les Écoles politiques seront admises dans ce groupe et pour en faire partie, il suffira d’être présenté par deux de ses membres.

Le montant des cotisations, qui seront très minimes servira à acheter des livres pour composer une bibliothèque.

Ce groupe qui prendra probablement pour titre : Les sceptiques, est appelé à avoir un certain nombre d’adhérents, beaucoup d’ouvriers partageant l’idée de Bernard.

Le commissaire spécial

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17 juin 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du groupe d’Etudes sociales en formation

(voir rapport du 25 mai 1886)

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du Groupe d’Etudes sociales en formation dont le titre n’est pas définitivement arrêté (soit les Sceptiques, soit Cercle social) qui s’est tenu avenue de Saxe, 149, au siège de la Fédération lyonnaise le 17 juin 1886.

Le groupe d’Etudes sociales s’est réuni sur la convocation de la Commission d’initiative (voir rapport du 25 mai 1886), sous la présidence du nommé Blonde.

La séance a été ouverte à neuf heures du soir et levée à 10 heures trois quart. 62 individus ont assisté à cette réunion. Etaient présents :

1° Les anarchistes :

Bernard, Blonde, Chavrier, Crestin, Grillot, Dervieux, Michel, Rocheron, Baudry, Issartel et Dufourg.

2° Du parti ouvrier :

Bachelard, Ribard, Charvet, Rogelet, Gosse, Jacquet.

3° Du parti Blanquiste :

Ferrat

4° De l’Union socialiste :

Watier, Drevon, Buisson, Giraud, Martin, Mochet, Nagel, Blache, Dumas, Florence et Perrillat.

Les autres individus, qui appartiennent aux diverses Chambres syndicales de Lyon ne sont pas militants.

Tous avaient reçu des lettres de convocation.

Le nommé Chavrier, secrétaire de la Commission d’initiative, a donné lecture d’un rapport très long.

Ce rapport a énuméré les diverses questions qui devront être traitées dans ce groupe, telles que : science, études sociales, écoles collectivistes, blanquistes, anarchistes et autres.

Lorsque ces questions seront discutées, il ne sera pas fait de vote et chaque orateur ne pourra parler plus d’une heure.

Le nommé Chavrier a fait connaître qu’il avait écrit au journal Le Cri du peuple, pour savoir à qui il fallait s’adresser pour se procurer les documents nécessaires à la formation dudit groupe ; que le nommé Massart lui avait envoyé deux adresses qu’il y avait donc lieu de nommer une commission qui sera chargée de se procurer tous les documents pour la meilleure organisation.

Ont été nommés membres de cette commission :

Chavrier, Bernard, Drevon et Watier.

Il a été décidé que jusqu’au jour où ledit groupe ou cercle sera complètement organisé, des lettres de convocation seront adressées aux adhérents et qu’une collecte sera faite à chaque séance pour couvrir les frais de salle qui sont de un franc 25 centimes.

La première collecte a produit deux francs, soixante centimes.

La séance a été ensuite levée.

Lyon le 19 janvier 1886.

Le commissaire spécial.

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24 juin 1886

Commissaire spécial près la préfecture du Rhône

Réunion privée du Groupe d’études sociales.

Compte-rendu de la séance d’une réunion privée du Groupe d’études sociales, tenue le jeudi 24 juin 1886 au siège de la Fédération lyonnaise, avenue de Saxe, 149.

La séance a été ouverte à 9 heures du soir, sous la présidence du nommé Blonde et levée à 11 heures dix minutes.

Ont assisté à cette réunion 39 individus parmi lesquels le groupe L’Union anarchique et quelques ouvriers des Fédérations.

Le nommé Chavrier, anarchiste, a lu une lettre du nommé Odin de Paris qui donne les explications suivantes sur la manière dont s’est formé le groupe de Paris, qui a pour titre La Sociale.

« Une commission a été chargée d’élaborer un règlement. Les cotisations ont été fixées à 50 centimes pour les quatre premiers mois et à 25 centimes pour les quatre autres.

La mise d’entrée a été fixée à 50 centimes.

Le prêt des livres se fera à domicile.

Aucune déclaration n’a été faite, d’après le conseil même de l’administration, qui tolère cette association ».

Le surplus de la lettre a trait aux divisions qui existent entre les diverses Ecoles.

Cette lecture terminée, il a été décidé que la Commission déposerait jeudi prochain son rapport et présenterait un projet de règlement et de statuts.

La parole a été ensuite donnée au nommé Dufourg, anarchiste pour traiter le sujet suivant : la propriété.

« Les uns, a-t-il dit, veulent supprimer la propriété ; les autres, au contraire, veulent la conserver. Il faudrait cependant avant tout s’entendre sur ce mot : la propriété.

Qu’est-ce que la propriété ?

Pour le savoir, il faut remonter à l’histoire romaine.

