Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Sixième épisode épisode : Campagne de publicité pour la colonie d’Aiglemont

 

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Durant le mois d’août 1904, Jules Lermina, un ami de Fortuné Henry qui tient une rubrique dans le quotidien Le Radical, vient passer une semaine à la colonie et y publie dix articles sous le titre « Bavardage ». Il fait du cadre bucolique, entourant l’Essai, une description enchanteresse : « Autour de moi, formant le cadre d’une clairière de deux hectares en demi-lune, la forêt, avec ses épaisses frondaisons de chênes, de bouleaux, de charmes et de hêtres, dont les feuilles chargées de rosée, frissonnent au premier soleil du matin.

On dirait un double collier de velours vert, sur lequel scintillent des diamants : au dessus de moi, le ciel d’un doux bleuté, dans lequel passe de subtiles nuées, flocons de fumée blanche. »1

Jules Lermina republie ses chroniques peu après dans le Libertaire sous le titre « Bien être et liberté »2 qui résume à lui seul son état d’esprit à Aiglemont : « Je nage dans une atmosphère de calme, je plonge dans un bain de placidité, tandis qu’à distance j’aperçois les camarades – car il ne s’agit pas d’une île déserte, bien au contraire – qui binent les haricots, sarclent les pois, creusent l’étang, fauchent ou bottellent le foin.

C’est une expression de bien-être complet, une de ces sensations inexprimables qui nous pénètrent jusqu’au plus profond de soi.

Un des travailleurs siffle un air d’opéra qu’il arrange à sa façon, et c’est un gazouillis très doux qui se perd dans l’espace, les voix humaines, dans cette solitude, ont une harmonie singulière qui s’accorde aux bruissements de la forêt et au pépiement des oiseaux.

La chienne Néra, assise sur ce qui lui sert à cela, me regarde à distance, se demandant peut-être ce que peut bien faire là ce fainéant qui ne pioche, ne fauche, ni ne bine ».

Jules Lermina et Adrienne Tarby. Agrandissement CP n°3

Lermina émet tout de même un bémol concernant la maison d’habitation et semble trouver la nourriture un peu sommaire: « Oh!ne supposez pas que ce soit encore un Eden. La maison d’habitation est plus que rudimentaire ; on ne vit pas encore de chaud-froid de volailles, mais de lait, de légumes, d’un peu de viande, à sa faim bien entendu, et même avec le café. Mais enfin on vit bien, et le grand air, l’ambiance saine des bois vous tiennent en santé.

Pas une goutte d’alcool. Pas même de vin. Rien que de l’eau des sources, qui ont des saveurs diverses. Il en est une de spécialement réservée pour l’apéritif.

Mais quand à la maison d’habitation ! Baste ! Il ne s’agit là que de sa peau et on n’en est pas bien soigneux. On a construit cela le plus vite possible pour ne pas perdre le bon temps du printemps à faire du confortable aux dépens du nécessaire.

Donc cette maison a été faite de terre battue et séchée et elle est couverte en chépois. Quid le chépois ? Une graminée, paille fine et lisse qui pullule dans ces parages. Vingt fois meilleure que le chaume pour les toitures.

Tout le monde y a mis la main et cela a été bâclé à la six quatre deux.

Si bien que cette nuit… voilà qu’éclate subito un orage du tonnerre de chien. Oh ! Mais là, vous savez, un de ces bons déchaînements dont dame nature a le secret…

Il était trois heures du matin, je dormais du sommeil de l’innocence, qui ressemble d’ailleurs tout à fait au sommeil du crime. J’avais arrosé des choux, des carottes et des oignons… donc, plein repos…

Quand je reçois sur la hure – pardon, sur le visage – une douche d’eau ! Non ! Quelle averse ! C’était le chépois qui, gonflé par la pluie, s’était déplacé … et vlan l’inondation commence !

Les camarades, entendant mes gloussements, accourent. Ce qu’on s’est tordu ! Bref, on a épongé, canalisé la pluie, qui ne cessait de faire rage, avec accompagnement de ronrons formidables…

Il n’en a été que cela… Seulement ça a duré trois heures d’affilée ! Et je n’ai pas dormi une minute de plus.»3

Les bâtiment en bois comportent des écriteaux avec des devises explicites « Nul ne peut être heureux tant qu’il y a un seul malheureux » ou « Le plus de bien être possible, au prix de la moindre souffrance ».4

Mais avec quel objectif Jules Lermina publie-t-il cette série d’articles dans le Radical ? : « Par moi et par mes amis, nous allons nous efforcer de constituer le très petit capital – quelques milliers de francs – qui permettront de hâter cette éclosion de justice.

