Document Musée social.

Au public

Outrageusement calomnié par le journalisme de toutes nuances, je viens devant le public me défendre et me justifier au grand jour. Il m’importe de dévoiler la trame des odieuses machinations qui ont abouti à l’accusation infâme lancée contre moi. Dénoncé à la vindicte populaire comme mouchard, des ennemis politiques m’ont condamné sans m’entendre.

Il faut que la lumière se fasse, soit que je prouve mon innocence, soit que mes accusateurs établissent leur dénonciation sur des faits irrécusables, car il ne faut pas que le public demeure sous l’impression vague qu’on laissée les seuls documents publiés jusqu’à maintenant. C’est donc pour ces motifs que je viens établir ma non-culpabilité et tâcher de dévoiler les mobiles qui ont poussé mes accusateurs à formuler sur mon compte une aussi monstrueuse calomnie.

Dévoué à la cause de l’émancipation du prolétariat, je n’ai jamais reculé devant les devoirs que la propagande impose ; ceux qui m’ont connu peuvent certainement l’affirmer.

Le meeting de la salle Lévis n’avait été organisé que pour faire entendre à la classe bourgeoise le cri de la Révolution. Je me suis rendu dans ce meeting, comme je suis souvent allé ailleurs, pour crier à la foule la parole de liberté et d’émancipation, pour affirmer la nécessité de la révolution, pour combattre tous ceux qui, par des moyens parlementaires, créent des obstacles à la marche en avant et la ralentissent ; pour l’exhorter à se méfier des politiciens qui n’ont d’autre ambition que celle d’escalader le pouvoir et de satisfaire leurs passions de gouvernementalisme.

Il est très compréhensible que les sentiments révolutionnaires des meurt-de-faim, innés chez l’homme et entretenus par les anarchistes, aient choqué les aspirations de ceux qui n’ont d’autre but que de conquérir le pouvoir et veulent diriger la révolution. Les sentiments de haine que ces gens-là nourrissent contre les anarchistes sont donc naturels. Acculés comme ils l’étaient, ils devaient se jeter dans les machinations les plus odieuses pour déconsidérer le parti qui travaille au renversement de tous les pouvoirs et de toutes les dictatures.

Qu’il plaise à ces gens-là de dénaturer mes paroles et de me faire passer, vis-vis du public, comme un agent provocateur, c’est leur intérêt politique, et l’histoire pourrait certainement nous montrer des cas analogues au mien.

On sait parfaitement que pour ces usurpateurs, la calomnie est une arme précieuse ; ils n’en ont déjà que trop usé. Mais elle vieillit aujourd’hui ; on n’accepte plus bénévolement les jugements déclamatoires, et dans mon cas, il s’est trouvé des individus qui ont demandé à réfléchir, ont examiné l’accusation, n’y ont pas ajouté foi et sont venus me prêter leur appui pour dévoiler les trames de ces vils calomniateurs.

J’avais déjà eu connaissance de certaines calomnies débitées sur mon compte antérieurement à cette affaire de la salle Lévis. Je n’avais pas songé à provoquer immédiatement les porteurs de racontars en discussion publique, en voyant la fragilité de leur accusation. Peut-être ai-je eu tort de mépriser ces bruits, car en se répandant, ils devaient fatalement conduire les ennemis des anarchistes à me choisir comme bouc émissaire.

On a pu voir les accusations imprimées dans le Cri du peuple, on a pu voir aussi avec quelle joie tous les organes bourgeois, monarchistes, capitalistes, intransigeants, radicaux, possibilistes et soit-disant révolutionnaires, se sont fait les complices acharnés du Cri du peuple, et sont parti de là pour conspuer et dénigrer tout le parti anarchiste. Lorsqu’on assiste à cet enthousiasme collectif de tous les journaux, on doit rigoureusement en conclure que les anarchistes sont véritablement les ennemis de l’organisation sociale…..

Il ne suffisait pas d’une simple accusation pour me tuer moralement et tuer les anarchistes. Il fallait quelque chose de plus neuf, de plus frappant, pour tromper le peuple et emporter d’autant les convictions. On a imaginé un coup de théâtre et organisé une véritable comédie. La troupe d’acteurs s’est pompeusement intitulée : Jury révolutionnaire.

Les individus se prétendant les régénérateurs de la société ont-ils réellement agi comme tels ?

