Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Septième épisode épisode : Premières dissensions et arrivée d’André Mounier

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

L’augmentation du nombre de colons et la mauvaise qualité de la toiture, révélée par la fuite d’eau lors d’un orage, au moment de la visite de Jules Lermina, en août 1904, rendent problématique la question du logement. Il faut donc trouver une solution. Mais il semble bien qu’une décision aussi importante n’est pas prise collectivement. Fortuné a un projet, mais il n’en parle pas aux autres membres de la colonie.

Comme la raconte Francis Jourdain : « Et puis, que savait-on du résultat des démarches de Fortuné ? Cet animal-là ne rendait jamais de comptes à personne ; il n’en faisait qu’à sa tête. Singulier communisme ! Oui, ou non, la colonie était-elle une œuvre collective ? Allait-on laisser un membre de la communauté parler et agir en maître ?

Effectivement, Fortuné avait fait de la colonie sa chose et parlait peu des combines, des tapages auxquels il lui fallait recourir. On ne pouvait mettre son zèle en doute, on avait confiance en lui, mais tout de même ! »1.

Le projet de construire une nouvelle maison pouvant loger une vingtaine d’habitants apparaît comme l’une des décisions prises par Fortuné, sans en référer aux autres colons, contrairement à la version donnée (avec une certaine ambiguïté) par la brochure En communisme : « Le nombre de ces derniers augmentant, nous étions quatorze et souvent vingt avec les camarades de passage, il fut décidé de construire une maison suffisante et assez confortable pour ne plus avoir à occuper les greniers, l’écurie et à opérer chaque soir un partage de matelas et de couvertures qui, pour pittoresque qu’il fût, n’en était pas moins gênant. »2

Le 14 octobre 1904, afin de concrétiser ce projet, Fortuné se rend à Paris chez Eugène Robrolle, un charpentier demeurant 33 rue Letort.

Robrolle est membre de l’Harmonie, une association d’ouvriers charpentiers, société anonyme de production, crée le 13 janvier 1904. La société dont le siège est au 162 rue Marcadet, a pour objet l’exécution de tout ce qui concerne l’industrie de la charpente. Le capital social est fixé à 350 francs, divisé en sept parts, correspondant aux sept associés charpentiers.3

Fortuné expose à Robrolle le plan d’un petit bâtiment qu’il a l’intention de faire édifier à Aiglemont et lui propose de venir le construire. Il lui affirme alors que cette maison serait construite en 3 semaines. Robrolle accepte et arrive à la colonie le 17 octobre 1904.

Mais il ne reçoit pas l’accueil auquel il s’attend : « Quelle ne fut pas ma surprise lors de mon arrivée – et ce ne devait pas hélas ! être la dernière – de remarquer sur tous les visages les signes du plus profond étonnement. Chacun voulut être renseigné et demanda à Fortuné comment il se permettait d’agir sur un point aussi important sans l’assentiment général. Fortuné répondit sans sourciller que tous avaient été prévenus. Les autres ripostèrent en affirmant bruyamment le contraire. Quant à moi, témoin impuissant de cet indescriptible tumulte, ne connaissant personnellement aucun des membres du « milieu libre », je demeurai consterné cherchant, sans y parvenir, à découvrir qui était le ou les menteurs. Je ne tardai pas du reste à être fixé complètement sur l’harmonie qui régnait parmi les colons du moment ».4

Quelques jours après l’arrivée de Robrolle, un camarade vient réclamer à Fortuné, 1.000 francs qu’il lui avait prêté quelques mois auparavant, Robrolle raconte ce nouvel incident : « De nouveau stupeur générale. Le premier colon d’Aiglemont se considérant sans doute toujours comme comptant seul, n’avait pas jugé à propos d’aviser qui que ce fut de cet emprunt. Pendant plus d’une heure s’échangèrent entre Fortuné d’une part et les colons ignorant ce fait d’autre part, les épithètes les plus désagréables, telles que menteur, fumiste, etc… »5.

C’est dans ce contexte plutôt tendu qu’André Mounier arrive à l’Essai, le 25 octobre 1904.

André Mounier. Agrandissement photo de presse Agence Rol. Gallica

André Mounier est né à Joigny (Yonne) le 6 avril 1878.

