Le Meeting d’hier

La Rue

Un déploiement de forces policières extraordinaire, et qui ne trahit que trop la pensée du gouvernement. Il est de toute évidence qu’on cherche un prétexte à intervention, et que tous ces mouchards et que tous ces sergots ont reçu le mot d’ordre de cogner sur les socialistes. Cela se voit rien qu’à leur attitude, à l’insolence avec laquelle ils affectent de dévisager les citoyens qui se rendent au meeting.

Des sergots, il y en a partout, ils encombrent la chaussée, se groupent autour des becs de gaz, pendant que d’autres s’éparpillent le long de la rue Lévis. Et les mouchards, donc! Tous les roussins des brigades de recherches sont sur pied. Ils encadrent les agents, s’égrènent le long des trottoirs, barrent le boulevard de Courcelles et le boulevard des Batignolles, rôdent aux abords de la salle où quelques-uns s’insinuent subrepticement. Leurs costumes varient : ceux-ci sont endimanchés, ceux-là ont endossé la blouse, coiffé la casquette.
Ces immondes individus sont vivement stimulés par les sous-brigadiers Arnaud, de la première, et Delon, de la deuxième, lesquels se multiplient et courent de groupe en groupe pour chauffer les enthousiasmes.

Parmi les mouchards entrevus, citons au hasard Perroud, Lavallée, Beck, James, Moncaurt, Dubuc, Cahen, Mourareau, Demaille, Fernbach. Dechastelus, Dumas, Collin, Deschamps, Delon, Pottery, Magnin et bien d’autres encore, toute le personnel des deux brigades de recherches.

Forces policières

Quarante agents ayant été recrutés la veille dans chaque arrondissement, cela porte à huit cents le nombre des sergots qui occupent les postes avoisinant la place Lévis. La brigade centrale est là, au grand complet. En outre, un escadron de gardes républicains prêts à monter à cheval se tient en réserve dans la, grande remise de la Compagnie des petites voitures, rue des Dames.

Enfin, dans la matinée, les troupes de la caserne de la Pépinière ont été consignées pour toute la journée. Se tiennent en permanence à la mairie du dix-septième arrondissement, le sieur Caubet, les quatre commissaires et toute une floppée d’officiers de paix soigneusement boutonnés dans leurs pardessus.

Telles étaient les mesures prises au moment où s’ouvrait le meeting.

La salle

Nous arrivons à la réunion vers deux heures. La salle est déjà comble. On s’entasse dans les travées latérales et les galeries. Mais le nombre des arrivants s’accroît de minute en minute ; c’est une poussée continue ; on serre les rangs, on fait place, comme on peut, aux camarades. Chaleur suffocante. Les fenêtres sont ouvertes; alors une partie du public se jette dans le jardin, qui se trouve envahi en quelques instants.

Plus de trois mille citoyens sont présents.

Au bureau, siègent les citoyens Naudet, président; Doremus, Hermès, assesseurs; Denechère, secrétaire. Le président ouvre la séance par la lecture de différentes adresses envoyées par des groupes révolutionnaires de province ; il annonce ensuite que dix-sept orateurs sont déjà inscrits et invite les citoyens qui doivent prendre la parole à être aussi brefs que possible.
Les Discours

C’est le citoyen Pierron qui ouvre le feu.

Nous ne pouvons donner, on le comprendra, l’analyse de tous les discours qui ont été prononcés. Les quatre pages du journal n’y suffiraient pas. Nous nous bornerons donc à mentionner les conclusions des divers orateurs. Faisant allusion, en terminant, à l’armée de policiers qui grouillaient au dehors, le citoyen Pierron a déclaré que les révolutionnaires ne tomberaient pas dans le piège qui leur était tendu, et que, dans tous les cas, lorsqu’ils voudront descendre dans la rue, ils n’auront pas la niaiserie de prévenir le gouvernement.

Au citoyen Pierron succède le citoyen Leboucher qui invite les affamés à prendre une résolution virile. Pas de phrases. Si l’on ne veut pas marcher sur les boulangeries, qu’on fasse l’assaut des prisons et qu’on en ouvre les portes aux révolutionnaires qui s’y trouvent enfermés.

Après un jeune citoyen qui déclare qu’on devrait être dans la rue le fusil au poing, apparaissent à la tribune le citoyen Tortelier, qui fait le procès de la bourgeoisie, et se prononce contre toute forme de gouvernement, et le citoyen Ruis, délégué de Saint-Denis.