La propriété a été faite par la conquête et par la séparation de la société en deux classes : les patriciens, les plébéiens ; c’est à dire les maîtres d’un côté, les esclaves de l’autre.

Les Jurisconsultes de cette époque firent des lois pour maintenir cette propriété.

Cependant il y eut des révoltes après la chute des romains.

A la bataille de Soissons, au pillage de la cathédrale, un vase fut remarqué par Clovis, qui voulut se l’approprier, mais l’un de ses soldats prit sa hache et le brisa en lui disant : « Ceci ne t’appartient pas et tu n’auras que ce qui te reviendra.

C’est alors qu’on comprit qu’il fallait une autorité s’appuyant sur la force et que la royauté fît alliance avec le clergé. Et en effet après la bataille de Tolbiac, Clovis se fit chrétien avec la plupart de ses guerriers.

Il prouva que cette autorité n’était pas un vain mot, car quelques temps après, rencontrant dans une revue qu’il passait, le soldat de Soissons, il prétexta que ses armes n’étaient pas en bon état et d’un coup de hache, à son tour, il l’abattit à ses pieds, en lui disant : « Souviens-toi du vase de Soissons ! « . Par cet acte, l’autorité était conquise.

Plus tard, cette propriété qui n’avait été que viagère devint héréditaire.

Cependant la royauté s’amoindrit et la propriété, de royale qu’elle était, devint féodale.

Il en fut ainsi jusqu’au règne de Louis XI, qui comprit que cette propriété féodale devenait trop puissante et faisait échec à la royauté. Il brisa donc cette force de la propriété féodale par la confiscation, etc..

Sous Louis XIII, Richelieu fit de même et enfin Louis XIV compléta la puissance royale.

Arriva la Révolution et les droits de l’homme furent proclamés.

Si à cette époque la propriété fut supprimée, d’un côté ; si le droit d’aînesse le fut aussi, il faut convenir qu’elle se reforma d’un autre côté.

Enfin l’Empire, par sa loi de 1806, confirma et assura le droit de la propriété.

Un jour cependant, un homme, qui fut Proudhon, dit les mots : « La propriété, c’est le vol ».

Il faut pourtant reconnaître qu’à la fin de sa vie, il a affirmé la propriété.

A partir de ce moment les idées ont grandi, et diverses Ecoles ont pris naissance.

La plupart d’entre elles nient la propriété et, comme Proudhon, disent que c’est un vol.

Ainsi les anarchistes nient cette propriété, eh bien je dis, moi, que les anarchistes font fausse route lorsqu’ils nient cette propriété.

Ce qu’ils ont pris pour la propriété, ce sont les faits qu’implique cette propriété.

La propriété n’est que l’effort de l’individu, et par conséquent cette propriété doit lui appartenir ».

A ce sujet une vive discussion s’est engagée entre les nommés Dufourg, Chavrier et Dervieux.

Le nommé Chavrier a nié l’effort individuel qui pour lui, n’est que le résultat des efforts collectifs.

« Ainsi, a-t-il dit, si vous mettez un enfant qui vient de naître dans un lieu quelconque inhabité, croyez-vous que par un effort de sa volonté il pourrait dire : Papa, maman ? Non certes, il faut pour cela que la société lui vienne en aide pour faire cet effort ; par conséquent, il est collectif ».

Le nommé Dufourg a répliqué que l’effort que chacun fait pour une chose quelconque de la vie est bien sa propriété ; que s’il a fait produire à un champ, par exemple, 10. 000 francs, cette somme est bien à lui.

Le dit Chabrier a persisté à nier.

Le nommé Rocheron, anarchiste, mais plutôt socialiste révolutionnaire, a objecté à Dufourg qu’ayant la chance d’avoir un bon champ il serait heureux tandis que lui, qui aurait eu le malheur d’avoir un mauvais champ, crèverait de faim.

Le nommé Dufourg a demandé alors que l’assemblée affirme la propriété ou la nie.

Le nommé Bernard, anarchiste, a répondu qu’il n’y avait pas lieu de voter, puisqu’il avait été convenu qu’on ne voterait jamais (voir réunion du 17 juin 1886, 2e page).

Le dit Dufourg a continué d’affirmer la propriété.

Les autres anarchistes ont persisté à la nier et chacun s’est retiré, libre de donner la solution qui lui conviendrait à la question qui venait d’être traitée.

Lors de la prochaine réunion, il sera traité Des conséquences de la propriété. En outre le nommé Chavrier dira quelques mots sur la Zoologie.

Le rapport de la commission sera aussi discuté.

Le commissaire spécial.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 321

A lire : Les bibliothèques anarchistes de Lyon (1886-1902) dans Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du XIXe par Laurent Gallet. ACL

Lire le dossier : Les anarchistes lyonnais dans la Fédération nationale des syndicats ouvriers