N’est-il personne qui vienne se joindre à nous pour cette œuvre d’avenir ? Allons un bon mouvement ! Jamais la réforme sociale, la vraie, n’a été plus près de sa réalisation.

Pour ma part, je ne sache pas de plus grande joie que d’y contribuer ».5

L’appel du pied à souscrire à l’emprunt de 5.000 francs, lancé par Fortuné Henry dans le Libertaire, est implicite.

Cet appel reçoit un écho presque inespéré, puisque Lermina peut annoncer dans le numéro du 14 septembre 1904 : « je vous le dit, la colonie d’Aiglemont est aujourd’hui hors de gêne, et c’est aux lecteurs du Radical que cette heureuse issue est due. Son budget d’établissement a été constitué par de braves cœurs qui n’ont pas hésité à apporter leur obole – parfois très forte (j’ai encaissé jusqu’à 1.000 francs d’un coup) – pour aider à cette œuvre de réforme sociale ».

Dans les Ardennes, même la Fédération socialiste soutient la colonie d’Aiglemont, un appel est lancé dans les colonnes du Socialiste ardennais pour l’achat d’une vache : « L’Essai de Fortuné Henry est une démonstration qui mérite tous les encouragements. Bien des choses utiles manquent encore à la colonie. Et notamment le lait, si nécessaire aux enfants et si utile aux adultes. Nous croyons être l’écho des nombreuses sympathies qui entourent la jeune colonie L’Essai, en ouvrant dès aujourd’hui une souscription destinée à l’achat d’une génisse au profit de la colonie d’Aiglemont. Nous prions tous les camarades qui le peuvent d’adresser leur obole de fraternité au bureau du journal. Des listes de souscription sont, dès maintenant, à la disposition des camarades qui voudront bien s’en charger ; s’adresser au citoyen Lainel, au bureau du journal.»6

Fortuné Henry et la vache Jolie. Agrandissement CP n°9, photo de presse, agence Rol. Gallica.

La souscription est couronnée de succès, la vache est surnommée Jolie, à son arrivée à la colonie. On la voit même photographiée sur l’une des cartes postales éditées par la colonie, aux côtés de Fortuné.

Mais localement si L’Essai est soutenu par Le Petit ardennais et le Socialiste ardennais, la droite au travers d’un de ses journaux les plus agressifs commence une campagne tantôt humoristique, tantôt

fielleuse, moquant la souscription pour l’achat de Jolie, la « génisse d’honneur à ces aimables anachorètes » : « On en rira longtemps à Aiglemont. Là, en effet, on sait en quoi consiste le travail de ces messieurs ; on sait que les ressources ne manquent pas à la colonie, qui n’hésite pas à faire appel à la bourse des philanthropes de tous les pays.

On sait qu’une aimable compagnie égaie parfois la triste solitude de Gesly. Enfin, on n’ignore pas les visites de l’automobile social, chargé des plus solides moellons du Bloc.

Ce que tout le monde ne sait pas, et ce qu’il serait intéressant de tirer au clair, ce sont les relations de la Colonie avec l’administration.

  • Serait-il vrai qu’il y a quelques mois, les colons, nouveaux trappistes, ayant commencé à défricher les bois entourant leur propriété, une observation leur fut faite par un modeste défenseur de la propriété ?
  • Serait-il vrai que l’observation ayant été fort mal reçue, la colonie reçut la visite d’un garde chargé de la surveillance des bois des communes ?
  • Serait-il vrai que, plus mal reçu encore, celui-ci revint à la charge accompagné de son chef ?
  • Que ce gradé, sur la remarque que personne ne devait défricher sans une autorisation administrative, reçut cette verte réponse : « Fichez-nous la paix ! Nous ne connaissons pas la loi. Si vous voulez des renseignements sur nous, adressez-vous au Ministère de l’intérieur. Nous ne relevons que du Ministère ! »
  • Serait-il vrai, chose qui a plutôt « estomaqué » certain gros bonnet du Bloc au récit qu’on lui fit au Petit Ardennais, que peu de jours après la visite forestière, la Colonie libertaire reçut, sans l’avoir demandé, l’autorisation de défricher ?
  • Serait-il vrai qu’un des chapitres du budget de la colonie (côté recettes), porte le titre de « Indemnités extorquées aux chasseurs pour prétendues déprédations commises par leurs lapins », et que certains de ces nemrods, peu soucieux de continuer des relations avec les libertaires, désireraient résilier le bail de leur chasse ».7