Incident

A ce moment, la salle est houleuse : La parole est alors donnée au citoyen Druelle, qui prononce un discours extrêmement violent. C’est tout de suite qu’il faut descendre dans la rue.
« A votre accès d’indignation, s’écrie-t-il, doit succéder un coup de force. Si vous aviez de l’énergie, vous ne resteriez pas une minute de plus ici. Vous n’avez pas de pain? Il y en a dans les boulangeries. Qu’on les pille ! »

Ici se produit un incident. Une voix crie : « A bas la police ! » Tumulte. L’orateur s’arrête, avale quelques gorgées d’eau, puis, le calme étant rétabli, reprend le fil de son discours. Le passage ci-dessus en donne le ton.

Voici maintenant le citoyen Montaut; lui aussi pousse à la descente dans la rue, à la descente immédiate. « Nous n’avons pas besoin d’attendre. » Des interruptions partent de divers points de la salle. Les anarchistes répondent par des applaudissements. Des colloques assez vifs s’engagent. Le citoyen Crespin, qui a obtenu la parole, essaie de dominer le bruit.

Il fait appel au sang-froid de l’assemblée et proteste contre les déclarations violentes qui ont été apportées à la tribune. Il signale le danger et l’inefficacité, dans le moment présent, de pareils moyens et dénonce le guet-apens policier organisé par le gouvernement. Tout cela en vain. Le tumulte va croissant, les anarchistes escaladent la tribune et le citoyen Crespin qui, jusque-là, a courageusement tenu tête à l’orage, disparaît, emporté par le remous. Une accalmie.

De nouveau le citoyen Druelle est sur l’estrade. C’est lui surtout qui a donné dans cette journée. Il tient un papier à la main, il vient lire à l’assemblée une proposition dont nous publions le texte à part.

L’orateur commente longuement la résolution qu’il vient de lire et l’accentue par des phrases virulentes, telles que : « Si quelqu’un prétend être un chef, fusillez-le ! Vous souffrez du froid, prenez des vêtements dans les magasins. Vous avez faim, il y a du pain dans les boulangeries. »

Le président met ensuite aux voix la résolution qui est adoptée et la séance, est levée au milieu du bruit. Des voix entonnent même la Carmagnole, mais la sortie s’effectue dans le plus grand ordre et le plus parfait silence.

La Sortie

On comptait sans la police qui, barrant le haut de la rue Lévis, ralentît le flot de la sortie. Un encombrement s’étant nécessairement produit, les agents apostés, mouchards en civil et sergots en costumes accourent.

Notre ami, le citoyen Mercier reconnu par l’inspecteur James, est par lui désigné aux sergents de ville : « Arrêtez-ca ! » Deux camarades de Mercier, les citoyens Joseph Gugemberger et Louis Chermain sont compris dans la rafle. Aucun des trois ne résiste, comprenant que leurs efforts contre
une demi-douzaine d’agents armés seraient inutiles. Après une cinquantaine de pas, Gugemberger et Chermain sont lâchés ; mais on garde le terrible Mercier et on le conduit au poste de la mairie escorté de sa demi-douzaine de sergots et de deux inspecteurs, dont le vindicatif James.

Cependant, à l’embouchure de la rue Lévis, les agents affluent. Deux officiers de paix les commandent et les excitent : « Allez-y ! Ferme ! Cognez ! »

Les malfaiteurs en uniforme ne se le font pas dire deux fois. Ils se ruent sur la foule.
Mais leurs poings frappent à vide, on s’écarte devant eux. Nulle intention de résistance. Tout le monde comprend le traquenard et se refuse à y tomber.

Les agents qui ont ordre de faire des arrestations quand même, sont obligés de se livrer à une véritable chasse. Ils se jettent sur des citoyens isolés et les emmènent. Cela ne leur réussît pas toujours. Sur deux ou trois points les « cognes » sont vigoureuse. ment cognés.

Charge de cavalerie

Néanmoins, une douzaine d’arrestations ont été faites. Le citoyen Pierron, nous dit-on, est parmi les arrêtés. Il aurait été particulièrement maltraité.

Cinq agents, devant le collège Chaptal, ont dégainé. Un brigadier les commandait ; ils ont couru sur une longueur de 150 mètres, refoulant les passants stupéfaits. Quelques pierres ont été lancées sur eux. Tout à coup une brigade de municipaux à cheval, cachés jusqu’alors au dépôt des voitures de la rue des Dames, à la hauteur du théâtre des Batignolles, se déploie sur toute la largeur du boulevard extérieur et avance en ligne. Mais l’officier, surpris sans doute de n’avoir à charger que des promeneurs endimanchés, replie bientôt ses cavaliers sur la chaussée et les mène à la place Lévis où ils s’étendent de nouveau en ligne.

