Jeanne Nouteau était la fille du plus important entrepreneur de travaux publics de la région de Saint-Nazaire. Arsène Nouteau, le frère de Jeanne, était, peu de temps avant sa mort, président du Tribunal de commerce, conseiller général. Sa sœur, Louisia, avait épousé un notaire, et Jeanne elle-même était mariée avec un banquier, M. Adolphe Giraudeau, fils d’un avocat célèbre de la Loire-Inférieure.
Après la naissance de sa fille, elle ne fréquenta pour ainsi dire plus personne. Elle était devenue la « bourgeoise que l’on rencontre souvent sur la plage, accompagnée de la nourrice qui pousse une voiture d’enfant ».
Louis Nouteau, le père de Jeanne, subventionnait un petit journal, La Démocratie de l’Ouest, dont il était virtuellement le propriétaire.
Louis Nouteau connaissait Briand et son talent de parole qui s’est déjà manifesté dans maintes réunions publiques ; il envisagea la possibilité d’agir, grâce à lui sur la classe ouvrière et d’empêcher celle-ci de s’engager dans le socialisme. Une entente fut conclue et Briand prit la direction du journal jusqu’au jour où il fonda L’Ouest Républicain pour y faire une politique socialiste révolutionnaire.
Un jour de 1889, Jeanne Nouteau rencontra Aristide Briand. Étant sortie seule, elle se rendait à Ville-ès-Martin en suivant le boulevard de l’Océan qui longe la mer. Il se mit à pleuvoir et elle vit venir à sa rencontre Briand qui la salua et s’arrêta près d’elle. Ils se connaissaient mais ne s’étaient jamais adressé la parole. Briand lui offrit l’abri de son parapluie et ils rentrèrent ensemble à Saint-Nazaire.
Ils se retrouvèrent les jours suivants. Jeanne était déçue par son mariage avec un homme qui ne la comprenait pas et ne s’intéressait qu’à sa banque et à la chasse.
Le couple d’amants faisait surtout des promenades dans la banlieue de Saint-Nazaire ou sur la plage, au delà de Ville-les-Martin, vers Porcé et Sainte-Marguerite. Il y avait, boulevard de l’Océan, un bois de sapins et des rochers où l’on pouvait se retrouver loin des indiscrets.
Un jour, un nommé Geffroy, paysan de « Toutes-Aides », porta contre eux une accusation. Il assura les avoir surpris dans son champ, dans une attitude équivoque.
Le fait était faux, ce qui fut admis par la suite devant la cour de Poitiers, et détermina l’acquittement des deux prévenus.
C’est sur cet unique témoignage de Geffroy que le parquet ouvrit une instruction qui dura de longs mois, et se termina par le renvoi des inculpés devant le tribunal correctionnel de Redon.
Le 2 novembre 1891, Briand fut condamné à un mois de prison et Jeanne à huit jours, pour attentat à la pudeur.
La Cour d’appel de Rennes confirma le jugement, le 2 février 1892, qui fut ensuite cassé pour vice de forme, le 8 avril 1892, avec renvoi devant la cour de Poitiers où un double acquittement intervint le 27 juillet.
Briand quitta Saint-Nazaire pour s’installer à Paris.
Jeanne Nouteau était demeurée dans sa famille, se débattant contre les avoués de son mari qui avaient engagé contre elle une procédure de divorce.
Celui-ci fut prononcé à ses torts et elle n’eut pas la garde de sa fille. Elle sortit de cette aventure, ruinée.
Peu après, appelée par Briand, Jeanne débarqua à Paris apportant quelques subsides qu’elle tenait de sa mère.
Ils allèrent habiter 20 boulevard Magenta, au-dessus du restaurant Véry, célèbre à la suite de l’explosion d’une bombe lors de l’affaire Ravachol. Ils y restèrent trois ans.
Puis ils logèrent boulevard Voltaire, à l’hôtel du Prince-Eugène, où Briand se faisait appeler Brébion. Une sœur de Jeanne, s’était fixée à la même époque, au numéro 17 du même boulevard.
Lors du procès des Trente qui s’ouvrit le 6 août 1894, Jeanne Nouteau ne manqua aucune séance : « Elle revenait le soir à la Lanterne, enfiévrée d’admiration pour les accusés qui joignaient à leurs attraits de victimes de la société bourgeoise, ceux d’une allure séduisante ou d’une belle voix ».
Le 23 juillet 1897, Jeanne Nouteau écrivit à Briand qu’elle aimait un autre homme et lui annonçait leur rupture. Durant cette période Jeanne Nouteau fréquenta les anarchistes, elle reçut Sébastien Faure chez sa mère au moulin de Lonlay-l’Abbaye et servit d’intermédiaire entre Faure et Briand, pour des consultations juridiques. D’après Suarez, Jeanne Nouteau obtenait même que Briand, par deux fois prête de l’argent à Faure.