Fils d’un maître-bottier au 4è régiment de dragons, il devient anarchiste au fil de ses lectures, selon son père : « il manifestait une antipathie pour la société, qui d’après lui et ses théories, avait besoin d’être remaniée de fond en comble ».

En 1899, à Paris, Mounier est ajourné du service militaire pour faiblesse; mais en 1900, il est déclaré bon pour le service.

Le 16 novembre 1900, il fait son service militaire à Chambéry, au 97 régiment d’infanterie comme soldat de 2e classe. Le 1er janvier 1901, il devient soldat musicien. Il est envoyé en disponibilité le 20 septembre 1902, avec un certificat de bonne conduite.

Il part de Chambéry en 1902 et s’embauche comme apprenti ouvrier agricole, au château de Passins près de Morestel (Isère) le 1er avril 1903 . Il y travaille à titre volontaire, par conséquent pour aucun salaire. Il quitte son emploi, son stage terminé. « Pendant toute cette période de deux ans, il nous a donné toute satisfaction au point de vue du travail et de la bonne volonté. Quant à ses opinions politiques et religieuses, il n’en était pas question entre nous et le personnel, selon l’usage de la maison » déclare le régisseur du domaine.

Il quitte le château et se rend aussitôt à Aiglemont6. Il s’y présente comme le fils d’un riche propriétaire bourguignon, ayant préparé le concours d’admission à l’institut agronomique, et se trouve tout naturellement désigné comme l’agronome de la colonie. Ses compétences en agriculture vont permettre à l’Essai, jusque-là tourné essentiellement vers le maraîchage et le petit élevage (canards et chèvres), d’entreprendre la culture sur une plus grande échelle.

Trois semaines se sont passées depuis l’arrivée de Robrolle et le travail de construction de la charpente de la maison n’a pas beaucoup avancé. En effet, « Fortuné avait insisté pour que de grandes dimensions soient données au bâtiment. Ce qui causa – il faut l’avouer en passant – des dépenses qui auraient pu être bien mieux utilisées ailleurs »7

Les trois semaines du séjour de Robrolle se changent vite en trois mois : « Quelle souffrance morale n’ai-je pas enduré pendant ce laps de temps, tiraillé entre le désaccord que je constatais chaque jour entre les colons, et ma promesse qui me commandait de persister à mener jusqu’au bout la tâche que j’avais entreprise ». Afin de le convaincre de prolonger son séjour, Fortuné lors d’un de ses voyages à Paris, va chez Robrolle sans le prévenir, pour convaincre sa compagne de venir le rejoindre à Aiglemont. Il réussit et revient avec elle.

Document cartoliste

Fortuné se rend-il compte que le caractère d’œuvre personnelle donnée à la colonie ne peut plus continuer, que son rôle central dans l’organisation, entre en contradiction avec les principes libertaires ? Toujours est-il que paraît dans le Libertaire et les Temps nouveaux8 cette annonce : « Aiglemont 25 octobre.

Camarades,

Lorsque je m’installai à Aiglemont dans le but de commencer une colonie communiste, les camarades prirent l’habitude de correspondre avec moi.

Heureusement depuis et progressivement notre nombre s’est accru et nous sommes aujourd’hui douze.

Le caractère impersonnel d’une tentative comme la nôtre doit se manifester dans tous les détails, c’est ce qui me fait prier les camarades d’adresser tout ce qui concerne la colonie, renseignements, souscriptions, communications, à l’adresse suivante : Colonie communiste l’Essai à Aiglemont (Ardennes).

Fortuné Henry ».

Mais Fortuné est bien vite mis à l’épreuve de ses bonnes intentions. Dans le Libertaire du 13 novembre 1904, paraît une lettre de H. Chabannes, intitulée « Une question à la colonie d’Aiglemont » et celui-ci met le doigt où cela fait mal : « Le travail serait-il toujours ordonné par la même personnalité ? Ce serait un maître, il suggérera des jalousies, ce qu’il faut éviter à tout prix si vous voulez être unis et conserver l’harmonie ».

Dans le numéro suivant du Libertaire, Fortuné lui répond, à titre personnel « sans engager les conceptions que pourraient avoir d’autres colons ». L’Essai qui devrait être une œuvre collective, reste celle de son animateur qui continue à répondre en son nom, sans consulter les autres. Décidément Fortuné est incorrigible !