Non. On a vu, en effet, ces gens-là se choisir mutuellement, se réunir à huis-clos et se poser en juges suprêmes et infaillibles pour condamner un homme, leur ennemi politique reconnu. Ce sont là les actes de fantoches sinistres, usant de clinquant, de boum-boum, de tam-tam pour abuser de la crédulité publique. Ils ont cédé à une haine commune, à un instinct de bestialité pour me juger, ils ont réveillé une sauvagerie assoupie pour ameuter contre moi tous les anarchistes et tous les préjugés du passé. Et je dois, certes, le constater, malheureusement la plupart de ceux qui se disent révolutionnaires s’étaient laissés endoctriner à première vue par leurs fantasmagories.

Pourtant il s’est trouvé des individus conscients ne s’enrégimentant jamais derrière quelqu’un, ne jugeant jamais que par eux-mêmes, qui sont venus au milieu du danger, me tendre une main chaleureuse, me soutenir et m’aider à résister au flot montant des injures et des infamies.

Nous leur ferons voir à ces insulteurs, qui nous sommes, et nous montrerons au public que ce n’est point ainsi que l’on abat les anarchistes. Nous sommes peu nombreux, c’est vrai ; mais les idées que nous semons ont plus de force que toutes les théories menteuses et surannées sur lesquelles les autoritaires de n’importe quelle couleur, tous ces aspirants aux gouvernements futurs cherchent à asseoir leur autorité.

Oui, ils croyaient ne trouver en nous que des hommes faibles, ils comptaient que la défection autour de l’accusé serait complète. Ils ne pensaient pas qu’il se trouverait des hommes sachant s’élever au-dessus de ces immondes intrigues.

Qu’à-t-on vu dans ce jury révolutionnaire ? Quelles sont les preuves qui ont été fournies sur ma culpabilité ? Quelles sont les questions qui ont été posées ? A qui ont-elles été posées ? Je démontrerai que rien ne subsiste de ce qui a été avancé contre moi.

Ce que l’on peut constater en passant, c’est que des individus, se posant en farouches adversaires des institutions sociales actuelles, se sont prostitués à ces institutions. Ils attaquent journellement la magistrature ; ils se sont choisis juges suprêmes et sans appel pour me juger ; ils crient à l’infamie de la police, ils se sont appuyés sur la police pour me condamner.

Je suis venu au Cri du peuple lorsque ce concile concluait ; je venais exiger ma comparution pour entendre les accusations et présenter ma défense. Je me suis heurté au plus obstiné des partis pris. J’ai vainement réclamé des éclaircissements, on s’est retranché lâchement derrière une résolution prise collectivement, derrière le fait accompli.

Je fus arrêté le lendemain, et je ne fus remis en liberté provisoire que quatre jours après. Immédiatement je m’occupai de prouver la fausseté des accusations portées contre moi.

Je profitai de qu’une réunion avait été organisée sous l’inspiration de quelques-uns de mes accusateurs, au groupe les Misérables, réunion à laquelle étaient invités tous les révolutionnaires sans distinction d’opinion. Je m’y présentai. Un rapport venimeux fut lu sur moi. Des questions me furent posées. J’y répondis. J’en posai aussi à mes accusateurs. Ils ne purent répondre avec franchise. Je les terrassai.

Mais cela était insuffisant et était en outre absolument en dehors de mon action. Aussi espérant rencontrer un certain appui chez des journaux qui se targuent d’une indépendance relative, j’adressai, m’appuyant pour ces communications sur les compagnons Cousson et Mollin, la note suivante aux journaux la Bataille et Terre et Liberté.

Aux anarchistes

Compagnons

« Attaqué violemment par le Cri du peuple, calomnié d’une façon odieuse, accusé d’être un mouchard ! Il est nécessaire d’expliquer les manœuvres indignes des misérables qui en essayant de me salir, visent bien moins ma personnalité, que l’idée à laquelle j’ai voué ma vie.

Condamné par un jury soi-disant révolutionnaire, je n’ai pu me défendre. Pires que la magistrature bourgeoise, les jurés du Cri du peuple prononcèrent leur verdict sans m’entendre.

Aux accusations lancées par le Cri du peuple, je démontrerai aux anarchistes les preuves de la fausseté de ces calomnies.

Ma vie privée est ouverte à tous, que tous ceux qui sont réellement révolutionnaires fassent une enquête et ils verront si j’ai vécu à la solde de Girard.

Le cri du peuple a annoncé mon arrestation en déclarant qu’elle était l’œuvre de la police pour me soustraire à la vengeance des anarchistes. Il s’est bien gardé d’apprendre à ses lecteurs ma mise en liberté provisoire qui eu lieu mardi matin avec celle des citoyens Leboucher et Ponchet.