En 1899, selon Georges Suarez, Aristide Briand et Jeanne Nouteau seraient arrivés une nuit à l’improviste au siège du Journal du peuple où Sébastien Faure était occupé avec d’autres anarchistes à déballer le produit d’une « reprise individuelle ». Jeanne Nouteau « subjuguée par ce spectacle » aurait même essayé une bague. Quel crédit accorder à cette anecdote ? Suarez, dans sa biographie de Briand, n’hésita pas à faire se rencontrer Briand, Jeanne Nouteau et Fortuné Henry, juste après l’attentat du café Terminus, alors qu’à cette époque Fortuné Henry était en prison.
En 1901 Jeanne Nouteau et Briand renouaient leur relation, mais sans vivre ensemble. Briand amenait Jeanne dans une villa qu’il louait à Enghien. Briand avait comme jardinier un nommé Gustave Pleigneur, frère de Manda qui fut condamné aux travaux forcés pour l’assassinat de Lecca, qu’il avait poignardé dans une voiture pour les beaux yeux d’une fille publique connue sous le nom de « Casque d’Or ».
Depuis son arrivée à Paris, Jeanne Nouteau avait mené une singulière existence à laquelle son éducation bourgeoise ne l’avait pas préparée.
C’étaient tous les soirs des réunions à la Maison du peuple, impasse Pers, ou à la Bourse du travail, rue du Château-d’Eau, où Briand était appelé par ses occupations, puisqu’il rédigeait pour La Lanterne, Le Bulletin Syndical. Ils allait aussi fréquemment à Saint-Denis rencontrer des « camarades de classe ».
Ils retrouvaient, presque chaque jour, dans certains cafés, des compagnons anarchistes, et notamment Sébastien Faure, Jean Grave, Chatel, Courtois et Fortuné Henry.
La colonie d’Aiglemont recevait souvent la visite de Briand et de Jeanne, selon Félix Gaborit.
« On la vit par la suite, s’entremettre pour protéger des compagnons qu’elle jugeait innocents et purs .
Elle les défendait, disait-elle, quand elle avait la preuve qu’ils étaient bons ».
Lorsque Briand devint ministre de l’instruction publique le 14 mars 1906, il logea au ministère et eut d’autres maîtresses. Briand continuait à la voir de temps en temps et à dîner avec elle. Il lui versait également de l’argent mais sans régularité. Puis Briand désigna deux membres de son cabinet pour la recevoir. Elle fut même éconduite une fois, venant réclamer de l’argent pour pouvoir payer son loyer.
« Briand la recevait de temps en temps ; il l’embrassait comme s’il l’avait quittée la veille, et s’inquiétait de sa situation ; mais à peine avait-elle commencé le récit de ses affaires embrouillées qu’il lui donnait quelques billets sans l’écouter davantage, puis la prenant affectueusement sous le bras, il la conduisait vers la porte en lui disant : Ah ! tête de linotte ; sacrée tête de linotte ! »
En septembre 1907, Briand, ministre de l’instruction publique, fut convoqué par Clémenceau le président du conseil, qui lui parla de Jeanne Nouteau, des rapports de police sur les milieux anarchistes qu’elle fréquentait.
Briand, de son côté, avait reçu des renseignements que le préfet de police lui a fait parvenir : un anarchiste qui avait longtemps été soupçonné d’assassinat était son amant.
En 1919, elle présenta à Félix Gaborit, Mme Cottin, la mère de celui qui avait, quelques semaines plus tôt, blessé Clemenceau de deux coups de revolver.
Elle venait le prier d’intervenir auprès du Tigre pour lui demander de ne pas s’opposer à la grâce qui était sollicitée pour son agresseur. Elle lui expliqua longuement, avec véhémence, avec passion, que « c’était un mystique dont on s’était servi pour des fins criminelles et qu’il ne s’était même pas rendu compte de la gravité de son acte ». Et puis, elle ajouta comme un leitmotiv : « il est bon ; si vous saviez comme il est bon. »
Ne pouvant résister aux appels téléphoniques que Jeanne Nouteau lui adressait, presque toutes les heures, pour lui demander « la réponse », Gaborit vit Clemenceau dans les couloirs de la Chambre et lui exposa la requête de Mme Cottin.
Clémenceau répondit  : « Alors, qu’est-ce qu’il demande, Cottin ? Les palmes académiques ? »
Cottin fut gracié par Poincaré et sa peine fut commuée en dix ans de réclusion.
Lorsque Jeanne Nouteau apprit la mort de Briand le 7 mars 1932, elle courut avenue Kléber, elle pénétra dans la chambre à coucher. Là, elle se jeta sur le lit, prit Aristide dans ses bras, le tint longuement serré en l’embrassant. Elle sanglotait et criait qu’il n’était pas mort, et elle voulait qu’on aille chercher un médecin.
Quand, deux jours plus tard, on le mit dans le cercueil, elle insista pour que l’on place sous son habit, à la place du cœur, un petit bouquet et sa photographie qu’elle avait apportés.

Elle est décédée en août 1934 et inhumée à Donges (Loire-Inférieure).

SOURCES : Aristide Briand : le père de l’Europe par Jacques Chabannes. Périn, 1973 — Candide 6 et 13 septembre 1934 — Briand 1892-1904 par Georges Suarez, Plon 1938