A Paris, Jules Lermina débute une série de réunions d’information sur L’Essai : le 19 octobre 1904, il est à la Coopérative des idées, 157 faubourg Saint-Antoine pour parler de la colonie communiste d’Aiglemont. Le 9 novembre, c’est à la salle Wagram qu’il aborde le même sujet, au profit de la caisse de secours des orphelins du 17 arrondissement. Le 26 novembre, c’est devant le Comité d’action socialiste du quartier Notre-Dame.

A côté de la colonie, se reconstitue un groupe anarchiste entre Aiglemont et Nouzon autour de Gualbert, demeurant au quartier de la Forge à Nouzon.

Le dimanche 4 septembre, ce groupe organise une excursion en forêt pour cueillir des mûres. Au retour, un professeur d’université fait une causerie sur le travail imposé et le travail librement. Consenti.

En décembre 1904, le groupe prend le titre « Les Anti-propriétaires » et le 4 décembre organise une causerie avec le compagnon Lévêque.9

Le 12 décembre 1904, à Charleville, Fortuné prend le train de 14h54, pour Paris. Il voyage dans la voiture 3560 en 3e classe. Il est vêtu d’un complet veston noir, chapeau melon noir et porte une valise à soufflets en toile brune. Il arrive à la gare de l’Est à 18h28, qu’il quitte, suivi par deux inspecteurs de la préfecture de police. Il est hébergé chez Matha, 15 rue d’Orsel.10

Robrolle juge sévèrement Fortuné à propos de ces voyages à Paris : « Pour une raison quelconque, personnelle, Fortuné disait simplement : Je vais à Paris et cette décision seule indiquait qu’il allait être dépensé inutilement, en trois jours, l’argent nécessaire à faire bien vivre une quinzaine, tout le personnel de la colonie.

J’ai remarqué – petit détail tragi-comique – que lorsque Fortuné revenait de Paris, où pendant quelques jours il avait bien vécu, il ne trouvait rien de mieux que de faire aux sédentaires, au moment des repas, une longue théorie sur le végétalisme. Les pauvres bougres appréciaient d’autant moins qu’invariablement, ils se contentaient de pommes de terre et de légumes secs. »

Robrolle évoque une anecdote au sujet des conséquences de ces virées parisiennes : « Une fois, Fortuné étant absent, les colons décidèrent ensemble de tuer deux poulets. Ils furent vertement réprimandés par le maître à son retour, disant franchement (moi je ne veux rien être) que l’on avait profité qu’il n’était pas là, pour agir ainsi. »11

Francis Jourdain confirme les propos de Robrolle, allant même plus loin sur les motifs de ces absences : « Les difficultés augmentaient à une cadence beaucoup plus accélérée. Pour les surmonter, Fortuné venait souvent à Paris solliciter l’appui financier de quelques sympathisants généreux, de quelques bourgeois qu’amusait le pittoresque de la chimérique tentative. Les colons, eux trouvaient que Fortuné y allait trop souvent, à Paris. La chasteté devait lui peser, au Fortuné. Pas noceur, courageux et dévoué, bien sûr mais une jolie poule ne lui faisait pas peur. Sur l’argent recueilli, un petit prélèvement n’était-il pas opéré au profit d’une garce quelconque ? Et puis, que savait-on du résultat des démarches de Fortuné ? »12

Le 25 décembre 1904, la colonie annonce dans le Libertaire qu’un troisième tirage de la collection de cartes postales vient d’être effectué.

Notes :

1 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950

2 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie, p.6

3 Bulletin officiel de la ville de Paris 25 juillet 1904

4 La ferme d’Aiglemont. l’anarchie 8 février 1906

5 Ibid.

6 Arch. Départementales de Savoie, Registre matricule FRAD073- 1R 134 et Arch. Départementales des Ardennes 3U 2413

7 La ferme d’Aiglemont. l’anarchie 8 février 1906

8 Les Temps nouveaux, Le Libertaire 29 octobre 1904,

9 Les Temps nouveaux 3 septembre et 3 décembre 1904, Le Libertaire 4 décembre 1904

10 Arch. Nationales F7 15968, télégrammes 12 et 13 décembre 1904

11 La ferme d’Aiglemont. l’anarchie 8 février 1906

12 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950