La série d’articles de Jules Lermina dans le Radical touche certainement un large public, le mois de septembre 1904 voit l’arrivée à Aiglemont « d’une compagne d’un certain âge, séduite par ce qu’elle connaissait de la vie au Gesly ».8

Émilie. Agrandissement CP n°12, photo de presse agence Rol. Gallica

Francis Jourdain raconte en détail la venue de celle dont le nom reste inconnu mais prénommée Emilie : « Par dévotion au souvenir de son défunt, une veuve à cheveux blancs continuait à lire le quotidien cher à son vieux franc-maçon de mari. Les articles de Lermina eurent toute son attention. Elle vivait seule, elle achevait dans la tristesse et – grâce à de maigres économies – dans l’inactivité, une existence grise que le travail et les soucis, puis les deuils avaient emplie. Pourquoi, pensa-t-elle ne pas aller demander aux être généreux, fraternels et bons dont parlait Lermina, une petite place à leur heureux foyer ? Elle pouvait encore, ménagère expérimentée, rendre de petits services et lorsqu’il s’agissait d’une communauté comme celle dont son mari avait rêvé, elle remettrait son modeste bien entre les mains des bons compagnons au milieu desquels elle attendrait paisiblement la mort. Mourir en voyant poindre ce qu’une chanson fredonnée par le cher disparu appelait le soleil de l’Égalité, mourir dans la sérénité, ayant acquis l’espoir, la certitude d’une humanité réconciliée avec elle-même ! … Quelle belle fin !

La bonne vieille écrivit à Lermina. Lermina crut certainement accomplir une bonne action en conseillant à Fortuné d’accepter la proposition qu’il était chargé de lui transmettre. En quelques jours l’affaire – hélas ! C’était bien d’une affaire qu’il s’agissait – fut conclue. La douce veuve ravie expédia à Aiglemont son buffet Henri II, son armoire à glace, son lit, les quelques meubles qu’en sortant du logement dont elle avait donné congé, devenaient propriété commune. »9

Quelques jours après l’arrivée d’Émilie, une famille avec deux garçons, puis un couple, viennent tenter l’expérience. L’Essai compte désormais 11 colons. « Les animaux aussi augmentent : 90 poules, 50 canards, 50 lapins, une vache, un cheval, 6 chèvres et 50 pigeons ».10

Prosper l’Aveyronnais, agrandissement CP n°8

La famille avec les deux garçons est très probablement celle de Prosper, dit l’Aveyronnais, accompagné de sa femme et de leurs deux fils « Georges, un solide gars de 14 ans, fort comme un turc et qui a récemment quitté le lycée, et Étienne âgé de sept ans ».11Prosper a quitté le Rouergue de bonne heure. Il était poseur de voies à la Compagnie des tramways à Paris, « quand son amour de la liberté le pousse à Aiglemont ».12

Georges, agrandissement CP n°9, photo de presse, agence Rol. Gallica.

C’est dans cette phase de développement que la colonie publie une série de 6 cartes postales, destinée à être vendue à son profit.

Le Libertaire annonce qu’il possède 50 collections, mise en vente au journal : les six cartes postales pour 60 centimes, 70 par la poste.13

Fortuné obtient de se faire interviewer, à cette occasion, par Albert Meyrac, le rédacteur en chef du Petit ardennais, il confirme le nombre de 11 colons et pour lui justifier de la bonne santé de la colonie lui montre la série de cartes postales, faisant l’historique de l’Essai. Il annonce un tirage de 12.000 cartes qui est immédiatement épuisé, un second et un troisième tirage, plus forts que le précédent 14 ont le même succès.

