GRAND COMPLOT ANARCHISTE

LE FAIT VRAI

Certain soir, les citoyens Joutant, dit Rozier, et Seignez, rentrant chez eux, montaient l’escalier de leur. maison, lorsque soudain une bande d’individus se rua sur eux.

Une lutte s’engagea ; les malheureux se débattirent en criant : « Au secours! ». Mais, accablés par le nombre, ils furent maintenus par terre et roués de coups.
Puis, garrottés et enlevés, ceci bien entendu après avoir été dévalisés de ce qu’ils avaient dans leurs poches et de ce qu’ils tenaient à la main — Joutant, une pipe qu’il fumait, et Seignez, une fiole d’acide nitrique dont il comptait faire usage… pour se nettoyer les doigts noircis par son travail.

Après quoi, les malfaiteurs firent irruption dans le domicile de la citoyenne Joutant mère et la ligotèrent, ainsi que son second fils; puis ils passèrent au logis de la citoyenne veuve Dejoux, à la-quelle ils firent subir le même sort — ainsi qu’au citoyen Millet.

Alors, ces précautions prises, ils ouvrirent tous les tiroirs, dévalisèrent les placards et les coffres et «saisirent » tout ce qui leur tomba sous la main, moules de plâtre, récipients en porcelaine, une
vieille bombe, etc., etc., et six billets de mille.

Ces malfaiteurs s’appellent « agents dans l’exercice de leurs fonctions », et ce crime audacieux ; « la découverte du grrrand complot anarchiste ».

Et comme, de même que Ferry a besoin d’épouvanter la bourgeoisie pour conserver le portefeuille, de même la magistrature a besoin de criminels, vrais ou faux, pour conserver ses sièges, j’ai assisté aujourd’hui à la 11° chambre correctionnelle au jugement de la chose — c’est-à-dire à la condamnation des victimes.

Ce qui me fait penser avec terreur que j’ai chez moi des morceaux d’obus, et je crois même quelques balles datant du siège, Diable ! diable !

LES DESSOUS

Deux accusés seulement ont été retenus : Joutant, dit Rozier, et Seignez… Les autres… on n’a pas osé.

D’ailleurs, cette affaire a eu des dessous très épineux pour la clique dirigeante. On sait, n’est-ce pas, que le procès devait être jugé vendredi dernier. Il a été remis sous prétexte que l’expert en matières explosibles n’était pas présent.

Mais l’on se souvient que le Cri du Peuple a donné les véritables raisons de ce renvoi ; à savoir qu’on avait peur d’Allart, le substitut, souteneur de l’accusation. Riche, cet homme-là ! indépendant! réputation d’honnêteté et une accusation qui ne tenait pas debout ! On craignait un réquisitoire contre les instigateurs de cette criminelle comédie.
Embêtant, tout ça! On renvoya donc… avec l’idée de changer ce diable de ministère public indépendant, ou de faire agir auprès de lui certaines influences— en tout cas de réfléchir.

Et, pendant ces trois jours on chercha. Le Cri du Peuple ayant, dès samedi matin, dénoncé l’intention qu’on avait de retirer son siège à Allart, on se trouvait obligé de le lui conserver. Mais que faire alors ?

On réfléchit profondément et l’on trouva cette combinaison lumineuse.
Par l’annonce du « Grrrand complot anarchiste » on avait réussi à donner le trac à la majorité, maintenant il fallait la faire à la douceur… de formes,bien entendu, — à la clémence. Ordre fut donné au tribunal de prendre des airs de victimes.

Comme cela, la bourgeoisie, se pâmerait d’admiration pour le gouvernement — et même lui ferait quelques reproches sur sa faiblesse : le rêve du Tonkinois !

O Jules, tu joués les Auguste comme Octave ! Quel Machiavel, que ce Ferry !

RIPOSTE

Dès le début de l’audience, le citoyen Joutant dit Rozier, fit la déclaration suivante :

Attendu que les juges appartiennent à la classe bourgeoise, qui est notre ennemie mortelle ;
Qu’ils sont payés et que leur situation dépend du sort qu’ils nous feront ;

Attendu que, du reste, nous ne reconnaissons à personne le droit de juger quiconque ;

Je déclare repousser toute participation à la comédie qui va se jouer.

Et je ne répondrai que lorsque je le jugerai bon pour développer nos idées, afin que le public puisse apprécier les mobiles qui nous font agir.

Sur ce le président Roquebert demande :

— Accusé, votre nom ?

— Joutant, Eugène; fondeur de métaux, dix neuf ans et demi.

L’action est engagée.