De plus, le Cri du peuple, a annoncé une communication du groupe « Les Misérables » du XVe arrondissement pour la réunion de jeudi dernier. Je me suis présenté à cette réunion et il ne m’a pas été difficile de prouver les infamies lancées contre moi. Le Cri du peuple a fait la lâcheté du silence pour cette réunion.

On m’a dénoncé comme agent provocateur, parce que à la salle Lévis, les meurt de faim ont acclamé la révolution sociale, répudiant les palliatifs que voulaient leur proposer les pitres révolutionnaires de la foire électorale. On m’a accusé d’avoir engagé les travailleurs à sortit immédiatement dans la rue. C’est là un mensonge et le Cri du peuple s’est fait l’agent de la police en me dénonçant à la justice bourgeoise.

On a voulu me tuer parce que j’étais un obstacle à l’ambition de quelques soi-disant révolutionnaires.

Poursuivi par les tribunaux et accusé d’être un mouchard, je n’en conserve pas moins toute mon énergie. Dédaignant les attaques de quelques misérables qui se sont alliés au Cri du peuple et pour lesquels je n’ai que dédain et mépris ; je remercie les amis qui sont venus m’offrir leur concours pour démontrer la lâcheté des accusations lancées contre moi. Je démontrerai à tous, mon innocence, et anarchistes, je ne reculerai point devant les moyens pour me faire justice. Et qu’on sache bien que ce n’est point, dans le silence du cabinet que je donnerai les preuves de ma non-culpabilité. Au Cri du peuple et au jury déclarant leur mission terminée et qu’il n’y a plus de mouchards parmi nous, nous démontrerons à tous les révolutionnaires leurs infamies, nous jetterons à bas les masques, nous citerons non point des calomnies, mais des faits, rien que des faits. Et cela, nous le répétons, non point dans l’ombre, mais au grand jour, en pleine lumière. C’est ainsi qu’agissent tous ceux qui n’ont rien à redouter.

E. Druelle

7 rue Saint-Lambert Vaugirard

Malgré les insistances de ces deux amis, j’essuyai un refus forme. Ne pouvant compter sur aucun organe, nous décidâmes de marcher par nous-mêmes et de ne compter que sur nos propres forces. Aux deux camarades dont j’ai parlé vinrent s’en adjoindre plusieurs autres, parmi lesquels mon amis Faliès.

C’est alors que nous fîmes l’affiche collée sur les murs de Paris et ainsi conçue :

Pour paraître le samedi 27 décembre 1884

Les mouchards par Sabin-Druelle

prix 1 fr.

En vente sous les galeries de l’Odéon

Outrageusement calomnié par le journalisme de toutes nuances, je viens devant le public, au grand jour, me défendre et me justifier.

Eugène Druelle,

ouvrier électricien

7 rue Saint-Lambert Paris

Cette affiche annonce que dans une brochure je prouverai l’infamie des accusations. Cela sera fait. Mais, je l’avoue, des circonstances imprévues m’ont empêché de tenir ma promesse à l’heure dite.

Les recherches des preuves de ma non-culpabilité que j’ai dues faire avec mes trois camarades, m’ont entraîné très loin et ne m’ont pas laissé le temps matériel de publier ma défense. Mais je ne pouvais laisser passer la date fixée par moi sans m’expliquer. C’est dans ce but que je publie ces quelques pages, qui doivent, pour ainsi dire, servir de préface à ma défense.

En ce moment, nous sommes engagés dans des recherches plus approfondies, et il nous faut quelque temps encore pour livrer nos résultats à la publicité.

De plus, il faut manger pour vivre ; j’ai cherché et trouvé du travail qui me laisse peu de temps de liberté.Je ne puis donc faire tout ce que désirerais.

Aussi ai-je chargé pour ainsi dire, mes camarades Cousson, Falliès et Mollin de m’aider à sortir de la situation où je me trouve, en me sacrifiant leurs instants de liberté. Ce sera donc dans le courant de février 1885 que paraîtra irrévocablement ma justification.

Donc, que le public ne considère bien ce qui précède que comme une simple introduction à ce que j’ai à dire dans le livre Les Mouchards, livre dans lequel je dévoilerai avec des preuves à l’appui, par des faits irréfutables, les machinations odieuses ourdies contre moi et partant contre les anarchistes, dans lequel je saurai faire tomber les masques et mettre à jour les perfidies sans nom de mes lâches calomniateurs.

Alors, mais seulement alors, le public pourra juger.

Eugène Druelle

ouvrier mécanicien

7 rue St-Lambert, Paris

 

Les mouchards par Sabin-Druelle. Paris. En vente sous les galeries de l’Odéon. Dépot chez Gabriel Mollin 1 rue Godefroy. 1885