En ce moment les roussins en bourgeoise réunis en groupe au milieu de la place, se forment en cercle et un chef leur donne des ordres. Ils se dispersent ensuite.

Il faut bien constater que l’affaire est ratée. Les provocations au pillage proférées à la fin de la séance, n’ont pas donné le résultat qu’on attendait. Pas le moindre envahissement de boulangerie, qui eût permis; de faire une sérieuse saignée de prolétaires et de lancer, aujourd’hui, des mandats d’arrestation contre les socialistes en vue.

Il y a eu toutefois plusieurs blessés. On nous parle d’un citoyen conduit à la pharmacie. L’agent n° 38 de la 2e brigade centrale l’avait frappé à la tête d’un coup de sabre. Il avait le visage et le cou pleins de sang.

Un autre citoyen aurait reçu dans la poitrine un coup de pointe. Un enfant de douze ans aurait également été blessé grièvement.

Détail à noter : les agents, afin de cacher leur numéro et l’arrondissement auquel ils appartiennent, avaient leurs collets relevés. On avait projeté l’assassinat anonyme.

Brutes et lâches !

Au commissariat de Police

Notre collaborateur Albert Goullé, averti de l’arrestation du citoyen Mercier se rend, au poste de la mairie. On lui dit là que les citoyens arrêtés sont au commissariat situé derrière l’église.

En effet, dès son entrée dans le poste du commissariat, il aperçoit Mercier en compagnie de cinq ou six autres citoyens, arrêtés aussi.

L’un deux a le visage enflé et une énorme bosse au front ; ses vêtements sont déchirés. Les agents en l’arrêtant se sont acharnés sur lui, l’ont frappé à coups de pieds, l’ont traîné sur le sol. Il a reçu sur la nuque un coup de plat de sabre. Il s ‘appelle le citoyen Dégoutte.

Un autre citoyen, nommé Gabriel Lachantrandie, passait très paisiblement sur le boulevard quand on l’a arrêté. Il ne serait pas étonnant que l’acte d’arbitraire dont il est victime lui ouvre les yeux et fasse de lui un révolutionnaire.

Un citoyen, E. Simian, qui habite les Lilas, est arrête pour cris séditieux. Un autre le citoyen Gaston Doueil, pour avoir simplement protesté contre la brutalité des agents.
Notre collaborateur, après avoir serré la main à l’ami Mercier, déclare à trois bureaucrates retranchés derrière un long pupitre noir, qu’il vient réclamer, au nom du Cri du Peuple, la mise en liberté immédiate de notre reporter.

On prévient le commissaire de police, qui au bout de quelques instants fait appeler Mercier dans la pièce voisine. Un bruit de voix pénètre la cloison. Mercier oppose aux dépositions de James et de son acolyte des dénégations formelles.

Le citoyen Goullé passe dans la pièce d’où vient le bruit de voix, réclame de nouveau la mise en liberté de notre ami.

— Il faut, monsieur, répond le commissaire , que j’entende, d’abord les dépositions…

— Nous savons, réplique notre collaborateur, d’où viennent les provocations qui ont été faites, et le citoyen Mercier, renseigné aussi à cet égard, ne les a certainement pas écoutées.

— Le rapport des inspecteurs….

— Oh ! la parole de vos inspecteurs, nous savons trop bien ce qu’elle vaut.

Enfin, le citoyen Mercier a été retenu sous l’inculpation d’insulte et de résistance aux agents.

Nous avons à opposer anx mensonges vindicatifs du mouchard James et de son copain, la déposition de deux honnêtes citoyens : Joseph Gugemberger, demeurant 5 bis, impasse des Souhaits, et Louis Chermain, 222, boulevard Voltaire. Ces citoyens sont prêts à témoigner que Mercier n’a fait aucune résistance et n’a pas prononcé de paroles insultantes.

Détail particulier : les gardiens de la paix avaient été chauffés à blanc ; ils étaient littéralement exaspérés contre la foule, et à la dernière heure on nous signale des actes de férocité inouïs.

Toute cette bande de forcenés était poussée par les inspecteurs divisionnaires Gaillot et Honorat.

Dernière Heure

Il y a eu pendant la bagarre plus de soixante arrestations. A la dernière heure, la Préfecture de police n’en a maintenue que quatorze, parmi lesquelles celles des citoyens Pierron et Mercier.

Encore un détail : à quatre heures un certain nombre de journalistes ont été prévenus par téléphone qu’on allait charger.

Le Cri du peuple 25 novembre 1884