ACCUSATION

Joutant est accusé de fabrication et de détention d’engins et de matières explosibles. Seignez de détention seulement d’engins et de matières explosibles.

Tous deux, d’outrages et rébellion envers les agents dans l’exercice de leurs fonctions.

Mme Joutant mère est civilement responsable.

Le frère Joutant n’est accusé de rien, — un oubli sans doute.

Mme Dejoux est accusée de… on ne sait: pas quoi ma foi ! si ce n’est d’être la veuve d’un soldat de la Commune qui vivait en relations étroites avec le citoyen Gautier et les principaux membres anarchistes.

Me Argyriadès est chargé de la défense de ces dames.

Tous reconnaissent la détention des engins.

— Cette bombe et ces moules répond Joutant m’ont été confiés huit jours avant mon arrestation.

— Par qui ?

— Je ne vous le dirai jamais ! s’écrie-t-il.

Puis il continue : — D’ailleurs ma mère ignorait leur présence chez nous. — Au
surplus il tombe sous le sens que je n’aurais pas été fabriquer des engins et des matières explosibles au milieu de ma famille, de gens que j’aime : à côté de ma mère et de mon frère que j’adore, et entouré de voisins que j’estime.

Et-cela tombe sous le sens, en effet !
— Je reconnais qu’on a trouvé chez moi une bouteille, réplique Mme Dejoux, dont j’ignorais le contenu et que l’on me dit contenir du fulminate d’argent — six grammes paraît-il. Mon mari est mort il y a trois mois en me laissant cela et des moules en porcelaines et il m’a défendu d’y toucher. Je l’ai gardé comme un dépôt sacré.

Seignez déclare que son métier de corroyeur lui tachant les doigts profondément, et de plus ses études personnelles, nécessitaient chez lui la présence de liquides chimiques.

Tous affirment énergiquement qu’ils ont été outragés et frappés par les agents.

TÉMOINS

Des masses louches d’agents secrets, défilent.

Je crois inutile de dire les noms.

Car si tous les mouchards qui viennent déposer devant la justice donnaient leurs vrais noms, ils ne pourraient plus servir.

Ils donnent un nom convenu et le tour est joué. En cela comme en toute chose, la police et la magistrature s’entendent, voilà tout.

L’expert, un nez de vautour, bafouille des définitions pénibles et endormantes.
De temps à autre, il se fait coller par Seignez et se rebiffe, ce qui fait rire. Il a découvert notamment que dans la cour de la maison un espace de terre était imprégné de nitro-glycérine, et il en conclut qu’une bouteille de ce liquide aurait été jetée là par Seignez.

— Mais si j’avais jeté une bouteille de nitro-glycérine dans la cour, la maison aurait sauté, s’écrie celui-ci.

L’expert bredouille, confus, puis pour répondre quelque chose : — Je ne peux me l’expliquer que par une chance heureuse, dit-il.

Et le mot fait fortune dans la salle.
Ensuite, il affirme que le liquide contenu dans la fiole, dont Seignez était porteur lors de son arrestation, ne pouvait servir à détacher les doigts, vu qu’il enlevait la peau.

— Mais croyez-vous que je l’employais pur ? riposte Seignez. J’y mettais de l’eau, et même beaucoup !

Tout le monde se tord et l’expert est prié d’aller s’asseoir.

Quant aux sergots et aux mouchards, ils ont tous déclaré qu’on les avait tués.

— Mais vous me teniez les bras.

— Mais vous m’écrasiez la poitrine. –

— Mais vous me meurtrissiez le visage.

Mais vous m’assommiez !, hurlent les accusés !

PROTESTATION INUTILE

Le substitut Allart argue que Joutant est bourgeois lui même, parce que sa mère possédait 6,000 francs d’économie, et il débite un tas d’insanités d’une voix molle, à contre cœur.

A quoi Joutant riposte par la lecture d’un mémoire qu’il a rédigé pour sa défense, et où je saisis au vol ces lambeaux de phrase :

Il faut que la société soit bien corrompue pour supporter votre impudence…

Il y a, à Paris seulement, 183,000 ouvriers sans travail.

Des malheureux sont jour et nuit sans gîte, alors que des milliers de maisons sont vides ; des milliers d’êtres crèvent de faim, alors que vous ne savez pas mesurer vos appétits.

Ce n’est pas une justice que vous allez rendre — c’est un ennemi que vous allez frapper.

Etc., etc.

Protestation courageuse, mais inutile. Ils étaient condamnés d’avance à ; Joutant, 10 mois, 50 fr. d’amende; Seignez, 8 mois, 50 fr. d’amende. Mme Joutant mère, aux dépens.

Polignac

Le Cri du peuple 26 septembre 1884