Fortuné au cours de l’interview avec Albert Meyrac, explique également que les colons ont mis sur pied un kiosque où ils vendent brochures et journaux de propagande, à un prix modique pour les touristes, promeneurs et curieux. L’Essai s’est également équipé d’un cheval, et d’un char-à-bancs, indispensables pour les courses en ville ou aux alentours.

La colonie dispose également d’un bibliothèque de douze cents volumes dont un millier apportés par Fortuné.

L’hiver s’annonce donc sous les meilleurs auspices d’autant que la colonie voit en octobre l’arrivée d’un nouveau membre, André Mounier. L’effectif est alors de 12 hommes et femmes.

Notes :

1 Le Radical 6 août 1904

2 Le Libertaire 17 et 24 septembre 1904

3 Le Radical 7 août 1904

4 Le Radical 9 août 1904

5 Le Radical 18 août 1904

6 Le Socialiste ardennais 3 septembre 1904

7 La Dépêche des Ardennes 11 septembre 1904

8 En communisme. La colonie libertaire d’Aiglemont par André Mounier. Publications périodiques de la colonie d’Aiglemont n°3, avril 1906, p. 6

9 Né en soixante seize par Francis Jourdain, revue Europe juin 1950

10 Le Libertaire 8 octobre 1904

11 Le Temps 11 juin 1905

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Milieux libres par G. Narrat, p. 116

Remerciement à cartoliste pour les reproductions en haute définition des cartes postales, ayant permis de tirer des portraits des colons.

Documents :

A la colonie « l’Essai » d’Aiglemont

Jeudi, Fortuné Henry vint au Petit Ardennais nous faire visite. Naturellement il fut« interviewé».

Eh bien, lui demandons-nous, cela marche-t-il comme vous le voulez à la colonie d’Aiglemont ?

Merveilleusement, nous répond-il, au-delà même de nos espérances. Nous sommes onze camarades, déjà. Certain journal de Charleville, dont la montre retarde d’au moins un siècle et demi, et que, d’ailleurs, je ne lis point avait raconté, du moins on me l’affirma, que notre essai de colonisation était abandonné, que nous étions partis, « laissant tout en plan », et le ne sais encore quelles autres stupides balivernes.

Pauvre journal qu’effraie les questions sociales actuelles — autant vaudrait nier le soleil en plein midi — et qui regrette les temps monarchiques ! Jamais notre colonie n’a mieux prospéré. Depuis son origine si modeste, vous le savez, elle ne fit que croître, que s’arrondir. Voyez plutôt.

Et Fortuné Henry nous montrait six jolies cartes postales illustrées — elles s’insinuent

partout, maintenant, — qui racontent à la vue toute l’intéressante genèse de la colonie.

Voici, nous dit-il, notre « premier pas de Communisme expérimental » ; au pied de cet arbre une hutte et, à son orée, le chien qui veille ; le chien ce fidèle compagnon à quatre pattes de l’homme, déjà son gardien et son aide aux époques pré-historiques.

N’est-ce pas que ce tableautin vous donne comme une impression des temps primitifs, alors que l’espèce humaine s’essayait à la vie ? Puis voyez nos abris rudimentaires, certes, parce que, construits par nous, mais commodes et nous garantissait a souhait du soleil ou des averses. Voici l’étang que nous avons aménagé ; nos bâtiments d’élevage pour les moutons, les vaches et les brebis. Regardez, cette cinquième carte ; nous voyez-vous en plein travail ces champs, moissonnant, et récoltant nos légumes. Puis enfin, devant notre maison, tous ces nombreux amis qui voulurent, en souvenir de leurs bonnes et fréquentes visites être pris sur le vif au milieu de nous ?

Et de ces cartes vous fîtes-vous un grand tirage ?

  • Oui ! Un tirage de douze mille, et certainement nous les vendrons. On y verra que nous sommes des travailleurs, des citoyens paisibles, faisant, en loyauté parfaite, un essai de communisme. Et pourquoi ne l’aurions-nous point tenté, ou renouvelé plutôt, puisque l’avaient, soit en théorie, soit en pratique, tenté déjà Fourier et Cabet. Les produits de notre récolte, les poissons de l’étang nous assurent la vie matérielle. En outre, pour le profit du fond commun nous installâmes un petit kiosque où nous vendons brochures et journaux de propagande.

