Le meeting de la salle Favié

… Le calme se rétablit un peu, quand on voit apparaître à la tribune un anarchiste, le compagnon Louiche. Il n’y va pas de main morte, le compagnon il attaque le jury révolutionnaire qui dans le Cri du Peuple a jugé des militants de toute école, s’en rapportant aux rapports de trois agents secrets. Il traite de mensongères les accusations portées contre Druelle et s’écrie « Les seuls, les vrais mouchards, ce sont ceux qui écrivent dans les colonnes du Cri du Peuple. » On devine sans peine le tumulte effroyable qui suit ces paroles. Encore un bon quart d’heure de vacarme.

Les membres présents du parti ouvrier viennent protester. Le but de la réunion, dit le citoyen Crepin, était d’attaquer la police et non certaines écoles socialistes. L’orateur, dit le président Dumay, sort de l’ordre du jour en venant faire le procès au Cri du Peuple. Constatons seulement qu’il prend la défense d’un mouchard, de Druelle. Ah ! riposte le compagnon Louiche, je ne prendrai pas la défense d’un Dumay, un mouchard. Cette réplique attire des huées au compagnon Louiche, qui continue à parler au milieu du tumulte il attaque les communards, ceux qui faisaient crever les hommes pour trente sous par jour et qui se couvraient de galons d’or sur toutes les coutures, ceux qui avaient remplacé les gendarmes de la République par les gendarmes communeux. Pour le coup, toute la salle proteste « Assez, assez  crie-t-on. A l’ordre du jour Assez ». Le compagnon Louiche s’élève en vain « contre tous les coureurs de candidatures ouvrières socialistes », il est obligé de descendre de l’estrade.

Un citoyen veut venir prendre la défense du jury d’honneur, mais il a prononcé à peine quelques paroles, que les anarchistes se massent autour de la tribune et essayent de s’en emparer. Nous assistons alors, pendant dix minutes, à un véritable siège. Les anarchistes se font la courte échelle et grimpent jusqu’à l’estrade le bureau et les membres du parti ouvrier repoussent avec acharnement les assaillants. Finalement, Louiche et les siens sont repoussés

Un peu de calme succède à ces tempêtes successives, et le citoyen Dumay en profite pour faire ce qu’il appelle l’historique des complots de Montceau-les-Mines depuis 1878. Il s’écrie ensuite « Le compagnon Louiche m’a traité de mouchard, qu’il le prouve ! ». Le vacarme recommence, ce qui n’empêche pas Louiche de remonter à la tribune. « On m’accuse hurle-t-il, de prendre la défense des Druelle et des Brenelin ! Ah ceux qui disent de telles choses, vous devez vous en méfier. »

« Vous voyez, il se rétracte », dit un membre du bureau. « Non Enlevez-le ». Mille vociférations, mille clameurs partent de tous côtés la voix ne suffisant plus, ce ne sont que coups de sifflet stridents. Les anarchistes se précipitent de nouveau contre la tribune et un autre siège en règle recommence. Cette fois encore les compagnons sont repoussés. Mais le tumulte ne fait que grandir. Plusieurs citoyens parlent en même temps sur l’estrade sans s’entendre, les uns pour, les autres contre Louich. On rappelle à ce dernier qu’il été dénoncé comme mouchard par un journal révolutionnaire, le Journal de Saint Denis.

Tant bien que mal, le président parvient enfin à lire deux ordres du jour, qui sont votés au milieu d’un brouhaha indescriptible. La sonnette s’agite, affreusement fêlée. Est-ce que la séance est levée ? Non; le citoyen Dumay éprouve encore le besoin de dire que tous les anarchistes ne ressemblent pas à Louiche. Nouveau, mais fort heureusement dernier tumulte, auquel l’assistance se dérobe en se hâtant de gagner la porte.

Le Temps 24 mars 1885