  • Oh ! Pas très chères, sans doute, ces brochures : car autrement…

  • Pas chères en effet ; dix centimes, deux ronds, pas davantage, chaque brochure. Ou nous en achète beaucoup. Les amis qui nous viennent voir, les touristes, les promeneurs, les curieux qui veulent s’arrêter et nous regarder, parfois un brin, comme on regarderait des phénomènes — que nous ne sommes pas je vous l’assure, et vous le savez — tous, emportent leur brochurette et nous en sommes d’autant plus ravis qu’ils y trouvent les bons enseignements humanitaires et républicains. Ils sont, d’ailleurs, fort intéressants ces opuscules, écrits sans prétention par nos publicistes les plus en vue, par nos économistes les plus compétents, qui savent ce qu’ils disent et ce qu’ils veulent, désireux de convaincre non par la violence mais, et c’est la meilleure méthode, comme aussi la plus sûre, par les arguments irrésistibles, l’exemple et la persuasion.

  • Et puis, nous avons un petit cheval, et puis nous avons un char-à-bancs, celui-ci et celui-là, vous le pensez bien, indispensables pour nos courses en ville ou aux alentours ; et puis, aussi, notre bétail s’accroîtra : n’est-ce point nécessaire dans une colonie agricole, toute communiste -soit-elle ?

  • Nos voisins d’Aiglemont nous aiment beaucoup ; ils sont presque tous conquis ou, tout au moins, fort intéressés. La défiance primitive, la curiosité qui suivirent, se sont, je crois, changées en sympathie réelle. On s’est convaincu que nous étions d’entière bonne foi et qu’avant tout nous sommes, non des révolutionnaires dans le sens inexact que certaine bourgeoisie trop craintive donne à ce mot, mais des travailleurs épris de solidarité !

  • Voilà, maintenant disons-nous à Fortuné, que s’approchent les longues soirées d’hiver. Vos travaux agricoles sont interrompus sans doute : que comptez-vous faire ?

  • Ces longues soirées d’hiver, répond-il, nous les voyons arriver sans crainte, et même non sans certain plaisir. Aux occupations manuelles, aux travaux du corps succéderont les travaux et les occupations de l’esprit. Nous lirons en commun, l’un de nous lisant à haute voix, pour tous ; et qui voudra lire seul, ou écrire, pourra facilement s’isoler avec son livre. — Vous avez donc une bibliothèque ? — Oh ! un commencement, mais tout de même un joli commencement. Environ douze cents volumes. Pour ma part j’en portais un millier, les miens, à l’association. Si vous vouliez nous en donner quelques-uns, quel plaisir vous nous feriez ! Surtout votre si complète Géographie illustrée des Ardennes qui nous apprendrait à connaître, mieux encore qu’il ne l’est, et mérite de l’être, ce curieux et pittoresque pays d’Ardenne !

  • Oh ! très volontiers. Et ayant promis ma Géographie, je faisais lier, tout aussitôt, un paquet de six volumes que, par un heureux hasard, j’avais en ce moment même sous la main. — Merci ! merci ! dit Fortuné, mais il faudrait que votre exemple fut suivi.

  • Eh bien ! peut-être le sera-t-il. Pour-quoi ceux qui liront cet « interview » n’auraient-ils pas l’idée de vous envoyer quelques volumes ?

  • Je le désire, et ils seront les bien accueillis, quels qu’ils soient, et maintenant, à bientôt ! Sur cet au revoir que scandait la poignée de main, nous quitta ce petit homme — il est plutôt de taille moyenne,— à figure énergique mais que l’on devine être une énergie persuasive et douce, aux yeux tenaces et d’un regard franc, au tempérament d’apôtre ; un apôtre de la solidarité humaine ; — et malgré moi me revint à la mémoire, le commencement de la célèbre ode d’Horace : Jusium ac tenacem propositi virum… etc., etc. .: « l’homme inflexible dans ses principes est sourd à tout bruit… Que l’Univers s’écroule autour de lui : ses débris le frapperont sans l’ébranler.

Albert MEYRAC.

Le Petit ardennais 9 octobre 1904

 La collection de 6 cartes postales « Communisme expérimental. Colonie l’Essai d’Aiglemont (Ardennes) » à voir sur cartoliste